L'université française menacée par le « tout à l'anglais »

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L'université française menacée par le « tout à l'anglais »

14 BOULEVARD HAUSSMANN75438 PARIS CEDEX 09 - 01 57 08 50 0018 AVRIL 13Quotidien ParisOJD : 321101Surface approx. (cm²) : 1051N° de page : 14Page 1/3ENQUÊTEL'université française menacéepar le « tout à l'anglais »GALLIMARD6140306300504/XTT/OTO/1Eléments de recherche : GALLIMARD : maison d'éditions, toutes citations y compris ses collections Partie 1/2 (cf fiche pour détails)


14 BOULEVARD HAUSSMANN75438 PARIS CEDEX 09 - 01 57 08 50 0018 AVRIL 13Quotidien ParisOJD : 321101Surface approx. (cm²) : 1051N° de page : 14Astrid de Larminatadelarminat(î>lefigaro frJusqu'à present, en France, les cours et travauxuniversitaires devaient être dispensesou rédiges en français Le Code de l'éducationdispose que la langue de l'enseignementsuperieur est le français, sauf exceptionsprécises Cela pourrait changer Un projet deloi de la ministre de l'Enseignement superieur,Genevieve Horaso, presente le 20 mars enConseil des ministres, prevoit d'autoriser largementl'emploi des langues étrangères entendez l'anglaisdans les facultés et grandes ecoles Deux raisons acela la volonté d'attirer des étudiants étrangers et lesouci de se mettre aux normes internationales II estvrai que dans les filieres scientifiques, l'anglais est devenula lingua franco a laquelle les scientifiques, bongré mal gré, ont dû se convertir pour diffuser leurstravaux dans les revues internationalesAntoine Compagnon, docteur es lettres, professeurau College de France et a Columbia University auxEtats-Unis, connaissant la situation de ses amis scientifiques,ne comptait pas intervenir dans ce debatJusqu'à cc qu'il lise Ic 18 mars les propos dc GenevieveFioraso « Si nous n'autorisons pas les cours en anglais,nous n'attirerons pas les pays émergents comme la Coreedu Sud et l'Inde ( ) Nous nous retrouverons a cinq adiscuter de Proust autour d'une table » La, AntoineCompagnon a vu rouge et publie une tribune dans Liberahon. Il s'insurge contre ce défaitisme contreditpar les faits Specialiste de Proust, il sait que l'auteuide f a Recherche est un excellent produit d'exportationII accuse la ministre de «nous tirer dans le dos »Convaincu que «('usage de la langue nationale doitêtre maintenu dans les cours, examens et thèses», ilsuggère qu'on propose plutôt aux étudiants étrangersdes cours de francais, le temps qu'ils s'adaptentMême si, remarque-t-il, les élevés chinois des classesprepas du lycee Louis-Le-Grand se debiouillent parfaitementen français quand ils entrent a Polytechnique «Les étudiants étrangers qui viennent en Francedoivent apprendre le francais, dit-il OM ne vient pas enFrance pour étudier en anglais »Le français, langue de travail de l'ONUDans les filieres scientifiques, il est fa\ orable a la miseen place d'aides a la traduction et de cours d'anglaispour les doctorants \ son etonnement, sa tribune luia valu de nombreux courriers de soutien parmi sescollègues, littéraires, philosophes, mais aussichimistes et mathématiciens II rappelle au passageque l'excellence de l'école mathématique française luia permis de conserver des publications en francais etmême d'écrire en français dans des revues anglaisesLes partisans de ce projet de loi veulent faciliter lavenue d'étudiants étrangers 7 Rappelons que la Francen'est pas a la trame dans ce domaine I es étudiantsetrangeis constituent 13 % des effectifs totaux, untaux bien superieur a celui des pays Scandinaves quiont déjà converti leurs universités a l'anglais Commele remarque Claire Goyer (i), présidente de la Defensede la langue française Bruxelles-Europe, c'est unemanie des autorites françaises que de prendre en toutexemple sul la Suede et le Danemark Or, la Francen'est pas un pays Scandinave Ancien professeurd'anglais, grand-mère de petits Américains, peu sus-Un projet de loidu gouvernementprévoit d'autoriserl'usage de l'anglaisdans l'enseignementsupérieur.Des personnalitéséminentes, françaiseset étrangères, dénoncentcette mesure qui meten péril l'indépendanceintellectuellede notre pays.Lesétudiantsétrangersqui viennenten Francedoiventapprendrele françaisANTOINE COMPAGNONDO TEURESLTRESPROFESSEUR AU COLLEGE DE FRAN ELl


14 BOULEVARD HAUSSMANN75438 PARIS CEDEX 09 - 01 57 08 50 0018 AVRIL 13Quotidien ParisOJD : 321101Surface approx. (cm²) : 1051N° de page : 14pecte donc d'anglophobie, Claire Goyer rappelle quele français, parle par 220 millions de personnes, est lacinquieme langue au monde, derrière le chinois, l'anglais,l'espagnol, le hindi et qu'elle est la seule de ceslangues avec l'anglais qui soit presente sur les cinqcontinents Deuxieme langue la plus étudiée au monde,le français est encore considérée comme la languela plus influente apres l'anglais rappelons qu'elle estla langue de travail de l'ONU et de l'Otan avec l'anglaiset la langue de la Cour europeenne de justiceSi l'on veut attirer de brillants étudiants étrangers,la moindre des choses serait de leur offrir des filieresd'excellence, sinon, ils s'en iront dans les universitésanglo-saxonnes Une etude suédoise, citee par PieireFrath, professeur des unrversites a Reims, spécialiseen linguistique anglaise et bilingue en allemand, montreque le passage a l'anglais fait baisser le niveau desuniversités, parce que ni les professeurs ni les étudiantsne sont vraiment a l'aise dans cette langueDans un article (2), qui fustige au passage « le conformismemoderniste des decideurs», il explique que laSuede ainsi que l'Allemagne, dont l'université s'estaussi largement convertie a l'anglais, s'inquiètent dece que certains étudiants ne savent plus correctementécrire dans leur langue maternelle, du moins ne saventplus tout exprimer dans leur langue «Si ('enseignementétait fait en anglais, il est a craindre que lesterminologies françaises ne soient plus transmises auxjeunes générations, qui se retrouveraient rapidementdans l'incapacité déparier de leurs connaissances dansleur langue maternelle »« Marginalisation de la langue »Autre cas, cite par Claire Goyer, celui de Punhersitefrançaise de Saigon qui s'était mise a l'anglais pour attireiles étudiants non francophones L'expérience futun fiasco La direction fit machine arrière Beaucoupd'étudiants s'étaient tournes vers la taculte américainede Saigon on prefere toujours l'original a sa copieClaii e Gover rapporte une autre anecdote, savoureuseL'une de ses amies belges, professeur de grammaire,conviée a la Foire du livre de Taiwan, fut invitée pai desdirecteurs d'université a donner des cours de grammaiiea leurs étudiants Alors qu'elle suggérait que sescours risquaient d'être trop pointus, il lui fut repondu«On ne veut pas parler français comme les Françaismoyens On veut de l'excellence » Les \siatiques, semble-t-il,ne sont pas mûrs pour des cours en anglais«globish» Or c'est bien le risque, si l'on en croitPierre Frath qui se souvient avoir un jour assiste dansune taculte française a un cours de medecine en anglaisqui se résumait a «put it on the microscope» et «takeyour pipette», avec l'accent français s'il vous plaît 1II n'est donc pas du tout certain que ce projet de loifavorise l'atfractivite de l'université française En revanche,il aura a coup sur des conséquences néfastesLe 21 mars, F Academie française a public une declaration,adoptée a l'unanimité sauf une voix, dans laquelleelle attire l'attention sur « les dangers d'une mesurequi se presente comme d'application technique alorsqu'en réalité elle favorise une marginalisation de notrelangue » Cette prise de position n'a pas semble émouvoirles partisans de cette loi On a vite fait de considereiles défenseurs de la langue française comme degentils utopistes, dcs chauvins ou dcs anglophobes Ccn'est certainement pas le cas de Tean-Luc Marion, del'Académie française, qui enseigne la philosophie (enanglais) depuis vingt ans, un trimestre par an, a l'Universitéde Chicago, en sus de son enseignement a laSorbonne Le philosophe, l'un des plus grands de sageneration, est catégorique «Lom d'ouvrir notre enseignementsur le monde international, cette decisionfavoriserait la disparition d'une des rares voix et culturesqui résistent encore au monolinguisme » II remarqueque les meilleurs de ses étudiants américainscomprennent, apres un ou deux trimeshes, que leursprogres en philosophie exigent absolument d'apprendrele fiançais et l'allemand, donc de venir passer unan en France Selon lui, enseigner en anglais dans lesuniversités françaises aboutirait a mettre la penséefrançaise sous tutelle «Passer a ('anglais signifie, enclair, renoncer a l'indépendance intellectuelle Cela revienta se mettre sur le pied d'une petite universite, desecond rang, située dans un pays fraîchement décoloniseou récemment libere du totalitarisme, qui ayant perdutoute crédibilité et creativite propre, ne peut espérer quelele de supplétif facultatif d'un discours maîtrise pard'autres, en l'occurrence les Etats-Unis » Les universitésqui ont fait ce choix, même les meilleures, dit-il,ont perdu de leur prestigeII explique aussi, et c'est la le fond du problème,qu' «il y a une naïveté extraordinaire a imaginer que lalangue laisse indiffèrent le contenu de l'enseignementNous ne disons pas la même chose dans les différenteslangues, parce que nous ne pensons pas la même chose,rd avec les mêmes concepts » Selon lui, si les economistes veulent absolument enseigner en anglais, c'estparce qu'ils pensent en americain, et ils pensent enamericain parce que Wall Street reste leur premier,sinon unique horizon «Ainsi se propage la penséeunique», affirme Jean-Luc Marion II s'étonne «qu'ungouvernement suppose de gauche favorise si ouvertementles exigences de la "globalisation", c'est-à-direde lafinanciarisation de l'économie, ce reve des gouvernementslibérait*, et donc de la destruction de la \ie démocratique»Une autre voix, venue du Japon, dénonce de façonaussi vigoureuse ce projet de loi Akira Mizubayashi,professeur a l'Université Sophia a Tokyo, qui a racontedans un livre magnifique, Une langue venued'ailleurs (Gallimard), comment il avait appris etépouse notre langue jusqu'à devenu un écrivain delangue française, est consterne «Lamentable f On enest arrive la ' La France/ait un pas de plus pour s'en/on -cer toujours davantage dans la revolution neoliberale »II déplore qu'on jette aux oubliettes le vrai but de l'enseignementqui faisait la gloire de la France «fl mesemble que e'est précisément cet enseignement-la, porteurde toute une vision de la culture au sens non pasde repli sur soi maîs de depassement de soi - que laFrance se prépare a abandonner par le haut, en seconformant a l'usage de l'enseignement uniforme etuniformisant en langue anglaise » Akira Mizubayashirappelle que «parler le français, c'est s'approprier unevision du monde portée par cette langue, acquerir unemaniere de reflechir selon les possibilités offertes parelle, forcement tres différentes de celles de l'anglais » IIaffirme que si ce projet se réalisait, «l'image de laFrance s'étiolerait aux yeux même des étrangers quiaiment notre pays Le rayonnement culturel de la Fran -ce en souffrirait de façon irrévocable »Mais les jeux ne sont pas faits Selon l'écrivain FredericWerst - qui fut l'un des premiers a se mobiliseren publiant une tribune sur lefigaro fr -, ce projet deloi porte atteinte a la Constitution selon laquelle « lalangue de la Republique est le/rançais» (article 2) Al'Assemblée, PouriaAmirshahi, secretaire national duPS, députe des Français de l'étranger, a déjà fait savoirqu' il ne votera pas cette mesure •(1) http / dairegoyer blogactn eu(2) hLLp //www rei> per nomen org/respemomen/perso/mespubs htmlPage 3/3GALLIMARD6140306300504/XTT/OTO/1Eléments de recherche : GALLIMARD : maison d'éditions, toutes citations y compris ses collections Partie 1/2 (cf fiche pour détails)

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