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« LES JEUNES SONT CONFRONTES A CES FAITSTECHNOSCIENTIFIQUES POUR LESQUELS LESENSEIGNANTS NE SONT PAS ARMES »30N’y a-t-il pas un fossé entre les savoirs transmisà l’école et ceux auxquels les jeunes ont accèspar les médias?En effet, un écart ne cesse de se creuser entre lessavoirs transmis par les circuits « normaux » decirculation des savoirs - de la maternelle à l’université– et les informations diffusées à traversles médias sur la production technoscientifiqueque génère l’économie industrielle et que promeuventles services de communication ou demarketing des grandes entreprises sans que laformalisation théorique permette de constituersur ces résultats des points de vue transmissiblessous forme de savoirs. Le savoir a changé de nature,il est devenu très lié à la technologie, et ilconstitue de nos jours la première arme dans laguerre économique.C’est un savoir empirique qui fonctionne maisdont on ne sait pas, très souvent, donner une descriptionstrictement scientifique. On réalise parexemple avec les biotechnologies des artefactsvivants sans être en mesure de les décrire dans lecadre d’une théorie unifiée du vivant. D'où unénorme malaise : les jeunes sont confrontés à cesfaits technoscientifiques pour lesquels les enseignantsne sont pas armés pour transmettre à leursujet des critères de validité. L’extrême rapiditéde développement de ces savoirs produit un divorceentre les technosciences et la société,créant une situation endémique de non savoir.L’école apparaît en retard et perd sa légitimitéface aux médias qui promeuvent cette réalité pardes informations qui ne sont en rien des savoirs.Quel est précisément le rôle des médias dont leseffets sont très décriés dans l’éducation desjeunes ?Les industries de programme, comme la radio etla télévision, canalisent de plus en plus l’attentiondes enfants – mais en la détruisant. Le marketingutilise et détourne les mécanismes psychologiquesmis au jour par Freud dans le développementpsychologique de l’enfant : lorsquel’enfant est encore tout jeune il est structuré parl’identification primaire aux parents, qui est indélébile.Or la captation précoce de l’attentioninfantile par les médias se substitue à l’imago parentale– et détruit du même coup l‘image parentale.Bernard StieglerPhilosophe, directeur du département dedéveloppement culturel au CentreGeorges Pompidou, président d'ArsIndustrialis*, revendique dans un appelune nouvelle politique industrielle del'esprit pour s'opposer à l'emprise desmédias au service de l'économie demarché.L’école conçue à l’époque de Jules Ferry est uneinstitution qui a pour objet la transmission deprogramme de comportements par la formationde l’attention. Mais au XXème siècle, le capitalismeconfronté aux problèmes de surproductiondéveloppe les industries de programme pour canaliserl’attention des individus en vue d’en fairedes consommateurs et entrent en concurrenceavec l’école, ce qui ruine le travail mené à l’école.Et cela produit chez les enfants des troublesde l'attention et du comportement : c'est ce quevient de mettre en évidence l'étude américaine deFrédéric Zimmermann. Les enfants qui regardentla télévision de plus en plus tôt (40% des bébésde trois mois aux USA) souffrent ensuite de telstroubles à l’école.Vous exprimez la nécessité de reposer le problèmedes technologies de l’esprit. Pouvez-vous lesdéfinir ?Il est impossible de former des esprits, de produireun esprit attentif si on ne lui fait pas apprendredes techniques de l’esprit, des mnémotechniquesque les grecs anciens appellent des «hypomnémata ». L’écriture est une de ces techniques- celle que l’école primaire enseigne(comme écriture, lecture, calcul…). Cette intériorisationpsychique est si forte qu’on en oubliela dimension technologique. Mais il y a d’autrestechniques de l’esprit que l'école méconnaît, quisont les technologies contemporaines de l’informationet de la communication, ce qui la laissedémunie face aux médias et à la technoscience.Il faut donc tout repenser, mais par quel côtécommencer ?Toutes ces transformations technologiques dessavoirs doivent faire l’objet d’une formation,théorique et pratique, de tous les étudiants. Il fautun nouveau programme pour une nouvelle formationdes enseignants à tous les niveaux, formationqui exige de redéfinir le rôle des technologiesde l’esprit dans la formation des savoirs,de la Grèce antique à la physique quantique.Complétant la formation de l’attention par la pratiquede l’alphabet, cette formation aux technologiescontemporaines doit faire l’objet d’uneformalisation théorique du savoir profondémentrenouvelée, et induire de nouvelles pratiques.Cela suppose aussi de développer une industrieéditoriale. C’est en réalité un chantier de trèsgrande ampleur, qui suppose un programme industrielaussi bien qu’épistémologique, et qui devraitêtre au cœur du projet européen.Propos recueillis parMichelle FrémontQuelques référencesRéenchanter le monde – La valeur espritcontre le populisme industriel, Flammarion,2006Des pieds et des mains, Coll. Petites conférences,Bayard, 2006Philosopher par accident, Galilée, 2004

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