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REGARD© Justine Frank, The Stained Portfolio,dessin et gouache sur papier, 33x38 cm, 1927-1928.Courtesy : Rosenfeld Gallery, Tel Aviv.5« Fais un effort pour te souvenir.Ou, à défaut, invente »L’exposition se tient à Bétonsalon, récemment installéau sein de l'université Paris Diderot, espace d'art visuelproposant une rencontre entre création contemporaineet recherche universitaire.Le commissariat a été réalisé par Aliocha Imhoff etKantuta Quiros membres de la plate-forme curatorialeLe peuple qui manque dont l'ambition est de confronterart contemporain et théorie critique. Ainsi, cetteexposition part d'une réflexion de la poétesse américaineRobin Morgan autour de la possible création d'uneherstory, c'est-à-dire d'une histoire à rebours des discoursofficiels et qui serait consacrée à celle des femmeset des minorités. Courageuse et passionnante, cetteexposition interroge les procédés de recherche et detransmission de l'Histoire à travers une série d'installations,de dessins, d'archives et de vidéos tentant d'existerdans une zone d'ombre de l'historiographie.ÉTIENNE CHOSSONMARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


LE DOSSIERBien nourrir la planèteL’actualité nous le rappelle – et nous avons trouvé bon d’y revenir sous la formed’une petite fable humoristique (p. 8) – : production, transformation et commercialisationdes produits agricoles sont pilotées par l’aveugle loi de l’argent, insensibleà toute autre considération. À l’heure de la négociation de la futurePolitique agricole commune, le dossier explore les voies d’une nouvelle chaînealimentaire qui réponde enfin aux besoins de toute l’humanité.ÉDITOPOURQUOI L’AGRICULTURE EST-ELLEUN ENJEU DE CIVILISATION ?6PAR XAVIER COMPAIN, ÉRIC COQUARD*Àtravers la diversité des produits etdes savoir-faire, l’agriculture a assuréà l’humanité tout entière ses possibilitésd’évolutions et d’échanges. Dansl’histoire longue, l’agriculture a d’abordune fonction alimentaire au sens le plusfruste, celle d’assurer la survie. C’estencore cette fonction qui présente l’enjeumajeur pour une grande partie dumonde actuel. Un milliard d’êtreshumains souffrent de malnutrition parinsuffisance alimentaire.Mais rester sur cette acception quantitativeporte en soi les fondements d’uneréponse productiviste qui peut être destructricepour la santé publique et l’environnement,tout autant qu’aliénante pourle paysan et le consommateur. À la tyranniede la faim, on substituerait la tyranniede l’exploitation d’une population« nourrie » pour produire plus et non pourvivre mieux et s’épanouir. Aujourd’hui,une alimentation saine et diverse reste lefondement de la santé publique et socialedes populations, consommateurs commeagriculteurs. Toutes les études montrentcombien la diversité intrinsèque desrégimes alimentaires influe sur la santédes individus et groupes humains.Dans tous les pays on voit se développerune classe qui ne souffre plus de la faimsur le plan quantitatif, mais souffre d’unealiénation alimentaire conduisant à desproblèmes de santé publique majeurs :obésité, diabète, pathologies cardiovasculaires…L’alimentation ne peut être uniquementdévolue aux seuls besoins caloriques/jourde chaque humain. Elle estenjeu fondamental de santé publiquemondiale, alliant quantité et qualité, diversité,savoir-faire, bien-être social, échangeslocaux, équilibre des territoires et de l’environnement.Incontournablement, ilfaut, dans la chaîne de production agricoleet alimentaire, mettre fin à l’utilisationmassive de pesticides qui en est leprincipal danger. Les politiques ultralibéralestentent d’imposer partout uneconcentration de l’agriculture sous le pouvoirde gros propriétaires, multinationalesagrochimiques et de la grande distribution.Ces derniers s’approprient les terreset agissent pour l’interdiction du contrôledémocratique du processus de productionagricole (génie génétique, pesticides,nanotechnologies…). En Asie, en Afrique,elles développent avec violence l’expropriationdes paysans et la déstructurationdes régimes alimentaires. La spéculationsur les matières premières agricoles, l’absencede stocks alimentaires nourrissentles bulles financières et la volatilité desmarchés. En Europe, c’est pour « restercompétitif », réformes après réformes dela Politique agricole commune (PAC), quesont éliminées les exploitations familiales.Ce qui conduit à la standardisation del’alimentation des masses. L’Europe doittourner le dos aux « signaux des marchés »,afin de ne pas sacrifier sa préférence communautaireet ses outils de régulation.Nous défendons une agriculture paysanneet le droit à la souveraineté alimentairepour tous. Il revient aux politiquespubliques de définir une répartition territorialedes productions qui empêche laconcentration agro-industrielle. Noussoutenons la pêche artisanale. Ces politiquesdoivent favoriser la relocalisationdes productions, les circuits courts, ledéveloppement de l’emploi, l’aménagementenvironnemental… Le financementdes activités agricoles de production doitêtre renouvelé. Ces politiques publiquesdoivent également assurer des prix rémunérateursgarantissant une vie sociale stableet enrichissante pour les agriculteurs.Pour la PAC 2014-2020, nous appelonsune politique volontaire d’appui pour unmaillage dense d’exploitations familialessur les territoires pour favoriser la qualitéet la diversité des produits, la relocalisationdes productions, la régulation desmarchés et du foncier. Nous condamnonsl’agriculture coloniale qui accapare desterres par la violence militaire, politiqueou financière, au détriment de celles etceux qui la cultivent et des peuples quil’entretiennent. L’agriculture doit sortirde l’OMC actuelle ainsi que du cadre despolitiques libérales au service des marchésspéculatifs. En ce sens, nous portonsl’émergence d’une nouvelle organisationmondiale de l’agriculture, une nouvellepolitique agricole et alimentaire.Le Parti communiste français puise dansson histoire et son identité rurale pouravancer aujourd’hui vers les chemins dupossible. L’enjeu agricole et alimentaireen est un. Nous encourageons, dans l’action,la gauche à afficher son ambitionagricole et alimentaire. Le présent nousappelle à l’urgence d’un autre devenir del’humanité, émancipé des guerres, desdominations et de la faim. C’est ce sillonque nous empruntons.*Xavier Compain est membre du conseilnational du PCF, chargé du secteur agriculture,pêche, forêt.Éric Coquard est consultant international enagriculture.LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


VERS UN FONDS MONDIALPOUR LA PROTECTION SOCIALEEn complément de l’indispensable reconquête des pays pauvres deleur capacité à se nourrir eux-mêmes, il est nécessaire de répondreaux besoins des populations pauvres, de plus en plus majoritairementurbaines.PAR OLIVIER DE SCHUTTER*Au cours des cinq dernières années, sesont succédé trois flambées des prixalimentaires. Les crises de 2008, 2010et 2011, présentent chacune leurs spécificitéspropres. Mais, dans leur répétition,elles appellent en même temps plusieursconstats communs.Un : nous sommes entrés dans une èrenouvelle, où la volatilité des prix devientla règle, et où l’évolution des prix agricolessur les marchés internationaux ainterrompu la baisse structurelle entaméeà la fin des années 1970. La pressionde plus en plus forte sur les ressourcesnaturelles et les chocs météorologiquesliés au changement climatique en sontles causes principales ; la spéculationfinancière sur les produits dérivés desmatières agricoles, un facteur d’aggravation.Deux : il est impératif, précisément pourrenforcer la résilience du système alimentaireet afin, en particulier, de réduire lavulnérabilité des pays pauvres importateursnets de denrées alimentaires, dedéconcentrer la production alimentaire –éviter, par exemple, que l’Afrique del’Ouest tout entière dépende du Vietnam,de l’Inde et de la Thaïlande pour l’importationde son riz, ou que les marchés mondiauxtremblent à l’idée de mauvaisesrécoltes de blé autour de la mer Noire.Cela appelle un réinvestissement massifdans la production dans les pays en développementlà où les niveaux de productivitédemeurent très bas, notamment enAfrique subsaharienne. Au cours destrente dernières années, très peu a été faitpour soutenir l’agriculture vivrière dansces régions : il était plus aisé pour les gouvernementsd’importer des denrées alimentairesà bas prix – car incluant dessubsides massifs soutenant les agriculteursdes pays de l’OCDE – que de seconsacrer à la tâche, difficile et moins rentablepolitiquement, de soutenir les petitsproducteurs locaux. Chacun convientaujourd’hui que cette trajectoire doit êtreinversée : il faut redonner aux petits producteursdes pays en développement lesmoyens de produire, y compris en favorisantleur accès au marché, et rompreenfin avec cette dépendance du Sud parrapport au dumping pratiqué par le Nord.On achetait la paix sociale sans garantiraux populations une véritable sécuritésociale.Trois : la sécurité alimentaire n’est pasaffaire d’agriculture seulement, mais supposeégalement une croissance inclusive,et la mise sur pied de systèmes de protectionsociale performants. Pour les petitsagriculteurs, le droit à l’alimentation supposequ’on respecte leur capacité de produire,et qu’on la renforce. Ceci peut nonseulement faire reculer la pauvreté ruralede manière spectaculaire, en augmentantles revenus des plus pauvres dans leszones rurales, mais également bénéficieraux autres secteurs de l’économie locale,car cela favorise l’émergence de filièresagro-industrielles et la création d’emploisdans la transformation, le conditionnementet la commercialisation des denrées“Il faut redonneraux petits producteurs des pays endéveloppement les moyens deproduire, y compris en favorisantleur accès au marché, et rompreenfin avec cette dépendance du Sudpar rapport au dumping pratiquépar le Nord.”alimentaires.Mais les petits agriculteurs ne sont passeuls à souffrir de la faim et de la malnutrition.Partout, l’urbanisation avance, etla pauvreté extrême présente un visagequi, s’il est encore majoritairement rural,est de plus en plus celui des bidonvilles,ces chancres dans lesquels 1,3 milliard depersonnes s’entassent aujourd’hui, à lalisière des grandes cités des pays en développement.En 2050, 69% de la populationmondiale habitera dans les villes.Pour ces populations, il faut créer desemplois décents, et il faut mettre sur pieddes systèmes de protection sociale performants.Les politiques du passé misaienttout sur des prix bas pour les denrées alimentaires: l’on saignait les campagnesafin de calmer l’impatience des villes, etl’on achetait la paix sociale sans garantiraux populations une véritable sécuritésociale. Cela ne vaut plus aujourd’hui. Cequi s’impose à présent, c’est une approchemultisectorielle visant à réduire l’insécuritéalimentaire qui, tout à la fois, soutienneles producteurs agricoles, protègeles acheteurs nets de nourriture par despolitiques redistributives, et garantisseles uns et les autres contre les effets de lavolatilité des prix des denrées alimentaires.La protection sociale devient indispensableà la sécurité alimentaire, aumême titre que les efforts visant à dynamiserla production agricole.À L’ÉCHELLE MONDIALE, 80 % DESFAMILLES N’ONT DROIT À AUCUNE FORMEDE PROTECTION SOCIALECertains pays en développement ontmontré la voie. Au Mexique,Oportunidades – qui a succédé à Progresaen 2002 – couvre près de 6 millions deménages ruraux et urbains, bénéficiant àplus de la moitié des familles dans les troisÉtats les plus pauvres du Mexique, etjusqu’à 61% dans le Chiapas. En Afriquedu Sud, 10 millions de personnes bénéficientdu Child Support Grant, qui vise àsoutenir l’éducation, la santé et l’alimentationdes enfants. Au Brésil, la combinaisond’un ensemble de programmessociaux – dont Bolsa Familia, qui va auxfamilles les plus pauvres, et un programmed’alimentation scolaire qui bénéficieà 49 millions d’enfants à travers lepays – a permis de réduire de 73% la malnutritioninfantile entre 2002 et 2008. EnInde, le National Rural EmploymentGuarantee Act lancé fin 2005, et destiné àgarantir aux ménages ruraux pauvres aumoins cent jours de travail par an sur destravaux publics rémunérés à hauteur dusalaire minimum, couvre aujourd’hui52 millions de familles.Mais, à côté de ces quelques avancéesremarquables, la population de nombreuxpays pauvres demeure sans protectionsociale quelconque. À l’échelle mondiale,80% des familles n’ont droit à aucuneforme de protection sociale : la perted’emploi, la maladie ou la vieillesse leslaissent sans aucun secours, au momentoù les anciennes solidarités familiales oucommunautaires se dissolvent.L’absence de progression de la protectionsociale dans les pays pauvres tient à troisfacteurs. La volonté politique fait défautparfois, les gouvernements ne voyant pasMARS 2013 - LA REVUE DU PROJET7> SUITEPAGE 8


POLITIQUES ALIMENTAIRES : Y A-T-IL UN PILOTE DANS L’AVION ?Signant l’échec de la libéralisation des marchés agricoles mondiaux depuis ces trente dernières années,la crise alimentaire de 2007-2008 a suscité la mise en œuvre d’une régulation mondiale de l’alimentation.Un processus salutaire et prometteur, mais qui n’enlève rien à l’exigence de luttes sociales pour laterre et des conditions de vie dignes.PAR AMBROISE MAZAL*En octobre dernier, les États ontadopté un cadre stratégique mondialpour la sécurité alimentaireauquel a contribué la société civile, dansle cadre onusien du Comité de la sécuritéalimentaire à Rome. Ce documentcadreinternational contribuera à favoriserla cohérence des politiques partoutdans le monde. Il place en son cœur ledroit à l’alimentation, plaide en faveurde l’agroécologie et reconnaît que, pouratteindre la sécurité alimentaire, les petitsproducteurs, les artisans pêcheurs, lespastoralistes et les populations indigènesont un rôle central.“Loin des sommetsà Rome, les sociétés civiles ontencore de belles luttes des classesdevant elles…”Cela aura ainsi été un des rares « mérites »de la crise alimentaire et des émeutes dela faim de 2007-2008 : rouvrir enfin ledébat sur les modèles agricoles et sur larégulation mondiale de l’alimentation,après trente ans de doxa néolibérale dontla Banque mondiale et le FMI auront étéles promoteurs les plus zélés. Cette penséeunique s’est traduite, à l’échelle national,par des plans d’ajustement structureldans le secteur agricole, undésinvestissement massif dans le secteur,l’extension de l’agriculture industrielleaux dépens de l’agriculture familiale.Sur le plan international, cela aouvert la voie à la libéralisation deséchanges (l’agriculture est entrée dansle champ de l’OMC en 1994) et la financiarisationdes marchés agricoles et saconséquence, la spéculation.UNE REMISE EN CAUSE DU TOUTLIBÉRALISME ?Certes, des voix se sont élevées pourdénoncer les conséquences sociales etenvironnementales désastreuses du libéralismedans le secteur agricole : en 1996,trois ans après sa création, la Via campesina(organisation internationale desmouvements de petits producteurs) proposaiten alternative au libre-échange leconcept de souveraineté alimentaire,c’est-à-dire le droit des peuples et despays à définir leur propre politique agricole,notamment grâce à des marchéscommuns protégés et l’intervention despouvoirs publics. En France, de nombreusesorganisations de terrain défendentdepuis des décennies des alternativesde pratiques agricoles durables, etsur le plan politique, des organisations,à l’instar du Parti communiste, ont farouchementdéfendu la préférence communautaireà l’échelle européenne. Forceest de constater néanmoins que cesmouvements ne semblaient guère avoirde prise sur la marche en avant du libéralismedans le secteur agricole.La hausse brutale des cours des principalesdenrées alimentaires et les manifestationscontre la vie chère ont tout àcoup obligé la communauté internationaleà regarder en face le résultat despolitiques décrites ci-dessus : une personnesur six dans le monde souffreencore de la faim, tandis que nombre depays ont sacrifié leurs propres intérêtsagricoles en abandonnant leur souverainetéau profit d’une dépendance auxmarchés mondiaux et aux acteurs del’agro-industrie.Par ailleurs, le monde ouvrait les yeux surles conséquences récentes de la dérégulationdes marchés mondiaux : programmesmassifs d’investissements dansles agrocarburants aux dépens de l’alimentation; achats massifs des meilleures“Résoudre la faim,instaurer des pratiques agricolesdurables et équitables n’est pas uneutopie mais à portée de main :cela suppose simplement de mettre« l’humain d’abord » au cœurdes politiques économiqueset sociales.”terres des pays en développement parl’agro-industrie pour profiter des haussesdes cours mondiaux ; spéculation dessphères financières sur les marchés agricolesengendrant une désastreuse volatilitédes cours…Dans ce moment de remise en questionde l’avancée du libéralisme, les pays duSud ne sont pas les seuls concernés.Depuis 1992, les pays européens ont égalementcédé aux sirènes néolibérales etentrepris au fil des réformes un démantèlementde la Politique agricole commune: brèches dans le principe de préférencecommunautaire et ouverture aux9> SUITEPAGE 10MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


LE DOSSIERBien nourrir la planèteSUITE DE LAPAGE 9 >marchés mondiaux au sacrifice de filièreslocales, suppression d’outils de régulationde la production et des prix, diktatde la grande distribution et confiscationde la plus-value aux producteurs, ruinedes « petits producteurs » au profit d’exploitationsde plus en plus grandes, tentativesde certains pays (essentiellementanglo-saxons) d’opérer de larges coupesdans le budget de la PAC…LOIN DE ROME, LA LUTTE DES CLASSESDANS LES CAMPAGNES…La reconstruction d’une régulation mondialede l’alimentation et, partant, laconfrontation du modèle néolibéral auxobjectifs affichés de sécurité alimentairereprésentent donc une avancée importantepour permettre d’éclairer les choixpolitiques. Engagée à partir de 2009, laréforme du Comité de la sécurité alimentaire(CSA) regroupant les 183 États dela FAO ouvre des perspectives intéressantes.Sur la forme, elle associe enfinl’ensemble des acteurs en joignant auxÉtats la vingtaine d’institutions internationalesconcernées et, enfin (!) lesacteurs de terrain, organisations paysanneset ONG. Surtout, le nouveau CSAse dote d’un panel scientifique de hautniveau qui a pour mission, à l’image duGIEC pour le climat, de faire la synthèsedes connaissances scientifiques mondialespour guider les politiques. Sur lefond, le CSA a, depuis 2010, publié desrègles de bonne régulation foncière pourl’achat et la location de terres, s’estemparé de questions aussi essentiellesque la volatilité des prix, les effets duchangement climatique ou la place desfemmes dans l’agriculture, en reconsidérantles politiques actuelles au prismedu droit à l’alimentation.Ainsi, la réforme du CSA était nécessaire,elle est bienvenue… Pour autant, ellen’est certainement pas la réponse à tousles problèmes car les mauvais choix réaliséspar les élites au pouvoir ne proviennentpas d’un manque de connaissances,mais sont bien le résultat de conflits entredes intérêts particuliers et l’intérêt général.Résoudre la faim, instaurer des pratiquesagricoles durables et, équitablesn’est pas une utopie mais à portée demain : cela suppose simplement de mettre« l’humain d’abord » au cœur des politiqueséconomiques et sociales. Le Particommuniste prend toute sa place dansce débat : il interpelle sur le plan politiqueles décideurs français et européenset il soutient les mobilisations des mouvementssociaux et citoyens. Loin dessommets à Rome, les sociétés civiles ontencore de belles luttes des classes devantelles… ■*Ambroise Mazal est consultant sur lesquestions de sécurité alimentaire dans lespays en développement.10COMMENT NOURRIR LA PLANÈTE ?PAR MICHEL GRIFFON*La Terre : Ceux qui ont pour vocation de nourrirl’humanité, les paysans du monde, sont les premièresvictimes de la faim. Comment expliquerce paradoxe ?Michel Griffon : Les causes sont multiples,mais fondamentalement c’est unproblème de civilisation : dans l’histoirede l’humanité les classes paysannes ontété déconsidérées, dévalorisées, abandonnées,rejetées. Comme si ellesn’étaient pas dignes d’intérêt ! En Francemême, la revendication de la parité derevenu et de condition sociale avec lereste de la société est relativementrécente. Dans les pays en développementoù s’est développée la propriété individuelleprivative, je pense notamment àl’Amérique latine, la question foncièreest une grande cause de la pauvreté etde la constitution d’un véritable « sousprolétariat» paysan. Là, c’est la colonisationespagnole qui a créé une classepaysanne exploitée. Mais ailleurs dansle monde, il reste encore une pauvreté« malthusienne », due à la rareté de laterre pour une paysannerie nombreusequi n’a pas accès aux outils d’une agricultureplus productive.Demain, quels seront les défis majeurs pourl’agriculture ?Il y a deux défis essentiels. Le premierc’est de passer de 6 à 9 milliards d’êtreshumains avec les pressions sur les ressourceset l’environnement que celaentraîne. Le second défi, c’est que l’agriculturedont la fonction était essentiellementde produire des aliments vadevoir produire de l’énergie. Il y a là uneopportunité historique pour sortir de lapauvreté 2 milliards de personnes sur laTerre. L’agriculture devra produire beaucoupplus, et avec la rareté de la terre celadevrait accroître les prix agricoles, lesrevenus paysans, la concurrence foncière.Qui va pouvoir saisir cette opportunité? Qui va en profiter ? Est-ce quecela sera l’occasion historique de confierenfin un espace de croissance économiqueà l’agriculture familiale et aux paysanspresque sans terre ? Ou est-ce queceux qui possèdent la terre vont en profiterpour se l’approprier encore plus eten chasser les paysans ?Où est le risque majeur pour l’environnement ?L’énorme risque c’est que l’on ne peutpas nourrir 9 milliards d’habitants avecles technologies très productivesactuelles, produire des biocarburants àla hauteur des espérances des industrielset des gouvernements et conserver enmême temps la biodiversité. Les seulsespaces hyper-productifs possibles quiexistent sur la planète sont les zones tropicaleshumides où existe la plus richebiodiversité. Il faudra donc faire deschoix. Ou bien on laissera faire le marchéet les intérêts des plus nantis s’imposerontaux dépens des paysans et desécosystèmes. Ou alors les sociétés organiserontet contrôleront socialement etpolitiquement ces choix à travers unaménagement de l’espace, du paysage,incluant des zones pour la biodiversitédans les systèmes productifs, et l’on trouverales technologies qui conviennent.Dans le cadre actuel de la mondialisation, commentse dessine la carte des besoins alimentaireset de l’agriculture du XXI e siècle ?Il y aura de fortes disparités entre lesgrandes régions productives du point devue de la population et des surfaces disponibles,du potentiel que la nature autoriseen terme de rendements, des structuresagricoles, des capitaux etc. L’Asien’aura pas assez de ressources, en espaceet en productivité naturelle, pour faireface à ses propres besoins : elle va devoirimporter beaucoup. Le Moyen-Orient etle Maghreb qui manquent d’eau, également.L’Amérique latine qui a des surfacesgigantesques, planes, des capitauxet des ressources productives considérablesau regard de sa population, va êtreun grand exportateur du monde futur.Le Brésil est en train de devenir le championdes exportations agricoles mondiales,mais avec un risque écologiquegigantesque : en détruisant une grandepartie de l’Amazonie, il peut déclencherun mécanisme peut-être irréversible deLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


dégradation des écosystèmes, accentuééventuellement par le réchauffement climatique.L’Afrique augmente sa productionà peu près au rythme de l’accroissementde sa population, elle ne pourrapas être globalement exportatrice. Lesgrands pays céréaliers extensifs, commel’Australie et le Canada disposent de trèsgrandes surfaces mais avec descontraintes climatiques et de coûts. LesEtats-Unis comme l’Europe, dont l’agricultureintensive est extrêmement utilisatriced’énergie, seront coincés parl’augmentation du prix du pétrole. Dansune logique de marché, aucun ne seraitaussi compétitif que le Brésil sur les nouveauxmarchés ; ni que les pays d’Europede l’Est où les capacités d’accroissementde la production et de la productivitésont immenses.Que faut-il changer pour assurer la productionnécessaire tout en ménageant l’environnement?Il faut d’abord réduire la pauvreté, doncles inégalités de répartition des moyensd’existence dans la société. Et dans lespays en développement, réduire la sousalimentationpasse d’abord par la distributiondes terres à ceux qui en manquent.Il faut aussi inventer une nouvelle technologiede production des cultures quisoit économe en énergie et en intrantschimiques. Avec des techniques utilisantde manière intensive l’ensemble desfonctionnalités écologiques des écosystèmesproductifs, permettant une croissancedes rendements. Cette agriculture,intensive en écologie et en connaissancesmais économe en capital, serait accessibleaux agriculteurs familiaux. Larecherche agronomique, qui a privilégiéjusqu’ici les voies de l’agriculture chimiqueet hyper-productive classique pourl’amélioration de la productivité, enmesure aujourd’hui les limites : en termesde prix et de pollution. Une nouvelle révolutiontechnologique agricole, fondée surl’écologie, implique une connaissancefine des terroirs, de leur spécificité, etdonc une participation des producteurslocaux. En France, c’est une carte à jouerdans la nouvelle donne de l’agriculturemondiale. ■*Michel Griffon est ingénieur agronome,économiste. Ancien directeur scientifique duCentre de coopération internationale enrecherche agronomique pour le développement(CIRAD), il est directeur général adjointde l’Agence nationale de la recherche (ANR).Entretien réalisé pour Denis Recoquillonpour La Terre, reproduit avec l’aimable autorisationdu journal.RÉPONDRE AUX BESOINS HUMAINS,C’EST NOTRE AMBITION AGRICOLEIl y a urgence en plein débat sur la nouvelle Politique agricole communeà faire bouger toute l’Europe sur cette politique essentielle auxEuropéens.PAR ANDRÉ CHASSAIGNE*Si l’on refuse clairement l’austéritépour l’Europe, alors il faut égalementrefuser l’austérité pour l’agricultureet le monde rural en Europe. Cela tombebien. Nous sommes en plein débat surla nouvelle Politique agricole communepour la période 2014-2020. Mais le projetde la commission européenne et l’accordintervenu entre les chefs d’État etde gouvernement sur le budget européenentendent continuer sur la voie del’ouverture des marchés et du désengagementdes politiques publiques agricoles.Il s’agit d’une véritable provocation,alors que la question alimentairehante à nouveau les 500 millionsd’Européens et que 25 % des exploitationsagricoles de l’Union ont disparu enseulement dix ans.Un véritablerééquilibrage et une dégressivitédes aides compensatrices,en primant les premiers hectareset en les plafonnant de façon juste“et efficace.”Tout reste donc à faire pour que, dansquelques semaines, le parlement européendonne autre chose à voir qu’unbudget de la PAC amputé de plus de60 milliards d’euros sur six ans, et un lotde « mesurettes » sans effet sur la dérégulationdu secteur. Notre tâche est doncbien de faire bouger toute l’Europe surcette politique essentielle aux Européens.Comment conduire notre travail ?SE DÉFAIRE DES CHAÎNES DE LA PENSÉELIBÉRALEEn expliquant que les parlementaires duFront de gauche, au parlement européen,comme au parlement français, mettronten avant des propositions essentiellespour l’avenir de l’agriculture européenne.Ils défendront un droit à l’alimentationde qualité pour tous les citoyens européenset, dans le même temps, un droitau revenu pour tous les agriculteurs etnotamment pour les petites et moyennesstructures, avec un véritable rééquilibrageet une dégressivité des aides compensatrices,en primant les premiers hectareset en les plafonnant de façon justeet efficace. Ils affirmeront le besoin desoutiens publics tournés vers le développementde l’emploi agricole et agroali-“Une gauche courageusedoit s’attaquer dès maintenant auxintérêts particuliers de ladistribution, qui se bâtissent envidant les poches des plus pauvresde nos concitoyens.”mentaire, et la réorientation des pratiquesagricoles pour favoriser une plusgrande autonomie des exploitations. Ilsagiront pour lancer de vrais programmesà l’échelle communautaire pour se libérerde la dépendance protéique et desimportations abusives.À l’opposé des orientations qui se dessinent,une majorité de gauche en Francedoit porter l’ambition d’une politiqueagricole et alimentaire d’une tout autredimension avec une politique agricolecommune renouvelée et renforcée, quiose se défaire des chaînes de la penséelibérale.DES OUTILS IMMÉDIATEMENTAPPLICABLESNous avons à notre disposition des outilsimmédiatement applicables, concrets etefficaces, qu’une majorité de gauche peutadopter pour concrétiser le changementen agriculture.Sans être exhaustif, je pense en premierlieu, à l’encadrement des prix des produitsalimentaires et à la déterminationde prix indicatifs au niveau européen.Avec l’instauration d’un coefficient multiplicateurentre le prix d’achat au producteuret le prix de vente au consommateur,sous la forme d’un taux plafond,nous avons un levier pour contraindre àmieux payer les producteurs et permettreaux consommateurs d’accéder auxproduits alimentaires à des prix raison-MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET11> SUITEPAGE 12


LE DOSSIER Bien nourrir la planèteSUITE DE LAPAGE 11 >nables. Pour une efficacité optimale, cettemesure s’appliquerait évidemment àtoute la chaîne des intermédiaires et auxproductions importées. Disons-le à nosinterlocuteurs : une gauche courageusedoit s’attaquer dès maintenant aux intérêtsparticuliers de la distribution, qui sebâtissent en vidant les poches des pluspauvres de nos concitoyens.Je pense également à la question de laspéculation sur les matières agricoles.Ces pratiques prédatrices ont des effetsdirects sur le quotidien des éleveurs. Ellescréent les conditions de véritables crisesalimentaires mondiales comme en 2007-2008. Il faut stopper la course de vitessedes investisseurs financiers vers les marchésde produits dérivés agricoles eninterdisant la spéculation sur les contratsà terme et les produits bancaires structuréssur une matière première agricole.Il faut dans ce domaine des réponseslégislatives extrêmement rapides etfortes. C’est ce que nous proposons dansle cadre des débats sur le projet de loi deséparation des activités bancaires et sousla forme d’une proposition de loi.Je pense aussi à l’information desconsommateurs et des producteurs françaiset européens, en imposant l’obligationd’origine des produits alimentairespour tous les produits bruts ou transformés.C’est une exigence indispensablepour défaire l’opacité qui règne dans leséchanges, alors que « l’affaire Findus »vient d’éclater.Je pense enfin à l’indispensable mobilisationpour renforcer la protectionsociale et sanitaire des agriculteurs,comme la solidarité à l’égard des retraitésagricoles, avec l’exigence d’uneretraite au moins égale à 85 % du SMICassise sur de nouvelles contributions dusecteur bancaire et de l’assurance, et dela grande distribution. Ce sont là aussides mesures de justice sociale très attendues,que nous porterons dans le débatagricole en France. ■*André Chassaigne est député PCF du Puyde-Dôme.Il préside le groupe GDR (Gauchedémocrate et républicaine) à l’Assembléenationale.12PRODUIRE MIEUX POUR MANGER TOUS, SANS ÉPUISER LES SOLSLes défis majeurs auxquels vont être confrontées les agricultures du monde en ce XXI e marqué par leréchauffement climatique ne seront relevés qu’en utilisant le triptyque suivant : souveraineté alimentaire,règle verte et planification écologique.PAR GÉRARD LE PUILL*«On peut exploiter indéfinimentdes ressources renouvelablespour autant qu’on les emploieà un niveau inférieur à celui de leur régénérationsous peine sinon de les épuisercomme l’or de la mine. Si toutefois onexploite les forêts, les poissons et la terrearable à des taux dépassant leur taux derenouvellement, eux aussi sont menacésd’extinction, tout comme l’or de lamine ».En deux petites phrases, dans son livreEffondrement, le géographe américainJared Diamond nous éclaire sur les enjeuxagricoles et alimentaires du XXI e siècle.Ces enjeux sont mondiaux. Mais les solutionsseront multiples, variées et surtoutlocales. À condition de définir des politiquesqui favorisent leur mise en œuvre.Nous sommes soumis au défi de produireplus tout en prenant soin d’améliorer l’étatdes terres agricoles au lieu de les épuisercomme aujourd’hui par des monoculturesde rente.VALORISER AU MIEUX LES RICHESSESNICHÉES DANS LA DIVERSITÉ DESTERRITOIRESDans la campagne pour l’élection présidentiellede 2012, Jean-Luc Mélenchona parlé de « règle verte » et de « planificationécologique ». Il s’agit là de deuxconcepts essentiels auxquels il convientd’ajouter un troisième : la souverainetéalimentaire. La France peut, en utilisantces trois leviers, jouer un rôle pionnierau sein de l’Union européenne pour définirune politique agricole commune quivalorise au mieux les richesses nichéesdans la diversité des territoires. Ce quisuppose des complémentarités et descoopérations intelligentes en lieu et placed’une concurrence intracommunautaireet mondiale de plus en plus dévastatrice.Un colloque, tenu à Paris le 18 décembreà l’initiative du ministre de l’AgricultureStéphane Le Foll, a donné la parole à des“Il faudrait une réformequi impose de produire davantagede protéagineux et d’oléagineuxde manière à ne plus dépendredu soja importé, transgéniquede surcroît.”paysans qui ont opté pour la systématisationdes bonnes pratiques agronomiquesà la fois productives et économesen intrants chimiques et énergétiques.C’est ce qu’ont montré des éleveurs quicultivent les légumineuses pour produiredu lait et de la viande à moindre coûtcomme des céréaliers qui améliorent lastructure et l’état de leurs sols par le nonlabour. C’est aussi le cas des arboriculteursqui ont appris à réduire l’utilisationdes produits chimiques.Alors que les carburants et les engraischimiques vont être de plus en plus cherstandis que le réchauffement climatiquerendra les récoltes annuelles de céréalesplus aléatoires, il va falloir réapprendreà cultiver la diversité dans la proximité.Dès lors, la souveraineté alimentaire doitêtre vue comme le droit pour un paysd’utiliser de façon durable le potentieldiversifié de son agriculture pour nourrirsa population sans pour autant opterpour l’autarcie. Pour la France, celaconsiste notamment à rechercher l’autosuffisanceen production de viandebovine, ovine, porcine et de volaille. Maisen nourrissant ces animaux avec del’herbe et du grain, voire des fruits decertains arbres comme le châtaignier,produits sur le territoire national. Ce quin’est que très partiellement vraiaujourd’hui en raison des importationsmassives de tourteaux de soja.Alors que la discussion sur la réforme dela Politique agricole commune pour lapériode 2014-2020 entre dans sa phasedécisive en ce premier semestre 2013, laFrance devrait faire des contre-propositionssusceptibles de favoriser la souverainetéalimentaire, la règle verte et laLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


planification écologique en partant despropositions du commissaire DacianCiolos en charge de l’agriculture.UNE ACTUALITÉ ESSENTIELLE : LANÉGOCIATION SUR LA NOUVELLEPOLITIQUE AGRICOLE COMMUNEUn premier succès a été obtenu avec l’accordde la commission – après quatre ansde bataille à contre-courant – pour maintenirdans une version amendée les droitsde plantation en viticulture. Par ailleurs,plutôt que d’accepter telle quelle la propositionde la commission d’imposer unminimum de trois cultures sur chaqueexploitation céréalière en limitant la plusimportante à 70 % de la superficie de l’exploitationet en hissant la plus marginaleà 5 %, il faudrait une réforme qui imposede produire davantage de protéagineuxet d’oléagineux de manière à ne plusdépendre du soja importé, transgéniquede surcroît.Plutôt que d’accepter de sortir 7 % desterres agricoles de la production pardiverses mesures dites « agri-environnementales» – mais non réfléchies car toutdroit sorties des cerveaux embrumés desidiots surdiplômés qui peuplent laDirection générale de l’agriculture àBruxelles – il faudrait que la France proposâtque l’agro-écologie et l’agroforesteriefussent aidées par la PAC en orientantune partie des aides pour promouvoirla mise en place de haies et de rangéesd’arbres dans les plaines céréalières. Onrenforcerait ainsi le captage du carbonepar les terres agricoles. On enrichirait lessols par les éléments nutritifs que lesarbres puisent dans la roche mère pourles restituer en surface. On purifierait l’eauqui migre vers les nappes phréatiques carles racines des arbres récupèrent l’azoteque les céréales n’ont pas consommé. Lesessais réalisés sont assez probants pouraffirmer que cette forme d’agroforesteriesera un atout majeur pour produire plusen freinant le réchauffement climatique.Nous voyons donc qu’il est possible d’avoirune application concrète de « la règleverte » en agriculture. Quant à la planificationécologique, elle pourrait trouver saconcrétisation dans des contractualisationsentre les producteurs, les transformateurset les metteurs en marché, quitteà légiférer en ce sens. Ces contractualisationsexistent déjà pour les cultures delégumes destinées à la conserve et à la surgélation.Il est possible de les étendre àbeaucoup d’autres productions. ■*Gérard Le Puill est journaliste honoraire etspécialiste des dossiers agricoles.NOURRIR CORRECTEMENT ETDURABLEMENT L’HUMANITÉ TOUT ENTIÈREDe nouvelles pratiques agricoles peuvent permettre de satisfaire unedemande croissante en produits diversifiés, tout en ayant soin de nepas sacrifier les potentialités productives des écosystèmes cultivéset pâturés. Mais la malnutrition est avant tout un problème de pouvoird’achat.PAR MARC DUFUMIER*Nous sommes déjà plus de 7 milliardsd’humains dans le monde et nousserons un peu plus de 9 milliardsd’habitants en 2050. L’apparition de nouvellescouches moyennes dans les paysémergents d’Asie et d’Amérique latine(Chine, Inde, Brésil, etc.) et la hausse progressivede leur pouvoir d’achat se manifestentpar une consommation accruede produits animaux (œufs, lait etviandes). Et comme il faut de 3 à 10 caloriesvégétales pour produire une calorieanimale, il est à prévoir une augmentationencore plus rapide de la demandeen produits végétaux. On peut raisonnablementanticiper un doublement de lademande en productions alimentairesvégétales au cours des 40 prochainesannées. Pourra-t-on satisfaire cettedemande croissante en produits diversifiés,tout en ayant soin de ne pas sacrifierles potentialités productives des écosystèmescultivés et pâturés au nom dela satisfaction des besoins immédiats ?DES ÉCUEILS À ÉVITERIl nous faudra, autant que possible, éviter:- l’élargissement inconsidéré des surfacescultivées ou pâturées au détrimentdes dernières forêts vierges et autresréserves naturelles de biodiversité ;- l’épuisement des ressources en eaux desurface et souterraines découlant d’irrigationsexagérées et mal conduites ;- la contamination de l’air, des eaux, dessols et de nos aliments par les engrais desynthèse et les produits pesticides ;- le recours exagéré aux énergies fossiles(produits pétroliers et gaz naturel) pourle fonctionnement des équipementsmotorisés ainsi que pour la fabricationdes produits phytosanitaires et desengrais chimiques (urée, ammonitrates,sulfate d’ammonium, etc.) ;- les émissions de gaz à effet de serre :gaz carbonique produit par la combustiondes carburants, méthane issu de larumination de nombreux herbivores,protoxyde d’azote dégagé lors de l’épandagedes engrais azotés de synthèse, etc. ;- la dégradation de la fertilité des sols(érosion, compactage, salinisation, etc.),suite à des labours trop fréquents et malconduits ou résultant d’irrigations insuffisammentmaîtrisées ;- la prolifération inopportune de mauvaisesherbes, d’insectes ravageurs et dechampignons pathogènes pouvant cau-MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET13> SUITEPAGE 14


LE DOSSIERBien nourrir la planèteSUITE DE LAPAGE 13 >14ser de graves dommages aux plantes cultivéeset aux animaux domestiques.DES TECHNIQUES AGRICOLES INSPIRÉESDE L’AGROÉCOLOGIEFort heureusement, il existe d’ores et déjàdes techniques agricoles inspirées del’agroécologie permettant d’accroîtresensiblement les rendements à l’hectare,sans recours excessif aux énergies fossileset aux produits phytosanitaires ;elles consistent en premier lieu à associersimultanément dans un mêmechamp diverses espèces et variétés auxphysiologies différentes (céréales, tubercules,légumineuses et cucurbitacées),de façon à ce que l’énergie solaire puisseêtre au mieux interceptée par leur feuillageet transformée en calories alimentairesau moyen de la photosynthèse. Cesassociations et rotations de cultures protègentles sols de l’érosion, limitent lapropagation des insectes ravageurs etdiminuent les risques de très mauvaisesrécoltes en cas d’intempéries. L’inté -gration de plantes de l’ordre des légumineuses(haricots, fèves, soja, trèfle,luzerne, etc.) dans ces associations culturalespermet de fixer l’azote de l’airpour la synthèse des protéines et la fertilisationdes sols.La présence d’arbres ou arbustes au seinmême des parcelles cultivées ou le maintiende haies vives sur leur pourtour protègeles cultures des grands vents et d’uneinsolation excessive, avec pour effet decréer un microclimat favorable à la photosynthèseet à la fixation de carbone.Grâce à leur enracinement profond, ilssont capables d’intercepter les élémentsminéraux dans les sous-sols, au fur et àmesure de l’altération des roches mères.Transférés dans la biomasse aériennedes arbres et arbustes, les éléments minérauxsont ensuite déposés à la surfacemême des terrains lors de la chute desfeuilles et branchages et peuvent alorscontribuer à leur fertilisation. Les arbreset arbustes hébergent aussi de nombreuxinsectes favorables aux cultures, favorisentla pollinisation de celles-ci et contribuentà limiter la prolifération d’éventuelsinsectes prédateurs.L’association des élevages à l’agriculturefacilite par ailleurs l’utilisation des sousproduitsvégétaux dans les rations animaleset favorise aussi la fertilisationorganique des sols grâce aux excrémentsanimaux.POUVOIR D’ACHAT ET MALNUTRITIONMais le problème de la faim et de la malnutritionn’est pas d’abord une questiontechnique. C’est la faiblesse du pouvoird’achat qui en est à l’origine. Les populationsles plus pauvres ne parviennenttoujours pas à se procurer des alimentsdisponibles sur le marché internationalqui sont vendus à des fabricants d’alimentsdu bétail et des usines d’agrocarburants.Ainsi en est-il chez nous des personnesqui fréquentent le Secourspopulaire et les Restaurants du cœur.Ainsi en est-il aussi et surtout des centainesde millions de personnes sous-alimentéesdes pays du Sud. Le plus urgentest donc de parvenir à une répartitionplus équitable des revenus à l’échellemondiale. ■*Marc Dufumier est ingénieur agronome. Ilest professeur émérite en agriculture comparéeet développement agricole à AgroParisTech(Institut des sciences et industries du vivantet de l’environnement).CONSTRUIRE UNE AUTRE CHAÎNEALIMENTAIREEn 2007, les spéculateurs financiers s’étaient emparés des déséquilibresde l’offre et de la demande pour provoquer une succession tragiqued’envolées et d’effondrements des cours mondiaux agricoles.Pour autant, les différents types de marchés sont-ils tous néfastes ?Surtout, quelles mesures structurelles pourraient être adoptées pourréguler les prix et les marchés ?PAR MAXIME BERGONSO*Quelque chose ne tourne pas ronddans le fonctionnement de notre systèmealimentaire ? Alors que dansles pays du Nord le gaspillage est caractéristiquede la « chaîne alimentaire », lespays du Sud subissent la famine et lesémeutes de la faim éclatent. Notre relativesituation d’abondance nous faitoublier à quel point une réorganisationde notre système alimentaire est une prioritépolitique.LA CRISE ALIMENTAIREElle a de multiples causes : les crises desurproduction dans les pays du Nord, l’absencede planification et de stocks desécurité, la libéralisation totale des marchésagricoles dans le cadre des accordsde l’OMC et sa conséquence, la spéculationfinancière sur les biens alimentaires.Les phénomènes spéculatifs ne sont pasnouveaux dans l’agriculture. La premièreexplosion de bulle spéculative, auXVII e siècle, concernait les bulbes detulipes en Hollande. Le phénomène spéculatifn’est ni plus ni moins qu’un pari :un acteur va tenter de prévoir l’évolutiondu marché et intervenir sur ce marché, àl’achat ou à la vente, en espérant tirer unbénéfice de l’évolution des cours. Les nouvellestechnologies ont permis de dématérialiserà très grande échelle presquetous les marchés et les matières premièresagricoles n’ont pas fait exception.En France, on parle du MATIF : le Marchéà terme des instruments financiers, qui aété ouvert en 1986. Le fonctionnementest très simple. Par exemple un agriculteurX plante 50 hectares de blé. Il anticipeune récolte future de 400 tonnes.Comme les cours au moment de ses semislui semblent rentables par rapport à sescoûts de production et son ambition derevenu, il va vendre une partie de sarécolte à ce moment sur le marché àterme. À la récolte, il vendra son blé surle marché physique et soldera en mêmetemps sa position sur le marché à terme.En face, on peut imaginer qu’un meunierou un éleveur a acheté cette quantité, enréalisant les opérations inverses, toujoursdans le même but. Remarquons que cetteopération n’est pas de la spéculation :l’agriculteur se protège d’une potentiellechute des cours. Même si ces outils necorrespondent pas à l’agriculture paysanneque nous défendons, il faut reconnaîtreune certaine utilité dans le cadred’un système capitaliste où la volatilitépeut être anxiogène pour beaucoupd’agriculteurs.Le lecteur averti par des années de luttecontre le capitalisme a pourtant évidemmentcompris que, comme pour tous lesoutils créés par les financiers, ils sont avantLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


tout pour les financiers. Il n’y a pas queles agriculteurs et les professionnels del’agroalimentaire qui ont accès à cesoutils ; les premiers sont mêmes peunombreux car les outils en questionnécessitent une formation adéquate, uneproduction adaptée et beaucoup detemps. Les banques, les fonds de pension,d’investissement et autres acteurs financiersont aussi accès à ce marché. Mêmesi le trader ne connaît pas forcément ladifférence entre blé et orge, si ce n’est ladifférence de cours, il peut acheter et vendresur ce marché sans jamais intervenirsur le marché physique. Au milieu des“L’enjeu alimentaireet agricole était le premier soucipratique des révolutionnairesde 1789 et de 1917, il devra aussil’être pour les communistesd’aujourd’hui.”années 2000, alors que la crise des subprimesengendre la crise financière quenous connaissons, les traders ont momentanémentle moral en berne. Le marchéaction n’est pas assez rémunérateur et lafinanciarisation de l’appareil industrielsemble l’avoir tué. Il faut rapidement trouverune solution et, en 2007-2008, les prixdes matières premières s’envolent, toutcomme le nombre d’acteurs financiersactifs sur ces marchés. Il serait pourtantinexact de leur imputer intégralement lahausse des prix des matières premières.De nombreux facteurs sont concomitants: l’augmentation de la demande despays émergents, l’émergence des biocarburants,l’absence de stocks d’interventionet les aléas climatiques sont à prendreen considération. On peut penser quedans un contexte très nettement haussier,les acteurs financiers ont accentuél’augmentation des prix en se positionnantà l’achat. Les conséquences tragiquesde cette hausse des prix sont connues :les crises alimentaires et les émeutes dela faim se sont succédé ces dernièresannées. Ceux qui consacraient une grandepartie de leur revenu à l’alimentation ontdurement subi cette hausse.UNE POLITIQUE INTERVENTIONNISTEFORTE POUR CONSTITUER DES STOCKSMONDIAUXLes communistes n’ont cessé de tirer lasonnette d’alarme tout au long de ce phénomèneet ont apporté des propositionspour permettre à chacun de manger à safaim. L’idée qui guide nos propositionsest simple : les produits agricoles sontavant tout des biens alimentaires et doiventêtre utilisés en conséquence. Pourcontrer cette hausse, nous proposonsdonc d’arrêter l’utilisation des céréalespour la fabrication de biocarburants etde constituer des stocks d’interventionpour réguler les marchés. Quid de la spéculation? Nous nous opposons à l’interventiondes acteurs financiers dans cedélire spéculatif, mais pas seulement envaines paroles. Nous avons besoin d’unepolitique interventionniste forte de la partde la puissance publique en constituantdes stocks mondiaux, régionaux et nationauxpour endiguer la hausse. La constitutionde ces stocks permettrait de régulerles prix, à la hausse comme à la baisseet surtout de s’assurer que la planètemange à sa faim. C’est aussi par la réorganisationet la régulation de ces stocksque nous voyons une porte de sortie à lacrise du gaspillage, la FAO estimant qu’untiers des aliments dans le monde seraientgaspillés. Les pertes dans les pays en voiede développement sont liées à 40% à demauvaises infrastructures de stockage etde transformation après la récolte.Réorganiser des stocks, très localement,afin de permettre aux populations d’organiserleur approvisionnement : voilàune politique alimentaire démocratiquepour le XXI e siècle. Rien à voir avec lesmontagnes de beurre stockées naguèrepar l’Europe. Il s’agit bien de décentraliserces stocks, en rapport avec les besoinsdes populations et en envisageant unesolidarité en cas d’aléas climatiques inévitablesdans l’agriculture. Pour transformerces stocks localement, il faudra uneindustrie agroalimentaire de proximité.Cela permettra une transition écologiqued’un modèle de production aujourd’huipathogène pour les hommes comme pourla planète. L’enjeu alimentaire et agricoleétait le premier souci pratique des révolutionnairesde 1789 et de 1917, il devraaussi l’être pour les communistes d’aujourd’hui.■*Maxime Bergonso est ingénieur en agriculture.Il développe en France des projets agricolesavec une association en milieu rural.15MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


LE DOSSIER Bien nourrir la planète16ENJEUX FONCIERS ET ALIMENTATIONL’enjeu foncier est un des défis majeurs pour l’agriculture et l’alimentationdu XXI e siècle. La superficie agricole, disponible en quantitélimitée, tend à se réduire sous l’effet de l’érosion, de la déforestation,des conséquences des changements climatiques ou de la demanded’usages non agricoles. Il en résulte une vive concurrence pour l’accèsau foncier qui oppose les agriculteurs aux autres acteurs économiques,mais aussi les agriculteurs entre eux.PAR JEAN-PIERRE BOINON*En France, l’agriculture resteprépondérante dans l’utilisationdes sols. La superficie agricole utilecouvre plus de la moitié du territoirefrançais et les deux tiers du territoiredes communes rurales. Cependant, lesexploitations agricoles ont perdu1,3 million d’hectares en vingt ans. Etdepuis les années 2000, la perte de surfaceagricole au profit des espaces artificialisés(constructions, infrastructuresroutières…) s’est accrue. Aurythme actuel, c’est l’équivalent d’undépartement français moyen qui disparaîttous les sept ans. Dès lors, lesconflits d’usage des sols s’accroissent,notamment dans les zones périurbainesfragilisant les exploitations agricoles: coût du foncier accru, perte depotentiel d’activités, frein à l’installationou à la reprise d’exploitations.L’exercice de l’activité agricole estmême remis en cause dans ces espaces,en raison de nuisances (bruit, odeurs,épandages de pesticides…) non supportéespar les riverains, ou du fait desconséquences sur le milieu des pratiquesagricoles, notamment sur lesnappes phréatiques.ACCÉLÉRATION DU MOUVEMENT DECONCENTRATION ET D’AGRANDISSEMENTDES EXPLOITATIONSL’intensification qui a permis au coursdes années 1960 à 1990 d’augmenter fortementla production agricole trouveaujourd’hui des limites. Elle ne fut possibleque grâce à une augmentation ducoût énergétique nécessaire à la fabricationdes engrais, pesticides et herbicidesutilisés pour augmenter les rendements.Cette intensification est aussi fortementconsommatrice d’eau et induit une pertede la biodiversité agricole. Elle a fragilisél’agriculture paysanne au bénéfice desgrandes exploitations disposant de fortescapacités d’investissement et principalementtournées vers une productionexportatrice, rendue possible en Francepar les mécanismes de soutien européen.La conséquence en fut une réductiondrastique de l’emploi agricole, qui estpassé de 4 millions d’actifs en 1960 àmoins de 800 000 en 2010.“Une autre politiquefoncière est nécessaire en vue destabiliser le nombre d'exploitationsagricoles et favoriser lesinstallations de jeunesagriculteurs, mais aussi defavoriser une agriculture plusdiversifiée avec le développementde modèles de productionsagricoles plus respectueux del'environnement, autonomes etéconomes en ressources naturellesnon renouvelables.”Si dans les pays pauvres ou émergents àfort potentiel agricole, les achats de terrespar des fonds souverains et investisseursétrangers se développent rapidement, laFrance est encore peu concernée par lephénomène d’accaparement de terres.Quelques étrangers achètent des vignoblesprestigieux, mais le phénomène n’estpas nouveau et à l’inverse, on a l’exemplede la société AgroGénération dontl’actionnaire principal est CharlesBeigbeder, qui loue 50 000 ha en Ukraine.Dans la dernière période, on note enFrance, une accélération du mouvementde concentration et d’agrandissementdes exploitations agricoles, avec un développementdes formes sociétaires et uneaugmentation du prix des terres agricolessupérieure à l’inflation. Malgré ladiminution de leur nombre, les exploitationsagricoles françaises sont essentiellementdes exploitations individuellesoù la majorité des travailleurs sont membresde la famille du chef d’exploitation.La politique foncière mise en place avecle statut du fermage en 1946 a contribuéà façonner la structure des exploitationsagricoles françaises. Ce statut, en garantissantla stabilité du fermier, en encadrantle montant des loyers, en garantissantl’investissement du fermier et saliberté de choix des productions, a étéune pièce maîtresse de la politique foncièrefrançaise. Là où prédominait encorela grande propriété foncière, les limitationsdu droit des propriétaires fonciersau bénéfice des fermiers ont favorisé ledéveloppement de la propriété paysannepar le rachat des terres par ces derniers.Afin d’accélérer la restructuration desunités de production agricole, les loisd’orientation agricole de 1960 et 1962,donnaient le pouvoir d’orienter l’affectationdes terres agricoles aux agriculteursles plus favorables à la modernisation,en encourageant les petits paysansà libérer leurs terres au bénéfice des agriculteursmoyens aux gains de productivitépotentiels élevés. Les outils mis enplace pour réaliser ces objectifs ont étéle contrôle des structures, qui nécessitede demander une autorisation d’exploiter,lorsqu’un agrandissement projetédépasse une superficie maximale définieau niveau départemental, et lecontrôle du marché foncier assuré parles Sociétés d’aménagement foncier etd’établissement rural (SAFER), qui ontun droit de préemption lors des ventesde terrains agricoles. Parce qu’ils étaientcontrôlés par le syndicat agricole majoritaire,la Fédération nationale des syndicatsd’exploitants agricoles (FNSEA),ces outils de contrôle du foncier n’avaientpas pour objectif de défendre les petitspaysans, mais d’assurer une assise foncièresuffisante pour des exploitationsfortement productives.DÉMANTÈLEMENT DE LA POLITIQUEFONCIÈRE FRANÇAISE, OBSTACLE À UNECONCURRENCE LIBRE ET NON FAUSSÉEÀ partir des années 1980, l’insertion del’agriculture dans les négociations commercialesinternationales a mis en évidenceles contradictions du dispositiffrançais assez rigide réglementant l’accèsà la terre. Les exploitants agricolessont sommés de s’adapter rapidementaux signaux fournis par les marchésmondiaux des produits agricoles. Dansune Union européenne, où le foncier estbeaucoup moins réglementé qu’enFrance, la politique foncière françaisepeut paraître un obstacle à une concurrencelibre et non faussée. Ces évolutionsremettent en cause la politique foncièreantérieure et les lois d’orientation agri-LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


cole de 2006 et 2010 inscrivent les exploitationsagricoles dans une logique entrepreneuriale,suppriment pratiquementle contrôle des structures en augmentantles seuils nécessaires pour demanderl’autorisation d’exploiter, mais surtouten facilitant le contournement dela réglementation par le développementdes formes sociétaires. La recherche debaisse de coûts de production commeréponse à l’alignement des prix agricoleseuropéens sur les prix mondiaux, toutcomme les aides européennes fondéessur la superficie et non l’emploi, poussentles agriculteurs à augmenter leurssuperficies, et donc à accélérer encorel’exode agricole qui a conduit à la disparitiondes agriculteurs au cours des 40dernières années.Une autre politique foncière est nécessaireen vue de stabiliser le nombre d’exploitationsagricoles et favoriser les installationsde jeunes agriculteurs, maisaussi de favoriser une agriculture plusdiversifiée avec le développement demodèles de production agricole plus respectueuxde l’environnement, autonomeset économes en ressources naturellesnon renouvelables. Les outilsréglementaires existants devront êtrerenforcés et démocratisés, notammentpar la définition d’un seuil de superficieau-delà duquel aucune autorisation d’exploiterne pourra être accordée, où lapréemption par les SAFER sera systématique,ceci afin d’enrayer une hausse duprix des terres qui serait un obstacle àl’installation de jeunes agriculteurs. Enlien avec les élus locaux, une politiqueefficace de préservation des espaces agricolesdoit être mise en œuvre. ■*Jean-Pierre Boinon est économiste. Il estprofesseur émérite d’économie agricole àAgrosup Dijon.AGRICULTURE, PESTICIDES ET SANTÉ PUBLIQUEMalgré un certain consensus politique et scientifique pour diminuer l’usage des pesticides pour des raisonsde santé publique, les engagements régulièrement répétés peinent à être tenus. Les procédurescomplexes des autorisations de mise sur le marché et les difficultés scientifiques à établir la responsabilitéexacte de chaque pesticide en sont la cause.PAR JEAN-PIERRE LEROUX*Parmi les engagements pris en 2007lors du Grenelle de l’Environnementfigurait l’objectif de réduire l’usagedes pesticides de 50 % d’ici 2018. En 2011,le marché français des pesticides a progresséde 1,3 % en volume et de 5 % enchiffre d’affaires. Le ministre del’Agriculture, Stéphane Le Foll, a déclaréle 24 juillet dernier, devant la mission d’informationsur les pesticides et leur impactsur la santé et l’environnement que cetengagement était hors de portée.Cette mission sénatoriale, après sept moisde travaux et 95 auditions, a présenté le23 octobre dernier son rapport qui a étéadopté à l’unanimité. Parmi les constats,la sous-évaluation des dangers et risquesdes pesticides pour la santé : la santé desutilisateurs (producteurs, agriculteurs…)dont les pratiques ne leur assurent pasune protection suffisante, mais aussi lasanté des consommateurs.Le rapport formule une centaine derecommandations. Parmi celles-ci, lanécessité d’une refonte des procéduresd’autorisation de mise en vente des pesticidessur le marché. Actuellement, lafirme qui souhaite commercialiser unnouveau pesticide fournit à l’Agence européennede sécurité alimentaire (AESA ouEFSA en anglais) une étude attestant l’absencede dangerosité des substancesactives. Après accord, celle-ci est alorstransmise aux agences nationales : enFrance, l’Agence nationale de sécuritésanitaire de l’alimentation (ANSES). Maisni l’AESA, ni l’ANSES n’effectuent d’analysesen laboratoire. Leur expertise porteuniquement sur le dossier qui leur est présenté.Une procédure qui rend difficile lecontrôle des données.DES AUTORISATIONS FONDÉES SUR LABONNE FOI DES FABRICANTSAutre préoccupation, le rapport pointel’insuffisance du suivi des produits aprèsleur mise sur le marché à l’aune de leurseffets sanitaires réels et l’insuffisance dela prise en compte de leur innocuité pourla santé dans les pratiques industrielles,agricoles et commerciales. Le rapport préconisela reconnaissance des maladiesprofessionnelles, une revendication quia fait l’objet de nombreuses mobilisations,ainsi que la mise en œuvre d’une réellepolitique de préventions des risques.Les pouvoirs publics préconisent pournotre santé de manger cinq fruits etlégumes par jour. Une nouvelle étude,publiée en août dernier par des chercheursde l’université britannique d’Aston,démontre que le mélange de résidus decertains pesticides (l’étude portait sur troisfongicides très utilisés : le pyriméthanil,le cyprodinil et le fludioxinil) pouvant êtrecontenus dans ces aliments peut démultiplierleurs effets. Il semblerait ainsi quedes substances, jugées inoffensives endessous d’un certain seuil, puissentendommager, lorsqu’elles sont combinées,certaines cellules du système nerveuxcentral et entraîner le développementde maladies neurodégénératives(Alzheimer, Parkinson…), voire desrisques cancérigènes. C’est le fameux effet« cocktail ».Le problème est que cet effet « cocktail »n’est pas pris en compte dans les textescommunautaires. Le règlement européenREACH analyse les effets des substances,produit par produit, et la commissioneuropéenne n’a pas encore décidé d’intégrercette piste de recherches dans sastratégie d’évaluation des produits.L’ANSES, quant à elle, a commencé autravers du programme Périclès, à travaillersur cette question et a identifié septcocktails de molécules les plus fréquemmentprésentes dans les aliments. Lesrecherches sont en cours et la propositionde réduire la quantité des résidusautorisée dans les aliments formulée parcertaines ONG est jugée prématurée parl’ANSES.L’EFFET « COCKTAIL » DE CERTAINSPESTICIDESLe lien entre certains pesticides, d'unepart, et l’augmentation de certains cancerset la baisse de la fertilité, d'autre part,constitue une autre préoccupation. Sonttout particulièrement en cause les pesticidesayant des effets perturbateurs endocriniens.Rappelons que notre systèmeendocrinien contrôle des fonctions essentiellescomme la croissance, la reproductionou la régulation du métabolisme.17> SUITEPAGE 18MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


LE DOSSIER Bien nourrir la planèteSUITE DE LAPAGE 17 >18Un colloque international sur « les effetsdes perturbateurs endocriniens sur l’environnementet la santé » s’est tenu à Parisles 10 et 11 décembre dernier, sous l’égidede l’ANSES. Il a été rappelé que les perturbateursendocriniens font partie des« risques émergents ». Un ensemble desubstances chimiques sont en cause : lesphtalates, les parabènes, le bisphénol A,les dioxines, certains pesticides… Dessubstances qui sont partout : dans l’alimentation,l’eau, l’air, les médicaments,les jouets, les produits ménagers…“Le rapport pointel’insuffisance du suivi des produitsaprès leur mise sur le marché àl’aune de leurs effets sanitairesréels et l’insuffisance de la prise encompte de leur innocuité pour lasanté dans les pratiquesindustrielles, agricoles etcommerciales.”Mais les mécanismes d’action de ces produitsdans l’organisme sont encore malconnus, même si de nombreuses étudesont déjà permis de formuler des constatset d’avancer des hypothèses convergentes.Un prétexte que les industriels mettenten avant pour continuer à poursuivre leurproduction et retarder la recherche deproduits de substitution.À l’occasion de ce colloque, DelphineBatho, ministre de l’Écologie, a annoncéqu’un groupe de travail, associant toutesles parties prenantes, avait la missiond’élaborer d’ici juin 2013 une stratégienationale comprenant des actions derecherche, d’expertise, d’information dupublic. Une liste de substances « susceptiblesd’être en contact de populationssensibles ou pour lesquelles l’expositionest suspectée importante » sera établie etservira de base à l’adoption de mesuresréglementaires.Un programme d’action qui est généralementperçu comme une avancée, mêmesi certains estiment que suffisammentd’études ont déjà été menées et que leseffets avérés de certaines substances surla santé justifient des mesures immédiatesde retrait du marché. Dans le secteur del’agriculture et de l’industrie agroalimentaire,cela se traduira à terme par de nouvellespratiques plus soucieuses de lasanté de tous et de l’environnement. ■*Jean-Pierre Leroux est administrateur de lacaisse des écoles de Paris 10 e .LA POLITIQUE AGRICOLE AU MÉPRISDE L’ALIMENTATIONMalgré l’intérêt croissant de citoyens et de collectivités territorialespour une alimentation saine et inscrite dans des territoires,la commission européenne rate, selon la coordination européenne,Via Campesina, l’opportunité de la réforme en cours de la Politiqueagricole commune pour infléchir le cadre libéral et répondre à cesenjeux.PAR GENEVIÈVE SAVIGNY*Àl’origine, la Politique agricole commune(PAC) affichait comme objectifprincipal d’assurer la sécurité desapprovisionnements pour les Européens– six pays en 1962 – et pour cela d’accroîtrela production, d’assurer un revenuéquitable à la population agricole, de stabiliserles marchés et garantir des prix raisonnablesau consommateur. Des mécanismesde régulation des prix et desproduits importés garantissaient cettestabilité du marché intérieur européen etont permis une forte diminution du budgetdes ménages consacré à la nourriture,parallèlement à l’industrialisation et à lastandardisation de l’alimentation.Dans ses premières communications surle projet de PAC 2014-2020 actuellementen discussion, la commission européennea désigné la sécurité alimentaire commeun défi prioritaire. Cela s’est vite transforméen « production alimentaire viable» et traduit dans les objectifs politiquesen « besoin d’améliorer la compétitivitédu secteur ». Le reste en découle : des aidesdirectes à l’hectare afin d’abaisser le prixde revient des produits européens nécessairesà l’agro-industrie, dans la poursuitedu système installé lors de la réforme de1992 lors de la création de l’OMC et del’ouverture de l’agriculture à l’économiemondialisée.LA RÉFORME DE LA PAC RATE L’OBJECTIFALIMENTAIREConstatant les déséquilibres dans lachaîne alimentaire, la commissioncherche à encourager la « contractualisation», mais l’expérience du secteur fruitset légumes – ou depuis peu du lait (avecla disparition du système des quotas) –qui subit des crises récurrentes, montrequ’il n’y a pas de miracle. Les producteursdisparaissent (moins 25 % de fermes dansl’UE à 27 durant les 10 dernières années)et le prix de l’alimentation ne cesse d’augmenter,au point que de plus en plus depauvres ne parviennent plus à se nourrirdécemment en Europe et dépendent del’aide alimentaire. Celle-ci dépend enbonne partie du PEAD (programme européend’aide aux plus démunis) inclus dansla PAC où il ne représente que 500 millionsd’euros soit moins de 1%. Pourtant,même cette somme modeste estaujourd’hui mise en cause par plusieurspays européens, prétendant que les aidessociales doivent relever des États et nonde l’UE.Les pauvres des villesdevraient être totalement intégrésdans la mise en place des“politiques alimentaires.”La gestion caritative de la pauvreté et dela faim n’est pourtant pas à nos yeux lasolution. Comme les paysans se sont organiséset luttent pour la souveraineté alimentaire,celle-ci concerne aussi lesconsommateurs, et en particulier les pauvresdes villes qui devraient être totalementintégrés dans la mise en place despolitiques alimentaires.La qualité et les productions traditionnellesqui font la richesse de la cultureeuropéenne devraient également êtrefavorisées par la politique agricole. Or lesnormes de plus en plus drastiques pèsentnotamment sur les petites fermes amenéesà cesser leur activité. Les quelquesmesures pour favoriser l’aménagementdes ateliers contenues dans le deuxièmepilier de la PAC (développement rural) oules politiques de labellisation (AOP, IGP…)peinent à contrebalancer la tendance.La crise alimentaire de 2008 n’a guèreinfluencé les politiques au-delà d’un discoursconvenu et la réforme de la PAC ratel’objectif alimentaire. Pourtant, c’est unequestion qui intéresse de plus en plusd’organisations citoyennes, d’élus, et decollectivités locales où les initiatives foisonnent.Lors d’un colloque à Paris Nourrir les villesLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


et développer les campagnes pour une alimentationdurable et responsable de nombreusesinitiatives étaient présentées pourpermettre une alimentation bio ou localedans les cantines, ou pour relocaliser l’alimentationdans un territoire donné, sansoublier les circuits courts à vocationsociale.UN MONDE FOISONNANT D’IDÉES ET DERÉFLEXIONS POUR RÉPONDRE AU DROIT ÀL’ALIMENTATIONLa commission européenne elle-mêmea lancé récemment une réflexion pour« nourrir durablement la planète » avecun séminaire rassemblant à Bruxelles lesparties prenantes avec un appel ouvert àparticipation et contributions. Plusieursdirections générales étaient représentées :santé, recherche, régions, environnement,sous la présidence d’un fonctionnaire del’agriculture qui a lancé brutalement leschoses. Précisant qu’il ne s’agissait pas denourrir le monde mais d’abord lesEuropéens, il a lancé : Notre système alimentairen’est pas durable – il doit évoluer– que peut faire l’interventionpublique ? » Le cadre reste libéral dans la« Stratégie 2020 » pour une croissanceintelligente, durable et inclusive, mais onperçoit l’arrivée de réflexions encoreimpensables il y a quelques années. Outredes chercheurs ou économistes, de nombreuxreprésentants de l’industrie agroalimentaireparticipaient à ce séminaire.Ils sentent le vent tourner et doivent auplus vite s’adapter à une nouvelle donne.En revanche, en dehors d’organisationspaysannes progressistes, peu d’agriculteurss’étaient impliqués. Quant auxcitoyens, aux usagers, ils restent très peureprésentés dans toutes ces instances,c’est pourtant un enjeu capital pour chacun.■*Geneviève Savigny est éleveuse de volaillesfermières dans les Alpes-de-Haute-Provence.Ancienne secrétaire nationale de laConfédération paysanne, elle est aujourd’huimembre du bureau de la coordination européenneVia campesina.ALLIER : EXPÉRIENCES, INCERTITUDES,ACTIONS ET OBJECTIFSDans une politique agricole fortement encadrée et orientée par leslois du système capitaliste mondialisé, les communistes de l’Allier àla tête du conseil général posent la question du devenir d’un potentielcapable de contribuer aux enjeux alimentaires contemporains encréant de l’activité et de l’emploi en développant les territoires. Untravail qui a du sens, mais se confronte à la logique capitaliste.PAR GEORGES THIN*De l’encouragement aux initiativeslocales à la remise en cause de ladomination financière, nous posonsl’objectif de reconquérir de l’autonomiepour les exploitations, de retravailler lesrapports de proximité entre les producteurset les consommateurs dans uncontexte économique difficile dominépar le libéralisme économique et avecdes acteurs souvent dispersés et aux intérêtsparfois contradictoires. Expérienceen cours qui prend le contre-pied de latyrannie de l’austérité dans l’enjeu universeld’une agriculture paysanne enrecherche d’émancipation et de développement.L’AGRICULTURE DE L’ALLIER : ATOUTS,MUTATIONS ET POTENTIELSPour un département comme l’Allier, laproduction agricole et les activités agroalimentairesrecouvrent d’importantsenjeux. Enjeu économique, en termesde richesses créées, d’emplois directs etinduits, enjeu social, enjeu de développementdes territoires que l’on ditdu rural profond pour lesquels l’agriculturedemeure le gros moteur de développement.Avec ses réalités fortes, des atouts diversifiés,des savoir-faire séculaires, unancrage historique d’une paysannerieprogressiste, le département disposed’un vrai potentiel fortement mis à malpar les évolutions de ces dernières décennies.L’Allier ne compte plus que 5 781exploitations en 2012. Pour 300 départspar an ne correspondent plus que l’installationde moins de 50 jeunes, tous projetsconfondus, une trentaine seulementen structures « traditionnelles ». Dansces conditions, la superficie moyennedes exploitations augmente de façon« exponentielle » chaque année. Aujour -d’hui, notre agriculture manque de braspour mettre pleinement en œuvre sonpotentiel.Mettre au service des besoins de lasociété, cet atout économique, social,écologique est un réel défi dans unesituation où les plus forts potentiels dedéveloppement agricole se situent dansdes zones où la dépression démographiquese poursuit. Cet aspect en soi estun frein au déploiement… Qui sera intéressépar une installation dans un désertdémographique ?LE CONSEIL GÉNÉRAL : UN OUTIL D’APPUIL’attention des communistes et de leursélus pour l’agriculture n’est pas unedémarche nouvelle. Dès 1979, avant lapremière loi de décentralisation de 1982,les élus communistes du conseil généralde l’Allier exerçant la responsabilitéde la présidence ont impulsé, en liaisonavec des organisations agricoles et professionnellestrès représentatives et ausein desquelles les communistes étaientinfluents, des actions en faveur de l’agriculture: installation des jeunes, qualité,protection sanitaire des cheptels, aideaux coopératives, CUMA (coopératived’utilisation du matériel), aide au drainage…comme en faveur de la voirierurale et communale.“Les plus forts potentielsde développement agricolese situent dans des zones oùla dépression démographiquese poursuit.”Ces actions ont été durables même si ladroite qui a repris le conseil général en1982 en a modifié, parfois inversé les critères.La reprise du conseil général par lagauche sous présidence communiste de1998 à 2001 a amené de nouvelles adaptations,par exemple, une implicationforte dans la crise de l’ESB (encé ‐phalopathie spongiforme bovine) avecl’appui du laboratoire départementalMARS 2013 - LA REVUE DU PROJET19> SUITEPAGE 20


épond à cette nécessité. La précarité del’emploi, les questions de logement etl’absence de transports publics en milieurural sont autant de sujets pour lesquelsla CGT avance des propositionsconcrètes pour développer l’emploi permanentet répondre aux besoins des salariésagricoles.L’espérance de vie des salariés agricolesest en moyenne inférieure de six ans àcelle d’autres catégories socioprofessionnelles,notamment du fait des mauvaisesconditions de travail, de l’utilisation desproduits phytosanitaires souvent sansréelle information sur leur dangerosité,et sans réelle formation. Notre revendicationd’un accès gratuit à la santé etd’une retraite à 55 ans répond pleinementà l’exigence de justice sociale.Le développement de l’agriculture et del’agroalimentaire, la reconquête de notresouveraineté alimentaire, le renforcementde la qualité des produits et la sécuritésanitaire des aliments doivent s’appuyersur des politiques répondant aux besoinsdes populations et non aux exigences deprofits de quelques grands groupes qui,s’appuyant sur l’Europe, imposent de véritablescarcans aux peuples. La renationalisationmaîtrisée de la politique agricoledoit permettre de reconquérir notre souverainetéalimentaire autour de la structurationde véritables filières agricoles etagroalimentaires répondant aux besoinséconomiques. Les politiques impérialistesd’utilisation de l’arme alimentaire pourimposer les politiques libérales aux peuples,ouvrir les marchés pour leurs sociétéstransnationales, sont directement responsablesde la mort, de la malnutrition,de la faim qui touchent 1 milliard d’êtreshumains dans le monde. De par ses atoutsagricoles, notre pays s’honorerait à impulserdes formes de coopération internationalefondées sur la recherche de l’avantagemutuel, respectant le droit à lasouveraineté des peuples, répondant auxrevendications sociales des salariés agricoleset de l’agroalimentaire.Engager résolument des politiques enrupture avec les logiques capitalistes derecherche du profit, en donnant desdroits nouveaux aux travailleurs, agirpour une agriculture répondant auxbesoins des peuples, c’est cela construireune agriculture sociale et progressiste. ■*Jean-Luc Bindel est secrétaire général de laFédération nationale agroalimentaire etforestière (FNAF) CGT.ENSEIGNER AUTREMENT POUR PRODUIREAUTREMENT…Repenser un nouvel enseignement agricole, dans ses contenus etdans ses pratiques constitue un enjeu prioritaire si l’on veut encouragerune réorientation de l’agriculture et une autre vision dumonde rural.PAR GÉRARD PIGOIS, SERGE PAGNIER,YOHANN VIGNER*Les lois d’orientation agricole de 1960et 1962 (Pisani) ont structuré unmodèle d’agriculture qui répondaitdans la période de l’après-guerre à lavolonté de couvrir les besoins alimentairesde la population. Durant desdécennies, c’est la politique du « produireplus » qui s’est imposée et il aurafallu attendre bien longtemps et quelquescrises majeures pour que soient enfinreconnus les stigmates de cette orientation,renforcée au fil des ans par les politiqueslibérales de l’UE.On mesure bien aujourd’hui les travers,les dangers et les conséquences de cemodèle productiviste pour les ressourcesnaturelles, l’emploi, l’aménagement desterritoires, la santé publique… Mais, audelàdes discours, il demeure encoreaujourd’hui le modèle dominant, témoignantainsi de la puissance du « logiciel »initial…Si le « succès » de cette orientation politiquea reposé sur des facteurs tels quela modernisation de l’agriculture (mécanisation),les « révolutions techniques »(génétique végétale et animale, alimentationanimale…), une politique de prix,il faut aussi comprendre que l’accompagnementmis en œuvre à l’époque par lacréation de l’enseignement agricolecontemporain en a certainement constituél’un des plus efficaces.Les générations d’agriculteurs, qui partenten retraite aujourd’hui ont ainsi étéformées au « produire plus » par l’enseignementagricole et ont su le mettre enœuvre.L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE DOITD’ABORD FORMER DES CITOYENS !Dans un monde de plus en plus complexeà appréhender, fournir aux futurscitoyens les outils de connaissance, decompréhension, d’analyse et de réflexionconstitue une priorité absolue. Il s’agitbien de permettre à chacun, à travers ledéveloppement d’une « culture dudoute » d’être responsable de ses propreschoix et de ne pas être victime dechoix « formatés ».C’est ainsi que pourrait être proposée,sous des formes adaptées, l’introductionde cours de philosophie dans tous lesprogrammes de formation. Commentaccepter qu’à ce jour, les filières professionnelles,prétendument réformées parla droite au nom de l’égale dignité entreles différents baccalauréats, soient lesseules à ne pas comporter de philosophie!Il faut donner les bases culturelles, techniqueset professionnelles les plus largesà toutes et tous si l’on veut des citoyensresponsables et en capacité de s’adapterau monde qui change. C’est pourquoi,il faut allonger la durée de scolarité,élever les niveaux de qualificationet ne pas enfermer les élèves dans unespécialisation précoce.L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE ET LESCONTENUS DE FORMATIONLes programmes de formation, historiquementcoécrits par le ministère del’agriculture et « la profession » (lire laFNSEA) qui continue aujourd’hui d’influersur les contenus, doivent échapperà ce lobbying.Il faut créer une structure d’élaborationdes programmes véritablement respectueusede la diversité des points de vue,y compris en y associant la société civile.Les contenus doivent être retravaillés,indépendamment de tout modèle. Ils doiventprendre en considération les nouvellesfonctions de l’espace rural, intégreren profondeur toutes les dimensions dudéveloppement durable, s’ouvrir à ladimension internationale. L’enseigne -ment agricole public n’a pas vocation àpromouvoir un modèle en particulier. Ila en revanche le devoir d’assurer laréflexion autour des différents types deproduction et de commercialisation. Cetobjectif passe par la nécessité de garantirdes formations multipliant les situationsdiversifiées d’apprentissage. Lescours disciplinaires, les observations surle terrain, les visites et les rencontres avecles différents acteurs du monde rural etMARS 2013 - LA REVUE DU PROJET21> SUITEPAGE 22


LE DOSSIER Bien nourrir la planèteSUITE DE LAPAGE 21 >agricole, les stages et les séquences pluridisciplinairessont autant de situationsqui permettent un enseignement ouvert.Cet objectif suppose l’attribution demoyens humains (dotation en personnelset capacité à travailler en petitsgroupes) et logistiques (transport desélèves) à la hauteur des enjeux.SOUTENIR LES EXPLOITATIONS DESLYCÉES AGRICOLES PUBLICSMises en place conjointement avec l’enseignementagricole « moderne », elles ontété le reflet de l’époque où s’est imposé lemodèle d’agriculture productiviste qu’ellesavaient pour mission de vulgariser.Un plan de soutien et d’aide aux innovationsde ces exploitations doit êtreentrepris pour qu’elles donnent à voir ladiversité des productions et des systèmes.Le modèle dominant d’agricultureest aujourd’hui sérieusementcontesté, interrogé, remis en cause parla société et les consommateurs, auregard des conséquences sociales, économiques,écologiques qu’il a générées…“Il faut créer unestructure d’élaborationdes programmes véritablementrespectueuse de la diversitédes points de vue, y comprisen y associant lasociété civile.”Les questions de sécurité alimentaire, deconditions de production et de commercialisation,d’éthique citoyenne sont aucœur des débats dans notre société.Par son histoire singulière de cogestionavec « la profession » agricole, l’enseignementagricole est évidemmentinfluencé par ces questionnements.Il y a urgence à engager les réformes quile rendront vraiment indépendant, àcommencer par le soustraire à la tutelledu ministère de l’agriculture pour l’associerà l’Éducation nationale dans unministère unique de l’éducation et de laformation.Il y a urgence enfin à redonner la prioritéà l’enseignement agricole public danstous les secteurs de formation : la production,bien sûr, au regard des enjeux maisles services aussi qui constituent un enjeunon moins important, s’agissant du maintienet du développement de territoiresruraux vivants et attractifs ! ■*Gérard Pigois, Serge Pagnier, YohannVigner sont syndicalistes dans l’enseignementagricole.22L’HEURE EST-ELLE ENCOREÀ LA RÉVOLUTION VERTE EN INDE ?L’analyse de la révolution verte montre que ses objectifs restent d’actualitépour nourrir 1,2 milliard d’hommes en respectant les fonctionssociale, culturelle et environnementale de l’agriculture.PAR FRÉDÉRIC LANDY*Quand a commencé la révolution verteen Inde ? On a coutume de soulignerl’alerte dramatique des deux mauvaisesmoussons successives de 1964et 1965, qui auraient servi de catalyseur,face aux risques de famine, pour révoquerla politique menée depuis 1956 favorisantles importations de blé américain.La révolution verte incluait trois éléments« technologiques » : semences améliorées,diffusion et subvention des engrais chimiques,développement de l’irrigationsouterraine. Quatrième élément, fondamental: la machinerie des prix d’intervention(procurement prices), relativementélevés et surtout sans forte variabilité interannuelle.Les agriculteurs ont donc lagarantie de pouvoir vendre leurs surplusde façon rentable, ce qui est une incitationclé à l’intensification des systèmes deculture.LES RÉSULTATS SONT SPECTACULAIRESDès 1977, l’Inde exporte des céréales. Ceciest d’autant plus remarquable que cettepolitique alimentaire repose sur deuxpiliers apparemment contradictoires, maisque l’Inde parvient à concilier : un voletproductiviste, facteur d’intensification del’agriculture ; et un volet social, avec la distributionsubventionnée de riz, blé et sucreproduits nationalement. L’Inde, dans ledilemme alimentaire que connaissent tousles pays du Sud – satisfaire les agriculteurs(avec des prix élevés) ou les consommateurs(avec des importations bon marché)– a refusé de choisir.Mais la réussite de la révolution verte enInde est aussi fondée sur des mouvementsséculaires de fond qui ont fourni un terreaufavorable à ce que « prenne » ce processusd’intensification. Ainsi d’une« tradition » ancienne de recherche agronomique,de la petite taille des exploitationsengendrées par les fortes densitésde population, d’investissements en faveurde l’irrigation et ce dès la période précoloniale,ou encore du cadastrage précoceet des réformes agraires qui ont suivi l’indépendance.L’Inde, pays de petits producteurs,offrait un bon cadre à l’intensificationagricole.ANCIENNES ET NOUVELLES CRITIQUES DELA RÉVOLUTION VERTEQuand s’est arrêtée la révolution verte ?En 1991, la signature d’un plan d’ajustementstructurel signe le début officield’une libéralisation économique : celle-civa épargner l’essentiel du système des prixet des subventions mais supprimer lesdirectives qui obligeaient les banquesnationalisées à prêter aux (petits) agriculteurs.À la fin des années 1990, la haussedes rendements pour le blé et le riz ralentitfortement. La disparition de l’État volontaristedes années 1960 explique en partiel’arrêt de la « révolution ».Mais la révolution verte était, bien avantce tournant, déjà l’objet de critiquesanciennes concernant les processus deconcentration auxquels elle présidait.Concentration culturale tout d’abord : lesgains de productivité ont concerné le blé,le riz ou la canne à sucre, laissant sur latouche d’autres cultures (protéagineux etoléagineux) pourtant fondamentales pourl’économie agricole et l’alimentationindienne. Les importations d’huile depalme sont désormais un fardeau considérablepour la balance commerciale, etla « sécurité alimentaire » nationale.Concentration sociale ensuite. LesCassandre annonçant que la révolutionverte allait enrichir les riches et appauvrirles pauvres avaient tort : les riches sontdevenus plus riches et les pauvres… unpeu moins pauvres. Mais la périoderécente a aggravé les clivages socio-économiques.Les besoins en main-d’œuvreagricole déclinent étant donné certainsprocessus d’extensification : dans le sudde l’Inde, les rizières sont cultivées avecune et non plus deux récoltes par an, ouconverties en plantations. D’autre part, laLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


aisse voire l’épuisement des nappes souterrainesa engendré une course suicidaireà des forages de plus en plus profonds quia mis sur la touche les paysans dépourvusde capital, tandis que les agriculteursaisés ont pu garder accès à l’eau.Concentration spatiale enfin. La révolutionverte s’est développée entre Punjab,Haryana et Uttar Pradesh occidental, dansles deltas rizicoles, ou dans les poches irriguéespar barrage. Elle s’est diffusée ensuitede façon fort précaire et des régions entièressont demeurées à l’écart du processus, enparticulier les collines forestières peupléesde minorités tribales adivasi, du Jharkhandà l’Andhra Pradesh : une bande méridienneaujourd’hui théâtre des révoltes maoïstesnaxalites, avec des cantons entiers tenuspar les guerilleros.Depuis les années 1990, comme laPolitique agricole commune européenne,la révolution verte est sous le feu de critiqueséconomiques, sociales et écologiques,qui mettent en question la durabilitédu processus.Critique économique : Le poids de lamachinerie alimentaire et toutes les subventionsà l’agriculture ne dépassent pas1% du PIB, ce qui, vu les enjeux, ne paraîtpas un montant injustifié. Mais beaucoupd’argent est gaspillé, et des produitssubventionnés sont détournés vers lemarché libre.Critique sociale : alors même qu’un cinquièmede la population souffre de sousnutrition,des exportations massives degrain ont souvent lieu. L’Inde ne peutdonc être considérée comme disposantde la sécurité alimentaire au sens fort duterme. Ne faudrait-il pas privilégier l’alimentationdes plus pauvres, quitte à distribuerdavantage ?Sur le front de l’agriculture, la révolutionverte avait certes pu rendre viables desexploitations d’un demi-hectare si ellesdisposaient d’irrigation, mais il est évidentque le salut des campagnes indiennes nepourra provenir de l’agriculture seule. Unediversification économique rurale « à lachinoise », avec une double activité et desemplois non agricoles viendraient suppléerà la petitesse des exploitations et aunombre des prolétaires agricoles.Critique environnementale : La pollutiondes nappes par les engrais chimiques sembleencore peu forte. Davantage que laqualité des eaux, c’est plutôt la qualité dessols qui est problématique, étant donnéle degré de salinisation de ceux-ci.Continuer à équiper, avec de nouveauxbarrages, les grands cours d’eau, ou mettreen œuvre les projets de transferts entrebassins considérés comme excédentaireset bassins déficitaires, va réduire drastiquementune partie du débit apparemmentinutilisée mais indispensable aumaintien des écosystèmes aval en place.QUELLES SOLUTIONS ?Le paradigme de l’intensification ne peutplus être conservé comme tel : une gestionplus raisonnée des ressourcesdemeure une nécessité. Les rendementspourraient stagner voire baisser au nomd’une réduction des intrants, mais avecune compensation grâce à la réductiondes pertes lors de la première transformation,du stockage et du transport. Cecijustifie les processus d’intégration del’agriculture dans l’agroalimentaire,encouragés par l’État mais le plus souventlaissée au secteur privé. La gaucheindienne critique cette intégration : onvoit mal comment l’État parviendrait àimposer des cahiers des charges suffisammentstricts pour que les producteursaient une sécurité garantie.Reste à reconnaître la « multifonctionnalitéde l’agriculture ». Comme enEurope, l’agriculture produit des servicesenvironnementaux discrets, telsque la recharge des nappes ou la luttecontre le ruissellement dans les zonesde terrasses rizicoles. La Chine commenceà verser des aides directes à sesagriculteurs. Il est temps que l’Inde fassede même, pour les encourager à contribuerà la sécurité alimentaire de lanation, à contenir l’exode rural, et…maintenir des paysages. La valeur patrimonialeaccordée en France à l’agriculturea augmenté avec la diminution dunombre de ses agriculteurs : c’est quandon perd quelque chose qu’on le regrettele plus… Étant donné le fort attachementpour l’agriculture et, ce qui n’estpas contradictoire, le dédain croissantpour cette activité, un semblable processuspourrait se produire en Inde.Cette fonction culturelle de l’agricultures’ajoute à sa fonction sociale et à sa fonctionenvironnementale, et la rend d’autantplus précieuse. Quant à sa fonctionalimentaire, la crise des prix agricolesmondiaux, depuis 2007, a montré qu’ellegardait un rôle de premier plan – en Indeencore plus qu’ailleurs. Produire pournourrir 1,2 milliard d’hommes n’est passi aisé. Comme quoi les objectifs premiersde la révolution verte ne sont passi surannés… ■*Frédéric Landy est géographe. Il est professeurà l’université de Paris-X, directeurdu Laboratoire de géographie comparée dessuds et des nords (Gecko).23MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


FORUM DES LECTEURS242 000 lecteurs supplémentaires se sont connectés sur Internetpour le numéro 24 de votre revue « Les mots piégés » !Bravo pour ce riche numéroLes mots piégés, sauf – pour « Sociétal » : articlemédiocre et un peu normand, - pour « Race » :très bon dans l'ensemble, mais auquel ilmanque le concept de « rejet de l'altérité ».J'utilise encore le Dictionnaire économique etsocial, Éditions sociales de 1975. Pourquoi nepas poursuivre cet inventaire des mots piégés,jusqu'à en faire un ouvrage, plus idéologiquequ'économique ? Cela manque.Les chevaliers du guet vous invitent...JEANSuite aux excellents articles sur « le poids des mots ». Modeste contributionde quelques camarades pour mettre en pratique au quotidienune lutte contre la novlangue des journalistes : Les chevaliers du guet,un collectif d'internautes vigilants sur les dérives LQR des journalistes(la Lingua Quintae Respublicae, la nouvelle langue chérie des média).Cette façon de parler actuelle qui substitue aux mots de l'émancipationet de la subversion ceux de la conformité et de la soumission… Leschevaliers du guet se proposent de donner un outil de résistance à celleset ceux qui se plaignent souvent des média sans toutefois s'engager(par impuissance) à les contrer.Il s'agit de repérer au jour le jour (ou à l'occasion) les pratiques LQRdes journalistes dans les différents média (presse écrite, radio, télévision,Internet…) et de les contester directement auprès de leurs auteursdans le but de leur faire prendre conscience des dérives de langagesauxquelles ils se prêtent.Les chevaliers du guet partagent leurs coups de gueule et leurs propositionsd'actions grâce à la liste de discussion… Ils agissent ensuite enleur âme et conscience (et en leur nom) auprès des journalistes.http://chevaliersduguet.free.frPIERRELe cru de ce mois-ci est excellent,bravo pour le dossier « les mots piégés »BÉATRICEIl y a sans doute de quoi écrire un livre à propos de ces mots. Mais il y en a d'autresqui à l'opposé de ceux cités dans l'article, font passer pour de la puredémocratie, de la liberté absolue ou mieux encore pour des concepts allant desoi, les pires enfantements de la société libérale. Tiens justement celui-là, quoide plus rassurant à l'oreille que la société libérale ou encore le libéralisme économique,ces mots qui portent en eux l'absence de contraintes, donc davantagede liberté. Il y a aussi ceux qui font dans le modernisme et voudraient, àpeine prononcés, faire couler ceux qui les utilisent dans le moule de la fatalité,comme la mon-dia-li-sa-tion. Mais que faire contre ce monstre ?MARYDe la permanence artistique[…] La mise à disposition permanente d’une troupede comédiens auprès d’un metteur en scène directeurd'un centre dramatique national (CDN) permetde répondre avec une grande facilité aux besoins multiplesdu théâtre : répétitions en journée, représentationsle soir, rencontres diverses dans les collectivités,enregistrements, lectures, matinées poétiques etc.[…] La présence permanente de comédiens auprèsd’un metteur en scène, directeur du CDN pose aussi,notamment pour les jeunes comédiens en début decarrière, le problème de leur avenir à la fin des mandatsdu directeur de CDN (trois à neuf ans). En effetleur expérience professionnelle, leur avenir passeaussi par leur confrontation à d’autres directions artistiques,d’autres répertoires, d’autres univers esthétiques,d’autres pratiques professionnelles. Ce seraitune manière de faire valoir leurs qualités d’artistesinterprètes auprès d’autres metteurs en scènes aveclesquels ils pourraient travailler à l’avenir. Or il apparaîtqu’il est difficile pour un metteur en scène, directeurde théâtre de laisser ses jeunes comédiens qui «lui doivent tout », vivre d’autres expériences artistiques.Enfin, ce mode de fonctionnement de la « permanenceartistique » n’est pas sans conséquences surla conscience sociale et politique des artistes en question.« Incrustés dans une institution », reniant leursdroits élémentaires, dépendants d’un seul systèmede représentations lié à un seul créateur, leur rapportau public et les valeurs qu’ils transmettent s’en trouventramenés à la reproduction d’une seule penséeartistique. Cette forme de salariat est peut-être uneavancée par rapport au précariat, mais elle n’est pasla panacée. Elle peut être d’autant plus difficile à appréhendercomme système idéal dans la production artistiquedu spectacle vivant, que s’y mélangent desaspects relationnels, affectifs, qui viennent compliquerles rapports de dépendance économique. [...]Comme dans tout processus de production et peutêtreencore plus dans la création de spectacles où lefacteur humain est prépondérant (70 % des coûts),les modes de production « mis en œuvre » ne sont pasindépendants des caractéristiques et du sens de laproduction finale. Il serait donc contradictoire que cesecteur des arts et de la culture qui se prévaut légitimementd’une mission d’émancipation pour lespublics et la société, ne s’applique cette mission à luimême.Le Front de gauche devrait donc adjoindre àsa revendication sur la permanence artistique, uneréflexion sur le statut d’artiste permanent et sur lestypes d’organisations les plus adaptés à la créationartistique comme coopération de talents, de savoirfaireet de techniques…JEAN-PIERRELa Revue du Projet - Tél. : 01 40 40 12 34 - Directeur de publication : Patrice Bessac - Rédacteur en chef : Guillaume Quashie-Vauclin - Secrétariatde rédaction : Noëlle Mansoux - Comité de rédaction : Nicolas Dutent, Amar Bellal, Marine Roussillon, Renaud Boissac, Étienne Chosson, AlainVermeersch, Corinne Luxembourg, Léo Purguette, Michaël Orand - Direction artistique et illustrations : Frédo Coyère - Mise en page : SébastienThomassey - Édité par l’association Paul-Langevin (6, avenue Mathurin-Moreau 75 167 Paris Cedex 19) - Imprimerie Public Imprim (12, rue Pierre-Timbaud BP 553 69 637 Vénissieux Cedex) - Dépôt légal : mars 2013 - N°25 - Numéro de commission paritaire : 1014 G 91533.LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


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TRAVAIL DE SECTEURSENTRETIEN RÉALISÉ PAR LÉO PURGUETTELE GRAND ENTRETIENLe communisme de nouvun chantier exaltant et esPrésident de la commission qui avait en charge la rédaction du texte du XXXVI econgrès du PCF, Pierre Dharréville est membre du CEN. Alternative à l'austérité,Front de gauche, municipales, communisme, il revient pour La Revue du projetsur le cap fixé par les délégués réunis quatre jours aux Docks de Paris, à mi-cheminentre Aubervilliers et Saint-Denis (93).26À l’occasion de leur XXXVI e congrès, les communistesont affirmé leur volonté de rallumer lesétoiles. Dans la nuit noire de la crise, quels sontpour vous les moyens d’y parvenir ?Il faut rappeler que le vers d’Apollinairequi tire notre texte de congrès est sortidu chaos des tranchées. Il dit à la foisnotre ambition, haut placée et l’urgencequ’elle soit mise en actes. C’est un messaged’espoir lancé à la face du monde etde tous ceux qui nous répètent sur tousles tons que « ça va être dur » et qu’il n’ya pas d’autre politique possible. Nousprenons le contre-pied. La gauche n’apas été portée au pouvoir, même parcelles et ceux qui ont voté quatre foispour François Hollande au printemps,pour mener une politique docile àl’égard des marchés financiers et sourdeaux aspirations du monde du travail etdes milieux populaires. Alors rallumer lesétoiles, c’est d’abord lever les doutes quiexistent sur la possibilité d’une autrepolitique, c’est lever les doutes sur lacapacité des citoyennes et des citoyensà imposer d’autres choix, c’est agir dèsaujourd’hui pour changer le rapport deforces et faire mouche avec des propositionsqui pourront se rendre incontournables.La campagne « l’alternative àl’austérité, c’est possible » que nous initionsavec le Front de gauche est un premieracte. Nous voulons plus largementouvrir la voie aux aspirations populaireset obliger la gauche au pouvoir à gouverneravec le peuple. La crise est lerésultat de l’emprise de plus en plusforte des marchés financiers et de leurforce prédatrice. Nous devons lui opposerla démocratie, cela suppose unereconquête, une révolution citoyenne.Il faut de vraies ruptures,cela suppose le couragede déplaire aux marchésfinanciers pour répondre “aux besoins humains.”Austérité, « sécurisation de l’emploi », compétitivité,le texte adopté n’est pas tendre avec legouvernement et pourtant le PCF récuse lathèse des deux gauches. N’y a-t-il pas unecontradiction ?Le problème n’est pas de savoir combienil y a de gauches. Il est de savoir si nouspouvons nous entendre sur une politiqueclairement à gauche, qui se fixe lecap de transformer la société en affrontantles marchés financiers et leslogiques capitalistes. Or la politiqueactuelle du gouvernement ne prend pascette direction, loin s’en faut. Etlorsqu’un ministre nie l’existence de lalutte des classes pour éviter d’avoir à yprendre position, cela ne peut pas nousrassurer. Mais entendons-nous bien,nous ne cherchons pas une posture encalculant son hypothétique rapport électoral.Nous voulons être utiles. Nous nedemandons qu’à nous féliciter de l’actiondu gouvernement, c’est pourquoinous voulons être une force agissantepour gagner le changement. Nous voulonsrassembler la gauche sur une politiquede transformation sociale quiréponde aux attentes. Nous ne lâcheronsrien dans le débat et dans l’action.L’accord national interprofessionnel, parexemple, doit être refusé par la gauche :il détruit les fondements du droit du travailet ouvre grand les portes à une précarisationmassive déjà engagée. Nousrencontrons de plus en plus d’hommeset de femmes qui n’ont pas choisi lagauche pour cela et qui rejettent l’austéritéqui leur est imposée. La contradictionn’est donc pas chez nous, qui allonsporter des propositions offensives face àla crise de civilisation qui se déploie dansnos sociétés ; elle est chez ceux qui refusentde la combattre efficacement. LeParti communiste va donc continuer àdire ce qu’il pense, à faire des proposi-LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


elle génération,sentiel27tions, à agir pour obtenir les victoirespopulaires que notre peuple est en droitd’attendre de la gauche après dix ansd’une politique de droite dévastatrice. Ilfaut de vraies ruptures, cela suppose lecourage de déplaire aux marchés financierspour répondre aux besoinshumains. Nous voulons rassembler largementpour faire cela.Les municipales sont dans toutes les têtes.Qu’ont décidé les délégués sur cette questiond’importance au regard de l’implantation duPCF ?Là aussi, nous voulons rassembler. Pourmettre en œuvre au plan local les politiquessolidaires et démocratiques dontla gauche doit être porteuse.« Rassembler le plus largement possiblesur des projets ambitieux qui placentchaque institution en position de répondreaux besoins », dit l’Humanifeste.Dans de nombreux endroits, nos éluscherchent à être utiles, avec nos valeurs,nos combats dans des équipes qui tra-vaillent ensemble. Ce n’est pas d’aujourd’huiqu’il y a des désaccords àgauche sur la politique nationale eteuropéenne, et pourtant, nous essayonsd’agir ensemble au plan local du mieuxque nous le pouvons. Donc nous appelonsau rassemblement sur des projets,et nous appelons d’ores et déjà à en dessinerles grandes lignes avec lescitoyennes et citoyens de nos territoires.Avec les habitantes et les habitants,nous voulons faire des municipales unmoment de nouvelles conquêtes politiques,où se réaffirmera le souhait d’uneaction publique et d’une démocratielocales fortes. C’est pourquoi nous allonségalement mener le débat sur lesréformes institutionnelles qui nous sontannoncées, comme sur les restrictionsbudgétaires sans précédent que l’onveut imposer aux collectivités locales.Nous imaginons déjà pour le mois de juindes assises de la démocratie locale, dontnous voulons faire un événementmajeur. Viendra le temps de décisionsstratégiques locales, mais pour l’heure, ilfaut travailler à créer les meilleuresconditions politiques pour que ces électionsmunicipales soient utiles à notrepeuple, dans toutes les communes deFrance.Les communistes proposent d’engager la « saison2 » du Front de gauche en initiant notammentune « coopérative citoyenne ». Commentla voyez-vous ?Ce n’est pas une proposition à prendreou à laisser. Notre texte en donne le profil: « un lieu où les apports et les expériencesd’actrices et d’acteurs du mouvementsocial, associatif, intellectuel et culturelpourraient se croiser, chercherensemble à produire du sens, et alimenterla recherche d’une nouvelle perspectivepolitique ». Cela en dit beaucoup surnotre conception du Front gauche. C’estune forme politique nouvelle fondée surl’ouverture, le mouvement, la rencontre.Nous ne voulons pas ossifier, monter unepyramide, remplacer les organisationsMARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


TRAVAIL DE SECTEURS28politiques, c’est pourquoi nous proposonsd’ouvrir un espace coopératif oùpuisse se produire le bouillonnementcitoyen, social et intellectuel qui pourravivifier encore notre démarche commune.C’est ce qui commence à se produireau plan local dans les assembléescitoyennes qui sont le cœur battant duFront de gauche. Nous voulons permettreà des hommes et des femmes de sesaisir de politique pour changer leursvies et changer le monde. Il faut doncinventer les formes politiques de cetterévolution citoyenne. Partout se cherchentet s’inventent des alternatives, desmobilisations… Elles doivent pouvoir seretrouver au sein du Front de gauche.Écrire la saison 2, c’est prendre acte detout le chemin déjà parcouru, et mesurercelui que nous pourrons parcourirencore dans les temps à venir. Nos objectifs,de rassembler la gauche sur unepolitique de transformation sociale sontencore devant nous, même si nousavons progressé dans cette direction. Ilfaut donc se donner les moyens de bousculerla donne, de faire grandir les rapportsde forces dans la société. Il fautque les aspirations à vivre pleinement sefrayent un chemin et que les propositionsqui le permettent grandissent. Lacampagne pour une alternative à l’austérité,est déjà un épisode de la saison 2.Il ne faut pas voir cette nouvelle étapesous la forme d’une question de structuration,même si nous pouvons faire despropositions utiles de ce point de vue. Lanouvelle étape, c’est faire grandir encoreles fronts du changement, c’est aller versun nouveau Front populaire. Et notreproposition d’une grande campagne « Etvous, quels changements de sociétévoulez-vous ? », avec en perspective desassises du changement largementouvertes, va dans cette direction.Vous affichez l’ambition de « faire grandir lesfronts du changement ». Sur quels sujets prioritaires?Je crois que nous les avons bien identifiés,mais d’autres surgiront dans l’actualité.Il y a l’austérité avec tout ce qui s’yrapporte : la réduction de l’interventionpublique, l’état lamentable de la santé etde la protection sociale ou l’accord nationalinterprofessionnel... Sur ce dernierpoint, c’est pour nous une bataille prioritaire.Dans le même ordre de priorité, il ya le droit de vote des étrangers surlequel nous nous mettons en campagneavec d’autres, très largement. L’égalitédes droits est un chantier prioritaire etPierre Laurent a cité l’égalité entrehommes et femmes parmi les bataillessur lesquelles doivent venir des victoiresconcrètes rapidement. On pourrait y“Nous proposonsd’ouvrir un espace coopératif oùpuisse se produire lebouillonnement citoyen, social etintellectuel qui pourra vivifierencore notre démarchecommune.”ajouter les questions institutionnelles. Iln’est plus possible de modifier les règlesdémocratiques à la petite semaine, sansles gens, pour des intérêts boutiquiers,sans se remettre en face des questionsde notre temps et affronter le pouvoir dela finance. Il faut y ajouter l’enjeu éduca-LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


tif avec des réformes annoncées qui serefusent à assumer une réelle ambitionéducative et biaisent avec les questionsposées. Tout cela pose en grand la questiond’un nouvel âge des services publicset de l’appropriation sociale. Il y a égalementle défi écologique et en particuliercelui de la transition énergétique qui aoccupé une part importante de nos travaux.Il y a besoin d’un grand débat, maisaussi de volonté politique et de maîtrisepublique sur ces questions.Le sujet de la propriété des moyens de productionest revenu avec force dans les débats avecl’actualité de l’industrie. Où en sont les communistessur cette question ?Nous pensons qu’un nouveau mouvementd’appropriation sociale etcitoyenne est à l’ordre du jour. Nous sentonsbien que ce mouvement se chercheet qu’il expérimente des formes nouvelles.Poser la question de la propriété,c’est poser la question du pouvoir. Nousavons déjà des propositions en ce sens, àpropos des conseils d’administration desgrandes entreprises par exemple, maisaussi concernant les unités de productionque des grandes multinationalesferment ou mettent en vente, avec l’idéed’un droit de préemption. Nous parlonsde services publics d’un type nouveau,profondément démocratisés, et évoquonségalement la question des nationalisationsdont on ne saurait se servircomme d’un chiffon rouge. Il y a besoinde nationalisations, nous le voyons bien,dans le secteur des banques, des transports,de l’énergie… Mais nous devonspousser notre travail, c’est un sujetessentiel dans la définition de ce communismede nouvelle génération dontnous avons parlé lors du congrès.Les congressistes ont en effet fait le choix detravailler à un « communisme de nouvelle génération», quels en sont les contours ?Le communisme de nouvelle génération,il ressemble à ce que nous avons entreprisces dernières années, avec notredémarche offensive de rassemblement,avec ce parti investi de nombreux nouveauxadhérents, avec notre choix del’humain d’abord, avec cette nouvelleépoque, marquée par la crise, mais quiremet à l’ordre du jour des changementsmajuscules, avec la révolutioncitoyenne… Nous sommes bien des communistesd’aujourd’hui, et notre idéal,notre projet, nos valeurs, nous semblenttrouver aujourd’hui une jeunesse nouvelle,une expression nouvelle. Il fautpoursuivre et amplifier ce mouvement.C’est pour cela que nous avons décidéd’engager un grand chantier de travailsur notre projet communiste.L’Humanifeste en définit les grandeslignes. Nous voulons approfondir encore,et le rendre mieux audible, plus percutantdans notre manière de le concevoiret de le porter. Il y a des choses à creuseret nous voulons mieux indiquer dequelle manière il peut être mis en œuvre,construire les propositions à usageimmédiat qui pourront faire sens. C’estun chantier exaltant et essentiel surlequel nous voulons mobiliser toutes lesintelligences disponibles.29Après le congrès tenu du 7 au 10 février, le nouveau conseil national du PCFs'est réuni jeudi 14 février et a élu son comité exécutif :Éliane Assassi, Caroline Bardot*, Lydie Benoist,Patrice Bessac, Marc Brynhole, Laurence Cohen,Jacques Chabalier, Éric Corbeaux,Olivier Dartigolles, Isabelle De Almeida,Pierre Dharréville, Yves Dimicoli, Elsa Faucillon,Jean-Louis Frostin, Gilles Garnier, Frédérick Genevée,Jean-Luc Gibelin, Bob Injey, Fabienne Haloui,Danielle Lebail, Patrick Le Hyaric, Émilie Lecrocq,Isabelle Lorand, Annie Mazet,Christine Mendelshon, Jean-Charles Nègre,Francis Parny, Denis Rondepierre,Marine Roussillon, Lydia Samarbakhsh,Véronique Sandoval, Pascal Savoldelli,Nathalie Simonnet, Marie-Pierre Vieu.Dans cet exécutif, la coordination se compose de :Éliane Assassi, Patrice Bessac, Lydie Benoist,Jacques Chabalier, Olivier Dartigolles,Isabelle De Almeida, Bob Injey, Jean-Charles Nègre,Lydia Samarbakhsh, Marie-Pierre Vieu.Il a aussi élu :Jean-Louis Le Moing, trésorierIsabelle De Almeida, présidente du CN.* En italique, les nouveaux membres de l’Exécutif.MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


COMBAT D’ I DÉES«Tu peux tout accomplir dans la vie si tu as le courage de le rêver, l’intelligence d’en faire un projetPar GÉRARD STREIFFRetour sur l’eurocomLa notion d'eurocommunisme passa, telle une comète, dans le paysage politiquede l'année 1977. À peine venue, déjà disparue. On pourrait lui appliquercette réflexion de Bossuet : « Entre le temps où je n'étais pas et celuioù je ne suis déjà plus, que j'occupe peu de place dans le grand abîme destemps ». Retour sur un concept éphémère, fragile et pourtant prometteur.30Pierre Laurent évoquait récemmentla notion d’eurocommunisme lors d’unesoirée pour le quinzième anniversaire dela disparition de Georges Marchais (voirencadré). Cette expression est apparueau cours de l’année 1977. Le communismeoccidental, après 1968, est travaillé pardes interrogations productives. En France,la direction du PCF entreprend une redéfinitionde sa doctrine. Des ouvrages, desgestes ponctuent cette réflexion, commeLe défi démocratique en 1973, la condamnationdu stalinisme en 1975, le XXII econgrès en 1976, etc. La dimension européennede ce travail est forte. Le PCF,dont la place est désormais reconnue ausein du parlement européen (1973), prendmieux en compte la réalité de la communautéeuropéenne. Il cherche à développerla coordination entre partis communistesde l’ouest européen, notammentavec la rencontre de janvier 1974 àBruxelles. Dans la foulée, il entame uneconcertation accrue avec le parti communisteitalien. La rencontre de novembre1975 Georges Marchais / EnricoBerlinguer donne lieu à un communiquéfaisant état d’une certaine analyse communeet d’un calendrier d’initiatives demasse, qui vont connaître un grand succès(meeting de la Villette notamment).Cette même réflexion se retrouve peu ouprou dans d’autres partis communistes,en Europe : Espagne, Grande-Bretagne,Belgique, et au-delà Japon, Mexique…Moscou n’apprécie pas cette « régionalisation», s’agace de la rencontre deBruxelles puis tente une reprise en mainavec la conférence des partis communistesde toute l’Europe à Berlin en (juin)1976.Reste que les trois ingrédients de ce qu’onnommera quelques mois plus tard l’eurocommunismesont en place : un travailde redéfinition du communisme ; uneconvergence nouvelle au niveau ouesteuropéen ; une volonté de différenciationavec l’Est. Le mot apparaît au débutde 1977 et il va se matérialiser de façonspectaculaire lors de la rencontre deMadrid (mars 1977) des trois partis communistes,le français, l’italien et l’espagnolqui sort de la clandestinité. Cetteinitiative engendre une explosion d’articles,de commentaires, d’analyses globalementfavorables sur le thème de la naissancede l’eurocommunisme. PourPierre-Vianson Ponté du Monde, « nul neconteste l’apparition d’une nouvelle imagedu communisme en France » et l’historienJean-Jacques Becker écrira : « Onput avoir le sentiment que GeorgesMarchais avait la tentation de se mettreà son compte, de jouer les Tito à la française». La notion séduit une large partiede la gauche et des enquêtes d’opinionen montrent la popularité. Unsondage Sofres d’avril 1977 indique qu’unenette majorité de Français (52 % contre19) voit « de grandes différences » entrele socialisme du PCF et celui des pays del’Est ; dans une même proportion, (50contre 18), les sondés estiment que leprojet du PCF est plus proche de celui deMitterrand que de Moscou. Même si, pourl’heure, les Français ne sont pas encoreconvaincus de la pleine indépendance duPCF (34 contre 36 et 30 sans opinion).Selon Alain Duhamel, « les Français distinguentde plus en plus l’eurocommunismedu socialisme tel qu’il existe dansles pays de l’Est. Cela retentit naturellementsur l’image du PCF et, bien sûr, positivement». La couverture de presse estconsidérable. Les livres se multiplient, deFrançois Fontvielle-Alquier, de FernandoClaudin. La droite s’énerve. Pour le Figaro,« c’est à Moscou qu’est né l’eurocommunisme». Chirac dit que « c’est une plaisanterie,les communistes sont des vassauxfidèles du Kremlin ». Mitterrands’impatiente : il n’est « pas très sensibleà la définition eurocommuniste ».LE CONCEPT EST POPULAIRE MAISFRAGILEMoscou y est radicalement opposé et lemanifeste de diverses manières. La socialdémocraties’interroge. Au PCF, il ne faitpas l’unanimité. Certains demeurentméfiants et trouvent qu’on leur force lamain. Une partie de la direction, avecGeorges Marchais et Jean Kanapa, estimeque la notion peut correspondre à leurprojet mais elle reste prudente dans sonexpression, use de formule comme « ceLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


éaliste, et la volonté de voir ce projet mené à bien.» Sidney A. Friedman, économiste américainrévolutionnaires russes voici 60 ans. »Et pourtant, dès l’été et l’automne 1977,la dynamique s’essouffle. Les relationsentre Moscou et les partis communistesfrançais, italien et espagnol s’enveniment.Hasard du calendrier ou faiblesse du projet? Les trois partis à l’initiative du mouvementvont connaître de sérieux problèmes.L’espagnol est occupé par devives divisions internes. L’italien affronteune situation dramatique (avec le « terrorisme»). Au PCF, les enjeux de politiqueintérieure (alliance, renégociationdu programme commun) occupent toutl’espace. Certes l’eurocommunisme contimunismeque certains appellent » ou « ce que l’onnomme eurocommunisme », etc. Dans lapresse communiste, le premier (et un desrares) papier intitulé « Peut-on parlerd’eurocommunisme ? » sort finfévrier 1977 dans l’hebdomadaire FranceNouvelle : « À lire une certaine presse,un nouveau spectre hanterait l’Europe :le spectre de l’eurocommunisme. Ce n’estpas nous comme on sait qui avons inventéle mot et il ne fait pas partie de notrevocabulaire politique. Nous ne pensonspas en effet qu’il existe de modèles universelsou régionaux de socialisme. C’està chaque parti communiste qu’il appartientde déterminer en toute indépendancesa politique ; en outre notre solidaritéest indivisible : elle va à l’ensembledes partis communistes, de toutes lesforces démocratiques et progressistes ».Cela dit, l’article considère l’eurocommunismecomme une réalité et en pointequelques caractéristiques : la crise de lasociété capitaliste et ses conséquences ;une voie démocratique au socialisme ;un socialisme qui égale liberté ; une politiquede larges alliances ; la pleine indépendancedes partis communistes.L’auteur ajoute que le XXII e congrès duPCF n’est « pas un phénomène marginalni le fruit d’une réflexion isolée » ; il fauty voir « les contours réels de l’approfondissementdes stratégies d’une série departis communistes de pays hautementdéveloppés ». C’est un « fait nouveau ».Nulle critique frontale des pays de l’Est,si ce n’est cette phrase : « Les problèmesse posent dans des conditions très éloignéesde celles que rencontraient lesnue de faire parler de lui. En septembre1977, les commentaires sont encorenombreux à l’occasion de la parution deL’Eurocommunisme et l’État de SantiagoCarillo, mais ils portent plus sur les tensionsentre Moscou et Carillo que sur leprojet lui-même.Fin octobre, un nouvel article, toujoursdans France Nouvelle, évoque le sujetmais le cœur n’y est plus ; l’enjeu, de fait,est marginalisé. La notion est quasiabsente de la campagne des législativesde 1978. Reste que l’eurocommunismemarque une date significative dans leprocessus de novation communiste. ■UN CONTEXTE PARTICULIERExtraits de l'intervention de Pierre Laurent en novembre 2012pour l'anniversaire de la disparition de Georges Marchais.La « voie démocratique » pour un parti communiste qui ensuite (XXIII e congrès,1979) renonce au dogme « marxiste-léniniste » c'est faire œuvre d'audace dansun monde encore coupé en deux, en deux systèmes antagoniques, dont les fersde lance s'érigent en modèles. De janvier 1974 à juin 1976, sous la direction deGeorges, le PCF entreprit trois ans de travaux intensifs avec les partis communistesd'Europe capitaliste pour faire converger leurs analyses et leur actionsur toutes les questions (de l'émancipation féminine au développement industriel)qui sont posées en Europe de l'Ouest. Cet effort aboutit au Sommet deMadrid en mars 1977 avec Enrico Berlinguer et Santiago Carillo où les trois partiscommunistes français, italien et espagnol ont réaffirmé leur refus de tout«modèle de socialisme » et leur volonté de concilier en permanence démocratieet communisme. « L'eurocommunisme », dans un contexte particulier, celuide l'existence puis du déclin soviétique, marque une étape sur laquelle il esttoujours utile de se pencher pour comprendre ce qu'était le PCF à cette périodeprécise. Il ne correspond plus aux exigences de notre temps mais il indique unchemin, celui de la nécessaire convergence des forces sociales et politiques deprogrès et de transformation pour accoucher d'une Europe des peuples, solidaire,sociale, écologique et démocratique.31MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


MOUVEMENT RÉEL« Le communisme n'est pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelonscommunisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellementexistantes. » Karl Marx, Friedrich Engels - L'Idéologie allemande.PAR JULIE CAZENAVE*Une filmographie de Parti :la nécessité et l’envieRegarder en arrière pour se réinventer...32*JULIE CAZENAVE est responsable de Cinéarchives.Chezplus d’un militant – mêmebien disposé – le mot « archive » provoquela réaction suivante : c’est vieux, c’est précieux,c’est vénérable, mais qui a envie dese coltiner de l’ancien pour l’amour de cequi est ancien ? Trop loin de la bataille « iciet maintenant ». Plus tard, à la rigueur… Etpuis, quelle envie de regarder en arrièrepour un parti qui cherche à se réinventer etqui se réjouit de sentir le frémissement d’unrenouveau voulu de longue date. Trop heureuxde s’arracher enfin aux vieilles imagesqui lui collent à la peau ! Alors y replonger,merci bien, mais on passe son tour.D’ailleurs, c’est un peu le sort commun desarchives, leur redécouverte saute souventune génération. C’est qu’il faut un œil neufpour y chercher et pour y voir autre chosequ’un vieux reflet.UNE MÉMOIRE VIVANTETenons-nous donc loin des mots qui éloignent,rapprochons-nous des films.C’est avec un œil de néophyte que j’aid’abord regardé ces archives filmées.Arrivée par hasard dans l’association quien a la charge et ayant entendu dire queJean Epstein avait tourné un film pour laCGT, je les ai visionnées avec une curiositépurement cinéphile : Les bâtisseurs (1938)pour moi, c’était de l’inédit !Et ses images ont opéré, leur vitalité m’afrappée : l’ondulante arabesque de la fouleparisienne du 14 juillet 1935 brandissantson serment de briser les ligues factieuses(anonyme, 1935), les lignes de front heurtéesdes mineurs en grève et des soldatscasqués (La Grande Lutte des mineurs,Louis Daquin, 1948), la tranquille colonnedes paysans décidés à passer à l’action(Ceux des champs, Ghislain Cloquet, 1952),la chaîne de travail des marins à bord duchalutier « Franc-Tireur » (Mon Ami Pierre,Louis Félix, 1951)… Et aussi : la camaraderieà l’unisson des grévistes devant et derrièrela caméra en mai et juin 36, l’humourdes ouvrières de Grandin (Nat Lilenstein,1975), la ferveur aveuglée des militantsconfectionnant leur cadeau à Staline, etjusqu’aux intellectuels, aux artistes et auxtechniciens qui lui dédiaient ce film(L’Homme que nous aimons le plus, anonyme,1949) pour ses 70 ans. Et même :l’agitation menaçante de l’index de MauriceThorez tandis que, dans une inflexion hautperchée, il s’époumone au X e congrès duPCF : « Produisez, produisez, produisezencore, malgré et contre les trusts ! » (LesLendemains qui chantent, Louis Daquin,1946). J’étais tombée de plain-pied dansun monde, dans une histoire, dans sa représentation.Je ne m’attarde pas ici sur lestares de cette propagande filmée. Enmatière de représentation, elle a aussi sesimpasses et ses ratés.L'ANONYMAT DES FILMSJe préfère rassembler ici quelques traitsqui la distinguent et qui ne tiennent passeulement de la réussite propagandiste.Les génériques, par exemple : La plupartdes films sont anonymes. Ce qui est remarquablede la part d’une corporation dontJean-Luc Godard raillait les « professionnelsde la profession ». Ainsi, Jean Renoirn’apparaît pas au générique de La Vie està nous, ni Louis Daquin à celuides Lendemains qui chantent ; dans lesannées soixante-dix, le collectif Dynadia(collectif de réalisation créé à l’été 1968,Unicité maintenant) ramasse les noms entrois lignes, à égalité, sans crédit ni hiérarchiegénérique.Si l’anonymat a pu être une protectioncontre les anathèmes professionnels menaçantles communistes du métier, il illustreaussi la démarche militante d’une œuvreréalisée pour le PCF, la CGT, L’Humanité,ou une cause commune.Une mention supplée parfois l’anonymatet met en avant la dimension collective del’œuvre dans sa réalisation et dans sa portée,comme celle-ci : « Les Films populairesprésentent Grèves d’occupations. Ce simplereportage, dû à l’initiative de l’Uniondes syndicats ouvriers de la région parisienneavec l’aide des techniciens de lasociété La Marseillaise a cherché à représenterles importants mouvements grévistesde juin 1936 dans la région parisienne...»Cette mention est signed’engagement qui d’emblée jette un pontentre filmeurs et filmés. Elle est touchanteà l’égal de certains regards adressés à lacaméra au cours du film, qui témoignentd’une connivence établie à travers l’imagepar la reconnaissance d’une appartenance(et d’une action) commune.L’importance de cette reconnaissance n’estpas négligeable. Dans leurs travaux, les deuxsociologues, Monique Pinçon-Charlot etMichel Pinçon ont analysé l’organisation declasse des très grandes fortunes françaises.La puissance cumulée des capitaux – financier,matériel, culturel et relationnel – quiassure leur domination sociale. MichelPinçon a lui-même témoigné du sentimentd’écrasement qui le saisit et contre lequelil doit lutter face à l’ascendant symboliquede la grande bourgeoisie qu’il côtoie et dontl’assurance de propriétaire – de ses terres,LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


de son histoire, de son image – lui signifie,à revers, son illégitimité et son insignifianceà lui fils d’ouvrier. Face à cette lourde dominationsymbolique, le PCF, ses organisationset ses alliés ont réussi un temps àincarner une autre conscience de classe, àfaçonner un blason au monde ouvrier, uneimage de soi, par soi et pour soi, une forcede représentation capable de le disputer àl’ordre établi. Cette force saute aux yeuxdans la filmographie du PCF. C’est son capitalculturel et symbolique.UNE CONSCIENCE DE CLASSEDes exemples ? Quand dans une fête champêtreles enfants d’ouvriers (La Fête deGarches, Silka, 1928) ou lors d’une occupationd’usine, les grévistes de RenaultBillancourt, parodient le bolchevique avecle couteau entre les dents, ils s’amusentde leur propre image fantasmée et caricaturée,ils maîtrisent leur représentationavec une évidente jouissance.D’autres ? Les banlieues rouges : une imagequi s’est imposée, et qui a vécu ; les grèveset les manifestations : un art noble dansles films du mouvement ouvrier (si volontierscriminalisé ailleurs, dans le « champde l’information »).Produire sa propre représentation (imageset valeurs), s’exprimer par soi-même fut unenécessité autant qu’un désir pour le PCF, lemoteur de sa production. En matière d’audiovisuel,il est celui qui a le plus essayé parmitous les autres partis, mais cela a été pourlui un terrain de lutte ingrat : il n’est jamaisparvenu à mettre en place l’équivalent de sapresse écrite. Ce n’est pas faute d’avoir eul’idée, mais les entraves ont été nombreuses :cherté des équipements, de la production,censure et non-accès au circuit privé et commercialdu cinéma, etc.Sans doute est-ce aussi dû, à un autreniveau, à la prépondérance de la cultureécrite parmi ses dirigeants. Ceux-ci ont souventété « patrons » de presse – de MarcelCachin à Pierre Laurent – mais, ils sont peuà avoir eu des affinités ou une réelle curiositépour le médium audiovisuel à l’exemplede Paul Vaillant-Couturier. L’audiovisuel,de fait, est resté plus souvent un à-côtédans l’arsenal de la propagande du PCF, tantôtrepris, tantôt abandonné et impliquantponctuellement des professionnels adhoc. La Vie est à nous , réalisé pour soutenirles candidats communistes aux électionslégislatives de 1936, est ainsi l’heureuxprécipité d’un parti qui fait un effortde dépense, de curiosité et de créativitépour incarner sa nouvelle politique de Frontpopulaire. En retour, il bénéficie de l’élan etde l’adhésion qu’il suscite : du concours d’artisteset de techniciens du cinéma prêts às’investir et à faire beaucoup de « perruques» pour assurer au PCF un beau prototypede film militant.De cette rencontre en toute altérité résultesouvent le meilleur des réalisations de cettefilmographie partisane. De ce point de vue,la communication audiovisuelle du PCFn’est jamais aussi bonne que lorsqu’il résisteà la tentation d’annexer ce qui (se) créepour lui. Organiser l’altérité en son seinn’est certes pas le plus facile, mais enmatière de cinéma c’est un pari qui a plutôtréussi au PCF lorsqu’il l’a tenté.Mais, il a été aussi prompt à remiser cettealtérité, voire à l’ignorer, par méfiance àl’égard des initiatives « francs-tireuses » oupar désintérêt pour ce qu’il jugeait inopérantdans l’optique d’une propagande efficace.C’est pourtant à de jeunes réalisateurscommunistes agissant de leur propre initiativeque le PCF doit les filmsanticoloniaux réalisés sous sa bannièreAfrique 50 (René Vautier, Raymond Vogel,1950) et Terre tunisienne (Raymond Vogel,Jean-Jaqcues Sirkis, Jean Beckouche, 1951).C’est pourtant à des militants amateurs qu’ildoit ses premiers essais de sujets et decontre-actualités filmées.LA RICHESSE DES FILMS AMATEURSLe début des années trente voit d’ailleursnaître une polémique. Est-il possible d’investirdes militants amateurs de la propagandecinéma du Parti ? Faut-il encouragerl’appropriation du cinéma par le peupleet pour le peuple en faisant œuvre d’éducationpopulaire ou bien vaut-il mieux alignerle PCF au niveau d’excellence capablede rivaliser avec la propagande adverse ?Il est de fait, qu’en matière d’expérimentationpropagandiste à l’initiative du Parti, iln’exista pas d’expérience aussi aboutie encinéma que celle des rabcors et desAmateurs photographes ouvriers (APO)pour la photo et l’information.Reste que la collecte des films amateurs lancéedepuis dix ans par Ciné-Archives auprèsdes militants remonte des pépites, en particulierau tournant des années soixante. Ladirection du PCF s’est repliée sur sa communicationpapier. Dans le même temps, lespetites caméras sont devenues moins chères,et ce sont les films amateurs qui témoignentaujourd’hui de la période 1955-1965, en particulierde l’engagement des militants communistescontre la guerre d’Algérie.Cette question de l’initiative et des formesd’expression audiovisuelle du PCF est plusque jamais actuelle : vidéo, numérique etInternet démultiplient les réseaux de diffusionet rendent à nouveau possible unecontre-information audiovisuelle. Dans lesluttes à venir, l’aura qu’il cherche à reconquérir,dans sa réinvention même, le PCFa un cran à gagner sur ce terrain pour continuerd’enrichir son bouillon de culture. ■L’association Ciné-archives a été crééeen 1998 dans le but de préserver et depromouvoir le patrimoine audiovisuel duPCF et du mouvement ouvrier et démocratique.Le catalogue de films regroupeaujourd’hui des œuvres très diverses. Sitede ciné-Archives : www. cinearchives.org(284 films en ligne actuellement). Plus de200 titres de son catalogue sont égalementconsultables dans la salle des collectionsdu Forum des images et dans lacollection de films documentaires de laBibliothèque nationale de France (BNF)ainsi que par le biais du dépôt légal desvidéogrammes de la BNF. Les films restauréssous convention avec les Archivesfrançaises du film sont visibles dans l’emprisedes AFF au sein du site François-Mitterrand (avenue de France, Paris-13 e )de la BNF.33MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


HISTOIREPAR FRANÇOIS JARRIGE*Briseurs de machinesau XIX e siècleLongtemps considérée avec condescendance comme une manifestation d’archaïsme,de sauvagerie, ou une réaction d’arrière-garde face aux pressions dela misère, la pratique des bris de machines s’avère en réalité riche et complexe.34*FRANÇOIS JARRIGE est historien.Il est maître de conférences en histoirecontemporaine à l’université de Bourgogne.L’ histoire des mondes du travailau XIX e siècle, à l’ère de l’industrialisation,a indéniablement perdu de sa centralitédans l’historiographie des dernièresdécennies. Mais elle a aussi étérevue et relue de diverses manières : quece soit par une plus grande attention àla pluriactivité, par l’étude des frontièreslongtemps poreuses entre le travail agricoleet industriel, ou encore par l’intérêtcroissant porté à la culture des travailleurs.Dans ces recompositions en cours,l’histoire des briseurs de machines offreun bon observatoire pour envisager l’expériencesingulière des ouvriers duXIX e siècle confrontés aux mutations deleur activité et de leurs modes de vie.C’est l’histoire sociale britannique desannées 1950 et 1960, autour des figuresd’Eric Hobsbawm et Edward Thompson,qui a d’abord attiré l’attention sur ce phénomèneet son ampleur en Angleterre,avant que le regard ne se tourne aussivers le continent.L’AMPLEUR D’UNE PRATIQUEEntre la fin du XVIII e siècle et le milieudu XIX e siècle, des groupes ouvriers diverset dispersés choisissent en effet dedétruire des mécaniques pour faireentendre leur voix et leurs revendications.Les ouvriers fileurs du Lancashire,l’épicentre de la « révolution industrielle »britannique, s’ameutent ainsi à plusieursreprises à la fin du XVIII e siècle, toutcomme leurs homologues normands audébut de la Révolution française. Dansles cahiers de doléances rédigés en 1789,certains dénoncent « les mécaniques decoton » qui « plongent le peuple dans laplus affreuse misère ». Au début du“L’histoire des briseursde machines offre un bonobservatoire pour envisagerl’expérience singulière des ouvriersdu XIX e siècle confrontés auxmutations de leur activité et deleurs modes de vie.”XIX e siècle, c’est au tour des tisserandset, surtout, des tondeurs de draps,ouvriers qualifiés et bien payés de l’industrielainière, de se soulever contre lesmécaniques « tueuses de bras ». Les brisde machines atteignent leur apogée àl’époque du luddisme (1811-1813) enAngleterre, même si cet épisode insurrectionnelfameux est loin de se réduireà la plainte contre les machines et lamécanisation. Sous la Restauration, cesont les ouvriers du Languedoc lainieren crise qui se soulèvent contre la« grande tondeuse », machine redoutableparce qu’elle périme en quelquesannées leurs anciens savoir-faire. En1819, à l’annonce de l’arrivée de l’une deces machines dans la ville de Vienne(Isère), les ouvriers dénoncent ce procédéqui offre le « pernicieux moyen detondre, lustrer et brosser mille aunes dedraps par douze heures, étant conduitepar quatre hommes seulement ». Lorsquela machine arrive finalement, la populations’assemble, s’en empare, la briseavant de jeter les débris dans la rivière.Mais les troubles ne concernent pas queles travailleurs du textile. Aux lendemainsdes révolutions de 1830 et de 1848 enFrance, des imprimeurs typographes serendent en cortège dans les imprimeriesafin de détruire les presses mécaniquesrécemment installées dans les ateliers.D’autres métiers expriment leurs plaintesavec violence : les bonnetiers de l’Aubedans les années 1840, les scieurs de long,mais aussi les travailleurs ruraux qui sesoulèvent à plusieurs reprises contre lesbatteuses mécaniques, premièresmachines agricoles à pénétrer les campagnesau milieu du XIX e siècle.Ces divers événements, et d’autresimpossibles à présenter ici, relèvent dedeux logiques distinctes. Ils peuvent correspondre,selon la célèbre formule d’EricHobsbawm, à des formes de « négociationscollectives par l’émeute », à uneépoque où toute forme de protestationet d’organisation ouvrière demeurait illégale.En menaçant l’outil de productionil s’agissait de faire pression sur le maîtrepour obtenir de meilleurs salaires oude meilleures conditions de travail. MaisLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


dans de nombreux cas, les bris demachines relèvent aussi d’un réel refusdes mécaniques et de leurs effets sociaux,les violences se produisant principalementdans les groupes disposant des ressourcessuffisantes pour résister auxtransformations industrielles, ou dansles territoires en crise caractérisés parune forte pression sur le marché du travail.GRAMMAIRE DE LA PROTESTATIONContrairement aux descriptions et interprétationsproposées par les contemporains,les bris de machines ne se réduisentpas au seul déchaînement d’uneviolence débridée et archaïque, à desformes de jacqueries industrielles degroupes devant être civilisées à l’heuredu progrès. L’usage de la violence est sanscesse encadré et contrôlé par les travailleursafin de minimiser les risques del’action. Par ailleurs, la violence ne constitueen réalité que la partie émergée del’iceberg, celle qui se donne à voir le plusaisément au regard de l’historien. Lestravailleurs utilisent toutes les ressourcesdisponibles dans la société civile pourconstruire la légitimité de leur cause etde leurs actions auprès du pouvoir. Ilsmobilisent des argumentaires complexespour justifier le rejet des mécaniques, ilsrédigent des lettres de menace et de justification,des pétitions. Leur argumentations’articule autour des notions clésde « bien commun », de « bon droit »,«d’équité ». Comme l’écrit un typographedans une brochure publiée pourjustifier les destructions lors de laRévolution de juillet 1830 : « Lesmachines, plus voraces que les monstresterrassés par Hercule sont contrairesà l’humanité, aux droits de la nature etde l’industrie et à l’intérêt général desmembres de la société » (Les Justesalarmes de la classe ouvrière au sujet desmécaniques, par un vieux typographe victimede l’arbitraire, Paris, 1830). Ils fontappel à « l’intérêt général » et profitentdes contextes révolutionnaires pour légitimerleurs actions. C’est ainsi qu’aprèsfévrier 1848 les troubles augmentent enFrance, les ouvriers se plaçant désormaissous la protection de la République et deses symboles.Par ailleurs, loin de refuser en bloc le« progrès technique », ce qui aurait peude sens pour des techniciens et ouvriershautement qualifiés, les travailleurs élaborentplutôt des formes « d’économiepolitique » alternatives à celle qui s’imposepeu à peu chez les économistes libérauxet les réformateurs sociaux. Lamain-d’œuvre imagine toute une panoplied’instruments et d’arguments pourréguler le changement technique etnégocier avec les autorités et les élitesles transformations industrielles encours. Il peut s’agir d’appels à la taxationdes nouvelles méthodes mécaniques, decommissions chargées d’étudier les effetsdes machines, ou, plus fondamentalementencore, après 1830, d’un appel àl’association et à l’organisation desouvriers eux-mêmes pour tenter de maîtriserle changement technique et le mettreau service des classes populaires.LA PLURALITÉ DES INTERPRÉTATIONSL’histoire des bris de machines, en raisonmême de l’opacité de ces violences,a fait l’objet de nombreuses interprétationset instrumentalisations contradictoires.Trois lectures principales me semblentavoir fixé le sens de ces violenceset, en les délégitimant, contribué aussià les résorber. Il y a d’abord les économisteslibéraux, comme Jean-Baptiste“Il faut du temps et del’expérience avant que les ouvriers,ayant appris à distinguer entre lamachine et son emploi capitaliste,dirigent leurs attaques non contrele moyen matériel de production,mais contre son mode sociald’exploitation.”Marx, Le CapitalSay en France, et les technologues quivoient dans la machine les promesses del’avenir et dans ceux qui s’y opposentdes ignorants à contre-courant de l’histoireet des lois du marché. Il y a aussiles radicaux et les républicains pour quiseule l’organisation politique compte.Comme l’affirme le journal La Réformeen 1848, ceux qui se laisseraient « entraînerà l’holocauste des machines se tromperaientsur leur véritable ennemi ». Pourle journal républicain, la techniqueindustrielle n’est pas responsable de lamisère : l’ennemi des ouvriers « c’est legouvernement féodal-industriel ». Lareconnaissance de la souveraineté populaireet du suffrage universel doit naturellementsupprimer les effets néfastesdes mécaniques.Viennent enfin les interprétations desmouvements socialistes naissants, enquête de légitimité, celles des phalanstériens,du communiste Étienne Cabetpuis de Marx lui-même. Pour ces auteurs,les bris de machines sont d’abord lapreuve du manque d’organisation destravailleurs, comme l’écrit Marx dans leCapital : « Il faut du temps et de l’expérienceavant que les ouvriers, ayantappris à distinguer entre la machine etson emploi capitaliste, dirigent leursattaques non contre le moyen matérielde production, mais contre son modesocial d’exploitation ». Pour la penséesocialiste naissante, ce sont les formesde la propriété et de l’organisation dutravail qu’il faut changer pour domestiquerles mécaniques. Dans le mouvementouvrier en voie d’institutionnalisationà la fin du siècle, la question desmachines continue d’être discutée etdébattue mais il revient désormais auxsyndicats d’organiser la phase de transitionen négociant des conditions acceptablesen termes de salaire ou d’organisationdu travail.Le phénomène des bris de machinesdurant la première industrialisation permeten définitive de suivre les négociationscomplexes qui se jouent autour duchangement technique au début de l’âgeindustriel, il montre que les dominés nesont pas simplement un réceptacle passifdes transformations industrielles,mais qu’ils créent en permanence lesconditions de possibilité d’un échange,certes déséquilibré et modeste, mais bienréel. Ces violences accompagnent parailleurs le long processus d’organisationdes travailleurs, elles témoignent desréflexions menées par les ouvriers euxmêmessur leur travail et des tentativespour faire entendre leur voix sans cesserejetée et marginalisée. C’est peut-êtrel’un des principaux enseignements deces épisodes conflictuels pour notreépoque confrontée à son tour à desmutations radicales du travail et de sonorganisation. ■35MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


PRODUCTION DE TERRITOIRESLes territoires sont des produits sociaux et le processus de production se poursuit. Du global au local les rapports de l'Homme àson milieu sont déterminants pour l'organisation de l'espace, murs, frontières, coopération, habiter, rapports de domination,urbanité... La compréhension des dynamiques socio-spatiales participe de la constitution d'un savoir populaire émancipateur.PAR ANNE MARTIN*Agriculture urbaine outil de liensocial ou projet de société ?Les nouvelles formes d'agriculture urbaine vont-elles résoudre les problèmes desécurité alimentaire des pays en développement ?36*ANNE MARTIN est étudiante à AgroSupDijon (Institut national supérieur dessciences agronomiques de l'alimentation etde l'environnement).La croissance urbaine des paysindustrialisés a rejeté le lien avec la terrehors des limites de la ville. Néanmoins,les jardins ouvriers ou familiaux commeles nomme la loi du 26 juillet 1956 sontun héritage de l’industrialisation rapidedes villes, un témoin de l’histoire d’unepopulation venant du monde rural, maisaussi un marqueur actuel de nouveauxcomportements urbains, de préoccupationsécologiques et économiques collectiveset individuelles. Cela se traduitpar l’intérêt pour la fonction spatiale symboliquedu paysage, l’occupation spatialealternative à l’étalement urbain, aussibien que par la production de biens alimentairesplutôt biologiques, avec desmodes de cultures, d’intrants plus respectueuxde l’environnement.MAÎTRISE ALIMENTAIREET MISE EN COMMUNAujourd’hui encore, ces jardins, cultivésprioritairement pour une productionpotagère sont majoritairement situésdans les villes industrielles et les villesusines. L’histoire de ces jardins est rythméede périodes de développement quicorrespondent pour la plupart auxcrises économiques. C’est ainsi qu’ils sesont développés pendant les années1930, se sont (re-)créés dans les années1980 et plus encore au courant desannées 2000.Ils répondent à la fois à une nécessitéde subsistance alimentaire et à unepréoccupation d’aménagement territorial.En effet, leur récent redéveloppementillustre la nécessité d’une meilleuremaîtrise alimentaire, mais aussid’une mise en commun et deviennentalors espaces participatifs de codécision.L’intérêt de ces jardins familiauxest qu’ils ne répondent pas dans leurconception à une démarche associativeou caritative, mais plutôt à une préoccupationde production locale etcontrôlée des produits, mêlée à unevolonté de partage de l’initiative.Le caractère collectif des jardins en faitun outil d’aménagement du territoire,un outil de couture du tissu urbain. Laco-élaboration de ces jardins entreacteurs publics et population est alorsmoteur de l’aménagement du territoireet régulateur en partie des conflitsd’usage de l’espace périurbain.“Ces nouveaux modèlesd’agriculture urbaine semblentaujourd’hui au mieux un tropfaible moyen de productionalimentaire si ce n’est un gadgetde la ville tertiairiséepostindustrielle.”Ce phénomène social n’est pas étrangeraux associations pour le maintiende l’agriculture paysanne qui viennenten ville approvisionner directementleurs clients-adhérents en produitsfrais. Cette pratique est née du mouvementlocavore (consommation d’alimentsproduits à moins de 150 km) etdes attentes de fermiers soucieux deréduire les maillons du réseau de distributionafin de profiter davantage desfruits de leur travail.L’AGRICULTURE POUR INVENTER DENOUVELLES FORMES URBAINESL’engouement pour ces jardins familiaux,ouvriers, les AMAP, le développementde l’agriculture urbaine devientun révélateur d’une société urbaineLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


37détachée des espaces de productionagricole depuis longtemps et prenantconscience au fil des scandales touchantl’industrie agroalimentaire de lanécessité d’un meilleur contrôle de laproduction. Les processus de transformationet de changement sont encours. On repère des signaux faibles dedynamiques d’acteurs investissant lechamp d’une action territoriale qui viseune meilleure intégration des dynamiquesurbaines et agricoles. De plus enplus, la ville se saisit de l’agriculture pourinventer de nouvelles formes urbaines,la planification territoriale envisage uneintégration des activités et des espacesagricoles, des initiatives locales érigentl’agriculture et l’alimentation en questionpublique. C’est notamment le casdans nombre d’écoquartiers comprenantdes projets d’agriculture verticaleau sein de tours de plus d’une dizained’étages visant parfois une relative autonomiealimentaire complétée par laproximité d’une AMAP. Vont ainsi émergertoute une série de propositions defermes urbaines depuis le simple conteneursurmonté d’une serre avec étal devente incorporé jusqu’à la ferme Cactusdont les serres verticales partent à l’assautdu ciel arrimées à un mat structurelet technique.Néanmoins, si ce développement del’agriculture urbaine est intéressant dupoint de vue de la prise de consciencedes sociétés de la nécessité d’un retouraux circuits courts, et d’une remise enrelation de l’urbanité et de la biodiversité,la préconisation de sa généralisationpar l’ONU et la FAO comme outil derésolution des besoins de sécurité alimentairedes pays en développementne peut qu’interroger sur la conceptiond’un réel projet émancipateur de la partde ces organisations mondiales.En effet malgré la garantie annoncéede rendement 5 à 6 fois supérieurqu’en plein champ pour ces productionshors-sol continuelles de proximité– indépendantes des saisons, des aléasclimatiques et des agressions animalesou bactériologiques, mais pas forcémentde la pollution – permettant decultiver sous nos latitudes des produitstropicaux ne voyageant plus, ces nouveauxmodèles d’agriculture urbainesemblent aujourd’hui au mieux un tropfaible moyen de production alimentairesi ce n’est un gadget de la ville tertiairiséepostindustrielle. Qu’il s’agisse desmodèles de villes en transition, de lapermaculture, ou des récents développementsde jardins sur les frichesindustrielles de Chicago, et pour intéressantsqu’ils soient, ils ne présententen aucun cas un changement de paradigmedes relations entre villes et campagnes,entre lieux de production etlieux d’accumulation capitaliste. ■MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


SCIENCESLa culture scientifique est un enjeu de société. L’appropriation citoyenne de celle-ci participe de la constructiondu projet communiste. Chaque mois un article éclaire une actualité scientifique et technique. Et nous pensonsavec Rabelais que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».Par ALIETTE GEISTDOERFER*Pour une gestion durablede la biodiversité marineScientifiques et professionnels doivent collaborer pour imposer desmesures politiques qui enrayeront la surexploitation des ressourcesmarines sauvages, permettront de manger du poisson en France demainet assureront le maintien des sociétés littorales.38*ALIETTE GEISTDOERFER est ethnologue.Elle est directrice de recherche honoraire auCNRS et responsable de la formationCNRS/Musée national d’histoire naturelle«Techniques et culture anthropologiquemaritime. »Dansles années 1990, la diminutionmondiale des ressources marines estdénoncée par des scientifiques, des professionnels,des média. L’opinion publique estalertée, car cette raréfaction, particulièrementcelle des poissons, toucherait unesource de protéine essentielle pour une partiede la population. Cette réalité scientifiqueest prise en compte par des organismesinternationaux (FAO, ONU) quidonnent l’obligation aux pays de prendredes mesures pour limiter les efforts depêche. La cause de ce déclin, ne serait quela surpêche, d’où des campagnes, parfoisirrationnelles, traitant les pêcheurs de « destructeurs» et certains poissons d’animaux«assassinés ».Les ressources marines présentent descaractéristiques biologiques qui exigent desméthodes de recherche, des modes d’exploitationet de gestion originales, très différentesde celles applicables aux ressourcesterriennes, donc moins familières au grandpublic qui peut absorber des informationssimplistes, comme « acheter responsable,choisir du poisson durable », alors qu’au-jourd’hui, les Français, consomment à 85 %des produits marins importés du mondeentier, dont la traçabilité n’est pas donnée,car pêchés en un pays, transformés dansun autre et revendus ailleurs.ÉCOSYSTÈME ET CHAÎNES ALIMENTAIRESLes chercheurs scientifiques au sein d’organismespublics, en France (Ifremer, CNRS,universités, Institut de recherche pour ledéveloppement, Muséum) étudient les conditionsde vie des espèces marines et les composantsdes milieux marins : géologiques,océanographiques, chimiques… ainsi queleur évolution. Il y a des centaines d’espècesde poisson. Ceux, présents dans une mêmezone, peuvent être différents quant à leurbiologie et physiologie et ils vivent en interactions,les uns avec les autres et avec d’autresespèces animales et végétales, au seinde ce qui est défini comme écosystème(habitat). Ils sont interdépendants prédateursou aliments, ou les deux et participentainsi à ce qui est appelé « des chaînesalimentaires » : le cabillaud peut vivre, saisonnièrement,avec le hareng, il se nourritdes jeunes et le hareng, des alevins de cabillaud.Les poissons pratiquent des migrationsd’ampleur et aux fonctions – alimentation,reproduction – diverses, variablesselon les saisons et les zones.Ainsi, pour vivre, chaque espèce exige unsystème de conditions particulières : nourriture+ température de l’eau + taux de salinité+ état géologique + force et directiondes courants + conditions météorologiques,etc. Facteurs de différentes natures, trèsvariables, que mettent en évidence les scientifiques,grâce à une approche écosystémique.Ils démontrent, avec les professionnels,qu’il ne faut pas simplifier les réalitésbiologiques, ni oublier les contextes économiques,sociaux et politiques, pour expliquerrationnellement les relations entrepêche et biodiversité marine et pourconstruire les outils efficaces de gestion decelle-ci.Les ressources marines sont dites sauvages,limitées en quantité et qualité, car leshommes n’en maîtrisent ni la présence, nile renouvellement qui dépendent des facteursenvironnementaux et de leur exploitationpar les sociétés humaines qui s’ennourrissent depuis des millénaires.LA PÊCHE EN MER, UN SECTEURÉCONOMIQUE « RENTABLE »La pêche, n’est ni une chasse, ni une prédation,mais l’appropriation de la mer etdes ressources naturelles par des pêcheursqui acquièrent des droits d’usage en utilisantoutils et connaissances et en transformant,par leur travail, des ressources sauvagesen produits commercialisables quiacquièrent une valeur marchande.Dans les pays du Sud, cette production est,en partie, entre les mains des groupes dusecteur international de l’agroalimentairequi profitent d’une main-d’œuvre peu chèreet exportent les produits dans le mondeentier. En France, dans les pays industrialisés,il y a plusieurs modes techniques, économiqueset sociaux, de pêche. Des sociétésprivées arment à la pêche au large unou plusieurs navires et possèdent les ateliersde transformation et les magasins deLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


vente de leur production. Les pêcheurs ontun salaire (souvent proche du SMIC) maissont aussi payés à la part, au sein de l’entreprise.Pour ce qui concerne la pêche artisanale,armement à la pêche côtière, pêchediversifiée en espèces, le patron possèdeson bateau et ses engins, il travaille à bord,seul ou avec un équipage, rémunéré à lapart.Pour adapter la production du sauvage àce commerce, les pêcheurs, les armateursont cherché à diminuer les aléas par uneoptimisation technique (bateaux-engins depêche et de repérage) et pu ainsi augmenterla productivité. La surpêche conduit àla réduction de la taille des espèces pêchéesau sein d’une population qui, ainsi, perd sacapacité biologique à se renouveler, parinsuffisance de reproducteurs et une baisseirréversible d’alevins. Ainsi, pour rentabiliserleurs entreprises, des armements ontpuisé sans limites dans certaines populations.Par exemple le cabillaud qui, enAtlantique Nord-Ouest, après un moratoirede quinze ans ne se reconstitue pas ; d’autres,sont « hors des limites de sécurité »et donc surveillées comme le merlan bleu,les anchois, etc.La fragilisation des populations de poissonest en grande partie due, à l’élévation de laproductivité et à l’accentuation de l’intégrationde la distribution des produitsmarins. La vente de la viande diminuant,le poisson devient une source importantede profit, au sein du secteur agroalimentaire; la concentration capitaliste internationalese traduit, en France en 1990 (etdans bien des pays), par l’implantation descentrales d’achat et des « grandes etmoyennes surfaces » (GMS), grâce à l’ouverturedes frontières aux produits maritimesétrangers qui ont définitivement misen concurrence inégale les produits de lapêche locale, artisanale et même industrielle.Les rémunérations des pêcheursdépendent des aléas des cours du poissonsur les marchés locaux, les importationsont concurrencé irrémédiablement le poissondébarqué et ont entraîné la faillite desociétés de pêche et surtout d’entreprisesartisanales.Désormais, le commerce des produits de lamer est en grande partie, dirigé par lessociétés internationales qui, de fait, tiennentles rênes des pêches. Des départementsproduits marins sont présents danstoutes les GMS et les Français, sensiblesaux campagnes publicitaires, remarquablementciblées, en ont doublé leur consommation(32 kg/an/personne).POUR UNE PÊCHE DURABLE, UNE COLLABO-RATION SCIENTIFIQUES-PROFESSIONNELSLes pêches sont réglementées, en Francedepuis des siècles pour que les pêcheurspuissent gagner leur vie en préservant lacapacité des ressources à se renouveler. Demanière systématique et intense aujourd’hui,scientifiques et professionnels mettent encommun, connaissances et expériences,afin de résoudre ce problème. Des outils degestion des ressources marines ont été misen place, saison de pêche, taille des enginset des espèces, quotas, mais aussi sélectivitédes chaluts, et sont régulièrement améliorés.Au sein d’organismes nationaux et internationaux,Commission européenne (CE),Commission internationale pour l’exploitationde la mer (CIEM), les scientifiquesdonnent des avis sur l’état des ressources,les changements en cours, en mesurantles efforts de pêche et en évaluant lesconséquences, pour faire des recommandations,afin que les instances en titrepuissent prendre les mesures nécessairespour éviter des surexploitations, moratoires,baisse des quotas, établissementde zones protégées. Par l’application desa politique commune des pêches, la CEa mis en place un encadrement croissantdes flottilles et des droits de pêche. EnFrance, grâce aux recommandations desscientifiques, retenues par les politiques,des espèces fragilisées, cabillaud (merdu Nord), thon en Méditerranée, retrouventune situation stable. La pêche dumerlu fut la pêche des grands chalutiers(Boulogne-sur-Mer et Lorient) pendantdes années, mais quand cette populations’effondre en mer du Nord (1990), lesarmateurs envoient leurs chalutierspêcher en grande profondeur, provoquantune surpêche d’empereurs, de sikis, donton ignorait les conditions de renouvellement.Les situations ne sont pas irréversibles: cette pêche, désormais géréerationnellement, est un exemple qu’unepêche au chalut, en zone profonde, peutêtre une pêche durable.La baisse de la biodiversité marine n’est pasirrémédiable. Mais est-il possible de maîtriserla productivité des maîtres du commercedes produits marins qui travaillent principalementlà où les contrôles sont difficileset où la main-d’œuvre ne coûte rien ? Estilpossible de contrer des destructions rarementdénoncées ? Les bancs de poissonset les pollutions ne connaissent pas les frontièreset les règlements n’auront des effetspositifs que si les pays coopèrent ce quin’est pas le cas partout, puisque « la pêcheillégale » (hors quotas et zones nationales),est difficile à identifier et à combattre. Troppeu prise en compte, aussi, pour des raisonséconomiques et politiques, la dégradationdes écosystèmes côtiers, là où vivent,se nourrissent, se reproduisent la plusgrande diversité des espèces animales, làoù sont accusées les pollutions (rejetsurbains, agricoles, industriels, piscicultures),réalisées les extractions de graviers, etc.,mais aussi les variations naturelles (pluiesacides, température des eaux, salinité) etdes surabondances de mammifères marins.ON POURRA MANGER DU POISSONEN FRANCE DEMAIN- si les pouvoirs politiques prennent desmesures qui n’auront pas pour seul effetde réduire des flottilles de pêche, principalementartisanales, au profit des sociétésfiliales internationales et du commerce international;- si certains acteurs ne privilégient pas defaux outils de gestion, comme la « privatisation» de l’accès aux ressources, qui futun échec violent en Islande ;- si la production fraîche locale, de qualité,est valorisée pour que les pêcheurs bénéficientde meilleurs prix d’achat en évitantque le poisson frais ne devienne un produitde luxe ;- si la recherche scientifique publique sedéveloppe afin de mieux « maîtriser » lamer et ses ressources pour que les réglementationssoient fondées sur des réalitésscientifiques (y compris les dimensionssocio-économiques), et non sur la base decampagnes irrationnelles ou d’objectifs politiciens.La moitié de la flottille de pêche françaisea été détruite en trente ans. Au nom de ladéfense du commerce international et delobbies associatifs, doit-on réduire les sociétéslittorales, déjà privées de bien desmétiers de la mer, à n’accueillir qu’un tourisme,souvent éphémère ? ■39MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


SONDAGESOui, prendre aux riches !L’enquête d'Ipsos (janvier 2013) intitulée « France 2013 : lesnouvelles fractures » et réalisée par le Centre d'études politiquesde Sciences Po (Cevipof) et la fondation Jean-Jaurèsa été très largement médiatisée par toute une presse disons« conforme » pour crier au danger populiste. Les Françaisvoudraient de l’autorité, ils chercheraient un chef ! C’est cequi a été surtout retenu de l'étude. De là à parler de droitisationde l’opinion, le pas a été vite franchi. En vérité, nousl’avons dit dans ces colonnes, l’opinion est ambivalente (nousreviendrons ultérieurement sur cette étude du Cevipof). Pourl’heure, pointons quelques questions, posées lors de cettemême enquête, et nettement moins mises en avant dans cesmédia de la pensée unique à la mode d’aujourd’hui. Ainsi pourl’immense majorité, l’argent corrompt la société ; une bellemajorité (58 %) estime qu’il « faudrait prendre aux richespour donner aux pauvres » ; cette question distingue fortementgauche et droite : 83 % à gauche partagent cette idéecontre 29 % à l'UMP. De la même manière, les sondés necrient pas (massivement) haro sur les fonctionnaires commeon le prétend trop facilement.10040806040200PENSEZ-VOUS QUE L'ARGENT A CORROMPULES VALEURS TRADITIONNELLES DE LASOCIÉTÉ FRANÇAISE ?Oui : 82 %Non : 18 %100806040200QUELLE EST VOTRE PRÉOCCUPATIONDOMINANTE ?Chômage : 56 %Pouvoir d'achat : 41 %100806040200PENSEZ-VOUS QUE POUR ÉTABLIR LAJUSTICE SOCIALE, IL FAUDRAITPRENDRE AUX RICHES POUR DONNERAUX PAUVRES ?Oui : 58 %Non : 42 %PAGE RÉALISÉE PAR GÉRARD STREIFFLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


STATISTIQUESPar MICHAËL ORANDAprès le travail, encore 3 heuresde travail pour les Français(et 4 heures pour les Françaises !)Depuis quelques années, l’enjeu majeur pour les économisteset les statisticiens est la recherche d’une nouvelle mesure dela richesse, qui permettrait de combler les lacunes du PIB,connues depuis longtemps et dénoncées entre autres par lerapport Stiglitz en 2009. La principale de ces lacunes est l’absencepresque totale de prise en compte de la partie non-marchandede l’économie, et notamment tout ce qui concerne letravail non rémunéré. Pourtant, une étude de l’INSEE publiéeen novembre 2012 vient nous rappeler l’importance de ce travailnon rémunéré dans la vie des Français, en particulier dece qu’on nomme « travail domestique » : cuisine, ménage, soinsaux enfants, jardinage, bricolage… En effet, un Français consacreen moyenne 1 121 heures par an à ces activités, soit plusde 3 heures par jour. La cuisine et le ménage, avec respectivement217 et 199 heures, sont les deux activités auxquellesles Français consacrent le plus de temps.RÉPARTITION DU TRAVAIL DOMESTIQUE PAR CATÉGORIE(EN HEURES CONSACRÉES PAR AN)tâches (par exemple les assistantes maternelles pour la garded’enfants, les femmes de ménage pour le ménage…), on obtientlégèrement plus de 1 000 milliards d’euros, c’est-à-dire plusde la moitié du PIB tel qu’il est mesuré actuellement.Il va malheureusement sans dire que les Français ne sont pastous égaux devant le travail domestique. Et naturellement, laprincipale différence se situe entre les hommes et les femmes.Celles-ci réalisent en effet 64 % des heures de travail domestique.Si l’on exclut du compte les activités qui peuvent releverplutôt des loisirs que du travail domestique (bricolage, jardinage,jeux avec les enfants…), les femmes réalisent mêmejusqu’à 72 % du total du travail domestique en France.TEMPS DE TRAVAIL DOMESTIQUE HEBDOMADAIRESELON LE SEXE ET LA STRUCTURE FAMILIALE41Source : INSEELecture : un homme seul sans enfant consacre 17 heures par semaine au travaildomestique, contre 22 heures par semaine pour une femme seule sans enfantSource : INSEELecture : les Français âgés de 11 ans et plus passent en moyenne 217 heures par anà cuisinerSur l’ensemble de la population, ce sont donc finalement plusde 60 milliards d’heures de travail domestique qui sont réaliséespar les Français chaque année. C’est près de deux foisplus que le nombre d’heures consacrées par an au travail rémunéré,qui ne représente « que » 38 milliards d’heures par anen France. Si l’on cherche à estimer la valeur que représententces 60 milliards d’heures de travail, par exemple en appliquantle salaire horaire moyen des professions exerçant cesAinsi, en moyenne, une femme seule sans enfants consacrera22 heures par semaine au travail domestique contre seulement17 heures par semaine pour un homme seul sans enfants. Encouple, même sans enfants, l’écart est encore plus important,avec 29 heures de travail domestique hebdomadaire pour lesfemmes, contre 20 heures pour les hommes. Mais c’est dansles foyers en couple avec enfants que l’on constate la plus grandeinégalité : les femmes en couples avec enfants consacrent deuxfois plus de temps au travail domestique que les hommes, avecen moyenne 34 heures par semaine contre 18.Ces inégalités entre hommes et femmes face au travail domestiquesont certes inquiétantes, mais une perspective historiquenous permet une lecture un peu plus optimiste. Il y atrente ans, les femmes consacraient en moyenne plus de 2,5fois plus de temps au travail domestique que les hommes.Progrès technologique et progrès social ont permis aujourd’huide réduire cet écart à 1,7. Il reste du travail à effectuer pouratteindre l’égalité des sexes dans ce domaine mais une partiedu chemin a déjà été parcourue avec succès.MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


REVUE DES MÉDIAPar ALAIN VERMEERSCHLa France a peur ?Un sondage Ipsos tente de démontrer des attitudes négatives de lapart des Français. La presse s'en est emparée.42642Une enquête d’Ipsos, intitulée « France2013 : les nouvelles fractures » et réaliséepour Le Monde, avec le Centred’études politiques de Sciences Po(Cevipof) et la Fondation Jean-Jaurèsmontre que la crise économique etsociale de ces dernières années a consolidéle pessimisme de l’opinion publiqueen France. De quoi la France a-t-ellepeur ? Comment endiguer la crise de lareprésentativité politique ? Peut-onréduire les fractures sociales, ou sontellestrop profondes ?DES SENS DIFFÉRENTSDU MOT « CHEF »Ce sondage a entraîné de très nombreuxcommentaires. Ainsi Alain Garrigou(Blogs Monde diplo 31/01) conteste lebien-fondé des éléments exposés parIpsos. Selon lui, « Le sondage fait apparaîtreà la fois des biais si visibles qu’ilsen semblent énormes et une crédulitétout aussi énorme des commentateurs.87 % des sondés veulent « un vrai chefpour remettre de l’ordre », assure lesondage. Si l’échantillon était représentatif,cela signifierait que 87 % desFrançais ont un tel désir. Ce plébisciteest redoublé par un score tout aussimassif de 86 % de sondés estimant que“L’autorité est une valeur qui est souventtrop critiquée aujourd’hui”. Bref,la France serait proche des foules deNuremberg. » Il remarque « Sur un panelde plusieurs centaines de milliers d’internautescontactés par courrier électronique,les volontaires répondent auxenquêtes mises en ligne. On a doncaffaire à des échantillons spontanés. Cerecours au volontariat a un défaut queconnaissent bien les sondeurs : des personnespolitisées, souvent à l’extrêmedroite, s’expriment plus volontiers. Larémunération est censée corriger cebiais politique. Ainsi, les internautessont-ils invités à gagner des cadeauxou des primes, dont la valeur totale estsuffisamment attractive mais qui, diviséeentre les gagnants, donne des gainsfaibles à chacun. Si la rémunération n’apas corrigé l’orientation politique del’échantillon spontané des internautessondés, c’est parce qu’elle ne motiveplus suffisamment d’internautes. Onpeut accepter le constat d’une droitisationsans croire que 87 % des Françaissouhaitent un führer, un duce ou unmaréchal. Évidemment, les sondés ontmis des sens différents dans le mot“chef”. Il n’empêche. La formulation estlourde pour ne pas dire nauséabonde. »Il souligne ensuite « Dans le régimed’opinion, les gouvernants sont sanscesse confrontés à leur popularité,comme si leur légitimité était soumiseà cette première. D’où l’importance descotes de confiance. C’est ainsi que ledirecteur du Cevipof répétait invariablementle même propos suggérant queFrançois Hollande, quoique élu depuisquelques mois, gouvernait un pays ancréà droite. Autrement dit, une politiquede gauche est-elle encore légitime ? Onvoit immédiatement les profits symboliquesde juges et donneurs de leçonsqui, au nom de l’opinion publique, prétendentdire aux élus ce qu’ils doiventfaire. Une compensation à la menacede la crise. On pourrait ainsi dire queles sondages par Internet recrutent surtoutles sots et les fachos. Au cours del’histoire, la domination sur les espritsa trouvé bien des procédés. Les sondagespar Internet ont inventé unerecette si judicieuse qu’elle prêterait àrire, si elle n’était si pitoyable. »«La France a peur mais pas tant queça », remarque Thomas Legrand (Slate.fr01/02) « 87 % des Français pensent quele pays a besoin d’un vrai chef pour mettrede l’ordre ». Les titres de la pressesur cette étude sont éloquents : « laFrance a peur », la « France entre pessimismeet xénophobie », « la Francese crispe »... Mais, on pourrait avoir unelecture différente. N’y a-t-il pas une illusiond’optique ? Le pouvoir pyramidalest rejeté et c’est une autorité forte,certes, mais arbitrale, bienveillante etexemplaire qui paraît être la plus adaptéeaux volontés exprimées, plutôt quele traditionnel bonapartisme qui se cachederrière la vieille acception du mot«autorité». Serge Kaganski (LesInrocks 30/01) voit « Une Francemoche ». « Ce sondage indique qu’à delégitimes interrogations, la majorité desFrançais apporte de bien mauvaisesréponses. Notre pays est sans doute endéclin économique, mais il est encoretrès loin d’être pauvre, son avenir démographiqueest bon et les cycles économiquesne sont pas inéluctables. MM.Hollande, Ayrault et leurs ministres ontsans doute lu ce sondage. Après huitmois de flou mou au pouvoir, on espèrequ’ils ont saisi l’importance historiquede leur mandat, l’exigence absolue deleur réussite. »D’autres journalistes comme Ivan Rioufol(Le Figaro 02/02) en rajoutent « Parceque les citoyens n’adhèrent pas à la propagandesur les bienfaits de l’immigrationet de l’islam en France, voilà les sermonneursqui les traitent de ploucsracistes et xénophobes. De salauds, ensomme. » Y. de Kerdrel (Valeursactuelles 30/01) brandit « La France apeur. Et les Français sont inquiets poureux-mêmes. Une autre étude d’opiniona montré que trois quarts de nos concitoyenscraignent aujourd’hui de basculerdans la précarité. C’est aussi pourcette raison qu’elle en appelle au retourde l’autorité, l’une des trois valeurs cardinalesavec l’ordre et le mérite queValeurs actuelles défend depuis desdécennies. La France a peur. Car aucunedes mesures prises par ce gouvernementdepuis deux cent soixante-dix joursne peut la rassurer. La France a peur.Car chacun sait bien que notre paysLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


continue de vivre largementau-dessus de ses moyens. LesFrançais ont tellement peur quejamais ils n’ont autant épargnéet réduit leur consommation. LaFrance a peur, enfin, car ce président« mou » et « flou » qui a étéélu au printemps dernier au nomdu « rassemblement »et de « l’apaisement» ne cesse de créer des fracturesinutiles et dangereuses dansle pays. »rible mélancolie, prête àsuivre les pires démagogues.Une France en danger, et mêmeen danger démocratique. »Chantal Delsol (Le Figaro 30/01) relève« Pourquoi les Français sont-ils si tristes ?Pourquoi sont-ils si angoissés ? Ce n’estpas, comme le disent les commentateursde l’enquête, parce que des « incendiaires» d’extrême droite, ourdissantun complot, ont répandu chez un peupleidiot et influençable les graines d’unepeur rappelant les années 1930 (on l’auraremarqué, la peur écologique est vertueuse,mais la peur du peuple est prénazie).Les Français sont pessimistesparce qu’on ne les écoute jamais. Ilspourraient marcher sur la tête que leursgouvernants ne les regarderaient mêmepas. Nos élites sont autistes. Elles sesont juste fait une idée de ce que le peupledevrait être, mais ce qu’il est, celane les intéresse pas. Ce n’est pas l’opinionpopulaire qui est dangereuse : c’estl’autisme des élites. »LA QUÊTE D’UNE BOUSSOLE EFFICACEÉric Dupin (Rue 89 10/02) constate deson côté, « Les difficultés et lesangoisses générées par la crise aviventune défiance sociale mortifère.La méfiance se manifeste encore dansle regard posé sur le vaste monde. Autotal, le besoin de protection, dontNicolas Sarkozy avait tenté de se fairele porte-parole pendant la campagneprésidentielle, est dominant. Unesourde peur du déclassement hantela France. Ce profond pessimisme a delourdes conséquences sur la manièreMichèle Cotta (Nouvel économiste30/01) s’alarme « N’ayons pas peur desmots : la dernière enquête du Cevipof,étayé par un sondage Ipsos est purementcatastrophique. La France est unpays dont chacun connaît le vieux fondanarchiste, datant de la Révolution française.Comme dans le même temps, ilsmanifestent dans leurs réponses et leurcomportement, la volonté du repli, lerefus de la mondialisation, l’inquiétudedevant la construction d’une Europe oùchaque pays risquerait de renoncer àune part importante de sa souveraineté,on voit bien où leurs conclusions nousentraînent : dans un monde fermé, repliéfrileusement dans son hostilité à l’universtout entier. On aura beau dire, etc’est sans doute vrai, que la crise estlargement responsable de la peur del’avenir traduite par les réponses de nosconcitoyens. Appeler un chef, s’en remettreà un chef, attendre de lui qu’il réduised’un coup de baguette magique ou d’uncoup de menton, le chômage et donnela recette d’une réindustrialisation massive,c’est surtout, pour les Français,refuser de se réformer eux-mêmes. »Alain Duhamel (Libération 31/01) parled’une « dépression française ». Selonlui, « La nouveauté de ce sondage estque la France présente de surcroît toutesles caractéristiques du populisme : fortedemande d’autorité (87 % pensent quela France a besoin “d’un vrai chef pourremettre de l’ordre” rejet brutal de l’immigration,aversion de la religion musulmane,sentiment massif de dépossession,détestation du monde politique. Àlire ce sondage, la France n’est pas seulementdécliniste, elle ne traverse pasune simple crise d’identité, elle est entréeen dépression et présente tous les signesd’une nation blessée, en proie à une terd’envisagerl’avenir. Dans uncontexte aussi délétère, on nes’étonnera pas de la faible estimedans laquelle les Français tiennentleur classe politique. Quefaire alors ? La tentation autoritaireguette. Le rejet desélites politiques peut toutefoisse traduire d’une autremanière. » Il conclut « Un telclimat est gros de bourrasquesmême s’il est impossibled’en prévoir les formes.Il apparaît d’autant plus porteurpour le Front national que l’UMPpeine à se remettre en route aprèsses déchirements internes. Il laisseentrevoir la possibilité de révoltesanalogues à celles des “indignés” dèslors que l’alternance n’est plus dépositaired’espoir. »Jack Dion ironise (Marianne2 09/02)« On nous ressasse que, pour 87 %des Français, le pays “a besoin d’unvrai chef pour remettre de l’ordre”. Oui,bon, et alors ? Que faut-il en déduire ?Que la foule est en mal d’un dictateurou bien qu’elle est en attente d’un dirigeantpolitique capable d’en finir avectoutes les formes de désordre ?Pourtant, le Monde s’interroge avecgravité sur ce qu’il appelle “l’obsessionfrançaise de l’homme providentiel”. Lejournal du soir en tire cette leçon, administréeà l’intention de FrançoisHollande : “S’il n’est pas ce “vrai chef”,un autre s’imposera. Les Français, entout cas, y sont prêts.” Un petit coupde danger frontiste quand la gaucheest en difficulté, ça ne fait jamais demal, même si la ficelle, avec le temps,s’est usée. Il serait hasardeux de spéculersur les gains hypothétiques du“chef de guerre” qu’il est devenu, d’autantque rien ne permet de penser queles Français sont en mal d’un présidentsûr de lui et dominateur. On ne sauraiten déduire que les Français ont un penchantnaturel pour le sauveur suprême,quel qu’il soit. En revanche, il est vraique les citoyens sont en quête d’uneboussole efficace et d’un cap politiqueclair. Pour l’heure, ils ont le sentimentque les dirigeants politiques ne dirigentplus rien et que les puissancesfinancières tirent les ficelles. » ■43MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


44644CRITIQUESChaque mois, des chercheurs, des étudiantsvous présentent des livres, des revues...LIREUn éditeurau cœur de la luttePAR JULIETTE COMBES LATOUREn octobre prochain le Temps des Cerisesdevrait fêter son vingtième anniversaire.Sa création en 1993, fut le fait d’une trentained’auteurs (dont Jorge Amado,Eugène Guillevic, Pierre Gamarra, PierreBourgeade, Gilles Perrault, RogerBordier…). Ce qui a réuni ces auteurs,c’était la volonté de faire vivre une maisond’édition d’inspiration progressiste, révolutionnaire,littéraire et poétique.Depuis, nous avons parcouru un beauchemin et constitué un fonds de près de600 titres dans le champ de la littérature,de la poésie et des essais. Nous avonsmené un travail de réédition de textesclassiques (tels Le Capital de Marx, desœuvres de Louis Aragon, de Paul Éluard,de Nazim Hikmet, de Vladimir Maïakovski,de Maxime Gorki), des inédits aussi deRobert Desnos et plus récemment deLouis Althusser et de Paul Nizan. Nousavons également soutenu de nombreuxauteurs d’aujourd’hui, des économistes,des philosophes, des historiens, desromanciers, des poètes… qui ont en communde considérer que le capitalisme n’estpas l’horizon indépassable de l’humanité.Le chemin parcouru n’a pas été sans difficultés.La concentration croissante dans lemilieu de l’édition, notamment en ce quiconcerne la diffusion et la distribution dulivre en librairie, menace sérieusementl’existence des maisons d’édition commela nôtre. 20 % de la profession réalise 80 %du chiffre d’affaires, les œuvres sont traitéescomme des marchandises soumises àune rentabilité immédiate et il est nécessairede soutenir le travail des maisonsd’édition militantes qui comme nous s’efforcent,bien au-delà de ces impératifsmarchands, de faire vivre les livres dans ladurée pour constituer un véritable fondsde la pensée critique et transformatrice.Nous avons eu le souci constant de défendreet de promouvoir une édition indépendante,notamment par le développementde liens étroits de collaborationentre éditeurs.Nous avons joué un rôle de premier plandans la défense et l’organisation de l’éditionindépendante, en contribuant à lacréation de l’association l’Autre Livre, en2003, qui compte aujourd’hui plus de centcinquante éditeurs.Nous avons aussi été à l’initiative de lacréation d’une structure de diffusiondistributionpour les petits éditeurs.Malheureusement, cette entreprise, tropmodeste, n’a pas su résoudre réellementcette question cruciale pour les éditeurs.Mais il nous semble indispensable depoursuivre ce travail pour promouvoirune autre édition et s’imposer face auxmastodontes du métier.Dès notre création, nous avons soulevé laquestion de la coopération entre éditeurspour mener à bien de grands projetscomme la publication des œuvres complètesde Marx. Nous essayons, chaquefois que nous le pouvons, de favoriser lescoéditions avec d’autres. Des revues,comme La Pensée ou Ecopo, des éditeurs,comme les éditions Delga dans ledomaine des sciences humaines (deuxtitres pour l’instant : Domenico Losurdoet Annie Lacroix-Riz), des Maisons de lapoésie (Anthologie de la poésie palestinienne,Les poètes et la guerre d’Algérie).LA REVUE DU PROJET - MARS 2013


Il nous semble indispensable decontinuer et de développer cestentatives d’entraide et de soutienentre éditeurs afin que viveune édition critique, nécessairepour penser une alternative aucapitalisme.L’année 2012 a été particulièrementdifficile pour nous, dansun contexte d’aggravation de lacrise. Le changement du tauxde la TVA sur le livre a été unvéritable coup de massue pourbon nombre de maisons, entraînant des retours massifsde la part des libraires. Nous aurions pu faire face,lutter comme nous nous sommes toujours efforcés dele faire, mais nous venons de rencontrer un sérieuxincident de parcours lié à un litige prudhommal avecune ancienne salariée et associée qui pourrait nouscontraindre au dépôt de bilan.Ce serait une issue malheureuse. Pour les trois salariées,bien sûr, pour les auteurs et au-delà pour tousceux qui sont attachés à l’existence d’une maisond’édition comme la nôtre qui contribue à faire vivre,sans dogmatisme, le marxisme, dans sa pluralité de«pensée devenue monde» comme disait HenriLefebvre. Ce qui caractérise notre politique éditoriale,dans tous les domaines (politique, théorie mais aussipoésie et roman) c’est un fort esprit d’internationalismeet d’ouverture au monde et aux autres.Aucun désaccord personnel ou politique ne saurait justifierla destruction de notre maison d’édition. Lapérennité du Temps des Cerises, dans les circonstancesprésentes, dépend de la réaction de tous ceux qui sesentent concernés par son existence. Le Temps desCerises n’a jamais été « la maison d’édition du parti »,c’est une maison d’édition indépendante fondée pardes intellectuels communistes ou proches du PCF. Maissi on entend « communiste » au sens du courant qui traversela culture française, le Temps des Cerises n’a pasd’hésitation à se dire éditeur communiste. À ce titre,son existence ne peut laisser indifférents les militants etresponsables du PCF.45PAR YOHANN CHANOIRBonaparte est unfactieux !Les résistants au coupd’État, Mazamet, 1851Vendémiaire ÉditionsRÉMY CAZALSCe livre est l'histoire d'une résistance, d'une résistancedoublement oubliée. D'une part, parce qu'elle a échoué.Et, d'autre part, parce qu'elle émanait des « petits », des« humbles », des ouvriers, elle n'a laissé guère de tracesdans l'historiographie. Rémy Cazals, spécialiste connu etreconnu de la Grande Guerre, évoque donc dans ces pagesla résistance au coup d’État de Louis-Napoléon Bonapartedu 2 décembre 1851 dans la petite ville du Tarn deMazamet. Il s'attache, par une analyse détaillée desarchives, à rendre audibles les « paroles d'en bas ». Dansun essai d'histoire sociale, coutumière à l'auteur, pourlaquelle il milite au sein du Collectif de recherche internationalet de débat sur la guerre de 1914-1918 (CRID 14-18) pour renouveler l'approche sur la Grande Guerre, l'auteurévoque d'abord le contexte social lourd des annéesprécédant le coup d'État. La lutte contre la dégradationdes salaires et des conditions de vie, le combat contre lesnouvelles machines, ont développé comme un réflexe dela contestation en même temps que l'habitude de prendrela parole. Résister à Mazamet s'inscrit donc bel et biendans une tradition. Le combat de 1851 a échoué et l'histoirede la résistance devient, hélas, celle d'une répression: internement, surveillance, proscriptions, déportationsen Guyane et en Algérie qui équivalaient à unecondamnation à mort sans bourreau. Dans le tableausordide de la terrible répression qui s'abat sur les participants,on découvre que les ouvriers du textile n'étaientpas les seuls. On rencontre aussi des notables acquis à lacause républicaine, bien que cette dernière eût fait couler,avec abondance le sang ouvrier en 1848 et supprimérapidement le suffrage universel (masculin). Le livre montredonc que la République est une idée jamais bornée,jamais achevée, qui repose sur un projet même fruste,hier à Mazamet, plus achevé, comme aujourd'hui enFrance. L'ouvrage de Rémy Cazals constitue un apportdéterminant pour celles et ceux qui veulent connaîtrecette petite ville et une période de son histoire, mal traitéeet maltraitée, tout en offrant un élément capital pourde fécondes et nouvelles comparaisons d'échelle régionaleet nationale, ou pour s'inspirer quand l'idée mêmede résistance semble impensable.MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


CRITIQUES46646Désirs, répressions et liberté.Dialogue avec Dany-Robert DufourNotes de la Fondation Gabriel-PériPAR SHIRLEY WIRDENÀ l'occasion de la sortie du nouvelouvrage de Dany- Robert Dufour :L'individu qui vient… après le libéralisme, la fondationGabriel-Péri a fait paraître en octobre 2012 un dialogueavec l'auteur intitulé Désirs, répressions et libertés tenu le3 mai 2012. La thèse principale du livre est que le triomphedu libéralisme économique est en lien direct avec la glorificationsans fin des désirs. La méthode de l'auteur està la fois héritière de la psychanalyse, de la philosophiepolitique et de la philosophie du langage. Spécialiste desprocessus symboliques, il souhaite réfléchir aux grandsrécits qui fondent notre culture.Dany-Robert Dufour condamne avec fermeté le libéralismeéconomique. Selon lui, ce n'est pas seulement unedoctrine économique mais bien une pensée totale destructrice.Le libéralisme s'évertue à lever tous les interditsmoraux au profit de la pléonexie (le désir de vouloirtoujours plus). La société de consommation au traversnotamment de la publicité mais aussi de la téléréalité,exacerbe les pulsions, tente de les libérer au profit del'achat. Or, le refoulement des pulsions par la symbolisation,l'acceptation de la contrainte pour être libre estle principe de la civilisation. L'exhibition constante estle moyen pour passer d'une culture répressive à une cultureincitative. L'auteur semble vouloir retrouver uneforme de régulation en prônant l'invention d'une nouvelleforme de l'État, contre les thèses léninistes. S'il honorele programme du CNR que les gouvernements successifstentent de détruire, il critique la tentative foucaldiennede désinstitutionalisation. Selon lui, désinstitutionalisationet dérégulation vont de pair. L'auteur prône le retourd'une certaine forme de libéralisme politique. Se défendantpourtant d'être réactionnaire, il critique dans lamême logique les revendications de levée totale des interditslors de mai 1968.Il s'agit en fait dans son ouvrage de dénoncer la fausseéquation : vices privés = vertu publique. Le libéralismeapparaît comme une religion, une promesse de la richesseinfinie (théorie qui justifie en partie la théorie de la finde l'histoire de Fukuyama). Le libéralisme veut se fairemorale de l'égoïsme qui serait le seul moyen de la richessecollective. Or, l'expérience a prouvé que cela était faux :richesse personnelle oui mais crise pour les autres. Lelibéralisme s'inscrit dans la ligne d'Adam Smith : l'égoïsmeserait le fondement du lien social, les agents sociaux netravaillent que par égoïsme.Pour lui on s'est libéré de la nostalgie du désir du pèrejouisseur, évoqué par plusieurs psychanalystes et anthropologuescomme Christian Geffrey dans le Nom du maître,de façon sauvage par une déterritorialisation aux airsdeleuziens, par la marchandisation. La marchandise seraitdevenue le nouveau Maître.Robespierre. Portraits croisésArmand Colin, 2012.MICHEL BIARD ET PHILIPPEBOURDIN (DIR.)PAR JEAN-BAPTISTE LE CAMEcrite dès les lendemains immédiatsde la mort de l'« Incorruptible »,notamment par des Conventionnelsdésireux de faire oublier leur propreresponsabilité dans l'application des politiques répressivesde 1793-1794, la légende noire de Robespierre n'acessé d'être reprise tout au long des XIX e et XX e siècles,y compris sous la forme déguisée de vérités scientifiquementétablies. Or en ce début du XXI e siècle, elle se portetoujours à merveille et continue d'avancer masquéeauprès du grand public. Ainsi, en septembre 2011, larevue Historia, qui prétend faire oeuvre de vulgarisationhistorique, osait consacrer un dossier à « Robespierre :le psychopathe légaliste ». Deux ans auparavant, Pierre-Yves Bournazel, conseiller municipal UMP de Paris, s'abritantsous l'autorité scientifique de François Furet, motivaitson refus de voir une rue de la capitale prendre lenom de Robespierre en qualifiant ce dernier de « crimineljugé devant l'histoire » dont l'action aurait inspiréles purges de Staline. Enfin, le 23 janvier 2013, France 3diffusait pour la troisième fois en moins d'un an uneémission intitulée « Robespierre : bourreau de laVendée ? ». On pouvait y entendre d'autoproclamés historiensn'hésitant pas à proférer les pires inepties sansle moindre fondement scientifique, faisant de Robespierreun « tyran », un « dictateur », qui aurait été le principal« inspirateur » des massacres de Vendée, lesquels préfigureraientles « Einsatzgruppen » nazis. Robespierre n'estplus seulement le précurseur du stalinisme mais aussiun Hitler avant l'heure !Dès lors, dans ce contexte où les fables, les caricatures,les anachronismes et autres raccourcis aberrants sur l'actionde Robespierre peuvent s'appuyer sur d'importantsrelais médiatiques et politiques, la publication deRobespierre. Portraits croisés. est particulièrement bienvenue.En quinze articles synthétiques, clairs et doncparfaitement accessibles à un public large, dix-sept historiensspécialistes de la Révolution française et issus dedifférentes universités, dressent des portraits thématiques,nuancés et, surtout, contextualisés de l'action etdes positions de Robespierre en tant qu'avocat, militant,député ou membre du Comité de Salut Public. Plusieursarticles font un sort à l'image du Robespierre tyran sanguinaire,inspirateur et unique responsable des violencescommises sous la Terreur. Ils montrent ainsi qu'elle relèvede la caricature et absolument pas d'une vérité scientifiquementétablie, tout en soulignant que relayer cettefable peut être un moyen redoutablement efficace pourLA REVUE DU PROJET - MARS 2013


discréditer des pans entiers de l'expérience révolutionnaire,voire toute idée et tout projet de transformationprofonde de la société. Cet ouvrage nous rappelle parailleurs que Robespierre est un homme de son temps,que ses combats et son action politiques sont partagéspar d'autres que lui et ne peuvent se comprendre si onles sort de leur contexte, qu'il s'agisse de défendre l'accèsà la citoyenneté politique des libres de couleur, delutter contre la pauvreté et la misère ou de mettre en oeuvreune dictature provisoire sans dictateur au nom de ladéfense de la République.La grange-aux-BellesMaison des syndicatsÉditions Créaphis, 2012DANIELLE TARTAKOWSKY, JOËLBIARDPAR NINA LÉGERRetracer toute l'expérience de la CGTdepuis 1906 dans le but de se logeret de se financer : c'est là l'objet du livre de DanielleTartakowsky et de Joël Biard. Une des conditions de l'émancipationdes travailleurs, c'est un syndicalisme indépendant.L'expérience de la Bourse du travail, sous autoritédu préfet, a été de ce point de vue peu concluante pour laCGT, exclue en 1906. La commission désignée pour trouverune solution de relogement va louer une usine désaffectéesise au 33 de la rue de la Grange-Aux-Belles. Les travaux– considérables – à peine terminés, la propriétairemeurt : l'immeuble doit être vendu. La CGT contourne laloi de 1884 interdisant l'accès à la propriété aux syndicatsen créant une société en nom collectif, et c'est ainsi qu'ennovembre 1907, la CGT devient propriétaire. De l'expulsionde la CGT de la Bourse à la construction de la Boursedu travail de Montreuil en 1989, l'idée d'une constructionambitieuse, d'un espace où l'on est « chez soi », polyvalent,lieu de culture et de lutte, de travail et de loisir estrécurrente. Les différents achats sont toujours penséscomme provisoires dans l'attente de cette constructiondésirée mais hypothétique. La constitution en juin 1914d'une société anonyme dont les actionnaires sont des déléguésdes syndicats marque la fin de l'amateurisme qui prévalaitauparavant. La bonne gestion du patrimoine durantla guerre, associée à la forte syndicalisation des années1920 vont permettre d'acheter d'autres bâtiments dont le211, rue LaFayette, mais aussi ce qu'on appelle alors « letriangle sacré » : l'angle de l'avenue Mathurin Moreau etdu boulevard de la Villette où on trouve aujourd'hui le siègedu PCF. Les auteurs, à partir de sources très majoritairementadministratives, nous montrent comment se traduisentles ambitions, les oppositions et les luttes d'influencespolitiques dans la gestion pratique d'un patrimoine constituéde haute lutte. Si l'on devine ce que pouvait être ce«triangle sacré » où se trouvaient le PCF, des syndicats, laLigue contre l'oppression coloniale et l'impérialisme, puis,pendant les années fastes du syndicalisme que furent cellesde l'après 1936, toute la nébuleuse antifasciste ; on aspire,une fois l'ouvrage fermé, à en savoir plus sur les modesd'occupation des lieux. Les auteurs en conviennent parailleurs, et disent leur déception de ne pas avoir trouvéd'autres types de sources. Ils l'expliquent notamment parle caractère provisoire de la Maison des syndicats. Voici unouvrage qui permet de découvrir un aspect méconnu dusyndicalisme et qui, après avoir ouvert une voie, appelle às'y engouffrer pour creuser encore la recherche.47« Claude Levi-Strauss »Europe, n°1005-1006PAR VICTOR THIMONIERIl est toujours délicat d'écrire sur ClaudeLévi-Strauss, pourtant on ne s'en prive pas.La revue Europe tente dans ce numéro unemise à plat des nombreux ouvrages qui sont sortis, desnombreuses déclarations qui ont été faites depuis le décèsde l'ethnologue en 2009. Les nombreux essais que contientla revue permettent de recentrer la pensée de Levi-Straussdans le monde d'aujourd'hui qu'il considérait à la fin desa vie, avec le regard pessimiste de celui qui n'a pas réussià se faire entendre comme il l'espérait. L'article de WiktorStockzowski, est particulièrement instructif, il remet lespendules à l'heure sur l'épineuse question du socialismede l'ethnologue. C'est toutes ses déclarations d'admirationà la pensée de Marx qui sont ici démantelées. WiktorStockzowski rattache la pensée de Lévi-Strauss au « révisionnisme» marxiste d'Henri De Man, figure ambiguëdes années 1920, à la fois président du Parti ouvrier belge(POB) et collaborateur en 1940, tout en donnant à comprendrele développement de la pensée humaniste del'ethnologue à partir de cette influence originelle. C'estbien à l'exégèse d'une œuvre qu'on se livre ici. Un longentretien avec l'anthropologue Carlo Severi entre parfoisen contradiction avec l'article de Wiktor Stockzowski, enparticulier sur la question du marxisme de jeunesse, maiscet entretien permet aussi de reformuler le rôle de l'anthropologiecomme acte permettant de « subsumer l'ensembledes sciences sociales ». On remarquera dans cenuméro que le débat sur l'œuvre protéiforme de l'ethnologuen'a pas fini de s’alimenter. Enfin, il est fait une largeplace à la théorie esthétique du structuralisme, au traversnotamment d'une analyse d'un tableau de Poussinpar Lucien Scubla. Ici c'est bien l'anthropologie structuralequi se livre au jeu de l'analyse de tableau, bien qu'ony soit habitué par Jean-Louis Schefer et autres, l'exerciceest toujours étonnant. On notera aussi l'intérêt des pagescréations de la revue qui ne cessent d'étonner à chaquenuméro. La nouvelle de Marc Pondruel, Le vieux taxianglais du Boulevard Beaumarchais, est une ode à l'imagination.C'est l'esprit qui s’emballe à partir d'une chosevue, pour donner libre cours à son désir d'histoire.MARS 2013 - LA REVUE DU PROJET


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