Actes du colloque AMCP 2009 - Crid

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6. Nouvelle approche de la richesseet enjeux politiques du bien-vivrepar Patrick Viveret Philosophe, auteur du rapport Reconsidérer la richessePlutôt que se demander si les OMD sont une aide pour luttercontre la pauvreté, peut-être faudrait-il questionner laquestion elle-même. En 1998, les Nations Unies, viale PNUD, avaient mis en évidence qu’il était possibled’éradiquer la faim et la malnutrition et d’assurer lessoins de base et un accès à l’eau potable universel— ce avec un budget 10 fois inférieur aux dépensespublicitaires, 10 fois inférieur à l’économie des stupéfiantset 20 fois inférieur aux dépenses d’armement.Deux ans plus tard, les objectifs du millénaire sonttrès en deçà de ceux du PNUD, et on sait déjà quecertains ne pourront être atteints.S’il n’est pas question de cesser de lutter pour queces objectifs soient réalisés, il faut aujourd’hui analyser lescauses de ce blocage pour traiter le problème à laracine et sur des stratégies dynamiques — et non surdes rattrapages intermédiaires.Derrière les 3 budgets évoqués par le PNUD, on trouvele même ensemble fondamental, unissant démesure,malaise et maltraitance. On pourrait lui substituercelui d’équilibre, soutenabilité et frugalité, articuléà la notion du bien-vivre. Développée lors du Forumsocial mondial de Belem, cette notion résume bienune nouvelle approche possible.On qualifie de systémique la crise actuelle en ce qu’ellen’est pas seulement une crise financière, mais aussisociale, écologique, géopolitique et culturelle. Tousces domaines sont marqués du sceau de la démesure.Pour mémoire, on peut rappeler que 225 personnesdans le monde ont les revenus de 2,5 milliards d’êtreshumains ; que sur les 3 200 milliards de dollars quis’échangeaient quotidiennement sur les marchés financiers,avant la faillite de la banque Lehman Brothers,2,7 % correspondaient à des biens et services réels,tout le reste relevant de l’économie spéculative.Pour autant, traiter la question de la démesure nesuffit pas : on a affaire ici à des économies de dopage— des économies fondamentalement toxicomanes, etun système fondamentalement pathologique. Il fautdonc travailler à établir un diagnostic, et à élaborerdes propositions positives.Quant au diagnostic, cette démesure est directementliée à du mal de vivre et à de la maltraitance.L’économie des stupéfiants et celle de l’armement s’yinscrivent incontestablement. Mais on peut en direautant du 3 e budget repère du PNUD, celui des dépensesde publicité. Il est aujourd’hui proche des 800 milliardsde dollars annuels. 98 % de l’information qu’ilvéhicule ne correspondent pas à des besoins réels,mais servent à produire de la consolation. Dans unesociété de consommation dominée par le stress, lacompétition à outrance, la destruction du lien socialet celle de la nature, la publicité promet du bonheur,de la beauté, de l’amitié, ou encore de l’amour ou dela sérénité. Là où existe une aspiration dans l’ordrede l’être, la publicité délivre un message disant quecette aspiration sera satisfaite dans l’ordre de l’avoir,par de la consommation. Dans une logique là encorede type toxicomaniaque, ceux qui ont les moyens d’accéderà ces biens et services sont bientôt frustrés, et,après un bref moment de satisfaction, voudront bientôtune plus forte dose de consommation. Plus grave, cemécanisme crée artificiellement de la rareté au Sud,et les besoins primaires ne peuvent être satisfaits.La réponse à la démesure, en termes de frugalité, desimplicité et de soutenabilité, doit donc être articuléeavec l’aspiration au « bien-vivre », véritable réponse àl’aspiration au mieux-être. Les mouvements alternatifsne sont plus les seuls à prôner une telle solution.Le ralentissement face aux logiques de stress et decompétition, la mise en place d’alternatives aux formesde croissance insoutenables, ou encore la recherchede nouvelles valeurs, sont désormais des questionspartagées par le plus grand nombre.La crise actuelle est insoutenable ; son aggravation iras’accentuant, et les reprises conjoncturelles annoncéesne seront que provisoires. La présente période marqueun rendez-vous critique de l’humanité avec elle-même,et la crise est l’occasion d’un saut qualitatif. Si l’on neveut pas entrer dans une logique régressive, chaotique,voire guerrière, le changement de terrain ne doit passeulement concerner les pays en développement. Lanotion de « bien-être », au cœur de nos vies, doit maintenantêtre traitée comme une question politique, et unenjeu fondamental de société.Concrètement, tous ceux que la publicité incite àconsommer toujours plus peuvent d’ores et déjà s’appliquerà eux-mêmes le programme de « sobriété22

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