L'enfance au bord du gouffre - Plough

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L'enfance au bord du gouffre - Plough

Johann Christoph ArnoldL'enfance au borddu gouffreThe Plough Publishing House


Titre de l’édition originale :Endangered: Your Child in a Hostile worldpublié aux USA/UK parThe Plough Publishing House © 2000Traduction de l'anglais © 2002 parEditions FarelUtilisée avec permissionVeuillez partager ce livre numérique avec vos amis. N’hésitez pas àposter un lien sur votre site web ou à envoyer un lien par courriel.Vous êtes également autorisé à imprimer le livre en partie ou dans sonensemble. Toutefois, vous êtes prié de ne pas le modifiez de quelquefaçon que ce soit, ni de poster the fichier pour téléchargement d’un siteweb ou tel autre service de téléchargement numérique.Si vous désirez distribuer des copies multiples imprimés, ou si vousvoulez réimprimer des extraits dans un bulletin ou une revue, veuillezobserver les limitations suivantes :1. Vous êtes formellement interdit de le reproduire à but lucratif ; et2. Vous êtes exigé d’ajouter la mention de source suivante :Copyright © 2011 by The Plough Publishing House.Utilisation autorisée.Ce livre numérique est une publication deThe Plough Publishing HouseRifton, NY 12471 USA(www.plough.com)etRobertsbridge, E. Sussex, TN32 5DRRoyaume-Uni(www.ploughbooks.co.uk).Copyright © 2011 parThe Plough Publishing HouseRifton, NY 12471Etats-UnisTous droits réservés.


A mes grands-parents, Eberhard et EmmyArnold. L’amour qu’ils portèrent aux enfants etaux jeunes toute leur vie durant fut la sourced’inspiration de cet ouvrage.


« Chaque fois que les gens me demandent s’ilfaut avoir des enfants ou non, je ne leur dictejamais la décision à prendre, dit Morrie, en considérantla photo de son fils aîné. Je réponds simplement: ‘Avoir des enfants n’est comparable àaucune autre expérience de la vie.’ C’est tout. Rienne peut s’y substituer. Impossible de connaître lamême relation avec un ami ou un conjoint. Sivous désirez connaître l’expérience qui consisteà assumer la responsabilité pleine et entière d’unautre être humain et à apprendre comment aimeret s’engager avec une profondeur sans pareille, alorsvous devriez avoir des enfants.— Et le referiez-vous si tout était à recommencer? demandai-je.— Si je le referais ? s’exclama-t-il, visiblementsurpris. Mais, Mitch, je n’aurais voulu manquercette expérience pour rien au monde… »MITCH ALBOMLa dernière leçon


Table des matièresAvant-propos / viiLe piège de l’indifférence / 1L’enfant du matérialisme / 15Les grandes espérances / 34La puissance d’un baiser / 51Des actes et non des paroles / 69La solution de facilité / 93Vive les enfants difficiles ! / 110A la découverte du respect / 137Savoir lâcher prise / 156Conclusion / 178


Avant-proposL’espoir est tout ce qu’il nous reste dans l’épreuve.Proverbe IrlandaisLes ouvrages consacrés à l’art d’être parent sontlégion. C’était l’une de mes rares certitudes aumoment d’entreprendre la rédaction de ce livre.Père de huit enfants et grand-père de vingt-deuxpetits-enfants, j’ai eu largement l’occasion de découvrirla mission du parent au jour le jour etj’ai l’impression que ce qui fait le plus défaut auxparents modernes n’est pas affaire de connaissancesou d’idées, mais bien d’audace. Il leur manque simplementle courage d’accorder la priorité absolueà leurs enfants.A l’aube de ce nouveau millénaire, nous noustrouvons à un carrefour. D’un côté, la prospéritéet le progrès ont bénéficié à un grand nombred’entre nous. De l’autre, des millions d’individus


L'enfance au bord du gouffresont pris au piège de la pauvreté et du chômage,de la famine et de la maladie. Et le fossé n’est pasuniquement de nature économique. Des mauxtels que le racisme, la violence et la négligenceaffectent nos semblables des deux côtés du gouffre.En règle générale, les forces qui ont métamorphoséla société si rapidement, en l’espace d’uneseule génération, continuent à la modifier à unrythme tel que nul ne sait à quoi ressemblera lemonde dans une décennie ou deux. Il faudraittoutefois faire preuve d’une grande naïveté pouraffirmer que notre planète sera alors un endroitplus sûr et plus harmonieux pour les enfants.Un livre consacré à l’éducation des enfants nesaurait changer le monde, mais les parents et lesenseignants, eux, le peuvent, en sauvant chacundes enfants qui leur sont confiés. Voilà pourquoij’ai décidé de vous offrir, dans cet ouvrage,l’encouragement d’autres personnes, passées par làavant vous. Célibataires, mariés ou divorcés, richesou pauvres, ces hommes et ces femmes sont parentsou travaillent auprès d’enfants, et la sagesseémanant de leurs anecdotes plonge ses racinesdans les réalités de la vie quotidienne. Mais elleviii


L'enfance au bord du gouffrese nourrit aussi d’espoir. En effet, peu importe àquel point l’horizon paraît sombre, nous ne devonsjamais oublier que pour nous, comme pour lesenfants, un nouveau millénaire (et l’opportunitéd’un nouveau départ) voit le jour chaque matin.ix


CHAPITRE 1Le piège de l’indifférenceLe plus grand mal dans ce monde n'est pas la colère ou la haine,mais l'indifference.Elie WieselQuand Sophie et Nicolas décidèrent de fonderune famille, ils exerçaient tous deux un travail àtemps plein. Malgré tous leurs efforts, leurs revenuscombinés ne suffisaient toutefois pas à « joindreles deux bouts ». La moindre épargne était horsde question car, après avoir payé les factures, ilne restait jamais rien à mettre de côté. En plus,Nicolas et Sophie n’avaient pas de mutuelle. Ilsétaient pourtant déterminés à avoir un enfant. Ilsse lancèrent donc dans l’aventure.Comme ils s’y attendaient, la nouvelle ne fut pastrès bien accueillie par leurs collègues respectifs.Nicolas se décrit comme « un simple chef de


L'enfance au bord du gouffrefamille qui travaille dur », mais dit avoir été traitéalors comme un vulgaire « rebut du système social». Quant à Sophie, on lui reprocha de ne pasavoir attendu davantage. Nul ne se montra ouvertementcruel, mais personne ne se réjouit pour euxet, au fil du temps, cette indifférence blessa plusprofondément le couple que tout ce qui auraitpu être dit.Quand le bébé vit le jour, Sophie et Nicolas eurentà peine le temps de se réjouir de leur nouveaurôle de parents. En effet, ils furent confrontés à denombreuses dépenses liées à l’arrivée de l’enfant.D’autre part, il leur fut impossible de trouver unecrèche municipale. Après deux semaines de recherchesfrénétiques, Nicolas dénicha une placedisponible pour un nouveau-né chez une nourriceagréée, cependant les conséquences financièresétaient importantes. Abandonner bébé Julie delongues heures avec une étrangère plutôt que dela garder eux-mêmes ne leur plaisait pas, mais ilsn’avaient pas le choix. Laisser tomber l’un des deuxboulots ne leur aurait pas permis de vivre.Le dilemme de Sophie et Nicolas n’est pasrare. Il se répète en d’innombrables lieux et sous2


L'enfance au bord du gouffred’innombrables formes, mais sa fréquence ne lerend pas moins honteux et frustrant. Quand unjeune couple désireux de fonder une famille doitaffronter de tels obstacles dans l’un des pays les plusriches au monde et pendant l’une des décenniesles plus prospères de son histoire, c’est qu’il y a unsérieux problème. Et je ne pense pas à un manquede planification.Vu sous un angle plus optimiste, Julie est mieuxlotie que beaucoup d’autres enfants ; elle est néed’une mère qui l’a désirée, elle a également un pèreet un toit au-dessus de la tête. Mais quel genre demonde attend cette enfant ?En France, environ 20 000 enfants sont victimesde mauvais traitements chaque année ; 7 000 subiraientdes violences physiques, 7 000 des négligenceslourdes et des violences psychologiques,5 000 des abus de nature sexuelle. En France, lenombre de fugues se situe entre 50 000 et 300000 par an et elles résultent souvent de problèmesfamiliaux. Chaque jour, aux Etats-Unis, 22 enfantssont assassinés ou tués ; chaque nuit, environ 100000 enfants s’endorment dans des jardins publics,sous un pont ou dans un foyer pour sans-abri.3


L'enfance au bord du gouffreLes statistiques mondiales sont encore plus inimaginables: presque 40 000 enfants meurent defaim chaque jour, tandis que des millions d’autrestravaillent dans des conditions assimilées auxtravaux forcés, y compris dans les bordels asiatiquesdu marché du sexe alimenté par les touristes occidentaux.De l’Amérique Centrale à l’Afrique, onestime qu’environ un quart de million d’enfantssont actuellement utilisés comme soldats dans lesconflits armés. Certains d’entre eux n’ont pas plusde cinq ans.Pour Julie, comme pour d’innombrables enfants,le monde n’est pas un endroit très accueillant.Depuis le jardin d’enfants jusque dans leur chambre,les problèmes auxquels ils seront confrontés tôtou tard ont l’allure d’un rapport de police : abandon,abus, agression sexuelle et automutilation,drogues et accès facile aux armes. Que doiventfaire les parents ?C’est une bonne question. La plupart d’entrenous sont débordés par l’attention que réclamentleurs propres enfants, sans devoir s’inquiéter en plusdes problèmes de crèche rencontrés par d’autres,sans parler des masses anonymes du Mozambique,4


L'enfance au bord du gouffrede Sao Paulo, de Calcutta ou du Bronx. Avec lepeu d’heures que compte une journée, nous avonsnotre propre vie à mener et quand les batteries sontà plat, il est clair que nos enfants reçoivent notreattention en priorité. Et c’est précisément là l’objetde mon anecdote sur Sophie et Nicolas. Incapablesde sonder plus que nos besoins les plus immédiats,même pour les meilleures raisons, nous tentons denous en tirer en faisant obstacle à tout le reste. Nousfinissons par tomber malgré nous dans le piège del’indifférence.Les statistiques chiffrées, quant à elles, sont àce point vertigineuses qu’au lieu de nous choqueret même si nous préférons ne pas l’avouer,elles ont tendance à nous dépasser, voire à nouslasser. Prenons, par exemple, l’absence totale detollé public quand un journaliste demanda àla Secrétaire d’Etat, Madeleine Albright, si ellepensait que les sanctions imposées à l’Irak parles Nations Unies en « valaient la peine ». Aprèsavoir admis qu’environ 750 000 enfants étaientmorts des conséquences directes de ces sanctionsau cours des huit dernières années, elle répondit: « Nous trouvons que le choix est pénible,5


L'enfance au bord du gouffremais nous pensons… oui, nous pensons que leprix en vaut la chandelle. » Albright, ancienneréfugiée de guerre, est aussi maman, et j’ai du malà croire qu’elle soit réellement aussi insensibleque le laissent entendre ses propos. Quoi qu’il ensoit, si cet avis était uniquement une expressionde politique gouvernementale et non le refletde l’opinion publique, je pense que les sanctionsen question seraient levées depuis longtemps. End’autres termes, je ne crois pas que les proposd’Albright puissent être interprétés comme unemanœuvre politique.Avec beaucoup d’ironie et alors que les gouvernementsoccidentaux justifiaient l’incessantefamine irakienne, ils annonçaient aussi leur intentiond’entrer dans le nouveau millénaire enproclamant l’année 2000 « Année de l’Enfant ».Incrédule, j’ai écrit au journaliste Mumia Abu-Jamal, un ami, pour lui demander son sentiment.Je ne vois rien de mal à proclamer une Annéede l’Enfant. Une telle initiative devrait peut-êtremême susciter l’admiration. Toutefois, une telledécision, peu importe ses nobles intentions, auratrès peu d’impact réel sur la vie misérable menée6


L'enfance au bord du gouffrepar des millions de bébés qui luttent pour respirersur cette planète.Les diplomates et les hommes politiques répondentà des luttes d’influence et sont les instrumentsde ces forces en constante opposition.D’après mes dernières vérifications, les enfantsn’ont aucun parti politique et ne contrôlent aucuncapital. Ils ne sont que de tendres petits symbolesqu’il convient d’embrasser en période électorale.Mais quand la véritable activité politique démarre,ils sont littéralement ignorés.S’ils survivent, les enfants d’aujourd’hui hériterontd’un monde que leurs pères et leurs grandspèresont dévasté, dont les océans sont autant decloaques acides, désertés par les baleines, dont lesforêts tropicales ne sont plus que de lointains souvenirsindiens et où la cupidité humaine a pillé lesentrailles de notre Terre nourricière et transforméles gènes humains en usines à profit. Ils hériterontd’une planète amoindrie, où l’eau se raréfie et oùl’air devient une marchandise…Nous vivons dans un monde qui craint et détesteses jeunes. Comment expliquer autrement unlegs aussi immonde, pollué et creux ? Cette génération,qui atteignit sa majorité au beau milieu dela vague montante des mouvements de libération,est désormais l’une des plus répressives de toutel’histoire de l’humanité, puisqu’elle enferme ses7


L'enfance au bord du gouffrejeunes dans des cachots plus nombreux et pour despériodes plus longues que ne le firent ses parents.Nos enfants ont soif d’amour. Ils possèdentles derniers jeans à la mode, des jeux vidéos, desordinateurs et tous les jouets dernier cri, mais pasd’amour.Privés d’amour, comment pourraient-ils êtrecapables d’aimer à leur tour ? Sans amour, quepeuvent-ils faire d’autre que haïr…Sur les calendriers, dans les journaux et surles lèvres mensongères de politiciens proxénètes,l’Année de l’Enfant sera proclamée en grandespompes. Mais quand le calendrier sera dépassé,quand les journaux seront jetés aux ordures etquand les politiciens auront versé des larmes decrocodile « par compassion pour nos souffrances »,nos enfants seront toujours les naufragés du navirecapitaliste. Ils se noient dans un océan d’absenced’amour et ils s’y noieront encore après cette annéespéciale.Nous ne pouvons évidemment pas nous contenterde blâmer les gouvernements en place. Nousportons, nous aussi, notre part de responsabilité,nous dont le style de vie bourgeois, privilégié a,du moins en partie, créé les cités et les bidonvillesoù les enfants pauvres accumulent les mauvaises8


L'enfance au bord du gouffrecartes, nous qui gardons le silence face aux politiquesqui menacent l’avenir de nations entières,nous qui détournons le regard quand les enfantsde races et de classes différentes sont réprimés,emprisonnés, affamés ou exploités. Tant que nousresterons sciemment à l’écart, nous ne pourronsprétendre être innocents.Pour être charitable, je dirais qu’à l’égard desenfants nécessiteux du monde, beaucoup pèchentmoins par indifférence que par ignorance. C’étaittrès certainement mon cas jusqu’en mai 1998,quand mon église m’envoya à Bagdad et que j’yobservai la souffrance à un degré que je n’auraisjamais pu imaginer.Geste de bonne volonté d’un groupe d’Européenset d’Américains opposés aux sanctions des NationsUnies envers l’Irak, notre voyage prévoyait desétapes dans des abris, des hôpitaux, des crèches etdes écoles, et nous confronta à quelques-unes desvisions les plus pénibles à ma connaissance : descentaines d’enfants mourant de faim devant nosyeux, dans les bras de leur mère en larmes, noussuppliant de leur dire pourquoi « nous » leur infligionsceci ? Je fus tenté d’expliquer que nous9


L'enfance au bord du gouffreétions venus pour protester contre la politique denotre pays à leur égard, mais j’avais la gorge tropnouée. Incapable de parler, j’essayai plutôt de lesconsoler en les écoutant.Depuis lors, mon épouse et moi (et d’autresmembres de notre église) sommes retournés deuxfois à Bagdad, apportant de la nourriture, des médicamentset du matériel, et offrant nos servicesdans des hôpitaux où les salles n’avaient plus étélavées depuis des années.Même si ces visites ne représentèrent qu’unegoutte d’eau dans l’océan en termes d’impact, elless’avérèrent essentielles pour moi, en particulierparce qu’elles me dévoilèrent pleinement une véritéqui ne nous sera jamais rappelée assez souvent :ce sont toujours les enfants qui souffrent le plusdes péchés du monde. Et ceci vaut autant dansun pays dit « développé » qu’un pays pauvre oudéchiré par la guerre.De toute évidence, nous ne pouvons pas tousnous envoler pour l’Irak ou nous installer dansles quartiers les plus pauvres. Et même si nous lepouvions, la démarche aurait peu d’efficacité. Maisil n’est pas justifié pour autant de rester ignorant10


L'enfance au bord du gouffreà tout ce qui se passe au-delà de notre porte et des’installer dans une vie d’oubli égoïste.Thoreau écrivit dans son journal :« L’aube se lèveseulement sur le jour qui nous trouve éveillés. » Ilen va de même pour de nombreuses énigmes dela vie. Une fois que nous quittons notre fauteuil etouvrons les rideaux, des réponses intangibles noussaisissent. Nous discernons alors des priorités quinous poussent à sortir de notre zone de confortet à nous préoccuper de problèmes pour lesquelsnous pouvons vraiment faire une différence. Etnous comprenons qu’il existe des enfants à notreportée, qui peuvent être sauvés.Mais il faudra alors faire taire nos discours surl’Année de l’Enfant et trouver l’enfant qui a besoinde nous aujourd’hui. Il faudra renoncer à nos analysessur l’enfance en péril et nous préoccuper personnellementdes enfants eux-mêmes. Il faudracommencer à vivre comme si les enfants importaientvraiment à nos yeux.En 1991, alors que nous dépensions des milliardspour « sauver » la population du Koweït del’agression irakienne, deux millions de nos propresenfants négligés (trois fois la population totale du11


L'enfance au bord du gouffreKoweït) tentaient de se suicider. Huit ans plus tard,en 1999, nous avons tenté de « sauver » les populationsdu Kosovo de la Serbie, en réduisant les deuxrégions en miettes à coup de bombes. Entre-temps,en Europe de l’Ouest et en Amérique, des milliersd’enfants succombaient à la maltraitance de leurspropres parents ou tuteurs.Si les enfants comptaient vraiment à nos yeux,nous reconnaîtrions qu’ils sont les véritables victimespour lesquelles il convient de nous mobiliseret de nous battre. Nous remanierions entièrementnos budgets nationaux, en dépensant avant toutpour les enfants et en dernier lieu pour les armeset les bombes, pour peu que nous ne les supprimionspas. Ce serait de nouvelles écoles, et nonde nouvelles prisons, qui pousseraient comme deschampignons à travers tout le pays, tandis que leshommes politiques remporteraient les électionsen fonction du programme le plus innovant enmatière d’éducation, et non pour l’approche la plusradicale dans la lutte contre la criminalité.Si les enfants importaient vraiment à nos yeux,nos villes subventionneraient des crèches et desprogrammes intéressants après les cours, au lieu12


L'enfance au bord du gouffred’instituer des couvre-feux et de recruter des policiers.Et elles n’engageraient certainement pas despoliciers comme celui dont j’ai récemment entenduparler. Il venait de prendre en flagrant délitle principal dealer d’une bande de toxicomanesadolescents et on lui demanda si une arrestationréussie ferait vraiment une différence. Il répondit :« Non. » Qu’est-ce qui le pourrait ? Il leva la mainen mimant la forme d’un revolver et dit :« Pouvoirles abattre quand je les attrape. »Blague de mauvais goût ou non, cette attitudene fait pas exception. Dans une culture où la violence(y compris la violence à l’encontre des enfants)s’inscrit à part entière dans la vie quotidienne,la compassion est épuisée et il ne reste plusque pareille insensibilité.Est-ce bien là notre réalité ? Indépendammentdes employeurs peu scrupuleux et des policiersarmés jusqu’aux dents, de nouveaux enfants naissentchaque jour dans notre monde tordu et déchiré,et chacun apporte avec lui (d’après l’expressiondu poète indien Tagore) le « message renouveléque Dieu n’a pas perdu foi dans l’humanité. » Cettepensée est mystique, mais elle est également13


L'enfance au bord du gouffreporteuse d’un défi. Si le Créateur n’a pas perdufoi dans notre humanité, qui sommes-nous pourle faire ? Le monde est peut-être dans un étatdésolant, mais cela ne devrait pas nous empêcherd’accueillir les enfants, messagers de son salut.Après tout, si la cause de tant de nos maux résidedans notre propre indifférence, le chemin vers lasolution ne saurait demeurer caché très longtemps.C’est du moins ce que pense Mumia Abu-Jamal :Si le plus grand mal dans ce monde n’est ni lacolère, ni la haine, mais bien l’indifférence, alors lecontraire vaut également : la plus grande marqued’amour est l’attention que nous portons aux autreset en particulier à nos enfants. Nous servons aumieux nos enfants simplement en les remarquant,en leur accordant de l’attention…14


CHAPITRE 2L’enfant du matérialismeLà où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.Jésus de NazarethEntrez, dit le professeur.Jean poussa la porte. Monsieur Chevrier lisait lejournal. Il indiqua la chaise en bois devant son bureau.Jean s’assit silencieusement et jeta un œil surla pièce en attendant que son mentor termine…Jean inspira profondément et douloureusement.— Vous savez Martha, mon épouse,… eh bien,elle est à nouveau enceinte.Chevrier pencha légèrement la tête.— Et j’imagine, dit le professeur, que vous allezrégler la situation sans tarder ?— Martha désire avoir cet enfant, acheva Jeand’une voix faiblarde…


L'enfance au bord du gouffre— Oui, mais…Chevrier marqua un temps d’arrêt pour se reprendre.— Ecoutez, dit-il. Vous devez la convaincre.Si ce n’est dans l’intérêt de sa propre carrière,faites-le pour la vôtre… Vous devez comprendre…Il s’agit de votre carrière, Jean. Vous devez définirvos priorités… Voilà le genre de choses qui distingueles hommes des petits garçons…Dans un monde où l’argent a jeté son dévolu surle moindre centimètre de vie privée et publique,le danger le plus insidieux pour les enfants pourraitbien être les lunettes économiques à traverslesquelles nous les regardons. Considérer un enfantcomme un bien ou un investissement est déjàune attitude suffisamment calculatrice, mais étantdonné le nombre de conversations comme celle-ci(tirée des mémoires récentes de l’auteur MarthaBeck sur le fait d’avoir un enfant à Harvard), il estclair que de nombreux futurs parents les envisagenten des termes moins favorables : fardeaux,risques et endettement. Nous vivons manifestementdans une culture qui non seulement trahit lesenfants à maintes reprises dans leur parcours, mais16


L'enfance au bord du gouffrequi se montre en plus ouvertement méprisante àleur égard.Ironiquement, le matérialisme à l’origine decette hostilité envers les enfants les accueille aussià bras ouverts lorsqu’ils ont de l’argent à dépenser.En Occident, les lois ont peut-être libéré lesenfants de l’obligation de travailler, mais notregénération possède sa propre forme d’esclavage,tout aussi efficace : la découverte de l’enfant en saqualité de consommateur. Tout en exploitant lespoches sans fond des adultes, dont l’argent alimentel’économie la plus prospère de toute l’histoire dumonde, les publicistes ont découvert le marché leplus lucratif de tous : leurs petites (et pas si petites)têtes blondes. Les enfants et les adolescentsmodernes sont à la fois les cibles les plus facileset les cajoleurs les plus persuasifs. Ils sont doncutilisés avec succès pour ramener leurs parents aucentre commercial semaine après semaine, moisaprès mois et année après année.Des millions d’individus à travers le mondegrandissent dans une immense pauvreté, mais laplupart des enfants des régions développées commel’Europe occidentale et les Etats-Unis, reçoivent17


L'enfance au bord du gouffrebien au-delà de leurs besoins ; nous élevons doncune génération d’enfants pourris gâtés. Beaucoupde parents s’empressent d’accuser le matérialismeambiant (par exemple, le flot incessant de publicitésauquel les enfants se trouvent exposés chaquejour) mais, d’après moi, le problème a aussi d’autressources.Les enfants gâtés sont le produit de parents gâtés,des parents qui insistent pour agir à leur guiseet dont la vie s’organise autour de l’illusion quel’assouvissement immédiat apporte le bonheur. Lesenfants sont gâtés par une surabondance de nourriture,de jouets, de vêtements et d’autres objetsmatériels, mais beaucoup de parents les gâtent aussisimplement en cédant à leurs caprices. Le réflexeest déjà très grave quand les petits sont encoreau berceau, mais en grandissant, le problème empire.Combien de mères harcelées consacrent-ellestoute leur énergie à simplement tenter de répondreaux exigences de leur enfant ? Et combiend’autres encore cèdent-elles à leur enfant justepour le faire taire ?Enfant d’immigrés européens réfugiés enAmérique du Sud pendant la Seconde Guerre18


L'enfance au bord du gouffremondiale, j’ai grandi dans ce que je discerne àprésent comme un état de pauvreté. Pendant lespremières années de ma vie, nous mangions souventuniquement le strict minimum : de la farinede maïs avec de la mélasse ou du pain et du lardsaupoudré de sel, un repas que nous considérionscomme un privilège. J’imagine pourtant difficilementune enfance plus heureuse. Pourquoi ? Parceque mes parents nous accordaient du temps et del’attention chaque jour. Ainsi, peu importe à quelpoint leurs horaires étaient serrés, ils prenaient lepetit déjeuner en notre compagnie chaque matin,avant notre départ pour l’école. Ils ont respectécette règle pendant plus de dix ans, jusqu’à ce quema plus jeune sœur (nous étions sept enfants) soitdiplômée du collège.Aujourd’hui, l’idée même d’un repas pris enfamille au début (ou même à la fin) de la journéeest considérée comme un luxe par la plupart desgens. Même s’ils le désirent, les horaires conflictuelset les longs trajets rendent ce rendez-vousimpossible. Toutefois, peu importe la raison, lesperdants sont les enfants et je ne suis pas convaincuqu’il s’agisse toujours d’une question de19


L'enfance au bord du gouffrenécessité économique. L’ensemble confus et chaotiquedes allées et venues quotidiennes, appelé« vie de famille » dans de nombreux foyers, résultesouvent de l’obstination à vouloir maintenir uncertain niveau de vie matérielle.Il est manifestement impossible de vivre sansargent et sans certains biens matériels, et chaquefoyer doit veiller à financer ses propres besoinset ses projets d’avenir. Mais, au bout du compte,c’est l’amour que nous portons à nos enfants quiles suivra pour la vie, et non les biens matériels.Nous l’oublions trop facilement quand l’attraitd’un salaire plus gratifiant, d’une meilleure fonctionou l’opportunité de faire plus d’argent seprésente. L’une de nos amies, Patricia, a passé lamajeure partie de son enfance dans le sillage deson père, qui changeait régulièrement d’affectation.A ce sujet, elle écrivait récemment :Comme la plupart des hommes de sa génération,mon père avait choisi de s’immerger danssa carrière. Il était officier dans la force aérienne.Je me rappelle très clairement les occasions où ilnous consacrait vraiment du temps. Elles étaient sirares que chacune d’elles était très spéciale. Nous20


L'enfance au bord du gouffreaimions notre père très sincèrement ; il était trèsattentif et très tendre quand il était à la maison. Al’époque, nous ne nous sentions pas négligés ; ilnous semblait relativement normal qu’il travaillechaque week-end ou s’absente pendant un mois,voire un an. Aujourd’hui cependant, je suis adulteet je me demande pourquoi il a sacrifié toutce temps. Sa carrière ? Son pays ? Certainementpas l’argent. Son attitude m’apparaît aujourd’huicomme l’expression de son égoïsme, sous le couvertdu devoir. Je suis certaine pourtant que si monmariage avait résisté et si mon mari et moi avionseu des enfants, nous aurions fait précisément lamême chose. Il est jugé « normal » dans les famillesdes classes moyenne et supérieure d’accorder lapriorité à sa carrière…Je vois tant de parents s’immerger ainsi dans leurtravail. Travailler jusqu’à quarante ou soixante heurespar semaine représente un moyen bien plus faciled’obtenir une satisfaction immédiate que passer dutemps avec ses enfants. Il est tellement plus facile des’intégrer dans un système avec des règles et des objectifsdéfinis et de réussir dans un environnementcorporatif que de s’organiser à la maison.21


L'enfance au bord du gouffreL’une des excuses les plus répandues est : « Jetravaille pour pouvoir inscrire mes enfants dans lesmeilleures écoles privées » ou « Je veux achever leremboursement de mon prêt hypothécaire pourpouvoir léguer quelque chose à mes enfants. »Cela ne fait aucun doute : il est bien plus difficilede se donner et de donner de son temps à sesenfants que de travailler « pour eux », d’amasserde l’argent « pour l’avenir », en réalité, d’acheterl’amour de ses enfants. Mais ils ne veulent pasd’héritage. Ils veulent leurs parents et ils les veulentmaintenant.Patricia souligne avec justesse que nos enfantsne considèrent pas les avantages matériels de lamême manière que les adultes. Pour revenir à monenfance en Amérique du Sud, je me rappelle trèsclairement la visite d’un Monsieur nord-américainqui se montra aux petits soins pour mes sœurs etmoi, et nous demanda s’il était difficile de vivreavec si peu. Surpris, j’ai levé les yeux vers l’étrangeret je me suis demandé s’il était fou. Difficile ? Quediable voulait-il dire ? Je trouvais que nous vivionsau paradis. Aujourd’hui adulte, je comprends aisémentson point de vue, surtout après avoir élevé22


L'enfance au bord du gouffremes propres enfants dans un pays riche. Je ne peuxtoutefois pas oublier que, cinquante ans auparavant,avec mon regard d’enfant, j’avais jugé sa remarquedébile.A propos de perspectives différentes, j’ai étéétonné de constater au cours de mes voyages autourdu monde qu’en certaines des régions lesplus pauvres de la terre, les enfants sont l’objetde la plus grande des dévotions. L’Irak, Chiapas,Cuba et la Cisjordanie ne possèdent aucun desavantages matériels jugés ordinaires dans les régionsoccidentales développées. Le taux de mortalitéinfantile y est élevé, la nourriture est rareet la pénurie ou l’absence totale de médicamentsest pratiquement permanente. Les jouets sont depetits bouts de bois ou des boîtes de conserve ;les vêtements sont faits de guenilles ou de vieuxt-shirts ; les bébés manquent de biberons, de berceauxet de poussettes. Pourtant, nulle part ailleursje n’ai vu de sourires plus radieux ou d’accueilplus chaleureux. Nulle part ailleurs, je n’ai vu plusgrande affection entre parents et adolescents, entrepersonnes âgées et petits enfants. A la Havane, quej’ai visitée en 1997 avec un groupe de lycéens,23


L'enfance au bord du gouffrej’ai fait le même constat. Les conditions de vie àCuba ne sont pas sordides, mais l’île souffre encoredu chaos économique consécutif au retrait de laRussie à la fin de la guerre froide et des sanctionséconomiques sévères imposées par les Etats-Unis.Les bâtiments s’effritent, les étagères des épicerieset des pharmacies sont vides, les écoles manquentdes fournitures de base et les transports publics nesont pas fiables. Pourtant, notre groupe a pu y lirede très nombreux panneaux et posters rappelantaux passants : « Les enfants de Cuba sont notrepremière responsabilité ».Les cyniques interpréteront ces slogans commeautant de propagande habilement menée, maisnotre expérience nous a permis de constater lecontraire. Les sentiments évoqués sur ces affichesétaient à l’œuvre dans chacune des classes que nousavons visitées. Les étudiants affichaient une véritablepassion pour l’apprentissage et se témoignaientune estime personnelle équilibrée. Les enseignants,quant à eux, se montraient convaincusque aussi mauvaise que puisse être la situation, lesenfants doivent être traités avec amour, fierté etrespect. Nous l’avons particulièrement vérifié dans24


L'enfance au bord du gouffrele service pédiatrique d’un hôpital, qui accueillaitdes petits patients cancéreux de la région de Tchernobyl.L’impatience et la joie des enfants (et laqualité de leurs soins) est inoubliable.Quelle est donc la particularité de nos foyersluxueux et de nos écoles somptueuses où chaquebesoin matériel est plus qu’adéquatement satisfait,qui plonge nos enfants dans un état d’esprit aussidifférent ? Selon le pédopsychiatre Robert Coles,peut-être qu’au-delà d’une meilleure voiture etd’une maison plus vaste, il s’agit de l’absence d’uneraison de vivre et de travailler :Je pense que les enfants ont avant tout désespérémentbesoin d’un but moral. Or, beaucoup n’enreçoivent pas chez nous. Ils ont au contraire desparents très soucieux de les faire entrer dans lesbonnes universités, de leur acheter les meilleursvêtements, de leur donner la possibilité de vivredans un quartier où ils mèneront une existenceagréable et confortable et où ils pourront profiterdes meilleures opportunités, partir en vacances etaccéder à toutes sortes d’autres privilèges…Je ne recommande pas la pauvreté. Je n’ignore pasdavantage qu’il existe de très nombreux enfants25


L'enfance au bord du gouffrepauvres dans le monde dit « développé », notammentdans les cités qui entourent les grandes villes. En cesendroits, et d’autres trop nombreux pour être mentionnés,les enfants sont privés du strict nécessaire,sans parler des autres gâteries que nous considéronstous comme un dû. Je crois toutefois qu’au boutdu compte, le bien-être d’un enfant ne dépend pasde son accès à la richesse matérielle. Quiconqueentretient une vision aussi myope succombe à unmythe insensé, voire dangereux.Après une visite en Amérique du Nord, MèreTeresa remarqua qu’elle n’avait jamais vu pareilleabondance. Mais, poursuivit-elle, elle n’avait égalementjamais vu « pareille pauvreté d’esprit, pareillesolitude et pareille douleur de se savoir indésirable…La pire maladie du monde moderne n’estpas la tuberculose ou la lèpre... C’est la pauvretéengendrée par le manque d’amour. »Que signifie donner de l’amour à un enfant ?Beaucoup de parents, en particulier ceux dontle travail les éloigne de leur famille pendant desjours ou des semaines consécutivement, tententde surmonter leurs sentiments de culpabilité enrapportant des cadeaux à la maison. Malgré leurs26


L'enfance au bord du gouffrepropos comme : « Je déteste mon papa » ou « Jene veux pas retourner avec maman aujourd’hui. »Les parents d’Amandine ne vivent pas ensemble.En réalité, ils n’ont jamais été mariés. Ils partagentla garde de l’enfant, ce qui signifie dans son casqu’elle passe plusieurs jours par semaine avec l’unde ses parents, puis le même nombre de jours avecl’autre, et ainsi de suite. Les jours où elle passe deson père à sa mère et vice versa sont toujours catastrophiques.Elle mouille ses draps pendant la sieste,mord, frappe et griffe les autres enfants et perturbegénéralement la classe à la moindre occasion.La mère d’Amandine fréquente un autre hommedepuis peu et exige que sa fille l’appelle « Papa »,de sorte qu’elle possède désormais deux papas. Lapauvre petite est complètement perdue ! La mèreattend aussi d’Amandine qu’elle soit une « gentillepetite fille » et se montre en permanence sous sonmeilleur jour. J’ai appris à m’assurer que ses cheveuxsoient correctement coiffés quand sa mèrevient la chercher à la fin de la journée.Je m’occupe également de Jonathan, un enfanttrès craintif, en particulier au moment de la sieste.Chaque jour, je dois m’asseoir près de lui et luicaresser doucement le dos ou les cheveux, en chantantune berceuse, non pas pour l’aider à trouver lesommeil, mais bien pour l’apaiser et le convaincrede rester allongé.28


L'enfance au bord du gouffreJ’ai gardé quelque fois Jonathan chez lui et jesais désormais pourquoi il est si malheureux. Jel’ai compris dès ma première soirée à son domicile.Alors que son père et sa mère parcouraientl’appartement en tous sens et se préparaient àsortir, Delphine, le bébé de dix mois, était assisetoute seule dans sa chaise haute dans la cuisine,un biberon vide à la main et le visage inondé delarmes. A peine âgé de trois ans, Jonathan était seuldans le salon, blotti dans le sofa. Il regardait un filminterdit aux moins de 16 ans à la télévision. J’étaisà peine arrivée dans le vestibule que la mère deJonathan passa devant moi en trombe. Elle lançades instructions sur l’heure du coucher avant defiler à une soirée quelconque avec son mari, quiattendait déjà impatiemment dans la voiture…C’est une chose d’avoir des enfants. C’en estmanifestement une autre de créer un foyer (unlieu d’amour et de sécurité). Malheureusement,beaucoup d’adultes ignorent ce que cela signifie.Ils sont toujours « trop occupés » pour passer dutemps avec leurs enfants. Certains parents sont à cepoint soucieux de leur travail ou (comme dans lecas du couple ci-dessus) préoccupés de leurs loisirs,que même lorsqu’ils voient effectivement leursenfants à l’issue d’une longue journée, ils n’ont29


L'enfance au bord du gouffreplus l’énergie d’être vraiment présents pour eux. Ilss’assoient peut-être dans la même pièce, voire dansle même sofa, mais leur esprit est resté au bureauet leurs yeux sont rivés sur les nouvelles du soir.Au plus profond de lui, chaque parent saitqu’élever un enfant recouvre davantage que pourvoirà ses besoins matériels. Rares sont les pèreset les mères qui ne reconnaissent pas volontiersqu’ils « devraient vraiment passer plus de temps »avec leurs enfants. Il est toutefois tout aussi rare detrouver des parents prêts, non seulement à faire ceconstat, mais aussi à mettre leurs bonnes intentionsen pratique.David, lui, a franchi le pas. Il est l’un de nosproches amis et travaillait pour l’un des plus prestigieuxbureaux d’avocats au monde. David gagnaitalors plus d’argent par an que beaucoup enempocheront au cours de toute leur vie. Maisson salaire et son prestige signifiaient peu poursa famille, peut-être parce qu’il n’était jamais àla maison pour en profiter avec eux. Ses excusesn’étaient pas très efficaces, ni avec son épouse, niavec ses enfants, alors plutôt que de s’obstiner, Daviddécida d’écouter. Il en eut bientôt entendu30


L'enfance au bord du gouffreassez et décida que la seule alternative était dequitter son poste.Il y a une dizaine d’années, un collègue et moiramenions des scouts chez eux après un camp…Alors que les garçons jouaient et riaient bruyammentà l’arrière de la camionnette, il s’éclaircit lavoix et aborda un sujet délicat. « David, tu commetsune grave erreur en quittant le bureau. En as-tuconscience ? » Il faisait référence à ma décision deprésenter ma démission, avec préavis de six mois.« Tu n’es pas en mesure de faire tout ce qui te passepar la tête, poursuivit-il. Tu as cinq enfants. Tu asle devoir de leur assurer la meilleure vie possibleet de les envoyer dans les meilleures universités. Tumanques à ton devoir. »Je restai silencieux quelques instants. Puis je répondis.« Ce n’était pas mon idée. Je n’ai jamaiseu l’intention de réduire mon horaire à moins devingt heures par semaine. Ce sont mes filles quim’ont supplié de démissionner. »Et c’était la vérité. Au cours des deux annéesprécédentes, j’avais travaillé vingt heures par semainecomme avocat et une vingtaine d’heureségalement au service d’hommes se mourant duSIDA et du cancer. Le changement avait été radicalpar rapport à ma fonction précédente, qui exigeaitque je passe tout mon temps dans les avions, que31


L'enfance au bord du gouffreje m’occupe de clients partout dans le pays et queje travaille quatre-vingts à quatre-vingt-dix heurespar semaine. Puis la guerre du Golfe a éclaté. Monemploi d’avocat à temps partiel a soudain décupléet j’ai rapidement retrouvé mon ancien horaire.Six semaines environ après ce revirement, mafille qui est en classe de 6ème a disparu de l’école :elle n’était tout simplement pas à la sortie des coursquand nous sommes venus la rechercher. Nousl’avons cherchée pendant plus de deux heures,avant de contacter la police. C’est un ami qui l’aretrouvée plus tard, seule sur le bord de la routeet en pleurs. Son explication fut limpide : « Papa,quand tu étais parti tout le temps, cela m’était égal.Mais maintenant, je me suis habituée à ta présenceet je ne peux plus le supporter. Je veux que tucesses d’être avocat. »J’ai d’abord tenté de convaincre ma fille aînéede raisonner sa jeune sœur, mais rien n’y fit. Ellese rangea au contraire à l’avis de sa cadette. Alorsj’ai tout mis sur papier pour leur démontrer à quelpoint les conséquences économiques de ma démissionseraient drastiques : les vêtements, la voiture,l’essence, les assurances, les fournitures scolaires,les sorties, l’université, les voyages, etc. Aucune importance.Mes filles me voulaient auprès d’elles…Mon collègue arrêta le véhicule devant un feurouge. « Ecoute, dit-il impatiemment. Tu négliges32


L'enfance au bord du gouffretes responsabilités ! » Quelques instants s’écoulèrentencore avant que je ne mette un terme à la discussion.La question était trop importante pourclore le sujet précipitamment. Je me concentraissur un massif d’arbres qui refusaient de s’alignersur les autres, d’être maîtrisés, coupés et débités àla scierie locale.« Je ne suis pas d’accord, dis-je doucement. Jene suis pas d’accord. Et je parie qu’au plus profondde ton cœur, tu n’es pas d’accord, toi non plus. »33


CHAPITRE 3Les grandes espérancesJ'ai toujours regretté de n'être pas aussi sage que le jour de manaissance.henry David ThoreauDernièrement, j’ai lu un article consacré à uneécole kenyane où les cours se donnent à l’extérieur.Son directeur (qui avait participé à la plantationd’arbres dans son enfance) se remémorait un dictonafricain : « Quand tu plantes un arbre, n’en plantejamais un seul. Plantes-en trois : un pour l’ombre,un pour le fruit et un pour la beauté. » Sur un continentoù la chaleur et la sécheresse rendent chaquearbre très précieux, le conseil est plutôt avisé. Or,d’un point de vue éducatif, l’image est égalementtrès édifiante, en particulier à une époque commela nôtre, où d’innombrables enfants sont menacés


L'enfance au bord du gouffrepar l’approche obtuse consistant à les envisageruniquement en termes de capacité et en fonctionde leur potentiel de « réussite ».L’obligation d’exceller transforme l’enfancecomme jamais encore auparavant. Les parents ontévidemment toujours désiré que leurs enfants excellent,à la fois dans leurs études et dans leursrelations. Personne ne souhaite voir son enfantoccuper la dernière place en classe ou être sélectionnéle dernier dans un jeu d’équipe. Mais pourquelle raison notre culture a-t-elle transformé unsouci aussi naturel en crainte aussi obsessionnelle etquelle en est la conséquence pour nos enfants ? Etpuis, qu’est-ce que la réussite après tout ? Qu’estceque le succès, si ce n’est un idéal confus etprétentieux ?Ma mère avait coutume de dire que l’éducationcommence dès le berceau et aucun des gourousmodernes ne la contredirait. Pourtant, les divergencesde leurs approches respectives sont révélatrices.Alors que les femmes de sa générationchantaient des berceuses à leur petit pour qu’ils’endorme, à l’instar de leur propre mère (et parcequ’un bébé aime entendre la voix de sa mère), les35


L'enfance au bord du gouffrefemmes modernes préfèrent disserter sur l’effetpositif de Mozart sur le développement des jeunescerveaux. Il y a cinquante ans, les femmes soignaientleurs bébés et enseignaient des comptinesà leurs bambins de façon tout à fait naturelle ;aujourd’hui, la plupart n’en font rien, malgré leursdiscours incessants sur l’importance du lien affectifet de l’éducation.Après l’achèvement de mon premier livre, j’aicompris pour la première fois l’intérêt du blanc.Le blanc est cet espace qui sépare les lignes, quiremplit les marges, qui distingue les chapitres oucomble une page au début du livre. Il permet autexte de « respirer » et donne à l’œil un endroitoù se reposer, même si le lecteur n’en a pas consciencependant la lecture. Le blanc remplit toutce qui n’est pas là, mais s’il disparaissait, le lecteurle remarquerait immédiatement. Il est la clé d’unepage bien présentée.Comme les livres, les enfants ont besoin de blanc,c’est-à-dire d’espace pour grandir. Trop d’enfantsn’en disposent malheureusement pas. De la mêmemanière que nous les submergeons de biens matériels,nous avons tendance à les sur-stimuler et36


L'enfance au bord du gouffreles sur-orienter. Nous les privons du temps, del’espace et de la souplesse dont ils ont besoin pourse développer à leur propre rythme.Le philosophe antique chinois Lao-tseu nousrappelle que « ce n’est pas l’argile modelée par lepotier qui donne à la jarre toute son utilité, maisbien le vide qu’elle renferme. » Les enfants ontbesoin de stimulation et d’orientation, mais ils ontaussi besoin de temps à part pour eux seuls. Les heurespassées à rêvasser dans la solitude ou le silence,ainsi que les activités non structurées, leur donnentun sentiment de sécurité et d’indépendance et apportentun répit nécessaire dans le rythme effrénéde la journée. Les enfants bénéficient aussi du silence.En l’absence de toute distraction extérieure,ils se concentrent généralement sur l’activité dumoment et oublient complètement tout ce quiles entoure. Malheureusement, le silence est devenuun tel luxe qu’ils sont rarement autorisés àse concentrer sans être dérangés. Peu importe lecontexte (centre commercial, ascenseur, restaurantou voiture), le faible murmure (ou le vacarme) dela musique d’ambiance ou du fond sonore résonneen permanence.37


L'enfance au bord du gouffreQuant à la nécessité de laisser les enfants jouirde temps non structuré, l’auteur du dix-neuvièmesiècle Johann Christoph Blumhardt nous meten garde contre la tentation de nous interposeret souligne l’importance de l’activité spontanée: « Il s’agit de leur toute première école ;ils s’enseignent eux-mêmes en quelque sorte. J’aisouvent l’impression que des anges se tiennentautour d’eux… et que quiconque se montre assezmaladroit pour déranger un enfant agace sonange. » Il n’y a certainement rien de mal à imposerdes corvées à un enfant et à exiger qu’il les accomplissechaque jour. Mais la façon dont beaucoup deparents surchargent leurs enfants, sur le plan émotionnelet temporel, les prive de l’espace nécessairepour se développer de manière autonome.Comme il est merveilleux d’observer un enfantprofondément absorbé par son jeu. Il est mêmedifficile de songer à une activité plus pure et plusspirituelle, car le jeu apporte la joie, la satisfactionet l’oubli des problèmes quotidiens. Nous vivonsà une époque et dans une culture effrénées, dominéespar le temps et l’argent, où l’on ne sauraittrop souligner l’importance de ces principes pour38


L'enfance au bord du gouffrechaque enfant. Le pédagogue allemand FriedrichFröbel, le père des jardins d’enfants modernes, vamême jusqu’à dire : « Un enfant qui joue avecconcentration et persévérance, jusqu’à ce que lafatigue l’en empêche, sera un adulte résolu, capablede sacrifice personnel à la fois pour son proprebien-être et pour celui des autres. » Alors que lacrainte des blessures provoquées sur les terrainsde jeux et l’idée malheureuse selon laquelle lejeu entraverait le « véritable » apprentissage ontfinalement provoqué l’arrêt total des sorties scolairesdans certaines communes, on peut seulementespérer que la sagesse de ces paroles ne sera pascomplètement ignorée.Laisser aux enfants de l’espace pour grandir àleur propre rythme ne signifie pas pour autant lesabandonner. Il est évident que le fondement mêmede leur sécurité jour après jour est la certitude quenous, qui les aimons, sommes toujours à proximité,prêts à les aider, à leur parler, à leur donner ce dontils ont besoin et simplement à « être là » pour eux.Mais combien de fois ne nous laissons-nous pasemporter au contraire par nos propres conceptionsde leurs désirs et de leurs besoins ?39


L'enfance au bord du gouffreLorsque des accidents graves surviennent dansles écoles, les directeurs s’empressent d’appeler despsychologues et des conseillers divers pour aider lesenfants traumatisés à digérer leur douleur. Mais lesjeunes cherchent avant tout une oreille attentive,un lieu où se retrouver pour partager leur douleur,quitte à chercher plus tard l’aide d’un professionnel.La propension à intervenir, en particulier quandun enfant a des problèmes, est naturelle, mais mêmedans ce cas (et peut-être surtout dans ce cas) il estessentiel d’être sensible aux besoins de l’enfant.C’est ce que Nicole, mère de quatre enfants, aappris quand leur paisible petit village fut ébranlépar un meurtre odieux :En juin 1996, une voisine et sa fille furent battues àmort non loin de notre maison, alors qu’elles rentraientchez elles après la fin des cours. Une autre deses filles fut également agressée, mais elle survécut àses blessures. Mes filles, alors âgées de six et huit ans,jouaient souvent avec les petites victimes, qui avaientle même âge. Des jours et des nuits se sont succédédans les larmes. Mes filles pleuraient encore par intervallesplusieurs mois même après l’événement.En tant que mère, j’étais naturellement inquiètedu traumatisme infligé par ce crime et des allées40


L'enfance au bord du gouffreet venues du meurtrier (qui court toujours). J’étaistentée de demander à mes enfants comment ellesallaient et ce qu’elles pensaient de toute cette affaire.Mais je m’efforçais de me contenir. Je savaisque pour les aider, je devais écouter ce qu’ellesavaient à dire, observer leurs réactions spontanéeset non imposer ou projeter sur elles mes propresidées de maman…Contre toute attente, elles n’évoquèrent jamaisun sentiment de crainte à l’égard du meurtrier denos voisines, contrairement à tous les adultes duquartier. Elles demandèrent par contre : « Pourquoicet homme les détestait-il à ce point ? Elles ne luiavaient rien fait… »Dans les semaines qui suivirent le meurtre, desamis bien intentionnés nous pressèrent à plusieursreprises de « tourner la page ». « Ne laissez pasvos enfants s’accrocher à cet événement macabre,nous prévenaient-ils. Aidez-les à l’oublier le plusrapidement possible. » Mais j’en étais incapable. Ace stade, mes enfants avaient besoin de pleurer etje ne pouvais me résoudre à leur imposer des idéesd’adultes en matière de guérison.Dans l’un de ses ouvrages consacré aux enfants duBronx, Jonathan Kozol s’attarde sur un autre angledu même problème : la façon dont les adultes ont41


L'enfance au bord du gouffretendance à orienter les enfants, même dans les conversationsles plus banales. Il y voit également uneconséquence de notre propension à nous dépêcheret de notre répugnance à les laisser organiser leurvie à leur manière, à leur propre rythme.Les enfants marquent de nombreuses pauseslorsqu’ils cherchent leurs mots pour exprimer leursidées. Ils sont distraits. Ils s’égarent (avec bonheurapparemment) dans des digressions infinies etmagnifiques. Nous pensons savoir comment ilss’orientent dans la conversation et nous perdonspatience, semblables au voyageur soucieux de réduirela durée de son trajet. Nous voulons aboutirplus rapidement. Nous accélérons alors le rythmedes choses, tout en risquant de modifier égalementla destination originale.De toutes les façons dont nous poussons les enfantsà satisfaire nos attentes d’adulte, la propensionà mettre la pression sur les résultats scolairesest peut-être la plus répandue et la plus néfaste. Jedis « néfaste » à cause de l’âge auquel les enfantscommencent à y être soumis et le fait que pourcertains, l’école devient rapidement un lieu redoutéet une source de détresse morale à laquelleils ne peuvent échapper des mois durant.42


L'enfance au bord du gouffreMa carrière scolaire ayant été parsemée de nombreusesnotes médiocres, je connais bien la peurqui prend au ventre au moment de rapporter sonbulletin à la maison. Heureusement, mes parents sesouciaient davantage que j’entretienne de bonnesrelations avec mes copains, plutôt que j’obtiennedes « bien » ou des « très bien ». Même quandj’échouais au cours, ils ne me grondaient pas etapaisaient au contraire mes angoisses en m’assurantque ma tête renfermait bien plus que ce que moiou mes professeurs ne le pensaient. Mon potentieln’avait pas encore été complètement révélé.D’après Mélanie, enseignante maternelle, de telsencouragements appartiennent au domaine durêve pour beaucoup d’enfants, surtout dans lesfoyers où l’échec scolaire est inacceptable.Certains parents nous demandent si leur enfantde deux ans et demi apprend déjà à lire, et grommellentsi ce n’est pas le cas. La pression exercéepar certains parents sur les enfants est tout bonnementincroyable. Je vois des enfants littéralementtrembler et pleurer parce qu’ils ne veulent pas êtresoumis à une évaluation. J’ai même vu des parentstraîner leur enfant dans la pièce…43


L'enfance au bord du gouffreUne année, j’ai eu un petit garçon, Michaël,poussé par ses parents à se préparer pour une écoleprivée très onéreuse. J’ai rencontré son père parhasard au début de l’année scolaire suivante et ilm’a dit : « Vous savez, Michaël a été soumis à untel stress l’année dernière que nous allons l’amenerchez un psychologue. » Il est vrai que Michaëlétait épuisé par le stress, mais j’étais certaine qu’ilétait provoqué par les évaluations sévères infligéespar ses parents pendant l’été… Il avait commencéà pleurer dès le premier jour de l’évaluation etn’avait plus cessé depuis lors.Il est vrai que cet exemple illustre le côté extrêmede la situation. Il ne peut pas pour autantêtre écarté parce qu’il met en lumière une tendancedérangeante, qui affecte l’éducation à tous lesniveaux. De plus en plus, il semble que nous ayonsperdu de vue l’enfant et transformé l’enfance enjoyeux camp de formation pour le monde adulte.Jonathan Kozol écrit :Vers l’âge de six ou sept ans et jusqu’à onze oudouze ans, la douceur et la franchise (la candeur)des enfants est si manifeste. Notre société a manquél’opportunité de saisir cette période. C’est presquecomme si nous considérions ces qualités comme44


L'enfance au bord du gouffreinutiles, comme si nous n’appréciions pas les enfantspour leur candeur, mais seulement en tantque futures unités économiques, futurs ouvriers,futurs actifs ou futurs déficits.A la lecture des débats politiques sur les dépensesdevant être allouées aux enfants, on remarque que ladiscussion ne porte généralement en rien sur le faitque les petits méritent ou non une enfance douceet heureuse, mais bien sur la rentabilité future del’investissement présent, consenti pour leur éducation.Et je me demande toujours pourquoi ne pasinvestir en eux simplement parce qu’ils sont des enfantset méritent de s’amuser avant de mourir. Pourquoine pas miser sur leur cœur empli de gentillessetout autant que sur leurs aptitudes concurrentielles ?La réponse est évidemment que nous avons renoncéà l’éducation en tant que période de croissanceet décidé d’y voir uniquement un ticket pour lemarché de l’emploi. Guidés par les graphiques etles statistiques et applaudis par les spécialistes, nousavons tourné le dos aux valeurs de l’unicité et dela créativité, préférant nous leurrer et croire que laseule façon de mesurer le progrès d’un enfant estle test standardisé. Non seulement nous négligeonsde planter des arbres pour l’ombre et la beauté, mais45


L'enfance au bord du gouffrenous ne plantons plus qu’une seule variété de fruitiers.Il est vrai que les enfants doivent être sollicités etstimulés intellectuellement. Ils doivent apprendre àarticuler leurs sentiments, à écrire, à lire, à développeret défendre une idée, à réfléchir de façoncritique. Mais quel est le but de la meilleure desformations académiques si elle s’avère incapablede préparer les enfants au monde « réel » qui lesattend au-delà des murs de la classe ? Que dire decet apprentissage de la vie qui ne peut être inculquésimplement en mettant un enfant dans le busscolaire ? Quant aux connaissances que les écolessont supposées enseigner, elles ne sont pas forcémenttransmises. Ainsi, en France, une proportionimportante de jeunes restent illettrés à la sortie del’école : 8% ne peuvent lire davantage qu’une phraseélémentaire et 12% ne comprennent pas totalementun texte de 70 mots de français courant.Les écoles ne sont pas les seules à presser les enfantsde grandir si vite. L’habitude de précipiter lespetits vers l’âge adulte est si largement acceptée etsi profondément enracinée que les gens prennentgénéralement un air ahuri quand on exprime son46


L'enfance au bord du gouffreinquiétude à ce propos. Songeons par exemple aunombre de parents qui inscrivent leurs enfants àdes activités extrascolaires après les heures de cours.L’explosion d’opportunités de « développement »dans des domaines comme la musique et les sportspeut sembler la réponse idéale à l’ennui auquelsont confrontés des millions d’enfants qui rentrentde l’école avant le retour de leurs parents. Mais laréalité est loin d’être aussi rose. Thomas, un amide l’une de nos connaissances, explique :C’est une chose qu’un enfant choisisse un loisir, unsport ou un instrument de sa propre initiative, maisc’en est une autre quand la motivation provient duparent, avec un note de compétitivité exagérémentdéveloppée. Dans une famille de ma connaissance,que nous appellerons les Martin, Sarah manifestaitun talent véritable pour le piano en CE1, mais àson entrée en 6e, elle refusait à tout prix de toucherun clavier. Elle était fatiguée de l’attention dontelle faisait l’objet, écœurée par les leçons (son pèrelui rappelait toujours quel privilège elles représentaient)et traumatisée par la contrainte d’avoir étépoussée d’un concours à l’autre. Oui, Sarah interprétaitBach à merveille à l’âge de sept ans, mais àdix ans, elle s’intéressait à d’autres choses.47


L'enfance au bord du gouffreDans ce cas précis comme dans beaucoup d’autres,le schéma n’est que trop familier : des attentes ambitieusess’accompagnent de pression et ce qui futjadis une facette parfaitement heureuse de la vied’un enfant devient un fardeau impossible à porter.Einstein écrivit que pour avoir des enfants brillants,il fallait leur lire des contes de fées. « Et sivous voulez qu’ils deviennent encore plus brillants,lisez-leur encore plus de contes de fées. »Pareil sarcasme n’est manifestement pas le genrede réponse qu’un spécialiste pourrait donner auxtendances décourageantes décrites ci-dessus. Jecrois pourtant que cette pensée mérite réflexion.C’est le genre de sagesse inventive sans laquellenous ne parviendrons jamais à nous extraire desornières dans lesquelles nous sommes embourbésactuellement.Quant au désir des parents d’avoir des enfantsbrillants, il s’agit certainement d’une facette supplémentairede notre vision déformée, le reflet denotre propension à considérer les enfants commedes adultes en miniature, peu importe avec quellevigueur nous protestons contre une idée aussiringarde. Et le meilleur antidote à cette situation48


L'enfance au bord du gouffreconsiste à renoncer complètement à toutes nos attentesd’adultes, pour redescendre au même niveauque nos enfants et les regarder droit dans les yeux.Alors seulement nous commencerons à entendreleurs mots, à comprendre leurs pensées et à voir lesobjectifs que nous avons fixés pour eux avec leurspropres yeux. Alors seulement nous pourrons mettrede côté nos propres ambitions et reconnaître,comme l’exprime la poétesse Jane Tyson Clement :Enfant, bien qu’il me revienne de t’enseignerbeaucoup,Qu’est-ce, en fin de compte,Si ce n’est qu’ensemble nous sommesDestinés à être les enfantsDu même Père,Et que je doive désapprendreToutes les structures des grandsEt les années encombrantes,Et que tu doives m’apprendreA regarder la terre et les cieuxAvec ton émerveillement candide.« Désapprendre » nos réflexes inconscients d’adultesn’est jamais chose aisée, en particulier à la fin d’unelongue journée, quand les enfants ressemblentparfois davantage à une plaie qu’à un cadeau du49


L'enfance au bord du gouffreciel. Quand des petits se trouvent à proximité, leschoses ne tournent pas toujours comme on l’avaitprévu. Les meubles sont égratignés, les parterresde fleurs piétinés, les vêtements neufs déchirés ousouillés et les jouets perdus ou brisés. Les enfantsveulent manipuler les objets et jouer avec eux. Ilsveulent s’amuser, courir dans les couloirs ; ils ontbesoin d’espace pour chahuter, faire l’idiot et crier.Après tout, ce ne sont pas de petites poupées enporcelaine ni des adultes en miniature, mais biendes coquins imprévisibles, avec les doigts qui collentet le nez qui coule, et qui pleurent parfois lanuit. Mais si nous les aimons vraiment, nous lesaccueillerons tels qu’ils sont.50


CHAPITRE 4La puissance d’un baiserAvant d'avoir des enfants, j'avais six théories sur leur éducation.Aujourd'hui, j'ai six enfants et plus aucune théorie.Lord RochesterAbordez le sujet de l’éducation avec Eric et ilévoquera très certainement son enfance. Troisièmed’une famille de huit enfants, il a grandi dans unquartier résidentiel agréable et tout le voisinageconsidérait sa famille comme un foyer modèle.Médecin et père de famille dévoué, le père d’Ericrentrait de son cabinet à l’heure chaque soir ets’absentait rarement le week-end. Sa mère, femmeau foyer, se consacrait aussi à ses enfants. Pourtantni Eric ni aucun de ses frères et sœurs n’aimaitêtre à la maison, en particulier quand leur pèreétait présent.


L'enfance au bord du gouffreNotre foyer fonctionnait à merveille, mais seulementen apparence. En réalité, il était dirigé par lapeur. Non pas que mon père nous ait jamais battus,bien qu’il nous ait fessés ou giflés à de très raresoccasions. Mais malheur à nous si nous le mettionsen colère. Nous ne savions jamais quel genre depunition nous recevrions…Papa était passé maître dans l’art de la disciplineet maintenait l’ordre en nous paralysant par unecrainte permanente. Un soir d’été, il attrapa monfrère aîné Jérémie en train de se glisser hors de sachambre par la fenêtre pour sortir avec ses amis.Papa courut à l’extérieur et attendit qu’il fut ensécurité sur le sol. Puis il décréta : « Eh bien, fils, ilest clair que tu préfères traîner à l’extérieur. Peutêtrealors que tu devrais y rester. »Pendant le reste de l’été, Jérémie a dû prendreses repas à l’extérieur, avec les chiens. « Peut-êtrequ’ainsi il apprendra à se comporter en être civilisé», expliqua papa aux plus jeunes d’entre nous.Jérémie quitta la maison à l’âge de seize ans et n’yremit jamais les pieds.Une autre fois, papa interdit toute sortie à masœur aînée Marie, la sainte nitouche de la famille,pendant un été entier. Marie se montrait généralementtrès responsable, mais à la fin de sa seconde,elle avait manqué un cours et papa l’avait appris.Je la revois encore, parlant à ses amies à travers la52


L'enfance au bord du gouffreclôture de notre jardin, jour après jour, semaineaprès semaine. Cette punition fut sans doute parmiles plus humiliantes.Quant à moi, j’avais de nombreuses raisons decraindre par-dessus tout de croiser le chemin demon père. Mais un exemple suffira. Je devais avoironze ou douze ans quand j’essayai de fumer pourla première fois. Mon père me prit sur le fait. Ilm’envoya d’abord dans ma chambre où j’attendis savenue pendant ce qui ressembla à une éternité. Puisil entra et m’expliqua que deux options s’offraientà moi. Je pouvais soit fumer entièrement tout lepaquet que je venais d’entamer, soit l’exposer sur lerebord de ma fenêtre pendant un mois et expliquerà tous ceux qui entreraient (y compris mes frères,mes sœurs et mes amis) pourquoi il se trouvait à cetendroit et à quel point mon père jugeait le tabacrépugnant. Je savais où me conduirait la premièreoption (j’aurais sans nul doute été très malade),alors je choisis la seconde.Pendant le mois qui suivit, je n’eus qu’une seuleobsession : empêcher les gens d’entrer dans machambre. Je conservais même une crainte des cigarettesdes années encore après l’incident. Je redoutaistant le tabac que chaque fois que je marchaisdans la rue, je veillais à rester à l’écart du moindremégot traînant sur le trottoir. Je craignais que papapasse par hasard et s’imagine que j’avais fumé.53


L'enfance au bord du gouffreUn jour, je reçus un devoir d’anglais pour lequelje savais qu’il me faudrait écrire le mot « cigarette ».J’étais si effrayé à la pensée de la conclusion qu’entirerait mon père que je détruisis le devoir et prétextain’importe quoi pour ne pas le présenter.Essayer de fumer une cigarette peut semblerinsignifiant, mais pas pour mon père… Au lycée,j’étais devenu assez rancunier à son égard et jefaisais tout ce que je pouvais pour le contrarier.Il avait peut-être le dernier mot à la maison, medisais-je, mais nulle part ailleurs. Je pense qu’il estinutile de préciser que nous n’avons jamais eu (etn’avons toujours pas) la moindre relation digned’être mentionnée.Le récit d’Eric est malheureux, mais il éveillera certainementdes souvenirs familiers pour de nombreuxadultes : le souvenir d’un incident similairequi gâcha ce qui aurait pu être une enfance heureuse.Malheureusement, les parents sont parfois à cepoint aveuglés par leurs principes qu’ils sont incapablesde suivre leur cœur. Prêts à « faire ce qui estjuste » à tout prix, ils règnent sur leur territoire, maistrop souvent, ils perdent leurs enfants en chemin.La discipline est probablement le mot le plusgalvaudu vocabulaire de l’éducation et aussi le54


L'enfance au bord du gouffremoins compris. La discipline ne consiste pas seulementà punir. Qu’est-ce alors ? Il s’agit de direction,mais pas de contrôle ; de persuasion, mais pasde privation ou de coercition. Elle peut inclure lapunition ou la menace de punition, mais jamais lacruauté ni la force. Elle ne devrait jamais impliquerl’usage d’un châtiment corporel, une attitude qui,selon moi, révèle une certaine banqueroute morale.Elle impliquera toujours une prise en compteaffectueuse de la disposition intérieure de l’enfant.Comme mon grand-père, l’auteur Eberhard Arnold,l’exprimait :« C’est l’élément crucial. Eleverun enfant devrait signifier l’aider à devenir ce qu’ilest déjà dans l’esprit de Dieu. »Heureusement, à travers notre éducation, mesfrères, mes sœurs et moi avons reçu une telle considérationde la part de nos parents et il en résultaune relation d’amour et de confiance réciproquesqui perdura, sans discontinuer, jusqu’à la fin deleur vie. Bien entendu, cette relation était fondéesur une bonne part de discipline à l’ancienne, ycompris des réprimandes tellement bruyantes etdramatiques (en particulier si nous répondions ànotre mère) que nous restions honteux pendant55


L'enfance au bord du gouffredes heures, certains que les voisins avaient toutentendu.Les insultes et les moqueries étaient considéréescomme des péchés capitaux dans notre maison.Comme tous les garçons et les filles, nous nousmoquions parfois des adultes qui sortaient du lotà cause de l’une ou l’autre particularité, commeNicolas, un voisin têtu qui bégayait et Guillaume,le bibliothécaire de l’école, pédant et extrêmementgrand. Cependant, même si nos cibles ignoraienttout des jeux de mots qu’elles nous inspiraient, nosparents n’y décelaient aucune trace d’humour. Ilsavaient du flair pour la cruauté, peu importe oùelle se cachait, et ne la toléraient pas un seul instant.Leurs colères ne duraient toutefois jamaislongtemps et même si une punition était méritée,elle était parfois annulée à la faveur d’un baiser. Unjour, à l’âge de huit ou neuf ans, je mis mon pèredans une telle colère qu’il menaça de me fesser. Alorsque j’attendais le premier coup, je levai les yeuxvers lui et, avant que je comprenne ce qui m’arrivait,je m’écriai :« Papa, je suis désolé. Fais ce que tu as àfaire. Je sais que tu m’aimes encore. » A mon grandétonnement, il se pencha, mit ses bras autour de moi56


L'enfance au bord du gouffreet dit avec une tendresse qui venait du plus profondde son cœur : « Christoph, je te pardonne. » Mesexcuses l’avaient complètement désarmé. Cet incidentm’ayant permis de comprendre à quel pointmon père m’aimait, il est toujours resté très vivacedans ma mémoire. L’anecdote m’enseigna aussi uneleçon que je n’ai jamais oubliée et dont je m’inspiraides années plus tard avec mes propres enfants : necraignez pas de discipliner un enfant, mais dès quevous voyez ses regrets, veillez à lui pardonner immédiatementet complètement.Comme la situation serait différente si chacund’entre nous était prêt à appliquer une telle compassion,non pas en nous contentant d’embrassernos propres enfants, mais en défendant la causede tous les enfants, partout ! En l’état actuel deschoses, nous élevons une génération d’enfants nonseulement que nous n’aimons pas, mais que nouscraignons. Les signes en sont nombreux : depuisles couvre-feux nocturnes dans certaines villesjusqu’à la répression d’actes insignifiants commeles graffitis. Mais le plus alarmant de tous ces signesest sans doute la progression fulgurante du tauxd’incarcération juvénile.57


L'enfance au bord du gouffreMalgré l’échec manifeste de « solutions » aussisinistres, l’attitude adoptée envers les jeunes et lesenfants à risque et les lois votées pour régler leursort deviennent de plus en plus répressives chaqueannée. Au Texas, des tests de lecture normalisésen primaire servent à estimer le nombre de nouvellescellules de prison qui seront nécessaires aumoment où ces enfants seront adultes (de faiblesrésultats étant supposés indiquer une plus grandepropension au crime).Il y a belle lurette que les traits de caractèredes enfants sont utilisés pour prédire leur comportementd’adulte ; les psychologues et les psychiatress’y emploient depuis des décennies. Maisqu’apprend-on d’une société dont les responsablesmisent sur l’échec de la génération suivante, sansqu’aucune protestation ne s’élève ? Qu’apprendonsur la façon dont nous considérons les enfants,si nous laissons les gardiens-mêmes de leur avenirnourrir des rêves aussi fatalistes ?De toute évidence, l’exploration satisfaisantede questions aussi cruciales sort du champ de celivre. Ainsi que l’examen des nombreux autresproblèmes qui devraient être abordés au préalable,58


L'enfance au bord du gouffrecomme la raison pour laquelle tant de jeunes condamnésrencontraient déjà des problèmes en classeet quels obstacles ont entravé leurs progrès à cemoment-là.J’hésite aussi, en l’espace de ces quelques pages,à conseiller le lecteur sur la façon d’orienter et dediscipliner l’enfant à la maison ; après tout, chaquepetit présente un ensemble unique de points fortset de points faibles, de promesses et de défis àrelever, comme chaque parent. Il vaut peut-êtremieux suivre la sagesse de Janusz Korczak (1878-1942), remarquable pédiatre juif, dont je raconterail’histoire plus tard. Il écrit :Vous êtes vous-même l’enfant que vous devez apprendreà connaître, à éduquer et, par-dessus tout,à éclairer. Exiger que d’autres vous donnent lesréponses revient à confier la naissance de votreenfant à une étrangère. Certains constats serontuniquement engendrés par votre propre douleuret il s’agira des plus précieux. Recherchez en votreenfant cette partie inconnue de vous-même.Pour ce qui est des constats nés dans la douleur,mon épouse Verena et moi en avons récolté à profusionen élevant huit enfants. Comme la plupart59


L'enfance au bord du gouffredes parents, nous modifierions probablementbeaucoup de choses si nous avions l’opportunitéde tout recommencer. Un jour trop indulgents,le lendemain trop stricts, il nous est égalementsouvent arrivé de soupçonner à tort ou d’avalern’importe quoi. Evidemment, nous avons aussiappris plusieurs leçons fondamentales.Quand un enfant est conscient d’avoir mal agiet que sa bêtise n’entraîne pas la moindre conséquence,il apprend qu’il peut très bien s’en tireren toute impunité. Il est terrible pour l’enfant derecevoir ce message. Si le problème et la bêtisepeuvent paraître insignifiants avec un tout petit,il n’en demeure pas moins que l’absence de réactionpeut avoir des répercussions bien plus tard. Levieux dicton « Petits enfants, petits soucis ; grandsenfants, grands soucis » est facile à écarter. Commela plupart des clichés, il contient pourtant unevérité significative. Un enfant de six ans chapardepeut-être des bonbons, mais à seize ans, il pourraitvoler à l’étalage. Or, si la volonté d’un petitenfant peut être orientée avec une facilité relative,un adolescent rebelle ne peut être discipliné qu’auprix des efforts les plus épuisants.60


L'enfance au bord du gouffreLes conséquences sont donc nécessaires, mais ellesne suffisent pas. La discipline implique davantageque le flagrant délit et la punition. Il est bien plusimportant d’incliner la volonté de l’enfant versle bien, ce qui nécessite de l’encourager chaquefois qu’il opte pour le bien au lieu du mal ou,comme ma mère avait coutume de l’expliquer, dele « rallier au bien ». Bien sûr, il ne s’agit en riende manipulation, mais les élever ne consiste jamaisuniquement à les faire obéir. Notre objectif seraplutôt toujours de les aider à gagner la confiancequi leur permettra d’explorer la vie tout en connaissantleurs limites. C’est en effet la meilleurepréparation à la vie d’adulte.Un journaliste demanda à l’auteur AnthonyBloom ce qui ressortait le plus clairement de sonéducation maintenant qu’il était adulte. Bloom, filsd’un célèbre diplomate dont les voyages avaiententraîné la famille dans des aventures pittoresquespartout dans le monde, répondit simplement :Deux choses que mon père disait et qui m’ontimpressionné et suivi tout au long de ma vie. L’uneétait celle-ci : Je me souviens qu’après les vacances,mon père me dit : « Je m’inquiétais pour toi. ». Je61


L'enfance au bord du gouffrem’étonnai : « Pensais-tu que j’avais eu un accident? » Il répondit : « Cela n’aurait pas eu grandeimportance… Je pensais que tu avais perdu tonintégrité. » Une autre fois, il me dit : « N’oubliejamais ceci : peu importe que tu sois vivant oumort, ce qui importe est ce pour quoi tu vis et cepour quoi tu es prêt à mourir. » Ces deux principesfurent le fondement de mon éducation…Contrairement aux pères comme celui de Bloom,qui inspirent l’intégrité au lieu de l’enseigner, certainsparents succombent à l’habitude mesquinede vouloir prendre leur enfant la main dans le sacet d’utiliser cette preuve pour démontrer sa culpabilité.C’est un acte de violence morale. De mêmeque se défier d’un enfant, l’espionner ou lui attribuerde mauvaises intentions, autant d’attitudesqui l’affaibliront en le portant à douter de lui-même.Critiquer et reprendre constamment un enfant finiraégalement par le décourager. Pire, il se verra ainsiôter la meilleure raison de vous faire confiance : lacertitude que vous le comprenez. Fröbel écrivit :Trop d’adultes blâment des enfants qui (mêmes’ils ne sont pas complètement innocents) nedissimulent toutefois aucune culpabilité. Autrementdit, les enfants n’ont pas conscience des62


L'enfance au bord du gouffremotivations et des incitations dont les adultes lesaccusent et qui rendent leurs actes « mauvais ».Les enfants sont souvent punis pour des chosesqu’ils tiennent de ces mêmes adultes… Les parentsleur inculquent alors de nouvelles fautes ouéveillent tout du moins leur attention à des idéesqui n’auraient sans doute jamais germé spontanémentdans leur esprit.Naturellement, chaque enfant a besoin d’être corrigérégulièrement. La plupart en ont besoin plusieursfois par jour. Mais quand les enfants sontpunis trop sévèrement, le but ultime de la correction(les aider à prendre un nouveau départ) estassombri par la discipline elle-même. C’est pourquoiil vaut toujours mieux croire en la puissancedu bien et laisser à l’enfant le bénéfice du doute.Ainsi, une faute comme l’égoïsme est rarementidentique chez les enfants et chez les adultes. Incapablesde voir le monde autour d’eux autrementqu’à travers leur propre perspective limitée, lesenfants y règnent en seigneurs absolus. En particulierlorsque, très jeunes, ils sont simplement(innocemment et avec raison) le centre de leurpropre petit univers.63


L'enfance au bord du gouffreLa malhonnêteté est un autre problème queles parents ont tendance à vouloir régler sansconsidération pour le point de vue de l’enfant. Ilest très certainement important, lorsqu’un enfants’est montré malhonnête, d’examiner les faits etde l’encourager à les affronter, mais il est rarementbénéfique d’approfondir les motivations del’enfant et toujours néfaste de le contraindre àune confession. Après tout, c’est peut-être seulementl’embarras ou la honte qui a poussé l’enfantà vouloir se sortir d’une position difficile au moyend’une fausse vérité ou même d’un mensongeéhonté, pour peu qu’il ait été mis sous pression oueffrayé. Les adultes ne réagissent-ils pas de la mêmemanière pour des raisons identiques ?Il est nécessaire de pardonner des dizaines de foispar jour, mais peu importe avec quelle fréquenceun enfant s’attire des ennuis, ne perdez jamais foien lui. A l’instar du mensonge, qui peut dire si ledéfaut dont un enfant cherche à se défaire n’est pasle reflet de la même erreur ou de la même propensionchez ses parents ? Décréter qu’un enfant estsans espoir, c’est se laisser tenter par le désespoiret, dans la mesure où le désespoir est un manque64


L'enfance au bord du gouffred’espoir, il est aussi un manque d’amour. Si nousaimons réellement nos enfants, il peut nous arriverde lever les bras au ciel en signe de découragement,mais jamais nous ne renoncerons à leur sujet.Dieu a envoyé aux Hébreux non seulement la loimosaïque mais aussi la manne, le pain du ciel. Sansun tel pain, à savoir sans chaleur, sans humour, sanstendresse et sans compassion, la discipline la plussoigneusement envisagée finit toujours par allumerun contre-feu.Se montrer un ami et un compagnon, ainsiqu’un parent, exige incontestablement une doubledose de patience et d’énergie, mais comme lesouligne David, l’avocat qui renonça à son emploipour assumer son rôle de père, peu de choses sontaussi gratifiantes :Quand j’y songe, il est bien plus facile de vivre avecdes enfants qui vous craignent qu’avec des enfantsqui vous aiment, parce que si vos enfants vouscraignent, quand vous rentrez chez vous, ils disparaissent.Ils se cachent. Ils vont dans leur chambreet ferment la porte, et vous leur facilitez la tâcheen bourrant leurs chambres d’ordinateurs, de télévisions,de chaînes stéréo et plein d’autres choses.Mais si vous avez des enfants qui vous aiment, vous65


L'enfance au bord du gouffrene pouvez plus vous en défaire ! Ils s’accrochentà vos jambes, ils tirent sur votre pantalon, vousrentrez et ils réclament votre attention. Vous vousasseyez et ils vous grimpent dessus. Vous avez lasensation d’être un toboggan ambulant, mais vousvous sentez aussi aimé.Le désir d’être vulnérable est également un aspectimportant de l’éducation. Peu d’expériences nousont autant rapprochés de nos enfants, ma femme etmoi, que les cas où nous avons réagi excessivement,avant d’en prendre conscience et de leur demanderpardon. Plus que toute autre chose, nos excusesnous rappelaient que les enfants dépendent euxaussi de la promesse de pouvoir tout recommencerchaque matin. Ils devraient toujours jouir dela même opportunité, peu importe à quel pointils ont été désobéissants la veille. Et peu importece qu’ils traversent, ils devraient toujours avoirl’assurance que nous sommes prêts à les soutenir,à nous tenir, non pas au-dessus d’eux, mais bienà leurs côtés.De toute évidence, chaque famille connaît seshauts et ses bas, ses périodes d’épreuve et ses dramesembarrassants. Il n’existe rien de plus complexe66


L'enfance au bord du gouffresur le plan émotionnel que la relation qui unit unparent à son enfant, mais il n’existe non plus riend’aussi merveilleux. C’est à cela qu’il faut nousaccrocher chaque fois que nous atteignons le boutde nos ressources.Plus tôt dans ce même chapitre, j’ai fait référenceà Janusz Korczak, dont les écrits sur les enfants sontrespectés à travers toute l’Europe. Enseignant dontle dévouement désintéressé envers les orphelins dughetto de Varsovie lui avait valu le titre de « Roides enfants », Korczak ne se lassa jamais de rappelerquelle impression cela faisait d’être un enfant dansun monde adulte et souligna l’importance de leséduquer non pas « avec sa tête », mais bien « avecson cœur ».L’insistance de Korczak sur ce qu’il appelait« se tenir du côté des enfants » ne resta pas purethéorie. Le 6 août 1942, alors que les deux centsorphelins confiés à ses soins étaient rassemblés etchargés dans des trains pour les chambres à gaz deTreblinka, Korczak refusa que des amis non-juifsorganisent sa fuite en dernière minute et choisitplutôt d’accompagner ses protégés dans ce voyagehorrible qui les amenait vers la mort.67


L'enfance au bord du gouffrePeu de cas de dévouement sont aussi émouvantsque celui de Korczak et aussi surréalistes, peutêtreà cause du gouffre qui sépare nos conditionsde vie de celles, innommables qui exigèrent sonsacrifice. Pourtant, malgré la distance entre sonépoque et la nôtre, bien trop d’enfants dans lemonde moderne souffrent faute d’un tel gardien :un seul adulte qui les prendrait par la main et lesaccompagnerait quoi qu’il arrive. Même à nous,qui vivons à une époque de paix et de prospéritérelatives, les dernières paroles de Korczak nous rappellentnon seulement son héroïsme, mais encorelancent un défi à tous ceux d’entre nous qui ontjamais élevé (ou espèrent élever) un enfant : « Onne laisse pas des enfants malades la nuit, dit-il. Eton n’abandonne pas des enfants dans un momentcomme celui-ci. »68


CHAPITRE 5Des actes et non desparolesNe vous inquiétez pas que vos enfants ne vous écoutent jamais.Inquiétez-vous qu'ils vous regardent toujours.Robert FulghumDans un récent article de presse consacré auxlycéens de Tokyo, l’auteur remarquait que, sil’adolescent japonais stéréotypé est obsédé par saréussite scolaire, la réalité est souvent différente. « …Au cours des cinq dernières années, la sexualitédébridée, l’alcoolisme et la délinquance ont explosédans les lycées. Plutôt que la discipline implacabledes longues heures d’étude et de la concentrationexclusive sur les examens et la carrière… le butactuel des filles et des garçons de 15 à 18 ans sembleêtre tout simplement de vouloir s’amuser. »


L'enfance au bord du gouffreTout en reconnaissant que certains des proposrecueillis sont sans doute exagérés (« Nousn’avons aucun petit ami sérieux, mais seulementdes partenaires sexuels », prétendit un groupe defilles), l’auteur explique que la vie quotidienneest vraiment un cycle ininterrompu de shopping,de relations sexuelles, de drogues et de séancesde solarium pour de nombreux étudiants aveclesquels il s’est entretenu. Fatigués des incessantesleçons de morale sur les vertus de l’assiduité, unnombre alarmant de jeunes désertent carrémentles collèges, préférant opter pour « l’excitation »de la vie urbaine nocturne.« Une génération plus tôt, ces enfants… auraientsans doute choisi de s’enfuir, confia un éducateur aujournaliste. Mais aujourd’hui, beaucoup de parentsévitent de s’impliquer dans les conflits émotionnelsde leurs adolescents et les fugues sont moins nombreusesparce que le toit familial est de toute façonun lieu de liberté... De plus en plus, les gens tententde profiter de leur propre existence et deviennentindifférents à leurs enfants. » (Il est intéressant denoter qu’aucun parent n’est cité dans l’article. Peutêtren’étaient-ils pas disponibles pour une interview70


L'enfance au bord du gouffreou refusèrent-ils de s’exprimer. Quoi qu’il en soit,leurs enfants n’ont pas caché qu’ils n’étaient pasvraiment impliqués dans leur vie.)Si vous avez perdu le contact avec les adolescentsmodernes (pas seulement à Tokyo, mais dans toutegrande ville « occidentalisée »), une telle attitudevous semblera choquante. Elle ne devrait pourtantpas l’être, car elle résulte en quelque sorte logiquementd’une culture basée sur l’idée que l’uniquebut valable dans la vie consiste à réussir pour fairede l’argent et « s’amuser ». Pourquoi se soucier detravailler s’il est possible de faire la bringue dès àprésent, aux frais de ses parents ?Demandez à n’importe quel parent ce qu’il pensede ce qui vient d’être décrit et vous obtiendrez enretour des regards ébahis ou des réponses provocantes.« Ce que j’en pense ? Mais c’est scandaleux.Jamais je ne laisserais ma fille… » Même le parent leplus médiocre sait, au plus profond de lui, ce qui estbon ou mauvais pour son enfant. Malheureusement,il y a un énorme fossé entre savoir ce que l’on veutpour son enfant et s’assurer d’agir en conséquence.Dans de nombreux foyers, le gouffre n’est manifestementpas près d’être comblé. Tous les débats sur71


L'enfance au bord du gouffrele sujet et toutes les valeurs joliment formulées nesuffisent pas à faire passer ce message fondamental.Ainsi, dans le cas des adolescents de Tokyo quilancent une nouvelle mode, je suis certain queleurs parents et leurs professeurs ont plaidé àmaintes reprises pour leur avenir, leur santé, leurcapacité de contribuer à la société de manièrepositive, mais je suis certain aussi que ces enfantsne sont pas stupides. Pour autant qu’ils puissent enjuger, leurs parents se soucient avant tout de leursrésultats scolaires et pas d’eux. Alors ils se rebellent.Comme le veut la sagesse d’usage, la colère del’adolescent est « juste une phase ». Les adolescentsse sont toujours irrités contre l’autorité parentaleet ils le feront toujours, mais quand la rébelliondevient une façon de vivre, nous ne pouvonsl’écarter d’un revers de la main. Il faut étudier lasituation de plus près. Pourquoi les enfants modernesse rebellent-ils avec tant de vigueur ?A mes yeux, la réponse est simple : l’hypocrisie.Il faut reconnaître que le terme est fort ; il pourraitmême sembler cruel de suggérer que certainsparents inculquent consciemment un certaincomportement à leurs enfants, tout en adoptant72


L'enfance au bord du gouffrel’attitude contraire. Or, cela arrive souvent et àde trop nombreux égards. Voyez cet épanchementdouloureux d’une étudiante qui, après un massacrede jeunes dans un lycée, se sentit pousséeà expliquer pourquoi, selon elle, la situation estdevenue si grave :… Laissez-moi vous dire que ces questions nesont pas uniquement les miennes, mais bien cellesd’une génération entière, qui lutte pour grandiret trouver un sens à ce monde. Les gens nous étiquettentpeut-être « Génération ensuite », maisnous sommes plutôt la « Génération pourquoi ? ».Pourquoi la plupart d’entre vous ont-ils menti enpromettant « jusqu’à ce que la mort nous sépare » ?Pourquoi vous leurrez-vous en croyant que ledivorce vaut vraiment mieux à long terme pourles enfants ?Pourquoi tant d’entre vous, parents divorcés,passez plus de temps avec votre nouveau flirtqu’avec vos propres enfants ?Pourquoi vous laissez-vous piéger par la notionque les enfants sont tout aussi bien élevés par unparfait étranger à la crèche que par leur propremère ou leur propre père ?Pourquoi dénigrez-vous les parents qui décidentde quitter leur emploi pour rester à la maison etélever leurs enfants ?73


L'enfance au bord du gouffrePourquoi nous autorisez-vous à regarder desfilms violents, tout en attendant de nous que nousconservions un semblant d’innocence enfantine ?Pourquoi nous permettez-vous de passer untemps illimité sur Internet, tout en étant choquésque nous sachions comment construire unebombe ?Pourquoi craignez-vous tant de nous dire« non » parfois ?Collez-nous l’étiquette qu’il vous plaira, maisvous serez surpris de constater à quel point nouscorrespondons peu à votre catégorie aux contourssi nets… Le temps est venu désormais de récolterce que vous avez semé. Vous n’êtes peut-être pasdu même avis, mais je peux vous garantir que cesmeurtres ressembleront à une goutte d’eau dansl’océan en comparaison de ce qui pourrait se produirequand cette « Génération pourquoi ? » négligéeprendra le pouvoir.Aussi vindicatives que peuvent paraître certainesde ces questions, je crois qu’absolument chacuned’entre elle est justifiée et essentielle pour chaqueparent. Bon nombre des problèmes soulevéspar cette jeune fille sont trop complexes poury répondre par de beaux discours. Elles abordenttoutes un problème essentiel : la perception74


L'enfance au bord du gouffrelargement répandue parmi les jeunes que leursaînés sont des imposteurs.L’hypocrisie fait son apparition très tôt dansl’éducation, mais elle se manifeste généralement defaçons très subtiles. Elle se dissimule parfois dans laconfusion qui surgit quand un enfant entend unechose à l’école et une autre à la maison ; une directived’un parent, une seconde de l’autre ; une sériede règles dans une classe et une toute autre dansla suivante. Dans d’autres cas, elle découle de lasimple incohérence : un enfant vient d’apprendreune leçon ou une règle, pour voir ensuite son pèreou sa mère la briser, faire une exception ou trouvern’importe quelle justification. Toutes ces réactionssont généralement suffisamment dommageables,même si elles font partie de la vie.Le vrai problème survient (et c’est plus répanduqu’on ne pourrait le penser) quand les enfantsapprennent « fais ce que je dis, mais ne fais pasce que je fais ». Répétez ce principe sur le tonde la blague dans une situation puis une autre,et les gamins apprennent progressivement qu’iln’existe rien de systématiquement bon ou mauvais,du moins pas tant qu’ils ne font pas le mauvais75


L'enfance au bord du gouffrechoix au mauvais moment. Dans ce cas, ils sontpunis pour leur manque de jugement et trouventtoujours la punition injustifiée.En tant que père, je sais à quel point il est difficiled’être cohérent et, inversement, combien ilest facile d’émettre des signaux confus sans mêmeen avoir conscience. Ayant conseillé des centainesd’adolescents au cours des trois dernières décennies,je sais aussi à quel point les jeunes adultessont sensibles aux messages contradictoires et auxlimites incohérentes, et combien ils sont promptsà rejeter les deux comme autant de signaux clairsd’hypocrisie parentale. J’ai cependant aussi apprisavec quelle rapidité le pire des conflits familiauxpouvait être résolu quand les parents se montrentsuffisamment humbles pour admettre que leurs attentesétaient peu claires ou peu équitables, et avecquelle promptitude la plupart des enfants réagissentet pardonnent.En songeant aux multiples façons dont les enfantsreflètent leurs parents (dans leurs actes, leurcomportement, leur attitude et les traits de leurpersonnalité), mon grand-père écrivit que les petitssont comme des baromètres : ils enregistrent toutes76


L'enfance au bord du gouffreles influences et les pressions ambiantes, qu’ellessoient positives ou négatives. Le bonheur et la sécurité,la générosité et l’optimisme se manifesterontsouvent chez les enfants dans la même mesurequ’ils seront visibles chez leurs parents. Il en va demême avec les émotions négatives. Quand les enfantsremarquent la colère, la crainte, l’insécurité oul’intolérance chez un adulte, en particulier s’ils ensont la cible, ils ne tardent pas à agir en vertu desmêmes sentiments.Dans Les frères Karamazov, le Père Zossima, personnagede Dostoïevski, nous rappelle que cettesensibilité des enfants est si grande que nous pourrionsles façonner sans même en avoir conscience,et il nous encourage à envisager l’effet de tout ceque nous disons et faisons en leur présence :Chaque jour et à chaque heure,… veille à ce queton aspect soit digne. Tu es passé devant un petitenfant, tu es passé mauvais, un vilain mot à labouche, l’âme irritée, tu n’as peut-être même pasremarqué l’enfant, mais lui t’a vu, et ton imageingrate et impie s’est peut-être gravée dans sonpetit cœur sans défense. Tu ne l’as pas su, maispeut-être pendant ce temps as-tu déposé en lui unemauvaise semence, et il se peut qu’elle lève, tout77


L'enfance au bord du gouffrecela parce que tu n'a pas cultivé en toi un amourréfléchi, agissant. *Contrairement aux innocents de l’époque deDostoïevski, les enfants modernes sont exposés àun barrage continu d’images et d’expressions dontl’effet combiné peut s’avérer bien plus profondque l’impact exercé par le plus attentif des adultesde leur entourage immédiat. Je parle, bien entendu,des médias, de l’industrie du divertissement etde l’Internet, et de la façon dont ils ont remplacéles parents comme source ultime d’autorité dansdes millions de foyers « connectés » autour duglobe.Les parents s’efforcent peut-être d’insuffler desprincipes de consécration et de compassion à leurenfant mais, comme prévient la spécialiste de lafamille Mary Pipher, la télévision (qui tend à recueillirl’attention exclusive d’un enfant chaquefois qu’elle est allumée et tant qu’elle reste allumée)est un parent bien plus puissant et, en casde conflit, le gagnant est incontestable : « C’est lapremière fois dans l’histoire de l’humanité queles enfants apprennent comment se comporter en* Fernand Hazan éditeur, Le Livre de Poche, p. 36778


L'enfance au bord du gouffreregardant la télévision plutôt qu’en observant despersonnes réelles. »Il est indéniable que chaque parent « essaie durement» d’élever de bons enfants. Vu l’état de notreculture, qui coupe l’herbe sous le pied des parentsà tout propos, il est impossible d’élever unefamille sans efforts acharnés. Il est toutefois toutaussi indéniable qu’en dépit de tous nos efforts,nous sommes loin des modèles que nous devrionsêtre. Or, cette erreur incombe à chaque parent, etnon à une sombre puissance quelconque appeléeHollywood.Prenons la violence. Tout le monde s’en soucieet tout le monde s’accorde pour affirmer que saprésence dans tant de divertissements nuit aux enfants,mais que fait tout le monde pour y remédier? Depuis le gouvernement jusqu’au simplecitoyen : pas grand-chose.De toute évidence, la manière détournée dontnous tentons de réagir à la violence n’est pasuniquement un phénomène social ou politique,mais bien un mal qui plonge ses racines danschaque salon. Le problème en l’occurrence ne selimite pas à la violence. Peu importe le vice ou79


L'enfance au bord du gouffrela vertu, il est tout à fait vain de vouloir éduquerun enfant à ce propos tant que nos actes et nosparoles se contredisent.La sexualité est une autre sphère où même lesmieux intentionnés des parents embrouillent lesenfants, si ce n’est par hypocrisie, ce sera, dans lemoindre des cas, par des messages contradictoireset des idées confuses. Le problème de la sexualitérejoint celui de la violence : elle figure parmi lesprincipales préoccupations de chaque parent etparmi les plus évoquées. Toutefois, en s’inquiétantincessamment de ce qu’il convient de dire aux enfants,quand et comment, beaucoup d’entre nousoublient le plus important : l’impact de nos actes.Tant que nous ne vivrons pas en vertu de nos convictions(tant que nous n’exigerons pas de nous ceque nous exigeons de nos enfants), tous nos effortsharassants pour incarner l’intégrité échoueront.Dans un commentaire sur l’énigme séculaireque représente la transmission de ses valeurs à lagénération suivante, Blumhardt, pasteur du dixneuvièmesiècle, reprend les parents religieuxpour leur tendance à moraliser et à prêcher, etcritique leurs « illusions » sur l’intérêt de traîner80


L'enfance au bord du gouffreleurs enfants à l’église. « Tant que Christ ne vivraque dans votre Bible… et non dans votre cœur,dit-il, tous vos efforts pour L’amener à vos enfantsseront vains. » Peu importe sa foi ou son athéisme,le problème est clairement établi. Assata Shakur,ancien activiste en faveur des droits civils écrit :Vos valeurs doivent être réelles si vous voulez lestransmettre. Il est trop facile de tenir des proposmachos… et d’oublier l’ego et ses contradictions.Pourtant, je l’ai observé à maintes reprises : les gensdisent une chose sur l’estrade, puis rentrent chezeux et font précisément le contraire. Ils sont pourla liberté et la justice en public, mais redeviennentl’oppresseur (la bourgeoisie) une fois rentrés à lamaison.Robin, un jeune ami emprisonné dont l’éducationstéréotypée au sein d’une famille « religieuse » n’étaitqu’une façade, sait exactement ce que veut direShakur. Etudiant populaire dans l’école catholiqueprivée qu’il fréquentait depuis le CP, Robin avaittoujours des amis et appréciait sa réputation depitre de la classe. Sportif prometteur, il jouait aubasket, au football et au tennis. Chrétien exemplaire,il fréquentait l’église et devint même enfant81


L'enfance au bord du gouffrede chœur. Au fond de lui, il n’était pourtant pas dutout heureux :Chez nous, tout tournait autour de l’argent et dece que les « voisins » pourraient penser, et toutsemblait parfait extérieurement. Notre famille avaitatteint ce que la plupart des gens appellent le « succès», mais derrière la porte d’entrée se jouaient desscènes de meurtre mental et émotionnel.Mon père travaillait très dur pour assurer laréussite de son entreprise, je le voyais donc trèspeu. Il travaillait seize heures par jour. Ma mère,par contre, était incontrôlable, violente commeune furie et extrêmement égoïste. Elle avait unelangue de vipère, mais ne l’utilisait jamais pourparler. Non, elle criait. Même quand elle n’étaitpas dans l’une de ses grandes colères, elle n’étaitjamais chaleureuse. Elle ne disait jamais : « Jet’aime » ou « Je regrette ». Elle n’appréciait pasdu tout d’être mère ! Et les mots qu’elle utilisaitétaient mordants : « Tu n’es qu’un invité dansma maison », grondait-elle. « Pourquoi ne mefiches-tu pas la paix ? Vas donc soigner ta cervelle.» Au début de l’adolescence, je me sentaisbrisé, maladroit et je n’avais pas la moindre estimepersonnelle.En ce qui concerne la religion, nous fréquentionsl’église en famille à Noël et à Pâques (le reste82


L'enfance au bord du gouffredu temps, je m’y rendais seul), et les seules fois oùj’entendais ma mère évoquer Dieu à la maisonlui servaient à justifier une règle ou une punition.Il n’y avait pas de bible chez nous. Rendez-vouscompte : vous envoyez vos enfants dans une écolecatholique, sans être vous-mêmes croyants…Au lycée, j’ai fréquenté les mauvais garçons etcommencé à m’intéresser à la drogue et à l’alcool.Je suppose que je l’ai fait pour m’intégrer. Puis j’aicommencé à voler pour financer ma dépendance.A l’âge de dix-huit ans, j’avais déjà tenté de mesuicider et j’avais été arrêté pour agression avecune arme. J’ai abouti dans un programme de désintoxication.Plus tard, j’ai rejoint la Marine, maisj’en fus expulsé après un test positif à la cocaïne…Au plan relationnel ? La seule chose positive àlaquelle je puisse songer, c’est de n’avoir jamais misune femme enceinte. Mais j’ai menti, j’ai trichéet j’ai volé pendant toute ma vie d’adulte. Je n’aijamais payé de loyer, jamais versé d’impôts, jamaisconservé de compte bancaire pendant plus de sixmois. J’ai vécu à l’arrière de voitures, sur des bancs,dans le lit d’étrangers et à l’hôpital.Je suis très mal à l’aise de l’avouer, parce que jeme suis toujours dissimulé sous un très beau jour :mon intelligence, mon charme, mon air honnête.Dieu est peut-être encore en mesure de m’aimer,mais j’ai toujours redouté qu’en connaissant mon83


L'enfance au bord du gouffrepassé, les gens prennent la fuite. La dernière chosedont j’ai besoin, c’est bien la douleur du rejet…Tout le monde admet volontiers que le malexiste et qu’il est semblable à la peste mais, simultanément,tout le monde prétend qu’il peut êtresurmonté par cette vieille formule magique et religieuse: dites vos prières, restez à l’école et prenezvos vitamines. Comme si c’était là tout ce dontnous avions besoin !Sandrine, assistante sociale auprès des jeunes, n’a pasgrandi dans un foyer religieux. Ni son père ni samère n’ont abusé d’elle et, pourtant, le gouffre entreles promesses d’amour de son père et son abandonalors qu’elle n’avait que cinq ans lui a laissé des cicatricesindélébiles. Comme Robin, elle sait que peuimporte la cause d’une relation familiale brisée, lasituation débouche toujours sur l’écartement d’unenfant en faveur d’autres priorités, plus importantespour les adultes. Elle sait aussi qu’il est parfois impossiblede mentir à un enfant :Ils nous installèrent tous les quatre sur le divan.J’avais cinq ans. Ils prononcèrent ce mot : divorce.Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il signifiait,mais je levai les yeux et je vis mon grand frèrecommencer à brailler. Alors je sus que quelque84


L'enfance au bord du gouffrechose n’allait pas et je me mis aussi à pleurer. Noussommes tous allés au lit et maman demanda àchacun d’entre nous avec qui nous voulions vivre.Bien entendu, nous ne comprenions pas vraimentla question, mais je me souviens qu’en la voyantentrer dans la chambre des garçons, j’avais très peurqu’ils soient séparés de nous. Ce fut un tel soulagementpour moi que nous restions ensemble.Plus tard, cette nuit-là, en descendant chercherun verre d’eau, j’ai vu mon père quitter la maisonune valise à la main, avec son réveil. Il m’a regardéeet a dit : « Chérie, souviens-toi que papa t’aime »,puis il est sorti. Ce souvenir est tellement vif. Il estsorti, tout simplement…Aujourd’hui adulte, Sandrine ne montre aucun signede la cassure qui l’anéantit enfant et la hanta au filde son adolescence suicidaire. Elle a néanmoins puutiliser son expérience à des fins positives puisqu’ellevient en aide à des dizaines de jeunes femmes chaquejour ; la douleur qui menaça jadis de la détruire luipermet désormais d’offrir une aide que des adultesayant connu une enfance heureuse ne pourraientpeut-être pas apporter. Elle se demande encore parfoisquelle est la signification de l’amour :Comment comprendre qu’un père dise à sa petitefille, « Je t’aime », puis quitte la maison sous ses85


L'enfance au bord du gouffreyeux ? J’éprouve même des difficultés à croire quemon mari m’aime vraiment…Le souvenir le plus vif que je garde de monenfance est ce vide terrible. Je faisais tout ce queje pouvais pour tenter de le combler, mais commeje ne pouvais le remplir de l’amour de mon père,je cherchais ailleurs.J’ai perdu ma virginité à quatorze ans. C’était avecun type plus âgé que je fréquentais depuis quelquestemps. Je cherchais visiblement quelqu’un pour mecontrôler ou me dominer. Plus tard, il est devenuviolent et ma mère l’a découvert. Elle a donc misimmédiatement un terme à notre relation. Le typem’a poursuivie pendant deux ans encore mais, d’unecertaine façon, cela m’était égal : je me nourrissaisde son attention. J’avais l’impression que quelqu’unse souciait vraiment de moi.Au lycée, j’étais boulimique et je combattaisd’autres problèmes. Je détestais être seule. Chaquefois que cela m’arrivait, je buvais sans limite et,une fois saoule, j’écrivais dans mon journal sansplus pouvoir m’arrêter. Je sentais toujours que mescraintes et mon insécurité avaient quelque chose àvoir avec l’absence de mon père. J’ai pleuré, pleurépour qu’il revienne, en lui demandant pourquoiil ne rentrait tout simplement pas à la maison…Aujourd’hui encore, c’est comme si j’attendaisqu’il rentre chez nous.86


L'enfance au bord du gouffreStatistiquement, la séparation et le divorce sontdepuis longtemps l’issue la plus probable d’unmariage, mais ils ne sont jamais les parenthèseslégales qu’ils semblent être. C’est pourquoi (peuimporte la nécessité d’un divorce) il est toujoursbon de se rappeler à quoi il ressemble à travers lesyeux d’un enfant, en particulier un enfant susceptibleque ce traumatisme définisse tout son avenirémotionnel et psychologique.Il est toutefois impitoyable (et inutile) de condamnerles couples qui divorcent. C’est du moinsl’avis d’Anne, une amie anglaise dont le père aquitté la maison lorsqu’elle était enfant : « Lesadultes en crise sont désespérés et font ce qu’ilsont à faire. » Et même si Anne admet que les enfantspaient généralement le plus lourd tribut audivorce, elle souligne que les adultes souffrent aussi.Elle rappelle également que la douleur provoquéepar le divorce n’est pas forcément l’épilogue detoutes les histoires :J’ai eu une très bonne maman et, même après avoirchoisi de divorcer (l’unique option qu’elle pouvaitdiscerner), elle m’est restée fidèle. Elle a sacrifié lesjoies de la maternité et travaillé à temps plein pour87


L'enfance au bord du gouffresubvenir à mes besoins. Sa loyauté m’a permis dem’en sortir. Elle m’a consacré ses meilleures années: vingt et une au total.Oui, le divorce traumatise toujours les deuxpartenaires et s’ils ont des enfants, il les traumatiseégalement. Pourtant, d’après ma propre expérience,la décision de ma mère de placer mes propresbesoins avant les siens m’a sauvée. J’ai ainsi reçula possibilité de me remettre. Je suis toujours « enchemin », mais je sais que la pleine guérison et larestauration viendront.Sans le témoignage de femmes telles que Sandrineet Anne, autrement dit sans le ressort de chacun desenfants qui surmontent les obstacles de l’hypocrisieet de l’échec des adultes, l’éducation représenteraiteffectivement un défi fort peu encourageant. Grâceà elles, nous voyons toutefois que, même si nouspouvons être tentés de désespérer de nos erreurspassées, nous avons encore le droit d’espérer.Sur la question des manquements parentaux etpour rappeler de manière plus générale la sourcede cet espoir, Malcolm X écrivit :Les enfants nous enseignent une leçon que lesadultes devraient apprendre : ne pas avoir hontede l’échec, mais se relever et essayer à nouveau. La88


L'enfance au bord du gouffreplupart d’entre nous, adultes, se montrent si craintifs,si prudents, si circonspects et donc si réticentset si rigides… C’est pourquoi tant d’êtres humainséchouent. La plupart des adultes d’âge moyen sesont résignés à l’échec.De tous les parents que je connaisse qui ont ététenté de renoncer, aucun n’a connu plus de raisonsjustifiant l’abandon que Karim, un condamné àperpétuité dont j’ai suivi le cas pendant plusieursannées.Karim fréquenta ce qui était à l’époque le lycéele plus meurtrier du pays en termes d’homicides.Son enfance prit fin à l’âge de six ans, dit-il, lanuit où il découvrit sa mère pendue au plafondde sa chambre. Plus tard, lui-même père d’un petitgarçon de trois ans, déjà capable de faire la différenceentre un pétard, un pot d’échappement et uncoup de feu, il décida de partir pour la campagne.Il était fatigué des rues et désespéré de mettre unterme au cycle infernal du crime et de la pauvretéqui minait sa famille de génération en génération.Quand j’entendis parler de Karim pour la premièrefois, il faisait les gros titres pour le kidnapping,le viol et le meurtre d’une petite fille de huit ans.89


L'enfance au bord du gouffreKarim vivait à seulement vingt minutes de chezmoi et, dans les mois qui suivirent son arrestation,je lui rendis visite à la prison régionale. Noussommes restés en contact depuis lors, bien qu’ilpurge à présent une peine à vie incompressible àdes centaines de kilomètres.Devant l’horreur indicible des crimes qu’il reconnaîtavoir commis, Karim sera peut-être toujourssubmergé par la culpabilité, même si ses remordslui ont apporté une certaine paix. (Au coursde l’année dernière, il a changé à un point telque les autres détenus ont commencé à l’appeler« révérend » et cherchent ses conseils). Mis à partsa culpabilité, il porte un autre fardeau, plus lourdencore : savoir qu’il est non seulement un meurtriercondamné, mais aussi un père dont l’échecle prive définitivement de l’opportunité d’éleverses enfants comme il l’avait rêvé jadis.Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Il y a deux ans,le fils de Karim est entré dans l’école religieusechapeautée par mon église. Depuis lors, il s’estépanoui sur le plan social, académique et autre.Mieux encore, les progrès du jeune garçon ontdonné tant d’espoir à son père qu’il a cessé de setorturer sur le sort de sa famille et commencé à90


L'enfance au bord du gouffrerattraper le temps perdu, même si son rôle de pèrese limite aux lettres et aux rares visites, et mêmes’il sait que le plus profond changement du cœurne peut pas le faire sortir de prison.Il y a quelques semaines, alors que j’entamais larédaction de ce livre, le professeur de Karim juniorme montra un poème écrit par le petit garçon surson père. J’aimerais l’inclure ici :Mon père est mon héros. Vous comprenez ?Il me donne tout l’amour qu’il peut…Mon père veut que j’étudie à l’école :Il pense qu’apprendre, c’est vraiment bien.Pour mon anniversaire, il m’a offert un vélo,Il savait exactement ce que je voulais.Chaque semaine, il m’écrit une lettreMon amour pour mon père ne cessera jamais…Un jour, mon père et moi, nous verrons laneige des Rocheuses.Nous trouverons de l’or, plus que nous pourronsjamais en tenir dans nos mains.Nous le rapporterons à la maison pourmaman :« Regarde, maman, tout cet or ! »Nous échangerons tout cet or pour ramenermon père à la maison…Même si je ne vois plus jamais mon père,Mon père sera toujours mon meilleur ami.91


L'enfance au bord du gouffreOn dit que ce sont les rêveurs et non les individusterre à terre qui changent le monde. Si ce clichéparaît galvaudé, c’est uniquement parce que nouslui avons donné cette connotation. A travers leurregard rempli d’espoir, les enfants ont vraiment lepouvoir de transformer la réalité. Il est vrai queleur naïveté a peut-être besoin de s’atténuer engrandissant, mais nous ne devons jamais les priverde leur optimisme ni rabattre leur joie. Il est capitald’affirmer l’importance des désirs d’un enfant. Peuimporte à quel point ils peuvent paraître irréalistesà nos yeux d’adultes, le monde a désespérémentbesoin de leurs rêves.92


CHAPITRE 6La solution de facilitéIl existe deux principaux péchés humains, dont dérivent tous lesautres: l'impatience et l'indolence.Franz KafkaDemandez à quiconque de vous citer les principauxdangers menaçant les enfants aujourd’huiet vous obtiendrez probablement une liste prévisible: absence de foyer, malnutrition, manqued’éducation, insuffisance des soins ; autant de périlsbien réels. Cependant, plus je travaille avecles enfants, plus je m’inquiète d’une autre lamede fond tout aussi dangereuse : l’évitement. Appelez-lecomme vous voudrez : convenance, déniou entêtement, mais ce qui caractérise le plusl’éducation, c’est l’habitude persistante de tournerle dos aux questions les plus ardues, pour nous


L'enfance au bord du gouffrecontenter de réponses qui nous replongent dansnotre torpeur.Si l’être humain est naturellement porté à choisirla solution la moins douloureuse à un problème, cetteapproche est rarement saine pour élever un enfant.Evidemment, l’idée même qu’être parent pose« problème » est déjà négative, car après tout, éleverles enfants que nous mettons au monde devraitêtre un privilège et une joie. De moins en moinsde parents envisagent pourtant leurs responsabilitésnaturelles en ces termes positifs. Il en résulte que lapaternité n’est plus un devoir naturel, mais bien unemission que les gouvernements doivent contraindreles hommes à remplir ; que la maternité est à la foiscritiquée et considérée comme le sacrifice suprême,tandis que l’amour (désormais réduit à la notion de« lien ») se définit comme une aptitude ou un artsusceptible d’être enseigné.Depuis les revues consacrées à l’éducationjusqu’aux ouvrages les plus populaires, la moraleest toujours la même : les enfants sont mignons,certes, mais les élever est une tâche ingrate. Voilàpourquoi les magazines conseillent toujours auxcouples de s’esquiver pour un dîner romantique,94


L'enfance au bord du gouffrepour des vacances ou de longs week-ends en têteà tête. Ne vous demandez surtout pas commentles enfants s’inscrivent dans ces projets : ils sontrarement de la partie, ce qui est triste parce qu’enréalité, ce sont les heures que nous passons avec nosenfants quand ils grandissent qui resteront plus tardcertains des moments les plus heureux de notremariage. Quant aux luttes, aux périodes difficileset aux sacrifices, ils sont tout aussi instructifs et essentiels.Les bons souvenirs donnent du bonheur,mais ce sont les moments pénibles qui fortifientvraiment les relations et tempèrent les liens tropétouffants.Pourquoi discernons-nous si rapidement lesobstacles et les problèmes posés par l’éducationde nos enfants et en oublions-nous si aisémentles joies ? Pourquoi sommes-nous si prompts ànous préserver contre la douleur et si réticents àadmettre le travail pénible qu’entraînera, nous lesavons, l’éducation d’un enfant ? Pourquoi désespérons-noustant d’éviter les aspects difficiles del’éducation et ignorons-nous tant les façons dontelle peut nous aider à grandir ? Claire, l’une desmembres de mon église, remarque :95


L'enfance au bord du gouffreC’est peut-être parce que notre génération n’ajamais vraiment grandi. Beaucoup d’entre nouscherchent encore le partenaire idéal, la voitureidéale ou tout autre type de bonheur insaisissable.Nous ignorons ce que signifie faire des sacrifices,se donner avec désintéressement, sans obtenir lareconnaissance adéquate. Je ne suis pas sûre qu’onnous l’ait jamais demandé…De toute évidence, tout le monde n’est pas dans lamême galère. Des tas de parents se sentent commeJeanne, une autre membre de mon église, mère decinq enfants, qui déclare :Je pense que la maternité est la plus noble de toutesles tâches, parce qu’il est impossible de la vivre à saguise ou de la tailler selon ses préférences. Il faut êtreprêt à renoncer à tout si vous embrassez cette voie :votre temps, vos nuits réparatrices, vos loisirs, votreentretien physique, votre beauté et tous les petitsplaisirs privés que vous jugiez sans doute commeautant de droits, depuis les dîners tardifs jusqu’auxbains interminables le week-end, en passant par lesexcursions et les courts séjours dépaysants… Je nedis pas qu’il vous sera désormais impossible d’enprofiter mais, si vous avez l’intention d’avoir desenfants, vous devez, pour leur accorder la premièreplace, être prêt à renoncer à tous ces plaisirs.96


L'enfance au bord du gouffreAux yeux de nombreuses femmes, en particulierdans les pays sous-développés, l’idée de renoncer àces « droits » ressemble fort peu à un sacrifice, carce sont là autant de pièges inhérents au confort,des pièges que seuls les individus jouissant d’unniveau de vie élevé peuvent connaître. Et même sinotre propre richesse nous permet de considérer cesprivilèges comme des « droits », il n’est pas inutilede s’en rappeler. Nous ne devrions pas davantageoublier qu’en nous soulageant de presque toutes lescorvées qui incombaient jadis à nos grands-parents(depuis la découpe du bois et le labourage jusqu’àla corvée du feu et l’eau puisée à l’extérieur), lesprogrès technologiques nous ont soustraits nonseulement à l’inconfort d’un travail harassant et àd’interminables attentes, mais également à une certaineformation de caractère. En effet, la significationdu labeur ne nous est plus du tout familière ;nous ne pouvons donc plus transmettre cette valeurà nos enfants.Pendant mon enfance, le travail physique intensiffaisait partie de la vie quotidienne et lescorvées ne manquaient pas. Nous n’avions pas deplomberie intérieure, ni de chauffage central et,97


L'enfance au bord du gouffrependant de nombreuses années, pas d’électricité.Les repas étaient cuits sur un feu ouvert et il y avaittoujours du bois à découper et à empiler, et del’eau à porter. L’herbe était coupée à la machette ;elle était drue, lourde et haute, en particulier aprèsla pluie. Pendant mon adolescence en particulier,je ne cessais de grommeler sur ces interminablescorvées, mais mes parents n’avaient aucune pitié.Rétrospectivement, je leur suis reconnaissant. Jecomprends désormais combien leur insistancem’enseigna la discipline personnelle, la concentration,la persévérance et la capacité d’aller jusqu’aubout, autant de vertus indispensables pour devenirpapa à mon tour.Peu de parents à ma connaissance portent encorede l’eau, mais ils se leurrent en pensant quel’éducation d’un enfant n’est pas un travail pénible.Prenons la discipline, par exemple : tenir bonavec fermeté et cohérence contre la volonté d’unenfant, peut souvent s’avérer ingrat. Il est toujoursplus facile de laisser aller les choses. Pourtant, leparent qui préfère son confort à l’effort d’imposerson autorité découvre, tôt ou tard, que le problèmene fait que croître.98


L'enfance au bord du gouffreL’éducateur allemand Friedrich Wilhelm Foerster,un ami de mes grands-parents, avait coutume deraconter l’anecdote d’un général anglais qui tournaet tourna encore au coin d’une rue jusqu’à ce queson étalon têtu prit enfin le virage comme il luiavait enseigné. « Ne jamais renoncer jusqu’à ce quela bataille soit gagnée », dit-il après la dix-neuvièmetentative, quand l’animal se comporta enfin commeil le souhaitait. Aussi exaspérant que l’incident dutêtre, sa leçon est essentielle pour chaque parent.Parfois nous contournons une question difficilesimplement parce que nous nous sentons tropépuisés pour l’affronter. D’autres fois, notre réticenceest liée à notre culpabilité : pourquoi êtresévères avec nos enfants alors que nous avons commisles mêmes erreurs ? Il nous arrive aussi d’êtreaveuglés par la pitié, quand nous tentons d’adoucirles choses pour éviter de blesser. De tels raisonnementsentraînent rarement des conséquences immédiates,alors nous les oublions, nous les ignoronsou nous les noyons dans nos discours. Ils aurontpourtant toujours des répercussions, qui peuventparfois s’avérer horribles. Béatrice, l’une de nosamies, rapporte cet exemple classique :99


L'enfance au bord du gouffreL’une de mes amies, Catherine, tenta de se suiciderà trois reprises au lycée. Sa famille l’emmenait toujoursd’urgence à l’hôpital et demandait un lavaged’estomac (elle prenait des pilules chaque fois) etelle ne tardait jamais à rentrer à l’école. Ils ne l’ontjamais vraiment aidée… Les parents de Catherineavaient divorcé quelques années auparavant, puiss’étaient remariés, et aucun de ces couples reformésne la désirait vraiment. Elle leur rappelait constammentleur passé, alors qu’ils voulaient tourner lapage et poursuivre leur existence. Elle ne cadraitpas dans leurs projets d’avenir.Paul, un autre ami, souffrait d’une angoisse similaire.Enfant illégitime, il grandit sans père et, tandisque sa mère tentait de le protéger en évitant lesujet, son silence finit par faire de sa vie un enfer.J’ai grandi avec ma mère. Je posais parfois des questionssur mon père. Maman me montrait alors unephotographie et me disait combien il était intelligent,beau et audacieux et combien il aurait vouluvivre avec nous. D’autres avaient cependant davantagebesoin de lui. Je n’ai jamais vraiment insisté. Jedevinais peut-être qu’il était difficile pour elle d’enparler. Au fil des années, je suppose que je me suisfaçonné une certaine image de mon père : le hérosde bande dessinée, l’aventurier courageux toujoursen mission, sauvant les personnes en détresse.100


L'enfance au bord du gouffreA l’âge de quatorze ans, j’ai découvert parhasard qui était mon père et où il vivait. J’ai aussidécouvert qu’il était marié depuis presque quaranteans, mais pas à ma mère. C’est étrange de lecomprendre à présent, mais je ne crois pas avoirjamais pensé que mon père puisse aussi être lepère d’autres enfants ou que je puisse être « illégitime». Dans le cas contraire, je n’ai certainementjamais affronté cette idée… Je n’ai jamais parlé demes sentiments à ma mère ; j’ai laissé la blessures’infecter. Bientôt, mon père imaginaire se transformaen méchant. Je le détestais. Je commençaisà en vouloir à quiconque se montrait gentil enversmoi, car je savais qu’il avait seulement pitié dupauvre petit bâtard…Je me suis enfui de la maison. J’étais déterminéà m’affirmer sans l’aide de personne, mais j’aiseulement réussi à fuir d’un endroit à l’autre. J’aicommencé à me droguer et j’ai évité la prisonde justesse grâce à l’intervention d’un ami… J’aitraversé d’autres mauvaises passes dont j’ai réussià m’extirper, mais généralement, je m’enfuyaisquand les choses tournaient mal. Je ne pouvaistout simplement pas affronter mes erreurs. Unjour, j’ai été drogué à mon insu et je ne me suispas présenté à mon travail. Je me suis senti tellementhonteux que j’ai simplement quitté la ville. Jen’y suis jamais revenu pour affronter mon patron.101


L'enfance au bord du gouffreJ’étais constamment en fuite parce que je gâchaistoujours tout et qu’il était impossible pour moi derester et d’essayer d’arranger les choses.Partout où j’allais, j’étais attiré par des lieux derencontres homosexuelles. Je ne cherchais pas derelation durable, mais seulement un plaisir sexuelanonyme, et si les choses devenaient sérieuses, jem’enfuyais à la hâte.Après quelques années à ce régime, je me suisun peu calmé. Je suis allé à l’école, j’ai obtenu undiplôme, je me suis marié et je suis devenu uncitoyen honnête. Mais tout n’était qu’apparences.J’essayais encore de fuir mon passé, tout commemes parents avant moi… Cela ne fonctionnaitpas. Ma femme pensait que j’étais sincère, maisje fréquentais encore les sex-shops en douce et jeconsommais de la drogue en cachette.Pendant tout ce temps, je désirais seulement êtreaimé, même si je n’ai jamais osé donner à quiconqueune chance de vraiment me connaître…Les récits de Catherine et Paul montrent tous deuxque la raison pour laquelle nous écartons un problèmeou détournons le regard importe peu. Dansun cas, le problème était l’absence d’amour et,dans l’autre, le désir compréhensible d’une mère deprotéger son fils de la honte. Quant aux résultats,102


L'enfance au bord du gouffreils furent fondamentalement identiques : la confrontationfut évitée, mais pas la souffrance, quis’en trouva d’autant plus aggravée.Même quand nous acceptons de relever le défiqui se présente sur notre chemin, nous évitonssouvent de l’affronter carrément. Si une réponsefacile n’est pas mauvaise en soi, la réparation defortune est rarement la meilleure solution. En réalité,la solution la plus commode pourrait biendissimuler les plus graves dangers, mais, au pays dumicro-ondes, des cartes de crédit, des solariumset des chaînes câblées, cet avertissement n’est pastrès populaire.Personne ne peut nier que cinq minutes au driveinsuffisent à remplacer une heure aux fourneaux,mais nous ne pouvons pas non plus prétendre àl’innocence devant le taux d’obésité ahurissantparmi les enfants des deux côtés de l’Atlantique.Ceux d’entre nous dont la télévision multiplie lesprestations de baby-sitter gratuite ne devraient pasdavantage s’étonner si leurs enfants sont accros auxordures stupides qu’elle déverse, s’ils jugent la lecturebarbante et insistent pour que nous leur achetionsles dernières marques à la mode. (Mes enfants103


L'enfance au bord du gouffreont été élevés dans un foyer sans télévision et ilsont tous choisi de perpétuer la tradition chez eux).Si les circonstances comme l’ignorance ou la pauvretésont souvent évoquées pour expliquer les mauvaischoix des parents (concernant l’alimentation,par exemple), même la meilleure des explicationsne peut sauver un enfant des conséquences. Quelque soit le cas, le problème n’est jamais exclusivementfinancier : les parents bien éduqués et fortunéssont tout aussi négligents que les moins privilégiés.D’après Jennifer, enseignante dans une école maternelled’un quartier riche, même les professionnelssalariés sont trop pressés pour veiller aux besoins lesplus fondamentaux de leurs enfants :La plupart des enfants dont je m’occupe proviennentde foyers aisés. Difficile dès lors d’imaginerqu’ils ne prennent pas de petit déjeuner. Il estpourtant très fréquent qu’ils arrivent à la garderiecomplètement affamés.Parmi eux se trouvait une petite fille de trois ansqui recevait un peu de chocolat en guise de petitdéjeuner, puis à nouveau un peu de chocolat pourle dîner. C’est tout ! Sa mère est pourtant cadre etgagne très bien sa vie. La petite avait déjà le ventrerebondi et absolument aucune énergie…104


L'enfance au bord du gouffreJ’ai parlé à ses parents, mais rien n’a changé.Aujourd’hui, les médecins ont diagnostiqué chezelle un déséquilibre du taux de sucre. Elle continueà souffrir des conséquences de sa maladie,notamment la léthargie, les gonflements et lescernes sous les yeux. Elle manifeste très peu ledésir d’apprendre et cherche constamment à sefaire cajoler. J’en ai le cœur brisé…J’entends de plus en plus de mères soupirer :« J’ai hâte d’être lundi. » Il semble que passer dutemps avec leurs propres enfants pendant un weekend« entier » soit à la limite de leurs forces. Ellesont choisi leur style de vie et elles sont déterminéesà le conserver, mais les enfants ne se sentent pasdésirés. Ils sont en colère et frustrés parce qu’à monavis, ils sont amenés à culpabiliser pour vouloirpasser du temps avec leurs parents.L’enfance elle-même est progressivement devenueune phase suspecte. Peu importe que les bambinssoient poussés à culpabiliser, les enfants de tout âgeet toute classe sociale sont bridés sur les terrains dejeux et en classe, non pas parce qu’ils sont ingérablesou grossiers, mais simplement parce qu’ils secomportent comme des enfants.Il existe une multitude de moyens par lesquelsles enfants sont les victimes de notre dépendance105


L'enfance au bord du gouffreenvers la facilité et le contrôle. Le plus choquantde tous est le grand nombre d’abus commis àl’encontre des enfants, non pas par des étrangersni même des criminels avérés, mais simplementpar leurs propres parents et responsables, des gens« normaux » qui agressent parce que les choses nevont pas comme ils le voudraient.Tout aussi effrayant est le nombre d’avortementssollicités par des femmes qui veulent mettre unterme à leur grossesse, non pas parce qu’elles nedésirent pas l’enfant, mais parce que leur grossesseentrave d’autres projets. D’après un article paru en1996 dans le British Medical Journal, les comportementssont tels dans certains pays d’Europe quedes femmes choisissent d’avorter simplement parceque la naissance prévue de leur enfant contrarieleurs projets de vacances.Aussi incroyable qu’une telle attitude puisseparaître, elle n’est pas entièrement inexplicable.Comme Foerster le souligne dans un ouvragede référence sur l’éducation, les commodités dela « civilisation » contemporaine ont à ce pointmatelassé l’existence que beaucoup de gens ignorentcomment affronter ce qui leur coûte.106


L'enfance au bord du gouffreConfrontés à l’imprévisibilité de la vie (sans parlerde la douleur, la souffrance, le dur labeur ou lessacrifices), ils succombent impuissants « commesous de violents coups… Ils ignorent quoi faire dela frustration, comment la rendre constructive, etl’envisagent uniquement en termes d’oppressionet d’irritation. » Si ces sentiments, poursuit-il, apportaientprécisément aux générations passées lesexpériences grâce auxquelles les individus apprenaientà maîtriser les défis de la vie, ils suffisentsouvent désormais « pour expédier la personnemoderne et déracinée dans une institution mentale.» Ou, comme nous l’avons vu, dans des prisonset des cliniques d’avortement.Vu l’état lugubre de la culture décrite ci-dessus,être parent au 21 e siècle exigera manifestementbeaucoup d’efforts. Mais pourquoi cette perspectivedevrait-elle nous effrayer ? Tant que nousfuyons les responsabilités (qui ne disparaissent paspour autant), non seulement nous gaspillons lesmoments les plus édifiants de l’éducation d’unenfant, mais nous nous privons également de sesjoies les plus profondes. Si mes propos ressemblentà un excès d’imagination, écoutez Christophe, un107


L'enfance au bord du gouffreami qui perdit définitivement l’habitude d’adopterla solution de facilité quand un accident d’avionle paralysa de la poitrine jusqu’aux pieds :Malgré l’accident, j’ai eu la chance d’entrer à l’écolede droit… et après avoir décroché mon diplôme,mon épouse Carine et moi avons déménagé pourêtre près de mes parents. Nous savions que nousn’aurions jamais de famille à nous. Puis Carine,qui a toujours éprouvé beaucoup de compassionà l’égard des enfants à risque, découvrit que notrerégion rencontrait un sérieux besoin de famillesd’accueil. Après quelques recherches, nous avonscompris que nous pourrions fonder une familleaprès tout. Nous avons décidé de commencer avecdeux enfants… Aujourd’hui, nous avons adopté lesdeux enfants avec lesquels nous avons commencé,plus trois autres, et nous accueillons égalementdeux autres enfants que nous espérons adopteraussi.Nous sommes toujours étonnés par la réactiondes gens face à notre situation. Indépendamment demon handicap, les gens pensent de toute manièreque nous sommes fous. Nous préférons toutefoispasser pour des excentriques et avoir des enfantsqu’être ce que la société qualifie de normal…En réalité, ce sont les réactions que nous déclenchonsqui sont insensées. D’un côté, tout le monde108


L'enfance au bord du gouffrereconnaît à quel point le monde est devenu hostilepour les enfants et, de l’autre, très peu se montrentprêts à changer leurs habitudes pour que les enfantss’intègrent mieux dans leur vie. Nous sommes siprompts à pointer le doigt vers les autres et pas versnous.Les gens se plaignent constamment de leursproblèmes et des difficultés rencontrées avecleurs enfants, mais combien de fois ces problèmesne sont-ils pas provoqués précisément par leurmanque de disponibilité, leur surmenage, leurégoïsme ? Combien de fois refusent-ils de se laisserdéranger ? Discipliner, former et soigner unenfant n’est pas chose aisée. C’est pourtant la plussalvatrice des missions… C’est vrai, il y a des joursoù nous sommes à bout de forces, où nous nesavons plus quoi faire, mais un petit enfant peuttout remettre en perspective.A mes yeux, élever un enfant est la meilleuredes aventures, même si ses fruits n’en seront récoltésqu’à la prochaine génération. Quelle en estla satisfaction ? Je préfère laisser les gens répondreà cette question pour eux-mêmes.109


CHAPITRE 7Vive les enfants difficiles !Je suis convaincu qu'il se trouve dix fois plus de bien que de maldans un enfant et, à propos du mal, attendons de voir.Janusz KorczakDans une culture grouillant de parents extrêmementcompétitifs, il est facile de trouver des adolescentesreines de beauté et des enfants surdoués,des informaticiens en herbe et de minuscules starsdu tennis. De nos jours, les modèles qui sourientsur le papier glacé des magazines sont souventdes lycéennes, tandis que des adolescents hommesd’affaires font les gros titres en achetant et vendantdes actions sur Internet.Comme toute tendance, celle-ci possède toutefoisun revers de la médaille qui ne fait pas lesgros titres et engendre des conséquences qui ne


L'enfance au bord du gouffreprêtent pas à sourire. Ce sont les statistiques inquiétantesrelatives au taux d’abandon dans leslycées, au taux de suicide des adolescents, auxrésultats scolaires insatisfaisants et à la délinquancejuvénile. C’est la douleur silencieuse des obèses,des maladroits, des handicapés et des lents. C’estl’épidémie d’hyperactifs, de drogués, de jeunessous médicaments et de dépressifs. Et, tout en basde la liste, c’est l’enfance traumatisante de ceux quimanquent d’amour, d’espoir et d’encouragement,non pas parce qu’ils sont déficients, mais simplementparce qu’on les a convaincus qu’ils étaientdes perdants.Toutes les familles ont leur vilain petit canard etc’est tellement vrai que nous en avons tous connuau moins un. Chaque famille, chaque classe possèdele sien : ce frère ou cette sœur, ce garçon oucette fille, qui a toujours des ennuis, qui dépasseles bornes, qui embarrasse les plus studieux, qui necadre jamais vraiment. Cet enfant au sujet duquelles enseignants s’interrogent le plus et les parentsont le plus d’insomnie.Peu importe à quel point le phénomène estnaturel, être inadapté n’est jamais facile. C’est du111


L'enfance au bord du gouffremoins ce qu’explique Diane, qui a souffert d’êtremontrée du doigt et rejetée pendant des années :Même lorsque j’étais enfant, je disais toujours exactementce que je pensais, bien que cela soit rarementapprécié. Si quelqu’un avait un défaut sur levisage ou si ses bas ne s’accordaient pas à sa robe,s’il boitait ou reniflait, s’il avait un tic nerveux,je ne manquais jamais d’en faire la remarque. Sije voyais un adulte qui avait l’air déprimé, je luidemandais ce qui n’allait pas. Et bien sûr, j’étaistoujours réprimandée…Je suis reconnaissante qu’une grande partie demon enfance soit désormais effacée de ma mémoire,mais je n’oublierai jamais le sentiment d’êtrela brebis galeuse, toujours plongée dans les difficultéset toujours accusée de créer des problèmes.A l’école, un établissement privé, je volais, jetrichais et je mentais. J’étais souvent seule et quandje me sentais agressée, je pouvais me montrer trèsvilaine, mais j’étais aussi très peu sûre de moi.L’étiquette de « celle qu’il fallait surveiller », m’aété collée très tôt, par un enseignant en particulier,et ne m’a pas aidée. Cette réputation me suivaitpartout où j’allais et poussait les gens à supposerque j’étais toujours sur le point de faire une bêtise.A l’école, les remplaçants recevaient toujours pourconsigne : « Vous devez vous méfier d’elle, c’est112


L'enfance au bord du gouffrepourquoi elle se trouve au premier rang. » J’étaisaussi constamment choisie pour des punitions quepersonne d’autre dans la classe ne semblait assezméchant pour mériter. Je mentais pour éviter lesennuis, puis j’étais percée à jour et je mentais encore.Très vite, chaque professeur sembla savoir àquel point j’étais méchante et, bientôt, mêmemes camarades de classe me traitèrent différemment.Heureusement, il y avait Louise, une filletrisomique, qui m’aimait telle que j’étais, me parlaitet me traitait avec respect ; jamais je ne l’oublierai.Quant à mes propres parents, ils étaient frustréspar mes mauvais bulletins et se rangeaient généralementdu côté de l’école. Après tout, ils avaienttravaillé dur pour m’inscrire là-bas. Je ne me souvienspas d’avoir reçu le moindre baiser ou touteautre marque d’affection pendant ces années. Cettepériode ne fut qu’une succession de longues conversationsorageuses.Quand j’ai quitté l’école primaire, j’avais renoncéà tout espoir à mon sujet. Et pourquoi pas ? Personned’autre ne semblait croire en moi. J’étais frustrée,mais je me blindais contre toute émotion et jefinis par devenir une pierre vivante. J’ai été incapablede pleurer pendant des années. Simultanément, jesouffrais en permanence d’indigestions et de diarrhéesnerveuses. J’étais une épave émotionnelle.113


L'enfance au bord du gouffreEn considérant mon enfance avec recul, je suiscertaine de ne pas être innocente. J’étais probablementune enfant difficile à maints égards. Toutefois,un enfant devrait-il jamais sentir qu’on a perdutout espoir à son sujet ou être traumatisé au pointde désespérer ? Tout enfant n’a-t-il pas le droitde sentir qu’au moins une personne croit en lui,persuadé que la situation peut évoluer ? Je gardecet espoir personnellement, bien que je n’en soispas absolument certaine. Il y a peu de temps, jerencontrai par hasard une ancienne camarade declasse qui parut honteuse de me revoir. Quand jelui demandai pourquoi, elle prit un air embarrassé,puis me confia qu’après toutes ces années, elle sesouvenait encore des mises en garde de sa mère àmon encontre.Les ennuis d’une femme comme Diane peuventsembler négligeables en comparaison d’abus physiquesou sexuels, mais ce n’est pas le cas. Commele démontre son histoire, le poids d’une étiquettenégative peut se révéler tout aussi écrasant pourun enfant. Quoi qu’il en soit, la souffrance émotionnelled’un enfant n’est jamais insignifiante.Tellement vulnérables et dépendants des adultesqui les entourent, les enfants sont, d’après monexpérience, beaucoup plus sensibles à la critique114


L'enfance au bord du gouffrequ’on l’imagine et beaucoup plus facilement anéantis.Même si leur capacité naturelle d’oublier etleur incroyable capacité de pardonner soulagentla plupart des enfants de ce qui continuerait àminer un adulte, leur assurance personnelle peutfacilement se trouver anéantie par une accusationinjuste, une remarque blessante ou une conclusionhâtive.Même quand nous n’étiquetons pas un enfant,nous pouvons inconsciemment le cataloguer, cequi peut s’avérer tout aussi néfaste, parce que notreattitude à son égard s’en trouve influencée. Nousle faisons plus souvent que nous en avons conscience,parfois même sans connaître la moindrechose de l’enfant en question. Gary, un vieil amianglais, emmena récemment sa classe en voyageen Irlande du Nord et se souvient :Cela s’est passé à Belfast. Je me trouvais à côté denotre bus et je tentais de maintenir les garçonset les filles du quartier à l’écart du véhicule, maisen vain. Ces gamins étaient tellement excités quenotre bus se soit arrêté dans leur rue qu’ils grouillaientlittéralement tout autour de nous. J’ai finipar m’irriter et par vouloir les chasser. Alors, une115


L'enfance au bord du gouffrefemme sur le trottoir est venue jusqu’à moi. Elles’excusa pour la façon dont les enfants réclamaientde monter à bord du véhicule et dit qu’elle comprenaitma réaction. Puis elle me parla des enfants :« Ces deux garçons là-bas ont cinq et huit ans.Leur père s’est pendu il y a deux semaines. Celuilàn’a jamais eu de père et ce petit garçon par là,son père est en prison depuis des années. Personnene prend grand soin d’eux. » J’en eus le soufflecoupé. J’étais là, à dénigrer une bande de galopinsdes rues et à les traiter comme des fauteurs detroubles, alors qu’ils étaient en réalité victimes dela pire des négligences…Chaque fois que nous jugeons un enfant, nousavons omis de voir en lui une personne à partentière. C’est vrai, il est peut-être nerveux, timide,obstiné, lunatique ou violent ; nous connaissonspeut-être ses frères et sœurs ou son contexte familial,ou nous pensons reconnaître en lui certainstraits familiers. Se concentrer sur un aspectquelconque d’un enfant, en particulier une facettenégative, revient toutefois à l’enfermer dans uneboîte dont les limites ne sont pas forcément déterminéespar la réalité, mais seulement par nospropres attentes. Et le cataloguer en conséquence,116


L'enfance au bord du gouffrec’est oublier que son destin n’est pas placé entrenos mains. C’est également limiter son potentielet donc l’individu qu’il deviendra.Comparer les enfants entre eux (les nôtres ouceux des autres) est tout aussi néfaste que vouloirles étiqueter. Chaque enfant est manifestement différent.Certains semblent systématiquement avoirde la veine, tandis que d’autres rencontrent sanscesse des difficultés. L’un rapporte d’excellentesnotes à la maison, tandis que l’autre est toujoursle dernier de la classe. L’un est doué et populaire,tandis que l’autre, quels que soient ses efforts, multiplieles problèmes et se voit négligé. Les enfantsdoivent apprendre à accepter cette dure réalitéde la vie mais, en tant que parents, nous devonsaussi assumer notre part de travail et éviter demanifester du favoritisme ou de comparer nosenfants à d’autres. Par-dessus tout, nous devonsnous interdire de les pousser à devenir ce queleur caractère propre et unique ne leur permettrajamais d’atteindre.Les capacités d’un enfant ne devraient jamaisêtre étouffées ou ignorées, mais il peut égalementêtre dangereux de les encourager activement. Il117


L'enfance au bord du gouffren’est pas facile d’orienter un enfant rendu exagérémentconscient de ses talents et, si son orgueilrésulte de la flatterie, la tâche est encore plus ardue.Ajoutez à cela une estime personnelle excessive,presque toujours acquise au détriment des autres,et vous obtenez un enfant qui pourrait bienéprouver de grandes difficultés à s’entendre avecses pairs.Il en va de même pour l’attention supplémentaireet le favoritisme subtil accordés aux enfantsdont la beauté physique, le sourire rayonnant et lecaractère enjoué leur permet de survoler l’enfance.Comme mon grand-père avait coutume de le dire,de tels enfants ont reçu une « malédiction dorée » :la dangereuse illusion que tout le monde les ayanttoujours préférés dans l’enfance, les adultes lestraiteront de la même façon.Louise, une voisine âgée, enseignante à la retraite,connaît très bien la peine ainsi infligée auxenfants :La flatterie a exercé une influence dévastatricesur ma vie. Quand j’avais cinq ou six ans, je merevois en promenade dominicale avec mes sœurs,ma mère et deux tantes. Les enfants coururent118


L'enfance au bord du gouffrejoyeusement en avant, mais je ralentis bientôt lepas pour écouter la conversation des grandes personnes.J’avais entendu mon nom. En écoutant,mon cœur se gonfla d’orgueil : elles parlaient demes talents et de mes dons, et l’une d’entre ellesm’appela même « cette merveilleuse enfant. »Je n’oublierai jamais cette conversation ! Le malétait fait. J’avais désormais une certaine image demoi, et je devais travailler dur pour la maintenir,même quand ma vie commença à se désagréger.Je ne pouvais être moi-même et je devins plutôtambitieuse, malhonnête et retors. En y songeantaujourd’hui, je vois qu’à partir de cet instant, je nefus plus une enfant…Korczak souligne que nous devons veiller à ne pasconfondre « enfants difficiles » et « enfants mauvais» et étouffer ainsi « les choses qui modèrentleur humeur, qui constituent la force motrice derrièreleurs exigences et leurs intentions, et forgentleur volonté et leur liberté. » Il met aussi en gardecontre le fait de comparer un enfant « facile » àun enfant « bon » :Le bon enfant pleure très peu, il dort toute la nuit,se montre confiant et jovial. Il se comporte bien,il est agréable, obéissant et bon. Mais nul ne songe119


L'enfance au bord du gouffrequ’en grandissant, il pourrait devenir indolent etstagner dans la vie.Nous ne devrions pas non plus oublier qu’éleverun « bon » enfant est un but des plus vagues,notamment parce que la frontière entre instillerl’intégrité et engendrer la suffisance est très mince.Comme le souligna l’éducateur Thomas Lickona,avoir des problèmes peut finalement apparaîtrevital dans la construction du caractère d’un enfant :Il faut encourager l’obéissance, mais il ne faut pasétouffer l’indépendance. Il est sagement dit quechaque enfant devrait avoir la confiance de malse comporter parfois. Laisser aux enfants l’espaced’être moins que parfaits est important… Le « petitange » ne fera pas nécessairement un adulte indépendantet plein de ressources.Si la louange excessive peut nuire à un « bon »enfant, les comparaisons négatives qui laissent unautre convaincu d’être « mauvais » peuvent devenircarrément dévastatrices. En effet, en comparantles qualités du « mauvais » enfant avec celles du« bon », nous lions son estime personnelle à sacapacité d’être à la hauteur d’un autre et nousl’enfermons donc dans un cycle de frustration120


L'enfance au bord du gouffrepermanente. Au pire, un tel traitement peut menerà une dépression, comme dans le cas que m’arécemment rapporté Françoise, une amie qui travailledans une grande clinique psychiatrique :Un jour, je fus appelée pour voir Michaël, âgé deonze ans, dans le quartier réservé aux enfants atteintsde handicaps profonds et multiples. Autisteprofond d’après les diagnostics, Michaël avait toujoursoscillé entre le retrait complet et les éclatsviolents. Désormais, la violence semblait toutefoisaugmenter et le personnel se demandait si cechangement deviendrait permanent.Comme l’indiquait la procédure normale, jepassais plusieurs séances à simplement observerMichaël et ses habitudes, prenant des notes rigoureusessur ses activités, ses réactions, etc. C’étaitun cas remarquable, parce nous n’observions passouvent des modèles aussi clairs de stimuli et deréaction, même chez des enfants moins gravementatteints. C’était d’autant plus surprenantde l’observer chez un enfant considéré commecomplètement coupé du monde extérieur. Danscertains cas, Michaël était manifestement capablede communiquer, de réfléchir logiquement et deréagir avec maîtrise.Au premier abord, je partageai prudemmentmes observations avec le personnel. Personne121


L'enfance au bord du gouffren’aurait pu croire qu’un enfant avec des capacitésd’apprentissage « normales » ait pu aboutir dans untel service. Nous avons alors entamé plusieurs moisde diagnostic approfondi, y compris une visite dansla famille de Michaël. Cette visite restera toujoursl’un de mes pires souvenirs.Le père de Michaël, pharmacien, se montraitextrêmement fier du frère aîné de Michaël, unenfant modèle avec un développement plus rapideque la moyenne. Quand Michaël accusa un retardde langage (en comparaison de son aîné), lepère l’inscrivit immédiatement à une thérapie. Lamême erreur se répéta au fil des années : une comparaisonconstante avec le frère aîné et des thérapiesintenses dans un effort désespéré d’amenerMichaël au niveau attendu. Michaël se rebella deplus en plus contre ces attentes et la thérapie, etse renferma progressivement sur lui-même. Seséclats violents visaient indubitablement à défendreson droit d’être lui-même et n’étaient pas dessignes d’agressivité gratuite. Après un week-endparticulièrement violent, les parents firent néanmoinsappel à une assistance médicale parce qu’ilsne pouvaient plus gérer la situation. Michaël futdonc amené à la clinique à l’âge de huit ans et nel’a plus jamais quittée.Cette situation est tragique, mais rien ne putconvaincre les parents de Michaël qu’il existait122


L'enfance au bord du gouffreun espoir réel dans son état. Même pendant notreconversation, ils le comparèrent constamment avecson frère. Ils n’étaient plus capables de voir Michaëlen tant qu’individu distinct. J’ai dû me résigner aufait que Michaël ne rentrerait jamais chez lui. Lemieux que nous puissions faire, c’était organiserson transfert dans une autre section de la cliniqueoù il recevrait une thérapie et de l’attention.Je me demande souvent aujourd’hui combiend’enfants souffrant de problèmes émotionnelsmanifestent simplement une réaction saine contreles pressions qui leur sont imposées par leursparents…Même si le nombre d’enfants abusés aussi gravementest réduit, l’histoire de Michaël met engarde chaque parent : vos enfants ne sont pas votrepropriété et toute tentative visant à les rendre« performants » ou « à la hauteur » finira tôt outard par les détruire. L’issue sera peut-être moinsdramatique, mais le fait de saper la confiance d’unenfant reste grave. A mon avis, cette attitude n’estpas très différente de ce que les Allemands appellent« Seelenmord » : le meurtre de l’âme.La pression constante, de quelque nature qu’ellesoit, finit toujours par briser un enfant et, dans ce123


L'enfance au bord du gouffrecas, l’issue peut prendre la forme de la violence,non seulement émotionnelle mais aussi physique.Il suffit de voir la vague de tueries qui a balayéles écoles et les lycées américains ces dernièresannées. Dans l’un de ces cas, le tueur (un enfant)était harcelé par sa mère au sujet de son excès depoids ; dans deux autres cas, les tueurs se sentaientconstamment comparés à leurs frères et sœurs populaireset sportifs. Et même si de telles racines dedétresse ne peuvent expliquer ni justifier ces horriblescrimes, elles ne s’inscrivent pas moins dans lecontexte et ne devraient donc jamais être ignorées.Heureusement, la plupart des mères et des pèressavent quand ils ont poussé un enfant trop loin,comme le couple dont voici l’histoire :Quand nous avons envisagé d’adopter Sandrine,une enfant de trois ans atteinte du syndrome del’alcoolisme fœtal, devenue aujourd’hui une jeunefemme complètement indépendante, nous avonsété prévenus qu’elle n’était pas « normale ». Toutefois,dès l’instant où nous l’avons rencontrée, nousavons acquis la quasi certitude que les médecinsse trompaient. Il est vrai qu’elle accusait un retardde langage, mais il pouvait être corrigé. Du moins,nous le pensions.124


L'enfance au bord du gouffrePlusieurs mois après l’arrivée de Sandrine dansnotre famille, nous l’avons inscrite à une thérapieindividuelle du langage, dans une université locale.Très vite pourtant, nous avons compris que cen’était pas ce dont elle avait besoin. Elle ne collaboraitpas du tout ; quelque chose en elle se rebellaitcontre nos efforts pour « l’aider » à se développer.Nous avons mis alors un terme au programme encours et cherché ce qu’il fallait essayer ensuite…Quand elle fut prête à entrer en CP, Sandrineavait appris à parler, mais son vocabulaire restait trèslimité et elle était souvent frustrée de ne pas pouvoirs’exprimer. A cette époque, nous nous étionsquelque peu résignés au fait qu’elle souffrait d’unréel handicap. Nous lui avons fourni des leçons particulièreset d’autres formules d’aide individuelle,mais plus elle recevait de l’attention, plus elle sefrustrait.Au fil des années, nous l’encouragions enlui disant que « tout le monde est différent » etqu’elle pouvait faire beaucoup de choses mieuxque d’autres enfants de son âge. Oui, beaucoupde choses, mais pas les études ! Tous nos effortslui avaient transmis le message que les résultatsscolaires primaient sur le reste.Avec l’adolescence, les problèmes n’ont faitqu’empirer. La quatrième spéciale capota complètement.Pour Sandrine, on aurait tout aussi125


L'enfance au bord du gouffrebien pu inscrire en lettres rouges sur la porte desa classe : « Classe des ratés ! » A ses yeux, l’idéemême de classes distinctes ajoutait l’insulte auxblessures dont elle souffrait déjà ; c’était commedu sel sur une plaie ouverte. Elle devint de plusen plus malheureuse, déprimée et complexée. Lespressions (celles, subtiles, de notre part et les vraiesde ses pairs) la rendirent presque folle.Quand Sandrine eut quinze ans, nous avonsfinalement décidé de la retirer de l’école. (C’estalors ironiquement, sans pression sociale ni scolairequ’elle se mit à lire… pour le plaisir.) Mais sesproblèmes étaient loin d’être terminés. Des adultesbien intentionnés lui demandaient souvent cequ’elle étudiait, pourquoi elle n’allait pas à l’écoleou quand elle prévoyait de terminer ses études. Detous côtés, il semblait qu’elle doive constammentêtre marquée au fer rouge pour son échec scolaire.En considérant ces années avec le recul, nouscomprenons désormais que nous avons subi unlavage de cerveau et que nous nous étions laisséspiéger et convaincre que l’éducation conventionnelleétait primordiale. Sandrine ne correspondaittout simplement pas au moule. Commentavions-nous pu être aussi aveugles ? Depuis letout début, nous avions tenté avec beaucoup tropd’acharnement de corriger ses expressions, de rendreson discours plus intelligible, plus acceptable126


L'enfance au bord du gouffresur le plan social, au lieu de nous contenter del’écouter et de recevoir ses pensées confuses, ettant pis pour la forme sous laquelle elles nous parvenaient.L’idée même du développement verbaln’était pas importante pour elle, mais seulementpour nous.Nous comprenons désormais que, malgrénotre immense amour pour notre fille, nous nel’acceptions pas vraiment telle qu’elle était, commeDieu l’avait faite. Si seulement nous pouvions toutrecommencer ! Mais c’est impossible. Pourtant, sinous le pouvions, nous nous préoccuperions bienmoins de ses inaptitudes (nos propres étiquettes)et nous affirmerions davantage son identité, parcequ’il y avait effectivement beaucoup de choses àencourager. Sandrine a toujours éprouvé beaucoupde compassion envers les plus défavorisés,les personnes plongées dans la souffrance et mépriséeset, comme volontaire au sein de l’Arche,un organisme qui s’occupe des handicapés mentaux,elle prouve que même si elle n’est pas bardéede diplômes, elle est une adulte compatissante etcompétente.Elever un enfant avec des besoins particuliers,comme ceux qui souffrent du syndrome del’alcoolisme fœtal, représente un véritable défi,mais il peut s’avérer tout aussi difficile d’élever un127


L'enfance au bord du gouffreenfant simplement difficile. Un enfant handicapéimpose des problèmes spécifiques à régler, maisqu’en est-il d’un enfant dont personne ne peutdiagnostiquer le déséquilibre ? Chantal, la mèred’un jeune homme agité du voisinage, m’écrivitrécemment :Je pense parfois qu’il serait plus facile d’éleverun enfant handicapé qu’un enfant souffrant dedéséquilibre émotionnel. On peut au moinsdistinguer les difficultés et le besoin de compassionet de compréhension entraînés par un handicapphysique manifeste… Par contre, les gens ontsouvent des difficultés à accepter qu’un enfant àl’air « normal » puisse avoir un problème caché. Aleurs yeux, il est justifié d’attendre de lui qu’il semontre aussi performant que ses camarades.Chantal marque un point. Pourtant, d’après monexpérience, le pire dans les difficultés rencontréespar les enfants comme son fils, n’est pas d’êtreignorés par les autres, mais bien (comme l’illustrel’anecdote suivante racontée par un membre demon église) d’être magnifiés par leurs parents :Jusqu’à l’âge de trois ans, notre fils aîné, Jean, fut unenfant content et peu exigeant. Quand nous avons128


L'enfance au bord du gouffreemménagé dans une autre région à cause de montravail, il se décomposa soudainement. Au début,il est revenu à la case départ point de vue propreté.S’il se montrait encore aussi enjoué qu’auparavant,il devint toutefois hyperactif, courant partout dansla maison, tantôt silencieusement, les bras tourbillonnantcomme les ailes d’un moulin, tantôt hurlantavec une incroyable énergie. Il développa aussiplusieurs tics nerveux, comme sucer son pouceet tourner et tirer ses cheveux si souvent qu’il estdésormais chauve par endroits.En grandissant, Jean se montra de plus en plusasocial, perturbant les réunions de famille et lesévénements scolaires ou du voisinage. Il détestaitles activités organisées comme les jeux. Il s’enfuyaitet frappait quiconque essayait de l’encourager àparticiper. Il se rebellait bruyamment dès que noustentions de le presser à s’habiller ou à manger.Mais pourquoi agissait-il ainsi ? Qu’est-ce quin’allait pas ? Nous avons tout essayé, des conversationsdouces à la fessée, en passant par les promenades(il aimait les promenades). En vain. Peuimporte la façon dont nous essayions de l’atteindre,nous étions incapables de pénétrer son petit mondeet même après les explosions les plus importantes,il semblait émerger victorieux…Jean ne fut jamais un enfant fort ou insensible.L’une de ses meilleures amies était Sonia, une129


L'enfance au bord du gouffrefemme gravement handicapée, irrémédiablementclouée à son fauteuil roulant. Sonia était incapablede parler et ne pouvait ni manger ni s’habiller seule.Elle ne pouvait pas faire grand-chose d’autre quesourire, glousser et grogner. Jean aimait pourtantsa compagnie, même s’il devait se contenter delui tenir la main. (Quand l’éducatrice de Sonia luidemanda pourquoi, il répondit « Je ne sais pas…Elle peut aimer avec ses yeux et tu peux sentirqu’elle t’aime vraiment ! »)Quand il n’était pas avec Sonia, les problèmesétaient permanents. Autour de nous, certains parentssemblaient tellement plus détendus que nous,ils paraissaient bien s’en sortir et leurs enfants semblaientréagir au moindre conseil. Pourquoi pasJean ? Nous avons remis en question nos aptitudesde parents, nous nous en sommes beaucoup vouluet nous avons cherché des problèmes inconscientset des clés cachées. Nous avons fouillé dans notrepassé lointain et dans les profondeurs les plusobscures. Nous avons cherché la moindre causepossible permettant d’expliquer son apparente insécurité,en chacun d’entre nous et chez les autres.Et nous avons paniqué…Quand Jean eut environ huit ans, nous avonsdéménagé une nouvelle fois et ses problèmess’intensifièrent à nouveau. Même les côtéspositifs de sa personnalité s’assombrirent. Jadis130


L'enfance au bord du gouffrebordant d’idées, sa créativité disparut. Il cessade lire et de faire des projets ; il perdit sa capacitéde concentration au point de ne plus pouvoirs’occuper ; il redevint incontinent. Plus préoccupantencore, il devint si violent et si imprévisibleque nous ne pouvions plus le laisser seul avecses frères et sœurs.Il arrivait que la moindre chose le mette horsde lui. Il perdait alors tout contrôle et courait dansle couloir en criant « Non ! Non ! Non ! », enfrappant les portes et en hurlant sur les objets etles personnes qui se trouvaient sur son passage.Pendant ce temps, notre confiance s’amenuisaitde plus en plus. Nous parlions, nous priions, nouslisions et parlions davantage encore. Nous allionsconsulter des médecins, des pédiatres et d’autresspécialistes de l’éducation. Nous cherchions leursconseils au point d’en être saoulés, mais nous nenous faisions pas confiance. Et nous ne faisions pasconfiance à Jean.C’était là notre plus grand problème, commenous le comprîmes plus tard : nous avions cesséd’agir en vertu de nos propres convictions et nouscherchions le conseil d’autrui. Craignant notammentque Jean ne « tourne pas bien », nous nousétions placés, lui et nous, sous la pression du conformisme.Par ailleurs, nous avions le sentimentque son « échec » nous présentait sous un mauvais131


L'enfance au bord du gouffrejour et nous redoutions (inconsciemment) qu’ilsoit une menace pour notre réputation. En outre,même si nous n’avons jamais cessé de l’espérer,nous avions abandonné la possibilité du moindrechangement.Heureusement, nous avions des amis qui continuaientd’espérer à notre place et, grâce à leur aide,nous finissions toujours par passer le cap et continuer.Pour moi, le moment de vérité s’est présentéquand j’ai compris que Jean n’était pas la cause denos problèmes, ni même moi, mais simplementmon attitude envers le défi d’élever un enfantqui n’entrait pas dans le moule prescrit. Pourquoidevrait-il y entrer après tout ? Après cette prise deconscience, les choses se mirent progressivement enplace. D’abord, je pus renoncer à mes idées sur ceque Jean aurait dû faire ou être, ce qui me donnaitmoins de raisons de le harceler. Par conséquent,j’avais moins l’occasion d’être frustré, etc.Ces deux dernières années, Jean est devenuplus stable et plus heureux que ma femme etmoi l’avons jamais vu. Plus important, nous avonschangé. Nous apprenons à être là pour lui, sansagenda ni souci. Quant à la définition de son comportement(qui nous échappe encore), nous avonscompris que même le diagnostic le plus exact seraitinutile en l’absence de traitement. Et le meilleurtraitement reste l’amour.132


L'enfance au bord du gouffreNous ne serons jamais une famille exemplaire,mais au moins, nous sommes une famille plussolide. Et si Jean nous a enseigné une chose, c’estbien que la plus solide des familles est celle dontchacun des membres sait qu’il a besoin des autres.Devant l’intensité d’un combat comme celui deJean, il est souvent difficile pour les parents dediscerner les avantages d’avoir élevé un enfant difficile,même quand l’issue est positive. Pour certains,la douleur a simplement perçu un trop lourdtribut, pour d’autres, le soulagement est tel qu’unefois la bataille terminée, ni parent ni enfant ne lamentionne à nouveau. Pourtant, aussi étrange quecela puisse paraître, je crois que plus l’enfant estdifficile, plus le parent devrait être reconnaissant.Les parents d’enfants difficiles devraient même êtreenviés, parce que, plus que tous les autres, ils sontcontraints d’apprendre le plus merveilleux secretde la véritable paternité ou maternité : la significationde l’amour inconditionnel. C’est un secretqui reste caché aux yeux de ceux dont l’amourn’est jamais éprouvé.Si nous accueillons la perspective d’éleverl’enfant à problèmes avec une telle disposition133


L'enfance au bord du gouffred’esprit, nous verrons nos frustrations commedes moments susceptibles d’éveiller en nous lesmeilleures qualités. Au lieu d’envier la facilité aveclaquelle nos voisins semblent élever leurs enfantsparfaits, nous nous souviendrons que les enfantsindisciplinés et hyperactifs font souvent des adultesplus confiants et plus indépendants que ceuxdont les limites n’ont jamais été testées. D’aprèsHenry Ward Beecher, prédicateur progressiste du19e siècle : « Cette énergie qui rend un enfantdifficile à gérer est la même qui fera de lui plustard un gérant de la vie. » Et même si les épreuvesde notre propre enfance nous amènent à hésiterd’adopter un point de vue aussi positif, nouspouvons toujours nous détourner de nous-mêmeset regarder uniquement à nos enfants. En les aimantet en étant aimés d’eux, nous redécouvrironstoujours la puissance du pardon, l’importance delaisser le passé derrière nous et l’optimisme né del’espoir. Revenons à Diane, dont l’histoire ouvraitce chapitre :Vous vous en doutiez peut-être : quand mon filsaîné, Bruno, est entré au jardin d’enfants, il n’a pastardé à manifester le même caractère turbulent que134


L'enfance au bord du gouffremoi étant enfant, et depuis lors, il n’a cessé d’avoirdes problèmes avec ses enseignants. Je lutte quotidiennementpour l’amener à se comporter correctement,parce que je suis résolue à ce qu’aucunde mes enfants ne traverse ce que j’ai vécu…Grâce à une enseignante avisée, qui refuse des’arrêter sur ses problèmes, j’ai toutefois appris àne plus projeter mes peurs sur lui, à me concentrersur ses points forts et à veiller que personne ne meprive de ma joie en lui.Si Bruno est comme moi, il restera impulsif. Al’heure actuelle, il me désobéit chaque jour et jedois systématiquement lui en faire comprendre lesconséquences. Je sais toutefois que mon fils n’a passeulement besoin de discipline, mais aussi de tempssupplémentaire et de compagnie. Peu importe cequi arrive, il a besoin de savoir que sa maman croiratoujours en lui.Dans les années 60, à une époque où« l’inadaptation » était le slogan éducatif du moment,Martin Luther King heurta enseignants etparents lors d’une conférence, en inversant le prétenduproblème. Un collègue se souvient de l’avoirentendu dire : « Merci Seigneur pour les enfantsinadaptés ». Plus qu’une simple défense sentimentaledes enfants « difficiles » (et moins privilégiés),135


L'enfance au bord du gouffrel’attitude de King englobe parfaitement l’essencemême du rôle d’un parent.Au lieu d’étouffer les enfants qui nous embarrassent,au lieu de punir ceux qui ne correspondentpas à la norme, au lieu d’analyser les enfantsà problèmes et de tirer des conclusions sur leuravenir de délinquant, nous devrions les accueillirtous tels qu’ils sont. En nous aidant à découvrirles limites de la « bonté » et l’ennui de la conformité,ils peuvent nous enseigner la nécessitéde l’authenticité, la sagesse de l’humilité et enfin,la réalité que, dans l’éducation comme dans touteautre chose, rien ne s’acquiert sans peine.136


CHAPITRE 8A la découverte du respectQuand un enfant marche dans la rue, une compagneie d'angesle précèdent en proclamant: « Taites place à l'image du TrèSaint. »Proverbe hassidiqueD ans une société en proie à d’innombrablesproblèmes, les plus grands dangers qui guettentles enfants crèvent les yeux : pauvreté, violence,négligence, maladie, abus et tout un tas d’autresmaux. Visibles ou invisibles, ces maux ont toujoursété présents. Nous en sommes les victimes ou lesspectateurs, mais tout le monde s’accorde pouraffirmer qu’ils sont terribles.Que pouvons-nous faire personnellement pourles com battre ? Dans un essai rédigé en 1919sur la question du renouveau social, HermannHesse suggère que la première étape consiste à


L'enfance au bord du gouffrereconnaître leur origine : notre manque de respectpour la vie.Tout irrespect, toute irrévérence, tout endurcissement,tout mépris n’est rien de moins qu’un meurtre.Il est possible ainsi de tuer ce qui est présent, maiségalement ce qui est futur. Il suffit d’une petite dosede scepticisme pour tuer une grande part d’avenirchez un enfant ou un jeune. La vie attend partout,la vie fleurit partout, mais nous n’en distinguonsqu’une infime partie et nous piétinons le reste…En désignant l’irrévérence comme une arme mortellepour la vie, Hesse touche au cœur du plusgrand péril qui menace les enfants dans le mondemoderne. Le manque d’attention envers les enfantss’infiltre en effet dans notre culture toute entière,y compris notre langage. Il est présent dans notrelégèreté pour les appeler « petits morveux »ou « petits diables », dans nos sarcasmes, qui nousfont rire à leurs dépens, dans notre mépris enversleurs sentiments ou notre façon d’évoquer leursmanquements devant eux (ou derrière leur dos).Il est présent également dans notre habitude deles cataloguer, dans la façon dont nous nous vantonsd’un enfant et nous plaignons de l’autre, et138


L'enfance au bord du gouffremême dans notre façon d’appeler « illégitimes »les enfants nés hors mariage. Et les mots ne sontqu’un moindre mal.Principal symptôme du manque d’amour,l’irrévérence figure parmi les principales causesà l’origine des maladies sociales mentionnéesdans ce livre. Si ce constat vous paraît exagéré, ilvous suffit d’observer un fléau largement répanducomme le divorce pour en avoir la confirmation.Si la révérence envers les enfants primait, aucuneréflexion visant à rendre le divorce « acceptable »ne serait jamais tolérée. Henri, un ami universitaire,écrit à ce propos :A mes yeux, le divorce est une rupture de contratdéplorable, et je prétends sérieusement queles enfants devraient être autorisés à poursuivreleurs parents. Considérez les faits : deux personness’accordent pour créer un être humain etpromettent de lui donner de l’amour, un foyer,la sécurité et le bonheur. Ils franchissent le pasavec les meilleures intentions, c’est certain, puisquelque chose tourne mal. Ils découvrent qu’ils sedétestent ou, pour une quelconque autre raison,qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble. Toutefois,en se séparant, ils s’accordent la priorité et oublient139


L'enfance au bord du gouffrele contrat passé avec leur enfant. Je ne crois pas,comme le prétendent souvent les futurs divorcés,que la séparation est « préférable » pour l’enfant.Mon expérience m’a appris le contraire.Mes parents m’ont-ils épargné de vivre dans unfoyer malheureux, avec des disputes et des confrontationsamères pour unique mode de communication? Je ne crois pas. Je crois (aussi incompatiblesétaient-ils et restent-ils aujourd’hui) qu’ils auraientpu apprendre à ne plus crier, ne plus claquer lesportes. Ils auraient au moins pu l’apprendre plusfacilement que j’ai dû apprendre, moi, à être unenfant du divorce.Le divorce est devenu tellement ordinaire de nosjours que ma position n’est pas très populaire. Certains(en général des parents divorcés) m’accusentd’être égoïste. Or, il ne s’agit pas uniquement demoi. Un jour, ils entendront leurs propres enfantsfaire le même constat, car une enfance perdue estperdue à jamais.Malgré son apparente dureté, la position d’Henriest tendre en comparaison des propos tenus parJésus à l’égard de ceux qui privent les petits deleur enfance : « Si quelqu’un était une occasionde chute, pour l’un de ces petits qui croient, il vaudraitmieux pour lui qu’on lui mette autour du140


L'enfance au bord du gouffrecou une meule de moulin, et qu’on le jette dansla mer. » (Marc 9.42) La véritable révérence enversles enfants justifie des paroles aussi sévères, car elleaccueille les enfants et s’oppose à tout prix à toutce qui les méprise et les rejette.La révérence dépasse simplement l’amour. Elleenglobe aussi l’appréciation des qualités propres auxenfants (que nous avons nous-mêmes perdues), ladisposition à redécouvrir leur valeur et l’humilitéd’apprendre d’eux. Faire preuve de révérence, c’estêtre prêt à accepter l’enfance dans son propre intérêtet les enfants tels qu’ils sont vraiment. Elleconsiste, comme l’écrit Mumia Abu Jamal, à reconnaîtrequ’ils « nous montrent avec leur innocenceet leur limpidité, le visage même de Dieu sousforme humaine. J’entends simplement par là qu’ilsreflètent l’ultime bien que nous soyons en mesurede concevoir… Ne le ressentez-vous pas lorsquevous contemplez le visage d’un enfant ? »La révérence évoque également la confiance,comme en témoigne le midrash juif rapportantles négociations de Dieu avec le peuple d’Israël.Il refusa de leur donner la Torah jusqu’à ce qu’ilspuissent garantir sa sécurité. D’abord, ils offrirent141


L'enfance au bord du gouffreleurs anciens en gage, mais Dieu les jugea insuffisants.Puis ils offrirent leurs prophètes, mais Dieules jugea également insuffisants. C’est seulementlorsqu’ils offrirent leurs enfants que Dieu accepta,en disant : « Ce sont très certainement de bonsgarants. Pour eux, je vous donne la Torah. »Enfin, la révérence est une attitude de profondrespect, comme l’expriment ces quelques mots demon grand-père :Ce sont les enfants qui nous guident vers la vérité.Nous ne sommes pas dignes d’élever même unseul d’entre eux. Nos lèvres sont impures, notreengagement incomplet, notre sincérité bancale etnotre amour partagé. Notre douceur n’est jamaisdésintéressée. Nous ne sommes pas encore libres dumanque d’amour, de la possessivité et de l’égoïsme.Seuls les hommes sages et les saints (ceux qui setiennent devant Dieu comme des enfants) sont réellementaptes à vivre et à travailler avec les enfants.Peu d’entre nous se considèrent sages ou saints.C’est exactement la raison pour laquelle le fondementde l’éducation ne doit pas seulementconsister en connaissances et en compréhension,mais aussi en révérence. Dans le roman d’Erich142


L'enfance au bord du gouffreMaria Remarque intitulé Après, écrit peu aprèsla Première Guerre mondiale, un passage illustrecette conviction de façon inoubliable. L’orateurest Ernst, vétéran des combats dans les tranchées :Le matin paraît. Je me rends à ma classe. Les petitssont là, les mains jointes. On lit encore dans leursgrands yeux, l’étonnement timide de l’enfance. Ilsme regardent d’un air si plein de confiance et defoi, que j’en éprouve soudain un coup au cœur…Me voici devant vous, enfant, moi, l’un des innombrablesfaillis, dont la guerre a anéanti toutesles croyances et presque toutes les forces. Me voicidevant vous et je sens combien vous êtes plus vivantset plus reliés à l’existence que moi. Me voicidevant vous, moi qui dois vous conduire et vousenseigner. Mais que dois-je donc vous apprendre ?Dois-je vous dire que dans vingt ans vous serezdesséchés et rabougris, entravés dans vos instinctsles plus libres et impitoyablement soumis à la médiocritéde la masse ? Dois-je vous raconter quetoute l’instruction, toute la civilisation, toute lascience ne peuvent être qu’une effroyable dérision,aussi longtemps que les hommes se feront la guerreavec les gaz, le fer, la poudre et le feu au nom deDieu et de l’Humanité ? Que dois-je donc vousapprendre, à vous, petits êtres, à vous, qui, seuls, êtesrestés purs au cours des années terribles ?143


L'enfance au bord du gouffreEt que puis-je vous apprendre du reste ? Vais-jevous expliquer comment on amorce une grenadeet comment on la jette sur des êtres humains ? Vaisjevous montrer comment on traverse quelqu’unà la baïonnette, comment on l’assomme à coupsde crosse, comment on l’abat à coups de pelle ?Vais-je vous démontrer comment on pointe lecanon d’un fusil sur un miracle aussi inconcevablequ’une poitrine qui palpite, un poumon quirespire, un cœur qui bat ? Vais-je vous raconterce que sont une paralysie tétanique, une moelleépinière déchirée ou une boîte crânienne arrachée? Vais-je vous décrire l’aspect d’une cervellerépandue, d’os fracassés, d’entrailles coulant d’unabdomen ? Vais-je vous apprendre comment ongémit avec une blessure au ventre, comment onrâle avec un trou dans le poumon, comment onsouffle avec une blessure à la tête ? Je ne sais riende plus ! Je n’ai rien appris de plus !Dois-je vous conduire vers cette carte verte etbrune, y promener le doigt et vous dire que, là,l’amour a été assassiné ? Dois-je vous dire queles livres que vous tenez en vos mains sont desfilets avec lesquels on veut attirer vos âmes simplesdans la jungle des phrases et dans les barbelés desfalsifiés ?Me voici là, devant vous ; je suis souillé, coupable,je devrais vous prier : restez ce que vous êtes,144


L'enfance au bord du gouffrene laissez jamais transformer en brandon de hainela flamme chaude de votre enfance. Autour de vosfronts palpite encore le souffle de l’innocence…Comment pourrais-je prétendre à vous instruire! Derrière moi, je sens encore la poursuite desombres sanglantes du passé ; comment puis-jeoser m’aventurer parmi vous ? Ne me faut-il pasd’abord redevenir un être humain ?J’ai le sentiment qu’un spasme m’envahit, queje deviens de pierre et que je vais m’écrouler enpoussière. Je retombe lentement sur ma chaiseet je comprends que je ne peux plus rester ici.J’essaye de saisir et de fixer une idée mais sans yparvenir. Au bout d’un moment seulement, unmoment qui me semble infini, l’engourdissementdisparaît. Je me lève : « Mes enfants, dis-je aveceffort, vous pouvez partir. Je vous donne congépour aujourd’hui. »Les petits me regardent pour voir si ce n’est pasune plaisanterie. Je leur fais encore signe de la tête :« Oui…, c’est vrai… Allez jouer aujourd’hui, toutela journée. Allez jouer dans les bois, ou bien avecvos chiens et vos chats, ne revenez que demain ! »Alors, en faisant claquer les couvercles, ils jettentleurs plumiers dans leurs cartables et, pépiant commedes oiseaux, se précipitent, haletants, au dehors. (…)Lorsque je prends le chemin de la gare, des petitesfilles aux museaux barbouillés, les cheveux noués145


L'enfance au bord du gouffred’un ruban qui tremblote, sortent en courant de lamaison voisine. Elles viennent d’enterrer une taupemorte dans le jardin et de dire une prière pour elle !Maintenant, elles me tendent la main avec une petiterévérence : « Au revoir, Monsieur l’instituteur » *Essayez quelque chose de similaire dans une vraieclasse et vous serez remis en cause, voire licencié.Le problème, comme Remarque l’illustre, n’est pasl’incident lui même. Ce qui est vital ici, c’est quele cœur d’un homme soit touché par un espritque notre âge a complètement perdu. Il reconnaît,face à l’innocence, la vulnérabilité, l’honnêteté etla spontanéité, que l’unique réaction adéquate estla révérence.L’idée de l’enfant qui enseigne n’est pas inhabituelle,mais mérite toujours d’être redécouverte.Elle est la conséquence logique d’une approcherespectueuse des enfants, et quand l’enfant esthandicapé, elle prend une signification particulière.C’est pourquoi j’inclus ces pensées d’un ancienprocureur général, Ramsey Clark, un ami proche,activiste de la paix comme moi, qui est égalementle père d’une jeune femme remarquable :* Gallimard, 1931, pp. 261-264146


L'enfance au bord du gouffreRonda était notre premier enfant, un bébé d’uneétonnante beauté. Sa première année nous semblanormale, ainsi qu’à son pédiatre. Avant ses deux ans,nous avons toutefois entamé une longue quête àtravers les méandres de l’establishment médical afinde trouver un diagnostic et un traitement pour sonretard de langage. Nous avons voyagé pendant plusieursannées, vu différents spécialistes et Ronda futsoumise à toutes sortes de tests. Souvent, les diagnosticsétaient diamétralement opposés. (D’autresobservations et d’autres tests écartèrent le retardmental et l’épilepsie légère.)Comme Ronda approchait de l’âge d’être scolarisée,nous tenions à lui donner la meilleure formuled’apprentissage disponible. Les écoles publiques etles institutions privées n’étaient pas en mesure de luifournir la moindre aide. Les institutions spécialiséesdans l’enseignement des sourds n’étaient pas aptesà accueillir de multiples handicaps…Nous avons rencontré de nombreux problèmesau fil des années et des diverses infrastructures thérapeutiques.Il fallut une grande capacité d’adaptationpour Ronda comme pour nous. Mais, à tout moment,Ronda s’est toujours montrée énergique, apprenantavec régularité, à défaut de facilité. Elle adéveloppé un vocabulaire de plusieurs milliers demots. Elle peut écrire des lettres courtes et simples.Elle signe presque trop vite pour l’œil humain. Elle147


L'enfance au bord du gouffreattribue de mauvaises notes à sa mère pour sa façonde signer et considère son père comme un cancre.Elle possède une mémoire incroyable…Nous avons depuis longtemps cessé de nousinquiéter de la raison pour laquelle Ronda ne peutni entendre ni comprendre comme nous et nousnous émerveillons tout simplement de sa sagesse,de sa bonté et de la joie qu’elle apporte.En entrant dans la salle de conférence des modesteslocaux où Ramsey exerce, la première personneque vous pourriez voir est Ronda, attablée, crayonen main. C’est une scène déconcertante et trèsbelle, qui s’écarte de tout ce que j’ai pu voir dansd’autres bureaux. Ramsey explique :Non seulement elle est d’agréable compagnie, maiselle est aussi une source de surprise constante. Elleapprécie la moindre tâche à tout moment et semontre toujours prête à aller et venir. Par-dessustout, Ronda est notre professeur. A travers elle,nous avons appris ce qui est vraiment importantdans la vie : être ensemble et s’aider mutuellement,la beauté de la douceur et de la patience, la futilitédes choses matérielles, l’absurdité de la renomméeet du crédit personnel, et les conséquences néfastesde l’égoïsme. Notre fille nous a appris le rôle essentielde l’amour dans une vie qui en vaut la peine.148


L'enfance au bord du gouffreSi l’amour de Ramsey pour Ronda révèle sonhumilité (une facette essentielle de la révérence), ilreflète une autre attitude tout aussi rare : la convictionque tout enfant a été placé dans le monde avecun dessein et un plan. A une époque où les genssont souvent jaugés en termes de valeur (à savoirleur intelligence, leur beauté physique, voire leurportefeuille d’actions et leur compte en banque),pour beaucoup, ce n’est plus une vérité évidenteen soi. Toutefois, si nous aimons vraiment les enfants,nous les accueillerons tous, indépendammentde leur couleur, leurs aptitudes, leur contexte familialou leur classe sociale.Malheureusement, l’état de notre cultureest tel que nous marginalisons non seulementd’innombrables enfants, mais que nous en détruisonsdes millions d’autres, tous ceux que nousavons décidé ne pas vraiment désirer. Beaucouppensent, en toute honnêteté, que l’avortement estsemblable au meurtre. Pour ma part, je le considèreentre autres choses comme l’ultime irrévérence.Même si l’on pense (et c’est mon cas) que la pratiqueest mauvaise, que gagnerons-nous en attaquantceux qui la défendent ? Ne devrions-nous149


L'enfance au bord du gouffrepas au contraire œuvrer pour parvenir à ce jouroù aucune femme ne se sentira contrainte d’y recourir? Plus encore, ne devrions-nous pas espérerque tous ceux qui sont accablés puissent trouverla guérison ?Dorothy Day, pacifiste légendaire, s’est faiteavorter pendant sa période bohémienne, maisdonna le jour plus tard à une fille, Tamar, et futcapable d’écrire : « Même l’être le plus endurci,le plus irrespectueux est époustouflé par le faitprodigieux de la création. Peu importe avec quelcynisme ou indifférence le monde peut traiter lanaissance d’un enfant, elle reste spirituellement etphysiquement un événement formidable. »La naissance de Tamar changea complètement lavie de sa mère. Chaque enfant possède effectivementune telle puissance transformatrice. Mêmel’enfant mort-né ou le bébé décédé très tôt. Lamort de l’un des enfants de Léon Tolstoï, par exemple,apporta la guérison (au moins temporaire)dans son mariage réputé querelleur. En réfléchissantrétrospectivement sur cette expérience,il écrivit dans une lettre à un ami :150


L'enfance au bord du gouffreNotre enfant vécut pour que ceux d’entre nousqui étions autour de lui soient inspirés par le mêmeamour ; pour qu’en nous quittant et en rentrantchez lui auprès de Dieu, qui est l’Amour en soi,nous soyons attirés plus près l’un de l’autre. Mafemme et moi n’avons jamais été plus prochesqu’en ce moment, et nous n’avons jamais éprouvéun tel besoin d’amour, ni une telle aversion enversle moindre désaccord et le moindre mal.J’ai moi-même éprouvé une chose similaire étantenfant, quand mes parents furent affectés par lemême événement dans leur mariage. Ma sœurMarianne mourut quand j’avais six ans et ne vécutque vingt-quatre heures, mais elle devint pourtantune partie importante de ma vie. Deux jours avantla naissance du bébé, ma mère subit une attaquecardiaque presque fatale et ce fut un miracle qu’ellesurvécut à l’accouchement dans l’hôpital primitifdu village paraguayen où nous vivions.En tant que pasteur aussi, j’ai vu combienchaque enfant, aussi bref que soit son séjour, peutnous transformer, si seulement nous le laissonsfaire. Jamais je ne l’ai constaté aussi clairementqu’il y a quelques années, avec l’arrivée d’un bébé151


L'enfance au bord du gouffredont le jumeau était décédé avant sa naissance.L’événement (raconté ici par le papa, Joël) montreque même un enfant mort-né peut nous aider àdécouvrir la signification de la révérence.Peu après avoir découvert qu’un seul de nosjumeaux survivrait, Déborah et moi avons prisrendez-vous avec notre obstétricien, simplementpour parler de ce qui était arrivé et de ce qui nousattendait. Il dit qu’il ignorait pourquoi le bébéétait mort et que nous ne l’apprendrions peutêtrejamais… L’un de ses commentaires noustoucha en particulier : « Quand l’enfant mortviendra au monde, il pourrait être décoloré, mouet ratatiné, mais nous ne nous soucierons pas deson apparence. A nos yeux, il sera merveilleux. »Puis, à Déborah : « Il était une âme vivante àl’intérieur de vous. Vous l’avez senti bouger, vouslui avez parlé, vous l’aimiez comme seule unemère peut le faire et vous l’aimerez peu importeà quoi il ressemble. » Il l’encouragea à garder lesdeux bébés.La perspective de devoir enterrer l’un de nosenfants fut incroyablement pénible au début, enparticulier en songeant combien l’accouchementserait difficile. Au fil des jours, nous avons toutefoiscompris combien ce jour serait précieux. Nousavons pris conscience que nous aurions très peude temps pour voir et tenir notre enfant et que152


L'enfance au bord du gouffrenous serions en mesure de faire si peu pour lui.Alors nous avons commencé à nous réjouir, aussidéchirant que devrait être cet événement…Quand le moment de la naissance arriva enfin,Loïc, notre enfant vivant, fut le premier à arriver.Il se blottit dans les bras de Déborah alors que lescontractions se prolongeaient pendant quelquesminutes et que nous attendions nerveusement,nous préparant pour une longue bataille. Finalement,tout se déroula en douceur et bientôt, ledocteur annonçait que l’autre bébé était né.Laurent, notre bien-aimé second jumeau, étaitmagnifiquement formé, bien que ses os soient devenustrès mous et que son crâne se soit presque entièrementdésintégré. Mais cela n’avait aucune importance.Un minuscule bonnet tricoté le maintintbientôt en place. Je déposai sa minuscule mainsur l’un de mes doigts et m’assis avec lui pendantquinze ou vingt minutes. Laurent avait les mêmespetites tâches blanches sur son nez que Loïc.Après que l’infirmière eut nettoyé le corps deLaurent, sa grand-mère prit l’empreinte de sesmains et de ses pieds et nous l’installâmes dansun minuscule cercueil blanc qui attendait dans lapièce voisine. Déborah coupa une petite mèchede ses cheveux et la plaça dans son carnet de naissance,puis le revêtit d’un petit pyjama blanc etl’enveloppa dans une couverture.153


L'enfance au bord du gouffrePlus tard, nous déposâmes Laurent à côté de sonfrère. Ce dernier se montrait agité, mais une foisles deux bébés couchés côte à côte, il se calma ets’endormit. Il devait savoir que c’était la dernièrefois qu’ils seraient ensemble. Puis, nous avons remisLaurent dans son cercueil et placé sa petite mainparfaite autour d’un bouquet.A ce moment, nos autres enfants entrèrent pourvoir leurs frères. Nous leur avions expliqué ce quis’était passé, mais nous ignorions à quoi nous attendre.Ils s’assemblèrent autour du petit cercueil,regardant dans un silence absolu. Ils ne semblaientpas du tout déconcertés par son apparence, ni effrayés…Laurent n’a jamais respiré, n’a jamais ouvert lesyeux, ni émis le moindre son. Il est mort avant dequitter le ventre de sa mère. Nous ne saurons jamaisce qui a provoqué sa mort, ni à quel moment exactementil est mort, mais nous savons que Laurentnous fut confié, même brièvement. Et nous savonsavec certitude que Dieu avait un but et qu’Il l’aaccompli.Extérieurement, les gens pourraient être tentésde dire que Laurent n’a jamais vécu. Mais pasnous. Il a changé nos vies à jamais. Même sonfrère en bonne santé se souviendra toujours deson premier compagnon de jeux, et traversera lavie en étant toujours conscient de son jumeau. Il154


L'enfance au bord du gouffrese passe rarement un jour sans qu’il nous dise queson frère « le regarde du ciel ». Et pour cette raisonseulement, nous savons que la vie de Laurent nefut pas vaine.155


CHAPITRE 9Savoir lâcher priseL’éducation, même d’un seul enfant, n’est pas unemince affaire : naviguer sur les eaux profondes del’enfance, résister aux déferlantes de l’adolescenceet remonter avec lui le cours de la rivière pourl’amener à bon port jusqu’à l’âge adulte. Le voyagen’est toutefois pas terminé, car après avoir élevé nosenfants et en avoir fait des adultes affermis, nousdevons les laisser s’en aller. Peu importe le cas (etla plupart d’entre nous s’en réjouissent), les enfantsgrandissent pour mener leur propre vie. Notre tâchepremière doit dès lors consister à les élever de tellemanière qu’en s’aventurant dans ce que Pestalozziappelle « le flux du monde », ils soient assez fortspour prendre leurs propres décisions et pour s’yconformer. Viktor Frankl, survivant d’Auschwitz,


L'enfance au bord du gouffresurtout connu pour son livre Découvrir un sens à lavie, * écrit dans un autre de ses ouvrages :Les recherches sur l’hérédité ont démontré le degréélevé de liberté humaine face à la prédisposition.Quant au contexte, nous savons qu’il ne déterminepas l’individu. Tout dépend au contraire de ce quel’individu choisit d’en faire, de son attitude enversson environnement. Il y a un autre élément : ladécision. Au bout du compte, nous prenons nospropres décisions ! Et finalement l’éducation doittoujours tendre à enseigner la capacité de décider.S’il est édifiant, le conseil de Frankl est plus facile àméditer qu’à mettre réellement en pratique. En effet,s’il y a bien une chose à laquelle nous succombonspratiquement tous, c’est la tentation de prendre desdécisions pour nos enfants, au lieu de les orienterpour qu’ils décident seuls. La tâche est d’autant plusnécessaire à l’adolescence, mais aussi d’autant plusdifficile car c’est alors que nous craignons le plusqu’ils se laissent influencer à mauvais escient.Le monde d’un jeune adulte est un amasconfus de tensions : le besoin de solitude etla nécessité d’être intégré, la soif de liberté etl’empressement envers les responsabilités, le* Editions de l'homme, 1988157


L'enfance au bord du gouffresentiment d’invincibilité et la peur de l’échec,le rejet du conformisme et la crainte de la marginalisation.Ajoutons-y les perpétuelles frictionsengendrées par la pression des pairs d’un côtéet l’autorité parentale de l’autre. Faut-il encores’étonner que si peu d’adolescents sortent indemnesde cette bataille et que davantage nesoient pas blessés pour la vie ? C’est certainementla raison pour laquelle beaucoup de parentsrépugnent à voir comment ils s’en sortent seuls.Un ami m’envoie sans cesse un tas d’e-mail.L’autre jour, j’ai ainsi reçu une devinette : quelleest la différence entre une mère et un rottweiler ?Réponse : le chien finit toujours par lâcher prise.La blague est amusante sur le moment, mais dans laréalité, la situation est moins drôle. Sévir contre unenfant revient à l’écraser et, même s’il s’en sort sansune égratignure apparente, les coups seront visiblestôt ou tard. Les bonnes intentions ne font aucunedifférence. La plupart des ados que je connais, bienqu’acceptant la notion de limites, s’y soumettentavant tout pour éviter les conséquences de leurdésobéissance. Ils résistent à l’idée qu’elles puissentexister parce qu’ils ont besoin de protection.158


L'enfance au bord du gouffreEric, un conseiller, explique que parmi lesadolescents avec lesquels il travaille, ceux quis’éloignent le plus et le plus vite des valeurs deleurs parents sont précisément les enfants surprotégés,qui n’ont jamais reçu la moindre occasionde voler de leurs propres ailes :Un jeune homme, Nicolas, coopéra avec ses parentstant qu’il fut au lycée : c’était un gamin modèle, poliet gentil. Il a toutefois complètement changé dèsqu’il a quitté la maison : alcool à gogo, débauchesexuelle et incapacité totale de se contrôler…Une autre étudiante, Carine, sentait que ses parentsne se souciaient pas d’elle en tant qu’individu,mais seulement de la façon dont elle influençaitleur réputation. Elle gardait sa rébellion souscouvert la plupart du temps, tout en bouillonnantintérieurement. Elle était convaincue qu’ellen’atteindrait jamais l’idéal de son père, celui d’une« gentille » fille, et plus ils se montraient stricts avecelle, plus elle leur répondait violemment. Elle finitpar s’enfuir et se réfugier chez d’autres membresde la famille.Ces deux adolescents ne sont certainement paspires que leurs pairs. Dans les deux situations, lesparents les ont privés du droit de faire des erreurs,159


L'enfance au bord du gouffreruinant ainsi leurs efforts les plus énergiques pourles élever avec succès. Le cas de Nicolas est classique: l’enfant soigneusement éduqué, soumis tantqu’il le doit, mais une fois que les circonstancesl’écartent du contrôle parental, ses parents ne peuventplus rien faire, ni lui non plus puisqu’il nedispose d’aucun argument pour résister. Le problèmede Carine est également familier : en oubliantque leur enfant est un individu avec des droits, sesparents ont paru agir moins en vertu d’un soucisincère que par possessivité, finissant par devoirlutter contre les protestations justifiées d’une jeunefille qui refuse d’être possédée.Quelle est l’alternative ? D’après mon grandpère: la liberté. « Ce n’est pas la surprotectiond’adultes angoissés, mais bien la confiance vécuedans un souci attentif, au-delà de notre pouvoir,qui donne à l’enfant un instinct certain dans dessituations dangereuses. C’est dans la liberté que setrouve la meilleure protection pour un enfant. »Liberté, bien sûr, ne signifie pas autorisationde faire tout ce qu’on veut. Le désir juvéniled’indépendance est naturel, mais les enfantsdoivent apprendre que la liberté s’assortit toujours160


L'enfance au bord du gouffrede responsabilités. Laisser le champ libre, même auplus mûr des adolescents, c’est aller au devant degros problèmes et c’est également un très mauvaisservice, comme le montre le cas suivant, celui deJulie, une voisine :J’ai été élevée dans un foyer très permissif, conformémentau désir de mes parents. Ils n’acceptaientpas ce qu’ils jugeaient répressif dans l’éducationqu’avait reçue ma mère et décidèrent de s’y prendredifféremment avec leurs propres enfants.Mon père voulait que je sache que la véritéabsolue n’existe pas et il détestait les gens qui semontraient si étroits d’esprit. Une fois, il illustrason point de vue de cette façon : Si une autorouteest construite entre deux villes, elle sera d’unegrande utilité pour les personnes devant se rendred’un point à l’autre, mais terrible pour ceux quidevront quitter leur maison pour permettre sonaménagement. Tout est relatif : bon pour certains,mauvais pour d’autres…Il transposa la règle dans ma vie et je pus fairetout ce que je voulais. Mon père me disait : « Tute brûleras les doigts en dépassant les bornes. Tuapprendras ce qu’est la vie à partir de tes propresexpériences. »Mes parents n’attendaient pas de moi quej’accomplisse la moindre corvée à la maison. Ma161


L'enfance au bord du gouffremère se plaignait souvent du désordre de ma chambre,mais elle ne faisait jamais rien pour y remédier.Je me souviens qu’un jour, j’ai annoncé vouloirquitter la maison et mon père a répondu : « Trèsbien, je vais t’aider à faire tes bagages. »Je suis certaine d’avoir vécu des momentsmerveilleux dans mon enfance, mais l’idée mêmede l’innocence enfantine n’était pas vraiment estiméechez nous. Ainsi, mes parents m’apprirentcomment boire (les différents types de whisky,de liqueur, etc.) et comment fumer. Nous avionstoujours le dernier numéro de Play-boy dansla salle de bain. Si je sortais tard ou refusais derentrer à la maison la nuit, il n’y avait pas deproblème… Au moment d’atteindre l’âge adulte,j’avais essayé à peu près tout ce qui avait croiséma route jusque-là.Beaucoup d’adolescents considèrent peut-être unenvironnement aussi indulgent comme le foyer idéal,mais Julie précise que ce n’était pas le cas. Déjàtimide et douloureusement embarrassée, l’absencecomplète de limites ou de bornes ne fit qu’accroîtreson insécurité et la plongea dans la déprime :La véritable joie m’était inconnue. J’étais videà l’intérieur et désespérée de trouver quelquechose auquel m’accrocher… Aujourd’hui, mère162


L'enfance au bord du gouffred’adolescents à mon tour, j’éprouve beaucoup dedifficultés à les aider. Je refuse qu’ils vivent dansle même vide. Je ressens leur besoin de directivesclaires, mais je suis souvent incapable de les leurdonner. Je cherche encore à définir ces limites pourmoi-même. C’est comme si je me trouvais en permanencesur du sable mouvant.De toute évidence, l’éducation ressemble souventà un numéro d’équilibriste et il est aussi facile detomber du côté de la permissivité que du côté del’autoritarisme. Il existe pourtant une troisièmevoie, décrite ci-dessous par un père qui possèdeune vision bien définie des objectifs fixés pour sesenfants, tout en restant disposé à grandir avec euxet à apprendre d’eux :Plus mes enfants grandissent, plus je discerneclairement la futilité des tentatives visant simplementà les garder sur la « bonne » voie, plutôt queles guider d’une telle façon qu’ils puissent affinerleur propre sens de la direction. Si je les poussedu coude chaque fois qu’ils s’égarent un peu, ilsn’apprendront jamais à reconnaître leurs erreurs…Bien sûr, pour ce faire, il faut toujours beaucoupde patience, sans parler de la confiance en la puissancede leur propre conscience.163


L'enfance au bord du gouffreD’après ma propre expérience d’adolescent,j’ignore ce que j’aurais fait sans la confiance manifestéeà mon égard, et celui de mes frères et sœurs,par mes parents, même si je sais qu’à maintes reprises,nous les avons frustrés ou déçus. Et plutôtque s’écarter de nous à propos de ces incidentsou de les prendre trop à cœur, mes parents les ontutilisés pour approfondir nos relations familiales.Mon père avait coutume de nous dire (et je ne l’aijamais oublié) :« Je préférerais être trahi douze foisplutôt que vivre dans la méfiance. » Rien ne rapprocheun parent et son enfant davantage qu’unetelle loyauté.Nous devons manifestement avoir confiancedans nos objectifs, indépendamment de ce quenos enfants pensent. Nous devons savoir ce quenous voulons et ne voulons pas pour eux. Maisc’est une chose d’être confiant et c’en est une autred’être autoritaire. Voilà pourquoi il est essentiel, àchaque crise, non seulement de redéfinir les choses,mais aussi (une fois que cela est fait) d’avoir confiancedans les bonnes intentions de nos enfants,de leur pardonner et d’avancer. Nous avons tousété adolescents un jour et nous avons tous fait de164


L'enfance au bord du gouffremauvais choix ou posé des actes que nous regrettonsaujourd’hui, tout en les justifiant. Pourquoidevrions-nous imposer à nos fils et nos filles unenorme plus élevée ?Peut-être que trop d’entre nous réagissent aulieu de répondre aux défis que nous présentent nosenfants. Sautant furieusement dans l’arène à uneoccasion et ignorant la suivante, nous soupirons surla défensive en songeant à quel point les chosesont changé. Blumhardt écrit :Trop de parents exigent une soumission excessivede la part de leurs adolescents ; ils mettent unepression sur eux, même dans les domaines les plusinsignifiants, et les menacent comme s’ils étaientencore enfants. Ils sont intolérants ; ils corrigent,punissent et trouvent une faute en tout… Il nerègne jamais une atmosphère de bienveillance. Detels parents sont constamment sur le dos de leursenfants et ne leur laissent aucune indépendance.Faut-il s’étonner dès lors que le plus grand désirde ces enfants soient de quitter la maison ?J’ai pu constater que ce problème est plus répanduqu’on ne l’imagine. Il est dû au fait de confondresensiblerie et amour. A d’innombrables reprises, j’aivu des parents s’accrocher à leur adolescent avec165


L'enfance au bord du gouffreune affection possessive (dans l’espoir d’être aimésen retour) et, quand leurs efforts rencontrent larésistance ou le rejet, ils sont blessés. Les résultatssont presque toujours désastreux. Si seulement cesparents pouvaient se mettre à la place de leursenfants, au lieu de se plaindre de la façon dont ilssont distants, ils trouveraient peut-être la perspectivenécessaire pour parvenir à une compréhensioncommune. Je citerai à nouveau mon grand-père :Certains enfants sont élevés dans une liberté incroyableet sont, d’après mes normes, horriblementinsolents et méchants. Je pense toutefois que tropde liberté est préférable à la crainte servile quifait des parents les derniers vers lesquels l’enfantse tourne… Heureux sont ces enfants qui ontune mère auprès de laquelle ils peuvent toujoursépancher leur cœur, en pouvant toujours comptersur sa compréhension, et un père dont la forceet la loyauté sans faille les pousseront toujours àchercher son conseil et son aide. Beaucoup aspirentà devenir de tels parents pour leurs enfants et pourraientréussir, si seulement ils possédaient assez desagesse et d’amour.Il est rare qu’un enfant ne puisse être touché àun certain niveau. Si l’on n’y parvient pas en166


L'enfance au bord du gouffrel’écoutant et en tentant de comprendre les raisonsde son silence, sa rébellion ou sa détresse, alorsreconnaissons au moins sa douleur. Les règles etles interdits inflexibles sont évidemment rarementd’une grande aide. Pas plus que les longs discours,les questions insistantes et les tentatives de pousserun enfant à « s’ouvrir ». Le respect, par contre, estconstamment de mise, parce qu’il inspire presquetoujours le respect en retour. Barbara, une amieanglaise, se souvient :Un jour, alors que j’étais vraiment découragée etangoissée, mon père a pris congé pour m’emmeneren promenade dans les bois. Ensuite, nous avonsdéjeuné dans une auberge. Il n’a pas tenté de mefaire parler et n’a pas davantage essayé de me donnerle moindre conseil. Nous avons simplement passé lajournée ensemble, mais je n’oublierai jamais ce jourlà.J’ai vraiment eu l’impression d’être très spéciale.Quelque temps plus tard, j’ai traversé une périodede vraie dépression et il a acheté deux ticketspour une pièce de théâtre. Juste lui et moi… Eny songeant à nouveau des années plus tard, je suissûre qu’il n’a jamais vraiment su à quel point nipourquoi je souffrais tant intérieurement. Je suiscertaine aussi qu’il n’a jamais su ce que ces deuxgestes signifient encore pour moi aujourd’hui.167


L'enfance au bord du gouffreCet amour est la plus grande forme de sécuritéque nous puissions apporter aux enfants et auxadolescents et, comme le montre le souvenir deBarbara, il n’a pas même besoin d’être verbalisé.Aux moments critiques, ce sont toujours nos acteset non nos paroles qui prouvent à quel point uneautre personne importe à nos yeux.Il en va de même pour l’avenir d’un enfant.Comme nous l’avons déjà vu, les tentatives possessivesvisant à contrôler un enfant se retourneronttoujours contre nous, tandis que l’absence de touteorientation peut lui donner le sentiment que nilui ni ses objectifs importent vraiment. Par contre,quand un enfant sent que son avenir est importantpour nous, pas seulement parce que nous sommesses parents, mais parce que nous nous soucions delui dans ses propres termes, même la plus difficiledes situations peut être résolue. L’amour trouvetoujours un moyen.A un niveau ou un autre, nous voulons tous quenos enfants suivent nos pas, du moins en ce quiconcerne nos valeurs fondamentales. Quand ilsmanquent de direction, nous éprouvons le besoinde canaliser leurs énergies vers un but positif ;168


L'enfance au bord du gouffrequand ils sont confus ou incertains, nous voulonsleur offrir une direction et un soutien. Quand,jeunes adultes, ils coupent finalement le cordon,nous sommes tentés de leur dire qu’ils doiventsimultanément se lier à de nouvelles obligations.Et tout cela est parfaitement naturel.Pourtant, si nous aimons nos enfants, nous neles forcerons jamais et n’exercerons aucune prisesur eux. Nous verrons en nous, non pas leurs propriétairesou leurs maîtres, mais bien leurs gardiens.Enfin, guidé par l’esprit de la révérence qui voit enchaque être humain une créature unique possédantsa propre valeur intrinsèque, nous n’oublierons jamaisque chaque enfant est (je m’inspire à nouveaude mon grand-père) une « pensée dans l’esprit deDieu ». En vertu de ce principe, nous garderonstoujours à l’esprit la nécessité vitale de trouver lasignification spécifique et personnelle que la viea pour lui et pour lui seul.Si une telle compréhension des enfants peutsembler conventionnelle, elle est porteuse d’uneprofonde responsabilité. Et c’est particulièrementvrai à notre époque où, en dépit de tous les discourssur l’importance de l’individu, l’homogénéisation169


L'enfance au bord du gouffrede la culture nivelle la société comme jamais auparavantet nous rend bien plus similaires que nousvoulons l’admettre. Choisissez n’importe quel cercle; tout le monde porte les mêmes vêtements,mange dans les mêmes restaurants, lit les mêmeslivres et magazines, regarde les mêmes émissions,parle des mêmes scandales, des mêmes catastropheset des mêmes événements politiques. Nous avonsété poussés à croire que nous étions notre propremaître, mais nous ne pouvons même pas penserpour nous-mêmes. Foerster en suggère la raison :Sans un idéal de caractère personnel pour nous fortifier,nous sommes facilement la proie de nos instinctssociaux ; à savoir, notre crainte des hommes,notre ambition, notre désir social de plaire et tousles autres instincts grégaires. La vie en groupe, lacirculation des individus, l’organisation collectiveet la force et l’expression de l’opinion publiquesont devenues de plus en plus grandes, tandis quel’organisation de la vie intérieure personnelle estdevenue de plus en plus réduite, et que le véritableindividu est étouffé au beau milieu de tout cetindividualisme.Si nous nous engageons réellement à élever nosenfants comme des individus (élever de jeunes170


L'enfance au bord du gouffrefemmes et de jeunes hommes qui ont la force dedéfier la majorité), non seulement nous changeronsla manière dont nous les traitons, mais nouscommencerons aussi à croire en eux. Au lieu denous inquiéter qu’ils se sentent à l’aise et équilibrésou surchargés et stressés, nous les stimulerons à semontrer plus responsables, persévérants et désintéressés.Au lieu d’être simplement là pour eux defaçon passive, espérant qu’en chemin, ils grandirontet se trouveront, nous les stimulerons et leurfixerons des défis et des objectifs.Enfin, même si nous reconnaissons que ce quenos enfants font de leur vie est leur propre décision,nous les aimerons suffisamment pour lespousser hors du nid douillet que nous avons aménagépour eux. Bref, nous les aiderons à voir que lavie va plus loin que trouver un « bon » emploi etmener une existence « correcte » et que le véritableépanouissement ne se trouve qu’en regardantau-delà de notre propre zone de confort.Trop de jeunes aujourd’hui sombrent sousun amoncellement de richesse matérielle, dansl’ennui, dans l’isolement et dans un contexte artificielqui prétend leur donner le bonheur mais171


L'enfance au bord du gouffreles étouffe en les écartant du monde réel. Et celan’a rien d’étonnant. Les jeunes ne veulent pas duconfort et de la sécurité. Ils veulent le sacrifice etles risques ou, à défaut, ils veulent donner. David,un ami pasteur, qui implique régulièrement songroupe de jeunes dans des activités de bénévolat,explique :Les gamins ont tellement soif de contribuer, defaire quelque chose de créatif, de donner… dèsque tu peux les amener à rechercher l’intérêt desautres, ils survivent. Le service n’est pas confortable,mais il donne un but dans la vie et il te forceà cesser de penser à toi uniquement…Si tu ne vis pas pour les autres, tu finis par êtreconsumé par toi-même. Par contre, dès que tucommences à donner, tes besoins émotionnels sesatisfont d’eux-mêmes.En effet, les enfant et les jeunes sont souventamenés à penser qu’ils ont peu ou rien à offrir. Sinous leur en donnions suffisamment l’occasion, jesuis convaincu que, comme David, nous découvririonscombien ils ont soif de faire plus que seregarder dans un miroir. Malgré leurs attitudes etleurs préoccupations superficielles, tous les jeunes172


L'enfance au bord du gouffreaspirent à apporter quelque chose aux autres êtreshumains, à faire une différence et à changer lemonde.Ce sont précisément ces opportunités, les occasionsque nous offrons à nos enfants de se donneret de se dépasser, qui leur transmettront la convictiond’avoir effectivement quelque chose à apporteret qu’il est de leur devoir de l’offrir. Forts de cetteconviction, ils comprendront finalement, commele dit Frankl, que la question qu’ils devraient posern’est pas : « Quel est le sens de ma vie ? », mais bien« Qu’est-ce que la vie attend de moi ? » Franklpoursuit :On pourrait aussi l’exprimer de cette façon… Lavie nous impose ses problèmes et il dépend denous de réagir à ces questions en êtres responsables; nous ne pouvons répondre à la vie qu’enrépondant de notre vie.Elever nos enfants consciencieusement, tout enles laissant aller ; les protéger, tout en encourageantle sacrifice personnel ; les guider, tout enles préparant à nager à contre-courant, autant dedimensions paradoxales de l’éducation abordéesdans l’histoire suivante.173


L'enfance au bord du gouffreEn 1943, à l’âge de quatorze ans, Uwe Holmerétait un adolescent patriotique, membre énergiquedes jeunesses hitlériennes locales. Un jour,sa mère trouva un exemplaire du magazine SS danssa chambre. Quand Uwe rentra à la maison, elleprit le temps de parler avec lui et le supplia de nejamais rejoindre les SS. « Mais, maman, ce sont lessoldats les plus braves. Ils se battent jusqu’au bout. »« Oui, répondit-elle, et ce sont eux qui abattentles prisonniers et les juifs. Est-ce là le genre degroupe pour lequel tu veux vivre et mourir ? »Uwe n’oublia jamais cette question ni le regardde sa mère.Un an plus tard, alors que l’Allemagne désespéraitd’éviter la défaite, l’armée commença à recruterles jeunes de quinze ans pour le service militaire.Les cent garçons enrôlés dans la section locale desjeunesses hitlériennes se portèrent tous volontairespour les SS. Tous, sauf Uwe. Le chef du groupe leconvoqua et lui ordonna de se joindre aux autres ;ses papiers étaient déjà remplis et n’attendaientque sa signature. Mais Uwe refusa encore. Ensuite,il fut humilié devant toute la troupe et tous sesprivilèges lui furent ôtés, mais il tint bon. Comme174


L'enfance au bord du gouffreil le dira plus tard : « Je suis reconnaissant à mamère… son courage de m’affronter renforça madétermination à vivre pour ce que je savais êtrejuste. »Après la guerre, en Allemagne de l’Est, Uwe semaria, devint pasteur et fonda une communautéchrétienne pour les épileptiques et les adulteshandicapés mentaux. Au fil des années, les Holmeront subi de multiples tracasseries au sujet deleurs activités pastorales, en particulier sous le gouvernementd’Erich Honecker. Toutefois, après lachute du mur de Berlin en 1989, quand Honeckerquitta son poste, comme l’un des hommes les plushaïs d’Europe, ce fut Uwe et son épouse qui recueillirentle despote souffrant chez eux, malgréles menaces de mort et les protestations bruyanteset incessantes devant leur maison.A mes yeux, le plus frappant dans l’histoired’Uwe est son prosaïsme. Oui, il a eu le couragede défier les autorités à une époque et en un lieuoù la désobéissance coûtait souvent la vie à unhomme. Des années plus tard, incompris et ridiculisé,il résista à l’opinion publique pour défendre unfugitif brisé qui n’avait nulle part où aller. Mais les175


L'enfance au bord du gouffreactes d’Uwe en disent tout autant sur la puissancede son éducation que sur son héroïsme.De toutes les facettes de l’enfance, une resteconstante : l’enfance représente le foyer, la concentrationdes souvenirs premiers et les plus indélébilesde la vie, le cadre inaltérable de toutesles expériences qui nous accompagnent à traversl’existence. Finalement, la tâche d’élever nos enfantsn’est pas seulement une question d’efficacité,et encore moins de connaissances, de théories oud’idéaux éducatifs. Il s’agit peut-être surtout del’amour que nous leur donnons et des souvenirsengendrés par cet amour, qui ont le pouvoir à leurtour d’éveiller le même sentiment, même des annéesplus tard, comme nous le rappelle Dostoïevskidans les dernières pages de son roman Les frèresKaramazov :Sachez donc qu’il n’est rien de plus noble, ni deplus fort, ni de plus sain, ni de plus utile dans la viequ’un beau souvenir, surtout s’il remonte encoreà l’enfance, à la maison paternelle. On vous parlebeaucoup de votre éducation, mais un tel souvenir,beau, sacré, qu’on garde depuis l’enfance, estpeut-être la meilleure éducation. Si l'on emporte176


L'enfance au bord du gouffrebeaucoup de ces souvenirs dans la vie, on est sauvépour toujours. Et même si un seul beau souvenirreste dans notre cœur, il peut servir un jour à noussauver. ** Fernand Hazan éditeur, Le Livre de Poche, p. 889177


ConclusionLe temps de dire notre dernier mot ne vient jamais,le dernier mot de notre amour ou notre remords.Joseph ConradC’est une chose de lire (ou écrire) sur l’éducationdes enfants, c’en est une autre de mettre en pratique.Les mots sont faciles à enchaîner, de mêmeque les anecdotes et les suggestions. Pourtant,sans acte, la plus juste des théories éducatives estvaine, comme le plus fiable des instincts parentaux.Quand tout est dit et tout est fait, il nous faut rangernos livres et chercher les enfants qui ont besoinde notre amour. Ils sont des milliers, voire desmillions, qui n’ont jamais connu la tendresse quetout enfant mérite ; qui vont au lit l’estomac vide,seuls et dans le froid ; qui, bien qu’hébergés parleurs géniteurs, ne connaissent rien du véritableamour parental. Ajoutons-y le nombre incalculable


L'enfance au bord du gouffred’enfants pour qui un tel amour ne deviendra jamaisréalité, même s’il est désiré, parce que le cyclecruel de la pauvreté et du crime a précipité pèreou mère ou les deux derrière les barreaux. Malgrétout, nous ne pouvons pas désespérer.Si seulement une fraction d’entre nous, qui enavons les moyens, étions prêts à consacrer notreénergie et notre temps à aider un seul enfant en péril,même notre propre enfant, beaucoup pourraientêtre sauvés. Et même si notre gentillesse prend laforme de l’acte le plus insignifiant et le plus négligeable,celui-ci ne sera jamais perdu, à l’instar de toutacte d’amour. Invisible en soi, il aura un sens ; ajoutéà d’autres, il pourrait bien changer le monde.De telles promesses peuvent sembler creuses, maiselles ne sont pas pour autant vides de sens. Nousavons oublié que le lien qui unit une génération àla suivante dépasse de loin la simple dimension dusang. Lien le plus ancien et le plus fort de l’humanité,l’amour qui unit un parent à son enfant est un donpour l’avenir, un héritage pour la postérité.Malheureusement, l’épave qui sert si souvent devie de famille de nos jours amène certains à sombrerdans le fatalisme. Mais pourquoi les pessimistes179


L'enfance au bord du gouffredevraient-ils avoir le dernier mot ? Dorothy Dayécrit :Le sens de la futilité est l’un des plus grands mauxde notre époque… Les gens disent : « Que peutfaire un seul homme ? Quel est le sens de notrepetit effort ? » Ils ne voient pas que nous pouvonsseulement poser une brique à la fois, faire un pasà la fois ; nous ne pouvons être responsables qued’un seul acte au moment présent.Cette sagesse (l’importance de vivre dans le présent)est une autre des nombreuses leçons que pourraientnous enseigner les enfants, si nous étionsprêts à mettre de côté nos « solutions » adultessuffisamment longtemps pour entendre les leurs.Comme le conseilla récemment Assata Shakur àune foule d’activistes résolus à changer le monde :Nous devons inclure les enfants, prévoir de l’espacepour eux, les faire participer à la transformation sociale…Les enfants sont la plus importante sourced’optimisme sur cette planète, mais nous avons eutendance à ne plus les écouter, à ne pas accorderd’attention à la sagesse qui sort de leur bouche.On dit souvent que les enfants « sont l’avenir » ouqu’il nous faut les éduquer « pour l’avenir ». Si ce180


L'enfance au bord du gouffresentiment est compréhensible, il ne suffit pas. Rienne vaut la joie de l’anticipation : regarder ses enfantsgrandir, remarquer le développement de leurpersonnalité et se demander ce qu’ils deviendront.Mais tant que des enfants nous seront confiés, nousne pourrons oublier que leurs exigences à notreégard doivent être rencontrées dans le présent.Il y aura toujours un lendemain, mais commentêtre sûrs qu’il nous appartiendra ? Il y a toujoursde nouvelles opportunités, mais combien en laisserons-nousse transformer en occasions manquéeset en regrets ? Dans l’intérêt d’un enfant, sommesnousprêts à tout laisser tomber, non à contrecœur,mais avec joie ? Si nous ne pouvons répondre àces questions, peut-être n’avons nous pas appris laplus importante de toutes les leçons : qu’importel’orientation future nécessaire à l’enfant, il a besoinde sécurité et d’amour. Immédiatement.Beaucoup de choses peuvent attendre.Les enfants non.Aujourd’hui leurs os se façonnent,leur sang se forme, leurs sentiments se développent.Nous ne pouvons leur dire « demain ».Car leur nom est aujourd’hui.181

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