Lacan - La loi, le sujet et la jouissance

syrine.missaoui

Lacan - La loi, le sujet et la jouissance

Franck Chaumon

Lacan

La loi, le sujet et la jouissance

ÉDITIONS MI CHALON


Collection

Le bien commun

dirigée par

Antoine Garapon

et

Laurence Engel

© 2004, Éditions Michalon

14, rue Monsieur-le-Prince -75006 Paris

ww.michalon.fr

ISBN: 2-84186-241 0

ISSN : 1269-8563


Introduction .

À la différence de Freud, Lacan n'a pas développé

une interprétation de l'institution juridique comparable

à celle de To tem et tabou 1. Dans ce livre, le

crime à l'encontre du père primitif, puis le refoulement

de . cet acte sont posés au fondement du paète

juridique nécessaire à la vie en commun. Dans la

logique freudienne, le droit occupe ainsi une place

précise qui articule en même temps sa portée pour la

communauté et so enjeu pour chaque sujet. Or, s'il

n'existe pas d'équivalent dans l'œuvre de Lacan,

c'est pourtant dans sa pensée, plus que dans celle de

Freud, que nombre de juristes cherchent aujourd'hui

un appui à leur pratique. En témoigne un

usage extensif de concepts «lacaniens » qui font

partie désormais d'une sorte de vulgate 2, se référant

à la vocation «symbolique » de «la loi » pour un

« sujet » dont la «parole » doit être placée .au centre

du procès, lui-même conidéré comme espace de

« resymbolisation ».

1. S. Freud, Totem et tabou, Galmard, 1993.

2. Ceci vaut particulièrement pour le droit pénal, qui constitue

un lieu où s'élaborent les représentations communes

de la

7


Ce recours massif aux concepts psychanalytiques

s'inscrit dans la place nouvelle dévolue à la psychologie

pour rendre compte des rapports humains.

Pour juger et punir, il faut désormais considérer

la «personnalité » des protagonistes du procès,

comprendre la subjectivité de l'auteur, connaître

son histoire infantile, en particulier les événements

supposés « traumatiques », évaluer l'impact caché de

l'acte sur l'intimité de la victime et se soucier enfin

de prévenir la récdive en prescrivant des traitements

adaptés. La logique compréhensive de la psychologie

a transformé la scène judiciaire elle":même, au point

que le procès passe aujourd'hui pour un moment

thérapeutique et qu'il se présente comme passage

obligé pour «s'engager dans le soin », initier «le

travail de deuil », etc. Juger, comprendre, sanctionner,

soigner sont devenus les facettes d'une même

pratique multiforme articulée en réseau.

L'acte même de juger s'en trouve profondément

bouleversé, imposant au magistrat une nouvelle

légitimité extérieure au droit. L'évaluatiop de la subjectivité

du criminel pour mieux le juger et écarter le

spectre de la récidive, l'attention portée à la souffrance

des victimes, le souci grandissant d'un «traitement

» pénitentiaire des condàmnés caractérisent

l'évolution du droit pénal depuis plusieurs décennies.

C'est pourquoi tous les savoirs experts de nature

psychologique, censés donner du sens aux actes

incriminés, sont réquisitionnés pour le moindre

jugement. Ce qui est vrai dans l'enceinte du tribunal

l'est également de la société toute entière. C'est à la

psychologie que l'on adresse ses requêtes de sens.

Le cas des très médiatiques procès de «pédophilie »

en est un frappant exemple.

On ne s'étonnera pas que la psychanalyse soit

convoquée pour révéler le sens ultime de ce qui ne

8


tombe pas sous le sens précisément, puisqu'« inconscient

». Ce qui faisait scandale au temp.s de

Freud est devenu source de vérédiction institutionnelle:

on accepte sans rechigner qu'il y ait des actes

dont le déterminisme est caché à celui qui les commet.

De sorte que la scène juridique, en se penchant sur

la sphère' psychique, se voit concurrencée par

1'« autre scène·» 3, celle de l'inconscient. Comprendre

le sujet pour mieux le juger et le punir doit désormais

se soutenir d'un savoir étranger au droit.

Or la psychanalyse, Lacan l'a articulé avec force,

ne doit pas aller du côté du sens mais au contraire

du hors-sens. Contrairement à une telle attente de

rendre raison de la déraison, la pratique analytique

doit s'intéresser non pas au bouclage de la signification

mais au contraire à ce qui la bloque, ce qui fait

butée, elle place le réel au cœur de son expérience.

Il y a à cela des raisons indissociablement théoriques

et éthiques, qui ont trait à l'originalité même de l'invention

freudienne de la cure. C'est pourquoi la

psychanalyse garde quelque chose de subversif pour

la société et partant pour le droit, et que l'exercice

de la psychanalyse est devenu un enjeu politique

dans un monde où la psychologje est reine 4. D'où

l'urgente nécessité de distinguer la logique psychanalytique

et de s'opposer au confusionnisme ambiant

qui menace autant la morale des institutions que

l'éthique du psychanalyste. Il faut se garder de succomber

au discours «psycho-juridique », si prisé

aujourd'hui, qui prétend aligner les concepts de la

psychanalyse sur ceux du champ juridique, à moins

que cela ne soit le contraire.

3. Le terme est de Freud.

4. Comme en témoignent les débats actuels sur la réglementation

des «psychothérapies" et, partant, de la psychanalyse.

9


Cette confusion ne date pas d'aujourd'hui. Le

crime du caporal Lortie, publié par Pierre Legendre

en 19895, a eu un retentissement considérable tant

dans le champ juridique que dans le milieu analytique.

Ce livre non seulement légitimait l'hypothèse

d'une articulation de la psychanalyse et du droit

mais en réalisait le programme. Son succès est certes

dû à la qualité de l'ouvrage et à la nouveauté de ses

thèses, mais son impact s'explique aussi parce que,

pour la première fois, un discours théorique affirmait

en même temps la légitimité du droit et· de la

psychanalyse. Il apportait ainsi un véritable soulagement

en établissant une continuité entre l'ordre juridique

et l'espace subjectif. D'un côté le sujet est

institué par le droit, de l'autre le droit s'appuie sur le

respect des fondements anthropologiques de la subjectivation.

La solution de Pierre Legendre était à la

hauteur de l'enjeu des pratiques juridiques : le droit

devenait une pratique du sujet. Un même discours

permettait de rendre compte subjectivement du

crime et de justifier le jugement comme un élément

décisif de' son retour dans la communaùté des

hommes. Droit et psychanalyse étaient aini conjugués

à la fois pour leur pouvoir d'intelligibilité du

monde (le crime du caporal Lortie devenant symptôme

du désarroi du monde moderne) et pour l'espoir

d'une pratique raisonnée d'un monde plus humain.

L'apport de Legendre se soutenait d'un double

combat. Celui de Lacan dont il fut l'un des proches

- contre l'egopsychology notamment - et celui du

droit romain contre la logique déferlante du droit

anglo-saxon. Fort de l'autorité de la double référence

professionnelle de son auteur, le texte tissait

5. P. Legendre, Le crime du caporal Lonie, Fayard, 1989.

10


dans le même énoncé concepts juridiques et concepts

psychanalytiques et réconciliait dans un discours

commun des champs jusqu'ici séparés. Ouvrage

d'abord critique s'opposant aux vieilles lunes de la

psychologie aussi bien qu'aux sirènes d'une certaine

modernité,'c' était également un manifeste préconisant

une nouvelle alliance du droit et de la psychanalyse,

afin de renouer avec les fondements anthropologiques

de la société. Repoussant les fausses alternatives

de l'expertise psychiatrique, l'interprétation du

crime en termes psychanalytiques annonçait ce que

Legendre appelait l'office du juge, désigné par lui

comme interprète. Celui-ci n'avait plus désormais

pour seule fonction de dire la loi pour tous, mais

devait s'adresser au prévenu comme sujet afin de lui

faire réintégrer sa place dans la communauté.

Les textes de Pierre Legendre ont, de toute évidence,

profondément marqué le discours de tous

ceux qui travaillent dans le champ pénal, ce qui

explique peut-être pour partie l'importation du

vocabulaire lacanien dans ce domaine. Mais c'est au

prix d'une interprétation restrictive voire fallacieuse

de l'œuvre de Lacan, forcée par la volonté de faire

pont entre droit et psychanalyse, comme en témoigne

la réduction du droit à la seule dimension « symbolique

» - ce que nous essaierons de montrer.

L'analyse que fait Lacan de ce qu'il appelle les

quatre discours invite, au contraire, à postuler une

hétérogénéité de structure entre droit et psychanalyse.

L'enjeu en est indissolublement théorique, pratique

et éthique. C'est la raison pour laquelle, plutôt

que de chercher de quelle manière droit et psychanalyse

(ne) peuvent (pas) s'articuler, il nous a paru

plus salutaire d'accuser au contraire les différences,

de souligner les points de butée de l'un par rapport à

11


l'autre. Non pas dans le but de conforter chacun

dans son territoire mais pour rouvrir le débat.

Notre parcours de l'œuvre de Lacan s'ordonnera

donc selon une logique d'exposition de sa pensée 6,

et non selon les points de rencontre de la question

juridique. En contrepoint, nous avons développé

quelques distinctions essentielles à propos de certains

concepts souvent sujets à confusions, en soulignant

à partir du droit en quoi les mêmes termes ne

recouvraient pas les mêmes questions. Ainsi en va-ti!

du concept de sujet, à propos duquel i! convient

de situer la différence entre le sujet de l'inconscient

et le sujet du droit. Souligner cette distinction

constitue, pour le psychanalyste, une manière de

faire entendre une exigence éthique et politique.

6. Les dimensions de cet ouvrage ont néanmoins imposé des

choix, et nous ont conduit à négliger ou simplement évoquer

des concepts essentiels. Pour une introduction plus systématique

à l 'œuvre de Lacan, on peut se reporter à plusieurs

ouvrages récents: P-L Assoun, Lacan, PUF, coll. «Que saisje

? lO, 2003; A. Vanier, Lacan, Belles Lettres, 2003. Pour un

abord développé des principaux concepts: E. Porge, Jacques

Lacan, un psychanalyste, Érès, 2000, et les ouvrages de G. Le

Gaufey, Éditions EPEL.


1

Inconscient et signifiant

La psychanalyse n'est pas une psychologie des

profondeurs

La ponée novatrice d'une pensée peut se mesurer

à l ' effondrement des évidences qu ' elle provoque.

Ainsi Freud n'hésitaif - il pas à comparer les séismes

engendrés par Darwin et Copernic dans les savoirs

de leur temps avec le bouleversement qu'il avait luimême

provoqué à l ' orée du xxe siècle par l ' invention

du concept d'inconscient. L'homme avait dû

renoncer'·d'abord à la croyance d ' une terre placée au

centre de l ' univers, puis à celle d'un homme régnant

au faîte de la création animale, et il avait fallu enfin

qu ' il admette que le privilège absolu accordé à la

conscience était désormais révolu. La pensée de

Lacan a ruiné à son tour bien des représentations

qui avaient pour les contemporains ce même caractère

d ' évidence.

Considérons par exemple l'opinion répandue

selon laquelle la cure psychanalytique consisterait

en une exploration des tréfonds de l ' âme. On parle

volontiers de descente au plus intime, de plongée

dans une intériorité enfouie comme si la méthode

analytique était analogue à celle de l ' archéologue

dégageant peu à peu les vestiges ensevelis, s'avançant

13


progressivement dans les couches les plus anciennes,

les plus souterraines. Avec Lacan la psychanalyse a

cessé d'être une psychologie des profondeurs, pour

la simple raison qu'il n'y a pas de profondeurs: le

plus intime est ce qui nous est le plus extérieur. En

effet, ce qui fait le «noyau de notre être » c'est ce qui

nous est venu du dehors, ce sont les signifiants 1 qui

nous ont parlé avant même que nous ne parlions.

Les mots qui nous ont donné place dans le monde, à

commencer par notre nom propre, étaient là bien

avant nous et constituent cette altérité radicale

à laquelle Lacan a donné le nom de grand Autre.

Pourtant, ce sont eux qui disent le plus secret, le

plus précieux de notre être. Le poète connaît ce

paradoxe d'une langue vouée à dire le plus singulier,

le plus inouï dans les mots qui ont pourtant déjà

infiniment circulé entre les hommes, qui semblent

parfois usés jusqu'à la corde. L'enfant qui apprend à

parler et dit je pour situer sa parole comme venant

de lui-même n'emploie-t-il pas un pronom personnel

dont chacun use à son tour? Le pronom personnel

estle moins personnel qui soit.

S'il n'y a pas de profondeur, il est donc faux également

de dire que la conscience est au-dessus et

l'inconscient en dessous, le refoulement constituant

un mouvement vers le bas, une poussée qui s'oppose

à ce qui «monte » à la conscience 2. Il faut donc

avoir recours à une figure de topologie qui rende

compte du modèle freudien de l'inconscient, la

bande de Moebius.

1. Que l'on peut entendre ici au sens linguistique.

2. Cette représentation est renforcée par l'emploi du terme

de «subconscient,. qui, notons-le, n'est pas de Freud.

14


BANDE DE MOEBIUS

Cette surface présente en effet la propriété étrange

d'avoir un seul bord et une seule face, de sorte que

ce qui est le «dessous » peut être considéré comme

le «dessus » en effectuant une simple translation à

la surface. On peut imaginer une fourmi occupée à la

parcourir sans discontinuer: à chaque instant, celle

ci a la preuve concrète qu 'il y a bien un envers, un

autre côté que celui sur lequel elle pose ses pattes . Et

cependant poursuivant son chemin et faisant un

tour complet, elle ne manquera pas de se retrouver

de l'autre côté, sans avoir pourtant franchi le moindre

bord. À cet instant, ce qui était précédemment l'endroit

est devenu envers. Telle est la figure qui peut

aider à penser ce que Freud a désigné du terme d'inconscient

: l'envers du discours conscient n'est pas

fait d'une autre étoffe et n'implique pas d'autre lieu,

bien que la séparation soit constitutive. Il y a bien

un envers et un endroit, mais ils sont faits du même

tissu et en outre l'un peut venir à occuper la place de

l'autre, ce qui un moment occu p e la face consciente

peut se retrouver au tour suivant situé dans l'inconscient.

Le glissement d'un signifiant à l'autre

(


déroule sur la bande, mais dont les divers accidents

de parcours désignent l'envers : les lapsus, l'hésitation,

l'équivoque sUr laquelle l'analysant bute tout à

coup sont autant de moments où l'autre face,

inconsciente, se donne à entendre.

De la même façon, la figuration intuitive qui nous

fait penser le sujet comme une sphère est trompeuse.

Car si notre intimité semble « en dedans », où situer

l'inconscient qui nous est en quelque sorte étranger ?

L'expérience de la cure analytique démontre que ce

qui échappe, ce qui surprend le sujet en séance, ces

mots qui à peine prononcés font événement pour lui,

ces signifiants premiers qui le marquent dans sa plus

radicale singularité sont nécessairement les mots de

l'Autre. Mots prononcés ou tus, mots liés aux avatars

de la transmission, mots qui font cortège aux trous

de l'existence. La langue, c'est ce qui saisit notre

corps dès sa venue au monde et c'est notre corps

même puisque, pour qu'il soit nôtre, il faut pouvoir

le dire. La sphère avec son dedans et son dehors

rigoureusement séparés ne convient donc pas 3.

On donnera un troisième exemple d'une représentation

qui, bien que se réclamant souvent explicitement

de la psychanalyse, reconduit en fait les

oppositions antérieures à la subversion opérée par

Freud. Il s'agit de la fiction selon laquelle chacun

serait affecté d'une sorte de double personnalité

découlant de l'existence de l'inconscient. Il y aurait

deux sujets en un, le premier celui de la conscience

3. A la sphère, Lacan a substitué une figure de topologie

plus adéquate dite "bouteille de Klein» que l'on ne reproduit

pas ici. La topologie des surfaces, branche des mathématiques

qui étudie les propriétés géométriques qui se conservent par

déformation continue, a été largement utilisée par lui pour penser

en particulier les rapports du sujet, de l'Autre, et de l'objet.

16


et l'autre caché dans son ombre, une sorte Mr Hyde

pulsionnel, un « autre inconscient » qui menacerait à

chaque instant de faire irruption. Cette version est

quoiqu'on en pense tout sauf freudienne, car la

représentation de deux sujets en un n'a rien de

commun avec la thèse freudienne d'un sujet clivé,

divisé en lui-même telle que Lacan l'a radicalisée.

Qu'il y ait deux sujets, un qui reste celui de la maîtrise

consciente et l'autre qui règne dans l ; ombre,

convient parfaitement à l'imaginaire romantique,

mais certainement pas à la psychanalyse. L'apparente

subversion que figure l'autre de la raison,

l'anarchiste de la pensée, ou l'adepte de la surréalité,

laisse inentamé le modèle auquel il prétend s'opposer.

Inconscient, histoire et structure

Il est une autre façon de prendre acte du fait que

la psychanalyse met en cause les postulats de la psychologie

et du sens commun, qui concerne la distinction

habituellement faite entre le sujet et ses

semblables, entre l'individuel et le collectif. Là

encore, il faut· aller au-delà des évidences pour parvenir

à une conception plus conforme à l'expérience

de la cure.

qn peut lire dans les textes de Freud la véritable

passion avec laquelle, dans le mouvement même où

il suit pas à pas le fil de chaque parole singulière, il

s'attache à relever les indices de l'héritage, inscrit

en chacun, de l'histoire de tous. Cette présence de

l'histoire humaine et de la structure des sociétés au

cœur de la singularité de chaque cure, Freud aurait

pu la rapporter à l'hypothèse d'un «inconscient

collectif » 4, mais il s'y est refusé. Il lui fallait pourtant

4. Ce fut la position de Jung, qui parla «d'archétype ...

17


trouver une architecture théorique qui permette de

faire tenir ensemble en les disjoignant singulier et

universel, intime et extime S, individuel et collectif.

La solution étonnante qu'il inventa, celle du « mythe

scientifique » de Totem et tabou, a donné bien du fil

à retordre à ses disciples. Par la forme d'un récit

mythique, c'est-à-dire par l'hypothèse d'un moment

originaire fondateur, d'un acte unique (le meurtre

du père de la horde), il a noué singulier et collectif

pour rendre compte du fait que l'inconscient n'est

pas une affaire privée mais qu'il implique l'histoire

des hommes.

L' œuvre de Lacan témoigne du même tracas

théorique qui lui imposera également de nombreux

détours par d'autres disciplines pour en écrire la

formule. Depuis Les complexes familiaux jusqu'aux

quatre discours, en passant par la théorie des nœuds,

il n'a cessé de tenter d'énoncer ce qui articule le

sujet et l'Autre dans d'autres termes que ceux transmis

par la psychologie et la philosophie. De la formule

de Freud, remarquable par son tranchant,

« l'inconscient, c'est le social » à celle de Lacan «l'inconscient,

c'est le discours de l'Autre» se donne à

lire l'effort d'une pensée qui soutient la même question.

Là où la tentative freudienne s'est appuyée sur

le mythe d'une histoire comme transmission d'un

événement originaire, la percée lacanienne s'est

engagée sur la voie de la structure. Le symbolique

comme champ a d'abord été le lieu du repérage des

logiques structurales qui ont permis de penser

autrement ce que Freud avait repéré comme des

invariants transmis au fil des générations. Ce fut la

voie privilégiée pour tenter de rendre raison d'une

5. Néologisme forgé par'Lacan.

18


existence en tant qu'elle s'avère ex-sistence, résidence

hors de soi: « Cette extériorité même du symbolique

par rapport à l'homme est la notion même

d'inconscient. 6 »

Le pas de Lacan dans cette voie consista à prendre

acte du fait même du langage. Deux formules témoignent,

à deux époques différentes, du trajet parcouru

avec la linguistique. La première, célèbre en

son temps - «l'inconscient est structuré comme un

langage » 7 - affirme le programme du détour par la

linguistique structurale. Si l'inconscient est structuré

comme un langage, alors les psychanalystes

doivent se mettre à l'étude des lois mises à jour par

les linguistes pour simplement décrire les phénomènes

inconscients. L'autre formule - « L'inconscient

est la condition de la linguistique» 8 - implique un

chngement de perspective, une incapacité déclarée

de la linguistique à rendre compte de la prise du

sujet dans la langue.

On a peine aujourd'hui à mesurer l'étendue de la

méconnaissance de ce qui est pour nous devenu une

évidence, à savoir que la cure psychanalytique est

une cure de parole. Ce qui circule, dans le cadre

méthodique extrêmement contraignant d'une analyse,

ce sont des mots et des mots seulement. Que

cette circulation de la parole produise des affects,

qu'elle affecte celui qui s'entend les dire comme

6. «Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste

en 1956 », dans Écrits, Éditions du Seuil, 1966, p. 269.

7. Colloque de 1960, publié sous le titre «Position

de l'inconscient» dans op. dt., p. 829.

8. «Radiophonie », 1970, dans Autres écrits, Éditions du

Seuil, 2001, p. 406.

19


celui qui les écoute ne doit pas masquer ce qui est la

matière même du travail, à savoir le langage 9. De

cela il fallait prendre acte, et Freud l'avait fait très

sérieusement à ceci près que la linguistique était

encore dans les limbes au moment où il décrivait

avec minutie les rêves comme des rébus, les symptômes

comme des jeux de mots. C'est le pas de Lacan,

comme tel lié à l'histoire, que de s'être saisi des

résultats à portée de main 10 produits par cette jeune

science pour relire la moisson freudienne, consignée

scrupuleusement dans ses premiers travaux.

Remettre ses pas dans ceux de Freud, faire «retour

à Freud » selon son mot d'ordre d'alors, consista

d'abord à reprendre l'étude d'ouvrages méconnus,

oubliés, ou considérés comme secondaires, en comparaison

des grands textes clirùques ou métapsychologiques.

Dans ces écrits 11, Freud s'était précisément

affronté à la matière même de l'inconscient, démontrant

le travail concret de la langue dont l'élucidation

seule permettait de dénouer les effets symptomatiques.

Les lapsus, les actes manqués, les mots d'esprit,

les rêves étaient les objets concrets de l'enquête, le

matériau du travail, et le levier efficace de la thérapeutique.

Freud démontait, avec le souci de la rigueur

9. Le titre du célèbre discours de Rome de 1953 précisait la

distinction des deux: "Fonction et champ de la parole et du

langage», dans Écrits, op. cit., p. 237. Cf. également «Discours

de Rome» dans Autres écrits, op. cit., p. 133 ..

10. Ce qui est bien entendu une illusion rétrospective, car

dans ce domaine comme dans bien d'autres - anthropologie,

philosophie, mathématiques - Lacan a toujours été d'une inlassable

curiosité, lisant dans le texte les articles et les ouvrages les

plus novateurs.

11. Principalement: L'interprétation des rêves (1900), Psychopathologie

de la vie quotidienne (1901), Le mot d'esprit et sa

relation à l'inconscient (1905).

20


et l'importance donnée au moindre détail, les

curieuses opérations par lesquelles l'inessentiel

- qu'était-ce avant lui qu'un lapsus ? - devenait

porte d'accès au cœur du sujet, c'est-à-dire à son,

désir. Qu'on relise aujourd'hui n'importe lequel de

ces textes et l'on verra qu'il s'agit très précisément

d'un travail sur le langage, avec et par le langage.

Avec Lacan, les principaux mécanismes identifiés

par Freud comme régissant ces transformations

trouvèrent leur nomination linguistique: métaphore

et métonymie. Dès lors le fait même de l'inconscient

perdait son aura de mystère et son parfum de magie

et se révélait travail des mots, précis et rigoureux

dont les enchaînements s'avéraient strictement

contraignants mais descriptibles. Le fameux «travail

du rêve » pouvait se décrire comme travail de la

langue elle-même c'est-à..;dire comme ce qui peut

opérer, du fait de la structure même du langage et

compte tenu des contraintes formelles qui le régissent.

Le terme de structure, au-delà du «mpuvement

structuraliste » qui tint dans les anées 70 le haut du

pavé de l'idéologie, renvoyait d'abord pour Lacan à

l'exigence d'une méthode scientifique dans un

champ qui ne cessait à l'époque de flirter soit avec la

psychologie, soit avec la magie et son ineffable efficacité

«préverbale ». À partir du moment où le

langage n'est plus conçu comme véhicule, comme

expression d'une réalité au-delà de lui-mêine, mais

où il est abordé dans sa structure, un grand nombre

de faits de l'expérience freudienne deviennent intelligibles,

et prennent une tout autre portée. Les mots

ne peuvent plus être entendus comme vecteurs de

sentiments de nature essentiellement corporelle, ils

doivent être considérés dans leur matière même c'està-dire

dans leur distinction et dans leur organisation

d'ensemble.

21


Divisé par l'acte inaugural de Saussure, le signe

présente une double face, celle du signifiant et celle

du signifié, et le signifiant n'existe pas séparément

mais se précise du rapport qu'il entretient avec la

structure d'ensemble. La valeur du signifiant n'est

pas intrinsèque - le mot désignant la chose '- mais

différentielle, ce qui signifie qu'elle tient à la place et

au rapport aux autres signifiants. L'accent mis par

Lacan sur le signifiant était conforme à l'expérience

de la cure, et induite par la règle fondamentale : si un

mot «fait penser » c'est-à-dire s'il renvoie à un autre,

si un fragment de rêve se lie à tel souvenir - c'est-àdire

à tel signifiant qui le porte, telle la madeleine de

Proust - la parole dans la cure apparaît comme

déroulant une sorte de réseau d'où émergent des

nœuds, des trous, des connexions répétitives qui

sont les balises du travail de l'analyste.

A la même époque se situe le renouvellement de

l'anthropologie opéré par Claude Lévi-Strauss. C'est

explicitement par le recours à la méthode structurale

empruntée à la linguistique saussurienne que celuici

avait entrepris de réinterpréter l'ensemble des

faits collectés par les anthropologues. En témoigne

la dédicace à Ferdinand de Saussure de son article

fondamental «L'efficacité symbolique », publié en

194912• Comme Marcel Mauss qui visait à produire

l'analyse du «fait social total » avec sa théorie du

don, Lévi-Strauss élargit le champ de ses investigations

aux dimensions d'une théorie de la culture,

conçue comme système symbolique. «Toute culture

peut être considérée comme un ensemble de systèmes

symboliques au premier rang desquels se

, "

12. Dans Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, p. 220.

22


place le langage, les règles matrimoniales, les rapports

économiques, l'art, la science, la religion. U» La

découverte des lois de composition des mythes à

travers l'étude de leurs variantes et leur homologie

de structure avec les règles de l'échange et du langage

ouvre à une nouvelle méthode de lecture des

discours que les hommes tiennent sur eux-mêmes.

C'est avec ce modèle d'une logique des places que

Lacan va relire tout un ensemble de faits cliniques

(par exemple le cas de « l'homme aux rats », le «jeu

de la bobine ») et plus généralement qu'il va rectifier

la dramatique œdipienne pour lui donner son statut

structural.

Avec l'Œdipe comme complexe, Freud avait tenté

d'aborder la question de l'universalité de la structure

du lien social. Que chaque sujet soit voué à

désirer sa mère et à souhaiter la mort de son pète lui

était apparu comme un complexe, c'est-à-dire

comme un fait de structure dont pâtit le sujet. Cet

étrange universel réclamait qu'on en fasse la généalogie

c'est-à-dire qu'on en trouve l'origine, d'où le

mythe de Totem et tabou. Lacan participe quant à

lui d'une époque où la science se fonde précisément

de ce qu'elle ne se pose plus la question de l'origine,

et spécialement la linguistique qui fait son entrée

dans la science à partir de son refus de la question de

l'origine des langues. De même ce qui régit les

«règles de la parenté » n'est plus à chercher dans un

quelconque événement mythique mais dans un

agencement comparable à un ordre de langage. L'interdit

de l'inceste fait coupure entre les ordres de la

nature et de la culture, et s'articule aux règles de

13. «Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss,., dans

M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. XIX.

23


l'échange exogamique des femmes, qui ne suppose

nulle cause mais a valeur de loi de structure s'imposant

aux sujets comme loi morale. L'interdit (de l'inceste)

et la dette (loi de l'échange) sont désormais les

deux incidences majeures de l'ordre symbolique sur

les individus.

On saisit sans difficulté le gain d'une telle pensée

pour des psychanalystes sans cesse affrontés à la

question de la transmission entre les générations par

la voie du rapport entre les sexes. Tout comme les

communautés se forgent des mythes dont la structure

révèle les règles de l'échange, les sujets construisent

chacun un «roman » (dixit Freud) dont l'étude

révèle la structure sous-jacente, et dont l'orientation

porte le nom de désir 14. L'anthropologue sur le terrain

et l'analyste d;i!.ns son cabinet, sont à la recherche

des invariants et des nœuds dans la structure dont

ils vérifient avec étonnement l'implacable rigueur.

Là encore et de même qu'avec la linguistique, le

détour par la méthode structurale se révèle extraor":

dinairement éclairant. Les relations de parenté peuvent

être interprétées selon une logique complexe

d'échanges dont les lois contraignantes pour le

groupe aussi bien que pour chacun permettent un

nombre fini d'opérations. Dès lors la venue au

monde d'un sujet est à comprendre comme position

à occuper dans l'enchaînement rigoureux des dons

et des dettes qui lui préexistaient dans le groupe, dans

un réseau symbolique articulé comme un langage

avant même que le sujet n'ait proféré le moindre mot.

14. Lacan fait explicitement référence à Lévi-Strauss, dans sa

conférence de 1953 "Le mythe individuel du névrosé '", dans

Omicar?, Navarin, 1979, nO 17-18.

24


Lettres et places

La psychanalyse, mise à l'école de la méthode

structurale, jetait ainsi un regard nouveau sur ses

objets les plus familiers. Les lois du langage et celles

de la parenté, régies par une combinatoire rigoureuse,

semblaient laisser peu de place à ce qu'il était

difficile désormais de désigner simplement comme

liberté du sujet La psychanalyse française d'alors,

sous influence américaine de l'egopsychology, avait

fait de l'individu une sorte de monade psychologique

venant au monde et s'accomplissant selon le

mouvement propre des pulsions et de leur matura..,

tion, franchissant des «stades » (oral, anal, phallique)

réglés à l'avance pour advenir à la pleine possession

de soi. Le moment structural de la pensée de Lacan

prenait le contre-pied de cette version, lui opposant

la figure d'un être précipité prématurément dans un

univers réglé avant lui non seulement par des lois

physiques mais par des lois de langage et d'échange

qui marquaient son devenir bien avant sa naissance,

par la place qui lui était faite par avance. Qu'on lise

aujourd'hui le discours de Rome 15, et l'on mesurera

l'étonnante ouverture que pouvait représenter une

telle mise en perspective. Aux antipodes d'un simple

organisme originairem,ent autarcique (on parlait

alors du nourrisson comme d'un corps fermé narcissiquement

sur lui-même) et progressivement agi

par des p1,llsions sexuelles qui se succèdent énigmatiquement

pour parvenir à la maturité, l'infans, celui

qui ne parle pas encore, s'avère être en proie au langage

c'est-à-dire pris dans ce qui se dit et ne se dit

pas de lui. Il prend place dans des réseaux d'échanges

15. Lacan, «Fonction et champ de la parole et du langage JO,

dans op. dt., p. 237.

25


où sa venue même a soldé des comptes ou inscrit des

dettes qui seront son lot de départ, tout autant que

son anatomie. Il faut donc distinguer la fonction de

la parole, expérience princeps de la cure, qui tient sa

portée d'être dans le champ du langage désormais

conçu dans sa dimension de structure. L'histoire, et

particulièrement l'histoire généalogique, trouve ainsi

sa place dans la langue pour chaque existence singulière,

et la méthode structurale ouvre un champ

d'intelligibilité considérable, en particulier dans les

domaines de la psychanalyse avec les enfants et de la

psychanalys '

Cet effet du symbolique sur le sujet, cette prise

du sujet dans la structure, Lacan a souhaité la mettre

au premier plan de ses Écrits 16. «La lettre volée »,

nouvelle d'Edgar Poe, est l'objet d'un commentaire

rigoureux où se démontre son impact, à savoir les

positions respectives des protagonistes de l'histoire

-la Reine, son époux, l'amant, le ministre de l'Intérieur

et Dupin le détective - telle qu'elle est précipitée

par l'événement de la lettre volée par le ministre.

Il y a deux registres combinés. Tout d'abord les

places respectives des personnages, telles qu'elles

sont déterminées au-delà des individus qui les occupent,

à savoir le rang et la fonction dans l'État et les

règles qui en découlent du fait de l'étiquette. Enjeux

de pouvoir et d'ordre, dans lesquels les rapports

entre les sexes s'avèrent pris. Ensuite il y a la dimension

particulière de la lettre, c'est-à-dire de cet écrit

dont on suppose qu'il trahit un lien adultère et dont

la circulation va déterminer le ballet de l'angoisse et

de la jouissance des uns et des autres. Une structure

donc, soit une organisation symbolique qui vaut par

16. «Le séminaire sur "La lettre volée"», dans Écrits, op. at.,

p.ll.

26


la solidarité différentielle de ses éléments, mais une

structure polarisée du fait de l'événement de la

lettre. Lacan insiste sur le fait que chacun, y compris

le lecteur, ignorera jusqu'au terme de l'histoire le

contenu de l'écrit. La lettre ne vaut que par sa mise

en circulation, en évidence pour certains, dérobée

pour d'autres. Pourtant c'est le trajet de la lettre qui

produit des effets repérables sur la subjectivité de

chacun. Du long et complexe commentaire ·de Lacan

soulignons deux traits. Premièrement la mise en

valeur des effets de la structure, ce que Poe relève à

sa façon en appuyant la démonstration de Dupin sur

la logique du jeu de pair et impair 17. Deuxièmement

et surtout, une structure ne produit ses effets que

selon la place qu'on y occupe. Ainsi la lettre volée,

selon qu'on en est le destinataire d'occasion, le

témoin silencieux ou le porteur, induit des places

auxquelles aucun des protagonistes n'échappe. Il y a

une matérialité de la lettre qui produit par son trajet

des places spécifiques. Si la structure ordonne une

certaine combinatoire, la lettre induit des places,

c'est-à-dire des modalités d'entrée possible dans le

langage 18. Ultérieurement Lacan produira sa formalisation

dite des quatre discours qui démontre un

nombre fini de modalités selon lesquelles un sujet

peut être pris dans une structure à quatre éléments 19.

Mais si la structure peut être repérée comme telle,

17. Il s'agit d'un jeu d'enfants où il faut deviner si le nombre

de cailloux cachés dans une main est pair ou impair.

1'8. Guy Lérès, séminaire 2003-2004.

19. Séminaire L'en'IJers de la psychanalyse, tditions du Seuil,

1991. Lacan a tenu son séminaire de 1953 à 1979. Sur l'ensemble

des 26 séminaires qui 40ivent être publiés par les éditions du

Seuil, seuls 11 ont paru à ce jour, le dernier étant L'angoisse,

séminaire de 1962-1963, édité en 2004. Les séminaires cités

dans notre texte sans références de publication sont donc

actuellement inédits.

27


este à préciser la manière dont elle va saisir le sujet

dans le moment où il y entre, affaire de place et de

moment qui lie l'espace et le temps.

La démonstration est complexe mais la leçon

simple, qui nous permet de concevoir comment

toute entrée dans le monde se solde pour chacun par

les effets de place qu'induisent certaines lettres, dont

nous sommes tantôt les dépositaires, les messagers

ou les spectateurs rendus muets. Point besoin en

effet de connaître le contenu précis du message pour

en être transi: il est des seCrets de famille, des cadavres

murés dans le silence des placards plus actifs que

bien des discours.

L'inconscient structuraliste et le droit

Pour l'essentiel, ces faits de structure sont désormais

largement reconnus hors du champ analytique,

au point que l'on pourrait conclure que le moment

lacanien d'élaboration de la dimension symbolique

est passé dans la culture. Mais il se trouve que ce

succès du «symbolique » s'est effectué au prix d'un

dévoiement du concept tel que Lacan l'a forgé, en

ignorant les mouvements de sa pensée et les rectifications

auxquelles il a lui même procédé. Il y a aujourd'hui

un discours convenu sur «le symbolique » qui

conduit à un véritable détournement conceptuel, et

ceci particulièrement dans le champ juridique.

Il faut donc rappeler tout d'abord que le moment

«structural » que nous venons d'évoquer doit être

situé dans un combat qui visait en premier lieu à

réintroduire la rigueur de la science dans un champ

où régnait une grande confusion. Mais on ne peut

aujourd'hui s'y référer en méconnaissant le fait que

Lacan a consacré de nombreuses années de séminaire

aux deux autres dimensions de l'imaginaire et

28


du réel et à formaliser le type de rapport qui liaient

les trois. Ne retenir que la première période de

Lacan placée sous.le sceau du symbolique serait à

peu près aussi pertinent que de ne vouloir garder de

Freud que sa première topique. Or il se trouve qti'il

existe aujourd'hui une référence à Lacan qui opère

une telle réduction et dont il est intéressant de montrer

qu'elle aboutit à une véritable négation de la

leçon freudienne.

Cette version, nous pourrions la qualifier «,

conscient structuraliste ». Il y a en effet un discours

courant qui met l'accent ur 1'« efficacité symbolique

» et sur 1'« ordre symbolique », souvent du

reste pour déplorer un supposé «effondrement » de

celui-ci, une perte des repères structuraux dont les

conséquences destructrices seraient démontrées

par l'efflorescencê de toutes sortes de « nouvelles

pathologies », de nouveaux crimes et délits et plus

généralement par la mutation de la subjectivité

contemporaine.


précision : c'est bien en effet d'une fonction qu'il

s'agit, une fonction au sens mathématique que l'individu

vient occuper au titre de variable. L'individu

n'a de rapport avec cette fonction qu'au titre de sa

mise en fonction, ou si l'on préfère le sujet ny

prend place qu'à titre d'assujetti.

Une telle version «structuraliste » de l'inconscient

est particulièrement répandue dans le discours

juridique. Cela tient peut-être au fait que l'idée

d'une détermination du sujet à son insu est consubstantielle

au droit, ce dont on trouve par exemple la

formulation dans les premiers mots de l'Introduction

générale au droit de François Terré: «Probablement

dans l'inconscient des hommes, existe déjà

l'idée de droit 21 ». La structuration juridique des

rapports humains est en effet non seulement le

credo des magistrats, mais le fruit de leur expérience

quotidienne : qu'il s'agisse des liens établis dans la

famille, dans le travail ou des rapports sociaux plus

lointains, il est aisé de constater la dépendance des

comportements humains à l'égard de lois écrites

ignorées des sujets. Il est des textes qui régissent la

vie des hommes à leur insu et dont l'efficace se

démontre chaque jour dans le cabinet du juge ou de

l'avocat. Ces textes, ou plus exactement cet ensemble

de textes, forment un corpus c'est-à-dire un corps,

une forme d'ensemble dont la logique est à la fois

locale et générale et qui ne se révèle dans sa précision

formelle que dans les cas où les limites sont

franchies. «Le contentieux, dit Jean Carbonnier1

c'est le droit pathologique, non le droit normal 22 »

21. François Terré, Introduction générale au droit, Dalloz,

se éd., 2000, p. 1.

22. J. Carbonnier, Flexible droit, Librairie générale de droit

et de jurisprudence, 1983.

30


et, ajoutait-il, «le droit est infiniment plus grand

que le contentieux» : la mise en œuvre des textes par

l'institution juridique n'intervient que lorsque les

règles de droit, jusque-là implicites, sont transgressées.

Ordinairement ça «marche tout seul (id.),

c'est-à-dire qu'il n'est nul besoin de dire le droit et

l'on est fondé à supposer que chacun règle ses

comportements selon des textes qui ne sont pas ,

conscients mais pourraient le devenir. «Nul n'est

censé ignorer la loi» ne signifie pas que chacun doit

connaître le détail des dispositions des codes, mais

qu'il ne pourrait pas opposer l'argument de l'ignorance

s'il devait répondre de ses actes. Le droit peut

donc être considéré comme ce texte qui agit à l'insu

des sujets, et dont la contrainte se rappellera à

l'occasion. On peut parler d'inconscient dans le sens

où il n'est pas besoin de postuler une conscience

pour que chacun y soit assujetti. L'ignorance de la loi

ne peut être opposée par le fautif, car 1'« inconscience »

de la loi peut être levée par le sujet lui-même. Insistons

sur ce point: l'inconscient juridique, pour

symbolique qu'il soit, n'est en rien un inconscient

freudien lequel s'identifie au refus ' de savoir comme

nous le montrerons plus loin.

La théorie de 1'« efficacité symbolique » a, enfin,

aussi engendré une version simpliste de la généalogie,

particulièrement répandue dans le champ des

pratiques judiciaires. La détermination structurale

devient ici simple causalité selon laquelle des événements

marquants - traumatismes, 'morts, transgres

sions - dans les générations précédentes, événements

identifiés à des « trous dans la structure », induiraient

mécaniquement des phénomènes de répétition dans

l'existence du sujet. Le discours sur le « traumatisme

» exaspère cettè vulgate jusqu'à la caricature,

les victimes d'hier devenant les bourreaux de demain,

31


la structure prenant la succession de ce qu'autrefois

on appelait le destin. Le passage à l'acte criminel est

«expliqué » après-coup par la mise au jour des avatars

familiaux supposés l'engendrer, comme s'il résultait

d'une détermination psycho-anthropologique.

L'inconscient est ici réduit à l'inconscience des

déterminismes dont le sujet pâtit, ses actes d'aujourd'hui

devenant lisibles dip.s les trous symboliques

de la vie de ceux qui l'ont engendré. Il est le jouet du

symbolique, son effet pur et simple. Imputer ces

diverses interprétations à 1'« inconscient structuraliste

», c'est réduire l'inconscient à la non-conscience,

c'est l'identifier au poids de la structure dont le sujet

serait simplement voué à vérifier l'efficace.

Le sujet du non-savoir

Cette version de l'inconscient n'a qu'un défaut ...

c'est d'oublier le sujet de l'inconscient. Accumulant

les preuves de son assujettissement, elle ne nous dit

rien de la manière dont il s'y inscrit, elle pose l'antécédence

temporelle comme prévalence causale.

Puisque le monde était là avant le sujet, son incidence

est posée comme première, tel est le postulat

sous lequel on pourrait ranger l'ensemble des

versions qui font du primat du symbolique leur

credo.

La principale objection à cette présentation de

l'inconscient, c'est qu'elle se passe de fait du sujet,

qui se voit ramené à une position d'objet de la

structure. Parler de sujet de l'inconscient dans ces

conditions, c'est désigner un sujet assujetti à son

inconscient, conçu comme structure hors de luimême.

C'est très exactement l'opposé que Freud a

soutenu, lui qui a toujours lié l'inconscient à l'acte

même du sujet. Pour le comprendre, il faut souli-

32


gner que l'inconscient se donne toujours comme un.

savoir, mais un savoir insu. Le sujet avait ce savoir

en lui-même mais il n'en disposait pas, et ce n'est

qu'après-coup qu'il le reconnaît. Sa formule pourrait

être : «Je ne savais pas » (ce que je disais, ce que

je voulais, ce que je faisais). Phrase que l'on entendra

dans sa dimension d'énonciation, de découverte,

et le plus souvent de surprise: je ne savais pas que

ces formations de l'inconscient (actes manqués,

rêves, symptômes) mettaient en acte mon désir. La

vérité de ce savoir m'apparaît seulement à présent,

c'est-à-dire après-coup. Parler de savoir inconscient

peut paraître paradoxal, tant nous identifions le

savoir à la connaissance que nous avons. Le savoir

semble exclusivement lié à la conscience réflexive et

à la possibilité de le convoquer selon les circonstances

où il nous est utile. Il n'en est rien pourtant,

et le contre-exemple le plus frappant est sans doute

ce que nous appelons instinct. Qu'est-ce donc que

l'instinct sinon n savoir organisé dans le corps et

orientant les comportements selon une certaine fin ?

Sans doute la théorie de l'information avec laquelle

nous pensons la génétique nous a t elle familiarisés

avec une telle représentation d'un savoir efficace à

l'insu du sujet ; la succession des acides aminés est

un savoir articulé dont les effets tiennent à la.lecture

qui en est faite souvent à distance, dans un autre

endroit du corps. Écrire et lire ne supposent ici nul

écrivain non plus que nul lecteur, nul sujet.

Qu'il y ait du savoir hors de notre conscience

peut se dire pour"l'ensemble des énoncés possibles

auquel nous n'avons pas accès et qui constituent le

champ du savoir. Nous pouvons inclure ici les codifications

diverses du symbolique (règles de parenté,

de la grammaire, du droit, etc.) qui constituent également

des savoirs que nous ignorons. Mais s'ils ne

33


sont pas conscients, c'est-à-dire s'ils n'ont pas

besoin de nous pour exercer sur no\,lS leur efficace,

ils ne sont pas pour autant inconscients au sens freudien

c'est-à-dire qu'ils ne sont pas hors de notre

conscience du fait d'un refus de notre part.

Que l'on puisse parler de « sujet de l'inconscient »

et non pas seulement de sujet à l'inconscient est à

entendre radicalement au sens où il n'y a d'inconscient

que du sujet. La preuve pourrait-on dire a

pour nom refoulement : pas de refoulement qui ne

présuppose un sujet et son refus d'une certaine association

signifiante qu'il rejette. Dès les premiers

écrits sur l'hystérie, lorsqu'il s'est agi de montrer

qu'il y a des représentations inconciliables qui sont

refusées et repoussées, Freud pose que c'est le sujet

qui en est l'artisan. Il ne parle certes pas explicitement

de sujet, qui est un terme rehaussé par Lacan,

mais sa position est sans ambiguïté : c'est le malade

qui est l'auteur de ce qu'il refuse. Il s'en trouve

immédiatement divisé en une part structurée selon

l'économie de ce qui a été rejeté, et une part

inconsciente qui continue à faire valoir ses droits

par les diverses voies du retour du refoulé. Cette

division du sujet se déduit de l'hypothèse même de

l'inconscient, car celui qui refuse est le même que

celui qui souffre des conséquences de son refus.

Tout autre position ne saurait rendre compte de

la dynamique même du traitement et de son efficacité

possible, car c'est bien du sujet lui-même qu'on

attend qu'il prenne la mesure de ce qu'il a lui-même

refusé. Que la psychanalyse ne soit pas une suggestion

ni une pédagogie trouve son origine en ce point

où c'est le sujet - et nul autre à sa place - qui se rend

malade et c'est de lui et de nul autre que se soutiendra

le désir d'en sortir. Freud est allé très loin dans

cette logique, affirmant qu'il y avait une décision du

34


sujet dans ce qu'il a appelé le choix de la névrose.

On peut après lui poser qu'il n'y a de cure analytique

possible de quiconque, fut il psychotique ou

autiste, qui ne présuppose cette décision du sujet au

cœur de ce dont il pâtit. Il s'agit là d'une position

éthique aussi bien que théorique, et nous pourrions

tracer une ligne de partage opposant l'ensemble des

thérapies qui se proposent de délivrer le sujet d'un

mal qui lui est foncièrement étranger, et la psychanalyse

qui part au contraire de l'hypothèse que le

sujet est impliqué dans la souffrance dont il se

plaint. Pas d'inconscient sans cette division du sujet

qui lui est intrinsèque, pas d'inconscient qui ne soit

lié pour Freud à un refus. Reste à considérer avec

Lacan comment cette division même est le produit

du signifiant.

Sujet et signiftant

,

Revenons un instant sur nos pas. La logique symbolique

élaborée par l'anthropologie structurale met

en évidence des effets de subjectivation qui sont

déterminés par une logique des places, comme le

montre le récit de la lettre volée de Poe. Mais de là à

postuler une « fonction symbolique » qui ferait de

l'inconscient un simple effet de la structure, il y a un

pas. Pas que ne franchit pas l'invention freudienne,

qui persiste à faire intervenir « le sujet » dans l'opération

même de l'inconscient. Ce concept de sujet

est formellement étranger au vocabulaire de la linguistique

structurale. Même si Lacan a repris quelques

concepts de la linguistique, après un détour conséquent

et très rigoureux par cette discipline, il les a

toujours passés au crible de la clinique analytique.

On ne sera pas surpris que les concepts lacaniens

soient en contradiction avec l'orthodoxie linguistique.

35


Lacan lui-même en prenait acte, affirmant qu'il avait

fait de la «linguisterie », non de la linguistique 23 .

Ainsi le concept central de signifiant, tel qu'il est

employé par Lacan, présente-t-il une différence

radicale avec celui impliqué dans l'algorithme de

Saussure 24.

Le point primordial emprunté à Saussure est le

fait de la matérialité du signifiant et son caractère

différentiel : un signifiant ne vaut que par opposition

à un autre, et seule sa situation dans la phrase

permet de lui donner une valeur. Mais la différence

vaut d'être accentuée, d'autant qu'elle a des conséquences

décisives pour l'architecture de la pensée de

Lacan. Elle est énoncée dans la définition suivante,

très tôt formulée et restée inchangée jusqu'à la fin de

son œuvre : «Le signifiant est ce qui représente un

sujet pour un autre signifiant ». On peut remarquer

sa circularité apparente, selon laquelle un signifiant

renvoie à un autre, qui lui-même en fait autant et

ceci à l'infini, glissement qui n'est pas sans évoquer

la règle fondamentale de la cure dite de l'association

libre, qui n'est rien d'autre que ce renvoi infini d'un

mot à un autre. Ce qui importe donc, c'est le lien

différentiel d'un signifiant à d'autres et non pas celui

d'un signifiant à un signifié.

Mais la césure radicale est introduite par Lacan

dans le terme de sujet, concept introuvable en linguistique

et qui acquiert ici une place essentielle de

23. J. Lacan, Séminaire Encore, Éditions du Seuil, 1975, p. 20.

24. Saussure propose le signe comme composé de deux

faces, signifié sur signifiant. Lacan opère sur cet algorithme le

déplacement fondamental de placer au-dessus le signifiant,

séparé par une barre du signifié en dessous. Le signifiant

acquiert dans sa théorie une place absoluinent prévalente qu'il

n'a pas chez Saussure.

36


éférent et de copule. De référent car le sujet est ce

qui est représenté, et de copule car il est ce qui lie un

signifiant à un autre. Le signifiant représente quoi ?

un sujet; pour qui ? (c'est-à-dire auprès de qui ?)

pour un autre signifiant . Cette définition est évidemment

affine à l'expérience même de la cure où ce

qui circule - ces mots qui renvoient les uns aux

autres - ne représente pas les choses, c'est ce qui

signe la présence du sujet.

Car le premier enseignement de la découverte

freudienne c'est qu'il y a des mots que le sujet refuse

et qui sont refoulés pour la raison qu'ils sont

connectés à d'autres, eux-mêmes liés à des plaisirs

excessifs. Dans le flux de paroles de la séance, certains

achoppements, certaines connexions inopinées,

certains surgissements inattendus seront autant

de cailloux blancs semés sur le chemin du désir qui

ne cesse d'insister. Tel mot sera refoulé parce qu'il

évoque une situation passée conflictuelle du point

de vue du désir, et le refoulement portera sur ce qui

aujourd'hui évoque par des liens de langage une

situation passée insoutenable pour le sujet. Le

retour du refoulé se fera par un signifiant, connecté

en quelque façon à ce nœud enfoui.

La rigueur de Lacan est ici de marquer par sa

définition que s'il s'agit pour le signifiant de représenter

quelque chose, cett chose n'est pas le réel

mais bien le sujet, si bien que l'on pourrait dire que

le mot pomme n'évoque pas tant le fruit que le désir

adamique. 'Le sujet n'est pas évoqué pour lui-même

- comme le nom propre représente un individu -

mais pour d'autres signifiants. Si tel signifiant est

refoulé, c'est parce qu'il représente le sujet auprès

d'un autre signifiant, lui-même pris dans un autre

contexte de signifiants et ainsi de suite. Si l'hystérique

refoule le mot «marcher » et s'en trouve paralysée

37


c'est en tant que la marche pourrait la conduire, elle,

vers le lieu d'un désir refusé lié à ce mot.

Quiconque a fait l'expérience du divan a touché

du doigt cette sorte de tropisme puissant des signifiants

qui «tombent dans l'esprit » c'est-à-dire qui

semblent obéir à une loi de gravitation qui n'est pas

celle du réel. L'étrangeté pour l'analysant est bien

celle-là qui brutalement fait glisser une chaîne d'associations

vers une autre, apparemment hétérogène

et qui conduit pourtant tout droit au désir insu. Au

désir de qui ? du sujet évidemment. Contrairement à

ce qui a été parfois écrit, Lacan n'a en rien la posture

d'un idéaliste qui inférerait du pouvoir des mots la

vanité et l'inconnaissable du monde des choses. Il ne

dit pas que tout est langage et seulement langage,

que l'homme ne vit que dans la caverne des mots

sans accès au monde qui resterait inconnaissable

comme tel. Le matérialisme de Lacan est au contraire

patent, et se démontre dans la fidélité à l'expérience

clinique, soit ce dont Freud rend compte en terme

de désir. Rien de plus concret et de plus matériel que

ce désir, ce qui ne signifie pas pour autant qu'il soit

localisable comme un index pointé vers la chose.

Pour le psychanalyste le signifiant est l'index d'un

sujet, mais ce sujet ne se saisit pas en tant que tel, il

n'est pas «représenté ». Si le signifiant représentait

le sujet comme un signe représente une chose il

serait aisé de le définir, de le cerner mais ce serait

tout sauf le sujet dont parle la psychanalyse. Le

sujet, c'est au contraire ce qui s'entraperçoit dans le

lien d'un signifiant à l'autre, ce qui se déduit parfois

de certaines connexions signifiantes.

La critique du prétendu formalisme de Lacan,

accusé de vider la psychanalyse du «discours vivant »

des affects, traduisait l'effroi de certains devant la

rigueur de son enseignement. Elle méconnaissait

38


également que le détour par la linguistique structurale

avait au contraire fait surgir une nouvelle définition

du sujet. Le sujet n'était plus une substance,

quelque chose de représentable mais à proprement

parler une supposition, c'est-à-dire ce qui est sousposé,

placé en dessous dans l'intervalle, dans le lien

entre deux signifiants. Ce sujet, un rien en quelque

sorte, était pourtant ce qui fait lien entre deux signifiants,

et ce rien est le cœur de la parole en tant

qu'elle concerne l'alyste.


II

Symbolique et nœud borroméen

Le symbolique de Lacan

Il devient à présent possible de préciser en quoi le

concept lacanien de symbolique est à distinguer des

autres acceptions du terme. Si le discours de Rome

faisait référence explicitement à un ordre symbolique

nommé comme tel, au sens de Lévi-Strauss,

l'accent va être placé par Lacan sur ce qui va devenir

la catégorie centrale du symbolique, à savoir le

manque. On peut dire que le symbolique lacanien

s'identifie au manque, à condition d'ajouter qu'il ne

peut y avoir de manque sans un système symbolique

minimum qui permette de l'inscrire. En effet,

pour penser une chose comme manquante, il faut

pouvoir en signer l'absence. Prenant l'exemple

d'une bibliothèque, Lacan souligne qu'un livre ne

peut être repéré manquant dans un rayonnage que

du fait préalable de son inscription dans un catalogue.

Le réel, lui, ne manque jamais de rien. Il faut

avoir préalablement fait un certain nombre de traits

sur un bâton, ou aligner des cailloux sur le sol pour

compter les moutons et pouvoir dès lors re-marquer

qu'il en manque. Le langage est bien sûr le paradigme

familier de cette fonction du symbole, puisqu'il

permet de créer du vide, de l'absence, du simple

40


fait de désigner la chose dans le réel. Affaire de vie et

de mort, de présence et d'absence, qui justifie que

l'on dise que le mot tue lâ chose en la ré(,iuisant à

son être .de langage, mais aussi bien que le mot crée

la chose en la rendant présente par la simple énonciation.

Dire, c'est en même temps tu.er et donner vie.

Le concept de symbolique ainsi ramené aux effets

structurants du manque permet de rendre compte

de toute une série de faits cliniques. Ainsi les descriptions

des ·effets de l'absence de la mre pour le très

jeune enfant peuvent-elle être resituées dans leur

dimension structurale, à distinguer soigneusement

des effets imaginaires vécus. On peut ainsi donner sa

juste portée au fait d'expérience que l'enfant accomplit

un pas décisif lorsqu'il parvient à évoquer sa mère

absente en l'appelant. Avènement symbolique dont

il est logique qu'il soit à la fois un moment de joie et

de douleur puisque dire l'absente c'est triompher de

son départ, c'est la rendre présente dans les mots

alors qu'elle n'est plus là, mais c'est en même temps

en souffrir puisque le simple fait de le dire réalise

son absence.

Plus fondamentalement, l'opposition distinctive

qui caractérise le système des signifiants peut être

considérée comme cas particulier de l'opposition

minimale qui caractérise selon Lacan le symbolique

comme tel. Plus/moins, présent/absent, c'est jusqu'au

trait d'une inscpption première qu'il faut porter

l'analyse de la logique symbolique qui seule

permet ae signer l'entrée du sujet dans le monde.

Coche sur le bâton, marque sur le cailou, nœud de

ficelle. Ce n'est pas seulement l'autre qui apparaît et

disparaît ainsi par le fait d'une simple marque, mais

c'est le sujet lui-même qui peut ou ne peut pas se

compter dans le monde, s'inscrire sous une première

marque, une coche primordiale qui témoigne de son

41


être dans le réseau symbolique général ce que Lacan

nomme «champ de l'Autre ». Freud avait déjà

décrit, dans un texte célèbre, l'observation q1J'il

avait faite du jeu de son petit fils avec une bobine

attachée à un fil l. En l'absence de sa mère, l'enfant

jouait avec ce dont il pâtissait, faisant disparaître sa

bobine, et puis la faisant revenir, et puis repartir.

Ainsi l'enfant, contraint de subir passivement les

allées et venues de la mère qui s'effectuaient selon

un rythme et une logique pour lui inexplicables,

surmontait-il par son jeu symbolique ces disparitions

et réapparitions à l'aide d'une bobine figurant

la mère, qui cette fois ne disparaissait et ne

réapparaissait que selon sa propre volonté. Par le

symbole, il s'était rendu maître de la situation. Telle

est l'interprétation de Freud, qui remarque en outre

que lorsqu'il jette l'objet, l'enfant accompagne le

geste d'un « 0 » et lorsqu'il le récupère il le salue d'un

joyeux «a », ce qu'il interprète comme l'ébauche des

mots allemands fort (parti) et da (ici). De ce texte

remarquable de concision et de rigueur, Lacan fait

un commentaire paradigmatique de sa théorie du

symbolique, soulignant le génie de Freud d'avoir

repéré l'opposition phonématique qui permet

d'inscrire la logique symbolique de la présence et de

l'absence. Mais il lui donne une portée plus vaste,

insistant sur le fait que ce jeu de présence/absence

ne concerne pas seulement la mère en tant que symbolisée

par l'objet bobine, mais le sujet lui-même.

La maîtrise symbolique de l'absence de l'objet

est en même temps inscription du sujet qui par là

1. Freud «Au-delà du principe de plaisir JO dans Essais de

psychanalyse, Payot, 1981.

42


triomphe de sa propre déréliction. èe que l'absence

de l'Autre provoque chez l' eant c'est l'émergence

de la question de sa signification : «est-ce que

j'existe encore pour elle ? ». La question banale de

l'amoureux «penseS-tu à moi lorsque tu es loin de

moi ?» suppose en Ivérité le prêalable d'une permanence

possibJe dans sa pensée. Si l'autre disparaît,

je ne disparais pas dès lors que je suis assuré d'une

présence hors de moi-même, dans sa pensée. La

clinique d.e la psychose infantile montre que cela ne

va pas de soi. Plus familièrement, tout enfant pose

de diverses manières cette question, il se fait pourrait-on

dire la bobine pour l'autre, trouvant mille

façons de l'interroger, souvent au prix de l'angoisse :

si je disparais, si je meurs, qu'est-ce que cela te fait ?

Le nœud borroméen

Si l'incQnscient peut se présenter comme un système

dépendant des lois de l'échange, s'il est structuré

comme un langage, bref s'il se présente comme

structure, il n'est pas sans l'acte du sujet par lequel il

se constitue L'approche lacanienne du symbolique

implique au cœur de sa logique autre chose qu'ellemême,

à savoir de l'hétérogène. Le symbolique de

Lacan est certes un système, un réseau, un langage,

mais qui inclut le «sujet ». Sujet bien étrange puisqu'il

est fait de disparition, de scansion, de coupure,

mais sujet qui ne peut être simplement inscrit sous

un élément de la structure.

Cette tension entre « structure » et « sujet »

s'éclaire si on explicite brièvement ce qui a conduit

Lacan à construire sa théorie des nœuds. On a vu

qu'il n'est pas possible d'isoler le symbolique d'autre

chose (le sujet), qu'« il ne tient pas tout seul », bien

qu'il garde une consistance propre. Il doit être

43


articulé à deux autres dimensions, pour constituer

ce que Lacan a très tôt désigné comme le ternaire :

imaginaire, symbolique et réel. Si ces trois termes

n'ont pas changé de nom ni de définition jusqu'à la

fin de son enseignement, leur articulation a été en

revanche sans cesse retravaillée tout au long du

séminaire, notamment par l'intermédiaire de graphes.

ou de schémas.

Dès les premiers textes, on remarque par exemple

le souci de lier imaginaire et symbolique. L'imaginaire

des rapports humains s'avère dépendre de la

structure symbolique comme l'avait montré l'analyse

structurale des mythes, de la même façon que

l'image de soi est tributaire de la place symbolique

que l'on occupe dans l'Autre. Mais Lacan fait franchir

un pas à son ternaire Imaginaire, Symbolique et

Réel en l'écrivant en initiales, R.S.!. Cette écriture

fait immédiatement surgir. un problème nouveau :

dans quel ordre faut-il les placer ? RSI, SIR ou IRS ?

L'écriture oblige à choisir une hiérarchie, une préséance

d'un terme sur les deux autres. Convient-il

de donner la primauté au symbolique, c'est-à-dire

au langage, ainsi qu'on a pu penser que Lacan le

faisait dans le moment structuraliste ? S'agit-il au

contraire de mettre en avant la puissance de la forme,

les effets de l'image selon la doctrine du stade du

miroir ? Faut-il plutôt mettre au premier rang ce qui

est enseigné par la clinique et réclamé par l'exigence

éthique, à savoir le réel ? Lacan affirme qu'il faut

donner à ces trois termes une position équivalente.

La cohérence de la théorie l'impose, tout comme

la fidélité à la clinique. Ainsi en est-il du père qui,

dans ses différents registres, remplit des fonctions

essentiellement différentes mais dont aucune ne

l'emporte sur l'autre. La prééminence du père symbolique

que semble impliquer aujourd'hui l'impor-

44


tance donnée au savoir concernant les origines avec

son cortège de prescriptions normatives, est une

forme dégradée de cette hiérarchisation que n'autorise

en aucun cas la lecture de Lacan. Les fonctions

du père imaginaire tout comme celle du père réel,

s'avèrent essentielles dans la clinique. Si le séminaire

insiste tour à tour sur chacun de ces registres, il persiste

à le peÎlser dans un rapport d'équivalence aux

deux autres .

C'est par l'invention des ronds de ficelle que

Lacan parviendra à une formalisation plus adéquate

de cette relation de lien non hiérarchisé entre les

trois instances. Chaque lettre R, S, 1 sera représentée

par un anneau, 'de sorte que la question du rapport

entretenu par les trois lettres se changera en problème

de nouage : comment faire tenir ensemble ces

trois anneaux ? La chaîne ne convient pas puisqu'elle

suppose un ordre. Il faut donc trouver une

figure qui présente un lien des trois en sorte qu'ils

soient dans une position équivalente et en même

temps qu'ils ne puissent être séparés sans rompre

l'ensemble ; figure qu'il trouvera dans le nœud borroméen

en 1972.

NŒUD BORROMÉEN

45


Il s'agit d'un nœud qui lie ensemble trois cercles

identiques de telle sorte que si l'on coupe l'un quelconque

d'entre eux, les deux autres ne tiennent plus

ensemble. Avec ce modèle, il est possible de rendre

compte plus rigoureusement de la clinique, et tout

particulièrement de la clinique de la psychose. Dans

la psychose, c'est précisément le lien entre les trois

anneaux qui pose problème, un peu comme si laissée

à elle-même, chaque dimension devenait folle,

dénouée. Mais plus généralement, la question de ce

qui fait nœud devient centrale : qu'est-ce qui permet

de lier, de faire tenir ensemble les trois ? Ce ne peut

être l'une des trois, ce qui reviendrait à lui donner

une place privilégiée, une fonction au regard des

autres. Est-ce donc un quatrième élément ? Cet élément

supplémentaire, ce quatrième anneau sera désigné

par Lacan à la fin de son enseignement comme

fonction de nomination 2.

2. Sur cette question difficile du rapport du ternaire RSI et

de ce que Lacan désigne du terme de noms du père, cf. E. Porge,

op. cit. , p. 125 sq.


III

L'imaginaire

De même que le moment structural devait être

situé dans son contexte polémique, la logique· du

spéculaire introdùite par Lacan dès 1936 doit être

comprise comme une critique de la théorie du moi,

conception dominante dans les années 50 sous l'influence

détemùnante dé la psychanalyse américaine.

Ce qui était promu par la doctrine comme lieu de

synthèse, figure idéale de la maîtrise et ,de l'adaptation,

deviendra chez Lacan organisation imaginaire,

leurre narcissique opérant avant tout par sa fonction

de méconnaissance. La critique du moi, en se faisant

théorie de l'imaginaire, dégageait du coup une autre

place pour le terme de sujet.

L'egopsychology, hier et aujourd'hui

Du texte freudien, Lacan a inféré plus qu'il n'a

extrait le concept de sujet, pour l'opposer à celui du

moi, terme qu'il a dès lors réservé à ce qui est de

l'ordre du narcissisme. Ces questions de terminologie

rendent difficile le passage de la lecture de Freud

à celle de Lacan car ce qui est nommé chez Freud Ich,

à savoir en allemand le pronom personnel je, est traduit

par Lacan tantôt par sujet, tantôt par moi selon

qu'il s'agit de l'un ou l'autre des registres qu'il

s'efforce de distinguer.

47


Lacan bouleverse et réorganise le champ freudien

alors même qu'il proclame sa fidélité à l'esprit du

texte. Il le fait explicitement contre les freudiens

orthodoxes de l'époque qui pourtant conservaient

sa place centrale au 1 ch freudien, à ceci près qu'ils le

traduisaient par moi. Or ce terme de moi ne pouvait

alors être dissocié du terme anglais d'ego, dans la

langue dominante dans l'organisation: psychanalytique

internationale (IPA), dirigée alors précisément

par les tenants américains de l'egopsychology. Le

combat lacanien d'un «retour à Freud » c'est-à-dire

d'un retour au texte allemand, est donc clairement

une critique du déplacement déjà opéré par la traduction

anglaise. Loin d'être neutre, celle-ci avait

glissé de l'interprétation du texte de Freud vers une

psychologie adaptatrice, faisant de l'ego le lieu des

idéaux de l'american way of life . La promotion d'un

idéal de l'individu autonome, adapté au monde et

gouvernant ses pulsions, tel qu'il était proposé

comme terme d'une analyse bien conduite sous l'effet

d'une identification à l'analyste supposé en être la

vivante incarnation, en était la clé de voûte, le principe

organisateur.

De cette conception découlaient des implications

précises et notamment éthiques. Les deux pdncipales

concernaient la finalité de la cure et son ressort

: si ce qui était visé était le moi adapté, et le

moyen d'y parvenir l'alliance thérapeutique avec un

analyste incarnant cet idéal, la psychanalyse ne se

distinguait plus d'une psychothérapie adaptative des

plus ordinaires. Les pulsions devaient se rassembler,

au terme d'un parcours fléché des différents stades,

en un genital love de bon aloi, c'est-à-dire normal,

sous la houlette d'un moi désormais maître en sa

demeure. La violence des critiques de Lacan est à la

mesure des déviations de l'époque, que l'on pourrait

48


lire aujourd'hui avec profit pour se convaincre

qu'elles avaient des incidences éthiques et politiques 1;

Cette critique reste toujours actuelle et concerne

une version de la psychanalyse qui occupe toujours

une position d'autant plus solide qu'elle s ' accorde

avec la demande sociale 2• l'idéologie de l'alliance

thérapeutiquè en est une de ses formes. Elle consiste

à soutenir l'hypothèse d'un partenariat avec le

patient, supposé faire alliance avec le thérapeute

pour être conduit vers la guédson. Dans cette

conception, le patient est un partenaire de la cure, il

est supposé par-delà ses symptômes actuels vouloir

sa guérison, c' es-à-dire vouloir rejoindre un état de

vie harmonieux. On parle alors de contrat thérapeutique,

comme si chacun s'accordait à l'avance sur

l'objet même du contrat. Il y aurait alliance entre un

sujet qui vodrait son bien et un psychanalyste qui

le désirerait également, en vue d'une guérison à

terme conçue comme l'objet même du contrat.

L'idéologie du moi sort du chapeau le lapin

qu'elle y avait mis préalablement ; elle identifie le

sujet de l'inconscient au moi qu'elle désire produire.

Elle sait, avant qu'il n'ouvre la bouche, ce qu'il désirera

au terme de la cure, et c'est bien entendu cette

personne épanouie et vivant harmonieusement avec

ses semblables que le psychanalyste incarne, ... ou

prétend incarner.

En postulant connaître par avance celui qui sera à

son terme, l'egopsychology méconnaît ce que pourtant

1. Par eemple «Variantes de la cure type ,., dans Écrits,

op. dt., p. 323.

2. C'est l'appréciation de cet enjeu théorique fondamental

qui divise les psychanalystes à propos de la question actuelle de

la réglementation des psychothérapies.

49


la psychanalyse repère dans les moindres forma

tions de l'inconscient, à savoir le sujet du désir, qui

n'est en rien ce personnage convenu et civilisé.

r expérience du miroir et ses produits

L'imaginaire lacanien pourrait être défini comme

le fait de prendre au sérieux le déterminisme des

images. Il y a un effet structurant de l'image sur

l'homme, telle peut être la définition minimale du

stade du miroir dont la logique va permettre de

donner un statut à tout un ordre de phénomènes

cliniques jusque-là épars. Cet effet, repéré par les

psychologues de la forme et souligné par Wallon, a

été amplifié par les théoriciens de l'éthologie chez

qui Lacan a trouvé un appui pour montrer l'incidence

de l'image dans le réel du corps. Ainsi chez

certains oiseaux, la maturation des gonades est-elle

provoquée par la vue de leur image dans une glace.

Qu'il y ait un tel effet dans le réel chez les animaux,

est homologue pour Lacan avec la portée transformatrice

de l'expérience du miroir pour le jeune

enfant. Le terme de «stade » du miroir souligne la

dimension de franchissement structural.

Le stade du miroir est l'événement par lequel

l'enfant, âgé de 6 à 18 mois, fait l'expérience de son

image dans le miroir. Il Ia reconnaît comme forme

globale de son propre corps, dont il n'a eu jusque-là

qu'une appréhension partielle, limitée à des sensations

localisées au gré de ses besoins et des soins

qu'il a reçus. Cette reconnaissance est jubilatoire,

l'enfant manifeste son émotion et sa joie. Il maîtrise

l'événement en le répétant dans un jeu d'apparitiondisparition

où il vérifie à la fois sa permanence (il

réapparaît) et son évanescence (s'il sort du champ).

Enfin, il cherche à valider l'expérience en tournant

50


son regàrd vers l'adulte ,qui assiste à la scène, et en

sollicitant son assentiment, confirmant que c'est

bien de « lui » qu'il s'agit dans la glace. Il se connaît

dans le miroir, vérifie que l'autre en atteste, et puis

se re-connaît dans un nouveau regard.

Cette expérience représente un franchissement

décisif : l'enfant a désormais une représentation unifiée

de lui-même, à un moment de sa vie où il est

loin d'avoir la maîtrise de son corps. Il se saisit

comme forme unifiée, il se voit alors qu'il n'a de luimême

que des perceptions partielles et que son

incoordination motrice ne lui donne pas le contrôle

de l'ensemble. Cette dimension anticipatrice est à la

fois joyeuse et douloureuse dans la mesure où elle

donne l'illusion d'une maîtrise - d'une unité rassemblée

par l'image - mais que celle-ci est hors d'atteinte,

qu'ele ne correspond pas au vécu de l'enfant

qui est dans la dépendance de l'autre. Ce sont les

deux versants subjectifs de ce que Lacan désigne

comme l'aliénation foncière qui caractérise l'épreuve

du miroir, aliénation puisque c'est hors de soi que le

sujet saisit sa propre forme. Il y a la jubilation d'une

telle perfection - l'amour narcissique résultant du

plaisir de cette complétUde donnée par l'image -

mais aussi la douleur d'un écart irrémédiable avec

cette perfection. La contemplation de l'image de

soi est à la fois rassemblement joyeux, et douleur

de ne pouvoir être jamais à la hauteur de cette forme

parfaite.

Mais moi c'est aussi l'autre, celui qui est comme

moi, c'est mon semblable au point que je me prends

pour lui, je le prends pour moi, dans cette confusion

que les psychologues ont nommée transitivisme.

Non seulement ce moment du miroir fait accéder

le sujet à son image, à son moi, mais il lui donne

accès aux semblables comme à lui-même, dans une

51


identification dite imaginaire. « Toi et moi nous

sommes pareils », telle est l'appréhension d'autrui

issue du miroir, dont on sait qu'elle n'a pas que des

vertus, faisant aussi bien le lit des passions communautaires

les plus enflammées que celui des haines

les plus dévastatrices.

Cette expérience du miroir permet d'organiser le

champ clinique par la distinction de points de vue

depuis lesquels l'individu « se » voit ou bien est

regardé. Il y a l'image dans le miroir qui donne

consistance au moi, il y a le point de vue de l'Autre

qui atteste de cette vision, il y a enfin le regard

comme objet. Ainsi l'enfant qui se retourne pour

trouver dans le regard de sa mère l'attestation de

l'adéquation de l'image avec son être, introduit-il le

point de vue symbolique, le seul qui permette de

faire coïncider son nom propre avec son image.

Celle-ci lui répond en quelque sorte : « Oui tu es

bien ..., mon enfant, dont la place est inscrite dans la

généalogie et le langage dans lequel je parle de toi et

auquel tu commences tout juste à pouvoir accéder

par la parole ; cette image c'est bien ce qui rassemble

dans le miroir hors de toi ce réel de ton corps dont

tu es affecté, et ce qui te représente dans le langage

par ton nom propre, signe de ta singularité ». Le

« tu » de la réponse se fait au nom d'un « il » d'un

sujet parlé, et auquel l'image donne un lieu extérieur

au corps pour s'appréhender comme «je ». Cette

image, c'est le moi selon Lacan, c'est-à-dire la représentation

spéculaire qui désormais fera cortège au

sujet dans le registre du visible, organisé fondamentalement

par cette expérience.

Cet assentiment de la parole de l'autre n'est pas le

seul effet repérable du symbolique dans l'imaginaire,

car lorsque l'enfant se retourne vers l'adulte

pour l'interroger, il ne s'agit pas seulement de la

52


confirmation de sa reconnaissatlce et de son inscription,

mais de la recherche d'un point de vue sur luimême.

Il cherche à «se» voir du point de vue de

l'autre, c'est-à-dire qu'il interroge le regard de l'Autre,

ce qu'il désire voir. Celui-ci que je vois dans la glace

est-il bien celui que tu désires contempler ? Chose

impossible à cerner car l'Autre on ne le connaît pas

tout à fait, on ne sait jamais vraiment quelle place on

a pour lui, ni quel est son désir à notre endroit. C'est

ce que Lacan écrira, en distinguant deux manières

d'écrire l'autre : avec un grand A, l'Autre est celui

que je ne cerne pas, dont le désir reste énigmatique;

avec un petit a, l'autre est celui que je pense connaître,

car je le vois comme moi, il est mon semblable résultant

de l'épreuve du miroir.

Cette division se retrouve sous deux formes idéales

du moi quf'ont un statut différent. D'une part une

forme idéale imaginaire de rassemblement du corps,

produit de l'appréhension directe de l'image dans le

miroir, que l'on nommera moi idéal, d'autre part

une forme dépendante du point de vue de l'Autre,

dite idéal du moi. Le moi idéal est de consistance

imaginaire, il est généré par le miroir, il est l'image

idéale que l'on a de soi-même. L'idéal du moi

dépend du regard de l'Autre, il est image idéale mais

d'un point de Vue extérieur au miroir, c'est-à-dire à

partir 'd'un élément symbolique. Entre l'image

idéale renvoyée par le miroir et celle qui se déduit

du point de vue de l'Autre, la division est structurelle,

et d'ailleurs le plus souvent vécue comme tension

douloureuse à ne pouvoir s'égaler à l'idéal de l'Autre.

L'expérience du miroir donne statut à l'imaginaire,

comme registre des images ayant une consistance

propre et produisant des effets dans le réel.

L'imaginaire est noué au symbolique, ici figuré par

ce que nous avons appelé le point de vue de l'Autre.

53


Narcissisme et logique de la méconnaissance

L'image du corps propre est l'objet d'un amour

majeur, qui peut devenir absolu et conduire tout

droit à la mort : tel est le constat de Freud dont il tire

des conséquences décisives pour le devenir de sa

théorie, provoquant ruptures et rejets parmi ses disciples.

Le mythe de Narcisse soutient la figure d'un

sujet capté par sa propre image qui ne reçoit plus de

son amour, la nymphe Écho, que l'écho de ses

propres paroles. L'amour de soi, nommé par Freud

narcissisme, est ainsi lié à la mort et à la négation de

l'Autre.

Ici encore Lacan a fait retour à Freud, dont la

théorie du narcissisme est puissante et d'une grande

portée clinique, mais sa relecture promeut le registre

de l'imaginaire qui s'en distingue. Il dégage une

logique spécifique de ce registre, avec ses lois et ses

impossibles, qui confère aux phénomènes dits imaginaires

certaines caractéristiques communes.

Prenons l'exemple du terme de méconnaissance

qui caractérise le moi. Le sujet connaît son image

pour être la sienne. Il Ia reconnaît à la fin de l'épreuve

lorsque, ayant acquis auprès de l'Autre l'assentiment

à cette connaissance, il revient vers le miroir et

s'identifie à elle. La connaissance du corps permet

aussi la connaissance des autres corps, entités cernées

qui ont aussi leur dehors. L'imaginaire impose ainsi

sa loi comme le montrent les dessins d'enfants : animaux,

paysages, objets, tout peut prendre forme

humaine plus ou moins fantastique. Il y a connaissançe

d'une forme, connaissance par une forme qui

a la vertu de rassembler, d'unifier, de réordonner le

réel selon sa loi.

Mais cette connaissance est du même coup

méconnaissance car la loi du spéculaire est de faire

54


tout rentrer dans l'image, dans une image qui ne

présente pas de trou, qui n'inclut pas le manque.

Lorsque l'on voit quelque chose dans une glace, on

ne voit pas ce qui n'y est pas dirait monsieur de La

Palice. C'est très précisément la logique inverse de

celle qui, nous l'avons vu, caractérise le symbolique.

Le signe, c'est ce qui inscrit ce qui n'est pas là, de

sorte que sous le signifiant on peut dire que le sujet

court, qu'il ne s'attrape jamais, entre un signifiant et

un autre auquel il renvoie. Si l'imaginaire exclut le

manque, il sera particulièrement sollicité chaque fois

qu'il s'agira d'éviter la confrontation au manque, ce

que les psychanalystes appellent la castration. La

méconnaissance imaginaire est affine au refus de la

castration, car l'image ne présente aucun manque,

et donc ni moi ni mon semblable n'en sommes

afectés>

Ce qui est méconnu par l'image, c'et ce qui est

insuffisance, manque, trou, discontinuité de l'existence,

perte de jouissance. Aussi tout ce qui va faire

signe au sujet de ce manque (symbolique) ou de cet

impossible (réel) sera-t-il parfois combattu par un

recours morbide à l'imaginaire. Triomphe imaginaire

dont l'enfant donne volontiers le spectacle

lorsqu'il se fait héros invincible par l'artifice de

quelque attribut qui donne un peu de consistance à

son image. Mais cet appui a son envers : le souci

inquiet devant la contemplation du miroir, la tentative

angoissée d'effacer tout ce qui peut faire trou

dans l'image. L'un et l'autre ne sont pas stables. Si

l'échec de l'image peut être étrangement inquiétant,

son triomphe exclusif ne l'est pas moins. Narcisse

montre l'impasse de la perfection glacée qu'offre

le miroir. Rien, nul manque ne peut s'inscrire au

dehors, le monde tout entier est devenu Écho : c'est

la béatitude d'une plongée dans la mort.

55


Ce qui est méconnu c'est bien sûr l'altérité,

l'Autre avec un grand A. Car la logique spéculaire,

si elle s'applique au monde, consiste à faire de

l'Autre un autre que je connais à mon image, un

semblable que j'aime «comme moi-même ». L'autre

est à mon image ou je suis à la sienne peu importe, il

n'y a là nulle énigme, aucune question concernant ce

qu'il pourrait bien désirer à mon endroit. C'est le

piège mortel de l'amour quand l'un et l'autre ne font

qu'un, c'est la folie d'une foule constituée par ceux

qui se reconnaissent semblables.

Connaissance paranoïaque et imaginaire du contrat

L'expérience du miroir; formatrice de la fonction

du « je » 3, est en même temps génératrice de la fonction

du semblable, et participe à ce titre d'une certaine

modalité du lien social. L'enfant, lorsqu'il se

reconnaît dans le miroir, reconnaît dans l'autre un

autre lui-même, il s'identifie imaginairement à lui

mais cette identification est réversible. S'il «se prend

pour » l'autre, c'est au sens fort du tranitivisme, qui

fait que, par exemple, il se plaindra d'avoir été battu

alors que c'est lui-même qui a frappé. Tout se passe

comme si l'autre n'était que l'image incarnée du

sujet ; il se saisit dans l'autre, frappant il est frappé.

L'agressivité est la règle de ce moment qui, laissé à

son mouvement propre, aboutit à l'impasse tragique

de l'affrontement dont la mort est la seule issue possible.

Si tout est contenu par l'image, si l'image dit le

tout du sujet qui se saisit en elle, lorsque l'autre

3. J. Lacan, "Le stade du miroir comme formateur de la

fonction du Je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience

psychanalytique ", Écrits, op. cit.

56


vient en travers de la route, aucune négociation n'est

possible, ni aucun échange ou aucune médiation.

Comme les coqs dressés au combat, qui donnent

l'image fascinante d'une symétrie spéculaire parfaite,

l'affrontement ne cessera que lorsque l'un des

deux tombera.

Si le moi saisit autrui à son image, le mode de lien

social q1,li s'en déduit est évidemment tout sauf un

pacte, qui suppose dispute, échange, accord, bref

registre .symbolique. Le mode de connaissance

exclut qu'il y ait autre 'chose que ce qui se voit, que

ce qui se saisit comme forme. Freud avait souligné

qu'il y a dans la paranoïa un refus de ëroire, et Lacan

ajoute que ce refus de la croyance ëst primordial. Le

paranoïaque, pourrait-on dire, ne croit que ce qu'il

voit, il refuse de donner foi à un au·delà de ce qui

peut se sàisir dans cette modalité spéculaire de la

connaissance. « Qu'il y ait au-delà du miroir un

Autre, à quoi il faudrait se référer, « le paranoïaque

n'y croit pas » 4. Et parce que chacun traverse cette

logique, Lacan l'a désignée « connaissance paranoïaque

». Le monde est s'aisi à l'image du moi, et les

relations avec les autres seroin bâties sur leur modèle,

c'est-à-dire sur les différentes façons d'assentir ou

de nier cette appréhension : jalousie, érotomanie,

persécution sont construites sur ce modèle comme

Freud l'avait montré dans son texte sur le président

Schreber.

La connaissance paranoïaque est cette modalité

de la connaissance qui réduit le monde à la réplique

du moi, par quoi ce qui est connu est toujours

ramené à une forme préalablement reconnue. Cette

4. J. Lacan, L'éthique de la psychanalyse, Éditions du Seuil,

1986, p. 67.

57


connaissance porte la marque de l'élision du

manque qui caractérise l'imaginaire. Le monde imaginaire

est un monde plein, qui n'inscrit pas l'altérité,

ni celle de l'objet, ni celle de l'Autre en tant

qu'il est inconnu, c'est-à-dire mu par un désir

auquel nous n'avons pas accès.

De même que le moi exclut ce qui du sujet n'est

pas réduit à la forme de l'image, de même il ne veut

rien savoir du fait qu'il est des objets insaisissables

et des Autres désirants. La connaissance paranoïaque

crée un monde en même temps qu'un moi,

elle privilégie un type de lien social qui réduit l'autre

au rang de semblables.

Les pratiques judiciaires sont fréquemment investies

par des modalités dê connaissance paranoïaque.

On dit par exemple de certaines personnes procédurières

qu'elles sont «parano ». Le diminutif est judicieux,

car il prend acte du fait que ceux-ci ne sont

pas à proprement parler des malades mentaux, des

délirants, mais des personnes entretenant un certain

rapport au monde auquel chacun pourrait éventuellement

succomber, tant il exacerbe une tendance

humaine. Or qu'est-ce qu'un personnage parano ?

C'est quelqu'un qui réduit l'autre à la projection de

ses propres désirs ou de ses craintes, qui le produit à

son image, identique ou inversée.

Une raison de structure explique que le registre

juridique soit le lieu privilégié d'une telle logique.

Le droit transpose en effet dans ses catégories l'ensemble

des cas de figure liant les objets aux sujets, de

sorte que l'imprévu peut toujours être ramené à du

connu jurisprudentiel. Les choses dont le droit

s'empare sont réduites à une pure fonction juridique

; les sujets ne sont pris en considération que

dans la mesure où le droit permet qu'ils soient figurés

ou interpellés comme tels. Bref, le discours du

58


droit donne l'espoir au plaignant que toute la souffrance

dont il pâtit dans les rapports avec ses semblables,

pourra se résumer à un affrontement binaire

entre des parties 5.

C'est pour une raison du même ordre qu'il y a

une version imaginaire du contrat dont les effets

sont patents aujourd'hui. Le contrat passe souvent

pour le registre symbolique par excellence, et il est

exact que sa dimension de pacte, d'accord préalable

sur les limites du commerce entre les individus

contient une vertu pacificatrice. En outre, le contrat

repose sur l'autonomie subjective qui s'ordonne

autour du consentement des parties. Les conditions

formelles du contrat garantissent une sorte de fractionnement

symbolique des échanges, une limitation

de leur enjeu à travers une obligation rationnellement

consentie.

C'est la forme juridique privilégiée par le libéralisme,

qui y voit l'épanouissement de la libre

entreprise fondée sur le libre vouloir de chacun.

A l'autorité supérieure du Tiers, à laquelle notre

droit romain accordait la prévalence, s'oppose

désormais de plus en plus la logique horizontale du

contrat. Une des raisons de son extension tient à son

efficace même : pour autant que l'on définisse le

cadre du contrat, les parties s'en déduisent dans leur

autonomie contractante.

5. tvidemment le droit en tant que discours n'obéit pas à

une telle logique imaginaire. Il est même habituel de soutenir

qu'il émerge historiquement comme système pour mettre fin à

la logique de la vengeance. Il n'empêche que la réduction du

réel et sa transposition dans l'afrontement de la dispute juridique

est propice à réactiver pour chacun la version imaginaire

de la rivalité fraternelle.

59


Mais ce potentiel est aussi sa limite et sa faille.

Car ce qui est exclu du contrat, c'est aussi ce qui est

ignoré, méconnu, ce qui ne rentre pas dans la

logique de l'égalité des parties contracta.ntes. Si je

noue une relation avec toi à la mesure de ce que

je connais de toi et que la réciproque constitue notre

lien, alors je me soutiens d'abord d'une logique spéculaire,

je mets de côté ce qui échappe' au miroir, ce

que je ne connais pas. Il y a de l'inconnu que je

néglige à bon droit puisque cela ne rentre pas dans

le champ de nos échanges concertés. Cette part, je

l'exclus pour toi, mais aussi pour moi.

Or cette part inconnue, nous verrons plus loin,

recèle en son cœur l'ennemi, l'objet hostile, ce qui

est étranger non seulement à l'autre mais plus encore,

à soi-même. Dans le fait d'écarter contractuellement

tout ce qui n'est pas symboliquement accueilli dans

l'échange, on loge du même coup à sa frontière ce

qui peut ruiner le pacte même. I est banal de

constater que la logique du contrat 'se paye d'une

suspicion généralisée, d'une profusion de la réglementation,

d'une surabondance de garanties procédurales

: la méchanceté de l'autre fait reteur au cœur

du contrat d'où elle avait été chassée.

Lacan disait que l'idée de liberté était un délire du

moi. Ce n'était pas, pour lui, nier la: part du sujet,

comme en atteste ses nombreuses réflexions sur le

choix, le pari, l'acte : c'était pour souligner que

l'idéologie de la liberté avait partie liée au délire narcissique

du moi. La liberté qu'exalte le contrat, c'est

celle dont se repaît l'image, qui me permet de traiter

l'autre comme s'il était réductible à la forme dans

laquelle je me lie à lui. Paranoïa et méfiance font ainsi

cortège structural dans le registre de l'imaginaire.


IV

L'objet

Dans la pensée philosophique occidentale, le

concept d'objet fait couple avec celui de sujet. Il nous

semble aller de soi qu'il y a un mouvement du sujet

vers l'objet : le geste s'en saisit, la main le fabrique, la

pensée l'anayse. C'est pourquoi il est beaucoup

plus difficile qu'il n'y paraît de prendre en compte le

renversement qu'implique ici la psychanalyse.

L'objet perdu, le manque d'objet

Pour saisir la radicalité de l'invention freudienne,

on peut la ramasser en une formule : l'objet est foncièrement

un objet perdu. Il n'est pas seulement

dificile de saisir l'objet de notre amour ou de notre

désir : il n'est d'objet que sur fond de manque. Dès

les premiers textes, en particulier dès «L'esquisse

d'une psychologie scientifique » 1, cette proposition

s'articule en trois temps.

Le premier est celui d'une satisfaction initiale qui

paise. La tension douloureuse en effet est le lot du

nouveau-né, qui dépend des soins nourriciers strictement

nécessaires à sa survie. Le premier objet

1. Dans S. Freud, Naissance de la psychanalyse, PUF, 1956.

61


(premier au sens logique), c'est ce quelque chose à

quoi aura été lié la première satisfaction, et dont

répondra, dans la mémoire, une première inscription.

Ce premier apaisement n'est pas durable, il est

voué à disparaître du fait que la tension réapparaît et

un second temps lui succède, dans lequel l'enfant

reproduit l'objet mentalement. l'hallucination de

l'objet est, selon Freud, la parade magique que le

sujet oppo,se à la perte du premier moment de satisfaction.

Le pouce dans la bouche en est bien sûr l'un

de ses supports matériels, mais il faut donner à cette

proposition sa portée de structure : le sujet préfère

rêver tout éveillé à l'objet tel qu'il s'en souvient,

plutôt que de faire face à son absence.

Il lui faut néanmoins sortir de cette position et

chercher un nouvel apaisement. C'est le troisième

temps, celui de la quête d'un nouvel objet de satisfaction.

Mais cette recherche est vouée à l'échec, car

il est impossible de reproduire à dentique le premier

temps de satisfaction. C'est pourquoi il faut

repartir à la recherche d'un autre objet, puis un

autre encore, d'où la quête inexorable d'un objet

désormais «perdu » 2.

Cette construction freudienne a été souvent

interprétée dans le sens d'une nostalgie, celle de

l'homme voué à courir éperdument à la recherche

d'un premier amour maternel, à jamais inégalé. Il est

vrai que la qualification « d'objet perdu » peut prêter

à confusion, et que d'ailleurs certains analystes ont

accrédité cette conception d'une satisfaction initiale

(la dyade mère-enfant, la «fusion » originelle idéale)

dont le sujet devrait douloureusement se séparer.

2. Cette lecture a été réinterprétée par Lacan dans les termes

de sa théorie du signifiant. C'est du fait qu'un signifiant ne peut

équivaloir à aucun autre qu'une incomplétude s'en déduit.

62


Lacan s'est démarqué de cette interprétation en

faisant valoir qu'en vérité l'objet est toujours-déjà

perdu, puisque le sujet ne se lance à sa recherche que

du fait d'un premier manque .. Soulignons le renversement

de la perspective par rapport à la conception

traditionnelle de l'objet : c'est l'objet (en tant qu'il

manque) .qui met en mouvement le sujet et non le

sujet qui, de sa propre initiative, se lancerait à sa

conquête . C'est le manque en tant que tel qui

constitue le ressort propre, l'efficace de l'objet.

Besoin, demande, désir

L'objet de la pulsion, selon Freud, c'est celui visé

par une «p6ussée » incoercible, à travers certaines

zones privilégiées du corps, qui s'en trouvent érotisées.

Le scandale de la théorie freudienne de la

sexualité infantile réside bien dans cette « perversion

polymorphe » qui privilégie certains registres de

l'objet, caractérisés d'abord par la jouissance localisée

qu'ils mettent en jeu. Cette audace freudienne a

été assez rapidement rabattue sur une théorie quasi

naturaliste des objets - oral, anal ou phallique -

auquel correspondaient des étapes de développement

baptisées «stades », que l'enfant devait franchir selon

un schéma de maturation progressive. Selon cette

doctrine, dans un premier temps par exemple, le

stade oral était dominé par le «besoin » de nourriture,

c'est-à-dire marqué par ce qui peut manquer

réellement à l'enfant du fait de sa dépendance.

Lacan s'est violemment opposé à cette doctrine

de l'instinct, soulignant au contraire le caractère

contingent et non pas naturel de l'objet de la pulsion,

.explicitement noté par Freud. Ainsi ce n'est

pas ce qui se mange qui définit l'objet oral, c'est ce

qui entre dans un certain rapport à ce qui passe par

63


la bouche, et tout objet peut venir en faire office.

A la différence de l'animal dont l'instinct règle le

rapport à l'objet de besoin, il y a pour l'homme une

autre prévalence qui polarise le rapport du sujet au

monde. C'est pourquoi les «stades » sont à concevoir

comme des moments logiques de ce rapport et

non pas comme processus internes, «naturels »,

c'est-à-dire biologiques. La pulsion, ce n'est pas

cette poussée du corps vers un objet adéquat, c'est

une boucle qui lie le sujet à l'Autre selon un certain

mode.

La conception instinctuelle faisait prévaloir une

sorte d'horloge biologique de la maturation, d'où il

résultait naturellement des objets adéquats. A l'enfant

du stade oral venaient s'offrir les objets du même

type. La conception lacanienne du symbolique permet

de renverser la perspective : c'est parce que le

sujet prend place dans un monde tout entier tramé

par le langage. que les objets qui le mettent en mouvement

sont d'abord des objets inscrits au champ de

}' Autre, c'est-à-dire qu'ils y prennent une certaine

valeur.

Certes, l'on peut dire que l'objet du besoin est

celui qui satisfait aux impératifs naturels de la survie

du corps (la nourriture par exemple) mais il n'est

jamais que cela. Tout objet prend valeur d'échange à

l'intérieur d'une logique du don comme l'avait

montré Marcel Mauss 3 dans son essai d'ethnologie

générale : qu'il s'agisse d'un objet que le sujet demande

ou refuse, d'un objet qui lui est au contraire proposé

ou imposé, ou d'un objet que l'on exige de lui,

le sujet ne peut échapper à «l'obligation de donner

3. Marcel Mauss, «Essai sur le don », dans Sociologie et

anthropologie, op. cit.

64


et de rendre ». Dans ce réseau, et par-delà ses qualités

intrinsèques, l'objet devient nécessairement synonyme

d'objet donné ou refusé, et donc . signe

d'amour, de haine ou d'indifférence.

À considérer les choses de ce point de vue, la

logique «naturelle » des stades peut recevoir une

tout autr interprétation. Car la bouche et l'anus

sont à l'évidence deux orifices du corps par lesquels

passent les échanges primordiaux entre le sujet et

l'Autre nécessairement, et qui reçoivent une signification

irilmédiate. D'où et:lcore un renversement de

perspective qui considère l'objet oral non pas seulement

comme un objet pris par l'enfant, mais selon sa

valeur de den reçu ou refusé. L'expression «donner

le sein » met l'accent sur cette dimension de l'offre

préalable, qui vient dans la suite de «donner la

vie » et qui seule permet de comprendre pourquoi

«prendre » le sein sera le plus souvent interprété par

la mère comme équivalent à accepter le don qu'elle

lui a fait. Si l'enfant ne prend pas le sein, la mère

pourra penser qu'elle est une mauvaise mère, que ce

qu'elle propose n'est pas « bon » ou « suffisant », ou,

au contraire, que c'est la manifestation d'un refus de

l'enfant et donc d'une « méchanceté » à son endroit.

Cette valeur de l'objet comme don a été souvent

reconnue à propos de l'objet anal, les selles étant la

première production de l'enfant dont il peut faire

cadeau. Mais il faut là encore lui donner sa portée

de structure : le «don » ne vaut que parce que ce

« cadeau » est attendu ou plutôt exigé. La propreté

est une étape significative pour les parents, avant de

l'être pour l'enfant.

La signification subjective du don découle de

cette logique des échanges : si je prends cet objet-ci

ou si je te donne celui-là, suis-je aimable à tes yeux ?

Est-ce ainsi que je peux trouver place auprès de toi,

65


dans ton cœur ? Donner ou rendre sont les verbes

actifs par lesquels le sujet interroge la place qu'il

occupe auprès d'autrui, c'est pourquoi Lacan parle

d'objets de la demande, qui est toujours demande

d'amour.

Mais il Y a nécessairement un au-delà de la

demande, car le manqu - qui, nous l'avons dit, est

le propre de l'objet - prend valeur dans le lien à

l'Autre. Cela ne (me) convient pas, cela ne (te)

convient pas, ce don est-il vraiment ce que tu veux ?

Est-ce bien là ce que tu désires ? Le désir, c'est cette

question qui interroge ce que l'Autre «veut » audelà

de ce qu'il montre, au-delà de ce qu'il dit, ou

plutôt dans ses mots mêmes, car comment savoir

vraiment ce qu'ils signifient ? Il n'y a pas de garantie

au sens que je crois discerner dans ce qui m'est dit,

comment savoir ce qu'il (elle) veut vraiment au-delà

de ce qu'il.(elle) me dit ? Cette énigme, c'est celle du

désir de l'Autre (avec un grand A précisément pour

marquer cette énigme), et c'est elle qui va orienter la

quête de l'objet. Il y a bien l'objet du besoin, pour

subsister, il y a l'objet de la demande, pour savoir si

l'on est aimé, il y a l'objet du désir, pour interroger

ce qui est en cause.

L'observation de jeunes enfants montre que les

objets n'ont un attrait pour eux qu'à la mesure de

l'intérêt qu'y porte autrui. Ils sont immédiatement

laissés dès que l'autre n'en fait plus cas. Ce n'est

pas l'objet en tant que tel qui est désirable, c'est

l'objet du désir de l'Autre, et ce désir en tant

qu'énigme, c'est ce qui donne son statut à l'Autre

comme tel. Nous avons précisé le statut de l'autre

du miroir, du semblable, c'est-à-dire de l'autre tel

que je le connais à mon image. L'Autre (avec un

grand A), c'est autrui en tant qu'il résiste à cette

66


çonnaissance. Sa consistance de grand Autre tient à

ceci que je ne le connais pas, que je reconnais qu'il y

a en lui quelque chose qui m'échappe. Impossible de

savoir s'il me trompe ou s'il dit la vérité, et malgré

toute l'énergie que je déploie pour répondre à ce que

je suppose être sa demande, son désir restera toujours

pour_moi une question.

La simple alternance de la présence et de l'absence

de la mère ouvre l'enfant à cette dimension d'un audelà

d'elle-même : que désire-t-elle qui la fait disparaître

à mon regard ? Que cherche-t-elle ailleurs que

je ne suis pas ou que je ne possède pas puisqu'elle

préfère partir loin de moi ? À ce quelque chose

qu'elléèherche, la psychanalyse a donné un nom : le

phallus. Ou plus précisément Lacan a donné ce nom

de phallus à ce qui était chez Freud connecté directement

à l'organe masculin. Le phallus, c'est d'abord

le signifiant du manque.

L'instance phallique est ce qui permet d'orienter,

c'est-à-dire de vectoriser l'absence de l'Autre sur le

chemin de son désir. Mais il faut faire un pas de plus,

car si l'Autre désire un tel objet majuscule, c'est bien

qu'il lui manque, mais il lui manque radicalement au

sens où il ne sait pas non plus ce qui le mène. Il y a

certes un désir de l'Autre, mais ce désir est de luimême

méconnu. C'est ce que la psychanalyse a désigné

sous le terme de castration, et dont l'enfant

refuse avant tout que sa mère en soit afectée. Il lui

faut reconnaître non seulement qu' elle n'est pas

cette toute puissance rasurante ou terrifiante

qu 'elle semblait tout d'al'-ord, mais plus foncièrement

qu'elle est limitée dans l'empire qu'elle a sur

elle-même. l'Autre est barré, il est affecté d'un

inconscient, autrement dit le désir de l'Autre que j'interroge

est à lui-même inconscient. La réponse qui

revient au sujet au terme de la boucle qui interroge

67


via l'objet ce désir de l'Autre, c'est un manque, une

incomplétude : il n'y a pas de réponse dernière 4.

Objet. a

Dans le séminaire « La logique du fantasme », en

1966, Lacan explique que s'il s'est efforcé, pour

l'essentiel, de retourner à Freud en essayant d'en

suivre la rigueur, il n'est l'auteur que d'une seule

invention, celle de l'objet a S. Dans sa théorie de

l'objet a, il pousse la logiqudreudienne de l'objet de

la pulsion à la limite du représentable, et c'est pourquoi

il le désigne par une lettre quelconque (la première

de l'alphabet), de manière à le réduire à sa

fonction d'opérateur logique.

Si Lacan déclare s'appuyer sur le caractère « partiel

» de l'objet de la pulsion de Freud, c'est en un

sens inédit. Il est partiel de n'être pas « total », c'està-dire

complet, ce qui est la caractéristique fondamentale

de l'imaginaire. Il y a des « objets » imaginaires

(le moi, le semblable, l' « objet d'amour ») qui répondent

de la logique du miroir, et des objets a qui ne se

voient pas dans le miroir, qui ne comportent pas

d'image, des objets non-spéculaires. L'opposition

entre objets spécularisables et objets a non-spécularis

ables est décisive. L'objet a n'est pas un objet spéculaire

puisqu'il n'est pas produit par le miroir, il est

au contraire le résultat de l'impossible saisie de

l'objet, il est dans l'objet ce qui fait courir le sujet

car il résiste à toute saisie, il est ce vide au creux de

l'objet, qui en fait l'efficace. À la différence du moi

4. Cette dimension de l'incomplétude est écrite par Lacan

au moyen d'une barre sur la lettre A.

5. Lire : objet petit a.

68


qui se constitue dans le miroir et des divers objets

que l'on dira narcissiques au sens où ils peuvent

s'inscrire dans l'image, participer à sa complétude,

l'objet a ne peut être reconnu dans le miroir. Tous

les objets imaginaires sont constitués selon la logique

unifiante du miroir qui confère une unité qui fait

défaut au sujet. L'objet a au contraire est le manque

fait objet et c'est pourquoi il ne peut avoir d'image.

On sait bien que l'objet du désir n'a pas d'image :

ce n'est pas dans le miroir que l'on trouve la clé du

désir de l'Autre.

L'objet a, c'est cette chose insaisissable qui

pousse en avant le sujet dans sa quête, ce rien qui

cause le désir dont la conceptualisation radicalise la

rupture freudienne. Car si l'inconscient a détrôné le

moi, qui se croyait maître en la demeure de sa

conscience, si l'idée qu'il se faisait de lui-même

s'avère avant tout image narcissique trompeuse

puisqu'elle se présente comme totalité alors même

que son désir ne cesse de lui échapper, l'objet qu'il

croyait saisir en ses mains dans un mouvement de

conquête, s'avère plutôt cet aimant qui le fait courir,

ce rien insaisissable dont le vide central est le foyer

du mouvement de son désir.

Cette conception de l'objet a des implications

dans la cure elle-même, où l'on sait bien que c'est le

transfert qui est « le plus puissant levier du traitement

» (Freud) et que. le transfert, c'est l'amour. Or

dans le séminaire Le" transfert, Lacan a montré que

pour autant que L'amour était cette passion des

images dont l'analysant revêt successivement l'analyste,

c'est autre chose qui est le moteur du transfert.

Autre chose, c'est précisément l'objet a que la

lecture du Banquet de Platon va permettre de désigner

comme objet précieux, insaisissable, agalma

qu'Alcibiade a placé en Socrate.

69


Trésor, valeur au-delà de la valeur; plus-value en

suivant les analyses de Marx. Car c'est entre le sujet

et l'Autre que quelque chose fait jonction et disjonction

en même temps, quelque chose qui est

l'enjeu du rapport du maître et de l'esclave selon

Hegel, que Lacan ne cessera de commenter .. Ce produit

insaisissable, cette chose liée au corps, appelonsla

«plus-de-jouir »'. Plus-de-jouir, c'est l'autre nom

de l'objet a qui signe ce nouage du manque, de l'éros

et de la mort que Freud avait discerné dans la pulsion.


V

L'objet, la jouissance, le réel

Saint-Augustin et l'objet de la dispute juridique

L'opposition entre objets spéculaires et objets a

peut être reformulée, en distinguant deux types

d'objet, ceux qui peuvent se partager et ceux qui ne

le peuvent pas 1. Les premiers sont des objets de

concurrence, des objets d'échange, des objets représentables,.les

seconds sont incommensurables et ne-

" se partagent pas.

Pour illustrer cette distinction, nous nous appuierons

sur '-ln récit extrait des Confessions de Saint­

Augustin, maintes fois commenté par Laçan. La

. scène est la suivante 2 : «l'ai vu de mes yeux et j'ai

bien connu un tout petit en proie à la jalousie. Il ne

• parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et

, d'un regard empoisonné, son frère de lait ». Remar­

· quable de concisioll" ce tableau répartit différents

': éléments : un sujet dont laleur signe l'affect, un

semblable (un frère), et un objet, le sein, que donne

i. un Autre (la mère ou la nourrice). Ajoutons le regard

: 4( empoisonné », qui est celui du sujet. La jalousie,

f,: 1. J. Lacan, séminaire L'angoisse, Éditions du Seuil, 2004.

2. Telle qu'elle est tr duite d .

ans le texte « l;.'agressivité en

", dans Éents, op. at., p. lOI.

i

! 71

;


selon l'interprétation d'Augustin, est causée par le

spectacle d'un autre enfant jouissant de ce que lui

donne la mère.

On ne peut réduire ce récit à la manifestation de

l'agressivité inhérente à la relation imaginaire entre

«frères de lait ». Car il n'y a pas ici seulement deux

protagonistes, il y a un troisième terme, qui est l'enjeu

de la violence fratricide. Au-delà de la rivalité

mortifère du miroir (c'est lui ou c'est moi), il y a un

objet dont la possession rend le couple asymétrique,

l'un se sent privé de ce que l'autre possède.

travers le spectacle qui inclut l'autre « naît la première

appréhension de l'objet en tant que le sujet en

est privé 3 » •

La dimension imaginaire est ici prévalente, car

c'est l'image de l'autre qui permet au sujet de le supposer

satisfait, il semble ne faire qu'un avec le sein

donné par la mère. C'est une satisfaction imaginaire,

le sujet se fie aux apparences, c'est de ce qu'il voit

qu'il tient sa certitude. Et c'est le spectacle de la

complétude imaginaire dont le sujet se sent exclu

qui produit un objet, dont la possession -est supposée

apporter la satisfaction. .

Cette scène a une dimension structurale que l'on

peut repérer dans le lien social. On la retrouve, par

exemple, au principe de nombreuses campagnes

publicitaires dont le scénario présente un semblable

(quelqu'un dans lequel le spectateur se reconnaît),

comblé par un objet qui peut être acheté. La publicité

réussit à montrer au sujet ce qui lui manque, en

lui offrant le spectacle d'un autre dont le monde

semble littéralement réenchanté par la simple pos-

3. J. Lacan, séminaire "Le désir et son interprétation »,

séance du 11 février 1959.

72


session d'un paquet de lessive. La niaiserie du propos

n'empêche pas son efficace logique, qu'atteste la

répétition du procédé : un seul objet a le pouvoir

magique de réaliser la plénitude de la satisfaction (le

paradis d'une vie comblée), du simple fait que

l'image d'un autre en témoigne. Bien évidemment

cela ne marche pas, et la complétude promise ne sera

pas au rendez-vous, mais il n'empêche que, pour un

temps, le spectateur aura pu croire, par la seule vertu

de la scène, que l'objet n'était pas à l'avance irrémédiablement

voué à décevoir son attente.

La valeur structurante de la scène décrite par

Saint-Augustin tient au fait qu'à travers son opération,

le sujet se sent désormais affecté d'un manque

à cause d'un semblable, par le simple spectacle de la

complétude qu'il montre. Si c'est structurellement

que l'objet est affecté d'un manque, par cette opération

le voici causé par un autre qui en prive le sujet.

Alors que je ne parviens jamais à trouver un objet qui

puisse combler mon désir, voici qu'un autre se présente

repu, comblé, qu'il me nargue par sa jouissance.

Me voici dans un lien social, dans un lien à l'autre

potentiellement destructeur car il ne vise pas 'tant

l'objet que la satisfaction qu'il est supposé procurer.

C'est pourquoi Lacan rectifie Augustin et parle non

pas de jalousie mais d'envie, mot qui vient du latin

m'lidia et dérive de 'lidere, regarder. L'objet de l'envie

s'avère fondamentalement décevant et inconsistant,

car ce nest pas l'objet qui est en cause mais la

jouissance qu'il est supposé apporter à l'autre. Plus

qu'un désir de posséder, c'est de la haine de l'autre

en tant qu'il semble jouir qu'il s'agit. Haine qui

porte sur la jouissance de l'autre, sa jalouissance

selon le néologisme forgé par Lacan. Jalousie de la

jouissance supposée chez l'autre, mais aussi jouissance

de cette jalousie, dont on pressent qu'elle a

73


une dimension mortifère, une dimension a-socile.

Il peut y avoir une haine tenace qui prend pour dble

l'autre en tant qu'il jouirait, et cette haine est ellemême

jouissance à laquelle le sujet entend ne pas

renoncer. La récrimination à l'encontre d'autrui qui

jouit de quelque chose dont le sujet se sent privé

comporte un plaisir en excès qui semble se nourrir

de sa propre insatisfaction.

La dispute juridique offre une autre illustration

de ce principe : elle est transposition du conflit entre

les hommes au plan des choses juridiques, c'est-àdire

des « choses en cause », et à ce titre elle traite des

objets dans le registre symbolique. C'est la raison

pour laquelle on peut dire que le droit est susceptible

de pacifier les conflits par la transposition qu'il

opère dans le registre de la mesure et des proportions,

du partage et de l'échange. Il y a un conflit qui

se traite sur le plan de la mise en équivalence de la

valeur respective des choses en jeu. Mais pour

autant que le droit traite ainsi de la «répartition des

jouissances » entre des personnes, il touche aux deux

registres de l'objet que nous avons précisés. Certes il

traite de ce qui se partage et s'échange, mais il ne

peut éviter de mettre en jeu pour chaque sujet,

l'objet en tant qu'il ne se partage pas, l'objet a. Il y a

toujours un au-delà de l'objet d'échange, un au.,.delà

qui ne peut être éliminé. Au cœur même de l'objet

spéculaire, il yale vide qui fait la cause du désir.

Dans la dispute sur les objets, dans la logique du

droit civil, se loge ainsi une passion envieuse, une

haine qui vise la possession d'autrui en tant qu'elle

nous fait oublier que c'est nous-mêmes qui sommes

affectés du manque. L'autre qui semble jouir insolemment

d'un bonheur sans tache, nous dépossède

de ce que nous n'avons pas et nous pouvons lui en

74


faire procès. La passion paranoïaque dont nous

avons parlé à propos de la connaissance liée au

miroir se retrouve dans le registre des objets. La

judiciarisation actuelle de la vie quotidienne trouve

ici un de ses ressorts majeurs : si le manque dont je

suis affecté peut me paraître lié à ce dont l'autre me

prive dans ce qu'il possède. alors je trouve une sorte

de paix subjective à lui en faire procès. La logique de

la marchandise, aujourd'hui dominante, alimente

largement cette dérive, car la prévalence accordée à

l'acquisition de l'objet comme gage du bonheur

s'effectue sur fond d'identification à l'autre en tant

qu'il.Jouit de posséder. Il n'y a qu'un pas entre identification

au semblable et haine envieuse, entre plaisir

de posséder et jouissance de détruire.

La Chose, la jouissance

La psychanalyse a appris à reconnaître cette sorte

d'excès dans la possession, cette dérive dans laquelle

le sujet semble emporté par une passion des objets

qui va bien au-delà du simple usag. Cet usage courant,

Freud l'avait nommé «principe de plaisir»,

principe selon lequel les objets sont pris ou rejetés

en vertu du plaisir qu'ils procurent, c'est-à-dire de la

moindre tension qu'ils entraînent. Selon ce principe

économique, le sujet choisit toujours, fut-ce inconsciemment,

ce qui fui cause le moins de déplaisir, futce

au prix du ymptôme. Or il se trouve qu'un

certain nombre ' de phénomènes cliniques contreviennent

à cette logique : c'est le cas en particulier de

tous ces actes que le sujet répète malgré le déplaisir

qu'ils occasionnent. Le plus énigmatique pour le

médecin Freud était sans doute cette opposition

obstinée qu'opposent certains malades à ce qui pourrait

les guérir, cette sorte de «réaction thérapeutique

75


négative », comme s'ils semblaient tenir par-dessus

tout à ce qui les fait souffrir. Au terme de la crise

théorique des années 20, Freud écrit «Au-delà du

principe de plaisir » pour dénouer ce paradoxe, en

posant le concept scandaleux de pulsion de mort.

Lacan, quant à lui, a nommé « jouissance » cet audelà,

à partir d'une relecture de «L'Esquisse d'une

psychologie scientifique » 4. Il y a dans l'objet que

nous connaissons et qui peut nous donner satisfaction,

une part irréductible, étrangère, hostile. De

sorte que tout objet doit se concevoir comme

constitué de deux parts hétérogènes, irréductibles :

l'objet connaissable, dont les qualités peuvent se

décrire et dont on peut se souvenir, et la part foncièrement

étrangère, que l'on ne peut réduire ni apprivoiser.

Cette part, Lacan traduisant Freud la nomme

« la Chose ',1' 5. Il y a dans le prochain un noyau irréductible

à toute reconnaissance qui s'appréhende

non seulement comme étranger, mais aussi comme

ennerru.

,

Cette part inconnue qui est en même temps le

le d'aimantation pour le sujet, c'est l'objet en tant

que perdu ou l'objet de l'inceste, le souverain bien.

Mais ce foyer d'attraction est en même temps le lieu

de perdition du sujet comme tel, car s'il était atteint,

ce serait la fin de la quête, la fin du désir, donc la fin

du sujet. C'est le paradox de l'inceste d'être à la fois

le d'attraction et foyer d'horreur.

4. Dans S. Freud, Naissance de la psychanalyse, op. cit. La

relecture de ce texte par Lacan se trouve dans L'éthique de la

psychanalyse, op. cit.

5. J. Lacan, L'éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 64. En

allemand, das Ding. La majuscule est mise par Lacan dans

Écrits, op.cit., p. 656, note !.

76


Ayant défini la jouissance, Lacan donne une place

toute différente au plaisir. Le plaisir n'est pas le

terme véritable du désir, c'est au contraire paradoxalement

l'obstaCle posé sur le chemin du véritable

lieu d'attraction du sujet. Le plaisir c'est la

moindre tension, c'est ce qui satisfait, ce qui arrête

la quête, c'est un principe bon enfant qui vise au

confort, à ramener l'inconnu au connu, à faire cesser

le désordre.

Lacan est allé chercher le concept de jouissance

dans le droit 6, et plus particulièrement dans la

philosophie du droit de Hegel. Le philosophe y

oppose la jouissance au désir dans les termes suiv.ants

: la jouissance, c'est ce qu'il est impossible de

partager, ce qui est «subjectif », «particulier », alors

que le désir résulte d'une reconnaissance réciproque,

il est «universel ». Hegel privilégie l'universel et

repousse le particulier de la jouissance qui n'a de

valeur que pour l'individu et qui se passe, par principe,

de la relation avec autrui. L'opposition entre

plaisir et jouissance s'ep trouve éclairée : le plaisir,

c'est ce qui sert à la conservation, comme le dit

Freud, et donc à la perpétuation de l'espèce, la jouissance

c'est ce qui n'entre pas dans un tel calcul,

sinon au titre de ce que Bataille nommait dépense,

«part maudite »;

Le concq>t de jouissance vient donc en opposition

au lien social défini toinme partage, entente,

contrat. Il et ce qui de l'humain résiste à passer

dans la logique de l'échange, mais qui est pourtant

inscrit comme tel dans le droit. En effet l'appropriation

est liée à l'expropriation, puisqu'il n'y a de

6. N. Braunstein, La jouissance, un concept lacanien, Point

hors ligne, 1992, p. 13.

77


propriété pnvee que par exclusion de tous les

autres. Le droit de propriété, c'est le droit de jouir

d'une chose et c'est en même temps l'interdiction

faite à autrui d'en faire autant. Le regard empoisonné

de l'enfant à l'égard de la jouissance du sein

témoigne de cette privation ressentie du fait de la

présence de l'autre.

Si d'un côté la jouissance est ce qui éhappe au

lien social - ce qui ne se compte pas, ce qui est strictement

singulier, intime - de l'autre, elle est paradoxalement

ce qui le constitue et le nourrit. La jouissance

est strictement privée, «particulière », puisqu'« il

n'y a de jouissance que du corps 7 » , mais la jouissance

(du corps) de (par) l'objet rencontre l'autre

comme obstacle. L'agression envers l'Autre, en tant

qu'il ferait obstacle à la jouissance, est comme l'envers

du commandement chrétien «aime ton prochain

comme toi-même » . « Qu'est-ce qui m'est plus

prochain que ce cœur en moi-même qui est celui de

ma jouissance, dont je n'ose m'approcher ? Car dès

que j'en approche - c'est là le sens du Malaise dans

la civilisation -, surgit cette insondable agressivité

devant quoi je recule, que je retourne contre moi,

et qui vient ... donner son poids à ce qui m'empêche

de franchir une certaine frontière à la limite de la

Chose S » .

C'est l'amour de la vérité qui a conduit Freud et

Lacan à affronter cette part monstrueuse, cet attrait

terrible de l'homme pour la jouissance. L'histoire

récente en a vérifié la justesse jusqu'à la nausée. Mais

la question qui en découle est celle-ci : s'il s'agit de

faire face à cette part maudite, est-il sain de s'en

7. Séminaire « La logique du fantasme ,., 30 mai 1967.

8. L'éthique de la psychanalyse, op. dt., p. 219.

78


tenir à une éthique des biens qui .n'a de cesse de la

dénier ? Est-il concevable que le psychanalyste en

reste à cette philosophie classique depuis Aristote,

selon laquelle l'homme recherche ce qui est le bien

reconnu de tous, ou encore - version utilitariste - ce

qui est bien pour son usage optimisé. S'il y a effectivement

un au-delà du principe de plaisir, si le sujet

ne vise pas seulement son bien au sens de l'idéal partageable,

c'est-à-dire si sa vie peut se révéler orientée

par un mouvement foncièrement a-social, alors une

pratique qui ùmte de se situer au plus près de la

vérité doit se soutenir d'une autre éthique, une

éthique de la psychanalyse.

'

On comprend pourquoi toute éthique qui vise la

cohésion sociale et la justice, qui se préoccupe de

trouver des justes proportions, entrera tôt ou tard

en conflit avec la psychanalyse. C'est pourquoi nous

plaidons non pour l'homogénéité des discours, qui

sous-tend comme on l'a vu l'entreprise de Legendre,

parce qu'elle est vouçe à l'échec, mais pour leur

confrontation argumentée.

Le réel

Nous pouvons à ce moment approcher une distinction

heuristique concernant les champs du droit

et de la psychanalyse, à savoir le statut du réel.

L'analyste ne recule pas devant la plainte qui lui est

adressée : «Ç n'est pas ça. Il n'y a pas d'adéquation

entre mon attente et les objets dont je me saisis,

entre le désir qui me porte et les autres que je rencontre.

» «Ça n'est pas ça » est la formule la plus

générale du vécu subjectif qui résulte d'une impossibilité

structurale : il n'y a pas de signifiants pour dire

la réalité du monde sans qu'il en reste une part,

impossible à dire.

79


Cette part, cette Chose, cette butée que je rencontre

dans l'assimilation du monde ou dans ma

quête à me fondre en lui, cet impossible, Lacan lui a

donné le nom de réel. D'où sa formule : «le réel,

c'est l'impossible ».

Qu'il y ait quelque chose qui ne marche pas, la

psychanalyse a eu à le reconnaître d'abord à partir

pe la plainte des hystériques à l'endroit du sexe. Le

sexe en effet « ça n'est pas ça », c'est-à-dire qu'il

n'existe pas de relation stable et préparée dans les

corps pour conjoindre un homme et une femme

dans la jouissance. Lacan a ,donné de cette butée

dans la structure une formule célèbre : «il n'y a pas

de rapport sexuel ». «Il n'y a pas de rapport » doit

s'entendre au sens logique ; il est impossible de

décrire un rapport entre les sexes, de l'écrire en

toutes lettres, de le formaliser. Il n'y a pas de savoir

qui permette de garantir ce qui est «homme » et

« femme » et un «rapport » entre ces deux signifiants,

tel que l'on pourrait en déduire une harmonie

entre les sexes.

Le rapport sexuel en tant qu'impossible, et plus

généralemé'nt les points de butée, les éléments de

réel, sont à l'origine de la demande adressée à l'analyste.

La psychanalyse s'intéresse à ce qui ne marche

pas, elle'prend son départ des obstacles que le sujet

rencontre et de ce qui en témoigne à son insu :

symptôme, acte manqué, lapsus. A l'inverse des

psychopathologies ordinaires, la psychanalyse a

toujours fait des symptômes non pas les signes

d'une déroute des facultés de l'esprit ou d'une faiblesse

de la volonté, mais le point de création du

sujet autour d'un réel qu'il convient de dégager.

C'est de là qu'il faut partir pour avoir quelque

chance d'entendre ce qui du sujet cherche à se dire,

alors que pour la médecine ou les psychothérapies,

80


c'est le contraire : les points de butée sont pris

comme défaut, inadéquation, échec dans l'abord de

la réalité. C'est pourquoi le souci du thérapeute est

de réduire le symptôme, alors que celui de l'analyste

est de le recueillir précieusement pour prendre acte,

dans «ce qui ne marche pas », d'un impossible qu'il

s'agit de cerner. Après Lacan, il n'est plus possible de

conceVoir l'expérience analytique conurie harmonie,

conjonction, rassemblement d'éléments orientés

vers un sens final, promesse de bonheur dépouillé

d'un mal circonscrit, réduit, domestiqué. En ce sens,

on peut dire que la psychanalyse c'est «la science

du réel » 9.

\

Réel lacanien et logique juridique

Il est possibl de préciser à présent ce qui distingue

les objets dont traitent respectivement le

droit et la psychanalyse. Le droit ne traite des objets

qu'en tant qu'ils ont un statut juridique, c'est-à-dire

des choses en tant qu'elles sont l'objet du conflit ; il

les transforme en objets de la dispute juridique,

selon les contraintes formelles du code et de la procédure.

Ils devront pour cela être nommés comme

tels et ne puvent prendre place sur la scène sans

subir une transposition symbolique. Causa en latin

veut dire procès, et le droit est un discours où l'on

dispute des «choses en cause ». « Res signifie d'abord

et avant tout le procès, l'affaire à débattre [ .. . ] Le

sens primitif de res oscille entre les idées de litige;

de situation litigieuse, et d'objet fournissant l'occasion

d'un contentieux. Au fond, la "chose", c'est la

"cause" 10. »

9. «L'étourdit ,., dans Autres écrits, op. cit., p. 449.

la. y. Thomas, « Res, chose et patrimoine ,. dans Archives de

philosophie du droit, Éditions Sirey, 1979, p. 416.

81


Lorsque Lacan introduit la Chose dans son séminaire,

il évoque précisément l'origine juridique

latine de causa du mot français chose, et retrouve

dans la langue allemande de Freud l'opposition que

nous voulons souligner. Das Ding (la Chose)

s'oppose à die Sache. «La Sache est la chose mise en

question juridique, ou, dans notre vocabulaire, le

passage à l'ordre symbolique, d'un conflit entre lés

hommes. Il » L'objet juridique, c'est l'objet tel qu'il

est en cause, c'est-à-dire dans les termes de Hegel

l'objet en tant qu'universel, l'objet en tant que partagable.

Nous avons souligné qu'au contraire les

objets ' a eux ne peuvent en aucun cas être partageables,

ils ne sont pas spéculaires, mesurables,

comparables mais strictement singuliers. Si, par

exemple, l'objet de la dispute est du registre oral,

il ne pourra être objet de conflit juridique que dans

la mesure où il est objet partageable (c'est-à-dire

dans sa valeur de nourriture) et non pas en tant que

pulsionnel (c'est-à-dire dans sa valeur de jouissance

qui est strictement singulière). Le droit ne traite des

objets que dans la mesure où ils peuvent être qualifiés

dans le registre juridique, et ne peut en revanche, du

fait de sa structure, prendre en compte ce que la

psychanalyse désigne comme objets a.

On peut illustrer cette opposition par la définition

que le droit donne de la jouissance. Le rapport

juridique fondamental du sujet à l'objet est, pour

le droit, le rapport de propriété définie ainsi par le

Code civil : «La propriété est le droit de jouir et de

disposer des choses de la manière la plus absolue,

pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par

les lois et les règlements » . En d'autres termes, le

11. L'éthique de la psychanalyse, op. dt. , p. 56.

82


particulier de la jouissance est bordé par les limites

de la loi. Le droit pose donc un absolu de la jouissance

qui n'est limité que par la loi qui doit prendre

en compte l'existence de l'autre. De la jouissance en

tant que telle, le droit n'a rien à dire, sauf en tant

qu'elle est possession Gouissance de quelque chose)

et qu'ee peut, à ce titre, circuler, se céder, être mise

en jeu élans les échanges (alliances, patrimoine). Le

droit, en tant qu'il traite des «choses en cause », circonscrit

leur champ en prenant soin d'exclure ce qui

est du registre du strictement particulier, à savoir

précisément la jouissance du corps.

Disons-le encore autrement. Le droit, en tant

qu'institution, est saisi lorsqu'un acte porte atteinte

au lien social. Il a alors la charge de refaire de l'ordre,

de rétablir l'équilibre rompu. Dans la perspective de

la loi de l'échange, quelque chose a été pris, le droit

impose l'obligation de rendre. Selon la formule

majeure du droit romain, il faut rendre à chacun son

bien, suum .cuique tribuere 12. Au civil, le responsable

sera tenu à réparer le dommage, c'est-à-dire à

compenser la perte de jouissance d'un bien par son

équivalent. Au pénal, la privation de jouissance du

condamné viendra faire équivalence à la privation

qu'il a lui-même opérée par son crime. La peine,

énoncée en termes de quantités (somme d'argent,

durée d'emprisonnement) est supposée équivalente

(égale selon une certaine proportion) .au désordre

engendré par l'infraction. C'est Aristote qui a

conceptualisé cette fonction de la justice sous les

espèces d'une application de la règle des proportions,

proportions arithmétiques dans le cas de la

12. M. Villey, Philosophie du droit, Dalloz, 1986, ·t. l, p. 62.

83


justice commutative, proportions géomériques

dans celui de la justice distributive. Le déséquilibre

qui affecte la communauté doit être combattu par

un équilibre retrouvé, calculé selon une certaine

proportion, de telle sorte que le résultat produise

une compensation par équivalence symbolique de

ce qui avait été rompu initialement. Cela suppose

que les termes du conflit puissent être transposés

dans une équation juridique, postulat - ou fiction -

indispensable au droit.

Lorsqu'on regarde le droit du point de vue de la

psychanalyse, on mesure à quel point il laisse de

côté une part essentielle, celle précisément de l'incommensurable.

Dans le domaine pénal, le crime

excède la qualification qu'en donne le droit : jamais

une vie humaine ne sera compensée par une peine

ou par des dommages et intérêts, elle n'a pas de prix.

La singularité de chaque être humain le rend irremplaçable.

Incommensurable également est la perte

qui affecte les proches ; il n'y a pas de mesure

commune de la douleur. C'est aussi vrai pour le

civil, même s la logique du marché repose sur un

valeur d'équialence. Cette mise en équivalence Se

voit contredite par l'expérience humaine ordinaire :

qui n'a jamais fait l'expérience d'une perte irremplaçable

? Comme si quelque chose d'immatériel était

attaché à. certains objets dont la perte fait un trou

dans la trame de l'existence en raison de la valeur de

jouissance qui y était attachée. Certains de ces objets

ont reçu des noms en psychanalyse, objet transitionnel,

objet fétiche, objet délirant, objet autistique.

Comment décréter une équivalence à ces choses,

comment mesurer la jouissance qui leur est attachée ?

Il y a de l'incommensurable dont le droit ne fait

pas cas, qu'il n'a d'ailleurs pas pour fonction de

nommer puisque sa tâche consiste à chercher des

84


mesures. Il Y a des choses qu'on ne peut répartir, des

jouissances sans mesure possible, des douleurs (dols

et deuils) qui ne peuvent trouver aucune substitution.

La fin du droit c'est de tenter une transposition

symbolique de ces pertes, ce ne peut pas être de les

effacer entièrement. Cette tâche lui est structurellemellt

inaccessible.

Si l'ambition du procès est de dire au mieux les

conflits et de trouver les plus justes équivalences

pour compenser les pertes, il serait vain de lui

demander l'impossible, à savoir d'effacer l'événement

dans la vie de chacun. C'est pourtant ce qui est

demandé aujourd'hui lorsqu'on attend du procès

qu'il soulage les douleurs voire qu'il réalise un

travail thérapeutique.

L'éthique de la psychanalyse se situe à l'envers de

cette logique. Elle prend son départ du réel, elle

s'intéresse à ce qui ne marche pas, à ce qui n'a pas

d'équivalent, à ce qui est sans mesure, bref, au sujet.

La singuarité radicale de chacun est du côté de ce

réel qui fait butée, et donc indice de jouissance. Là

le droit se préoccupe de rapports, de mises en

équivalences proportionnées, la psychanalyse se

préoccupe du non-rapport, elle s'attache à ce qui n'a

pas d'égal. Si le droit est convoqué dès lors qu'un

équilibre a été rompu pour le rétablir par un jeu de

la psychanalyse est aussi initiée par

une discontinuité dans la vie d'un sujet mais le jeu

des équivalences signifiantes qu'elle met en œuvre (les

« associations libres ») n'est pas au service d'un sens

partagé, mais, au contraire, d'un non-sens singulier.


· VI

.Le sujet

Il n'est pas de concept lacanien qui ait été plus

malmené que celui de sujet. Au point que, malgré

une référence souvent explicite à la psychanalyse, le

terme est aujourd'hui employé très souvent dans un

sens strictement opposé à celui de Lacan. Cette

dérive a des conséquences majeures, car divers discours

sur le « sujet » qui se réclament d'une référence

au langage (le sujet est celui qui dit je) ou à la loi (le

sujet est institué par le texte du droit), reconduisent

une conception du sujet de l'intention, de la volonté

et de l'autonomie strictement opposée à l'enseignement

freudien. De sorte que l'apparente référence à

la psychanalyse cache en fait une conception normative

du sujet, dans ce qui est devenu une véritable

injonction contemporaine à la subjectivité. On soutient

qu'il faut tenir le plus grand compte de sa

« parole », on reclame qu'il ait une « place », on l'interpelle,

bref on lui donne une consistance qui s'apparente

plus au moi qu'au sujet.

L'exaltation du sujet se paye alors d'une inflation

de sa responsabilité : plus on célèbre les vertus de sa

parole, plus il est sommé de rendre compte de ses

actes 1. Le discours contemporain des droits de

1. Le champ pénal en donne la démonstration sans appel :

l'idéologie de la parole autour du traumatisme impose que

86


l'homme porte à son comble cette fiction du sujet

qui, bien qu'elle se teinte d'un certain nombre de

propositions issues du discours psychanalytique, se

situe en réalité aux antipodes de ce que Lacan a

désigné par ce concept.

Sujet de droit et sujet de la psychanalyse

Le champ juridique est certainement un de ceux

dans lesquels le terme de sujet a connu la plus

grande fortune pour des raisons internes au droit ou

à la philosophie du droit. L'interprétation d'inspiration

lacanienne du sujet et de la loi, telle qu'elle a été

produite par Pierre Legendre, a contribué à ce succès.

Contrairement à ce que pourrait faire penser

l'usage répandu du terme chez de nombreux praticiens

du monde judiciaire 2, le concept de «sujet de

droit » n'est pas à proprement parler un concept

juridique. Il relève plus d'une philosophie des droits

de l'homme, qui a eu le souci de penser la démocratie

comme une organisation horizontale d'individus

autonomes, c'est-à-dire juridiquement égaux et

libres. La philosophie du droit stricto sensu a rencontré

des difficultés insurmontables lorsqu'elle a

tenté de donner au sujet du droit une place centrale

dans l'architecture juridique, ce qui a conduit certains

à afer dans le même temps que le sujet de

droit était une «véritable clef de v'oûte de l'ordre

i

chacun parle pour son bien (pour reconnaître le mal en soi ou

en l'autre, selon que l'on est bourreau ou victime), mais les

condmnations de plus en plus lourdes démontrent que cette

parole est entièrement imputée au sujet comme auteur de ce

qu'il dit.

2. Plus particulièrement tous ceux qui ont afaire à la justice

pénale et à celle des mineurs.

87


juridique » et qu'il était pourtant impossible d'en

donner une version cohérente et unifiée 3.

Le terme de sujet de droit n'intervient pas en tant

que tel dans les textes juridiques où l'on trouve par

contre celui de personnalité juridique, voire de personne

humaine. Par contre l'individu concret auquel

se réfère une action juridique est déterminé par sa

place, sa fonction, son rôle dans la procédure : il est

toujours sujet du droit. Le sujet de droit est celui

qui est mis en fonction par le texte du droit, il est, en

quelque sorte, le produit du texte juridique. Cette

mise en fonction du sujet dans le dr it n'implique

pas une modalité unique ; on peut en repérer trois

sortes, qui répondent chacune à des logiques spécifiques

: le sujet propriétaire, le sujet auteur d'un acte

juridique et le sujet responsable. Rien ne permet de

prétendre qu'il s'agisse du même, sujet décliné selon

trois occurrences distinctes.

Le sujet propriétaire, qui est la figure qui domine

tout le droit des biens, est défini par la capacité de

posséder. Le sujet n'est invoqué qu'au titre d'une

possession particulière : un bien est référé à un sujet

selon le droit de propriété, lequel se définit par la

jouissance de l'objet, toujours particulière, conjoncturelle,

limitée.

L'auteur d'actes juridiques est un sujet réputé

avoir la puissance juridique de les accomplir. On

parlera de capacité en droit privé ou de compétence

en droit public, qui sont la condition pour déclarer

valides ces actes juridiques.

Enfin le sujet responsable est le produit d'un lien

établi entre des faits et un sujet. Le sujet sera celui à

3. Comme le montre C. Grzegorczyck dans un article du

numéro 34 des Archives de philosophie du droit consacré au

sujet de droit, Éditions Sirey, Paris, 1989.

88


qui il est possible d 'imputer la responsabilité de certains

faits. Il peut s'agir d'actions aussi bien que

d'événements fortuits, indépendants de la volonté

de quiconque.

Quelle que soit la dimension à laquelle on se

réfère, le sujet de droit n'est pas défini par des propriétés

qui lui seraient intrinsèques, mais· il résulte

d'une interprétation qui obéit à des contraintes formelles

précises. Il n'y a pas en droit un sujet dont

l'essence se manifesterait selon diverses occurrences,

mais il y a, sous certaines conditions, du sujet de

droit défini par certaines actions juridiques. Le sujet

de droit est une fiction, unefictio legis, qu'illustre le

fait que ,peuvent être déclarés sujet de droit le Fisc,

la Couronne, l'État, ainsi que toutes les «personnes

morales ».

Si le sujet de droit est toujours assujetti à l'ordre

discursif, il n'apparaît que sous conditions, lorsqu'il

vient en quelque sorte occuper la place vide qui lui

est méagée. Le procès ne connaît des sujets de droit

qu'en fonction des places logiques qui leur sont

assignées. L'expérience vécue des prétoires montre

que les individus que l'on rencontre excèdent bien

sûr cet être abstrait. Mais l'erreur consiste à confondre

l'individu concret et l'imaginaire qu'il suscite avec

ette fonction juridique abstraite et limitée. A ce

titre, le droit comme la psychanalyse doivent se

garder de confondre le sujet et son image.

Commetlt en est-on arrivé à lier le sujet du droit

et le sujet de l'inconscient dans sa version lacanienne

? Il y a certes une analogie possible entre les

deux concepts si l'on considère que le sujet freudien

résulte d'une inscription, d'un texte précédent sa

venue au monde. Les lois du langage, l'interdit de

l'inceste et les règles de parenté, la mémoire dans la

langue d'événements traumatiques survenus aux

89


générations précédentes, peuvent apparaître comme

une architecture formelle dans laquelle le sujet doit

venir prendre place, être mis en fonction en quelque

sorte. Cette analogie est cohérente avec la théorie de

la représentation, avec le primat du symbolique que

nous avons nommé plus haut symbolisme. Mais

l'analogie est trompeuse car elle méconnaît cette distinction

décisive : le sujet ne s'appréhende comme tel

dans la psychanalyse que dans les effets de la parole

d'un in,dividu, adressée à un autre dans le transfert.

Il n'y pas un texte et puis la réalisation du sujet :

dans la cure il n'y a que des événements de discours

imputables à un sujet. Poser un savoir (par exemple

sur les origines généalogiques) et en déduire un sujet

n'a rien à voir avec la psychanalyse ... mais tout avec

la psychologie ! Il n'y a pas un texte et puis la mise

en fonction du sujet, mais un savoir qui se dit de

manière telle que s'en déduit après-coup un sujet. Si

le langage et les lois du symbolique précèdent le

sujet dans son existence concrète, il est faux de dire

qu'elles «l'instituent », comme le dit par exern:ple

Pierre Legendre. La psychanalyse nous enseigne au

contraire qu'il y a un acte du sujet, qui est irréductible

à toute institution.' Pour en rendre compte, il

faut se mettre à l'écoute de sa parole et non le précéder

en interprétant le texte (généalogique, juridique

ou autre) pour en déduire la place qui lui serait assignée

à l'avance. C'est une question éthique en même

temps que méthodologique : l'invention freudienne,

pour autant qu'elle a permis de faire valoir un nouveau

concept de sujet, se déduit d'un acte fondateur,

celui de se mettre'à l'écoute, de ne pas précéder d'un

savoir l'énonciation qui seule permet de situer aprèscoup

un sujet.

Faute de quoi, l'utilisation d'un savoir psychanalytique

se réduirait à la promotion de nouvelles

90


normes. Au nom du « sujet » et des exigences

« anthropologiques » qui doivent présider à sa venue,

seraient édictées de nouvelles normes de vie ainsi

qu'un nouvel idéal pour la justice. La position du juge

s'en trouve transformée en s'identifiant désormais

à celle d'un interprète (au sens de l'opération psychanalytique)

comme le préconise Pierre Legendre.

Dans sa théorie, le droit n'est pas seulement ce qui

témoigne de l'identité et de la différence, il est ce qui

l'organise voire ce qui l'engendre. Il est ce qui réinstit\:!e,

ce ,qui répare, ce qui restaure. Le droit n'est

pas seulement architecte, il est médecin. Et si un vice

de construction se manifeste comme une défaillance

de l'ordre symbolique qui affecte l'élément atomique

et crucial qu'est le sujet, seule une « médecine

du sujet » (ou une « clinique du droit ») pourra

renouer les fùs rompus. La médecine du sujet, c'està-dire

selon Legendre la psychanalyse, viendra au

secours de l'architecte.

« S'il ste bien une juridiction sur le sujet - j'use

de ce terme de juridiction au sens traditionnel dun

pouvoir légal de dire ce qui doit être dit - cela

comporte que le savoir psy est lui-même institué

comme pouvoir de dire, inscrit dans les montages

juridiques de la société, dont il est devenu une pièce

maîtresse. 4» Loin de distinguer les registres, comme

nous y invitons, cette position conduit à une vue

globalisante et unifiante génératrice de toutes les

confusions. «Cela suppose [ ... ] situer l'office du

juge comme interprète [ ... ]. Selon cette perspective,

l'office du juge se ramène à la défense du principe de

paternité qui, en l'occurrence, se confond avec le

4. P. Legendre, Le crime du caporal Lortie, op. dt., p. 153.

91


principe de Raison. Tel es.t l'ultime horizon de la

justice. 5 »

Le sujet, divisé

C'est en restant au plus près de l'expérience de la

cure en tant que dispositif de parole que la nécessité

de renverser la conception classique du sujet s'est

imposée à Lacan. La philosophie posait en premier

lieu le sujet et considérait ensuite ses actes, ses

paroles, ses affirmations ou ses refus en les rattachant

à ce postulat de principe. La psychanalyse

procède d'un point de vue exactement inverse : elle

découvre le sujet dans l'après-coup de ses manifestations.

Ce n'est pas là où on l'attend, là où il s'annonce,

là où il s'affirme, ce n'est pas non plus là où

l'Autre le suppose que le sujet se loge, mais bien

plutôt là où on ne l'attend pas, là où celui-là même

qui parle ne savait pas qu'il était. Le sujet qui intéresse

la psychanalyse c'est celui qui se déduit d'une

division dans la parole : «ça parle » , et ce n'est

qu'après-coup que l'on peut déduire qu'il y avait,

dans cette parole, un sujet.

La règle de l'association libre énoncée par Freud

comme règle fondamentale, qui consiste à dire en

séance «tout ce qui passe par la tête », apporte la

preuve de la division qui s'opère entre ce qui se dit

et ce qui voulait être dit. L'analysant avait l'intention

de dire quelque chose, mais il a trébuché dans

sa parole, il a dit autre chose (lapsus, équivoque) que

ce qu'il voulait dire. Il y a un écart entre l'énoncé et

l'énonciation : le sujet de l'énoncé - celui que l'on

peut définir par l'intention de signifier - s'avère

5. P. Legendre, idem, p. 161.

92


démenti par le sujet de l'énonciation - celui que l'on

peut déduire de ce qui a réellement été dit.

Si les signifiants (au sen,s linguistique) sont les

supports de la signification intentionnelle, c'est-àdire

les vecteurs du message que le sujet de l'énoncé

adresse. à l'interlocuteur, les signifiants (au sens lacanien)

trahissent dans leurs connexions imprévues ce

qui glisse en dessous, le sujet de l'énonciation, celui

qui précisément intéresse le psychanalyste. C'est ce

sujet-là - et nul autre - dont parle Lacan : «Le sujet

donc, on ne lui parle pas. Ça parle de lui, et c'est là

qu'il s'appréhende. 6» Pas d'autre moyen de le débusquer

que de l'inférer de ce « ça parle ». Il croyait

régner, il croyait maîtriser sa vie et ses choix et il

s'aperçoit qu'autre chose règle son parcours, un

désir inconscient dont peut se déduire le sujet. Le

sujet de l'inconscient est bien perçu par celui .qui en

fait l'expérience en séance, comme le sujet «luimême

» : c'est bien lui qui voulait cette chose que

montre son rêve ou son lapsus, et que pourtant il ne

voulait pas savoir.

Réserver le terme de sujet à cette acception précise

nécessite de trouver un autre mot pour désigner

le sujet auquel on s'adresse, le sujet du contrat, le

sujet autonome, etc. Pour la psychanalyse, ces

diverses formes peuvent être regroupées sous le

concept de moi. Freud a qualifié cette démonstration

de la multiplicité interne de blessure narcissique

pârce qu'il est douloureux, blessant de

constater que l'image que l'on a de soi-même, le moi

dans lequel on aime à se reconnaître, est un pantin

qui se prenait pour un roi. Il croyait orienter sa vie

selon dés choix raisonnables, et voilà qu'il découvre

6. J. Lacan, "Position de l'inconscient ,., dans Écrits, op.dt.,

p. 835.

93


qu'à son insu il était gouverné par un désir qu'il

avait passé son temps à ignorer voire à refuser.

Lacan, le premier, a nommé «division du sujet »

cette structure qui permet au sujet de s'appréhender.

Non pas qu'il y aurait deux sujets, l'un conscient et

l'autre inconscient, mais parce que le sujet ne se

révèle jamais que dans la division, dans les failles du

langage. Autrement dit, le sujet n'est jamais plein,

identifié, localisé, on ne peut pas s'adresser à lui, pas

plus que «lui donner toute sa place ». De place, il

n'en a pas, d'identité non plus, car c'est uniquement

dans ses effets de division que, dans l'après-coup, on

peut l'inférer. On mesure à quel point un certain

vocabulaire courant (donner la parole au sujet, restaurer

sa place symbolique, etc.), auquel les psychanalystes

se laissent malheureusement aller fréquemment,

se trouve aux antipodes de la formalisation lacanienne.

C'est seulement après-coup, et dans un

moment de division, que l'on peut repérer non un

sujet complet mais plutôt des «effets de sujet ». Le

sujet de l'inconscient est lié à une pulsation, à une

ouverture qui se referme aussitôt qu'elle est appréhendée

par la conscience. Lacan ne cesse d'insister

sur cette nature vacillante du sujet : il y a de l'insu

qui, de se manifester dans la parole, fait apparaître

l'instant d'une éclipse, le sujet comme hypothèse,

sub-jectum (jeté dessous). Retenons, pour schématiser,

que tout ce qui est stable, identifié, cerné, représenté

est à ranger dans le registre du moi, alors que

le sujet se caractérise au contraire par ce qui est de

l'ordre du battement, de la coupure, de la scansion.

Nous avons déjà approché cette dimension à propos

de l'objet qui confrontait l'enfant à l'énigme du

désir de l'Autre. Il n'y a pas de discours, d'énoncé

ou de signifiant qui donnerait au sujet une identification

unique, qui lui garantirait une identité, qui lui

94


dirait : «tu es ceci ». Rien qui viendrait arrêter la

valse des questions sur l'être, rien qui fixerait une

fois pour toutes l'orientation de son désir. Il y aune

barre sur l'Autre, une incomplétude de l'ensemble

des signifiants, il n'y a pas de sens dernier qui permettrait

.de re-lier le sujet au monde : c'est pourquoi

la psychanalyse récuse toute re-ligion.

Cette division, cette disjonction du sujet est

essentielle à maintenir, sous peine de donner consistance

à un nouveau sujet, quel que soit l'habit dont

on le revêt. Ce fut sans doute le cas lorsque, à une

certaine époque, l'usage polémique du terme de

sujet couplé à celui de désir voulait dénoncer l'impensé

de la psychologie. « Entendre dans la parole le

désir du sujet » a eu valeur de slogan au temps fort

du lacanisme en France, ce dont témoignent certains

textes de Françoise Dolto privilégiant «la parole de

l'enfant ». Mais qu'un sujet cherche à se dire ne préjuge

en rien qu'avant l'acte de dire, il soit possible de

le situer et ne signifie pas davantage que l'on puisse

le représenter, le localiser, l'identifier à un nom.

Inférer un sujet inconscient à partir d'une parole ne

permet pas de le poser par avarice, de lui préparer en

quelque sorte UR abri. «Il y a du sujet » affirme la

psychanalyse, en ajoutant immédiatement qu'il n'est

possible- de le supposer qu'après-coup. D'où tin certain

scepticisme à l' égard de ceux qui «font place au

sujet », qùi «considèrent l'autre comme un sujet »

ou qui assurent parier «en tant que sujet ». Qu ' il

s'agisse en l'occurrence du moi n'est pas douteux,

quant au sujet, on le cherchera plutôt du côté de ce

qui pousse chacun à de telles déclarations ...

95


Sujet supposé savoir et transfert

Il y a un savoir inconscient : la première appréhension

de la division subjective peut se déduire de

la reconnaissance que «je ne savais pas » ce qui

m'agissais. C'est «je» qui ne savait pas, mais il y

avait pourtant un savoir qui guidait «mes » choix.

Le savoir inconscient - tels signifiants marquants de

mon histoire - a donc agi à mon insu. La reconnaissance

de ce savoir se paye d'une défaite du sujet de

la conscience : c'est bien le sujet qui est impliqué

dans l'affaire. Je ne savais pas, mais au moment ou je

réalise ce savoir, je me rends compte que j'étais bien

dans ce qui m'agissais, un choix inconscient opérait,

qui était ma signature. Tous ces je n'ont ni le même

statut, ni surtout la même temporalité.

Cette étrange temporalité peut être éclairée par

une formule de Freud qui ébauche en même temps

le programme éthique de la cure analytique, que

Lacan a traduite et largement commentée. « Wo es

war, soli ich werden. » Wo 'es war, là où était le ça, là

où ça parlait, là où il y avait un savoir inconscient,

soli ich werden le sujet doit advenir. Il y a d'abord

un savoir inconscient qui se manifeste dans la psychopathologie

de la vie quotidienne - lapsus, actes

manqués, rêves, symptômes - et qui offrira la

matière première à l'analyse. C'est à partir de là que

la tâche de l'analyse devra permettre à un sujet de

s'y désigner. Par un renversement de la sagesse ordinaire

qui pose d'abord un sujet avant de prétendre le

conduire vers sa vérité, la psychanalyse au contraire

déduit le sujet d'un savoir dont il ne se savait pas

dépositaire. Pour y parvenir, celui-ci doit se soumettre

à une étrange ascèse, non pas celle «d'assumer

» sa parole mais au contraire de s'y soumettre :

il faut « que le sujet soit dispensé de soutenir ce qu'il

96


énonce 7 ». C'est à partir de cette dispense qu'il a

quelque chance, dans ,un second temps, d'y parvenir.

La psychanalyse est une cure de dessaisissement, un

acte de déprise qui laisse cours à la chaîne signifiante,

d'où pourra se révéler un savoir.

La position du sujet de l'inconscient dans la cure

analytique paraît alors paradoxale. Elle est posée

comme une visée éthique -je dois advenir - mais ne

peut se conquérir que par un dessaisissement

puisque ce n'est que dans le retour de la parole sur

elle-même que le sujet pourra se ressaisir - j'étais

dans cette parole. Ce n'est donc pas dans la

demande d'analyse que le sujet pose un acte qui la

qualifie comme tel, même si venir parler à un analyste

c'est déjà supposer que quelque chose de son

propre désir est à l'œuvre dans les symptômes dont

on souffre. Rien n'assure en effet que le sujet du

désir va fermenient tenir la barre du procès qu'il

inaugure. La tâche analytique ne va pas se déployer

dans le temps par le seul vouloir de l'analysant, qui

ne suffira pas non plus à faire « advenir » le sujet : il y

faut un autre élément, quelque chose qui engage et

arrime la dynamique de cette quête.

Ce quelque chose, Lacan l'a appelé l'acte analytique,

c'est-à-dire ce que le psychanalyste doit effectuer

P9ur qu'une cure s'accomplisse, la position

qu'il doit prendre pour rendre ce travail possible.

L'acte a.alytique, c'est l'acte spécifique par lequel

un analyste s'engage dans l'expérience et qui va

orienter la cure jusqu'à son terme. Autrement dit, il

ne suffit pas de vouloir «faire une psychanalyse »,

eJ;lcore faut-il rencontrer un analyste qui s'y aventure.

Car c'est bien là le grand secret de la découverte

7. Séminaire « D'un Autre à l'autre ,., 13 novembre 1968.

97


freudienne : la cure analytique suppose qu'un psychanalyste

s'y engage, c'est-à-dire se prête à ce lien

amoureux désigné par Freud sous le nom de transfert.

Le transfert, c'est le nom de ce lien social par

lequel le sujet doit nécessairement passer pour se

saisir comme tel. Pas de psychanalyse sans transfert,

et donc pas d'autoanalyse possible. Ce n'est que par

le passage par l'amour d'un autre, le psychanalyste,

que les effets de la méconnaissance du moi pourront

être débusqués et le désir du sujet se reconnaître

comme tel.

Lacan a réinterprété le phénomène du transfert à

partir de sa définition du savoir inconscient. La

demande faite à un analyste s'instaure sous le signe

d'une supposition de savoir : le patient parle et il suppose

que celui à qui il s'adresse sait ce dont il souffre,

possède la clé de son mal. Cette conviction est

d'autant plus forte que l'analyste est silencieux et

impassible. L'analyste est «supposé savoir », et donc

il sera aimé à la mesure de ce que l'on croit qu'il sait.

Une telle version imaginaire du transfert vaut pour

toute personne qui sera investie à cette place : médecins,

. devins ou gourous en seront également crédités.

On perçoit que cette supposition peut faire le lit

de la suggestion : tous les oracles qui prétendent

donner sens à l'existence ou délivrer de la souffrance

auront cette vertu. Mais la psychanalyse commence

au-delà, dans la prise en compte du transfert non

comme moyen de pouvoir mais comme effet de la

structure. La théorie lacanienne en donne la raison

en établissant le lien entre l'existence d'un savoir

inconscient et la supposition d'un sujet qui met en

œuvre le transfert. C'est parce qu'il y a du savoir

inconscient qu'il s'en déduit un sujet supposé à ce

savoir ; c'est dans la mesure où celui qui parle ne se

reconnaît pas dans ce qui l'agit à son insu, qu'il

impute à un autre le « sujet » de ce savoir.

98


Il Y a une « méprise du sujet supposé savoir » mais

qui est nécessaire et constitutive du transfert, qui est

la condition d'une déprise ultérieure qui permettra

au sujet d'advenir. Insistons encore : c'est seulement

par et dans la méprise du transfert que le sujet qui

intéresse la psychanalyse peut être cerné comme tel.

Certes, il existe dans la vie courante des effets de

transfert, mais ils ne sont pas en tant que tels analysables

; la division du sujet ne cesse de se manifester

dans les rêves, les lapsus ou les actes manqués, mais

cela ne suffit pas à ce qu'il puisse en prendre acte.

Les concepts .de la psychanalyse sont indissociables

des conditions méthodologiques de sa pratique

: voilà ce qui la fonde d'un point de vue

éthique voire politique en lui permettant de tenir sa

place dans la société. "Que la psychanalyse recèle un

enseignement d'une portée universelle n'implique

pas qu'elle puisse être opératoire sans condition,

c'est-à-dire en dehors du cadre méthodologique et

éthique de l'expérience de la cure. À séparer le discours

sür le sujet des conditions de possibilités

de son repérage, le discours analytique encourt le

sque de prétendre parler de tout, en tous lieux, et

.

donc de se poser en modèe normatif.


VII

Loi, éthique, politique

Crime freudien et droit

Si on a longtemps accusé Freud de pessimisme,

on est plutôt aujourd'hui enclin à célébrer sa terrible

lucidité après les monstruosités du « terrible

xxe siècle ». Lacan n'a pas été moins clairvoyant, lui

qui a établi un lien logique entre discours de la

science au temps du capitalisme et ségrégation généralisée

des différences. L'un et l'autre ont eu le courage

de la vérité en se tenant à la hauteur d'une

qui confronte nécessairement au pire de

se refusant à choisir dans sa la tendance

réconfortante au bien. La règle

de la cure, qui invite à « dire tout ce qui passe par la

tête », expose en effet à entendre ce à quoi d'ordinaire

on reste sourd.

inéluctablement, sous le masque civilisé,

cette que Freud a dit être le cœur de l'homme,

et vers quoi il glisserait inéluctablement s'il suivait

sa propre pente, qui est « de satisfaire son besoin

d'agression aux dépends de son prochain, d'exploiter

son travail sans ménagements, de rutiliser sexuellement

sans son consentement, de s'approprier ses

biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances,

de le martyriser et de le tuer 1 ». Dans certaines cir-

1. S. Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1971, p. 64-65.

100


constances, le masque tombe et libère alors «la bête

sauvage » (id.) que chacun recèle en lui-même. La

civilisation, ce n'est que la contrainte organisée par

les hommes pour contenir, en chacun et en tous,

l'empire de la pulsion, afin de simplement pouvoir

vivre ensemble. D'où le malaise dans la civilisation,

inéliminable comme tel et sans cesse alimenté par

l'émergence du désir. L'homme freudien est, pour

son semblable, un prédateur de jouissance, et ce

n'est qu'au prix d'un renoncement qu'il peut essayer

de vivre avec les autres.

A ce titre, le crime n'est pas seuleent un penchant

naturel, il est constitutif de l'humain puisqu'il

résulte du fait que toujours un autre vient se mettre

en travers de la jouissance. L'autre par excellence,

c'est bien sûr le père, en tant qu'il vient s'interposer

devant le souverain bien du corps maternel, ce qUi

explique pour Freud, que son meurtre s'est imposé

comme vœu primordial.

e' est pour tenter de rendre compte du caractère

universél de cet étrange désir de meurtre que Freud

a construt son grand mythe de To tem et tabou, par

lequel il visait à rendre compte à la fois du désir et

de la loi. On en connaît le récit : jadis les hommes

vivaient en horde oit régnait l'un d'entre eux, féroce,

monstrueux en ceci que sa jouissance ne connaissait

pas de li,mites. Devant le spectacle de cette appropriation

par un seul, les frères se liguèrent et le tuèrent.

Mais alors ils s 'aperçurent «qu'il était plus

grand mort que vivant » et ils proclamèrent en son

nom devenu totem, des lois interdisant à jamais à

quiconque d'occuper une telle place d'exception. Le

premier commandement de la loi - tu ne tueras

point - était ainsi interprété par Freud comme

conséquence d'un crime originaire. Le meurtre réel

du père était posé au principe de la loi : c'est parce

que l'homme est inéluctablement poussé' au crime

101


qu'il faut une loi pour l'interdire, et cet interdit

la permanence de la menace. Le lien social

le nœud du pacte des frères, c'est l'interdit

par lequel ils se privent mutuellement d'une

jouissance enviable.

Ainsi, le droit, pour Freud, s'efforce de limiter la

tendance humaine à la jouissance par l'intermédiaire

d'un pacte de non-agression. La loi impose aux

frères des contraintes qui les obligent à renoncer à la

jouissance féroce du père primitif, et qui, par là,

structure leur désir. Le procès, qui se tiendra chaque

fois qu'aura été franchi cet interdit, sera conçu

comme une mise en scène répétée du pacte : les

frères se réunissent à nouveau, jugent et condamnent

cet acte qui rappelle l'acte premier. Comme au

théâtre, comme dans l'épopée, dans la tragédie ou

dans le roman, la participation du public au spectacle

du procès s'opère par identification : chacun

sera ému par une scène qui lui rappelle qu'au cœur

de son être de sujet, il est coupable de crime. La

beauté féroce du criminel est troublante, comme est

fascinant le récit de son acte dont le médecin légiste

est devenu le scribe moderne. La jouissance du

crime, qui se déchaîne hors langage dans l'acte, doit

être infiniment racontée pour que chacun puisse

approcher cette chose au fond de lui-même et en

même temps s'en détourner, apaisé par la catharsis 2.

L'espace scénique du procès procure un plaisir rassurant

tant il conduit chacun jusqu'au bord d'une jouissance

entrevue mais en en faisant payer le prix au

criminel, c'est-à-dire à chacun ... mais par procuration.

2. Ce qui est sans mot s'ordonne ainsi selon un travail

de la fiction, qui fabrique le criminel comme personnage.

Cf F. Chaumon, «Le pédophile, notre frère JO, dans Marcella

Palacios (dir.), Enfants, sexe innocent ? - Soupçons et tabous,

Autrement, janvier 2005.

102


Désir et loi, impossible et interdit

La construction de Freud dans Totem et tabou

reçut un accueil circonspect de nombre de ses disciples,

et s'attira des critiques cinglantes de certains

anthropologues. La réaction de Lacan fut conforme

à celle qu'il adopta toujours : il considéra avec le plus

grand sérieux l'enjeu théorique et pratique affronté

par Freud en essayant d'en surmonter les impasses

par une contribution propre. La relecture du mythe

freudieri lui a ainsi permis de dégager le concept de

«père symbolique » pour résoudre, dans la structure,

l'énigme de l'origine. Le père mort, devenu

totem et, comme tel, père de la loi (ce « au nom de »

quoi elle est fondée) acquiert une place particulière,

celle d'un signifiant nommé en référence à la religion

: le Nom du père. «C'est dans le nom du père

qu'il no'lS faut reconnaître le support de l;l fonction

symbolique qui, depuis l'orée des temps historiques

identifie sa personne à celle de la loi 3. » La position

d'exception du père-la-jouissance de la horde, c'està-dire'

d'u père qui n'est pas limité dans sa jouissance,

qui échappe en d'autres termes à la castration

que connaît chaque sujet, n'est plus référée à l'origine

: d'historique elle devient structurelle, comme

la position d'exception qui permet de penser l'universalité

de la fonction phalique 4.

Si le Nom du père s'identifie à ce signifiant d'exception

qui est impliqué par le symbolique 5, les rapports

3.J. Lacan, «Fonction et champ de la parole et du langage '",

dans Ecrits, op. dt., p. 278.

4. Cf. G. Le Gaufey, L'éviction de l'origine, EPEL, 1994.

5. Le rapport entre Nom du père, symbolique, et loi a subi

une évolution complexe jusque dans ses derniers développements

logiques et topologiques. Cf. E. Porge, op. ciL, p. 125 sq.

103 ·


entre le désir et la loi s'en trouvent renouvelés. La

jouissance absolue - celle que l'on suppose chez le

père mythique - devient hors de portée, non parce

que la loi des hommes l'interdit, mais parce que le

langage implique la perte de la jouissance. Car les

lois du langage, qui s'imposent à chacun au moment

même où il vient au monde, impliquent que la réalité

soit filtrée, limitée, circonscrite. Faire un avec le

monde, jouir, supposerait de résider hors langage,

car dès que l'on parle, quelque chose (le réel) échappe.

L'impératif de la parole, l'exigence de (se) dire (par)

les signifiants, engendre la quête de l'objet toujoursdéjà

perdu, et relance le désir à l'infini. C'est en ce

sens que si la loi foncière de l'homme est d'être soumis

au langage, son désir s'en déduit. D'où la formule

: le désir, c'est la loi. Désir et loi sont strictement

corrélés, à condition toutefois de noter que la loi

dont il s'agit a changé de sens entre Freud et Lacan.

La loi des hommes, qui prohibe le meurtre et l'inceste

et règle les échanges, est une fiction (fictio

legis) chargée de mettre en forme acceptable les

règles de civilité. La loi dont parle Lacan est en

deçà : il s'agit de la Loi comme structure 6, et c'est

pour la distinguer d'avec la"précédente qu'il faut lui

mettre une majuscule. Freud avait approché cette

dimension structurale avec le complexe d'Œdipe,

6. Le problème de l'écriture de la Loi avec majuscule est

qu'elle induit l'idée d'une prééminence, d'une hiérarchie au

regard des lois et particulièrement du droit, comme si la Loi de

la structure disait le fin mot du droit. Quelque chose de transcendant

qui s'imposerait comme loi naturelle par-delà des lois,

telle est la Loi qui constituerait la Référence dernière comme

fondement de la loi des hommes. Selon cette idéologie, la psychanalyse

se fait garante ultime des fondements anthropologiques,

et n'hésite pas à proférer toutes sones de prescriptions

normatives.

104


qui confère à l 'interdit de l'inceste une valeur universelle.

Lacan, via Lévi-Strauss, inscrit cet interdit

comme fait de structure, loi du symbolique qui

organise les échanges.

Une part du monde se trouve frappée d'impossible

d'être prise da.ns le langage. Le réel, a-t-il été

dit, c'est l'impossible, au sens où la prise du signifiant

sur le monde produit une part qui échappe, et

c'est cela même qui met en mouvement le sujet dans

sa quête de l'objet. L'impossible est donc structurel :

voilà le secret du paradoxe de l'inceste. Si l'inceste

consiste à faire un avec la Chose, le désir qui pousse

à (re)trouver cet objet absolu doit être compris

comme ce qui met en mouvement le sujet en même

temps que sa négation. Atteindre ce but ultime

serait mourir comme tel. D'où le renversement lacanien

de la logique freudienne : ce n'est pas pour

interdire la jouissance d'un seul que tous se soumettent

à la loi, c'est au contraire parce que cette

jouissance est impossible qu'il laut l'interdire. Dit

autrement, c'est parce qu'il n'y a pas de rapport

sexuel qu'il y a des règles sociales et non l'inverse.

La Lo les lois

Si la Loi de la structure s'identifie au fait du langage,

les lis sont des énoncés (des textes) par lesquels

l'inter-:dit circonscrit l'impossible. Les lois

s'organisent en un discours (le droit) qui articule les

obligations pour ceux qui, au titre de sujets de droit,

y sont mis en fonction, comme nous l'avons dit.

À ce titre, elles lient ceux qui y sont représentés,

elles les obligent. Deux questions décisives se posent

à cet endroit. 1) Quel lien peut-on établir entre la

Loi et les lois ? 2) Quelle place y occupe le sujet de

l'inconscient ?

105


1) Puisque la Loi ne s'énonce pas d'elle-même,

sauf dans les commandements de Dieu, il faut bien

que les hommes écrivent les lois. Dès lors comment

faire pour que les lois soient homogènes à la Loi ?

C'est une question aussi vieille que le droit et qui

oppose les tenants du droit naturel, c'est-à-dire d'un

droit fondé sur un ordre de nature, à ceux du droit

positif, lequel s'identifie aux énoncés juridiques tels

qu'ils ont été «posés ». Selon la doctrine du droit

naturel, le droit se doit d'être conforme aux lois

éternelles de la nature, et le souci du législateur sera

de tenter de s'y conformer rigoureusement. A partir

d'une théorie de la nature, et particulièrement de la

nature humaine, on déduira un ordre juridique

homogène à l'Qrdre du monde. Dans ce débat, un

certain nombre de psychanalystes ont pris position

en faveur du droit naturel, arguant de leur connaissance

d'une Loi fondatrice de l'humain pour en

inférer ce que devraient être les lois et les pratiques

juridiques. Leur savoir de la Loi (l'interdit de l'inceste,

la fonction paternelle, le langage, etc.) leur

permettrait de dire les lois, de soutenir des énoncés

juridiques. C'est au nom de ce qui serait exigible

dans la structure qu'il leur serait possible d'opter

pour telle ou telle disposition juridique. Ainsi a-t-on

vu dans la période récente nombre d'analystes soutenir

leur opinion concernant la réécriture des lois

régissant la famille et les liens de parenté, au nom

d'intangibles principes structuraux.

Il est légitime et même sans doute souhaitable

que des psychanalystes participent avec d'autres aux

débats contemporains sur le droit. Mais lorsqu'ils le

font, ils se retrouvent au même titre que quiconque

aux prises avec la logique des discours, en l'occurrence

celle du droit naturel, où l'on n'est jamais très loin

de la transcendance : un grand savant n'a-t-il pas

106


écemment prétendu que le fondement de l'éthique

« naturelle » résiderait dans les connexions neuronales

7 ? Ils doivent donc s'attendre à rencontrer dans

le débat des psychanalystes qui, bien qu'ayant une

idée semblable de la Loi, sont strictement opposés à

l'idée d'en déduire des énoncés juridiques.

2) Quoiqu'il en soit de l'articulation de la Loi et

des lois, il est un fait que les lois s'articulent en un

discours, c'est-à-dire structurent des liens sociaux à

caractère d'obligation. Nous avons dit notre opposition

à identifier le sujet de droit et le sujet de l'inconscient.

Reste le problème : comment le sujet de

l'inconscient est-il pris dans le droit ? Car nous

avons longuement souligné qu'il n'est de sujet selon

Lacan qu'inscrit au chamP. de l'Autre, et donc qu'il

n'y a de sujet que pris dans le lien social. Y a-t-il

diverses modalités d'inscription du sujet dans ce

« lien social », y a-t-il différents types de liens qui

produisent des effets distincts sur ceux qui y sont

pris ? Est-ce que le discours du droit comme lien

social ·se saisit du sujet de l'inconscient d'une

manière particulière ? C'est une question théorique

qui a des implications pratiques majeures puisque

l'on se souvient que c'est au no d'un « effet symbolique

» du droit sur les sujet que l'on prétend

légitimer un grand nombre de pratiques dans le

cadre du procès. Cette question précise est très

explicitement traitée par Lacan avec sa théorie des

discours.

7. J-P. Changeux (dir.), Fondements naturels de l'éthique,

Odile Jacob, 1993.

107


Les quatre discours

Le concept de discours désigne pour Lacan la

structure du lien social, c'est-à-dire une logique des

places qui va déterminer la position que le sujet

pourra y occuper. Si Lacan n'a cessé d'être tracassé

par cette question, c'est d'abord pour tenter de caractériser

ce «lien social nouveau » inventé par Freud, la

cure analytique, dont le vecteur est le transfert.

Comment formuler· ce qui se passe dans l'analyse,

quel en est l'agent déterminant, et que produit-il ?

Pour caractériser ce lien, nommé «discours de

l'analyste », il faut en même temps écrire les autres

types de discours dont il se distingue. La lecture de

la dialectique du maître et de l'esclave selon Hegel

conduit à caractériser le discours du maître, pour

déterminer en quoi le discours analytique en représente

«l'envers ». De même, si l'on ne peut dissocier

l'invention de la psychanalyse de celles qui l'ont initiée,

à savoir les hystériques, le « discours de l'hysté

rique » devient un repère essentiel pour caractériser

le discours analytique. Si l'hystérique met si spectaculairement

en avant le mal subjectif dont elle souffre,

c'est qu'elle rencontre en face d'elle d'autres positions,

qui la laissent violemment insatisfaite. Essentiellement

deux : celle du maître, qui commande, et

celle de l'universitaire, qui commente. L'un prescrit,

l'autre décrit. D'où la question : quelle place s'agit-il

d'occuper pour le psychanalyste pour ne pas la faire

taire, comme le fait habituellement le médecin ?

Lacan établit ainsi quatre discours 8 : le discours

de l'hystérique, du maître, de l'universitaire, et de

8. Ce qu'il fait dans le séminaire L'envers de la psychanalyse,

op. cit. L'hypothèse d'un cinquième discours dit "discours

capitaliste ,., que Lacan a écrit une seule fois, tente de rendre

108


l'analyste. A travers la lecture de Hegel, de l'histoire

des sciences ou de l'analyse de la plus-value par

Marx, cette typologie acquiert une dimension universelle

dans son souci de déterminer le J,lombre fini

de types de liens sociaux possibles.

Sa tentative a une prétention logique, elle consiste

à écrire une formule à l'aide de lettres, qui par transformation

simple, permet d'écrire les quatre discours.

Le lien social ne lie pas deux «sujets », ce n'est pas

une relation intersubjective, c'est un certain type

d'implication entre des éléments de l'un à l'autre.

Quatre places sont déterminées, que l'on disposera

toujours dans le même ordre :

agent -7 autre

t j,

vérité produit .

Ces places sont liées entre elles, c qu'indique le

tracé des flèches. Ainsi l'agent (qui déclenche le discours)

met l'autre au travail, et il en résulte un produit.

Dans ces places, viennent s'inscrire les quatre

lettres nécessaires à la structure. S 1, S2, $, a: la paire

logique de deux signifiants, le sujet, et l'objet a.

Enfin, chaque discours s'énonce au nom d'une vérité.

Cette écriture permet de caractériser de manière

simple et rigoureuse différentes modalités du lien

social, que l'on peut en particulier repérer selon la

lettre qui occupe la place de l'agent. Prenons par

exemple le discours de l'hystérique.

compte des conséquences conjuguées de la, logique du marché

et du "discours de la science ... Elle est l'objet de débats actuels

parmi les lacaniens.

109


$ S1

a


La faille du sujet ($) est mise en position d'agent

qui interroge le signifiant maître (S1). A ce titre, le

discours de l'hystérique excède de beaucoup la

simple névrose du même nom. Il est le discours de

la protestation subjective, de la provocation du

maître, car c'est la division du sujet, sa faille, qui est

adressée au maître comme question, voire comme

défi. Le discours du maître prétend faire marcher

la production en évacuant la question subjective, la

vérité du désir. Le discours hystérique, c'est le

témoignage de certains sujets qui dénoncent cette

prétention.

Ne croyons pas naïvement qu'il suffit de poser un

discours pour qu'il fonctionne de manière stable.

Chaque analyste sait qu'une cure ne se déroule pas

tout naturellement selon la logique du discours analytique.

Il est de règle au contraire que dans le cours

d'une analyse il y ait des moments où le patient soit

dans le discours hystérique, voire dans le discours

obsessionnel universitaire. La rotation et la mise en

tension permanente des discours requièrent de

l'analyste une vigilance pour garder le cap du discours

analytique.

Il a va de même pour le discours du droit.

Comme tel, il est de l'ordre du discours du maître :

c'est le signifiant maître qui commande. Le signifiant

juridique en effet, d'être posé dans le droit,

commande, oblige : S1 est en position d'agent. Mais

il est erroné d'en déduire que le sujet de l'inconscient

trouverait du coup sa place prédéfinie, celle d'assujetti

à ce discours. Le déroulement du moindre procès

montre au contraire à quel point il est fréquent que

110

S2


le sujet prenne place dans le discours de l'hystérique.

Un certain appel contemporain à la souffrance

des victimes et à l'expression des sentiments

pousse en ce sens. De même qu'il est banal de

constater que le juge peut venir prendre place, parfois

à son grand étonnement, dans le discours analytique,

précipitant un transfert parfois spectaculaire.

Ce sera afaire de moments et de temporalités et l'on

peut dire que l'art du procès consiste sans doute à

faire avec une certaine mobilité des discours, dans la

perspective du discours du droit.

Comme pour la cure analytique, le procès dépendra

de la position éthique du juge.

Éthique de la psychanalyse

La première responsabilité des psychanalystes, la

seule peut-être, c'est de se tenir à la hauteur de leur

acte, pour qu'opère le discours analytique. Nulle

garantie à cela, certainement pas de diplôme sanctionnant

un savoir universitaire qui ne permet en

rien de discerner la capacité d'engagement de l'analystè

à soutenir un transfert. Ceci se rejoue à chaque

fois, et si tel analyste peut passer pour excellent praticien,

rien n'assure que pour chaque cas à venir, il

sera à la hauteur de l'enjeu. Freud aimait rappeler

que chaque cure devait être abordée comme si elle

était la première, en mettant de côté le savoir accumulé

avec toutes les autres. Si la méthode est invariable,

si le discours peut s'écrire, la psychanalyse

comme aventure singulière est toujours à réinventer.

C'est pourquoi nulle évaluation ne saurait en

rendre compte, au sens d'un jugement porté sur son

« produit » . Décréter par avance que le but de la cure

est la suppression du symptôme, la guérison de la

maladie ou la promotion d'un «état de bien être »,

111


c'est prétendre savoir avant le sujet ce qui sera son

bien. Cette visée du bien, inhérente à toute politique

de l'État moderne, a été vigoureusement récusée par

Freud et Lacan en a magistralement démontré la

vanité dès son séminaire de l'année 1959-1960 9• Car

le paradoxe de la logique du bien, quand elle ambi

ionne d'anticiper le but vers lequel le sujet doit se

diriger, c'est de tourner souvent au pire, en finissant

par imposer par la force ce à quoi le sujet ne veut pas

se résoudre, par « mauvaise volonté ». L'histoire

fourmille d'exemples de cette logique d'assistance

ou de ces politiques hygiénistes servies par des

experts, médecins ou non, qui énonçaient des règles

de santé à suivre, et qui n'hésitaient pas à les imposer,

au nom du bien garanti par leur savoir, aux

« usagers » insouciants ou récalcitrants.

Freud s'était trouvé face à cette question, ce qui

lui a imposé une révision douloureuse de sa théorie

et de sa propre position de maîtrise. Malgré les premiers

succès de sa méthode, il eut le courage de

regarder en face cette réalité étrange, à savoir que

certains patients se comportent comme s'ils ne voulaient

pas guérir. On se souvient de la conclusion

qu'il en a tirée - l'au-delà du principe de plaisir -

que Lacan a nommé jouissance. De sorte que

l'éthique de la psychanalyse, pour autant qu'elle

prétend conduire le sujet sur la voie de la vérité de

son désir, doit récuser l'éthique du bien qui est

conforme aux énoncés de la société, pour se situer

du côté de la singularité d'un réel. En cela, la psychanalyse

est nécessairement a-sociale. Elle est ce

qui s'oppose au monde aseptisé et contrôlé de la

novlangue du monde d'Orwell, 1984, qui est invi-

9. J. Lacan, L'éthique de la psychanalyse, op. dt.

112


vable dans sa prétention à tout contrôler, à tout voir

jusqu'au plus intime de l'amour et du sexe. La passion

jouissive des agents du ministère de l'Amour

est la vérité de cette volonté d'emprise, qui se prétend

pur contrôle pour le bien de tous par l'assentiment

de chacun. L'acte analytique a une dimension

politique, non pas en tant qu'il participe à l'élaboration

des énoncés collectifs qui s'affrontent, mais

parce qu'il ramène à la racine même du politique,

qui est le réel.

Si Lacan a raison de situer le discours de la psychanalyse

comme l'un des quatre possibles, une

politique moderne, c'est-à-dire une réflexion sur

l'art de «vivre ensemble » la aujourd'hui, doit se

préoccuper de lui préserver une place. Ceci ne va

plus de soi. Car la place de. la psychologie dans les

modes de subjectivation (M. Foucault) répond à la

demande sociale d'une fabrique normalisée

d'idéaux, qui vont des modes de consommation aux

moindres relations humaines, en passant par les

modes intimes d'accès à la jouissance. Cette demande

sociale extensive ne cesse d'emprunter aux sciences

humaines, à la psychologie et à la psychanalyse, les

mots d'ordre du bonheur prescrit. Le bien est

désormais un savoir psy, édicté pour l'enfant, pour

la sexualité, la santé, la justice, le bonheur est devenu

uné priorité publique, c'est-à-dire une exigence

pour chacun.

Responsabilité et «psycho-juridism »

Éthique analytique et politique sont ainsi aujourd'hui

imbriquées, ce qui rend la responsabilité des

10. H. Arendt, Condition de l'homme moderne, Pocket,

.1961.

113


analystes à la fois singulière et collective. Singulière,

car dans chaque cure il y va d'un engagement qui

peut être périlleux à soutenir (au regard des exigences

sociales), et collective dans le sens où l'espace de

l'acte analytique doit être politiquement préservé.

On l'illustrera pour terminer en considérant le

champ plus spécifiquement juridique de la responsabilité.

Il ne s'agit pas là d'une simple question

technique car elle engage l'idée qu'une société se fait

de la place de chacun au regard de tous. A travers

elle ce n'est rien moins que la conception partagée

de la civilité qui est en arrière-plan, c'est-à-dire non

seulement la question du juste mais celle du bien.

La fiction juridique de la responsabilité consiste à

imputer un acte commis à un individu, qui du coup

devient sujet de droit, c'est-à-dire assujetti à l'impératif

de répondre de ce qu'il a fait. Depuis le code

Napoléon, figurent des cas où l'état mental de l'inculpé

ne permet pas d'établir cette imputation. Le

savoir des experts psychiatres permet de décider des

cas litigieux, et lorsqu'un individu est déclaré irresponsable

parce que fou, un non-lieu est prononcé.

Cette configuration, qui a défini le statut juridique

de la folie durant tout le xxe siècle a désormais volé

en éclat. Aujourd'hui le savoir des experts - très

souvent argumenté dans des termes psychanalytiques

- n'exempte plus les sujets d'avoir à répondre

de leurs actes. Au point que c'est devenu un problème

majeur pour l'administration pénitentiaire

qui ne cesse d'alerter l'opinion sur le nombre croissant

de « malades mentaux » détenus dans les prisons

françaises, parce que déclarés responsables.

Cette tendance lourde mérite sans doute plusieurs

interprétations. Nous nous limiterons ici à

expliciter la position de la psychanalyse dans cette

évolution. A écouter de nombreux experts, on peut

114


craindre un véritable détournement du discours

analytique. Car c'est à partir de la méthode et de

l'éthique de la cure analytique qu'ont été forgés des

énoncés qui, extraits de ce champ, constituent les

nouveaux instruments d'une politique pénitentiaire.

Dans la cure, on le sait, la règle fondamentale

veut que tout ce que dit le patient doit être écouté à

égale importance ; ceci implique que le sujet est virtuellement

à tout endroit de son discours au moment

même où il dit «tout ce qui lui passe par la tête ».

L'analyste pourra à l'occasion prendre acte de ce

que l'analysant vient de proférer, en soulignant d'un

«tu l'as dit ! » tel lapsus, fragment de rêve, ou équivoque

signifiante. Il considérera le sujet comme

« responsable » de ce qu'il a dit à ce moment-là.

C'est en ce sens - et en ce sens seulement - que l'on

peut tenir le sujet en analyse pour responsable de

tout ce qu'il dit : c'est la condition même de l'analyse

qui impose de le tenir au premier chef pour

artisan de son mal.

On mesure à quel point les glissements peuvent

être dangereux si l'on déduit de ce dispositif précis

de la cure une sorte d'imputation généraliséë qui

permettra de conclure à la responsabilité du sujet

dans toutes ses paroles et ses actes 11. Tout ce qu'il

di pourra être retenu contre lui. Si le sujet dans la

cure est « présent » dans ce qu'il dit ou ce qu'il fait, y

compris dans le moindre de ses actes manqués, que

dire alors de sa présence dans l'acte criminel. Non

seulement il y est, mais il doit y être ! On en arrive

ainsi à des aberrations - et à des monstruosités - au

11. Pour le détail de cette démonstration, cf. F. Chaumon,

«Folie et responsabilité », dans C. Louzoun et D. Salas,]ustice

et psychi4trie, Érès, 1997.

115


nom de la meilleure conscience analytique du

monde. On dira par exemple que le prévenu « doit »

être « entendu comme sujet » donc qu'il «doit » être

considéré comme pouvant répondre de ses actes,

puisqu'il est un sujet à part entière (sic). Mieux

encore, non seulement on soutiendra qu'il est juste

(en vertu des droits de l'homme) qu'il soit considéré

comme sujet quoique malade mental, mais on dira

que c'est thérapeutique puisque la cure c'est l'assomption

du sujet. Certains vont même jusqu'à soutenir

que c'est une condition pour s'engager dans la cure

que d'être reconnu préalablement responsable juridiquement

de ses actes.

Qu'il puisse y avoir des cas où cela se vérifie

n'implique en rien que l'on généralise ainsi dans une

normative ... à faire appliquer par la loi.

partir de la position selon laquelle dans la cure le

sujet devait être tenu pour responsable de toutes les

paroles qui lui viennent, on en est arrivé ainsi à

déduire que le sujet devait l'être dans l'enceinte

judiciaire, voire qu'il devait l'être dans celle-ci pour

que sa parole puisse valoir comme telle dans la

cure même !

La fiction juridique de la responsabilité, estimable

comme toute fiction, comporte ses conditions

logiques d'application, tout comme la fiction

analytique. Les praticiens du droit sont tout autant

concernés que les analystes par ce que nous désignons

du terme de «psycho-juridisme » et qui nous

semble caractériser un système dans lequel l'acte du

jugement et l'acte analytique perdent toute spécificité.

Psycho parce la logique des actes humains jugés

est ainsi référée à une causalité psychologique par

définition extérieure au corpus juridique, juridisme

parce qu'est à l'œuvre dans ce modèle une extension

potentielle de l'empire juridique à l'ensemble des

116


pratiques humaines. Si ce sont de plus en plus non

pas les actes mais les «sujets » qui sont jugés, puis

punis, puis traités, c'est le champ juridique traditionnel

du conflit entre les hommes qui peut s'étendre à

l'ensemble des comportements humains. La confusion

a un prix ; le temps de la peine n'est plus celui

de la sanction prononcée mais d'une thérapeutique

réévaluable et virtuellement indéfinie, l'espace du

soin devient perméable aux impératifs de sécurité.


Conclusion

Présenter une œuvre aussi considérable que celle

de Lacan exigeait de faire des choix. Nous avons

centré notre propos sur quelques concepts essentiels,

qu'il nous semblait d'autant plus nécessaire de

préciser qu'ils sont aujourd'hui détournés par un

discours «psycho-juridique ». Un tel discours, loin

d'être réservé aux professionnels du droit, constitue

la nouvelle manière commune de penser la place du

sujet dans la société. Qu'est-ce qu'un acte et comment

le rapporter à un acteur, qu'est-ce qu'un auteur et

qui doit répondre de l'acte devant les autres ? Ces

questions, qui structurent tout procès mais aussi le

récit du plus banal fait divers, forgent les représentations

que nous nous faisons de ce que signifie

«vivre ensemble ». C'est désormais à la psychologie

que l'on demande de formuler ces interrogations

que la justice met en scène. La rhétorique de la

psychologie des droits subjectifs est devenue notre

credo collectif.

Ce n'est plus l'acte qui importe, C'est l'acteur, et

c'est dans la psyché du criminel que l'on prétend

désormais résoudre l'énigme du crime. La psychologie

est requise aussi bien pour juger que pour justifier

le sens de la peine qui se confond de plus en

plus avec son efficacité subjective. L'idéal de la sanction

rejoint ainsi celui d'une restauration de la per-

118


sonnalité pathologique ou déviante, et le système

pénal se fait thérapeute. Il semble aller de soi que le

criminel, au terme de la peine par laquelle il a payé

sa dette à la société, se doit en plus d'être guéri.

Il était logique que la psychanalyse fut impliquée

dans cette demande sociale de psychologie et de

psychothérapie.

Lacan portait un jugement sévère sur la collusion

des sciences humaines avec le pouvoir, et plus particulièrement

sur la psychologie, disant, après

Canguilhem, qu'il n'y a qu'un pas de la Sorbonne à

la Préfecture de police ... Sa critique portait sur la

question du sujet, et non sur le savoir psychologique

lui-même, qui à l'occasion pouvait s'avérer conséquent.

La prétention scientifique de la psychologie

lui paraissait entachée de la faute originelle d'avoir

produit le sujet comme objet de savoir, selon un

rapport de maîtrise inaugural qui faisait le lit de

toutes les demandes du pouvoir.

La psychanalyse ne s'est pas inscrite dans cette

pespective, et ceci du fait de l'acte inaugural de

Freud qu'il convient de rappeler. Les hystériques,

depuis les bûchers jusqu'aux amphithéâtres des

maîtres de la médecine, avaient payé leur écot au

pouvoir sur leurs corps, jusqu'à ce qu'un certain

Sigmund Freud se mette à leur écoute. «Se mettre à

leur écoute », telle est en effet la formulation la plus

simple pour désigner l'acte freudien et la coupure

décisive qu'il a opérée, tant dans le champ de la

médecine que dans celui de la psychologie. Se mettre

à l'écoute, c'est cela encore aujourd'hui l'enjeu à la

fois méthodologique et éthique de la psychanalyse.

C'est récuser tout savoir avant que le sujet ne profere

quelque parole, ce qui implique que toute cure est

une aventure singulière. La psychanalyse se distingue

119


de la psychologie car elle ne fait pas d'un sujet l'objet

de son savoir, elle se met à l'écoute d'un sujet qui

désire advenir.

Mais ce qui constitue la coupure freudienne est

aussi ce qui rend son devenir incertain. Lacan, qui a

consacré sa vie à la psychanalyse et qui a, comme

Freud, reçu des patients jusqu'à la limite de ses

forces, a toujours soutenu que l'avenir de la psychanalyse

était fragile et incertain. Malgré sa quête

d'une rigueur conceptuelle, malgré sa recherche

d'un appui dans la logique et les mathématiques,

il n'estimait pas que la cause freudienne fût gagnée.

L'audience considérable de son enseignement de son

vivant même, l'immense savoir accumulé par les

psychanalystes, le fait que la psychanalyse soit devenue

une véritable institution dans la culture, ne

garantissait en rien à ses yeux que l'aventure perdurerait.

Et ceci pour une simple raison, c'est qu'il

n'est pas certain qu'il y ait toujours des psychanalystes.

La psychanalyse durera tant qu'il y aura des

psychanalystes pour en soutenir l'enjeu.

Le propos semble une lapalissade ou paraît trivial

si l'on imagine que l'on forme des psychanalystes

tout comme on le fait pour d'autres praticiens.

Si c'était le cas, rien ne viendrait s' qpposer à l'évaluation

des connaissances et des techniques pour

lectionner les futurs analystes, comme on le fait

pour un ingénieur, un technicien ou un magistrat.

Cet aspect de la formation, pour être important,

n'est pas déterminant. Car la condition requise pour

devenir psychanalyste, c'est d'avoir fait soi-même

l'expérience de la cure jusqu'au point où se pose la

question du passage à l'analyste, c'est-à-dire jusqu'au

moment où l'analysant se décide à occuper à

son tour la place du psychanalyste. Pas de psychanalyste

sans une analyse du futur analyste - ce que

120


econnaissent tous les freudiens - à quoi Lacan

rajoute qu'il n'est pas d'autre lieu où se décide le

devenir analyste.

La position de Lacan est ici radicale, et elle a

opéré parmi les psychanalystes un partage fondamental.

Elle ne concerne pas la question de la formation

au sens de l'acquisition d'un savoir, mais elle

porte l'accent décisif sur le fait que c'est dans la psychanalyse

personnelle que se décide cet étrange

désir de devenir analyste. Comme ce fut le cas pour

Freud, c'est en effet le désir de l'analyste qui opère

lorsqu'il s'engage avec un analysant dans l'aventure

d'une cure, c'est avec ce désir qu'il se risque dans

une rencontre à chaque fois singulière, et c'est ce

désir encore qui permet d'en soutenir l'enjeu jusqu'à

son terme.

C'est une question d'éthique, à condition de s'entendre

sur ce terme. L'éthique n'est pas une qualité

extrinsèque à la psychanalyse, elle est au fondement

de la pratique de la cure, elle est sa condition même.

Pour d'autres professions, il existe une déontologie

à l'aune de laquelle telle pratique pourra être

reconnue conforme ou au contraire condamnable

par une instance ordinale. Pour la psychanalyse,

léthique s'identifie avec l'acte analytique au sens de

sa condition préalable. L'orientation même de la

cure dépend de la position éthique de l'analyste, elle

est déterminée par ce désir particulier que Lacan a

nommé «désir de l'analyste », lequel découle de sa

propre analyse. Il n'est pas écrit que ce désir se

renouvelle à chaque fois, mais il est certain par

contre que l'avenir de la psychanalyse en dépendra.

Or cet acte n'est pas en dehors de l'histoire, et la

responsabilité des analystes consiste à l'effectuer

dans les enjeux de leur temps. L'exercice de la

121


psychanalyse n'est pas indépendant de la place que

l'analyste pourra occuper - les régimes dictaoriaux

et totalitaires en ont fourni la démonstratiori par la

négative. A chaque fois, c'est-à-dire dans chaque

rencontre singulière, il y va d'un choix éthique.

Ainsi les analystes sont-ils confrontés aujourd'hui

à la question des «nouvelles pathologies »,

dont certains soutiennent qu'elles sont symptomatiques

de notre monde bouleversé. D'aucuns dénient

leur existence, d'autres excluent que la psychanalyse

puisse y répondre et limitent leur ambition au territoire

balisé des névroses de culpabilité, d'autres

enfin proposent de nouvelles manières d'accueillir

ce qu'ils considèrent d'abord comme de nouvelles

demandes. Trois positions dont on peut gager

qu'elles ne sont pas sans ,conséquences possibles sur

la capacité de la psychanalyse à faire face au malaise

dans la civilisation.

Plus généralement, on peut soutenir que la

manière dont les psychanalystes se situent par

rapport à l'extraordinaire inflation de la demande de

psychologie aura des implications majeures sur

l'avenir de la psychanalyse même. Cette demande de

psychologie est généralisée : elle est à la fois individuelle

et collective. Au cas par cas, on ne peut qu'être

sensible à l'impact des idéaux sociaux sur la demande

du sujet : chacun semble aujourd'hui devoir régler

son existence selon un impératif de «développement

personnel ». Mais elle est tout autant manifeste

dans les demandes des diverses institutions de

santé, de travail, d'éducation ou de justice, qui pressent

les analystes de se faire les thérapeutes de leur

propre désarroi. Il est de la responsabilité des analystes

d'y répondre autrement que ne le fait la

psychologie.

Nous avons essayé d'y travailler dans le cas du

droit, qui nous semble exemplaire. Il s'agissait de

122


montrer, par un travail critique effectué à partir de

quelques concepts essentiels de Lacan, que la psychanalyse

ne pouvait sans se renier effacer les différences

et les distinctions essentielles d'avec le champ

juridique, alors que le plus souvent on s'attache à

établir des passerelles conceptuelles, au prix d'une

grande confusion. Souligner les ruptures et les discontinuités

opérées par Lacan, c'est prendre appui

sur ce qui résiste, et c'est la voie la plus fertile tant il

est vrai, comme l'indique Freud dès ses premiers

écrits, que penser. c'est se tenir face à ce qui fait obstacle,

c'est s'affronter au réel.


Table des matières

Introduction ...................................... ................. 7

I. Inconscient et signifiant ......... .. ...................... 13

La psychanalyse n'est pas une psychologie

des profondeurs .........................................;.. . 13

Inconscient, histoire et structure ................. 17

Lettres et places ............................................. 25

L'inconsCient structuniliste et le droit ......... 28

Le .

sujet u x;t n-savoir ........... ... ............. ... .... 32

SUjet et slgruflant ......................... .......... ........ 35

II. Symbolique et nœud borroméen ................ 40

Le symbolique de Lacan ............................ ... 40

Le nœud borroméen ... .................................. 43

III. L'imaginaire ............................ ..................... 47

L'egopsychology, hier et aujourd'hui ........... 47

L'expérience du miroir et ses produits ........

Narcissisme et logique de la

méconnaissance ........................................ ..... 54

Connaissance paranoïaque et imaginaire

du contrat ... ..... .. .. ........................................... 56

61

IV. L'objet .......... ... .. .............. ....... ..... ....... ........... 61

L'objet perdu, le manque d'objet . ..... .... .......

Besoin, demande, désir ................................. 63

Objet a ............................................................ 68

124

50


V. L'objet, la jouissance, le réel ......................... 71

ai ? t

Augustin et l'objet de la dispute .

Jundlque ......................................................... 71 1

La Chose, la jouissance ................................. 75

Le réel ............................................................. 79

Réel lacanien et logique juridique ................ 81

VI. Le sujet .................................... .. ................... 86

Sujet de droit et sujet de la psychanalyse .... 87

Le sujet, divisé ............................................... 92

Sujet supposé savoir et transfert .............:..... 96

VII. Loi, éthique, politique ............................... 100

Crime freudien et droit ................................. 100

. Désir et loi, impossible et interdit ............;... 103

La Loi, les lois . ............................................... 105

Les quatre discours .............................. ....... .. 108

Éthique de la psychanalyse ......... ............. ..... 111

Responsabilité et «psycho-juridisme » ....... 113

Conclusion .... ..................................................... 118

More magazines by this user
Similar magazines