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Le désastre!

Fruit d’une enquête minutieuse, à la fois sur le terrain et auprès de gros opérateurs manufacturiers, cette «cover» a levé le couvercle sur une réalité désastreuse: le Maroc se désindustrialise et cela ne semble déranger personne. Sidi Bernoussi, Ain Sbaa, jadis quartiers industriels prospères par où transitait une forte population d’ouvriers, offrent désormais un spectacle de désolation absolue. Bâtiments éventrés, friches abandonnées…la tristesse des lieux traduit l’échec des pouvoirs publics à perpétuer sur notre sol une industrie forte et intensive en main-d’œuvre. L’enquête met à l’index un libéralisme débridé doublé d’un appétit aveugle pour les ALE qui feront la part belle aux produits importés, aux dépens d’une industrie locale. Toutefois, le déclin du secteur secondaire ne date pas d’hier. Le ver s’est infiltré dans le fruit au milieu des années 80. Petite confidence: le contenu d’article aurait été débattu en plein conseil de gouvernement et qualifié d’«enquête de référence» par un ministre/homme d’affaires dont on taira le nom.

Fruit d’une enquête minutieuse, à la fois sur le terrain et auprès de gros opérateurs manufacturiers, cette «cover» a levé le couvercle sur une réalité désastreuse: le Maroc se désindustrialise et cela ne semble déranger personne. Sidi Bernoussi, Ain Sbaa, jadis quartiers industriels prospères par où transitait une forte population d’ouvriers, offrent désormais un spectacle de désolation absolue. Bâtiments éventrés, friches abandonnées…la tristesse des lieux traduit l’échec des pouvoirs publics à perpétuer sur notre sol une industrie forte et intensive en main-d’œuvre. L’enquête met à l’index un libéralisme débridé doublé d’un appétit aveugle pour les ALE qui feront la part belle aux produits importés, aux dépens d’une industrie locale. Toutefois, le déclin du secteur secondaire ne date pas d’hier. Le ver s’est infiltré dans le fruit au milieu des années 80. Petite confidence: le contenu d’article aurait été débattu en plein conseil de gouvernement et qualifié d’«enquête de référence» par un ministre/homme d’affaires dont on taira le nom.

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ENQUÊTE<br />

IL FAUT SAUVER<br />

NOTRE INDUSTRIE<br />

016<br />

Economie|Entreprises Novembre 2013


Aussi dans cette rubrique 20 Aux origines du <strong>désastre</strong><br />

022 Emergence «m’a tuer»!<br />

C’est un sentiment de désolation<br />

qui vous prend en visitant les zones<br />

industrielles de Sidi Bernoussi et<br />

Aïn Sebaâ. Un tour dans cet espace,<br />

qui comporte quelques fleurons<br />

(morts ou vivants) de l’industrie ma-<br />

rocaine, révèle l’ampleur des dégâts.<br />

Des usines fermées qui tombent en<br />

décrépitude, des piquets de grèves<br />

ou squat d’usines ici et là et de nombreuses<br />

affiches annonçant la vente<br />

ou la location d’espaces industriels.<br />

<strong>Le</strong>s fermetures d’usine<br />

repartent de plus belle.<br />

Après la vague médiatisée<br />

de la fi n des années 90,<br />

c’est un phénomène plus<br />

insidieux qui se passe<br />

aujourd’hui et qui mène vers<br />

une désindustrialisation<br />

progressive du pays.<br />

Par Ghassan Waïl El Karmouni<br />

Dans la fameuse rue «Ennassij» ou<br />

rue du textile c’est un souk improvisé<br />

qui bloque la voie. Il est lointain<br />

le temps où cette zone constituait<br />

une des plus grandes concentrations<br />

industrielles du Maroc en fournissant<br />

plus de 50% de la production<br />

nationale. <strong>Le</strong>s unités encore à niveau<br />

semblent être des îlots de productivité<br />

au sein d’un désert industriel.<br />

Dans cet espace de plusieurs km 2 ,<br />

c’est toute la crise de l’industrie marocaine<br />

qui se manifeste.<br />

Une désindustrialisation<br />

accélérée<br />

L’exemple de la zone industrielle<br />

du nord de Casablanca est l’un des<br />

exemples de la perte des capacités<br />

dans les industries marocaines. La<br />

fermeture d’usines de textile à Casablanca,<br />

Salé ou Khemissat et la perte<br />

du poids de cette industrie fortement<br />

exportatrice et utilisatrice de<br />

main-d’œuvre, depuis la moitié des<br />

années 2000 et le début de 2010,<br />

est symptomatique du retard accumulé<br />

par le tissu productif marocain<br />

en termes de modernisation des<br />

moyens de production, de restructuration<br />

et d’intégration des filières.<br />

Plus récemment la fermeture de<br />

l’usine de l’espagnol Fagor à Mohammedia,<br />

ou celles des américains<br />

Steelcase, Gillette et Kraft Foods, ou<br />

encore de l’allemand <strong>Le</strong>oni à Bouznika,<br />

sont aussi révélatrices de la<br />

perte de la compétitivité dans l’industrie<br />

nationale. <strong>Le</strong>s fermetures<br />

de dépôts et autres unités dans les<br />

entrées de villes comme Marrakech<br />

ou Tanger confirment la morosité<br />

ambiante. Une situation qui se répercute<br />

sur la participation de l’industrie<br />

à la croissance et à l’emploi.<br />

Dans une récente enquête BAM, une<br />

majorité des industriels déclarent<br />

une baisse des investissements dans<br />

leurs secteurs respectifs. Aussi, la<br />

part du PIB industriel par rap- – – –<br />

017<br />

Novembre 2013 Economie|Entreprises


ENQUÊTE DÉSINDUSTRIALISATION<br />

018<br />

Diaporama d’une hécatombe<br />

<strong>Le</strong>s zones de Aïn Sebaâ et Bernoussi sont devenues de véritables cimetières industriels.<br />

Entre fermetures, reconversions et désengagements, toutes les manifestations d’une<br />

désindustrialisation irreversible sont réunies.<br />

– – – port au PIB national<br />

est passée de 16,62% en<br />

2003 à 14,57% en 2012.<br />

«La baisse du PIB industriel<br />

ainsi que de l’emploi<br />

industriel et du poids des<br />

exportations industrielles<br />

dans les exportations totales<br />

est symptomatique<br />

d’une situation de désindustrialisation»,<br />

analyse<br />

l’économiste Lahcen Achy<br />

du centre Carnegie pour le<br />

Moyen-Orient. Une désindustrialisation<br />

croissante<br />

qui contraste avec le volontarisme<br />

affiché du plan<br />

Emergence. Ainsi depuis<br />

le lancement de ce plan<br />

l’industrie a perdu près<br />

de 110.000 emplois nets<br />

selon les chiffres du HCP.<br />

En croisant les données<br />

de création d’emploi fournies<br />

par le ministère de<br />

«Il n’ya pas de<br />

développement<br />

économique sans<br />

industrialisation»<br />

Economie|Entreprises Novembre 2013<br />

l’Industrie et le solde des<br />

pertes d’emplois fourni<br />

par les chiffres du HCP, on<br />

se rend compte qu’entre<br />

2008 et 2012, l’industrie<br />

a perdu près de 220.000<br />

emplois bruts, soit le un<br />

quart de ses effectifs. Une<br />

catastrophe économique!<br />

«L’industrie est la base de<br />

la création de la richesse<br />

et de l’emploi durable. Une<br />

désindustrialisation signifie<br />

une amputation du tissu<br />

économique des capacités<br />

de croissance future»,<br />

estime Mohammed Said<br />

Saâdi, ancien ministre et<br />

expert international en<br />

économie du développement,<br />

qui a consacré plusieurs<br />

de ses écrits aux<br />

problèmes liés au développement<br />

et à l’industrie.<br />

Et d’ajouter: «Tous<br />

les pays qui se sont développés<br />

se sont industrialisés.<br />

Il n’y a pas d’exemples<br />

contraires». Pour lui, «un<br />

pays en rattrapage de<br />

développement comme le<br />

Maroc doit chercher à atteindre<br />

un PIB industriel<br />

de l’ordre de 25%. Mais, au<br />

Maroc, c’est la tendance<br />

contraire qui est en train<br />

de se profiler avec une érosion<br />

effrénée de son tissu<br />

industriel». En cause, des<br />

politiques industrielles<br />

mal conçues, des ALE mal<br />

négociés et mal gérés et<br />

une perte de compétitivité<br />

globale de l’industrie<br />

faute de réformes menées<br />

jusqu’au bout.<br />

Des Marocains<br />

délocalisent<br />

Un constat sombre et<br />

une vision aussi bien partagée<br />

par les chercheurs<br />

que par les opérateurs.<br />

«Comment est-ce qu’on<br />

peut signer des ALE sans<br />

mesures d’accompagnement<br />

et espérer un maintien<br />

des structures industrielles?»,<br />

tonne Hakim<br />

Marrakchi, directeur général<br />

de Maghreb Industrie<br />

et vice-Président de<br />

la CGEM. Pour ce dernier,<br />

la situation de désindustrialisation<br />

est tout à fait<br />

normale au vu des difficultés<br />

que rencontre l’entrepreneuriat<br />

industriel<br />

au Maroc. Difficultés aussi<br />

bien liées à la perte de rentabilité<br />

dans l’industrie<br />

qu’au manque de cadre<br />

incitatif pour les industriels<br />

marocains ou encore<br />

le corpus légal et normatif<br />

inadapté à un pays<br />

ouvert à la concurrence<br />

internationale. La combinaison<br />

de ces facteurs<br />

implique un déplacement<br />

des industriels soit vers<br />

l’importation ou bien vers<br />

d’autres activités plus rentables,<br />

notamment l’immobilier.<br />

«Est-ce que vous<br />

connaissez des jeunes qui<br />

se lancent dans l’industrie<br />

aujourd’hui?», ironise<br />

Marrakchi.<br />

Au contraire! «Il est plus<br />

facile pour la deuxième<br />

génération d’industriels de<br />

se transformer en importateur<br />

que de développer<br />

l’activité industrielle des<br />

parents», souligne un<br />

consultant. Avec le vieillissement<br />

de la génération<br />

des années 60 et 70, leurs<br />

héritiers n’ont pas forcément<br />

de liens affectifs avec<br />

ces outils industriels créés<br />

par les parents. Ils sont<br />

plus enclins à se reconvertir<br />

dans le commerce<br />

ou les services plutôt – – –


que de reprendre l’activité<br />

telle que léguée et la<br />

développer. Cela d’autant<br />

plus que les marges sont<br />

plus importantes et qu’ils<br />

peuvent parfois bénéficier<br />

de niches fiscales, notamment<br />

dans l’immobilier.<br />

Résultat des courses, une<br />

tertiarisation croissante<br />

des zones industrielles<br />

comme c’est le cas dans<br />

les zones visitées à Casablanca,<br />

où les plateaux de<br />

bureaux et autres dépôts<br />

commencent à fleurir<br />

sur les terrains laissés en<br />

friche par l’industrie. Dans<br />

un climat de morosité économique,<br />

le dégagement<br />

de terrains industriels<br />

pour des opérations immobilières<br />

devient de plus<br />

en plus courant. Dernier<br />

exemple en date, la fermeture<br />

d’une des usines<br />

de Bimo récemment vendu<br />

par le groupe SNI à<br />

Achy «La baisse du<br />

PIB industriel, un des<br />

symptomes de la<br />

désindustrialisation».<br />

Kraft Foods et qui sera<br />

cédé pour laisser place à<br />

un projet immobilier de<br />

4.000 m² en plein quartier<br />

Maarif à Casablanca.<br />

Mais il n’est pas le seul,<br />

dans le quartier d’autres<br />

anciennes usines, notamment<br />

textiles, ont d’ores<br />

et déjà été converties en<br />

résidences. «<strong>Le</strong>s réserves<br />

foncières industrielles sont<br />

de vrais trésors», affirme<br />

notre consultant.<br />

L’autre phénomène rencontré<br />

est une délocalisation<br />

soit dans d’autres<br />

parties du Maroc ou bien<br />

carrément à l’étranger.<br />

L’exemple des textiliens<br />

est à cet égard parlant, notamment<br />

en délocalisant<br />

vers l’Egypte où les prix<br />

des intrants et des terrains<br />

sont moins chers et<br />

la fiscalité plus incitative.<br />

Et ce ne sont pas que les<br />

textiliens qui cherchent à<br />

quitter le Maroc, d’autres<br />

secteurs sont concernés.<br />

«Je cherche des opportunités<br />

pour acheter des<br />

usines en Europe du Sud<br />

afin de développer mon<br />

activité. C’est plus facile<br />

que de le faire au Maroc.<br />

Et je connais plusieurs<br />

industriels qui sont dans<br />

cette démarche», affirme<br />

un industriel marocain.<br />

Pour lui, les coûts réels<br />

de la main-d’œuvre et des<br />

cadres sont plus compétitifs<br />

en Espagne ou au Portugal<br />

qu’au Maroc au vu de<br />

la productivité plus élevée<br />

dans ces pays. «A compétences<br />

égales, un cadre portugais<br />

va me coûter deux à<br />

trois fois moins cher qu’un<br />

cadre marocain. De plus,<br />

avec l’appauvrissement<br />

industriel ce sont aussi les<br />

services à l’industrie qui en<br />

pâtissent. J’ai d’ailleurs du<br />

mal à trouver des techniciens<br />

en automatisme pour<br />

mon usine», poursuit-il.<br />

En outre, les coûts de la<br />

logistique et le climat des<br />

affaires dans ces pays sont<br />

meilleurs. Un comble pour<br />

un pays comme le Maroc<br />

qui vante son attractivité,<br />

mais dont les industriels<br />

veulent fuir au Nord alors<br />

qu’on est censés attirer les<br />

entreprises chez nous! E|E<br />

019<br />

Novembre 2013 Economie|Entreprises


ENQUÊTE DÉSINDUSTRIALISATION<br />

Aux origines du <strong>désastre</strong><br />

020<br />

Dopée durant les années 60-70, l’industrie va être laissée à<br />

l’abandon à partir des années 80 avant de subir le choc de<br />

l’ouverture des années 90. Depuis quelques années, elle est en<br />

phase de dé-marocanisation…<br />

La situation de désindustrialisation<br />

que vit actuellement<br />

le Maroc ne peut être<br />

comprise sans un retour<br />

sur les conditions de l’évolution<br />

du tissu industriel<br />

national. Ainsi, selon l’économiste<br />

Mohammed Said<br />

Saâdi, l’industrie marocaine<br />

a profité de plusieurs<br />

plans de développement<br />

durant la période 1960-<br />

1982. Durant cette phase,<br />

les forts taux de rentabilité<br />

de l’industrie par rapport<br />

aux activités commerciale<br />

et immobilière ont poussé<br />

plusieurs entrepreneurs<br />

marocains à s’engager dans<br />

l’aventure.<br />

Un soutien massif<br />

de l’Etat<br />

Massivement soutenue<br />

par l’Etat à travers l’encouragement<br />

de la politique de<br />

substitution aux importations,<br />

l’industrie va profiter<br />

des Codes des investissements<br />

fortement incitatifs<br />

et des mesures de protection<br />

douanière. Des incitations<br />

fiscales et financières<br />

comme les primes<br />

d’équipement, bonification<br />

des taux d’intérêt, couverture<br />

du risque de change,<br />

garantie de transfert, etc.<br />

L’industrialisation<br />

par substitution<br />

aux importations<br />

a déformé<br />

les structures<br />

productives<br />

sont ainsi accordées à tour<br />

de bras par un Etat bienveillant<br />

et acheteur de<br />

biens et services made in<br />

Morocco.<br />

En outre, l’instauration<br />

d’un tarif douanier sur mesure,<br />

qui taxe faiblement<br />

les biens d’équipement, les<br />

matières premières et les<br />

demi-produits au profit des<br />

produits de consommation<br />

qui supportent des droits<br />

de douane relativement<br />

élevés, encourage la production<br />

locale de certains<br />

biens de consommation<br />

et décourage les importa-<br />

Saâdi«Avec le PAS<br />

et les ALE, le Maroc<br />

a sacrifié son marché<br />

interne au profit des<br />

exportations et de<br />

l’encouragement des<br />

IDE».<br />

tions. On voit alors le développement<br />

des premières<br />

industries exportatrices<br />

comme l’agroalimentaire,<br />

le cuir ou le textile. Ces<br />

mesures et d’autres comme<br />

la marocanisation ou la<br />

politique de financement<br />

préférentiel à travers des<br />

banques publiques (durée<br />

plus ou moins longue des<br />

prêts, ristournes d’intérêt,<br />

financement à hauteur<br />

de 60 et 70% du coût de<br />

l’investissement…) vont<br />

permettre un certain développement<br />

du tissu industriel<br />

national. Un développement<br />

tout de même<br />

boiteux puisque «le taux<br />

de croissance de l’industrie<br />

était raisonnable mais<br />

marqué par un certain<br />

nombre d’insuffisances,<br />

comme un protectionnisme<br />

frivole, des aides distribuées<br />

à gauche et à droite,<br />

peu d’effet industrialisant,<br />

faiblesse de l’emploi créé,<br />

etc.», affirme Saâdi, tout en<br />

soulignant que ce soutien<br />

massif de l’Etat a souvent<br />

créé l’effet contraire. Ainsi,<br />

le processus d’industrialisation<br />

par substitution aux<br />

importations a favorisé la<br />

déformation des structures<br />

productives à travers la<br />

concentration industrielle,<br />

l’apparition de capacités<br />

oisives et la multiplication<br />

des activités semi-artisanales.<br />

<strong>Le</strong> retour de<br />

manivelle<br />

Au début des années 80<br />

c’est un secteur industriel<br />

Economie|Entreprises Novembre 2013


ENQUÊTE DÉSINDUSTRIALISATION<br />

Marrakchi «<strong>Le</strong>s<br />

Marocains attendaient<br />

que les Européens paient<br />

leur mise à niveau, ce qui<br />

était illusoire».<br />

dopé à bloc et peu productif<br />

dont dispose le Maroc.<br />

A bout de souffle, l’Etat est<br />

obligé de lâcher l’industrie<br />

pour s’occuper de son déficit<br />

public. <strong>Le</strong>s mots d’ordre<br />

sont rétablissement des<br />

équilibres, privatisation<br />

et libéralisation. Des pans<br />

entiers de l’industrie marocaine<br />

vont passer sous le<br />

giron du privé national et<br />

international et on commence<br />

à parler des ALE et<br />

de mise à niveau. Car, avec<br />

la signature par le Maroc<br />

des accords du GATT<br />

et son entrée à l’OMC,<br />

l’industrie, pas compétitive,<br />

devra faire face à la<br />

concurrence internationale.<br />

Depuis ce moment<br />

c’est la débandade. <strong>Le</strong>s industriels<br />

abandonnés à leur<br />

sort vont croire un certain<br />

moment que le salut viendra<br />

du programme de mise<br />

à niveau qui commence<br />

en 1997 avec la signature<br />

de l’accord d’Association<br />

avec l’Europe. L’ALE n’a été<br />

accompagné par aucune<br />

mesure significative. Cela<br />

alors qu’il aurait dû s’accompagner<br />

d’une évaluation<br />

du coût de l’ouverture<br />

de l’économie nationale et<br />

d’une cartographie future<br />

du tissu industriel ainsi<br />

que par la détermination<br />

de nouvelles priorités en<br />

phase avec les exigences<br />

du nouveau contexte. «<strong>Le</strong>s<br />

Marocains attendaient que<br />

les Européens paient leur<br />

mise à niveau, ce qui était<br />

illusoire», se souvient Hakim<br />

Marrakchi. En fait le<br />

programme était basé sur<br />

un mécanisme de compensation<br />

entre le prix des<br />

intrants qui devaient être<br />

importés sans frais de dédouanement<br />

et les exportation<br />

des produits finis<br />

qui avaient un accès privilégié<br />

vers l’Europe. La différence<br />

devait permettre<br />

de financer la mise à niveau.<br />

Or, «au niveau de la<br />

douane, les semi-produits<br />

étaient considérés comme<br />

des produits finis, ce qui<br />

n’a pas permis de profiter<br />

d’intrants moins chers,<br />

et a maintenu les mêmes<br />

marges des industriels»,<br />

analyse Marrakchi. Finalement,<br />

l’ALE avec l’Europe<br />

n’a pas dopé l’industrie<br />

marocaine. Au contraire,<br />

faute d’une mise à niveau<br />

sérieuse, des branches<br />

industrielles entières<br />

sont directement entrées<br />

en concurrence avec les<br />

produits européens. Cet<br />

échec est même reconnu<br />

au plus haut niveau avec<br />

la fameuse déclaration de<br />

Driss Jettou, promoteur de<br />

ce programme, qui déclare<br />

sans ciller devant un parterre<br />

de journalistes médusés:<br />

«Nous avons lamentablement<br />

échoué dans notre<br />

mise à niveau», près de 10<br />

ans après son lancement.<br />

«<strong>Le</strong> Plan Emergence<br />

n’a pas pu inverser<br />

la tendance de la<br />

désindustrialisation»<br />

Et comme si ça ne suffisait<br />

pas, le Maroc a signé plusieurs<br />

autres ALE avec des<br />

pays arabes, la Turquie et<br />

les USA. «Avec le PAS et<br />

les ALE, le Maroc a sacrifié<br />

son marché interne au profit<br />

des exportations et de<br />

l’encouragement des IDE et<br />

l’implantation de multinationales»,<br />

résume Said Saâdi.<br />

Et de continuer: «Ces<br />

politiques ont accentué le<br />

processus de désindustrialisation<br />

en accélérant le<br />

détournement de la bourgeoisie<br />

vers la finance et les<br />

services».<br />

Dé-marocanisation<br />

Ainsi pour Saâdi, à partir<br />

des années 90 et dans les<br />

années 2000, avec l’euphorie<br />

boursière, on va s’engager<br />

dans un processus<br />

de dé-marocanisation de<br />

l’industrie «pas forcément<br />

en nombre mais en qualité<br />

avec des entreprises<br />

symboliques et à grand<br />

pouvoir de marché». Ainsi,<br />

c’est une bonne partie des<br />

industries qui a échappé au<br />

contrôle marocain, comme<br />

SIM, SMCP, DAF, <strong>Le</strong>sieur,<br />

Centrale Laitière… Avec<br />

cette perte de contrôle,<br />

les industries marocaines<br />

sont à la merci de stratégies<br />

de multinationales qui<br />

peuvent décider du jour<br />

au lendemain la fermeture<br />

d’unités comme c’était<br />

le cas dernièrement avec<br />

Kraft Foods…<br />

Cette tendance de démarocanisation<br />

est la<br />

même que maintient le<br />

plan Emergence. En comptant<br />

sur les IDE et sur<br />

certaines industries, le<br />

Maroc crée un système à 2<br />

vitesses: une industrie qui<br />

se bat pour survivre et une<br />

autre orientée quasi exclusivement<br />

vers l’étranger<br />

que ce soit en amont ou en<br />

aval et qui du coup a très<br />

peu d’effets induits sur le<br />

tissu productif local. E|E<br />

021<br />

Novembre 2013 Economie|Entreprises


ENQUÊTE DÉSINDUSTRIALISATION<br />

022<br />

Emergence «m’a tuer»!<br />

Sensé être une stratégie de ré-industrialisation, le Plan<br />

Emergence semble avoir eu des effets contraires. En dopant<br />

des exportations sélectives, il a accéléré la désintégration du<br />

tissu industriel. Entre 2008 et 2012, la valeur ajoutée du secteur<br />

a chuté de près de 17%!<br />

Quatre ans après le Pacte<br />

National pour l’Emergence<br />

Industrielle d’Ahmed Réda<br />

Chami et 8 ans après le lancement<br />

du plan Emergence<br />

par Salaheddine Mezouar,<br />

alors ministre de l’Industrie,<br />

quel bilan peut-on<br />

tirer de cette tentative de<br />

ré-industrialisation du<br />

Maroc? Parti du constat<br />

de la nécessité de relancer<br />

les filières industrielles<br />

où le pays peut se considérer<br />

plus avantageux et<br />

compétitif, de renforcer<br />

le tissu entrepreneurial et<br />

d’assurer une planification<br />

institutionnelle susceptible<br />

d’améliorer la gouvernance<br />

du secteur et l’efficience<br />

de ses programmes,<br />

le Plan Emergence s’est<br />

révélé incapable d’inverser<br />

la tendance de la désindustrialisation.<br />

Une enveloppe<br />

budgétaire de 12,4<br />

milliards de dirhams a été<br />

mobilisée pour la mise en<br />

œuvre de ce pacte, dont<br />

34% destinés à la formation<br />

et à la qualification des<br />

ressources humaines, 24%<br />

à la promotion des investissements,<br />

le reste étant<br />

notamment consacré à la<br />

création de P2I. A la clé, les<br />

sept secteurs considérés<br />

comme moteurs de croissance<br />

doivent représenter<br />

70% de la croissance industrielle<br />

au Maroc à partir de<br />

2015, doper la croissance<br />

annuelle du PIB de 1,6%<br />

à travers le renforcement<br />

du PIB industriel et des<br />

exportations du secteur<br />

avec, respectivement, plus<br />

de 50 milliards et 95 milliards<br />

de dirhams, la création<br />

de 220.000 emplois et<br />

l’attraction de milliards de<br />

dirhams d’investissements<br />

privés… Un programme<br />

ambitieux mais qui occulte<br />

beaucoup de problèmes de<br />

l’industrie.<br />

Ilôts de croissance<br />

Ainsi, malgré la grande<br />

communication autour<br />

des réussites du Plan<br />

Emergence, notamment<br />

au niveau de l’industrie<br />

automobile, de l’aéronautique<br />

ou encore de l’offshoring,<br />

qui relèvent plus<br />

de la sphère des services<br />

que celle de l’industrie<br />

manufacturière, plusieurs<br />

limites ont été relevées.<br />

«Une stratégie d’industrialisation<br />

est différente d’un<br />

soutien sectoriel», résume<br />

Lahcen Achy, économiste.<br />

Son argumentaire est<br />

Elalamy Va-t-il<br />

procéder à un vrai bilan<br />

du Plan Emergence?<br />

simple: Emergence souffre<br />

d’une méthodologie et<br />

d’objectifs inadaptés: «Au<br />

lieu de travailler sur une<br />

vraie stratégie d’industrialisation<br />

transversale, on<br />

a préféré choisir les meilleurs<br />

secteurs et les doper».<br />

Pour lui, cette stratégie de<br />

picking winners équivaut<br />

à prendre les meilleurs<br />

d’une classe et de leurs<br />

donner des cours de soutien.<br />

«Dans ce contexte, il<br />

est facile d’avoir des résultats,<br />

puisque de toute manière<br />

ces secteurs étaient<br />

prédisposés à avoir des<br />

taux de croissance importants»,<br />

commente Achy.<br />

Par contre, les autres<br />

pans de l’industrie ont<br />

été évincés des avantages<br />

accordés aux IDE et aux<br />

secteurs «émergents»,<br />

accélérant de ce fait leur<br />

déclin comme en atteste la<br />

perte importante des emplois<br />

industriels exposés<br />

auparavant. En outre, les<br />

industries choisies par les<br />

concepteurs du Plan Emergence<br />

sont de niche. «<strong>Le</strong>s<br />

parts de l’industrie automobile<br />

et de l’aéronautique<br />

sont faibles dans le total<br />

de l’industrie marocaine,<br />

donc leurs effets industrialisant<br />

sont très limités. Ce<br />

qui revient à dire qu’on a<br />

créé des ilots de prospérité<br />

dans un océan de misère»,<br />

tranche l’économiste du<br />

centre Carnegie pour le<br />

Moyen-Orient.<br />

Par ailleurs, pour beaucoup,<br />

le fait d’axer la stratégie<br />

sur une plus grande<br />

Economie|Entreprises Novembre 2013


ENQUÊTE DÉSINDUSTRIALISATION<br />

intégration dans le marché<br />

mondial au lieu de s’orienter<br />

vers le marché intérieur<br />

est parcellaire. C’est<br />

la position assumée par<br />

l’économiste Mohammed<br />

Saïd Saâdi. Pour ce dernier,<br />

le cas du textile est explicite<br />

quant au problème de<br />

cette extraversion. «C’est<br />

un des secteurs les plus importants<br />

de l’industrie marocaine.<br />

On l’a inclus dans<br />

cette stratégie tardivement<br />

et sans conviction, car ne<br />

s’intégrant pas dans la vision<br />

initiale», estime-t-il.<br />

En effet, pour un plan qui<br />

s’oriente essentiellement<br />

vers l’export, le textile ne<br />

paraît pas très compétitif,<br />

preuve en est sa perte de<br />

parts de marché à l’export.<br />

Une situation qui plomberait<br />

les résultats du Plan<br />

Emergence contrairement<br />

aux autres secteurs choisis.<br />

«Par contre, si Emergence<br />

était orienté vers le<br />

marché locale, on aurait<br />

pu booster le textile. <strong>Le</strong><br />

monde rural, par exemple,<br />

s’habille encore en majorité<br />

de friperie. Ce marché<br />

aurait été un débouché<br />

important pour les industriels,<br />

en plus de l’export<br />

vers le sud», estime Saâdi.<br />

Une extraversion<br />

problématique<br />

La vision extravertie<br />

du Plan, essentiellement<br />

orientée vers l’attraction<br />

d’IDE et les exportations,<br />

serait ainsi une des limites.<br />

Directement orientée vers<br />

le marché international,<br />

la stratégie a dès le départ<br />

été confrontée à la crise financière<br />

internationale, ce<br />

qui en a retardé le déploiement.<br />

«On ne doit pas<br />

<strong>Le</strong>s AT se<br />

maintiennent<br />

encore autour de<br />

70% dans le total<br />

des exportations<br />

s’attendre à ce que des opérateurs<br />

étrangers, avec des<br />

stratégies de déploiement<br />

et d’optimisation à l’échelle<br />

de la planète, se soucient<br />

d’industrialiser le Maroc»,<br />

glisse un industriel dans la<br />

chimie. «<strong>Le</strong> fait de miser<br />

sur des avantages fiscaux<br />

et des subventions et une<br />

main-d’œuvre pas chère,<br />

formée à la carte sans<br />

prévoir aucune mesure<br />

d’accompagnement pour<br />

attirer des industries structurante,<br />

est une grande<br />

illusion car on se retrouve<br />

à vendre la minute rien de<br />

plus», ajoute-t-il. <strong>Le</strong> taux<br />

des Admissions Temporaires<br />

(AT) dans le total<br />

des exportations est dans<br />

ce sens éloquent. Ainsi, les<br />

AT se maintiennent encore<br />

autour de 70% selon<br />

les chiffres 2012 de l’Office<br />

des changes (OC). C’est-àdire<br />

que l’offre exportable<br />

dépend presque aux deuxtiers<br />

de donneurs d’ordre<br />

internationaux. Avec un<br />

phénomène nouveau depuis<br />

2008, une croissance<br />

rapide des AT payées<br />

d’avance, plutôt que les<br />

AT non payées. Cette situation<br />

bien que significative<br />

d’une intégration plus<br />

profonde dans le partage<br />

international des tâches,<br />

appauvri le tissu industriel<br />

national. Celui-ci<br />

s’oriente encore plus vers<br />

la sous-traitance à faible<br />

valeur ajoutée que vers le<br />

développement d’une offre<br />

compétitive susceptible<br />

de répondre aux besoins<br />

nationaux et capables de<br />

diversifier ses débouchés.<br />

Perdant par la même occasion<br />

des effets d’apprentissages,<br />

ainsi que des<br />

produits potentiellement<br />

exportables vers des zones<br />

au niveau de développement<br />

proche, notamment<br />

en Afrique. Ainsi, on peut<br />

remarquer une baisse globale<br />

de la valeur ajoutée<br />

des exportations marocaines<br />

entre 2008 et 2012.<br />

Toujours selon les chiffres<br />

de l’OC, la valeur ajoutée<br />

des exportations marocaines<br />

a régressé de 11,6%<br />

en 2008 à 8,16% en 2012.<br />

Montrant que malgré<br />

l’augmentation en valeur<br />

des exportations marocaines<br />

tant glorifiée par les<br />

défenseurs du Plan Emergence,<br />

le taux de valeur<br />

ajoutée créée sur le territoire<br />

national n’a fait que<br />

baisser. Un chiffre encore<br />

plus flagrant si on prend<br />

en considération la création<br />

de valeur en chiffres<br />

absolue. Celle-ci est passée<br />

de 18,07 milliards de<br />

dirhams en 2008 à 15,07<br />

milliards en 2012, alors<br />

que les exportations sont<br />

passées de 157,74 à 184,65<br />

milliards. Une croissance<br />

des exportations de 17%<br />

contre une baisse de la<br />

valeur ajoutée de 16,6%<br />

en 5 ans! Soit une baisse<br />

annuelle moyenne simple<br />

de 4,9%. C’est ce qu’on<br />

appelle une désindustrialisation<br />

accélérée… E|E<br />

<strong>Le</strong>s chiffres<br />

de la décadence<br />

En 5 ans du Plan Emergence,<br />

<strong>Le</strong>s agrégats de base de<br />

l’industrie n’ont cessé de se<br />

dégrader.<br />

15<br />

10<br />

5<br />

0<br />

-5<br />

-10<br />

-15<br />

-20<br />

-25<br />

1000000<br />

800000<br />

600000<br />

400000<br />

200000<br />

PIB et PIB industriel<br />

PIB<br />

Manufacturing<br />

0<br />

2003 08 09 10 11 2012<br />

En milions de dirhams, Source: HCP et Calculs Achy<br />

Croissance industrielle<br />

15<br />

12<br />

6<br />

5<br />

4<br />

3<br />

2<br />

Valeur Ajoutée<br />

industrielle<br />

2008 2009 2010 2011 2012<br />

En %, Source: Office des changes<br />

Croissance PIB<br />

1<br />

Croissance industrie manuf<br />

0<br />

2008 09 10 11 2012<br />

En %, Source: HCP et Calculs Achy<br />

Emploi industriel<br />

9<br />

2003 08 09 10 11 2012<br />

En %, Source: HCP et Calculs Achy<br />

023<br />

Novembre 2013 Economie|Entreprises

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