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Jean-Marie Tjibaou (Cibau)

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<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

(<strong>Cibau</strong>)<br />

Un homme, un pays…<br />

« …un pays ne se construit pas à force d’exclusion… »<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong>


Sommaire<br />

Les élèves devant l’hôtel<br />

de la province Sud.<br />

L’ouvrage a été réalisé sous la<br />

direction des professeures Carole<br />

Boureau et Emmanuelle Lebreton<br />

et par les élèves du collège de<br />

Hienghène.<br />

Conception graphique : ETEEK<br />

Achevé d’imprimer sur les presses<br />

d’Artypo, octobre 2014<br />

© DEFIJ - Province Nord<br />

BP 41<br />

98860 Koohnê<br />

Nouvelle-Calédonie<br />

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Un homme debout<br />

Les origines : l’enfant de Tiendanite<br />

Le prêt du nom<br />

À l’origine du nom<br />

Aux sources de la mémoire : la révolte de 1917<br />

Trois pères pour faire un homme<br />

D’un prêtre à l’autre<br />

Comprendre et se comprendre<br />

S’élever ensemble<br />

Une âme forte<br />

« Je m’engage… »<br />

Montrer, se montrer<br />

Kanaké<br />

Maison de mémoire, Goa Ma Bwarhat,<br />

Centre culturel de Hienghène<br />

« Maxha » « Relever la tête »<br />

L’homme politique : le leader indépendantiste<br />

Histoire d’une terre, une terre d’histoires<br />

L’année terrible… 1984 !<br />

Le drame d’Ouvéa<br />

Un pacte pour l’avenir<br />

Mais que prévoient ces accords ?<br />

Deux « frères » assassinés<br />

Yeiwéné Yeiwéné, dit Yé-Yé<br />

Djubelly Wéa<br />

La peur de l’avenir<br />

Maison de mémoire : le Centre culturel <strong>Tjibaou</strong><br />

L’Accord de Nouméa<br />

La vie malgré tout<br />

Un moment fort… Un geste essentiel :<br />

notre coutume à Tiendanite<br />

Remerciements<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> : une source d’inspiration<br />

Glossaire


Un homme debout<br />

TJIBAOU, JEAN-MARIE TJIBAOU…<br />

Qui, en Nouvelle-Calédonie, n’a jamais entendu ce nom ? Personne, quasiment personne.<br />

Mais qui était <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> ? Qu’a-t-il fait pour son pays ? Quelles étaient ses idées ?<br />

Que souhaitait-il ?<br />

La question devient alors plus difficile.<br />

Nous-mêmes, enfants de Hienghène, lorsque Mme Lebreton, notre professeure<br />

d’histoire-géographie, et Mme Boureau, notre professeure documentaliste,<br />

nous ont demandé, en début d’année, ce que nous savions de lui,<br />

nous n’avons pas su leur répondre grand-chose en dehors du fait qu’il était<br />

originaire de Tiendanite (Hyee danit), une tribu de Hienghène, qu’il souhaitait<br />

l’indépendance de la Nouvelle- Calédonie et qu’il était mort assassiné à<br />

Ouvéa.<br />

Le travail que nous avons effectué nous a donc permis de mieux connaître<br />

le personnage, de découvrir l’histoire de notre île et de comprendre les<br />

enjeux des années à venir pour la Nouvelle-Calédonie. C’est la dernière<br />

ligne droite pour l’ accord de Nouméa.<br />

Entre 2014 et 2018, il est prévu de consulter les populations concernées sur<br />

la possible indépendance de notre pays.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> souhaitait l’accession à la pleine souveraineté, mais il<br />

désirait le faire avec des personnes préparées, formées, des personnes à<br />

même de porter et de faire vivre cette terre. « C’est trop facile de sortir<br />

par la grande porte de l’indépendance et de revenir quémander à la petite<br />

porte de la mendicité » disait-il. C’est pourquoi, après la période dite des<br />

Événements, il a souhaité signer avec Jacques Lafleur, en 1988 à Paris,<br />

les accords de Matignon. Ces accords étaient destinés à ramener la paix ;<br />

c’était aussi une reconnaissance du peuple kanak afin que les leaders indépendantistes<br />

de l’époque intègrent les institutions et s’entraînent à l’exercice<br />

du pouvoir.<br />

À travers ce travail, nous avons compris pourquoi il est si important d’aller<br />

à l’école et de bien y travailler. La Nouvelle-Calédonie a besoin de nous.<br />

<strong>Jean</strong>- <strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> s’est battu pour les droits des Kanak, mais il s’est<br />

aussi battu pour que tout le monde puisse vivre ici, ensemble et en paix.<br />

Nous nous devons, en tant qu’enfants du pays, de poursuivre son oeuvre.<br />

Nous nous devons de travailler les uns avec les autres et de nous former.<br />

Ce projet, nous l’avons réalisé à partir de trois films sur <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

<strong>Tjibaou</strong>, de recherches bibliographiques et informatiques, d’interviews de<br />

différentes personnes que nous tenons à remercier chaleureusement ici.<br />

Il s’agit de messieurs Emmanuel et Pascal <strong>Tjibaou</strong>, Benoît Boulet, Bernard<br />

Maepas, R. P. Rock Apikaoua, <strong>Jean</strong>-Pierre Déteix, Simon Loueckhote et<br />

<strong>Jean</strong> Lèques. Mais aussi de mesdames <strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong> et Caroline<br />

Machoro.<br />

Nous vous laissons maintenant découvrir ce que nous avons appris sur <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

3


Les origines : l’enfant de Tiendanite<br />

JEAN-MARIE TJIBAOU<br />

EST NÉ<br />

LE 30 JANVIER 1936<br />

à Tiendanite, tribu située dans la haute vallée de la<br />

rivière Hienghène, dans le pays Hoot Ma Whaap.<br />

Ses parents se nommaient Thii Wenceslas Vahou<br />

(Vau) et Dia Herminie Monica Bwarhat (Bwaaxhat).<br />

Son père était le chef de la tribu et ce que l’on appelait<br />

à l’époque un moniteur (aujourd’hui, il serait<br />

professeur des écoles). D’abord nommé à la mission<br />

de Ouaré (Hwaarhê), il enseigna ensuite à la tribu.<br />

En effet, à cette époque-là, les enfants kanak et<br />

indonésiens allaient forcément à l’école privée protestante<br />

ou catholique. Les établissements publics<br />

étaient plutôt réservés aux enfants européens. Les<br />

écoles privées occupaient donc une place essentielle<br />

pour les Kanak. C’était un important moyen d’accès<br />

à la connaissance et à la culture.<br />

Alors qu’il habitait à Ouaré, Wenceslas fréquentait<br />

une femme Bwarhat. Mais le grand chef Goa, dont<br />

il dépendait, ne voulait pas qu’un enfant de la vallée<br />

reste vivre en bord de mer, à Lindéralique (Le daa<br />

ralik), avec une fille Bwarhat. En raison de conflits<br />

anciens entre les deux chefferies remontant à la<br />

révolte de 1917, il refusa également qu’un enfant<br />

de la chefferie ennemie vienne vivre chez lui. Depuis<br />

cette lointaine époque, il n’existait plus de chemin<br />

coutumier entre les clans Goa et Bwarhat. Mais par<br />

l’intermédiaire de la famille Boulet (Bule), résidant à<br />

Wérap (We raap), Wenceslas présenta une coutume<br />

à Lindéralique pour que Monica – la future mère de<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> – puisse venir vivre à Tiendanite.<br />

Au final, le geste fut accepté.<br />

Avant la naissance de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong>, trois enfants du<br />

couple n’ont pas survécu, car, disait-on, on n’avait<br />

pas respecté la parole du chef Goa. Wenceslas a<br />

dû alors se rendre à la tribu de Wérap pour trouver<br />

une solution. Des « remèdes » ont été prescrits.<br />

Une vieille de Wérap est restée aux côtés de<br />

Monica. À la naissance de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong>, Wenceslas<br />

est descendu à Wérap annoncer la bonne nouvelle.<br />

Le père de Benoît Boulet est monté à Tiendanite<br />

pour faire la coutume. C’est lui qui a alors donné<br />

le nom <strong>Tjibaou</strong> (<strong>Cibau</strong>) et qui a décidé que son fils,<br />

Benoît Boulet âgé de sept ou huit ans, deviendrait<br />

le père coutumier de <strong>Jean</strong>- <strong>Marie</strong>. Le nom de <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> est également Ka moo Pa-Kaavac, « celui<br />

qui réside au caillou de Kaavac ». En venant au<br />

monde, il a donc rétabli le lien entre les chefferies<br />

Goa et Bwarhat.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> à Wérap.<br />

4


Le prêt du nom<br />

UN NOM,<br />

CHEZ LES KANAK,<br />

c’est ce qui fait la fonction, le statut social, l’espace<br />

foncier que l’on occupe, le rattachement à une<br />

famille, à un clan. Dans le Nord, quand on échange<br />

les coutumes, on ne s’adresse pas à la personne<br />

elle-même, mais à ce que le nom qu’elle porte<br />

représente. Ce nom, que l’on appelle un « nomchemin<br />

», est celui que l’on doit emprunter quand<br />

on établit des relations avec un autre groupe. Soit<br />

le nom est lui-même « nom-chemin » pour correspondre<br />

avec la ou les personne(s) souhaitée(s), soit<br />

il faut passer par quelqu’un qui porte déjà un nom<br />

considéré comme chemin par les deux familles ou<br />

les deux clans.<br />

On n’accepte pas un nom comme cela dans la tradition<br />

kanak. Il faut d’abord que l’on sache ce qu’est<br />

exactement ce nom, d’où il vient, ce qu’il signifie, ce<br />

qu’il véhicule. Le nom est toujours chargé de sens.<br />

Il confère des pouvoirs à une personne. Si cette<br />

personne possède déjà des pouvoirs, ce nom va les<br />

augmenter.<br />

« Le prêt du nom, c’est un système complexe<br />

qu’on trouve ici et, plus précisément, en province<br />

Nord. Quelqu’un peut accepter de prêter<br />

son propre nom à une personne extérieure à sa<br />

famille. Mais ce prêt n’est valide que du vivant de<br />

la personne qui en bénéficie. À la mort de celui ou<br />

celle à qui il a prêté son nom, son propriétaire le<br />

reprend. Dans la région de Hienghène, on a mis<br />

en place ce système pour permettre à des personnes<br />

ou à des groupes étrangers par rapport à<br />

un lieu d’intégrer l’espace social. Un étranger ne<br />

peut pas intégrer cet espace social comme ça. Il<br />

doit d’abord demander un foncier, un statut, une<br />

fonction. Cette demande est acceptée ou non par<br />

les maîtres du foncier, les maîtres de cérémonie,<br />

les maîtres de magie ou la chefferie. Ce système<br />

de prêt du nom est souvent pratiqué en province<br />

Nord » (citation de Béalo Wedoye, in Mwà Véé,<br />

avril, mai, juin 1998, n° 20, p. 14).<br />

À la mort de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, une coutume a<br />

été présentée à Benoît Boulet, dit le Vieux Boulet,<br />

pour lui rendre son nom. Aujourd’hui, le propriétaire<br />

du nom <strong>Tjibaou</strong> a accepté que les enfants de <strong>Jean</strong>-<br />

Benoît Boulet accueillant<br />

les élèves chez lui.<br />

<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> puissent continuer à porter, de leur<br />

vivant, ce nom-là.<br />

Un nom, chez les Kanak, se donne à une personne<br />

et non pas à un lieu, ni à un animal, ni à un végétal.<br />

Le nom <strong>Tjibaou</strong> a pu être donné au Centre culturel<br />

de Nouméa suite à de nombreuses coutumes<br />

échangées entre les gens du Sud et ceux de Hienghène.<br />

Le Vieux Boulet joue un rôle très important<br />

dans l’existence même du Centre car chez lui, à<br />

Hienghène, il est <strong>Cibau</strong> (<strong>Tjibaou</strong>).<br />

Par le nom qu’il porte, il détient la clé qui permettra<br />

l’inauguration du Centre culturel <strong>Tjibaou</strong>, le 4 mai<br />

1998. Grâce à son intervention, ce lieu pourra, à<br />

partir de ce jour-là, porter officiellement mais avant<br />

tout coutumièrement, le nom <strong>Tjibaou</strong>.<br />

En fait, les gens du Sud sont devenus dépositaires<br />

du nom <strong>Tjibaou</strong> au nom de tous les Kanak. « C’est<br />

tout le pays qui reçoit le nom donné au Centre<br />

culturel et qui va lui insuffler la vie. Sans cela, ce<br />

n’est qu’un bâtiment sans le souffle. Dès lors, le<br />

Centre est considéré comme un être. Comme tel,<br />

on doit le protéger, veiller à ce que ses racines soient<br />

profondes et bien ancrées dans la société kanak »<br />

(citation de <strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong>, in Mwà Véé,<br />

avril, mai, juin 1998, n°20, p.16).<br />

5


À l’origine du nom<br />

LE NOM CIBAU DONNÉ PAR LE PÈRE<br />

DU VIEUX BOULET<br />

(Bule) est en réalité un prénom transformé en nom<br />

patronymique par l’état civil lorsque le père de <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong>, Wenceslas, déclara la naissance de son fils<br />

auprès des autorités civiles.<br />

<strong>Cibau</strong> devient à l’oreille de l’agent administratif<br />

<strong>Tjibaou</strong>.<br />

Dans la tradition kanak, on parle de « Duu Yat », le<br />

vrai nom.<br />

Si le nom <strong>Cibau</strong> a été donné par le père du Vieux<br />

Boulet, c’est que ce nom lui appartenait, à lui ou à<br />

son clan.<br />

Paroles prononcées par le Vieux Boulet (Bule) lors<br />

de la cérémonie du prêt du nom au Centre culturel<br />

<strong>Tjibaou</strong> :<br />

Dawe ti-vhê cile ven yalo-ng. Hîdo<br />

wo thui nan dawe ven jahma-xo-n.<br />

Wo li vhe-da ven yat <strong>Cibau</strong>, ven yat<br />

o yalo-ng, we dawe na ne ven nga.<br />

Ven nga o hule ngen vaya-n <strong>Cibau</strong><br />

ye fwâi ne ngen tok hê-me. Dawe<br />

ga vhe-nga ngen kuuk ra vha-inga,<br />

men gaa nagoon ai we koi nga<br />

wany thaaun ne ven mala da theenga<br />

paa-nga.<br />

Koin.<br />

Traduction :<br />

Vous êtes venus demander mon nom et<br />

je vous ai raconté son histoire. J’apporte<br />

le nom <strong>Cibau</strong> qui m’appartient et ce nom<br />

sera donné au bâtiment.<br />

Ce bâtiment, c’est le fruit du travail de<br />

<strong>Cibau</strong> de toutes ces années passées. Vous<br />

prendrez ces ignames, vous les ferez cuire<br />

et prononcerez la bénédiction afin qu’à<br />

partir d’aujourd’hui, il n’y ait plus jamais<br />

de malédiction.<br />

Fin.<br />

Portrait du Vieux Boulet.<br />

6


Aux sources de la mémoire :<br />

la révolte de 191 7<br />

ENTRE LE MOIS D’AVRIL 1917 et la fin du mois de janvier 1918, une<br />

véritable guerre s’est déroulée dans la région comprise entre Koné et Hienghène.<br />

À l’origine de cette révolte, plusieurs facteurs : les terres dont ne cessaient de s’emparer les autorités coloniales,<br />

l’impôt de capitation (impôt par tête, le même pour tous, fixé par l’administration) et l’engagement<br />

de tirailleurs volontaires pour la Première Guerre mondiale. Les Kanak ont mené des attaques, avec pillages<br />

et incendies, sur des établissements coloniaux mal gardés ou présumés tels. L’administration a répliqué avec<br />

l’aide d’indigènes restés fidèles en menant des opérations de répression extrêmement fortes qui vont obliger<br />

des populations entières à déserter leurs tribus et leurs vallées : Netchaot, Poindah, Tipindjé, Tiendanite...<br />

C’est au cours de cette révolte que la mère de Wenceslas sera tuée, alors qu’il n’avait que quatre ans.<br />

En 1919, cette révolte a donné lieu à un procès d’assises à l’issue duquel de nombreux rebelles ont été<br />

condamnés à la peine capitale. De ce fait, cette période a fortement marqué les esprits. Ce fut la dernière<br />

rébellion d’importance avant les Événements de 1984.<br />

Guerriers kanak en 1917.<br />

7


Trois pères pour faire un homme...<br />

JEAN-MARIE TJIBAOU<br />

APPREND À LIRE,<br />

à écrire, à compter auprès de son père, à la tribu.<br />

À neuf ans, il part au petit séminaire de Canala, au<br />

pensionnat Saint-Tarcisius pour suivre ses études.<br />

C’est le père Rouel qui l’a envoyé là-bas entre 1946<br />

et 1948. Curé de Hienghène, protecteur de son père<br />

Wenceslas, le père Rouel a eu une grande influence<br />

sur la jeunesse de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, au point de<br />

le mener sur la voie de la prêtrise. En 1949, il entre<br />

à l’école Notre- Dame auxiliatrice à l’île des Pins. Il y<br />

restera jusqu’en 1952. « J’en garde un bon souvenir<br />

parce qu’on a appris à faire au moins ça : maïs, fromage<br />

avec le lait de ferme. Pas beaucoup d’école<br />

par contre » (<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, biographie illustrée,<br />

ADCK, 2009, p. 23).<br />

En 1953, il réussit son certificat d’études à Nouméa<br />

et retourne à l’île des Pins pour faire son noviciat<br />

auprès des Petits Frères indigènes jusqu’en 1956.<br />

L’année suivante, il occupe son premier poste d’enseignant<br />

à Lifou, et en 1958, à Thio. Mais <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> veut devenir prêtre, il souhaite poursuivre ses<br />

études. « Parce que, quand on enseigne, dès qu’on<br />

veut bien faire, on se rend compte de ses insuffisances<br />

». Il en parle à l’évêque de l’époque, monseigneur<br />

Martin, qui accepte de l’inscrire au séminaire<br />

Saint-Léon de Païta. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> reprend ses études<br />

en 1958, au niveau de la troisième. Il a vingt-deux<br />

ans. Il apprend ensuite la philosophie et la théologie.<br />

Comme il lui faut de l’argent pour payer ses études<br />

et sa vie sur place, son père Wenceslas prend alors<br />

des commandes de viande. Il tue le bétail de la tribu,<br />

puis Benoît Boulet, son père coutumier, se déplace<br />

à cheval et vend la viande à quatre ou cinq francs le<br />

kilo aux gens du bord de mer. Pendant les vacances,<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> reste souvent à Wérap pour l’aider dans<br />

les champs de café soleil.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> au<br />

séminaire (au centre de la photo).<br />

8


D’un prêtre à l’autre<br />

EN 1965, JEAN-MARIE<br />

TJIBAOU DEVIENT<br />

PRÊTRE<br />

à Hienghène. Il est ordonné par monseigneur<br />

Martin. Il est ensuite envoyé en tant qu’aumônier<br />

à la base militaire de Bourail, au moment où<br />

Éloi Machoro y effectue son service militaire. En<br />

1967, il est nommé à la cathédrale Saint-Joseph de<br />

Nouméa. C’est à cette époque qu’il est sensibilisé<br />

aux problèmes politiques, au contact du père Jacob<br />

Kapéta, premier vicaire et aumônier de l’Union<br />

calédonienne, principal parti politique de l’île, créé<br />

en 1953.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> voit bien que les Kanak sont mis<br />

de côté dans la vie de tous les jours. Puisqu’il est<br />

prêtre à la cathédrale de Nouméa, il peut constater<br />

qu’au centre-ville, beaucoup des siens traînent<br />

saouls dans les rues et sont complètement à la<br />

dérive. Il écoute les confessions des uns et des<br />

autres. Mais sa position dans la hiérarchie religieuse<br />

l’empêche d’agir à sa guise. Il ne peut entamer<br />

certaines démarches ni s’engager en raison de son<br />

sacerdoce. Il prend pleinement conscience qu’à ce<br />

moment-là, la communauté kanak est secouée par<br />

bon nombre de problèmes graves. « Qu’est-ce que<br />

j’ai ramassé comme soulards le soir, confie-t-il, surtout<br />

le vendredi, le samedi [...] pour les ramener<br />

chez eux [...] ». Il se rappelle ainsi de « cris au fond<br />

du cachot », de « larmes qui regrettent le passé<br />

perdu », d’hommes « qui revendiquent » (cité par<br />

Que le canaque<br />

redécouvre son identité<br />

est la condition de l’avenir.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

Éric Waddel dans Le Rêve de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>).<br />

Il découvre aussi les écrits du père Apollinaire Anova<br />

Ataba, ordonné prêtre en 1957. Ces textes ont été<br />

interdits de publication par l’Église, car ils critiquent<br />

la société coloniale. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> décide alors<br />

d’étudier la sociologie et l’ethnologie à Lyon, puis à<br />

Paris. « Je ne suis pas parti pour faire des études,<br />

mais pour chercher des outils d’analyse pour voir<br />

plus clair dans la réalité d’ici ». Il quitte donc la<br />

Nouvelle-Calédonie en 1968 pour suivre des cours<br />

à l’Institut de sociologie de la Faculté catholique de<br />

Lyon (de 1968 à 1970), puis d’ethnologie à l’École<br />

pratique des Hautes Études en 1970. Il commence à<br />

préparer une thèse portant sur les effets de l’adaptation<br />

de la société traditionnelle kanak au monde<br />

moderne. Mais le décès de son père en 1970 le<br />

pousse à arrêter ses études et à revenir au pays.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et le père Rouel.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

ordonné prêtre.<br />

9


Comprendre et se comprendre<br />

DE RETOUR EN<br />

NOUVELLE-CALÉDONIE,<br />

il est choqué par ce qu’il appelle « l’aliénation » de<br />

son peuple.<br />

Il décide alors d’interrompre sa carrière religieuse<br />

afin de se mettre au service de sa communauté<br />

et de contribuer à améliorer les conditions de vie<br />

des Kanak. Dans les années 1960-1970, au temps<br />

du boom du nickel, n’étant pas reconnu dans son<br />

propre pays, « le peuple kanak était vraiment en<br />

bas. Avant, quand on prononçait le mot “Kanak”,<br />

c’était une insulte ».<br />

Monseigneur Martin a bien compris la nouvelle tâche<br />

que s’est assignée <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>. Il demande<br />

donc à Rome, et notamment au pape Paul VI, sa<br />

réduction à l’état laïque. Le Vatican met un an à lui<br />

répondre, lui laissant ainsi un délai de réflexion pour<br />

être sûr de faire le bon choix. Une rumeur court selon<br />

laquelle le pape aurait écrit à <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> que<br />

s’il quittait le sacerdoce, il ne vivrait pas une longue<br />

existence. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> aurait répondu que ce n’était<br />

pas grave. Il voulait avant tout retourner à la tribu et<br />

s’occuper de son peuple.<br />

C’est pendant ces années (1966-1971) que <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> comprend la véritable nature du<br />

drame des Kanak : que la domination européenne<br />

et l’expérience coloniale les avaient empêchés<br />

d’être. Il leur faut donc, pour réaliser leur émancipation<br />

politique et économique, se libérer intellectuellement,<br />

sociologiquement et psychologiquement,<br />

tout en restant fidèles à leur passé. Une<br />

question, qui revient sans cesse, se retrouve au<br />

centre de ses préoccupations : « Comment peuton<br />

être Kanak dans le monde moderne ? ». Cela<br />

l’amène à une longue réflexion sur la nature de la<br />

culture, sur le poids et l’importance de la tradition,<br />

sur l’urgence de jeter une passerelle entre le passé<br />

et l’avenir.<br />

« Il fallait lancer des<br />

actions qui permettent<br />

aux gens, au groupe de<br />

se refaire une image [...]<br />

une image gratifiante de<br />

lui-même, parce<br />

qu’il en est arrivé à une<br />

image avilissante,<br />

voire méprisante de luimême<br />

[...] qu’il noie dans<br />

l’alcool pour essayer de<br />

se retrouver. »<br />

Moi, personnellement, je n’ai jamais<br />

été mal à l’aise dans cette Église.<br />

Mais aujourd’hui, l’Église est nulle<br />

dans l’engagement de notre peuple.<br />

Aujourd’hui, il y a des chrétiens en<br />

Nouvelle-Calédonie, mais, pour moi,<br />

il n’y a plus d’Église. L’église catholique<br />

a toujours cautionné le système colonial.<br />

Connaître la société pour connaître<br />

l’homme, connaître la langue pour<br />

connaître la pensée car la parole est<br />

la manifestation de l’être.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

10


S’élever ensemble<br />

MARIE-CLAUDE<br />

ET JEAN-MARIE<br />

se sont rencontrés sur leur lieu de travail à Nouméa.<br />

<strong>Marie</strong>-Claude était conseillère rurale et <strong>Jean</strong>- <strong>Marie</strong><br />

travaillait au service de l’amélioration de l’habitat.<br />

Ils luttaient donc tous les deux pour une même<br />

cause : l’amélioration des conditions de vie dans les<br />

tribus. Elle, elle s’investissait dans le service sanitaire<br />

de lutte contre les problèmes liés à l’hygiène et à<br />

l’alcool ; lui, il œuvrait pour que les gens vivent dans<br />

un endroit propre et digne.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> demande la main de <strong>Marie</strong>-<br />

Claude à son père, qui accepte. Ils se marient le<br />

8 juin 1973. Ce fut un mariage coutumier. <strong>Marie</strong>-<br />

Claude n’a pas eu son mot à dire. Elle a respecté la<br />

volonté de son père en devenant Madame <strong>Tjibaou</strong>.<br />

Lui, il était de religion catholique ; elle, de confession<br />

protestante. <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> a décidé que chacun<br />

conserverait sa religion. C’est pourquoi, le jour de la<br />

cérémonie, étaient présents un prêtre et un pasteur.<br />

Ils auront six enfants. Voici leurs prénoms, d’abord<br />

en langue, puis en français : Thii <strong>Jean</strong>- Philippe,<br />

Thuaii Emmanuel, Neinô Joël, Dui Ka moo Hoot<br />

Pascal, Bwae Didier (le fils de son frère Tarcisse),<br />

et Bweece Lorenza (née Nahiet). Eto Kamane Loris<br />

viendra agrandir cette famille.<br />

Pour <strong>Marie</strong>-Claude, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> était son meilleur<br />

ami, son confident, quelqu’un d’essentiel dans sa<br />

vie, un homme qui lui a permis d’évoluer et de s’élever.<br />

Quelqu’un que les tâches ménagères ne dérangeaient<br />

pas : il étendait le linge, donnait à manger<br />

aux cochons, poules et canards, balayait la maison<br />

mais il n’aimait pas le repassage.<br />

Durant ses seize années de mariage, la famille n’a<br />

passé, en tout et pour tout, que trois ans ensemble.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> était un homme travailleur,<br />

populaire, très investi dans l’action politique, mais<br />

sa femme assure que, lorsqu’il était à la maison, il<br />

redevenait un être ordinaire, soucieux de sa famille,<br />

un papa qui adorait raconter des histoires, qui<br />

aimait rire et plaisanter. Il prenait toujours un temps<br />

pour ses enfants. Ses occupations favorites ? Aller<br />

au champ, plonger, jouer du piano. C’était un bon<br />

vivant. Un bon joueur de foot également. <strong>Marie</strong>-<br />

Claude <strong>Tjibaou</strong> choisissait les vêtements de son<br />

époux : des chemises presque toujours océaniennes.<br />

Il était ainsi élégant et bien mis.<br />

<strong>Marie</strong>-Claude et <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong>, le<br />

jour de leur mariage à la mairie<br />

de Hienghène.<br />

Au-delà de nous deux, cette<br />

union symbolisait aussi celle<br />

de l’AICLF et de l’UICALO,<br />

du protestantisme et du<br />

catholicisme, de la gauche<br />

qu’incarnait <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

engagé dans l’UC et de la<br />

droite à travers mon père.<br />

<strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong><br />

11


Une âme forte<br />

MARIE-CLAUDE ANDI TJIBAOU est née <strong>Marie</strong>-Claude Wetta, le 10 janvier<br />

1949, à la tribu de Néouta (Ponérihouen). Elle est issue d’une grande famille de loyalistes. Elle est la<br />

fille de <strong>Jean</strong>nette Naaoutchoué et de Doui Matayo Wetta, membre fondateur de l’AICLF (Association<br />

des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français) qui, avec l’UICALO (Union des Indigènes Calédoniens<br />

Amis de la Liberté dans l’Ordre) formeront en 1953 l’Union calédonienne. Il sera l’un des neuf premiers<br />

Mélanésiens à siéger au Conseil général du Territoire.<br />

Sportive de haut niveau, <strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong> décroche deux médailles d’or et deux médailles d’argent<br />

au lancer du poids, aux jeux du Pacifique Sud en 1966, 1969, 1971 et 1975.<br />

Soucieuse de l’amélioration des conditions de vie des Kanak, elle a travaillé au sein de plusieurs services<br />

de l’administration territoriale (Éducation de base, Jeunesse et Sports) et d’organismes chargés d’aider au<br />

développement (FADIL, ODIL, ADRAF). Aujourd’hui, elle est membre du Conseil économique et social,<br />

à Paris.<br />

Portrait de <strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong>.<br />

12


Je m’engage …<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> parmi son peuple.<br />

APRÈS AVOIR QUITTÉ LE MINISTÈRE DE L’ÉGLISE,<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> aurait dit à son ami François Burck : « Je ne démissionne pas, mais je m’engage... Il faut que je<br />

partage la vie de ceux pour qui je prétends m’engager si je veux être crédible ».<br />

Dès lors, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> va s’investir dans diverses associations.<br />

Il veut rendre aux Kanak leur dignité en leur faisant prendre conscience de leur culture.<br />

En 1971, il intègre l’administration territoriale, d’abord au service de l’Éducation de base puis au service de la<br />

Jeunesse et des Sports. Il met en place l’Association Mélanésienne pour le Développement Social et Culturel<br />

(AMEDESC) et fonde, avec l’épouse du député Roch Pidjot, Scholastique Pidjot, un organisme réunissant<br />

l’ensemble des femmes du Territoire, le « Mouvement pour un souriant village mélanésien ». Ses membres<br />

constitueront un précieux soutien lors de la mise en place de Mélanésia 2000.<br />

13


Montrer, se montrer…<br />

MÉLANÉSIA 2000 EST LE<br />

PREMIER FESTIVAL DES<br />

ARTS MÉLANÉSIENS<br />

À l’origine du projet, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, Jacques<br />

Iekawé, Philippe Missotte, Gilbert Barillon et<br />

Georges Dobbelaere. Très impliqué dans l’association<br />

« Mouvement pour un souriant village<br />

mélanésien », <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> a pu compter<br />

sur tous ses membres bénévoles pour l’aider à<br />

mettre en place le festival. Celui-ci s’est déroulé<br />

du 3 au 7 septembre 1975, sur le site de Plage<br />

1000, au 6 e kilomètre, à Nouméa. Deux mille<br />

Kanak ont contribué à la réussite de ces rencontres<br />

qui attirent, dès l’ouverture, six mille spectateurs et<br />

cinquante mille sur cinq jours.<br />

L’idée de Mélanésia 2000 est née dès 1972, lorsque<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> participe au premier festival<br />

des Arts du Pacifique, à Fidji. À cette époque-là,<br />

la culture kanak n’est pas encore connue ni reconnue.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> souhaite donc la faire<br />

découvrir au monde entier car il a compris qu’elle<br />

est essentielle à cette reconnaissance nationale et<br />

internationale.<br />

Pendant longtemps, les Kanak étaient considérés,<br />

à l’égal de bien des peuples premiers, comme<br />

des personnes incapables de penser et de travailler.<br />

Leur culture qui s’exprime principalement<br />

par les danses, les arts traditionnels et les événements<br />

coutumiers, était jugée primitive. Les Kanak<br />

Discours d’ouverture de Mélanésia<br />

2000 par <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

mettront presque un siècle à conquérir un statut<br />

de pleine citoyenneté pour voter et bénéficier des<br />

mêmes droits que les Européens. Et en 1975, malgré<br />

tous les progrès accomplis, les Kanak étaient<br />

encore peu intégrés au tissu économique, écartés<br />

des postes à responsabilité, de la gestion politique<br />

et administrative de leur pays, par manque de formation<br />

et de considération.<br />

Kanak, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> l’était, et fier de l’être,<br />

mais ce n’était pas un homme du passé.<br />

Le passé l’inspire certes, mais ne l’aveugle pas.<br />

« La richesse d’identité, le modèle pour moi, il est<br />

devant soi, jamais en arrière […]. Et je dirai que<br />

notre lutte actuelle, c’est de pouvoir mettre le plus<br />

possible d’éléments appartenant à notre passé,<br />

à notre culture, dans la construction du modèle<br />

d’homme et de société que nous voulons pour<br />

l’édification de la Cité ».<br />

Pour préparer ce festival, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et ses<br />

collaborateurs sont allés dans les tribus, à travers<br />

tout le pays chercher des Kanak et les faire réfléchir<br />

sur ce qui définit leur culture. Pour la première fois,<br />

cet événement allait leur permettre d’être présents<br />

en ville pendant un mois, de se rencontrer, de vivre<br />

ensemble, d’échanger, et surtout, de se montrer.<br />

Mélanésia 2000 a été à la fois un grand rendezvous<br />

culturel et une opération de communication<br />

à destination des Kanak comme à destination du<br />

monde non kanak.<br />

Avant, chacun organisait ses cérémonies coutumières<br />

chez lui. L’idée insufflée par <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

<strong>Tjibaou</strong> a consisté à mettre en commun les différentes<br />

pratiques culturelles des uns et des autres<br />

pour fonder une identité culturelle kanak dans<br />

laquelle chacun puisse se reconnaître. Mais il<br />

s’agissait également d’aller au-delà, d’associer<br />

aussi la culture kanak à celle des autres communautés<br />

installées dans ce pays.<br />

« Nous avons voulu ce Festival parce<br />

que nous croyons en la possibilité<br />

d’échanges plus profonds et plus<br />

suivis entre la culture européenne et<br />

la culture canaque. »<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

14


Une danse traditionnelle<br />

kanak : le pilou.<br />

C’est aussi le moment pour la Nouvelle-Calédonie<br />

de découvrir <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> qui fait beaucoup<br />

parler de lui, notamment à la radio. À ses yeux,<br />

dans le nom Mélanésia 2000, « 2000 » désigne<br />

l’année phare, celle du changement de siècle.<br />

Cela signifie se lancer dans le futur et sortir de la<br />

colonisation.<br />

Pour célébrer l’importance de cet événement,<br />

l’OPT sort un timbre avec le symbole du festival :<br />

deux mains noires brandissant une flèche faîtière<br />

dans le soleil.<br />

« Aujourd’hui, on se rend compte que Mélanésia<br />

2000 a représenté une étape majeure pour<br />

la culture et la société kanak en marche vers la<br />

modernité. Pour la première fois, on montrait, on<br />

s’exprimait sans peur du regard de l’autre, alors<br />

que l’on a toujours eu tendance à cacher ce que<br />

l’on est, ce que l’on fait, de crainte de s’en trouver<br />

dépossédé... » (Béalo Wedoye, in Mwà Véé, avril,<br />

mai, juin 1998, n° 20, p. 15).<br />

Une foule de spectateurs.<br />

Chaque région de Nouvelle-Calédonie a ainsi présenté<br />

son patrimoine et son savoir-faire. Les Kanak<br />

de l’île des Pins sont arrivés à bord d’une grande<br />

pirogue double sur la plage. Les Kuniés, en tenue<br />

traditionnelle, l’ont portée jusqu’au centre du site<br />

du festival sans jamais lui faire toucher le sol. Cette<br />

même pirogue a été conservée précieusement et<br />

se trouve actuellement au musée de la Nouvelle-<br />

Calédonie, à Nouméa.<br />

C’est la première fois que la culture kanak se<br />

montre de la sorte, unie, bien vivante, et qu’elle<br />

se met en scène. Ce sera l’opportunité pour les<br />

habitants de la Nouvelle-Calédonie de s’immerger<br />

pendant cinq jours dans cette culture singulière,<br />

d’en ressentir toute la force et la diversité. On peut<br />

donc penser qu’avec Mélanésia 2000 commence<br />

le premier inventaire du patrimoine culturel kanak.<br />

« Dans la préparation […] de Mélanésia 2000,<br />

nous avons mis le meilleur de nous-mêmes, une<br />

grande part de notre raison de vivre, peut-être la<br />

plus sacrée. Merci de votre gentillesse et du regard<br />

neuf et sans préjugés que vous y apportez » (citation<br />

de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, discours d’ouverture<br />

de Mélanésia 2000).<br />

15


La suite qu’avait prévue <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> avec<br />

le festival Calédonia 2000 esquissait les contours<br />

d’une citoyenneté au sens de la reconnaissance<br />

mutuelle et du vivre ensemble dans le respect des<br />

différences. Calédonia 2000 se voulait la symbiose<br />

de toutes les cultures qui composent cette terre.<br />

Mais ce festival ne verra, hélas, jamais le jour en<br />

raison d’obstacles politiques. « Entre Mélanésia<br />

2000 et aujourd’hui (4 mai 1998), il y a un lien,<br />

une permanence. Mélanésia 2000 a interpellé la<br />

conscience et la société kanak. On a fait l’inventaire<br />

de ce qui existait de notre histoire, de notre<br />

identité, de notre culture. [...] Demain, le Centre<br />

culturel <strong>Tjibaou</strong> prendra le relais pour poursuivre<br />

cette oeuvre, montrer que la culture kanak est la<br />

culture de ce pays » (<strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong>, in<br />

Mwà Véé, avril, mai, juin 1998, n° 20, p. 16).<br />

Pilou kanak pendant<br />

Mélanésia 2000.<br />

Logo de Mélanésia 2000.<br />

Partager le présent, mais le présent, c’est le regard, c’est l’acceptation<br />

des uns et des autres, l’acceptation d’être de cultures différentes et de<br />

promouvoir ces cultures différentes aussi bien dans les écoles que dans<br />

les manifestations culturelles.<br />

Le retour à la tradition est un mythe […] Notre identité est devant nous.<br />

Nous voulions […] essayer de mobiliser des gens vis-à-vis de l’économie,<br />

des gens décidés au niveau de l’affirmation de soi, jusqu’à vouloir des<br />

postes à responsabilité.<br />

Nous voulons dire au monde que nous ne sommes pas des rescapés de la<br />

préhistoire, encore moins des vestiges archéologiques, mais des hommes<br />

de chair et de sang.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

16


Kanaké<br />

UNIQUE PIÈCE DE THÉÂTRE ÉCRITE<br />

PAR JEAN-MARIE TJIBAOU<br />

en collaboration avec Philippe Missotte, Kanaké a été jouée à deux reprises, les vendredi et samedi soirs<br />

lors du festival Mélanésia 2000. Douze mille spectateurs ont assisté à chaque représentation.<br />

Kanaké retrace, en trois actes, la vie des Kanak, depuis la colonisation jusqu’à l’époque contemporaine.<br />

Le premier acte raconte l’échange cérémoniel de l’igname, rite interrompu par l’arrivée des Européens.<br />

Dans le deuxième acte, la colonisation débouche sur la corvée obligatoire, l’alcoolisme et la destruction<br />

du système spirituel kanak traditionnel.<br />

Le troisième acte commence par une marche dans la nuit. Face aux ruines de leur passé, les Mélanésiens<br />

s’interrogent sur leur avenir et s’adressent aux Européens responsables de leur condition. Les masques<br />

sont arrachés aux grandes figures qui défilent. Soudain, ce ne sont plus des mannequins qui parlent, mais<br />

bien des hommes authentiques. La question est posée : quelque brutale que puisse être la civilisation<br />

européenne, est-il possible d’y échapper ? Il est temps que soit effacé le rapport conquérant-colonisé,<br />

il est temps que s’instaure une relation autre, celle qui préside au partage traditionnel des ignames.<br />

À travers ce dialogue d’inspiration traditionnelle mais de forme radicalement nouvelle, Mélanésiens et<br />

Européens manifestent leur désir de construire un avenir commun.<br />

Représentation<br />

de la pièce Kanaké.<br />

17


Maison de mémoire, Goa Ma Bwarhat,<br />

Centre culturel de Hienghène<br />

C’EST LE GOUVERNEMENT<br />

TJIBAOU<br />

qui décide de créer en 1982 le Centre culturel de<br />

Hienghène. La particularité de ce Centre – ce qui<br />

fonde son originalité – c’est qu’il a été construit par<br />

la population elle-même afin de répondre à une<br />

volonté politique mais aussi à un besoin crucial. En<br />

effet, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, alors maire de Hienghène,<br />

souhaitait construire un Centre culturel kanak, dans<br />

sa propre commune, une aire de rencontres et<br />

d’échanges sur la culture kanak. Il était désireux de<br />

faire découvrir au plus grand nombre cette culture si<br />

peu connue jusqu’alors. On retrouve là son esprit de<br />

revendication, l’homme toujours animé par sa quête<br />

d’identité et de reconnaissance.<br />

Deux cases sont édifiées. La première porte le nom<br />

du chef Alphonse Goa (décédé en 1987) représentant<br />

le clan de la terre ; la seconde, celui du chef Luc<br />

Bwarhat (décédé en 1993) représentant le clan de<br />

la mer.<br />

« Pourquoi faites-vous une maison là-bas au lieu de<br />

venir la faire ici, là où j’habite ? » s’étonne alors le<br />

grand chef Bwarhat. On lui répond que la « case qui<br />

est là-bas » ne lui est pas destinée ; c’est une case<br />

qui va le représenter devant tout le monde.<br />

Le Centre culturel dispose d’un musée qui regroupe<br />

diverses pièces et objets traditionnels, ainsi que<br />

d’une salle d’exposition temporaire. Il met en avant<br />

le passé et le devenir de l’univers mélanésien. On<br />

trouve également sur ce site le village des artisans<br />

et un snack.<br />

Le Centre culturel de Hienghène sera inauguré le<br />

26 octobre 1984.<br />

Il est fermé depuis le mois de juillet 2011 en raison<br />

de travaux d’extension et de rénovation.<br />

Construction<br />

du Centre culturel<br />

de Hienghène.<br />

18


« Maxha »<br />

« Relever la tête »<br />

JEAN-MARIE TJIBAOU<br />

ADHÈRE EN 1973<br />

À L’UICALO (Union des Indigènes<br />

Calédoniens Amis de la Liberté dans l’Ordre),<br />

une organisation de Mélanésiens d’inspiration catholique<br />

au sein de l’UC (Union calédonienne).<br />

Sa carrière politique démarre véritablement en 1977.<br />

Le voici maire de Hienghène avec sa liste « Maxha » :<br />

« Relever la tête ». En mai de la même année, lors<br />

du congrès de Bourail, il assumera les fonctions de<br />

vice-président de l’Union calédonienne. L’UC prend<br />

alors officiellement position pour l’indépendance,<br />

provoquant le départ de beaucoup de ses membres<br />

non kanak.<br />

Avec Pierre Declercq, Éloi Machoro, Yeiwéné Yeiwéné<br />

et François Burck, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> va incarner<br />

une nouvelle génération, celle qui fait le choix d’une<br />

lutte politique fondée sur le respect des institutions<br />

en place et sur les principes de la non-violence.<br />

En 1979, il rejoint le Front indépendantiste, devient<br />

élu de l’Assemblée territoriale, puis vice-président<br />

du Conseil de gouvernement. En 1984, il prend la<br />

tête du FLNKS (Front de Libération National Kanak<br />

et Socialiste) et préside le Gouvernement Provisoire<br />

de Kanaky.<br />

Quant à l’indépendance<br />

kanak : pour nous il y a ici<br />

un peuple indigène, c’est le<br />

peuple kanak. Nous voulons<br />

d’abord la reconnaissance<br />

de ce peuple et son droit à<br />

revendiquer l’indépendance<br />

de son pays. Ce n’est pas plus<br />

raciste que de parler de<br />

citoyenneté française.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

Commence alors la période dite des « Événements ».<br />

De 1984 à 1988, la Nouvelle-Calédonie se trouve,<br />

à plusieurs reprises, au bord de la guerre civile. Le<br />

drame d’Ouvéa fait basculer la situation. En 1988,<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> signe les accords de Matignon<br />

avec Jacques Lafleur, ouvrant ainsi un chemin vers<br />

la paix.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et Éloi Machoro.<br />

19


L’homme politique :<br />

le leader indépendantiste<br />

TRÈS TÔT, JEAN-MARIE<br />

TJIBAOU A LA CERTITUDE<br />

qu’à force de patience et en montrant le bon exemple,<br />

il est possible d’entraîner « ceux qui restent encore<br />

au bord du chemin ». Le mouvement indépendantiste<br />

trouve en lui, grâce à son charisme et son esprit<br />

de conciliation, son point d’équilibre. En effet, ce<br />

mouvement politique est au départ un assemblage<br />

hétéroclite de cinq groupes de pression radicalement<br />

opposés sur les moyens à employer pour parvenir à<br />

l’indépendance.<br />

Un jour, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> déclare : « Tout ce que<br />

j’ai vécu, je l’assume entièrement. Je n’ai pas vécu<br />

deux vies séparées. Pour les miens, la résistance et<br />

une certaine recherche de la réalité font partie d’un<br />

engagement familial : le refus de la colonisation est<br />

chez nous une tradition ».<br />

Homme politique de grande envergure, figure<br />

importante de la vie calédonienne, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

<strong>Tjibaou</strong> devient, pour son mouvement, un stratège<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

répondant à la télévision.<br />

de premier ordre. Il sait ce qu’il faut faire pour obtenir<br />

des avantages ; il sait pratiquer la politique des petits<br />

pas quand les occasions ne lui sont pas opportunes.<br />

C’est aussi un homme sensible et responsable,<br />

capable de rêver, d’imaginer, d’écrire. Il a le sens de<br />

la formule. Au début, son combat est résumé par la<br />

première devise de l’Union calédonienne : « Deux<br />

couleurs, un seul peuple ». Puis, pour <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

<strong>Tjibaou</strong>, la solution aux problèmes de la Nouvelle-<br />

Calédonie passe d’abord par l’affirmation de la primauté<br />

de la culture et du peuple kanak sur cette<br />

terre, mais l’indépendance ne signifie pas pour<br />

autant la rupture définitive avec la France, ni le refus<br />

des autres habitants ou communautés.<br />

« Je dirais que le plus dur n’est peut-être pas de<br />

mourir, le plus dur, c’est de rester vivant et de se<br />

sentir étranger à son propre pays, de sentir que son<br />

pays meurt, de sentir qu’on est dans l’impuissance<br />

de relever le défi et de faire flotter à nouveau notre<br />

revendication de reconquête de la souveraineté de<br />

Kanaky ».<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> est, on le voit, un personnage<br />

doté d’une grande force morale, « un homme d’État<br />

exceptionnel qui fait preuve d’une intelligence<br />

politique aiguë » (d’après Jack Lang, ministre de la<br />

Culture sous la présidence de François Mitterrand).<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> est un homme autant attaché à<br />

son peuple qu’aux valeurs républicaines.<br />

Dans les moments les plus difficiles, il a pour habitude<br />

de se réfugier à Hienghène, dans sa tribu de<br />

Tiendanite, afin d’y trouver l’apaisement dont il a<br />

besoin. Ce retour aux sources lui est d’ailleurs indispensable<br />

lorsqu’il vit cette période de doute qui suit<br />

la mort d’Éloi Machoro (1985).<br />

Le plus dur, ce n’est pas de mourir, mais de vivre et de se sentir humilié,<br />

haï et exilé dans son propre pays.<br />

Reconnaissez le peuple kanak pour qu’à son tour il vous reconnaisse.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

20


Histoire d’une terre,<br />

une terre d’histoires…<br />

DEPUIS 1946,<br />

LA NOUVELLE-CALÉDONIE<br />

n’est plus une colonie mais un Territoire d’Outre-<br />

Mer (TOM). Les Kanak accèdent progressivement<br />

à la citoyenneté française et le pays est doté d’un<br />

statut de très large autonomie. Mais celui-ci est remis<br />

en cause par les lois Jacquinot (le Conseil de gouvernement<br />

perd son pouvoir exécutif) et Billotte (les<br />

libertés locales sont limitées dans les domaines de<br />

la mine et de la fiscalité) de 1963 et de 1969. Cela<br />

suscite les premières revendications indépendantistes<br />

kanak autour des « Foulards rouges » de Nidoish<br />

Hnaisseline en 1969 et du « Groupe 1878 » d’Élie<br />

Poigoune et de Déwé Gorodé en 1974. Le PaLiKa<br />

(Parti de Libération Kanak) sera créé en 1976.<br />

Les Kanak souhaitent qu’on leur restitue leurs terres<br />

spoliées ou, du moins, que l’on corrige le déséquilibre<br />

existant avec le patrimoine foncier des propriétaires<br />

européens. À l’époque, moins de 1 000 actifs agricoles<br />

européens détiennent 370 000 hectares, ainsi<br />

que la plus grande partie des 145 000 hectares de<br />

locations domaniales, alors qu’en face, 25 000 mélanésiens<br />

(6 000 familles) détiennent pour l’essentiel<br />

165 000 hectares de réserves et moins de 10 000<br />

hectares de propriétés privées (Source : Les Temps<br />

modernes, mars 1985, n° 464).<br />

En 1981, l’UC propose un projet de loi à soumettre<br />

à l’Assemblée nationale dans lequel « la propriété<br />

du sol est reconnue dans sa totalité au peuple<br />

autochtone, au peuple kanak » et où il est question<br />

du « rétablissement des clans dans leurs anciens<br />

droits » (ibid.), les terres pouvant être louées ensuite<br />

aux personnes désireuses de les exploiter. La même<br />

année, le secrétaire général de l’UC, Pierre Declercq,<br />

est assassiné. Sur le terrain, la tension monte.<br />

En 1982, grâce à une alliance avec la Fédération pour<br />

une Nouvelle Société Calédonienne (FNSC), <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> devient vice-président du Conseil<br />

de gouvernement de la Nouvelle-Calédonie. Estimant<br />

que pour être un pays indépendant, il faut<br />

produire de la richesse, il décide d’établir un impôt<br />

sur le revenu. Cette mesure n’est pas appréciée par<br />

ses opposants politiques (RPCR) qui vont fortement<br />

critiquer son régime.<br />

Chacun de vous doit devenir<br />

indépendant. Chacun<br />

est responsable pour devenir<br />

indépendant. Femmes,<br />

hommes, enfants […].<br />

Je ne veux pas d’une<br />

indépendance qui nous<br />

mettrait sur la liste des dix<br />

pays les plus pauvres<br />

de l’ONU.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

En 1983, de façon à ramener le calme dans le pays,<br />

le gouvernement français organise, du 8 au 12 juillet,<br />

une table ronde à Nainville-les-Roches en France.<br />

Sous la direction de Georges Lemoine, secrétaire<br />

d’État aux DOM-TOM, le RPCR, le FI, la FNSC et<br />

l’État se retrouvent pour discuter et concevoir un nouveau<br />

statut. Le droit des Kanak à l’autodétermination<br />

est reconnu. Il est étendu par <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> à ce<br />

que l’on a alors appelé les « victimes de l’Histoire »,<br />

c’est-à-dire à toutes les communautés non mélanésiennes<br />

transplantées en Nouvelle- Calédonie : colons<br />

libres, bagnards, chân dang (vietnamiens), indonésiens,<br />

japonais... C’est l’ouverture du monde kanak<br />

aux autres, une évolution vers plus d’autonomie.<br />

Mais la volonté d’organiser un référendum d’autodétermination<br />

rapide (avant 1986), au cours duquel<br />

seuls les Kanak et les non-Kanak nés sur le Territoire<br />

ou ayant un ascendant né en Nouvelle-Calédonie<br />

peuvent participer, déplaît au RPCR, qui en définitive,<br />

refuse de signer la déclaration finale.<br />

Georges Lemoine propose un nouveau statut avec<br />

une très large autonomie, mais qui ne garantit rien<br />

au niveau du corps électoral. Il est rejeté à la fois par<br />

les indépendantistes et les loyalistes.<br />

21


L’année terrible... 1984 !<br />

EN 1984, LES<br />

INDÉPENDANTISTES<br />

forment le Front de Libération National Kanak et<br />

Socialiste (FLNKS) et décident le boycott actif (ne<br />

pas voter, mais aussi empêcher les autres de le faire)<br />

des élections territoriales du 18 novembre 1984.<br />

La campagne et le jour du scrutin sont marqués<br />

par des violences et des barrages mis en place par<br />

des militants du FLNKS. Le boycott est incarné par<br />

Éloi Machoro, secrétaire général de l’UC brisant, à<br />

Canala, une urne à coups de hache («tamioc» en<br />

français local). Partout se développe une ambiance<br />

de guerre civile : état d’urgence, couvre-feu, attentats…,<br />

avec son cortège de haine et d’angoisse,<br />

de destructions et de deuils (barrages, incendies,<br />

fusillades, morts d’Yves Tual et d’Éloi Machoro).<br />

Le 1 er décembre 1984, lors du premier congrès<br />

du FLNKS organisé à la tribu de La Conception<br />

au Mont-Dore, un Gouvernement Provisoire de<br />

Kanaky (GPK) est créé avec pour président <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>. Celui-ci lève alors pour la première<br />

fois le drapeau adopté par les indépendantistes<br />

comme leur emblème national, le « drapeau<br />

Kanaky ».<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et les membres du secrétariat<br />

du FLNKS (dont le secrétaire général est <strong>Jean</strong>-<br />

Pierre Déteix) organisent ainsi un véritable gouvernement<br />

semi-clandestin, avec ses institutions et ses<br />

symboles. Lors de la levée du drapeau, la presse est<br />

là. Il s’agit de le présenter aux Calédoniens, mais<br />

aussi à la communauté internationale afin que tout<br />

le monde sache ce qui est en train de se passer en<br />

Nouvelle-Calédonie.<br />

Le 5 décembre, une réunion de l’UC se tient au<br />

tout nouveau Centre culturel de Hienghène pour<br />

discuter de la levée ou non des barrages. Alors<br />

que certains participants rentraient chez eux, leurs<br />

deux voitures sont prises dans une embuscade à<br />

Waan Yaat, menée par des colons qui, suite à une<br />

série d’exactions, ont décidé de prendre les armes.<br />

Des troncs de cocotier sont placés en travers de la<br />

route. Sur les dix-sept hommes à bord des voitures,<br />

dix vont être tués, parmi lesquels certains seront<br />

traqués puis abattus. Louis et Tarcisse, deux frères<br />

de <strong>Jean</strong>- <strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> feront partie des victimes.<br />

L’instruction se conclura en septembre 1986 par<br />

un verdict d’acquittement. Les sept auteurs seront<br />

libérés en octobre 1987 car on leur reconnaîtra la<br />

« légitime défense ». À cette occasion, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

Manifestation des<br />

indépendantistes à Nouméa.<br />

On se bat pour l’indépendance.<br />

L’indépendance, c’est notre nom :<br />

c’est le nom des Kanak […]. Et<br />

quand on salit l’indépendance, on<br />

salit notre nom […]. Nous voulons<br />

l’indépendance aujourd’hui. Je dis<br />

cela pour introduire la chose qui<br />

aujourd’hui fait peur : le boycott des<br />

élections […]. C’est cela être<br />

au pied du mur.<br />

J.M. <strong>Tjibaou</strong><br />

22


<strong>Tjibaou</strong> aurait réagi en déclarant : « La chasse aux<br />

Kanak est ouverte ». Mais il ne veut pas répondre à<br />

la violence par la violence, malgré les pressions de<br />

certains groupes du FLNKS qui souhaitent continuer<br />

la lutte clandestine et armée.<br />

De 1985 à 1988, dans le cadre du statut Fabius-<br />

Pisani, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> est président du Conseil<br />

de la région Nord. Il multiplie les congrès politiques,<br />

les rencontres avec la presse et les membres<br />

du gouvernement afin de faire connaître sa position,<br />

ses idées. Il s’attache aussi à trouver des soutiens<br />

internationaux au combat indépendantiste<br />

kanak, que ce soit dans la région Pacifique (Australie,<br />

Fidji, Vanuatu) ou auprès du mouvement<br />

des pays non-alignés (Afrique, Asie). Il se rend<br />

également à l’ONU et obtient en décembre 1986,<br />

l’inscription de la Nouvelle-Calédonie sur la liste<br />

des pays à décoloniser. Le 18 octobre 1987, il présente<br />

aussi un projet de Constitution de Kanaky. Il<br />

se rapprochera également, en France, des paysans<br />

du plateau du Larzac, en conflit avec l’armée française<br />

qui veut les exproprier. Il voyage en Afrique,<br />

au Japon, se fait partout le porte-parole de son<br />

peuple.<br />

Kanaky est en train<br />

de naître !<br />

Le monument de Waan Yaat.<br />

Barrage indépendantiste durant<br />

les événements de 1984.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> militant<br />

pour les droits de son peuple.<br />

23


Le drame d’Ouvéa<br />

EN 1986, LE RETOUR DE<br />

LA DROITE AU POUVOIR<br />

EN FRANCE<br />

entraîne une politique nouvelle : modification du<br />

découpage régional, augmentation des forces de<br />

l’ordre. Un référendum d’autodétermination est<br />

organisé en septembre 1987. Une résidence de<br />

trois ans est requise pour y participer. Les indépendantistes,<br />

qui ne sont pas d’accord avec cette exigence,<br />

boycottent le scrutin, qui se traduit par un<br />

vote massif en faveur du maintien de la Nouvelle-<br />

Calédonie dans la République. Les tensions entre<br />

les deux camps persistent.<br />

En 1988, le FLNKS décide de mener des actions sur<br />

l’ensemble du Territoire. Le 22 avril, c’est le drame<br />

d’Ouvéa. L’occupation de la gendarmerie tourne<br />

mal : quatre gendarmes sont tués et vingt-sept<br />

autres sont pris en otage. Onze seront libérés trois<br />

jours plus tard, mais seize autres seront retenus<br />

quinze jours dans une grotte à Gossanah.<br />

Lors de la session extraordinaire du 2 mai 1988, au<br />

Congrès, le sénateur Dick Ukeiwé prend la parole<br />

en son nom et en celui des députés Jacques Lafleur<br />

et Maurice Nénou pour proposer solennellement<br />

devant les élus du Congrès, de prendre la place<br />

des otages d’Ouvéa. « Jacques Lafleur, Maurice<br />

Nénou et moi-même, responsables du destin des<br />

habitants de ce pays, avons le devoir d’intervenir<br />

directement dans le drame qui se joue. C’est<br />

pourquoi, nous proposons, avec toute la gravité<br />

qui s’impose, de prendre la place des otages afin<br />

de mettre un terme à leur calvaire et d’assumer<br />

pleinement notre mission parlementaire, représentants<br />

des populations qui nous ont fait confiance ».<br />

Cette tentative de négociation échoue.<br />

Le 5 mai, lors d’une opération baptisée Victor, la<br />

grotte est prise d’assaut. Les otages sont libérés,<br />

mais deux militaires et dix-neuf indépendantistes<br />

sont tués.<br />

Monument dédié aux quatre gendarmes<br />

tués lors de la prise d’otages de la<br />

gendarmerie et des deux militaires tués<br />

lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa.<br />

Monument dédié aux dix-neuf<br />

indépendantistes tués lors de<br />

l’assaut de la grotte d’Ouvéa.<br />

24


Un pacte pour l’avenir<br />

Il est toujours plus dangereux de faire la paix que la guerre.<br />

À un moment donné, il faut regarder au-delà de soi-même<br />

et des intérêts égoïstes. Il faut savoir donner et partager.<br />

Il fallait choisir : continuer à s’entretuer ou construire pour l’avenir.<br />

C’est une victoire de l’espérance.<br />

Michel Rocard<br />

Jacques Lafleur<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

APRÈS LE DRAME<br />

D’OUVÉA,<br />

le Premier ministre, Michel Rocard, réunit à Paris<br />

les représentants du RPCR conduits par Jacques<br />

Lafleur et ceux du FLNKS, conduits par <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

<strong>Tjibaou</strong>. Cette réunion aboutit le 26 juin 1988, à<br />

la signature des accords de Matignon, complétés<br />

le 20 août par les accords Oudinot et acceptés par<br />

référendum national, le 6 novembre. Ils mettent en<br />

place les trois provinces et introduisent la notion<br />

de rééquilibrage. Ils prévoient un vote d’autodétermination<br />

en 1998. Ces accords, après quatre<br />

années de quasi-guerre civile, ramènent la paix en<br />

Nouvelle-Calédonie.<br />

Après l’opération Victor, qui se solde à Ouvéa par<br />

la mort de vingt et une personnes et qui laisse un<br />

grand traumatisme dans tous les esprits, Michel<br />

Rocard, devenu Premier ministre, avait pris en<br />

main le dossier calédonien et avait décidé, le<br />

20 mai 1988, d’envoyer sur place une mission. Son<br />

principal objectif était de rétablir la paix sur l’archipel<br />

et de renouer les fils du dialogue. Le sang ne<br />

devait plus couler.<br />

Cette délégation fut accueillie plus que favorablement<br />

par les habitants, soulagés que la voie de la<br />

conciliation prime sur la voix des armes. Tous les<br />

courants de pensée sont représentés au sein du<br />

groupe. Les six médiateurs sont coordonnés par le<br />

préfet Christian Blanc, ancien bras droit d’Edgard<br />

Pisani et ami proche de Michel Rocard.<br />

On note la présence de Pierre Steinmetz,<br />

collaborateur de Raymond Barre, de <strong>Jean</strong>-Claude<br />

Périer, conseiller d’État, de Paul Guiberteau, recteur<br />

de l’Université catholique de Paris, de Jacques<br />

Stewart, président de la Fédération protestante<br />

de France, et enfin, de Roger Leray, ancien grand<br />

maître du Grand Orient de France. En l’espace de<br />

trois semaines, ces six hommes rencontrent toutes<br />

les parties concernées.<br />

Cette mission du dialogue ne pouvait se permettre<br />

d’échouer. Elle aboutira, le 26 juin 1988, à la signature<br />

des accords de Matignon qui seront définitivement<br />

entérinés au ministère des DOM-TOM, rue<br />

Oudinot, le 20 août de la même année.<br />

À cette époque, rien ne laissait entrevoir qu’en un<br />

mois et demi, après six semaines d’intenses négociations,<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, chef de file des indépendantistes,<br />

et Jacques Lafleur, député RPCR et<br />

leader des loyalistes, allaient se serrer la main et<br />

ouvrir ainsi une voie durable à la paix. Ces accords<br />

fixent l’évolution du statut de la Nouvelle- Calédonie<br />

pour les dix ans à venir, jusqu’à l’organisation<br />

d’un autre référendum – local – d’autodétermination,<br />

au cours de l’année 1998. Les accords de<br />

Matignon seront ratifiés par un référendum national<br />

au cours duquel le « oui » l’emportera à hauteur<br />

de 80 %, mais avec un taux d’abstention de<br />

63 % en novembre 1988.<br />

25


Mais que prévoient ces accords ?<br />

ILS PROPOSENT<br />

UN RÉÉQUILIBRAGE<br />

économique de l’archipel en faveur des Kanak<br />

et le découpage du territoire en trois régions. Ils<br />

prévoient que l’État administre directement la<br />

Nouvelle-Calédonie pendant un an, le temps de<br />

mettre en place la provincialisation et le scrutin<br />

d’autodétermination prévu en 1998. Ce sont les<br />

accords d’Oudinot qui planifient le rééquilibrage<br />

économique et socioculturel de l’île, avec des<br />

clés de répartition délibérément inégalitaires qui<br />

doivent aider les provinces les moins développées à<br />

rattraper, en une décennie, leur retard.<br />

Avec les accords de Matignon, on arrête de se<br />

battre, de s’affronter de façon stérile. Il faut<br />

construire quelque chose ensemble, imaginer un<br />

chemin. On essaie par conséquent de mettre en<br />

place une décentralisation et un rééquilibrage. Si<br />

les Kanak veulent l’indépendance, ils doivent avant<br />

tout apprendre à gérer leur pays. D’où la création<br />

des trois provinces. Ce qu’il y a dans le Sud doit<br />

aussi se trouver dans le Nord. On élève les bâtiments<br />

de la province Nord, on lance le projet de la<br />

transversale Koné-Tiwaka, on construit des écoles,<br />

des collèges, des lycées (Pouembout, Touho,<br />

Poindimié), un hôpital (Poindimié), on développe<br />

les réseaux routiers et électriques, ainsi que le service<br />

des eaux.<br />

La Société Minière du Sud Pacifique, la SMSP, créée<br />

en 1969 par le sénateur et industriel Henri Lafleur,<br />

père de Jacques Lafleur, est vendue par celui-ci en<br />

1990 à la Société Financière de Développement de<br />

la province Nord (SOFINOR). <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong><br />

disait qu’il fallait que la jeunesse d’aujourd’hui<br />

occupe des postes importants dans la société. Qui<br />

prétend les occuper devra donc commencer par<br />

travailler et étudier, apprendre et se former (opération<br />

400 cadres). Le Centre culturel <strong>Tjibaou</strong> verra,<br />

lui aussi, le jour pour montrer la culture kanak non<br />

seulement dans la ville, dans la capitale, mais aussi<br />

pour l’exposer au monde entier.<br />

Dans beaucoup d’esprits, l’expression « accords de<br />

Matignon » va alors rimer avec « pari sur l’intelligence<br />

», même si dans l’immédiat, ces accords ne<br />

sont pas compris par tous. En effet, le texte prévoit<br />

une large amnistie. Cette mesure est plutôt impopulaire<br />

en raison des rancœurs persistantes.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> rencontre lui-même de grandes<br />

difficultés à faire accepter ces accords par le FLNKS<br />

dont il est le président. Le FULK, la branche minoritaire<br />

la plus radicale de la coalition, s’y oppose<br />

violemment. Mais fort de sa personnalité, de sa<br />

conviction, de son sens du compromis, se présentant<br />

comme un pèlerin de la réconciliation et de<br />

l’avenir, <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> a su rallier à sa cause<br />

les militants de l’Union calédonienne. Il n’avait<br />

qu’une parole.<br />

Ne pas l’honorer reviendrait à se trahir soi-même.<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> avait foi en l’avenir. Il était<br />

convaincu que le temps et la bonne volonté régleraient<br />

désormais les problèmes, sans aucune autre<br />

manifestation de violence. Il disait alors : « Nous<br />

avons dix ans pour convaincre ». Et Jacques Lafleur<br />

rajoutait : « Il faut donner et pardonner ».<br />

Avec les accords de Matignon naît un rêve de paix,<br />

un rêve de justice, un rêve de partage, un rêve de<br />

liberté et de vie. Pour <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, comme<br />

pour Jacques Lafleur, la signature des accords de<br />

Matignon était un acte, non seulement de courage<br />

politique, mais aussi de courage personnel. En<br />

s’engageant dans la voie des concessions mutuelles<br />

pour bloquer l’engrenage de la violence, l’un et<br />

l’autre savaient qu’ils prenaient pour eux-mêmes<br />

le risque suprême. Ils laisseront d’ailleurs un lourd<br />

et précieux héritage après leur mort. Profondément<br />

marqués par les événements sanglants de<br />

Hienghène et d’Ouvéa, acteurs et fondateurs d’un<br />

nouveau vivre-ensemble, Jacques Lafleur et <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> ont été deux précurseurs dont tous<br />

les hommes politiques d’aujourd’hui s’inspirent.<br />

26


Deux « frères » assassinés...<br />

JEAN-MARIE TJIBAOU,<br />

PRÉSIDENT DU FLNKS,<br />

était présent à Ouvéa pour assister à la cérémonie de<br />

levée de deuil des dix-neuf indépendantistes kanak<br />

morts le 5 mai 1988 lors de l’opération Victor. Il est<br />

tué, ainsi que son vice-président, Yeiwéné Yeiwéné,<br />

à bout portant, le 4 mai 1989 par Djubelly Wéa, un<br />

kanak indépendantiste, ancien conseiller territorial<br />

et membre du FULK, opposé aux accords de Matignon<br />

de juin 1988. Djubelly Wéa sera tué à son tour<br />

par Daniel Fisdiepas, l’officier de la police nationale<br />

chargé de la sécurité de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

Les deux leaders indépendantistes ont été assassinés<br />

par des armes militaires, volées aux gendarmes<br />

d’Ouvéa, un an plus tôt. Tout le monde savait que<br />

ces armes circulaient sur l’île mais jamais rien de<br />

sérieux n’avait été tenté pour les récupérer.<br />

Les réactions sont nombreuses.<br />

Oscar Temaru : « Quand les arbres tombent, ils<br />

font beaucoup de bruit, il faut maintenant être à<br />

l’écoute de la jeune forêt qui pousse ».<br />

Monseigneur Calvet et le pasteur Passa Sailali :<br />

« Deux hommes libres, deux hommes droits, deux<br />

hommes justes… ».<br />

Michel Rocard : « La communauté kanak perd un<br />

leader généreux, la Nouvelle-Calédonie un homme<br />

de réconciliation, et moi un ami ».<br />

Michel Rocard salue en <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et<br />

Yeiwéné Yeiwéné « des hommes de courage et de<br />

responsabilité ». « La mort prive la communauté<br />

mélanésienne et la Calédonie de deux des hommes<br />

qui pouvaient leur apporter le plus, mais elle ne<br />

diminue en rien la portée de leur message, bien<br />

au contraire, elle ne lui donne que plus d’éclat et<br />

d’évidence dans sa vérité ».<br />

François Mitterrand : « Nous sommes tous<br />

comptables de son héritage ».<br />

Christian Blanc, préfet qui a dirigé la mission du<br />

dialogue en mai 1988 : « <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et<br />

Yeiwéné Yeiwéné font partie de ces hommes qui<br />

donnent un sens à la vie et donc à l’Histoire ».<br />

Une mère de famille d’Ouvéa : « C’est un gaspillage<br />

de vies ».<br />

Habitant d’Ouvéa : « C’est la première fois qu’on<br />

fait couler le sang dans la chefferie. C’est très grave.<br />

Dans une chefferie, on se respecte, on vient pour<br />

discuter, pas pour se battre. Tout le monde voudrait<br />

comprendre. Les gens sont abattus, choqués, traumatisés.<br />

Certains se sentent un peu collectivement<br />

responsables de ce qui est arrivé ».<br />

Tous les drapeaux du Vanuatu sont en berne en<br />

signe de deuil après le double assassinat d’Ouvéa.<br />

Walter Lini , père de l’indépendance du Vanuatu :<br />

« C’est une grande perte pour le peuple kanak et la<br />

région ».<br />

Pourquoi ? Pourquoi ?<br />

Mais pourquoi ?<br />

François Burck<br />

Enterrement des deux leaders<br />

indépendantistes.<br />

27


Yeiwéné Yeiwéné, dit Yé-Yé<br />

NÉ À TADINE EN 1945, Yeiwéné Yeiwéné fut le bras droit de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong><br />

<strong>Tjibaou</strong> et son représentant pour les îles Loyauté. Il fait son entrée sur la scène politique lors du congrès<br />

de Bourail de l’UC en mai 1977. En 1984, il devient le porte-parole du Gouvernement Provisoire de<br />

Kanaky et son ministre des Finances et de la Solidarité nationale.<br />

Après la mort d’Éloi Machoro en 1985, il devient le numéro deux du FLNKS, et en 1986, le vice-président<br />

de l’UC. Avec <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, il est l’un des signataires indépendantistes des accords de Matignon.<br />

Il meurt en même temps que lui, à Ouvéa, le 4 mai 1989.<br />

Portrait de Yeiwéné Yeiwéné.<br />

28


Djubelly Wéa<br />

DJUBELLY WÉA<br />

est le cinquième enfant d’une famille originaire<br />

d’Ouvéa. Ses frères ne s’occupent pas de lui. Il<br />

se marie et choisit de suivre la voie religieuse en<br />

devenant pasteur de l’église évangélique. Envoyé<br />

au séminaire à Fidji, il y passe cinq ans, de 1970<br />

à 1975.<br />

À son retour, il sera affecté sur la Grande Terre, mais<br />

refusera de se soumettre à cette décision. Son voeu<br />

le plus cher est, en effet, de revenir à Gossanah. Il<br />

sera donc exclu de l’église évangélique, mais n’en<br />

continuera pas moins à célébrer l’office au temple<br />

de sa tribu.<br />

Domicilié à Wénécki, Djubelly Wéa est père de<br />

quatre enfants. Très impliqué dans la vie politique,<br />

il se présente sur la liste FLNKS des îles Loyauté<br />

aux élections régionales de 1985. Il siègera au<br />

Congrès, après la démission de Yann Céléné Urégei.<br />

Le 25 août 1986, il devient conseiller politique<br />

du Comité de lutte FLNKS d’Ouvéa et il sera considéré,<br />

dès lors, comme l’une des principales autorités<br />

indépendantistes de l’île. Il participe, à ce titre,<br />

à l’agitation qui secoue le nord d’Ouvéa, lors des<br />

Événements de 1988.<br />

Le 24 avril 1988, il est arrêté suite à l’attaque de la<br />

gendarmerie de Fayaoué qui s’achève par une prise<br />

d’otages. Il n’y aurait pas participé directement,<br />

mais il semble qu’il en ait été quand même l’un<br />

des responsables. Djubelly Wéa est donc inculpé<br />

pour « recel de malfaiteurs ». Le 5 mai, il sera<br />

transféré en métropole avec les autres détenus de<br />

l’affaire d’Ouvéa. On le remet en liberté le 17 juin<br />

sur ordonnance du juge Mazières. Il regagne la<br />

Nouvelle-Calédonie le 26 du même mois. Le lendemain,<br />

le voici à Ouvéa avec les trois autres personnes<br />

initialement inculpées puis amnistiées :<br />

Jacques Kapoéri, Joanny Chaouri et Faissen Touet.<br />

Il aurait déclaré à cette occasion vouloir « abattre<br />

le pouvoir colonial ».<br />

Djubelly Wéa et <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

29


La peur de l’avenir<br />

CE DOUBLE ASSASSINAT laisse planer le doute sur l’avenir politique de la<br />

Nouvelle-Calédonie. Avec <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> disparaît l’un des piliers des accords de Matignon qui ont<br />

tracé l’avenir institutionnel du pays pour les dix ans à venir. Ces accords garderont-ils désormais la même<br />

valeur, la même signification ?<br />

L’absence de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> au sein du FLNKS ne risque-t-elle pas de provoquer l’éclatement du<br />

mouvement ? En signe de respect, l’USTKE demande à tous ses membres de cesser le travail jusqu’au<br />

mardi 9 mai 1989, et de participer, dans le plus grand recueillement, aux obsèques.<br />

L’UC et le FLNKS doivent trouver un successeur aux deux leaders assassinés. Oui, mais qui ? Le successeur<br />

de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> pourra-t-il, voudra-t-il continuer dans la voie des accords et faire en sorte que les<br />

gens vivent ici ensemble et en paix ?<br />

Gouvernement<br />

de la Nouvelle-<br />

Calédonie de 1982.<br />

Les participants<br />

à la table ronde de<br />

Nainville-les-Roches<br />

du 8 au 12 juillet 1983.<br />

La poignée de main de<br />

Jacques Lafleur et de <strong>Jean</strong>-<br />

<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, le 26 juin 1988.<br />

30


Maison de mémoire :<br />

le Centre culturel <strong>Tjibaou</strong><br />

« DE MÉLANÉSIA 2000,<br />

il est resté un discours, des images, des paroles répétitives.<br />

Mais pour moi, Mélanésia 2000, c’est une<br />

âme sans corps pour l’accueillir. Le Centre culturel,<br />

c’est le corps qui va recevoir l’âme de Mélanésia<br />

2000, et ça va apporter à nouveau beaucoup de<br />

choses aux Kanak. Le Centre culturel, c’est l’âme<br />

que les Kanak ont montrée à travers Mélanésia<br />

2000 mais qui est restée sans corps, suspendue<br />

dans l’air jusqu’à aujourd’hui. Le nom donné au<br />

Centre incarnera quelque chose, l’âme du peuple<br />

kanak et le corps qui l’abrite » (citation de Béalo<br />

Wedoye, in Mwà Véé, janvier 1998, n° 20, p. 15).<br />

Au Centre culturel <strong>Tjibaou</strong>.<br />

Prévu dans les accords de Matignon de 1988, le<br />

Centre culturel <strong>Tjibaou</strong> a été construit entre 1995<br />

et 1998 par l’architecte italien Renzo Piano sur un<br />

terrain cédé gratuitement à l’ADCK par la ville de<br />

Nouméa, le 28 novembre 1991, pratiquement sur<br />

le lieu même où Mélanésia 2000 s’était déroulé.<br />

Résultat d’une longue lutte pour la reconnaissance<br />

de la culture kanak et pour devenir un lieu de partage,<br />

le Centre culturel <strong>Tjibaou</strong> a pour mission de :<br />

– rechercher, collecter, valoriser et promouvoir le<br />

patrimoine culturel kanak ;<br />

– encourager les formes contemporaines d’expression<br />

de la culture kanak, en particulier dans les<br />

domaines audiovisuel, artistique et artisanal ;<br />

– être un lieu privilégié de rencontre et de création<br />

culturelle en Nouvelle-Calédonie ;<br />

– être un pôle de rayonnement et d’échanges<br />

régionaux et internationaux.<br />

Le Centre culturel <strong>Tjibaou</strong> est donc à la fois un<br />

musée, une médiathèque, un palais des congrès,<br />

un centre de spectacle et un pôle de recherche et<br />

de création.<br />

La vision d’avenir véhiculée par Mélanésia 2000<br />

trouve sa concrétisation dans ce Centre qui apparaît<br />

aux yeux de tous comme le lieu privilégié du<br />

rayonnement de la culture kanak. Il incarne un<br />

geste de décolonisation mais surtout la reconnaissance<br />

de la culture kanak tellement désirée par<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>. « Chaque Kanak doit pouvoir<br />

se retrouver dans ce lieu [...] de sorte qu’il appartienne<br />

à personne en particulier, mais à l’ensemble<br />

des Kanak » (citation d’Octave Togna, in Mwà<br />

Véé, n° 20, p. 19).<br />

L’inauguration du Centre culturel <strong>Tjibaou</strong>, les 4 et 5<br />

mai 1998, a coïncidé avec la conclusion de l’Accord<br />

de Nouméa, dix ans après la signature des accords<br />

de Matignon, neuf ans, jour pour jour, après<br />

l’assassinat de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> et de Yeiwéné<br />

Yeiwéné.<br />

Autour de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

31


architecture du centre<br />

L’architecture du Centre s’inspire de l’architecture<br />

propre à la Nouvelle-Calédonie.<br />

Le Centre se compose de trois villages qui ont chacun<br />

une fonction distincte et qui regroupent au<br />

total dix «cases» à l’architecture moderne. Renzo<br />

Piano a travaillé en étroite collaboration avec<br />

l’ADCK. Les «cases» inspirées de l’architecture<br />

kanak traditionnelle sont de hauteurs et de surfaces<br />

différentes et donnent un aspect inachevé qui rappelle<br />

que la culture kanak est toujours en devenir et<br />

ouverte à des inventions et des initiatives futures...<br />

Tout comme la culture en perpétuel mouvement.<br />

Ces «cases» sont reliées entre elles par une allée<br />

courbe qui évoque l’allée centrale spécifique à l’habitat<br />

traditionnel kanak.<br />

Le sol rappelle la couleur de la natte de pandanus<br />

ou celle du sable. Le sol a fait l’objet d’études très<br />

approfondies : il est le mélange de béton, de sable<br />

corallien et de ciment blanc. Il laisse transparaître<br />

des fragments de coquillages et s’harmonise avec<br />

le bois extérieur des «cases».<br />

la place du végétal<br />

Dès le début, Renzo Piano a compris que pour<br />

l’homme kanak qui est étroitement lié à son environnement<br />

naturel, la terre et les plantes rythment<br />

le cours de la vie. Dans la conception kanak du<br />

monde, le végétal est une valeur fondamentale.<br />

La végétation du site a été respectée et même<br />

enrichie de nombreuses espèces endémiques à la<br />

Nouvelle-Calédonie. Des pins colonaires ont été<br />

transplantés et le Chemin kanak, composé de nombreuses<br />

essences, s’étire tout au long de l’édifice.<br />

Son but est d’initier le visiteur à la symbolique du<br />

végétal dans la société kanak. Chaque plante possède<br />

un sens, une fonction, un statut. Ce savoir<br />

immense que détenaient les ancêtres nourrit chacun<br />

d’entre nous aujourd’hui et se transpose dans<br />

le Chemin kanak.<br />

Ce dernier retrace également à travers le langage<br />

des plantes, l’histoire du héros fondateur<br />

Téâ Kanaké en évoquant successivement les cinq<br />

étapes de sa vie : l’origine des êtres, la terre nourricière,<br />

la terre des ancêtres, le pays des esprits et la<br />

renaissance. Cet itinéraire végétal prend sa source<br />

au bord de la mangrove qui longe le Centre et serpente<br />

le long des villages 1, 2 et 3.<br />

Ce Chemin kanak n’est pas un simple cheminement<br />

piétonnier mais plutôt un « chemin histoire »<br />

intégré au cœur du Centre. Pour le créer, il a fallu<br />

plonger dans le passé, interroger les aînés sur les<br />

traditions et rechercher de nombreuses espèces de<br />

plantes. Celles-ci font aussi le lien avec l’environnement<br />

géographique, écologique et culturel des<br />

autres pays du Pacifique.<br />

Au Centre culturel <strong>Tjibaou</strong>, les cultures traditionnelles kanak.<br />

32


L’Accord de Nouméa<br />

IL A ÉTÉ NÉGOCIÉ<br />

APRÈS LES ACCORDS<br />

DE MATIGNON<br />

de 1988 afin d’éviter en 1998, selon l’expression<br />

de Jacques Lafleur, « un référendum couperet »,<br />

dont les résultats probables, en faveur du maintien<br />

de la Nouvelle-Calédonie dans la République française,<br />

risquaient de ramener un climat de troubles.<br />

Signé le 5 mai 1998 à Nouméa par Jacques Lafleur<br />

(RPCR), Rock Wamytan (FLNKS) et Lionel Jospin<br />

(Premier ministre français), l’Accord de Nouméa a<br />

recueilli l’entente de tous les partenaires, en présence<br />

de Dominique Bur, délégué du Gouvernement,<br />

Haut-commissaire de la République. Pour<br />

le FLNKS étaient présents : Rock Wamytan, Paul<br />

Néaoutyine, Charles Pidjot et Victor Tutugoro. Pour<br />

le Gouvernement et ses représentants sur place :<br />

Alain Christnacht, Thierry Lataste. Pour le RPCR :<br />

Jacques Lafleur, Pierre Frogier, Simon Loueckhote,<br />

Harold Martin, <strong>Jean</strong> Lèques et Bernard Deladrière.<br />

L’Accord de Nouméa prévoit le transfert progressif<br />

et accompagné de l’État de toutes les compétences,<br />

sauf de celles dites « régaliennes » : défense, monnaie,<br />

justice et sécurité. Il définit deux notions<br />

devenues fondamentales en Nouvelle-Calédonie :<br />

la « double légitimité » des Kanak et non-Kanak<br />

ainsi que le « destin commun ». À l’issue de cet<br />

accord, un scrutin d’autodétermination est prévu<br />

pour la Nouvelle-Calédonie entre 2014 et 2018.<br />

« Dix ans plus tard, il convient d’ouvrir une nouvelle<br />

étape, marquée par la pleine reconnaissance<br />

de l’identité kanak, préalable à la refondation<br />

d’un contrat social entre toutes les communautés<br />

qui vivent en Nouvelle-Calédonie, et par un partage<br />

de souveraineté avec la France, sur la voie<br />

de la pleine souveraineté […]. Le passé a été le<br />

temps de la colonisation. Le présent est le temps<br />

du partage, par le rééquilibrage. L’avenir doit être<br />

le temps de l’identité, dans un destin commun »<br />

(extrait du préambule de l’Accord de Nouméa).<br />

Poignées de main lors de la signature de l’Accord de Nouméa.<br />

33


La vie malgré tout...<br />

ENTRE LE 17 JUILLET ET<br />

LE 8 AOÛT 2004,<br />

les familles <strong>Tjibaou</strong>, Wéa, Yeiwéné et Fisdiepas se<br />

réconcilient. Cela ne s’est pas fait en un jour. Il aura<br />

fallu quinze années d’efforts, de sacrifices et de<br />

bonne volonté.<br />

Cette idée a germé très tôt, dès 1989. Il s’agit dans<br />

un premier temps de rétablir la confiance entre<br />

les gens au sein même d’Ouvéa. « La faute d’un<br />

homme avait rejailli, non seulement sur sa famille,<br />

ses proches, son clan, sa tribu, mais aussi sur<br />

l’ensemble de l’île qui se retrouvait après cela au<br />

ban de la société kanak tout entière » (citation de<br />

Gérard Del Rio in Mwà Véé, janvier, février, mars<br />

2005, n° 46 - 47).<br />

Ce travail interne a commencé dès 1989 à l’initiative<br />

du président de la province des îles Loyauté, Richard<br />

Kaloï. Il a été rendu possible grâce à l’action des<br />

églises : église évangélique, église évangélique libre<br />

et église catholique, et grâce à la ténacité de trois<br />

hommes : le pasteur Tom Tchako, aidé puis relayé<br />

après sa mort par le pasteur <strong>Jean</strong> Wete, et le père<br />

Rock Apikaoua, alors curé d’Ouvéa.<br />

Entre 1990 et 1998, aidée par le pasteur Tchako, la<br />

tribu de Gossanah (celle de Djubelly Wéa) travaille<br />

à la réconciliation avec le reste de l’île. Parallèlement,<br />

les deux autres églises oeuvrent à la création<br />

d’espaces de discussion entre les familles Wéa,<br />

<strong>Tjibaou</strong> et Yeiwéné. Évidemment, c’est très difficile.<br />

Les blessures sont encore vives, les cœurs ne sont<br />

pas prêts.<br />

Dans le même temps, à Ouvéa, les gendarmes sont<br />

également soucieux de la sécurité de leurs familles<br />

sur l’île. Ils souhaitent faire un geste envers les habitants<br />

d’Ouvéa. En 1988, il y a eu les accords de<br />

Matignon, et en 1998, un nouvel accord se prépare.<br />

Ils vont trouver le père Rock Apikaoua et lui font<br />

part de leurs préoccupations.<br />

En avril 1998, une messe doit être célébrée à Ouvéa<br />

pour sceller la réconciliation entre les tribus d’Ouvéa<br />

et les familles des gendarmes tués. Un frère de<br />

Djubelly Wéa est présent. Au moment d’entrer<br />

dans l’église pour célébrer la messe, il voit un gendarme<br />

courir et porter un message à son colonel, qui<br />

devient livide. Il s’agit du fax d’une épouse d’un des<br />

gendarmes tués lors des Événements d’Ouvéa. Elle<br />

déclare accorder son pardon aux familles. Le frère<br />

de Djubelly Wéa voit cela. Il est touché. Il persuade<br />

alors sa famille que les églises peuvent les aider à<br />

se réconcilier avec les familles <strong>Tjibaou</strong> et Yeiwéné.<br />

Jusqu’alors le clan Wéa avait essayé de créer des<br />

échanges pour entrer en contact avec les deux<br />

familles, sans succès. En octobre 1998, la famille<br />

Wéa sollicite officiellement les églises pour l’aider à<br />

les mener tous sur le chemin de la réconciliation.<br />

Entre 1999 et 2004, le processus se poursuit sous<br />

l’impulsion du père Rock Apikaoua et du pasteur<br />

<strong>Jean</strong> Wete qui multiplient les rencontres avec les<br />

membres des familles et des clans concernés à Hienghène,<br />

Maré et Ouvéa.<br />

Le clan Wéa monte à Tiendanite.<br />

En 2000, c’est le festival des Arts du Pacifique en<br />

Nouvelle-Calédonie. Alors qu’elle assiste à une<br />

représentation, <strong>Marie</strong>-Claude <strong>Tjibaou</strong> est accostée<br />

par un jeune homme qui lui demande pardon. Il<br />

s’agit d’un enfant Wéa.<br />

Là-dessus, le père Rock Apikaoua lui parle d’une<br />

éventuelle réconciliation avec la famille Wéa. <strong>Marie</strong>-<br />

Claude <strong>Tjibaou</strong> lui répond de voir cela avec ses<br />

enfants.<br />

34


Sur la tombe de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

<strong>Jean</strong>-Philippe <strong>Tjibaou</strong> n’est pas d’accord ; son frère<br />

Joël non plus et le renvoie sèchement de la maison.<br />

Le père Rock Apikaoua sollicite également les autres<br />

enfants <strong>Tjibaou</strong>, alors en France pour leurs études :<br />

Emmanuel, Pascal et Lorenza. Emmanuel <strong>Tjibaou</strong><br />

lui répond que si cela est dur, eux, les <strong>Tjibaou</strong> et<br />

les Yeiwéné, sont du bon côté de l’Histoire, ce qui<br />

n’est pas le cas des enfants Wéa. Cela pousse le père<br />

Rock Apikaoua à poursuivre sa démarche. À Ouvéa,<br />

Manaki Wéa, la femme de Djubelly Wéa pense aussi<br />

que la réconciliation doit passer par les enfants.<br />

En 2003, après bien des discussions, il est finalement<br />

décidé une première rencontre entre les<br />

familles à Nouméa, au siège de l’église évangélique.<br />

Ce rapprochement a été particulièrement<br />

émouvant. « Cela faisait presque quinze ans<br />

que l’on ne s’était pas vus face à face, et là, on<br />

s’est retrouvés autour d’une table. Il y avait des<br />

mamans avec nous. La vue des uns, des autres<br />

réveillait la douleur que les années avaient adoucie.<br />

Beaucoup de larmes ont été versées. Mais à<br />

partir de là, on a décidé d’avancer sur le chemin de<br />

la réconciliation, et on a tenu une réunion chaque<br />

mois. On a fait des tours de table pour que chacun<br />

puisse s’exprimer face aux autres familles et, ça,<br />

c’était terrible pour nous. […] La dernière réunion<br />

(celle du 30 juin 2004) a eu lieu à la demande<br />

des enfants de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> et de Yéyé. Ils voulaient<br />

que ceux d’entre nous qui étaient présents lors<br />

des Événements de Hwadrilla leur expliquent les<br />

circonstances exactes de la mort de leurs papas »<br />

(citation de Maki Wéa in Mwà Véé, janvier, février,<br />

mars 2005, n° 46 - 47).<br />

Pour les enfants, la démarche de pardon et de<br />

réconciliation ne pouvait se réaliser sans que soit<br />

dite toute la vérité. À l’issue de cette réunion,<br />

on décide de poursuivre. Finalement, le 17 juillet<br />

2004, la famille Wéa montera à Tiendanite et<br />

la coutume de pardon sera acceptée par le clan<br />

<strong>Tjibaou</strong>. Une coutume de pardon à la famille Wéa,<br />

pour avoir ôté la vie d’un des leurs, sera également<br />

remise à Tenem par Daniel Fisdiepas, qui souhaitait<br />

aussi s’associer au processus de réconciliation.<br />

Les mêmes cérémonies auront lieu ensuite à Tadine<br />

(Maré) et à Hwadrilla (Ouvéa).<br />

Cérémonie de réconciliation<br />

Hwadrilla (Ouvéa).<br />

35


Un moment fort…<br />

Un geste essentiel : notre coutume à Tiendanite<br />

NOUS, élèves de la classe de 3 ème 2, nous nous<br />

sommes rendus à la tribu de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong> afin<br />

de présenter et d’offrir aux coutumiers le fruit de<br />

notre travail. Notre livre.<br />

En effet, il était impossible de rendre publique la<br />

biographie de cet homme illustre, originaire de cette<br />

région, sans en avoir au préalable discuté avec les<br />

chefs coutumiers.<br />

Nous sommes partis tous ensemble, un mercredi<br />

après-midi, et nous nous sommes arrêtés en chemin<br />

sur le lieu de l’embuscade, à Waan Yaat.<br />

Le chauffeur de bus du collège, Patrick Couhia dit<br />

Paco, membre de la tribu de Tiendanite, nous a alors<br />

expliqué avec ses propres mots, avec son cœur et en<br />

puisant dans ses souvenirs d’homme appartenant à<br />

cette terre, ce qui s’était alors passé le 5 décembre<br />

1984.<br />

Ce lieu de recueillement nous a tous bouleversés et<br />

a soulevé en chacun de nous, adolescents de quinze<br />

ans, bon nombre de questions auxquelles il est difficile<br />

– aujourd’hui encore – de répondre.<br />

Lorsque nous sommes arrivés à la tribu, messieurs<br />

Vianney <strong>Tjibaou</strong> et Bernard Maepas nous attendaient,<br />

assis dans la maison commune. Nous avons<br />

tout de suite été touchés par la beauté et la force qui<br />

se dégageaient de cet endroit. Nous nous sommes<br />

retrouvés face à de très belles peintures murales.<br />

Nous étions accueillis par le portrait souriant, reçus<br />

par le visage bienveillant de l’homme pour lequel<br />

Devant le monument<br />

de Waan Yaat.<br />

nous étions là. Aussitôt nous nous sommes sentis<br />

fiers de nous trouver en ce lieu fort en symboles.<br />

Trois d’entre nous se sont avancés et ont parlé en<br />

notre nom à tous.<br />

Se retrouver sur place, en ce haut lieu du souvenir,<br />

et présenter la coutume face à ces hommes qui ont<br />

connu tellement de choses mais surtout qui l’ont<br />

connu, LUI, n’a pas été un exercice facile. Nous<br />

étions très impressionnés, tant par les hommes que<br />

par l’atmosphère qui régnait alors tout autour de<br />

nous.<br />

Mais nous avoir offert la possibilité de faire ce<br />

geste coutumier nous a comme « donné des ailes »<br />

et ce fut une grande fierté pour nous, enfants de<br />

Hienghène.<br />

Ce fut également l’occasion pour nous de rendre<br />

hommage à <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, sujet de tant<br />

d’heures de travail et qui, au fil du temps, est passé<br />

du statut de sujet d’étude à celui d’homme du pays<br />

pour lequel admiration et respect sont deux notions<br />

qui lui sont à jamais dévouées.<br />

Nous tenions à remercier une fois de plus, messieurs<br />

<strong>Tjibaou</strong> et Maepas de nous avoir ouvert les portes<br />

non seulement de la tribu de Tiendanite mais aussi<br />

celles de leur cœur et de leur mémoire.<br />

Merci de nous avoir si gentiment accordé du temps.<br />

Merci de nous avoir écoutés…<br />

Coutume à Tiendanite.<br />

36


Remerciements<br />

Ouvrage réalisé sous la direction des professeures Carole Boureau<br />

et Emmanuelle Lebreton et par les élèves du collège de Hienghène :<br />

Baboulenne Alice,<br />

Bouanehote Jordan,<br />

Bouanehote Boris,<br />

Bouarat Rodrigue,<br />

Boya Marlone,<br />

Couhia Gwendoline,<br />

Dahite Clyde,<br />

Dinet Lorenzo,<br />

Dyeo Ethanaël,<br />

Godou Narcisse,<br />

Kaponet Nayélie,<br />

Moueaou Aurore,<br />

Nahiet Miranda,<br />

Nahiroc Fabienne,<br />

Phoale Ornella,<br />

Tchidohouane Josiane,<br />

Vaiadimoin Carlos,<br />

Vaiadimoin Danilson.<br />

Avec le soutien du collège de Hienghène (MM. Patrick Couhia, Christian Péthieu<br />

et Mmes Nadège Massarotto et Alphonsine Hiamparemane), de la province Nord,<br />

de la mairie de Hienghène, du Centre culturel <strong>Tjibaou</strong>, des Archives de Nouvelle-<br />

Calédonie, du Vice-rectorat de la Nouvelle-Calédonie, de M. Frédéric Ohlen<br />

et du Centre de Documentation Pédagogique de la Nouvelle-Calédonie.<br />

37


<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, une source d’inspiration<br />

Toute sa vie<br />

Jour comme nuit<br />

Il s’est battu<br />

Bon vivant, il était<br />

Auprès des siens<br />

Ouvert au monde<br />

Unique et éternel<br />

Emmanuelle<br />

Tu vis à Hienghène<br />

Je vois en toi un homme exemplaire<br />

Ignorant la violence<br />

Beaucoup aimeraient être comme toi<br />

Avec toi, le pays est libre<br />

Ouvrant son cœur à tout le monde<br />

Un homme de la Nouvelle-Calédonie<br />

Lorenzo<br />

Tu n’es pas égoïste<br />

Joyeux avec tous<br />

Intelligent<br />

Bon homme politique<br />

Aimant sa famille<br />

Ouvert à son pays<br />

Un bon père<br />

Miranda<br />

Tu es si bon<br />

Je suis admirative<br />

Il t’a fallu du courage<br />

Beaucoup de courage<br />

Avec ton sourire, tu as combattu<br />

Oublier un homme comme toi, c’est impossible<br />

Un si grand cœur demeure à jamais dans les mémoires<br />

Alice<br />

Les élèves de la 3 e 2 du collège de Hienghène<br />

et M. Frédéric Ohlen<br />

38


Devant la tombe de<br />

<strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>.<br />

Père-pays, père-parole...<br />

Homme libre<br />

Fier Kanak<br />

Fier de sa terre<br />

De son peuple<br />

Ta vie fut un exemple<br />

J’en sais les secrets<br />

Il faut pour fonder le futur<br />

Briser les tabous, danser<br />

Au rythme de l’Histoire<br />

Oui, s’emparer de sa mémoire...<br />

Un jour, peut-être, devenir grand.<br />

Tu as cru en toi, en la vie<br />

Je devine les mystères du sang<br />

Il faut s’en aller parfois pour rester<br />

Bénir la terre, triompher du Temps<br />

A l’instant suprême<br />

Où tout se dénoue<br />

Un jour, peut-être, devenir grand.<br />

Tu disais : « J’ai donné ma parole<br />

Je ne puis la reprendre<br />

Il faut s’entendre »<br />

Bonheur quand les frères se trouvent<br />

Aurore quand la terre s’ouvre<br />

Ou quand les cœurs libres<br />

Un jour font le même rêve.<br />

Frédéric Ohlen<br />

Père courage<br />

Bonté-soleil<br />

Vie passionnée<br />

Le cœur en paix<br />

Parole-partage<br />

Tu te ris des défaites comme des victoires<br />

Tu donnes et tu pardonnes<br />

Tu écoutes ce qui n’est pas dit<br />

Tu chantes tes discours pays<br />

Tu plantes les graines de l’espoir<br />

Tu sèmes la joie dans les âmes<br />

Tu fais danser nos mains<br />

Avec la générosité<br />

De ceux qui savent et qui sentent<br />

Tu es parti avec humilité<br />

En nous laissant une lumière exceptionnelle<br />

Une flamme<br />

Pour aller plus loin<br />

Vers notre indépendance<br />

Nous la garderons en silence<br />

Nous la transmettrons à nos filles à nos fils<br />

Pour éclairer leurs pas<br />

Les élèves de 3 e 2<br />

39


Glossaire<br />

Religion<br />

Aumônier : Personne chargée de<br />

l’instruction religieuse dans un établissement<br />

scolaire.<br />

Diocèse : Église placée sous l’autorité<br />

d’un évêque ou d’un archevêque.<br />

Grand séminaire : Établissement religieux<br />

où étudient et se préparent les<br />

jeunes prêtres.<br />

Laïc : Chrétien qui ne fait pas partie du<br />

clergé, qui n’est pas prêtre.<br />

Noviciat : Temps de préparation,<br />

d’études avant d’être ordonné prêtre.<br />

Petit séminaire : Sorte de collège<br />

catholique fréquenté par des élèves qui<br />

ne se destinent pas forcément à une<br />

carrière religieuse.<br />

Sacerdoce : Dévouement, investissement<br />

personnel au service de la religion.<br />

Vicaire : C’est un prêtre qui aide et<br />

remplace parfois le curé.<br />

Vocation religieuse : Appel de Dieu<br />

qui touche une personne.<br />

Politique<br />

Abstention : Le fait de ne pas aller<br />

voter.<br />

ADCK : Agence de Développement de<br />

la Culture Kanak. C’est dans le cadre des<br />

accords de Matignon, qu’à la demande<br />

de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>, il a été convenu<br />

entre les partenaires État, FLNKS, RPCR<br />

de créer cette Agence.<br />

Boycott actif : Refuser quelque chose<br />

et empêcher les autres personnes de le<br />

faire.<br />

Décentralisation : Donner des responsabilités<br />

plus grandes aux provinces<br />

et aux communes.<br />

Destin commun : Vision commune<br />

de l’Histoire et du futur institutionnel<br />

de la Nouvelle-Calédonie.<br />

Émancipation : Lorsqu’un pays<br />

demande à exercer lui-même des responsabilités,<br />

à se gérer lui-même.<br />

FI : Front indépendantiste, créé le 4 juin<br />

1979. Première coalition constituée par<br />

les différents mouvements indépendantistes<br />

de la Nouvelle-Calédonie.<br />

FLNKS : Front de Libération National<br />

Kanak et Socialiste. Dissolution du<br />

FI lors du congrès tenu à l’Océanic à<br />

Ducos et création du Front de Libération<br />

National Kanak et Socialiste, dirigé<br />

par <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>. Il se dote d’une<br />

charte fixant notamment l’objectif de<br />

ce nouveau mouvement :<br />

• UC : Union calédonienne du député<br />

Rock Pidjot et de <strong>Jean</strong>-<strong>Marie</strong> <strong>Tjibaou</strong>,<br />

• PALIKA : Parti de Libération Kanak,<br />

d’Élie Poigoune et Paul Néaoutyine,<br />

• FULK : Front Uni de Libération<br />

Kanak de Yann Céléné Uregei,<br />

• UPM : Union Progressiste Mélanésienne,<br />

d’Edmond Nekiriai et d’André<br />

Gopoea,<br />

• PSC : Parti Socialiste Calédonien,<br />

de Jacques Violette,<br />

• USTKE : Union Syndicale des Travailleurs<br />

Kanak et des Exploités, de<br />

Louis Kotra Uregei.<br />

Indépendance : Accession à la pleine<br />

souveraineté. Quand un pays réclame<br />

son indépendance, c’est pour se libérer<br />

de la tutelle d’un autre pays et se gérer<br />

seul.<br />

Militant : Membre d’une association,<br />

d’un parti, d’un syndicat qui lutte pour<br />

faire prévaloir son point de vue.<br />

Parti loyaliste : Opposé au parti indépendantiste.<br />

Parti politique qui souhaite<br />

le maintien de la Nouvelle-Calédonie<br />

dans la France.<br />

Référendum : Élection au cours de<br />

laquelle on répond par oui ou non à<br />

une question.<br />

RPCR : Rassemblement Pour la Calédonie<br />

dans la République.<br />

Rééquilibrage : Permettre à chaque<br />

province de parvenir au même niveau<br />

de développement.<br />

Transfert des compétences :<br />

Rétrocession des pouvoirs de l’État à la<br />

Nouvelle-Calédonie.<br />

Histoire<br />

Amnistie : Loi annulant les sanctions<br />

frappant certaines personnes.<br />

Bagnard : Détenu envoyé de France<br />

pour être interné dans le bagne de la<br />

Nouvelle-Calédonie et y subir la peine<br />

des travaux forcés.<br />

Colon : Personne qui est allée peupler,<br />

mettre en valeur, cultiver une colonie.<br />

Commémorer : Rappeler le souvenir<br />

de quelqu’un, la survenue d’un événement.<br />

Monnaie kanak : Fil reliant une série<br />

de perles, de coquillages, d’éclats de<br />

nacre, d’os de roussette qui rappelle<br />

l’homme, avec sa tête, son corps, et<br />

même sa maison, avec un étui en<br />

écorce de banian ou de niaouli. La monnaie<br />

kanak s’échange lors des grandes<br />

occasions : naissances, mariages, décès,<br />

constructions de cases...<br />

Otage : Personne gardée de force par<br />

des terroristes.<br />

Patrimoine : Richesses matérielles ou<br />

immatérielles d’un pays (architecture,<br />

danses, contes, chants, techniques traditionnelles...).<br />

Peuple aliéné : Peuple qu’on a privé,<br />

en tout ou partie, de son identité, de<br />

ses droits.<br />

Réconciliation : Mise en accord entre<br />

des personnes brouillées, fâchées.<br />

Restitution : Action, fait de redonner<br />

ou de rendre à quelqu’un ce qu’on lui a<br />

pris illégalement ou injustement.<br />

Tous réunis autour de<br />

la statue de J-M <strong>Tjibaou</strong>.<br />

40

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