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STÉPHANE MANEL

Fondateurs : Jean Daniel, Claude Perdriel

10-12, place de la Bourse, 75081 Paris Cedex 02

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D I R E C T I O N

Conseil de surveillance : Pierre Bergé (président), Christian Blanckaert, Juan Luis Cebrian, Jean Daniel,

Louis Dreyfus (vice-président), Louis Gautier,

Ursula Gauthier, Jacques-Antoine Granjon, Xavier Niel, Matthieu Pigasse

Directoire : Catherine Joly (présidente)

Matthieu Croissandeau (directeur de l’Obs, directeur des rédactions)

R É D A C T I O N

Fondateur, Editorialiste : Jean Daniel.

Directeur : Matthieu Croissandeau.

Directeur adjoint : Matthieu Aron (34.01).

Rédacteurs en chef : Sylvain Courage (40.16), Géraldine Mailles (37.80), Paul Quinio (37.46).

Directeur de la création et directeur artistique : Serge Ricco (35.43).

Assistantes de rédaction : Catherine Rode (34.26), Catherine Coimet (34.17), Stéphanie Terreau (36.60).

Chroniqueurs et dessinateurs : Delfeil de Ton (35.26), François Reynaert (35.90), Riad Sattouf, Wiaz.

Politique : Carole Barjon (chef de service : 34.64), Maël Thierry (chef adj. : 37.35),

Cécile Amar (37.66), Nathalie Funès (35.75), Marie Guichoux (40.39),

Julien Martin (35.20), Serge Raffy (40.20).

Etranger : Sara Daniel (chef de service : 35.14), Sarah Halifa-Legrand (chef adj. : 36.02),

Ursula Gauthier (35.35), Vincent Jauvert (35.81), Céline Lussato (37.94),

Jean-Baptiste Naudet (40.68), Natacha Tatu (35.73).

Correspondants : Philippe Boulet-Gercourt (New York), Marcelle Padovani (Rome).

Economie : Sophie Fay (chef de service : 36.46), Claude Soula (chef adj. : 34.57),

Corinne Bouchouchi (34.99), Dominique Nora (34.86), Pascal Riché (34.35).

Investigation : Mathieu Delahousse (chef de service : 34.33 ), Caroline Michel (chef adj. : 35.30),

Doan Bui (35.82), Violette Lazard (35.22), David Le Bailly (40.88),

Vincent Monnier (35.97), Elsa Vigoureux (34.69).

Société : Emmanuelle Anizon (chef de service : 34.52), Elodie Lepage (chef adj. : 37.15),

Cécile Deffontaines (36.56), Arnaud Gonzague (34.60), Gurvan Le Guellec (35.61), Marie Vaton (36.71).

Débats : François Armanet (chef de service : 40.11), Eric Aeschimann (34.67),

Xavier de La Porte ( 34.24), Marie Lemonnier (37.25), Véronique Radier (37.36).

Culture : Jérôme Garcin (chef de service : 3513), Grégoire Leménager (chef adj. : 35.98),

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Fabrice Pliskin (35.29), Nicolas Schaller (34.45).

Assistante : Véronique Cassarin-Grand (34.71).

Suppléments et régionaux : Nathalie Bensahel (34.87).

Tendances : Arnaud Sagnard (rédacteur en chef : 36.95), Boris Manenti (chef adj. : 36.01),

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Responsable planning : Stéphanie Terreau (36.60).

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Pauline Chopin (40.55), Marie-Hélène Clavel-Catteau (34.20),

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Photo : Véronique Rautenberg (chef de service : 36.04), Sylvie Duyck (1 re rédac. photo : 40.93),

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A D M I N I S T R A T I O N

Directrice générale : Catherine Joly.

Secrétaire générale : Cécile Boucher.

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Relations extérieures : France Roque (directrice : 35.79), Marie Riber (35.64).

Numérique : Emmanuel Babin (directeur : 36.80), Ide Parenty (37.32), Antoine Patinet (36.52),

Olivier Theureaux (37.06).

Ventes : Christophe Chantrel (01.57.28.32.42), Emily Nautin-Dulieu (01.57.28.33.17).

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Assistante : Tania Sauvage (39.97).

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Assistante : Carole Fraschini (38.68).

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(édition métropolitaine) Diffusion : Presstalis

Directeur de la publication : Catherine Joly.

L’OPINION

Les raisons

d’une chute

Par MATTHIEU CROISSANDEAU

A

quoi tient une cote de

popularité ? Quatre

mois après son arrivée

à l’Elysée, celle

d’Emmanuel Macron

poursuit sa dégringolade,

sondage après sondage. A écouter

les commentaires, on finirait par

croire que l’été fut des plus calamiteux,

voire que la fin est proche… Deux jugements

aussi excessifs qu’expéditifs.

Après tout, ses premières lois sur la

moralisation de la vie publique ou sur la

réforme du marché du travail reflètent

plutôt ce qui avait été promis par le candidat

Macron. Les Français étaient donc

prévenus. Et même si, dans l’histoire de

la V e République, on n’a jamais vu un président

impopulaire redresser durablement

son image, hors période de cohabitation,

il est évidemment trop tôt pour

décréter son enterrement.

Davantage que les chiffres de sa

courbe sondagière toutefois, ce sont les

raisons de ce dévissage qui devraient

préoccuper le président. Car, à l’évidence,

ce mouvement marque à la fois

une impatience, une déception et une

incompréhension. Les deux premières

peuvent se corriger à mesure qu’arriveront

les résultats – s’ils arrivent. La dernière

est plus problématique à résoudre

tant que l’autoritarisme l’emportera sur

la pédagogie du changement.

C’est d’autant plus surprenant que le

pouvoir n’a pas vraiment eu fort à faire

avec son opposition. Encore sonnés par

leurs lourdes défaites, le Parti socialiste

et Les Républicains peinent à remettre

leurs idées en place et leur parti

d’équerre. Divisé et affaibli, le Front

national reste muet pour l’instant. Quant

à La France insoumise, enfermée dans

la virulence et l’opposition systématique,

elle en finirait presque par jouer le rôle

d’« idiot utile » de la révolution Macron.

“LE POUVOIR A D’ABORD PÉCHÉ

PAR MANQUE D’INVENTION

ET MANQUE D’EXPLICATION.”

La vérité est que le pouvoir ne peut

s’en prendre qu’à lui-même. Il a d’abord

péché par manque d’invention et

manque d’explication. Il s’est enfermé

dans la contrainte budgétaire sans en

donner les raisons. Plutôt que de refaire

une énième fois le coup du bilan en arrivant,

il aurait dû expliquer pourquoi la

France n’a pas d’autres possibilités que

de respecter la fameuse règle des 3% si

elle veut retrouver sa place en Europe et

peser sur les choix qui la concernent. Et

plutôt que de passer un coup de rabot,

sans faire dans le détail, sur la quasitotalité

des dépenses, il aurait dû trancher

plus finement.

L’exécutif a ensuite oublié de marcher

sur ses deux jambes. En dévoilant ses

ambitions fiscales pour les plus hauts

revenus et en étalant dans le temps ses

promesses de hausse du pouvoir d’achat

pour tous les autres, il a donné aux Français

le sentiment qu’il était surtout de

droite ou de centre-droit, avant d’être ni

de droite ni de gauche. Au point de faire

oublier que le macronisme s’était

construit sur une double volonté : la libération

ET la protection.

Enfin le président comme son Premier

ministre ne sont pas encore parvenus

à dessiner un schéma d’ensemble.

Les réformes promises sont présentées

comme une succession d’obstacles à

franchir et non comme les étapes d’une

transformation. Un régime dans lequel

seul le président parle ne peut fonctionner

que s’il parle clair et souvent. S’il se

tait ou s’enferme, il laisse libre cours à

toutes les interprétations.

M. C.

L’OBS/N°2756-31/08/2017 3


LES

CONFESSIONS D’UN RINGARD

Par

RAPHAËL GLUCKSMANN

Essayiste, auteur de « Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes ».

J

ean-Marie Le Pen avait raison. Oui,

vous avez bien lu : Jean-Marie

Le Pen avait raison. Avant tous les

autres. Ni sur la Shoah ni sur l’immigration,

cela va de soi, mais sur

les évolutions du paysage politique

français. Son slogan de 1995 – « Ni droite ni gauche » –

est le tube absolu de 2017. Le clivage droite-gauche qui

structure notre vie publique depuis la Révolution de 1789 est

dépassé. Mort. Enterré. On le répète ad nauseam. Jean-Marie

Le Pen est donc un visionnaire. Et moi, un ringard.

Les trois forces qui ne sortent pas laminées du tremblement

de terre électoral printanier déclinent toutes, chacune à sa

manière, chacune dans sa langue, ce fameux « Ni droite ni

gauche » du prophète de Saint-Cloud. La République en Marche

dit, par pudeur, « et droite et gauche ». Le Front national se

réclame de la « patrie-qui-n’est-ni-de-droite-ni-de-gauche »

contre le « mondialisme ». Les « insoumis » parlent bien plus du

« peuple » opposé à l’« élite » que de cette « vraie gauche » à

laquelle aspirait encore feu le « front de gauche ».

En ce mois de septembre 2017, comme Marine Le Pen n’a pas

surmonté son explosion lors du débat d’entre-deux-tours, une

partie de ping-pong s’installe entre Emmanuel Macron et Jean-

Luc Mélenchon. Les lieutenants du premier répètent en boucle

que les « réalistes », les « pragmatiques », « ceux-qui-travaillent »

font désormais face aux « idéologues », aux « utopistes », à ceux

qui « protestent ». A leurs yeux, les « sachants » gouvernent

quand les « croyants » s’indignent. Il n’y a que le Réel et l’Irréel.

Et, entre Macron et Mélenchon, il n’existe rien. Surtout pas de

place pour le doute.

Les « insoumis », eux, appellent le « peuple » à combattre le

« coup d’Etat social » des « puissances de l’argent ». Les « gens »

– tous ceux qui ne sont ni oligarques ni médiocrates – doivent se

révolter contre la « caste ». Iñigo Errejón, figure emblématique de

Podemos, revendique ouvertement cette stratégie comme « populiste

». « Nous » (le Peuple) et « eux » (la Caste) sont deux entités

irréconciliables. Deux essences. Et là encore, entre Mélenchon et

Macron, il n’existe rien. Surtout pas de place au doute.

Et moi, qu’un tel ping-pong laisse perplexe, je

me sens ringard. A côté de la plaque. Décalé.

Qu’en est-il de nous qui ne suivons ni M. Macron

ni M. Mélenchon ? Notre désarroi me rappelle

une blague juive. Cela se passe en Belgique. Une

guerre civile féroce fait rage entre Flamands et

Wallons. Pour mettre fin au bain de sang, le roi rassemble

tous les citoyens sur la grand-place, prend acte

de la division du pays et demande aux Wallons de se mettre

sur la gauche et aux Flamands de se déplacer vers la droite. Tous

obéissent. Sauf une poignée de gens avec des kippas et des papillotes,

qui restent au milieu et demandent benoîtement au roi :

« Mais nous, les Belges, on va où ? ».

Nous sommes les juifs de cette histoire. Nous, les ringards qui

pensons qu’un espace existe entre le libéralisme technocratique

qui baisse les APL pour les étudiants tout en supprimant l’ISF

pour les actionnaires et le populisme souverainiste. Nous, les

sans-parti-fixe de 2017. Nous aimons voir de nouvelles têtes et

de nouvelles forces émerger, mais nous regrettons ce vieux clivage

droite-gauche qui, s’il avait tous les défauts du monde, avait

néanmoins une qualité fondamentale pour la démocratie : celle

d’opposer deux visions du monde plutôt que deux essences (le

Peuple, le Réel). Celle donc de laisser entrevoir l’alternance sans

crier à la fin du monde.

Soyons honnêtes : si ce clivage est (momentanément) mort, ce

n’est ni la faute d’Emmanuel Macron ni celle de Jean-Luc Mélenchon.

C’est le résultat des innombrables trahisons et de l’inégalable

paresse intellectuelle du Parti socialiste et de l’UMP/LR qui prétendaient

l’incarner et l’ont durablement discrédité. Alors celles et

ceux qui ont tout mis à terre doivent se retirer. Remercions les

médias qui les accueillent à bras ouverts comme chroniqueurs et

passons à autre chose.

Le ping-pong actuel n’est pas une fatalité. Nous pouvons démentir

le visionnaire de Saint-Cloud, réinventer une gauche sociale,

démocrate, écologiste et européenne. Les ringards de 2017 auront

peut-être raison en 2022. Ou en 2026. Les gens se baladent bien à

nouveau avec des tennis Stan Smith aux pieds trente ans après. La

gauche a donc peut-être un avenir. Et la droite avec elle. R. G.

4 L’OBS/N°2756-31/08/2017

STÉPHANE MANEL


LES CHRONIQUES

UNE FISCALITÉ

POUR L’ÉCONOMIE NUMÉRIQUE

Par

NICOLAS COLIN

Associé fondateur de la société The Family et enseignant à l’Institut d’Etudes politiques de Paris

Nos dirigeants ne cessent d’interpeller

les grandes entreprises numériques

américaines, accusées de ne pas

payer assez d’impôts en Europe.

Dans certains cas, il s’agit de dirigeants

de gauche, sincèrement préoccupés

par la faible imposition des grandes entreprises.

Dans d’autres cas, comme celui du ministre des

Finances, Bruno Le Maire, leur sensibilité est plutôt de

droite, mais ils cherchent à prouver qu’ils ne sont pas pour

autant « vendus au grand capital ».

Les conservateurs britanniques sont un précédent intéressant.

Lorsque David Cameron était encore au pouvoir, son gouvernement

prônait des mesures très favorables aux entreprises, y compris une

baisse radicale du taux d’imposition des bénéfices au Royaume-Uni.

Pour compenser l’impopularité de cette mesure, Cameron utilisait

les grandes entreprises américaines comme boucs émissaires. Son

objectif était de baisser les impôts des entreprises. Mais les Google,

Amazon et Starbucks allaient voir ce qu’elles allaient voir : on allait

enfin mettre fin à leur traitement de faveur !

Depuis quelques mois, l’exécutif français s’est engagé dans la même

démarche. Son objectif est d’adopter des mesures pro-entreprises :

réforme du droit du travail, exonérations de cotisations sociales, baisse

du taux de l’impôt sur les sociétés. Comment faire passer la pilule

auprès d’une opinion défiante ? En faisant comme Cameron : dénoncer

les grandes entreprises américaines ; pointer le faible taux d’imposition

de leurs bénéfices ; promettre de prendre l’initiative en Europe

pour adapter le système fiscal à une économie plus numérique.

Or tout n’est pas si simple. La fiscalité des multinationales n’est pas

régie par l’Union européenne, mais par des conventions fiscales bilatérales

liant les Etats les uns aux autres. Pour que l’Union européenne

agisse sur le front de l’imposition des bénéfices, il faudrait une décision

à l’unanimité des Etats membres… dont les positions sur le sujet sont

radicalement divergentes. Quant aux Etats-Unis, depuis 1996, une disposition

de leur droit fiscal permet aux entreprises redevables de l’impôt

américain d’exonérer les bénéfices thésaurisés dans des paradis fiscaux.

Forcer les grandes entreprises numériques à payer des impôts, que ce

soit en Europe ou aux Etats-Unis d’ailleurs, suppose une entente entre

tous ces acteurs : tous les Etats membres de l’Union européenne et le

gouvernement fédéral des Etats-Unis. Autant dire mission impossible !

Un autre point important est que, par principe, l’imposition

des bénéfices a lieu là où les entreprises créent

de la valeur, pas dans les pays où elles vendent leurs

produits. C’est dans ce cadre immuable que l’OCDE

et le G20 ont engagé, depuis 2010, une profonde

remise à plat du système fiscal international. Et

remettre en cause ces principes, comme le suggère

Bruno Le Maire, déséquilibrerait le système en notre

défaveur : la France ne souhaite pas que les bénéfices des

champions du CAC 40 soient imposés en Chine, au Brésil

et au Moyen-Orient, leurs principaux marchés de débouchés !

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que l’impôt sur les sociétés n’est pas

le seul qui touche l’activité des entreprises. Il est même marginal dans

le système fiscal : l’essentiel de la valeur ajoutée par les entreprises, y

compris les géants de la Silicon Valley, est imposé chez nous via la

TVA et les prélèvements sociaux.

Personne ne nie, pour autant, que la transition numérique impose

une refonte de la fiscalité. La plupart de nos impôts ont été conçus au

xx e siècle pour une économie fordiste organisée autour des usines et

des bureaux. Or la géographie des bases d’imposition est profondément

bouleversée par des chaînes de valeur de plus en plus immatérielles.

Il est devenu urgent d’apprendre à imposer les bénéfices là où

est créée la valeur dans une économie plus numérique.

Et sur ce point, il est probable que rien ne se fera sans les Etats-Unis

et les entreprises numériques elles-mêmes. Car elles aussi ont tout intérêt

à ce que les choses changent. La polémique récente autour des impôts

d’Airbnb montre que la question fiscale est surtout exploitée par les

entreprises traditionnelles pour entraver le développement des entreprises

numériques. Suivant les préjugés du moment, si Airbnb ne paie

pas d’impôts en France, alors il faut empêcher son développement local

en adoptant des mesures rétrogrades favorables à l’industrie hôtelière.

Les entreprises comme Airbnb pourraient retourner la situation à

leur avantage : négocier un assouplissement des règles sectorielles en

France en échange d’une imposition plus locale de leurs bénéfices. Elles

pourraient alors se tourner vers le gouvernement américain, en particulier

le Congrès, et faire pression là-bas pour que le système fiscal

international soit mis en phase avec notre économie plus numérique.

Au-delà de ses déclarations martiales (et probablement sans lendemain),

Bruno Le Maire est-il prêt à accompagner cette approche plus

constructive ? N. C.

6 L’OBS/N°2756-31/08/2017

STÉPHANE MANEL


N° 2756 - DU 31 AOÛT AU 6 SEPTEMBRE 2017

Avant-postes

3

En couverture

26

Grands formats

38

Débats

71

Culture

81

SOMMAIRE

3 L’opinion de Matthieu Croissandeau

4 Les chroniques de Nicolas Colin, Raphaël Glucksmann

10 Le téléphone rouge

16 Le dessin de Wiaz

18 La photo de la semaine Harvey noie Houston

22 10 choses à savoir sur… Kylian Mbappé

24 Passé/présent L’invention de la rentrée

26 LES FEMMES, LE SEXE, L’ISLAM. PAR LEÏLA SLIMANI

Prix Goncourt 2016, Leïla Slimani publie « Sexe

et Mensonges », un livre-choc sur la vie sexuelle

au Maroc, accompagné d’un roman graphique.

Entretien et extraits en avant-première.

38 Loi Travail Muriel Pénicaud, la DRH de la France

46 Extrême gauche Quatennens, graine d’insoumis

50 Coulisses Un sniper nommé Hollande

52 Allemagne Lindner, le Macron d’outre-Rhin

56 Portfolio Un ticket pour le paradis

62 Espagne Le dangereux pari des indépendantistes

68 Ecole Que reste-t-il des « hussards noirs » ?

71 Sciences humaines Le peuple, les élites et nous.

Entretien avec Emmanuel Todd

78 Génétique La saga du gène

Entretien avec Siddhartha Mukherjee

80 Les lundis de Delfeil de Ton

80 Les mots croisés

81 Rentrée littéraire Les cinéastes Marion Vernoux et

Christophe Honoré prennent la plume

87 Cinéma « Gabriel et la montagne », mort

d’un hardi voyageur

88 Romans La ruée vers l’art

93 L’humeur de Jérôme Garcin

94 Le cahier critique Cinéma, livres, musique, expositions,

théâtre… Notre sélection

Tendances

108

10-31-2159 / Certifié PEFC / Ce produit est issu de forêts gérées durablement et de sources contrôlées. / pefc-france.org

108 Les ringards devenus cool (4/4)

La BX, icône des années 1980

112 La mode pour tous par Sophie Fontanel

114 Les cahiers d’Esther par Riad Sattouf

La publication comporte 116 pages. Un catalogue 36 pages Lidl est joint. Pour les abonnés, un cahier « Télé Obs » de 36 pages est assemblé et un tout en un « Le Monde Collection « est jeté en diffusion partielle

Chiffre de tirage : 366.990 exemplaires. Imprimerie SEGO-Taverny, maître d’œuvre. Directeur du journal, directeur de la rédaction : Matthieu Croissandeau. Président du directoire, directeur de la publication : Catherine Joly. Numéro CPPAP : 0120 C 85929. Numéro I.S.S.N : 2416-8793.

N° d’impression : 201708.1005. Dépôt légal : à parution. Abonnements : France (un an) : 150€. Etudiants : 99€. Etranger : nous consulter. Relations abonnés , 8 rue Jean-Antoine de Baïf CS 51402, 75647 Paris cedex 13 – Tél : 01-40-26-86-13 / abonnements@nouvelobs.com

Origine du papier : Italie. Taux de fibres recyclées : 0%. Ce magazine est imprimé chez SEGO

certifié PEFC. Eutrophisation : PTot = 0.018 kg/tonne de papier.

ILLUSTRATION : NEAL FOX POUR « L’OBS » FRANCK FIFE/ AFP - AUDOIN DESFORGES POUR «L’OBS » - JULIEN MIGNOT POUR « L’OBS » - AÏ. ESTELLE BARREYRE POUR « L’OBS » -

HENRI VOGT- HANS LUCAS POUR « L’OBS »

9


LE TÉLÉPHONE ROUGE

COULISSES

Macron dézingue

Mélenchon

Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon avant le débat du premier tour, le 20 mars.

En aparté, Emmanuel Macron ne se montre pas tendre à

l’égard de Jean-Luc Mélenchon, son plus farouche opposant,

à gauche, rangé parmi les « gueulards » et qui « fait de la

vieille popol ». Tandis que le leader de La France insoumise

multiplie les attaques contre un « coup d’Etat social », le chef de l’Etat,

lui, pointe devant ses proches l’attitude de Mélenchon, ainsi que celle

du président du groupe socialiste Olivier Faure, et leurs protestations

publiques, en juillet dernier, contre la prolongation de la session

parlementaire jusqu’au 9 août, au motif que les représentants

du peuple étaient fatigués et avaient besoin de se reposer. « C’est

indigne de les entendre se plaindre de leur manque de vacances, alors

qu’ils sont élus de la nation, a commenté Macron la semaine dernière.

Et ils se disent de gauche ? C’est à pleurer. » Gageons que le chef de

l’Etat n’a pas fini de se lamenter…

CAROLE BARJON

À QUI PENSENT-ILS ?

Sarkozy

parle comme Bouddha

L’ancien président parle désormais

comme un sage qui aurait trouvé

la Voie. Dans son interview au

magazine de Sciences-Po, il déclare :

« L’échec n’est jamais décevant, le

succès l’est souvent, ne serait-ce

que parce qu’il passe très vite. »

On croirait entendre un disciple de

Siddhartha Gautama (VI e siècle avant

J.-C.), le fondateur du bouddhisme.

« La chute n’est pas un échec.

L’échec, c’est de rester là où on

est tombé », dit l’éveillé.

Juppé se prend

pour le Commandeur

Malgré sa défaite à la primaire de

2016, Alain Juppé n’en continue

pas moins d’exercer un magistère

moral sur Les Républicains.

Réunissant ses amis à Bordeaux,

il est apparu – telle la statue du

Commandeur jugeant Dom Juan

– pour mettre en garde Laurent

Wauquiez, probable candidat très

droitier à la présidence du

mouvement. « Je suis attaché à

cette formation politique. Aussi

longtemps qu’elle sera sur une

ligne qui n’est pas incompatible

avec mes convictions profondes,

j’y resterai », a prévenu Juppé.

Ruffin rappelle

Cléon le démagogue

Le député de La France insoumise

a livré sa recette anti-Macron. Il ne

croit guère à la mobilisation contre

la loi Travail : « Ce qui va marcher,

c’est des trucs à la con, c’est les

vaccins, le statut de la première

dame, les 26 000 euros de

maquillage. » Ainsi, Ruffin utilise les

vieilles ficelles des démagogues qui

pervertissent la démocratie, comme

le célèbre Cléon, dénoncé par le

dramaturge Aristophane. « La

conduite du peuple (dêmagôgia)

n’est pas le fait d’un homme instruit

et de bonnes mœurs, mais cela

demande un ignorant, un coquin »,

a écrit le poète antique.

EN MARCHE ! ATTENDU AU

TOURNANT DES SÉNATORIALES

Pour la majorité présidentielle, ce

sera la première élection sur fond

d’impopularité. « Les sénatoriales

seront un test que La République

en Marche va minorer. On verra

s’ils font bouger les lignes. Mais

les maires de gauche qui avaient

parrainé Macron en dehors des

grandes métropoles déchantent.

Assez vite, la gauche qui l’avait

rallié a pris conscience que c’était

un gouvernement de droite, qui

parle à la droite », témoigne un

socialiste en campagne pour le

Sénat. « Et puis, gagner les

suffrages des maires avec

comme programme la baisse

des dotations aux collectivités,

la fin de la taxe d’habitation et

la suppression des contrats

aidés, il faut oser », ajoute-t-il en

souriant. Verdict le 24 septembre.

10 L’OBS/N°2756-31/08/2017

P. KOVARIK-J.-F. MONIER-G. GOBET/AFP – L. GRANDGUILLOT/REA – CREATIVE TOUCH IMAGING/NURPHOTO/AFP – N. PERRAU/INA/AFP – C. SAIDI/SIPA – DR


LE TÉLÉPHONE ROUGE

“La bulle Macron n’était qu’une

bulle. Ce n’était qu’un mirage.

Vous voyez qu’il décroche,

comme jamais un président

de la République n’a décroché

dans les sondages.”

DANIEL FASQUELLE,

candidat à la présidence des Républicains.

“Il est rattrapé par

la réalité. La difficulté

d’assurer et de maintenir

un lien de confiance

avec les Français

est inquiétante.”

STÉPHANE LE FOLL,

député Parti socialiste.

CE QU’ILS EN DISENT

Macron

impopulaire

“Il y a une difficulté. Mais

il ne faut pas regarder

uniquement les sondages pour

gouverner. J’assume notre part

d’impopularité à condition

que ça marche.”

CHRISTOPHE CASTANER,

porte-parole du gouvernement.

“Macron n’a rien

compris. Le peuple

français a balayé le parti

de M. Sarkozy, le parti de

M. Hollande et le Front

national. A la fin, il ne

restait que lui. ”

JEAN-LUC MÉLENCHON,

leader de La France insoumise.

SOCIAL

La CGT peut-elle mobiliser

contre la loi travail ?

A

l’approche de sa

journée d’action

contre la réforme

du Code du Travail

du 12 septembre, la

CGT doute. Une partie de

sa base reproche à son

secrétaire général, Philippe

Martinez, de l’avoir entraînée,

au printemps 2016,

dans un vain combat contre

la loi El Khomri. « La rue a

perdu. La loi est passée et,

pour l’instant, ses conséquences

néfastes n’apparaissent pas aux yeux

des salariés », se désole-t-on dans les rangs

de la centrale. Du coup, certains craignent

de ne pas pouvoir mobiliser suffisamment,

cet automne, contre les

ordonnances du gouvernement

d’Edouard Philippe.

D’autant qu’en 2016 des

conflits catégoriels à EDF

(au sujet du financement

du comité d’entreprise)

ainsi qu’à la SNCF (à propos

du statut des cheminots

et du projet d’entreprise)

avaient contribué à

l’agitation sociale. La CGT,

qui redoute la concurrence

des « insoumis », entrés en

« résistance » contre le « coup d’Etat social »,

pourrait se retrouver bien isolée si jamais FO

choisissait, cette fois, de soutenir la

réforme… SOPHIE FAY

VALLS CRITIQUE HOLLANDE

En privé, l’ancien Premier

ministre ne dissimule pas

sa surprise à propos de la sortie

rugueuse de François Hollande

contre Emmanuel Macron :

« Cette intervention n’est pas

à la hauteur d’un ancien

président de la République. »

Discret à l’Assemblée nationale,

Manuel Valls a choisi de rester

sur la réserve et de laisser,

pour l’heure, l’hôte de l’Elysée

gouverner tranquille. Seule action

envisagée, en dehors de son

activité de parlementaire : la

création d’un groupe de réflexion

sur la France du XXI e siècle.

Il compte aussi suivre de près

l’actualité d’Amérique du Sud.

LES INFORMÉS DE

Une émission de Jean-

Mathieu Pernin, du lundi

au vendredi de 20 h à 21 h

chaque jeudi avec « l’Obs »

12

L’OBS/N°2756-31/08/2017

ERIC FEFERBERG/AFP PHOTO - SIMON DECLEVES/SIPA - HAMILTON RÉA - DAVID NIVIERE/SIPA - BERTRAND GUAY/AFP -

NICOLAS LIPONNE/NURPHOTO


LE TÉLÉPHONE ROUGE

DÉCRYPTAGE

Chez Bourdin,

Philippe n’avait pas de pense-bête !

Un buzz négatif », « une

prestation moins réussie

que d’autres ». Dans

l’entourage d’Edouard

Philippe, certains reconnaissent

que l’intervention du Premier

ministre au micro de Jean-Jacques

Bourdin le 24 août sur RMC a

connu quelques ratés. Ce jour-là,

le locataire de Matignon avait

séché sur des questions – portant

sur le minimum vieillesse ou les

pensions d’invalidité – et s’était

embrouillé sur la taxe d’habitation,

obligeant même ses conseillers

à rectifier auprès de l’AFP juste après : ce ne sont pas 30%

des Français qui seront concernés, comme l’a dit le Premier

ministre, mais la baisse qui sera de l’ordre de 30%… « Si vous

m’autorisez à vérifier ça pendant la pause… Je ne suis pas un

surhomme », a plaidé en direct Philippe, arrivé sur le plateau

Le Premier ministre a raté sa rentrée chez Jean-Jacques Bourdin.

sans fiches d’après des témoins.

A Matignon, un conseiller justifie :

« Il n’avait pas eu le pense-bête pensions

d’invalidité. Mais on a vérifié

pendant l’émission et ces sujets

n’étaient pas arbitrés à ce

moment-là. » Ce proche défend

le style « cash » de l’ancien maire

du Havre : « Il ne savait pas et ne

joue pas la comédie, il est comme

ça, il dit les choses. Sur les réseaux

sociaux, on a eu autant de critiques

que de gens saluant son attitude. »

Le même assure qu’aucun « média

training » n’est au programme

pour les prochains passages télé et se rassure : « Matignon,

c’est une course de fond. On n’a pas le temps de regarder dans

le rétro. Et, les sondages le montrent, les Français ont repéré

le sérieux et l’honnêteté du Premier ministre. »

MAËL THIERRY

16,4

millions

de touristes à Paris

ON RECOMPTE

C’est le record atteint par la capitale et l’Ile-de-France pendant

les six premiers mois de 2017, soit le meilleur semestre

touristique depuis dix ans. Commentaire de Frédéric

Valletoux, maire de Fontainebleau et président du Comité

régional du Tourisme en Ile-de-France : « L’opération

Sentinelle a plutôt rendu confiance aux touristes étrangers.

Aujourd’hui, il y a comme un niveau d’acceptation. Plus aucune

capitale européenne, occidentale n’est à l’abri du terrorisme.

Les touristes, finalement, ne tiennent plus compte

de ce contexte pour se promener. »

CANAL+ REBONDIT

GRÂCE AU FOOT

En cette rentrée, Canal+ a droit

à un répit. Mieux, à une divine

surprise : l’arrivée de Neymar

et de Mbappé au PSG a un effet

direct sur les affaires

de la chaîne. Le recrutement

d’abonnés, au mois d’août,

a doublé par rapport à l’an

dernier (l’effet sur le chiffre

d’affaires est moindre puisque,

entre-temps, les tarifs ont

baissé). En outre, ce début de

championnat voit ses audiences

s’accroître de 30%. Inespéré

alors que le coût de la Ligue 1,

lui, n’a pas varié puisque

le montant des droits s’est

négocié en 2014 pour la période

2016-2020.

MÉAUX RECLASSE FILLON

CHEZ TIKEHAU

Quand François Fillon a cherché

un « vrai métier » après sa

défaite à la présidentielle, il s’en

est ouvert à son amie Anne

Méaux. La puissante patronne

d’Image 7 lui a présenté

Antoine Flamarion, un ancien

de Merrill Lynch et de Goldman

Sachs qui a fondé en 2004

Tikehau Capital. François Fillon

sera le 30 e associé de ce fonds

d’investissement, une

des success story récentes

de la place financière

parisienne, et sa mission sera

d’aider le développement

international. Sa rémunération ?

Elle n’a pas été communiquée,

mais on sait que

l’ancien Premier ministre

du Québec, Jean Charest,

embauché par Tikehau Capital

pour « une mission de conseil »,

touche 120 000 euros par an…

La communicante Anne Méaux.

14 L’OBS/N°2756-31/08/2017

BFM - DENIS ALLARD/REA


LE TÉLÉPHONE ROUGE

NUMÉRIQUE

Benjamin Griveaux

organise un “hackathon”

“ESPRIT” RESTE VIF

La revue « Esprit » a traversé

2016 sans encombre : les ventes

en librairie et les abonnements

sont restés stables, une

prouesse dans un secteur qui

souffre. « La rédactrice en chef

Anne-Lorraine Bujon de l’Estang

(photo) est dynamique et

surtout très jeune dans cet

univers [46 ans, NDLR], s’amuse

un ami de la revue. Alors que si

l’on additionne les âges des

patrons des trois concurrentes,

“le Débat”, “Commentaire” et

“les Temps modernes”, on arrive

à pas loin d’un quart de

millénaire. » Marcel Gauchet

(71 ans), Jean-Claude Casanova

(83 ans) et Claude Lanzmann

(91 ans) apprécieront.

Que va devenir le quatrième étage de

l’hôtel des ministres de Bercy ?

Benjamin Griveaux, secrétaire

d’Etat auprès du ministre de l’Economie,

a tout prévu : il veut y organiser une

sorte de « hackathon » (réunion de programmation

collaborative dans le monde internet)

pour préparer la loi que le gouvernement

veut présenter à l’automne pour libérer, protéger

et mieux préparer les entreprises à

l’avenir numérique. Le ministre consulte des

start-up spécialisées en intelligence collective

et construction participative de projet

pour l’assister dans cette démarche. Il s’agit

de faire remonter les idées, mais surtout de

faire travailler ensemble les chefs d’entreprise

et l’administration à l’élaboration du

texte. Ces acteurs pourraient donc se retrouver

au ministère de l’Economie et des

Finances au mois d’octobre. SOPHIE FAY

16 L’OBS/N°2756-31/08/2017

JOEL SAGET/AFP – ESPRIT


PHOTO DE LA SEMAINE

18

L’OBS/N°2756-31/08/2017


Harvey

noie

Houston

ALYSSA SCHUKAR/

THE NEW YORK TIMES/REDUX/RÉA

Dans l’après-midi du 27 août, la tempête tropicale

Harvey métamorphose la ville de Houston (Texas)

en un vaste lac. Les pluies diluviennes transforment

les 2,3 millions d’habitants de la ville en réfugiés

climatiques et causent la mort de trois personnes.

Selon les services de secours, débordés,

plus de 450 000 personnes requièrent

une assistance urgente. Pénurie de personnel,

manque de moyens, infrastructures paralysées

et nouvelles précipitations record en vue…

Le phénomène météorologique, l’un des pires ayant

touché les Etats-Unis, est suivi de près par

la Maison-Blanche. Objectif : ne pas reproduire

l’erreur de George W. Bush qui avait sous-estimé

l’impact de l’ouragan Katrina qui ravagea

La Nouvelle-Orléans en 2005. Sur place, Donald

Trump a pu constater les dégâts. « Quand l’eau aura

baissé, nous nous mettrons à la reconstruction, et cela

prendra plus d’un an », a estimé, quant à lui,

Greg Abbott, le gouverneur du Texas.

L’INSTANT D’APRÈS

Alors que la pluie redouble d’intensité, des sauveteurs aident

les habitants à se mettre à l’abri, certains ayant été contraints

d’abandonner leur voiture.

L’OBS/N°2756-31/08/2017 19


1

GROS SOUS

Attention, joueur frisson !

Kylian Mbappé, 1,77 mètre

et 73 kilos, devient, à

18 ans, le joueur français

le plus cher de l’histoire du

foot et le deuxième joueur

le plus cher au monde, juste

derrière son nouveau collègue

de bureau, le Brésilien Neymar.

Montant du transfert qui sera

réalisé après une année de

prêt : 180 millions d’euros, selon

les médias. Un record mais pas

vraiment une surprise, tant le

bolide Mbappé semblait promis

à un grand avenir depuis ses

premiers passements de jambes

sur les pelouses de Bondy.

2

PRÉCOCITÉ

Kylian Mbappé va très,

très vite. Il entre

à l’Institut national

du Football de

Clairefontaine à 12 ans ;

refuse de rejoindre le Real

Madrid à 14 ; signe son premier

contrat pro à l’AS Monaco à 15 ;

devient le plus jeune buteur

du club à 17. A l’été 2016,

Manchester City pose

vainement 40 millions d’euros

sur la table pour le faire venir

outre-Manche, un record à cet

âge. Et il devient, à 18 ans,

le plus jeune buteur français

en Ligue des Champions.

3

RAZMOKET

Kylian Mbappé s’est

beaucoup fait chambrer

sur son jeune âge. Déjà

à l’Institut national de

Clairefontaine, on

l’appelait « El bébé ». A Monaco,

le latéral Benjamin Mendy l’a

surnommé « Casse-Bonbon »,

personnage principal du dessin

animé « les Razmokets » qui a

peu de cheveux sur la tête.

Benjamin Mendy, moqueur,

a poussé la blague jusqu’à

lui faire écouter la musique

du générique sur son téléphone

portable.

4

TONSURE

Kylian Mbappé n’était

qu’un fœtus quand

Zinédine Zidane

entrait dans la

légende un soir

de juillet 1998. Mais le

« prince de Bondy » est

allé assez loin dans

l’imitation. « J’étais

petit, j’étais naïf, donc

je ne savais pas qu’il

avait une calvitie. Un

Kylian

Mbappé

Le jeune prodige né à Bondy rejoint le PSG

avec une option d’achat à 180 millions d’euros.

Un record pour un joueur français

jour, ma mère m’a emmené

chez le coiffeur et je lui ai

demandé de me faire un rond.

Le coiffeur a pété les plombs »,

a raconté le joueur à Téléfoot.

Sa maman, « quand même

assez sensée » selon le papa, a

exigé une « coupe normale ».

5

PRODUCTIVITÉ

C’est le très sérieux

« Financial Times » qui

l’affirme, graphique à

l’appui. Au 17 avril

dernier, Kylian Mbappé,

qui n’était vraiment titulaire

que depuis deux mois, était

l’attaquant le plus productif

d’Europe. Avec un but

ou une passe décisive

toutes les 60 minutes,

le prodige dépassait

de loin de grands

attaquants, dont son

futur compère de

l’attaque parisienne,

le Brésilien Neymar.

10 CHOSES À SAVOIR SUR…

6

TRAHISON

Les Ultras Monaco 1994

l’ont eu mauvaise de

voir le transfert traîner

en longueur et les

prétentions salariales

du joueur étalées dans la

presse. « Aucun joueur ne vaut

autant de millions », écrivent-ils

dans un communiqué. A leurs

yeux, le si jeune Mbappé n’a

« pas prouvé quoi que ce soit

du haut de ses quelques

dizaines de matches au niveau

professionnel ». On leur

objectera que si Mbappé n’a

joué la saison

dernière que

29 matches,

dont

seulement 17

comme

titulaire, il a

marqué

sept buts

dont six

claqués en

phases

finales de

Ligue des

Champions.

7

PAPA-MAMAN

Kylian Mbappé n’a pas

d’agent attitré. Ou plutôt,

il en a deux : papa et

maman. Wilfried, ancien

footballeur de 46 ans,

éduque les jeunes à l’AS Bondy ;

Fayza Lamari, jouait, elle, au

handball en D1 dans les années

1990. Le couple a déjà éconduit

nombre d’agents, dont les

richissimes Mino Raiola et

Jorge Mendes. Ils sont toutefois

conseillés par Verheyden &

Cognard, cabinet d’avocats

spécialisés dans le droit

du sport. Pas fous, les Mbappé.

8

CÉLÉBRATION

Pour célébrer leurs buts,

Blaise Matuidi et,

maintenant, Neymar

miment le vautour en

agitant les bras : ils font

un « charo » (de charognard)

comme le rappeur Niska. Paul

Pogba, lui, fait des dabs.

Antoine Griezmann danse

comme Drake dans « Hotline

Bling ». Pour l’instant, Kylian

Mbappé prend juste la pose en

croisant les bras. Il s’en est

expliqué. C’est son petit frère

Ethan qui adoptait cette

posture quand il jouait avec

lui au jeu vidéo FIFA.

9

GRAND FRÈRE

Kylian a un frère adoptif,

footballeur comme lui,

qui après avoir

longtemps joué pour le

Stade Rennais porte

aujourd’hui les couleurs du club

turc de Bursaspor. Envoyé chez

son oncle à Bondy à l’âge de

6 ans, le petit Jirès (il doit son

prénom à la fascination de son

père, ex-international zaïrois,

pour le Français Alain Giresse)

est adopté par Wilfried MBappé

et devient le « grand frère » du

petit Kylian.

10MACRON

« Macron is the

Mbappé of politics ».

La comparaison est

signée Eric Cantona.

Et elle fonctionne

en fait plutôt bien. « Il a battu

tous les records de précocité.

Il est devenu une star en

moins d’un an, il est capable

de jouer des deux côtés, à

gauche ou à droite », nous dit

le « King », qui oublie un détail :

Macron a choisi l’OM.

RÉMY DODET

22 FRANCK FIFE/AFP


PASSÉ / PRÉSENT

1936

Le Front populaire instaure

les congés payés. La durée

de la pause estivale est alors

harmonisée nationalement,

mais sa durée va varier.

A partir de 1940, elle a

été réduite par Pétain,

pour donner plus de temps

à l’endoctrinement.

L’invention

de la rentrée

Bien avant l’Education nationale,

c’est un pape du xiii e siècle

qui a fixé le calendrier scolaire

Par FRANÇOIS REYNAERT

L’explosion du rayon papeterie de votre

supermarché et celle des unes sur les

réformes dans l’Education nationale sont

des signes qui ne trompent pas. Même si

vous avez encore la tête en maillot de bain

(c’est une image), il faut vous faire à cette réalité : c’est

la rentrée. A tous, elle nous semble aussi naturellement

liée au début de septembre que la carte de vœux

l’est à janvier. Comme toutes les certitudes éternelles,

celle-là titille l’amateur d’histoire. Depuis combien

de temps date cette fichue « rentrée de septembre » ?

La question n’est pas si facile. Malgré ce qu’affirmait

France Gall, fameuse médiéviste, chacun a bien

compris que Charlemagne n’a pas inventé l’école.

L’empereur d’Occident s’est contenté de la restaurer

et de la promouvoir. De même, il est très hasardeux,

comme le font imprudemment un nombre considérable

d’articles sur la question, de faire du pape

Grégoire IX (règne 1227-1241) « l’inventeur des

vacances », et donc de la rentrée. Nous sommes au

xiii e siècle, époque qui voit apparaître, dans les

grandes villes d’Occident, ces institutions nouvelles

que sont les universités. Toutes sont alors sous l’autorité

de l’Eglise. Rien d’étonnant donc à ce que le

pape se mêle d’une des batailles épiques que celle

de Paris engage contre le pouvoir politique local pour

défendre l’indépendance qu’elle espère.

C’est dans le cadre d’une des bulles et chartes que

l’éminent Grégoire envoie de Rome qu’au passage il

autorise un mois annuel de fermeture, au moment

des vendanges. Cela ne signifie pas que jusque-là les

élèves suaient sur leurs bancs de janvier à décembre

sans lever la plume. Sans doute leurs écoles, tout au

moins en milieu urbain, suivaient-elles le calendrier

du peuple des villes, rythmé par un nombre considérable

de fêtes religieuses chômées (1). Par ailleurs, en

entérinant une longue coupure, le souverain pontife

ne faisait que calquer la pratique d’institutions existantes,

comme le Parlement – c’est-à-dire l’institution

judiciaire – qui vaque alors de la fin août à la Saint-

Martin, début novembre.

24 L’OBS/N°2756-31/08/2017

LAPI/ROGER VIOLLET


2017

Les dates des vacances

d’été sont les mêmes

pour tous en métropole,

mais varient dans les DOM-

TOM. A Saint-Denis

de La Réunion, la rentrée

a eu lieu le 18 août,

mais les vacances

de Noël dureront un mois.

Jusqu’au milieu du xix e , collèges et lycées ont gardé

cette tradition. Ils arrêtent les cours vers la mi-août

et les reprennent au milieu de l’automne. A partir des

années 1870, on se pose la question de la pertinence

de ces dates. Un délicieux article de 1891 du « Magasin

pittoresque » (2) fait le point sur le débat. En finir

avec la scolarité en août a l’avantage d’éviter les chaleurs

et les horreurs qui vont avec (« classes sans air,

cours sans ombre et dortoirs, hélas, non sans odeur ! »

écrit l’auteur, proviseur honoraire, qui semble savoir

de quoi il parle) mais l’inconvénient d’obliger les

familles en villégiature à rentrer sans pouvoir « voir

les feuilles tomber », ce plaisir de vrai vacancier.

Ces histoires ne concernent toutefois alors que les

collèges et les lycées, c’est-à-dire un pourcentage

infime de la population. Les problématiques ne

deviennent nationales qu’avec les fameuses lois Ferry

des années 1880 qui généralisent l’enseignement primaire.

Elles organisent la semaine : cinq jours de

classe, et deux sans, le dimanche pour le repos ; le

jeudi pour l’instruction religieuse, qui ne peut avoir

lieu que hors des écoles. Elles prévoient aussi une

vaste coupure estivale, indispensable à une société

largement agricole, qui a besoin de bras pour les travaux

des champs. Pour autant, le législateur laisse la

fixation des dates de fin et de reprise des classes aux

pouvoirs locaux, recteurs ou préfets. L’harmonisation

ne vient que bien plus tard, en 1939, après

DE LA PLUME

À LA TABLETTE

Les fournitures aussi ont

une histoire. Le cartable

apparaît au XIX e siècle, sur

le modèle de la gibecière

ou sous la forme d’une

sorte de valise en bois.

La plume métallique

remplace la plume d’oie au

sortir du Second Empire.

La célèbre « Sergent

major » est surtout

l’apanage des maîtres.

Les élèves optent pour « la

Gauloise », moins chère.

Les deux sont balayées,

au début des années 1960,

par les stylos à bille, puis

feutre. Ils évitent les

encriers renversés, mais

mettent fin au règne des

pleins et des déliés.

Pour économiser le papier,

on a longtemps utilisé

l’ardoise, ancêtre rustique

et robuste de la tablette.

l’événement majeur qui a tout changé : l’avènement

des congés payés, en 1936, avec le Front populaire.

Les vacances scolaires peuvent servir aux moissons.

Elles doivent aussi permettre aux enfants de retrouver

les parents, qui aiment poser leurs deux semaines

au plus beau de l’été. D’où le cadre désormais fixé par

le ministère : les vacances scolaires commenceront le

15 juillet, après la fête nationale, et se termineront le

30 septembre. Sauf exceptions locales pour cause de

vendanges dans quelques départements viticoles, ou,

évidemment, cas de force majeure historique. Dès

l’été 1940 en effet, Pétain, voulant marquer avec solennité

« l’impérieuse nécessité de se remettre au travail

», avance la rentrée de quelques semaines, ce qui

lui permet de commencer plus tôt l’intensif bourrage

de jeunes crânes prévu par son régime, avec buvards

à son effigie et retour des crucifix dans les écoles. Il

faut donc attendre l’après-guerre pour que notre

société entre dans ce découpage du temps qui est le

nôtre. Le détail peut en changer : en 1960, on décale

les grandes vacances du 28 juin au 16 septembre, et

plus tard, on les raccourcit. Mais la nouvelle grammaire

est là, celle de la société des loisirs, celle des trois

semaines de congés payés (1956), puis quatre (1969),

puis cinq (1982) avec ces rites nouveaux, les « grands

départs », les « grands retours », les grandes rentrées.

(1) Le mot anglais holidays, de holy et days, « jours saints », garde la marque de cette origine.

(2) Disponible sur Gallica.fr.

RICHARD BOUHET/AFP

L’OBS/N°2756-31/08/2017 25


Bio

Née en 1981 à Rabat (Maroc),

Leïla Slimani a reçu

le prix Goncourt 2016

pour son deuxième roman,

« Chanson douce » (Gallimard),

qui s’est vendu à plus de

400 000 exemplaires

et est en cours

de traduction dans 37 langues.

On lui doit aussi, en 2014,

« Dans le jardin de l’ogre »,

qui racontait l’histoire

d’une nymphomane.


EXCLUSIF

LES

FEMMES,

LE SEXE ET

L’ISLAM

Leïla Slimani,

prix Goncourt

2016, publie

“Sexe et

Mensonges”, un

livre-choc sur

la vie sexuelle

au Maroc,

accompagné

d’un roman

graphique.

Entretien et

extraits en

avant-première

Propos recueillis par

GRÉGOIRE LEMÉNAGER

EN COUVERTURE

Inutile de lui demander pourquoi

elle a refusé le poste de ministre de

la Culture quand Emmanuel

Macron le lui a proposé : Leïla Slimani

n’a aucun commentaire à faire

sur le sujet. A 35 ans, cette brillante

écrivaine franco-marocaine sort

d’une année plutôt remplie, qui a

fait d’elle une star. Elle a remporté

le prix Goncourt fin 2016, voyagé

un peu partout, répondu à toutes

sortes de questions, déménagé,

accouché au printemps d’un deuxième

enfant – une fille. Résultat :

elle a un peu mal au dos. Mais c’est

à force de donner le biberon.

On l’avait repérée en 2014 avec

« Dans le jardin de l’ogre », remake

trash de « Madame Bovary » qui

racontait la descente aux enfers

d’une nymphomane. Puis « Chanson douce », l’an

passé, a confirmé son talent : celui d’une romancière

à la Simenon, qui sait appuyer là où ça fait mal en examinant

l’âme meurtrie d’une nounou infanticide. Son

premier roman sera adapté au cinéma par Jacques

Fieschi, et son deuxième par Maïwenn. En attendant,

elle change de registre en publiant « Sexe et Mensonges

» et « Paroles d’honneur », soit un essai et un

roman graphique sur « la vie sexuelle au Maroc », qui

montrent comment des lois hypocrites entretiennent

le machisme, l’homophobie, le conservatisme religieux

et les inégalités sociales. « Les droits sexuels font

partie des droits de l’homme », résume-t-elle. C’est à

la fois édifiant, courageux, limpide sans jamais être

simpliste, et, parce que ce qu’elle dit du Maroc vaut

pour bien des sociétés, d’une grande intelligence.

« Sexe et Mensonges » repose sur les témoignages

de femmes qui, au Maroc, se sont

confiées à vous. Comment avez-vous décidé

d’en faire un livre ?

En 2011, au moment des révolutions arabes, j’étais

journaliste à « Jeune Afrique ». J’allais en Tunisie, en

Algérie, au Maroc, quand a émergé dans les milieux

intellectuels maghrébins cette question de la misère

sexuelle. Puis il y a eu des histoires de harcèlement,

et de viols sur la place Tahrir. Ce sujet m’habitait, je

ne savais pas du tout comment le prendre. C’est cassegueule,

on peut vite être dans la caricature. Je voulais

quelque chose d’incarné. Enfin, mon premier roman

est sorti, je suis allée le présenter au Maroc. Là, un

jour, une femme s’est assise à côté de moi. Elle m’a

raconté sa vie. Pour elle, j’avais probablement eu le

courage d’une parole crue et franche… En tout cas

elle m’a fait confiance. Ça m’a bouleversée. Elle

n’avait pas le vocabulaire pour parler de l’intime, du

plaisir. Elle n’en avait sans doute jamais parlé. Je me

suis dit que c’était ça, le plus important : donner à

entendre la voix des femmes. En France, à une

AUDOIN DESFORGES POUR « L’OBS »

L’OBS/N°2756-31/08/2017 27


époque où il devait y avoir à peine 2% de femmes

à l’Assemblée, Simone Veil disait : « Il suffit d’écouter

les femmes. » Je le dis aussi. Que ce soit sur l’avortement

ou l’homosexualité, vous ne pourrez pas dire

que vous ne saviez pas. Je ne supporte pas qu’on nie

l’existence de certaines personnes pour protéger une

image idéalisée d’une société… C’est ça, le but du livre.

Vous êtes née et avez vécu au Maroc. Que vous a

appris votre enquête ?

Ça m’a confortée dans l’idée que la société marocaine

est très complexe. En Europe, on a une vision très

binaire : soit on voit les Maghrébins comme des gens

extrêmement conservateurs, soit on a tellement peur

de critiquer l’islam et le reste qu’on magnifie les

choses. Or c’est une société d’autant plus complexe

qu’elle est en transition, pas encore sûre du modèle

qu’elle va choisir. En cinquante ans, elle a vécu une

révolution sur le plan culturel. La vie de ma grandmère

et la mienne sont totalement

à l’opposé. Il y a donc

énormément de tensions, chacun

essaie de pousser de son

côté. Mais j’ai été réconfortée

par l’inventivité de la jeunesse

qui trouve des espaces pour

créer sa liberté, vivre l’amour

et, très progressivement, installer

d’autres comportements.

J’ai le sentiment d’une société

en perpétuelle négociation. On

a Facebook, on voit des films

du monde entier, on sait ce qui

se passe ailleurs. L’âge moyen

du mariage est autour de

28 ans. Or les jeunes, entre 18

et 28 ans, ont envie d’avoir une

vie sexuelle, mais aussi de

vivre l’amour, de se tenir par la

main… C’est très humiliant,

quand vous invitez votre

copine à boire un jus d’orange

et qu’on vient vous demander :

« C’est qui ? Pourquoi tu es

assis avec elle ? »

Vous dénoncez surtout les

articles 489 et 490 du Code

pénal qui prévoient « six

mois à trois ans de prison »

pour les relations homosexuelles

et un « emprisonnement

d’un mois à un an »

pour les relations hors

mariage. C’est la clé de

voûte du problème ?

Oui. En fait, on ne peut être

que vierge ou marié. La sexualité

en dehors du lien conjugal

est interdite. C’est évidemment

inapplicable. D’ailleurs

VERSION INTÉGRALE

DE CET ENTRETIEN À LIRE

SUR BIBLIOBS.COM

Manifestation dans les rues de Casablanca contre le harcèlement sexuel, le 23 août dernier.

L’AGRESSION DE TROP À CASABLANCA

Une nouvelle affaire vient de relancer au Maroc le débat

sur le harcèlement de rue. La scène est d’une effroyable

violence : une jeune fille en pleurs, à moitié dénudée, tente

d’échapper aux attouchements d’une bande d’adolescents

qui rient et l’insultent. Filmée en plein jour dans

un autobus, la vidéo qui a été diffusée dans la nuit du 20

au 21 août a d’autant plus choqué les Marocains qu’elle

ne montre aucune réaction des passagers. Plusieurs

centaines de personnes ont manifesté à Casablanca

quelques jours plus tard pour dénoncer la « culture

du viol » au Maroc. Car cette agression est loin d’être

un cas isolé. Dans tout le pays, les femmes décrivent

les reproches incessants visant leur tenue ou leur

comportement, les insultes qui fusent dans la rue, les

attouchements dans les transports ou les files d’attente…

Une mentalité difficile à contrecarrer : depuis la diffusion

de cette vidéo, les commentaires sexistes et brutaux

à l’encontre de l’agressée s’étalent sur la Toile, certains

allant jusqu’à « s’interroger » sur le but de sa présence

à l’arrière d’un bus… CÉLINE LUSSATO

quand c’est appliqué, c’est complètement arbitraire,

pour régler des comptes. Pour vous venger de

quelqu’un, vous le dénoncez à la police, qui l’arrête.

Mais même le ministre de la Justice dit : « Si les voisins

ne se plaignent pas à la justice parce qu’un couple

non marié les dérange, ces derniers ne seront jamais

incriminés. » La loi est devenue absurde. Quand vous

vous faites violer, vous n’allez pas porter plainte parce

que vous êtes dans l’illégalité d’avoir eu une relation

sexuelle hors mariage. Quand vous devez vous cacher

sur le bord d’une route ou dans une forêt, vous n’êtes

pas en sécurité.

“FAIRE SEMBLANT D’ÊTRE VIERGE,

C’EST AVILISSANT”

Vous définissez-vous comme féministe ?

Totalement. Tant qu’une femme sur terre sera discriminée

parce qu’elle est une femme, je serai féministe.

Au Maroc, le féminisme a été

très vivace dans les années

1960 à 1980, incarné par des

femmes comme Fatima Mernissi

à qui je dédie le livre.

Aujourd’hui il a du mal à se

renouveler, et notamment à

prendre à bras-le-corps les

questions liées à la sexualité

parce qu’elles sont très sensibles.

On est immédiatement

confronté à des gens très

conservateurs sur le plan de la

religion. Mais le corps de la

femme doit être respecté, il

doit lui appartenir. Ce qui m’a

beaucoup marquée, ce sont les

femmes de la classe moyenne

qui ont choisi la liberté à

20-25 ans. Elles ont décidé,

alors que ce n’était pas dans

leur éducation, d’avoir une

sexualité, des amoureux, de

faire des études, de travailler.

Puis, à 30-35 ans, elles le

regrettent en se disant : « Je ne

vais plus pouvoir me marier, ni

vivre dans mon quartier parce

que les gens savent que j’ai eu

des relations. » L’émancipation

féminine, quand elle n’est

pas soutenue, par l’Etat ou la

culture ambiante, n’a pas de

véritable assise. Vous ne pouvez

pas la vivre toute seule. Ce

qui m’a vraiment peinée, c’est

l’immense solitude de ces

femmes qui font marche

arrière, pour se faire refaire

l’hymen, se voiler ou mentir. Je

trouve ça très triste, des

28 L’OBS/N°2756-31/08/2017

STRINGER/AFP


EN COUVERTURE

femmes de 35 ans qui font

semblant d’être vierges. Je

trouve ça avilissant, voilà. Et

dangereux. Un Etat a tout à

gagner à avoir des citoyens

capables d’émancipation.

Plusieurs femmes vous

disent la libération qu’elles

ont éprouvée en découvrant

le plaisir. Mais l’une des

contreparties est le drame

des avortements.

Presque toutes les femmes à

qui j’ai parlé en ont vécu. Dans

ce pays où c’est interdit, il y en

a énormément. Il y a toujours

le sentiment que la société

n’est pas prête à supporter une

évolution. Moi, ce que je ne

comprends pas, c’est comment

la société est prête à supporter

les bébés dans les poubelles,

mais pas la légalisation de

l’avortement… Ça ne se passe

pas forcément dans des caves,

il y a des cabinets où les médecins

pratiquent de manière

illégale. Mais l’atroce, c’est

l’inégalité sociale qu’il y a derrière.

C’est la même que dans

le discours de Simone Veil. La

bourgeoisie marocaine a la

« sécurité sexuelle » qu’on

peut avoir en Europe, mais

plus on est pauvre, dans des

lieux isolés, plus c’est difficile

d’avoir une sexualité et plus,

quand on se retrouve enceinte,

on subit des avortements dans

des conditions déplorables. On

pourrait prendre modèle sur la

Tunisie, où l’avortement est légal. La société est souvent

plus courageuse que ce qu’on imagine.

Vous parlez de « schizophrénie » : les hommes

veulent à la fois coucher avec des filles et en

épouser une vierge.

Les hommes sont aussi victimes de ce système,

parce qu’ils ont envie de vivre, tout simplement.

Mais cette mentalité-là subsiste parce que c’est la

dernière chose qui leur reste, la dernière marque

de virilité. La colonisation, puis l’hégémonie de la

culture occidentale, font qu’il y a un sentiment de

dépossession. Donc on s’accroche à un modèle traditionnel

par peur de l’inconnu. L’homme n’a peutêtre

ni boulot, ni argent, ni bagnole, ni visa pour

voyager, mais il peut encore épouser une vierge,

tenir son foyer et avoir une femme vertueuse. On

fait peser sur les Maghrébines ces humiliations successives

et le besoin de restaurer l’honneur de nos

Le Marina Palm Beach Club, sur la côte est d’Alger, une plage privée réservée aux femmes.

L’AFFAIRE DES BIKINIS ALGÉRIENS

On a appelé cela la « révolte des bikinis ». Ce n’était

presque, en réalité, qu’une histoire de rendez-vous entre

copines. Mais derrière cette méprise, se cache pourtant

le difficile quotidien des Algériennes. Au début de l’été,

des jeunes femmes soucieuses de limiter les risques de se

faire importuner sur la plage, créent une page privée sur

Facebook pour coordonner leurs projets de baignades.

En groupe, pensent-elles, la menace d’être harcelées est

moindre. Dans la presse française, l’initiative est

rapidement décrite comme une révolution féministe,

anti-islamiste. On évoque des milliers de femmes en bikini

dénonçant les barbus et leur vision rétrograde de la

femme. Consternation côté algérien où l’on dénonce un

« fake ». Démentis des médias français. Et l’on oublie

l’affaire. Pourtant, cette simple page Facebook est

révélatrice du harcèlement dont sont victimes les

Algériennes. Car sur ces plages qui ont toujours accueilli

des femmes en maillot de bain, il est de plus en plus

difficile de profiter de la mer sans un mari, un frère

ou un père à ses côtés. C. L.

sociétés. C’est lourd et injuste.

Et comme l’Etat ferme les yeux

sur certaines choses, il y a des

violences terribles parce qu’on

veut faire justice soi-même. En

particulier contre les homosexuels

: des familles dénoncent

leurs enfants pour qu’on les

mène en prison, on est entré

dans une maison pour frapper

deux homosexuels, on en a lynché

un à Fès… Dépénaliser l’homosexualité

est un combat très

important, sur lequel il ne faut

rien lâcher.

LA MASTURBATION

EST-ELLE “HALAL” ?

Dans un long chapitre passionnant,

vous montrez

que la religion joue un rôle

important, mais pas déterminant.

Contre certaines

idées reçues à la mode, vous

ne faites pas le procès d’un

islam essentiellement puritain

et machiste…

Les musulmans ne sont pas

d’abord des musulmans. On

est des citoyens, des êtres

politiques et historiques. Je

cite Malek Chebel ou Asma

Lamrabet, qui expliquent que

la misogynie est la chose la

mieux partagée du monde.

Pas besoin d’être musulman

pour être machiste, les religions

monothéistes sont à peu

près à égalité sur la misogynie.

Enfin, la culture islamique a

aussi été une grande culture

de l’érotisme et de la célébration de l’autre.

Plus que le christianisme, suggère votre livre ?

Par moments, bien sûr. Mahomet est très particulier

par rapport aux autres prophètes puisqu’il a eu des

amours et une vie sexuelle, contrairement à Jésus.

Beaucoup de gens craignent que notre culture se

perde sous l’influence du wahhabisme, de gens

venus du Moyen-Orient dans les années 1980-1990,

notamment pour enseigner dans l’Education nationale.

Ils ont fait émerger un islam avec lequel on n’a

rien à voir. La majorité des Marocains sont choqués

de voir des gens habillés à l’afghane dans leurs rues.

D’ailleurs le niqab est désormais interdit, ça ne correspond

pas à notre culture. Protéger la culture

marocaine, c’est protéger une culture où il y a de l’humour

et de la tendresse vis-à-vis de l’autre, notamment

des enfants et des êtres fragiles. Cela pourrait

être très valorisé si on le voulait bien.

RYAD KRAMDI/AFP

L’OBS/N°2756-31/08/2017 29


Pour montrer que le

corps n’est pas nié par

l’islam, vous citez même le

cas paradoxal des prédicateurs

durs, qui recommandent

la masturbation…

Les islamistes sont obsédés

par le sexe. Dans leurs émissions

télévisées, il y a tout le

temps des trucs sur le sexe. Et

dans des sociétés où vous n’avez

pas d’éducation sexuelle, des

gens appellent dès qu’ils se

posent une question : « Est-ce

que j’ai le droit de me masturber

? De coucher avec une fille

de 13 ans ? » Trois jours plus

tard, le prédicateur sort une

réponse « halal ». Le fameux

imam Zamzami, par exemple,

a préconisé la masturbation comme « solution provisoire

pour les jeunes musulmanes et musulmans ».

Ou il a dit qu’on peut coucher avec sa femme jusqu’à

trois heures après sa mort pour lui dire au revoir…

C’est parfois très glauque.

Vous évoquiez Kamel Daoud. Pour lui aussi, le

monde arabo-musulman est miné par les frustrations

sexuelles. Or il lui a été reproché, au

moment des viols commis à Cologne, de véhiculer

des clichés orientalistes…

Je comprends ce qu’il a voulu dire. Oui, il y a une

misère sexuelle qu’on ne peut pas nier. La femme est

inaccessible parce qu’on ne peut pas avoir de relations

sexuelles légalement et, en même temps, on

vous dit que vous pouvez la posséder. La femme

occidentale dite libérée, qui se balade en jupe, met

mal à l’aise beaucoup d’hommes. Il faut installer progressivement,

calmement, l’idée que les hommes ne

sont pas obligés d’être des prédateurs et que les

femmes n’ont pas à être des proies. C’est une question

d’éducation. Chaque partie doit faire un pas,

considérer qu’on n’est pas des ennemis, que ma

liberté n’est pas une atteinte à la virilité des hommes

et que je n’ai pas besoin, pour « me protéger des animaux

», comme disent beaucoup de femmes, de me

mettre un voile. Je ne rejette pas les conservateurs

qui tiennent au port du voile. Je veux juste qu’on vive

ensemble, avec nos idées différentes : celui qui veut

rester vierge jusqu’à 30 ans peut le faire, si je garde

le droit de faire différemment. C’est possible. Les

Marocains en ont ras le bol de l’hypocrisie, de la

schizophrénie et de la langue de bois.

Le récent viol d’une jeune femme, par trois adolescents

dans un bus à Casablanca, a suscité

une émotion considérable… Est-ce le signe d’un

changement des mentalités ?

Je l’espère, même si beaucoup de réactions disent

encore que c’est la faute de cette femme. La vidéo de ce

viol montre la faillite de l’éducation sur les questions

ESPOIRS D’ÉGALITÉ EN TUNISIE

Le président tunisien s’est-il souvenu de ce discours

de 1974 dans lequel Habib Bourguiba appelait à « prendre

l’initiative de faire évoluer la charia en fonction de

l’évolution de la société » ? Béji Caïd Essebsi a, en tout cas,

tout autant déchaîné les passions en rouvrant le débat sur

l’égalité des sexes en Tunisie lors d’un discours le 13 août

dernier. Le président a en effet remis en cause deux lois

issues de la charia et dénoncées de longue date par les

féministes : l’interdiction pour les musulmanes d’épouser

un non-musulman et l’inégalité entre hommes et femmes

en matière d’héritage. Si « BCE » ne s’est pas attiré comme

son illustre prédécesseur les foudres d’une fatwa à son

encontre, il a toutefois soulevé l’indignation jusqu’au Caire

où l’adjoint du grand imam de la mosquée Al-Azhar, haute

autorité de l’islam sunnite, a exprimé sa vive opposition à

son discours. A Tunis, il a soulevé l’espoir des femmes de se

voir enfin offrir les mêmes droits qu’aux hommes. C. L.

LEÏLA SLIMANI PARTICIPERA AU

FESTIVAL LES BIBLIOTHÈQUES

IDÉALES DE STRASBOURG, EN

PARTENARIAT AVEC « L’OBS »,

LE 13 SEPTEMBRE.

du corps et de la relation à

l’autre. Elle rappelle surtout

combien la mixité reste un

combat : il faut en faire un

enjeu, un projet de société, non

seulement pour défendre mais

aussi pour légitimer la place

des femmes dans l’espace

public. Qu’elles puissent s’y

déplacer seules, habillées

comme elles le veulent. Pour

l’instant, c’est un parcours du

combattant. Elles ont peur.

Vous dites que les mères ont

une responsabilité dans la

façon dont elles éduquent

leurs enfants, selon qu’ils

sont garçons ou filles. Et

vous, quelle éducation

avez-vous reçue ?

J’ai écrit ce livre parce que, adolescente, j’ai été très en

colère, très énervée : je ne comprenais pas mon éducation.

Mes parents m’expliquaient que je pouvais croire

dans certaines valeurs, mais qu’il ne fallait pas que je le

dise. Or à 17 ans, vous avez envie de vous affirmer, de

crier sur les toits quand vous êtes amoureuse… Une fois,

je suis allée à une soirée de Nouvel An avec des copains

dans une voiture. Les flics nous ont arrêtés et interrogés

pendant une heure. Après, comme on avait une jolie

voiture, ils nous ont réclamé 100 dirhams, c’était réglé.

Je me suis dit : « Parce que je suis du bon côté, je ne me

retrouverai pas dans le panier à salade. » Je savais que

pour la majorité des gens, c’est loin d’être le cas.

“JE N’AI PAS ENVIE DE METTRE EN DANGER

CEUX QUI M’ENTOURENT”

Vos deux romans aussi ont une dimension politique.

Même « Dans le jardin de l’ogre », qui

raconte l’histoire d’une nymphomane. Aviezvous

conscience, en les écrivant, de leur potentiel

subversif ?

Non. Je me disais : « Tu écris ce que tu as à écrire, tu

ne te contrains pas à en retirer ou à en rajouter. » Ce

qui était subversif, c’était l’acte d’écrire lui-même. Plus

que le fond. Il s’agissait d’être à la hauteur de ma vision

de la littérature : un espace de liberté absolue. Cela dit,

je suis très travaillée par le mensonge, peut-être parce

qu’on m’a éduquée à ne pas dire. Tous mes personnages

mentent ou se mentent. Ils ont une double personnalité,

quelque chose qu’ils cachent. Je voulais

montrer que plus on en cache aux autres, plus la vie

intérieure peut devenir effrayante : ce qu’on ne peut

pas dire devient le réceptacle de tous les cauchemars

et les fantasmes. J’ai grandi dans le Maroc des années

1980, un pays pauvre où beaucoup de gens étaient

humiliés parce qu’ils étaient pauvres. Ils n’avaient pas

accès à grand-chose. Le récit est une manière de restaurer

la dignité des gens. On peut leur restituer leurs

ambiguïtés, leur passé, montrer qu’un être humain est

30

L’OBS/N°2756-31/08/2017


EN COUVERTURE

Le Goncourt a beaucoup amplifié

votre voix. Cela vous rend-il plus prudente,

ou cela vous pousse-t-il à vous

engager ?

Les deux. On est vite récupéré… et ce

monde est tellement fou qu’on est vite

poussé à avoir peur quand on aborde certains

thèmes. On a peur parce qu’on n’est

pas tout seul. Moi j’ai des enfants et un

mari, ma mère vit au Maroc. Je n’ai pas

d’envie de mettre en danger ceux qui

m’entourent. Des gens, parce qu’ils

étaient assis à une terrasse, se sont tout

de même fait mitrailler dans une ville

comme Paris. Je ne suis pas une pasionaria,

je ne suis pas très courageuse. Je

suis même très peureuse ! Mais le courage,

ce n’est pas l’inverse de la peur, c’est

l’inverse du cynisme. Je déteste le

cynisme, c’est ce qui tire nos sociétés en

arrière. Je n’aime pas du tout les petits

calculs d’une certaine bourgeoisie

moderniste, qui partage mes idées mais

me dit que les exprimer va « faire rallonger

les barbes ». Si c’est ça, on est coincé !

Ne pas vouloir discuter est absurde. C’est

désespérant comme façon de penser. Je

reviens à Simone Veil. Elle disait : « Et

pourquoi ne pas continuer à fermer les

yeux ? » Chacun devrait se poser cette

question. Peut-être que notre dignité,

c’est aussi de ne pas continuer à fermer

les yeux. Ni sur les femmes qui se font

avorter juste à côté de nous. Ni sur les

homosexuels qui se font tabasser.

« Sexe et Mensonges. La vie sexuelle au Maroc », par Leïla Slimani,

Les Arènes, 200 p., 17 euros.

« Paroles d’honneur », roman graphique, par Leïla Slimani et Laetitia Coryn,

Les Arènes, 104 p., 20 euros.

A paraître le 6 septembre.

toujours extrêmement complexe. C’est pour ça que je

raconte des histoires : rendre à chacun sa dignité, ce

n’est pas dire que les gens sont bons sont mauvais.

C’est l’inverse du manichéisme.

Vous êtes très universaliste, au fond.

Il faut revenir à la raison des Lumières et à l’horizon

de l’universalité. Oui, on est des musulmans,

on a notre culture, mais il faut arrêter de considérer

que tous nos droits sont culturels. On peut aussi

revendiquer des droits parce qu’ils sont universels

et que, avant d’être marocains, musulmans ou

femmes, on est des êtres humains. Sans être les

otages de notre culture. Notre culture, c’est quelque

chose de mouvant. On peut la faire changer. Et tout

ne va pas s’écrouler.

“OUI, ON EST DES MUSULMANS, ON A NOTRE CULTURE,

MAIS IL FAUT ARRÊTER DE CONSIDÉRER QUE TOUS NOS

DROITS SONT CULTURELS. ON PEUT AUSSI REVENDIQUER

DES DROITS PARCE QU’ILS SONT UNIVERSELS ET QUE,

AVANT D’ÊTRE MAROCAINS, MUSULMANS OU FEMMES,

ON EST DES ÊTRES HUMAINS.”

AUDOIN DESFORGES POUR « L’OBS »

L’OBS/N°2756-31/08/2017 31


Planches extraites

de « Paroles d’honneur »,

le roman graphique de Leïla Slimani

et Laetitia Coryn (Les Arènes).

EXCUSEZ-MOI,

JE PEUX

M’ASSEOIR ?

...

OUI, BIEN

SÛR !

“AVOIR

UNE VIE

SEXUELLE,

JE SUIS ARRIVÉE

TROP TARD, J’AI RATÉ

LA PRÉSENTATION.

MAIS J’AI BEAUCOUP

AIMÉ VOTRE LIVRE !

MERCI !

JE VOUS EN PRIE,

ASSEYEZ-VOUS !

IL N’EST PAS TROP

TARD, FINALEMENT !

J’AI UN PEU DE

TEMPS DEVANT

MOI...

C’EST

GENTIL.

C’EST

TELLEMENT

LE DÉBAT S’EST BIEN PASSÉ ?

JE SUIS SÛRE QUE LES LECTEURS

MAROCAINS SONT RAVIS DE VOIR

UNE JEUNE AUTEURE FRANCHE

ET DÉCOMPLEXÉE !

FIGUREZ-VOUS QUE PLUSIEURS

FEMMES VENUES ME VOIR LORS

DE LA DÉDICACE…

… ONT FINI PAR ME RACONTER

LEUR VIE INTIME ! J’AVOUE QUE

JE NE M’Y ATTENDAIS PAS.

EN

FRANCE

AUSSI ?

COMPLIQUÉ”

En

Texte

LEÏLA SLIMANI

Dessin

LAETITIA CORYN

Mise en couleur

SANDRA DESMAZIÈRES

menant son enquête

au Maroc, Leïla

Slimani a recueilli de

nombreuses confidences,

qui figurent dans

son essai et son roman

graphique. Extraits

9

PAROLES D'HONNEUR 193X272 P001-106.indd 9 26/07/2017 16:31

32

L’OBS/N°2756-31/08/2017


NOUR

“UN JOUR, J’AI DÉCIDÉ

D’ÊTRE UN MEC”

Nour s’arrête et se met à rire. Elle

bombe un peu le torse. Elle

tourne la tête pour vérifier que

personne ne nous écoute, et se

penche vers moi. « Un jour, tu

sais, j’ai décidé d’être un mec. Je me suis dit :

je sors en boîte, je choisis le mec que je veux

et je me le fais. Voilà, j’avais besoin de faire

ça, et je l’ai fait. Et c’était magnifique ! J’avais

envie de lui. Il avait envie de moi. Pourquoi

me retenir, qu’est-ce qui m’empêchait ? J’ai

foncé, et c’était bien. Je garde un souvenir

incroyable de cette nuit-là […]. »

Des conservateurs, des gens traditionalistes,

Nour en côtoie tous les jours dans

son quartier, dans sa famille ou sur son lieu

de travail. Ses amies n’ont pas toujours été

tendres, et elle cache à la plupart d’entre

elles ses choix sexuels. Elle se protège. […]

« Les autres filles, les vierges, elles enfoncent

le désir tout au fond d’elles-mêmes, dit-elle en

mimant un geste de pression vers le sol. Elles

l’oppressent. Comme tout le monde, je connais

des filles voilées qui acceptent la sodomie pour

garder leur hymen. Moi, je préfère mille fois

ressentir du plaisir plutôt que de faire ça sous

prétexte de rester pure. Elles ne pensent même

pas au plaisir, elles n’abordent jamais cette

question. »

Nour a fait un choix radical. Elle a pris le

contre-pied de son éducation, de sa famille

et elle vit, concrètement, dans l’illégalité.

[…] En une heure, Nour est passée d’une

émotion à une autre. Tantôt lumineuse,

tantôt inquiète, je sens bien qu’elle n’est pas

tout à fait épanouie dans son rôle de femme

libérée. Elle s’arrange avec les circonstances

et, le temps passant, elle a sans doute

le sentiment que son célibat et ses choix de

vie sont de plus en plus lourds à porter. […]

Elle finit par m’avouer qu’elle est

aujourd’hui avec un homme à qui elle a fait

croire qu’elle était vierge. Elle ne semble

pas vraiment mesurer ce que cela a de

dégradant. Elle remarque mon regard

étonné et ajoute, tout naturellement : « Je

fais comme si je n’y connaissais rien. Je

couche avec lui d’une façon merdique. Après

les rumeurs qui ont couru sur moi, j’ai eu très

peur. C’est mon image qui est en jeu. Je ne

sais pas, je ne sais pas. » Pour la première

fois, elle est au bord des larmes.

JE ME RAPPELLE QU’ELLES UTILISAIENT DES MÉTHODES

VRAIMENT OBSOLÈTES POUR SE PROTÉGER DES MALADIES…

DES TRUCS DE GRAND-MÈRE, SANS AUCUNE EFFICACITÉ.

DE TOUTE FAÇON, LA MST LA

PLUS REDOUTÉE AU MAROC,

CE SONT LES BÉBÉS !

ON EST

D’ACCORD !

ELLE ME FAISAIT SORTIR ! UN SOIR, DANS UNE BOÎTE DE NUIT,

IL S’EST PASSÉ QUELQUE CHOSE D’EXTRAORDINAIRE.

C’EST PAS UNE

BLAGUE, HEIN !

J’AI BESOIN DE

LE FAIRE !

« Parfois, je me dis que je vais économiser

et me refaire une virginité. Je suis

angoissée vis-à-vis de mes parents. J’ai

peur de les décevoir. Ça me travaille beaucoup.

J’ai peur de ne pas me marier et, surtout,

de ne pas avoir d’enfants. Je me

remets en question, je me demande si j’ai

fait le bon choix. Il m’arrive même d’avoir

besoin de revenir vers Dieu. Tu sais, je comprends

celles qui vont vers le voile. Je ne le

ferai pas, parce que je suis optimiste. Mais

J’AI VU UN GARÇON QUI ME PLAISAIT…

25

EN COUVERTURE

ZHOR ME POUSSAIT

À ME LIBÉRER.

CE SOIR,

J’AI DÉCIDÉ D’ÊTRE

UN MEC.

J’AVAIS ENVIE DE LUI ET LUI DE MOI.

on ne sait jamais. Si mon père l’apprenait,

il aurait une crise cardiaque. Ma mère,

je pourrais lui dire, mais je n’ai pas envie

de lui faire du mal. Et puis, avoir une vie

sexuelle, c’est tellement compliqué : on est

toujours chez quelqu’un, on loue un appart,

à l’hôtel c’est impossible. C’est malheureux

: tu n’arrives pas à vivre un truc qui

pourtant est si simple ! Je ne demande pas

la lune, juste vivre ce que je veux avec qui

je veux ! »

PAROLES D'HONNEUR 193X272 P001-106.indd 25 26/07/2017 16:31

L’OBS/N°2756-31/08/2017 33


À L’ÉPOQUE, J’AVAIS PLUS PEUR DE MES PARENTS

OU DE LA SOCIÉTÉ QUE DU VIOL LUI-MÊME.

ÇA S’EST PROPAGÉ.

ZHOR

“JE COUCHAIS SANS SAVOIR

COMMENT ON COUCHAIT”

JE L’AI RACONTÉ À DES COPINES AU LYCÉE.

Zhor et moi sommes entrées en

contact par internet. […] Sur le

quai, j’ai vu arriver une jeune

femme aux cheveux très

courts, habillée à la dernière

mode. Elle dégageait une grande assurance.

Sa façon de se déplacer, de s’adresser

aux gens, tout en elle tendait à prouver

qu’elle s’était battue pour se faire une

place. Et qu’elle était bien décidée à se

faire respecter. Nous nous sommes assises

sous les arbres, dans le jardin d’un petit

hôtel situé aux abords de la gare. Zhor

n’est pas du genre à se perdre en amabilités.

Elle voulait directement entrer dans

le vif du sujet.

« J’ai 28 ans et je suis célibataire, m’explique-t-elle.

Cela me va très bien, et je n’ai

aucune intention de me marier. Ou plutôt

si, je le ferai peut-être par intérêt. C’est un

business comme un autre, non ? » Je

m’étonne de son manque de romantisme.

De la façon, un peu provocante, qu’elle a

d’aborder le sujet des hommes. Elle se

ravise. « J’ai déjà été amoureuse, c’est vrai.

Mais moi, je voudrais vivre avec la personne,

être libre de construire mon couple.

C’est pour ça que je veux absolument quitter

ce pays. J’en ai marre de pisser contre le

vent. Je préfère me barrer. »

Zhor vient d’un milieu pauvre. Elle a

quatre sœurs et un frère. Son père,

aujourd’hui retraité, avait un petit boulot

de gardiennage dans une société. Sa mère

n’a jamais travaillé et a élevé les enfants.

« Mon père était ultraconservateur. Quand

j’étais au lycée, je me suis épilé les sourcils.

Il était en train de faire sa prière, il s’est

arrêté et il m’a dit : “Tu les fais repousser,

j’ai l’impression de regarder une pute !” […]

Ma mère n’a jamais travaillé. Elle porte le

voile parce que mon père l’y a obligée. C’est

une femme très docile. Moi, je l’ai toujours

considérée comme une victime. Elle a

épousé mon père à 16 ans pour échapper à

son frère, qui était extrêmement violent. Il

lui a dit de mettre le voile, le pantalon sous

la djellaba, pas de maquillage, même pas

une crème de soin.

Toute mon enfance, on m’a répété que

coucher était mal, mais ça ne m’est jamais

rentré dans la tête. Et le hasard a voulu que

ma première fois soit un viol, par trois

hommes, quand j’avais 15 ans. J’allais du

lycée au cours du soir. 21 Le premier m’a fait

entrer dans une pièce. Il m’a enfermée. Je

n’ai rien compris. Un autre mec est rentré,

et il m’a violée. J’étais vierge et j’ai perdu du

sang, ce qui l’a étonné, je crois. Pour eux,

j’étais une pute. Le troisième a terminé le

travail. Je me suis levée et rhabillée. J’ai pris

le bus et je suis rentrée chez moi. A l’époque,

je crois que j’avais plus peur de mes parents

ou de la société que du viol lui-même. Je me

disais qu’on allait me séquestrer, qu’on

m’accuserait de les avoir provoqués. Je l’ai

raconté à des copines au lycée, ça s’est propagé.

Ça a été terrible pour mon image dans

le quartier. Le viol est très courant. Surtout

chez les filles qui ont déjà une sexualité. Les

hommes ne comprennent pas la différence

entre le fait d’avoir une sexualité et le fait

de consentir à un acte sexuel. Et puis, ce qui

joue en leur faveur, c’est qu’ils savent que

les filles ne porteront pas plainte.

Trois ans après, je couchais sans savoir

comment on couchait. Je faisais ça comme

ça, n’importe comment, machinalement.

Aucun homme ne m’a jamais appris à m’aimer

ou à connaître mon corps. A 18 ans, j’ai

compris ce qu’était un clitoris. J’étais avec

un garçon qui ne voulait pas mettre une

capote. Du coup, j’ai refusé la pénétration.

On s’est frottés l’un à l’autre, et là, j’ai

découvert que j’avais quelque chose qui

pouvait me donner du plaisir. Je suis rentrée

chez moi et, pendant une semaine, je

n’ai rien fait d’autre que de me masturber.

J’avais l’impression d’avoir fait la découverte

du siècle : un truc gratuit, que tu peux

faire seule. » […]

Quand je lui demande comment une

jeune femme comme elle s’émancipe dans

un univers familial comme le sien, elle se

met à rire. « […] Mon père m’a toujours laissée

choisir ce que je voulais. Et puis, ils ont

compris que j’étais indomptable sur certaines

choses. Ils ont beau être très conservateurs,

ce sont des gens intelligents. On ne

m’a jamais obligée à faire des prières. Mon

père refuse catégoriquement que je mette le

voile, parce qu’il pense que ce serait un frein

dans ma carrière. […]

A la fac, j’ai vécu un an à la cité universitaire.

C’était très instructif. Je me suis rendu

compte que tout le monde, je dis bien tout

le monde, baise. […] J’ai l’impression que le

sexe était presque toujours instrumentalisé.

Les voilées couchaient en perspective d’un

mariage. D’autres se prostituaient pour

payer leurs études et leurs achats. Dans la

chambre à côté de la mienne, il y en avait

trois. Elles assumaient complètement. La

nuit, elles sortaient de la cité avec la complicité

du gardien. Et le week-end, quand

leurs parents venaient les chercher, elles

remettaient leurs voiles et leurs manteaux

jusqu’aux chevilles. Je me souviens qu’elles

utilisaient des méthodes vraiment obsolètes

pour se protéger des maladies, des trucs de

grand-mère sans aucune efficacité. De

toute façon, la MST la plus redoutée au

Maroc, ce sont les bébés. »

JE ME DISAIS QU’ON ALLAIT ME SÉQUESTRER,

QU’ON M’ACCUSERAIT DE LES AVOIR PROVOQUÉS.

Ç’A ÉTÉ TERRIBLE POUR MON IMAGE DANS LE QUARTIER.

PAROLES D'HONNEUR 193X272 P001-106.indd 21 26/07/2017 1

34

L’OBS/N°2756-31/08/2017


EN COUVERTURE

TOUTE MON ENFANCE, ON

M’A RÉPÉTÉ, SERMONNÉ QUE,

COUCHER, C’ÉTAIT MAL. MAIS

ÇA NE M’EST JAMAIS RENTRÉ

DANS LA TÊTE.

J’ALLAIS DU LYCÉE AU COURS DU SOIR. LE PREMIER M’A ATTRAPÉE

ET FAIT ENTRER DANS UN APPARTEMENT.

ET LE HASARD A

VOULU QUE MA

PREMIÈRE FOIS

SOIT UN VIOL, PAR

TROIS HOMMES,

QUAND J’AVAIS

QUINZE ANS.

IL M’A ENFERMÉE… JE N’AI RIEN

COMPRIS SUR LE MOMENT.

UN AUTRE MEC EST ARRIVÉ…

JE SAVAIS CE QUI ALLAIT SE PASSER.

J’ÉTAIS VIERGE, J’AI PERDU DU SANG,

CE QUI LES A ÉTONNÉS JE CROIS.

POUR EUX, J’ÉTAIS UNE PUTE.

20

L’OBS/N°2756-31/08/2017 35


UTE FAÇON, IL EST IMPOSSIBLE DE LÉGALISER L’AVORTEMENT DANS UN PAYS OÙ LES RELATIONS

...

VOUS ÊTES

MARIÉE, MADAME ?

EUH,

NON.

ARTICLE 490, VOUS ÊTES

EN ÉTAT D’ARRESTATION.

Il n’y a pas de morale là-dedans, pas de

religion : c’est la loi du fric. La loi du plus

fort. […] Les lois, c’est d’abord pour les

pauvres. […]

Le Maroc, ce n’est pas la Suède, et on ne

peut pas importer tout et n’importe quoi.

Les gens ne sont pas prêts à avoir une

sexualité libre comme en Europe. Mais mon

travail de flic, sur le terrain, m’a aussi montré

qu’il y a beaucoup d’hypocrisie et de violence

derrière tout ça. Ici, à cause de la

“h’chouma” [la “honte”, NDLR], on ne

parle jamais de la pédophilie, de l’inceste,

des viols, de la prostitution des mineurs.

Dans ma vie, j’ai vu des choses horribles.

J’ai ramassé des bébés dans des poubelles.

Il faudrait qu’on puisse parler de tout pour

s’attaquer à ces problèmes. »

© Les Arènes

37

MUSTAPHA, POLICIER

“LE SEXE EST UN COMMERCE

TRÈS JUTEUX”

Mustapha, policier à Rabat, est

un homme affable, qui

exerce son métier depuis

plus de vingt-cinq ans.

Aujourd’hui, il travaille

principalement derrière un bureau, mais

il n’en garde pas moins une grande

connaissance du terrain.

« La vérité, me dit-il, c’est qu’on ne peut

pas appliquer les lois. Franchement, est-ce

qu’on va arrêter tous les couples qui se

tiennent par la main pour vérifier s’ils sont

mariés ? On sait très bien où les jeunes se

retrouvent, mais on fait semblant de ne pas

voir. Bien sûr, il arrive que la police fasse des

vérifications dans des hôtels, mais c’est souvent

pour protéger les filles, par exemple

dans les villes touristiques où il y a beaucoup

de prostitution. La vérité, c’est que

tout dépend plutôt de l’argent. Ceux qui ont

les moyens, ils font ce qu’ils veulent. C’est

malheureux, mais quand on nous oblige à

rafler des prostituées, c’est sur celles qui se

font payer en légumes qu’on tombe, pas les

autres. Les prostituées qui roulent en voiture

de luxe, elles gagnent plus en une soirée

que moi en une vie. […] Et puis, pour être

tout à fait honnête, ça en arrange pas mal,

cette situation. Le sexe, au Maroc, c’est un

commerce très, très juteux. Ça profite à la

police, aux gardiens, aux macs, à tout le

monde. Il y en a qui se vantent tout le temps

de prier, qui ont des barbes jusque-là, mais

ça ne les empêche pas d’aller aux putes ou

même de ramasser des jeunes garçons sur

les avenues pas éclairées. Tout ça, on

connaît ! On rackette les prostituées, les

couples d’amoureux, les couples adultérins.

26/07/2017 16:31

MÊME LES BOURGEOIS,

ILS VIENNENT TOUT LE

TEMPS NOUS VOIR.

SI J’AVAIS ÉCOUTÉ MON PÈRE,

JE SERAIS BONNE DANS UNE MAISON,

OU BIEN SERVEUSE, À GAGNER UNE MISÈRE.

BIEN SÛR, JE CRAINS DIEU ET

JE SAIS TRÈS BIEN QUE CE QUE

JE FAIS EST HARAM.

LES FILS DE BONNE

FAMILLE NE PEUVENT PAS

COUCHER AVEC LES BOURGEOISES

DE LEUR ÂGE, ALORS ILS SE

DÉFOULENT SUR NOUS.

OU PIRE,

J’AURAIS DÉJÀ

QUATRE GOSSES

AVEC UN MARI QUI

ME COGNE.

C’EST MOI QUI

DONNE DE L’ARGENT

À MES FRÈRES

ET SŒURS.

ILS VEULENT FAIRE COMME DANS LES

FILMS PORNOS. IL FAUT BEAUCOUP LES FLATTER,

LEUR DIRE QU’ILS SONT DES BÊTES AU LIT,

COMME ÇA ILS SONT CONTENTS.

DE TOUTE FAÇON, POUR LES FEMMES

DANS CE PAYS, C’EST TRÈS DUR. SI ON N’A

PAS DES PARENTS RICHES OU ÉDUQUÉS,

ON NE S’EN SORT PAS.

MON PETIT FRÈRE,

IL PORTE LA BARBE

ET LE QAMIS, MAIS

IL NE M’A JAMAIS

JUGÉE.

IL EST

TRÈS GENTIL

AVEC MOI.

76

36

L’OBS/N°2756-31/08/2017

PAROLES D'HONNEUR 193X272 P001-106.indd 76 26/07/2017 16:32


EN COUVERTURE

ENTRE

YOUPORN

ET “YOU

PRAY”

En 2016, sa chronique

sur les agressions de

Cologne, dénonçant

la “misère sexuelle”

du monde arabomusulman,

avait

déclenché une

controverse d’une

rare violence.

L’écrivain algérien

Kamel Daoud a lu

pour “l’Obs” le livre

de Leïla Slimani

Par KAMEL DAOUD

Mainmise des islamistes, polémique

sur le burkini et les

nudités à la plage, lois

sexistes, ou le tout dernier

drame d’une fille violée dans

un bus au Maroc, épisodiquement le sexe

se révèle comme une « maladie » chez

nous. Une souffrance, un mal-être, un

casse-corps pour oser le néologisme. Leïla

Slimani, dans la longue tradition d’une littérature

tenace dans le monde « arabe », le

dit encore, puissamment.

Sa nouveauté, cependant, n’est pas de

redire que la femme est spoliée de ses droits,

écrasée ou violentée, qu’il faut des défenseurs

pour cette cause, des lois à revoir et des

prises de conscience, mais d’aller plus loin

dans une affirmation invraisemblable dans

notre géographie : le sexe, la jouissance sont

légitimes, nécessaires. L’orgasme doit l’être

et proclamer la primauté du

sexe sur le texte sacré. Cela est le

premier cri.

Affirmation révolutionnaire

en soi, déstabilisante pour les

avocats des spécificités « nationales

» au Maghreb, pour le

confort du déni chez les élites.

Le sexe comme droit. Le sexe

comme attentat contre le puritanisme,

le conservatisme et les

dictatures politiques douces ou

violentes. Le sexe comme réparation

de ce désir de vivre détraqué

en nous, qui enfante nos

exils, nos kamikazes, nos fatwas,

nos burkas monstrueuses et nos

tristesses nationales de malvivants.

Aucun pays « arabe »

n’est heureux de vivre, aucun

d’entre nous ne se bat pour le

bonheur, seulement pour la justice,

déjà.

La seconde révélation de ce

livre est le démantèlement d’une

vieille croyance positiviste : le

patriarcat, le machisme, la femme comme

être minoré, ne sont pas le reliquat d’une

culture qui s’imbrique mal dans l’universel

et endosse mal la mécanique de la modernité,

mais une construction du présent. Ce

n’est pas une maladie du passé qui persiste,

mais une maladie de l’avenir qui s’installe.

Ce qui s’y joue n’est pas le poids de traditions

rigides que l’on peine à décarcasser,

mais un néoconservatisme qui a pris de la

force, de la place, des leviers de pouvoir et

même les armes. Les régimes autoritaires

cultivent le deal avec des bigots qui ont

imposé les termes du débat sur la sexualité :

elle est menace, invasion, déstabilisation,

trahison… De quoi souder les rangs contre

la femme, au nom de Dieu, de la Femme

vertueuse, de la Culture, de la Différence.

Un prétexte culturaliste dont on s’empare

jusque chez certaines élites occidentales

par compassion envers les victimes coloniales

pour déposséder la femme de son

sexe et le pays de sa liberté : le plaisir est un

crime, et la femme, un bien public.

La dernière grande révélation de ce livre

est que la « traîtrise » commence par le

sexe. Comprendre : défendre le sexe, le

droit à la jouissance, la réparation du corps

et de sa liberté sont le signe du Judas culturel.

Tous les militants de ma géographie le

savent, le bannissement est réservé à la

femme qui s’émancipe, mais aussi à l’avocat

de son émancipation. Par une sourde

Bio

Ecrivain et journaliste

algérien, Kamel Daoud,

né en 1970, vit à Oran.

En 2015, il a reçu le

goncourt du premier

roman pour « Meursault,

contre-enquête ».

Il publie aujourd’hui

« Zabor ou les Psaumes »

aux éditions Actes Sud.

ruse du dictionnaire haineux du monde,

les islamistes ont réussi des tours de force

en sémantique : pour les opinions, le mot

« laïcité » signifie désormais athéisme,

islamophobie, et « défendre le droit au

sexe » – comme le droit à la démocratie –

se traduit par défendre des valeurs de l’Occident

ennemi, et donc déjà l’invasion, la

re-colonisation, l’effondrement. Le souvenir

du trauma colonial recyclé en arnaque

idéologique. Dans cette équation terrible,

le corps est occidental ou du domaine de

l’au-delà. L’avocat du bonheur et du droit

à la jouissance devient la figure de traître

déchaînant les insultes.

Mais, derrière la ruse des uns et la

lâcheté des autres, se dessine surtout, en

sourdine ténébreuse, une évidence : nous,

dans cette planète, nous sommes malheureux.

Leïla Slimani enquête sur un prétexte

culturaliste qui dédouane une inquisition

permanente contre le corps de la

femme, mais c’est surtout un mal de vivre.

Nous sommes malheureux, coincés entre

le YouPorn et le « You pray », refusant la

vie, rêvant de la mort comme orgasme, de

l’au-delà comme seule compensation. Erigeant

la spécificité culturelle là où nous

avons peur d’aller vers l’autre, de le toucher,

l’aimer, le désirer. Parce que castrés

dans leur présence au monde, nos hommes

se vengent par l’excision juridique, sociale

et physique des femmes.

DENIS ALLARD/REA

L’OBS/N°2756-31/08/2017 37


GRANDS FORMATS

Muriel Pénicaud

dans les jardins de

son ministère, rue de

Grenelle, à Paris.


Social

Par S O PH I E FAY

La DRH

de la France

Emmanuel Macron lui a confié le premier dossier brûlant de son

quinquennat : réformer au pas de charge le marché du travail.

Comment Muriel Pénicaud s’y est-elle prise ? Récit

Quand on lui demande quel a été le moment

le plus difficile depuis son arrivée au

ministère, Muriel Pénicaud marque un

temps de pause. « Je ne suis pas sûre de

l’avoir encore connu », finit-elle par lâcher

en souriant. La ministre du Travail a conscience que

le plus dur est sans doute à venir… Ce mercredi ensoleillé

de la fin du mois d’août, elle a fait dresser la table

du déjeuner dans les jardins du ministère, histoire de

savourer les derniers moments de calme pendant que

son directeur de cabinet reçoit les unes après les

autres les délégations syndicales et patronales pour

un ultime round de concertation. Elle sait que lorsqu’ils

auront découvert le texte final des ordonnances

réformant le marché du travail ce jeudi 31 août, il n’y

aura pas que des heureux. Mais elle espère réussir à

convaincre les Français – les 18 millions de salariés

comme les 2,6 millions de chômeurs, les petits et

grands patrons – que cette réforme majeure « renforcera

le grain à moudre dans les entreprises ». En clair :

qu’elle permettra d’ouvrir davantage de négociations

à leur niveau, ce qui pourra profiter à tous, employés

comme employeurs, mais aussi aux syndicats qui

assurent la médiation.

Trois mois et demi après sa nomination, la ministre

affiche déjà une satisfaction : les discussions avec les

syndicats, que La France insoumise et bien d’autres

sceptiques annonçaient difficiles ou inutiles, se sont

bien passées. Ce n’est pas Muriel Pénicaud qui le dit,

mais les partenaires sociaux eux-mêmes qui en

conviennent. « On se respecte, on ne perd pas de temps,

on se parle cash », témoigne le secrétaire général de

Force ouvrière Jean-Claude Mailly, qui la connaît bien

pour avoir travaillé avec elle au sein du cabinet de

Martine Aubry, ministre du Travail, au début des

années 1990. Véronique Descacq, qui suit le dossier

pour la CFDT, la juge « compétente et directe », ce que

confirme Philippe Louis, président confédéral de la

CFTC : « D’emblée la discussion a été franche, la concertation

s’est faite dans la confiance. Elle est entrée très

vite dans les habits de ministre. » N’en jetez plus ? François

Hommeril, leader de la CFE-CGC, pourtant

farouchement opposé à la « libéralisation du marché

du travail pour faire plaisir aux fonds d’investissement

», a apprécié l’attitude de son interlocutrice :

« Elle ne se referme pas face aux critiques et aux propositions.

» Même la CGT qui continue à dénoncer « une

loi El Khomri XXL » n’a manqué aucune réunion, a

fait des propositions et s’abstient de toute remarque

désagréable contre la ministre.

« Je ne peux pas faire une chose à laquelle je n’adhère

pas, je suis guidée par le sens », assure Muriel Pénicaud.

Je suis historienne au départ, je connais l’importance

du dialogue. Il faut aller au fond des arguments. C’est

comme cela qu’on finit par se convaincre les uns les

autres. » Le tournant social, cette jeune fille de famille

bourgeoise l’a pris très tôt, à 13 ans, en mai 1968. « Dans

mon bahut catho, avec cinq copines, on a déclaré l’autogestion

», raconte celle qui voulait « changer la vie ».

« Aujourd’hui, j’ai des ambitions plus modestes », plaisante-t-elle.

Voire… C’est bien à elle qu’Emmanuel

Macron a confié le premier dossier brûlant de son

quinquennat : celui qui doit à la fois marquer la

volonté réformatrice du président pour la suite et

donner des gages à Bruxelles. Avec Muriel Pénicaud,

le chef de l’Etat a fait le choix d’une « professionnelle

», rompue aux us et coutumes de la Rue-de-

Grenelle. « C’est une chance incroyable de penser

JULIEN MIGNOT POUR L’OBS

L’OBS/N°2756-31/08/2017 39


“ELLE A UN

JOB À FAIRE :

APPLIQUER LE

PROGRAMME

D’EMMANUEL

MACRON.”

PHILIPPE LOUIS,

DE LA CFTC

BIO EXPRESS

31 mars 1955 :

naissance

à Versailles.

1975 : licence en

histoire, maîtrise en

sciences de

l’éducation, DEA en

psychologie clinique.

que la synthèse de tout ce que j’ai fait depuis quarante

ans peut servir mon pays », affirme cette ancienne

DRH passée notamment par Danone ou Dassault Systèmes,

qui n’a jamais oublié ses premières années au

ministère, comme fonctionnaire puis comme conseillère

de Martine Aubry. Peu de temps après sa nomination,

elle y a d’ailleurs invité à dîner les « Canetons »,

la bande des anciens du cabinet de l’actuelle maire de

Lille. Aujourd’hui, ils sont chefs d’entreprise (Guillaume

Pepy à la tête de la SNCF, Jean-Pierre Clamadieu,

président du groupe chimique Solvay), DRH de

grands groupes (Gilles Gateau chez Air France,

Jean-Christophe Sciberras chez Solvay…) ou à des

postes clés de la sphère sociale (Jean-Marie Marx,

président de l’Apec, Mireille Elbaum, du Haut Conseil

du Financement de la Protection sociale).

Parmi ses mentors pourtant, Muriel Pénicaud ne

cite pas Martine Aubry, mais deux grandes figures

du « social » : Bertrand Schwartz, le créateur des missions

locales pour aider les jeunes sans emploi, qui

1983 : directrice de la

mission locale pour

l’insertion des jeunes

à Metz.

1991 : conseillère pour

la formation au

cabinet de Martine

Aubry, ministre du

Travail (gouvernement

Cresson, puis

Bérégovoy).

1993 : première

expérience chez

Danone.

2003 : DRH du groupe

Dassault Systèmes.

2008 : retour chez

Danone comme

Réunion de travail avec Jean-Claude Mailly, secrétaire général de Force ouvrière.

directrice des

ressources humaines

et de l’innovation

sociale.

2015 : directrice

générale de Business

France.

2017 : ministre

du Travail.

lui a confié, à 28 ans, la direction de celle de Metz, et

Antoine Riboud, le patron de Danone. « Il faut réécouter

son discours à Marseille au CNPF [l’ancien

nom du Medef ], s’enthousiasme-t-elle. C’était en

1972 et tout était dit sur le double projet de l’entreprise,

à la fois économique et social. » Le nom de la future

instance unique qui remplacera, après la réforme, le

comité d’entreprise (CE), le comité d’hygiène, de

sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ainsi

que les délégués du personnel (DP) sera justement

le Comité social et économique. « L’un ne va pas sans

l’autre : la performance économique, c’est l’intérêt de

tout le monde ; le progrès social, c’est indispensable. »

Chez Danone où elle a passé près de quinze ans, elle

a voulu prouver que c’était possible, ce qui lui vaut

la confiance des syndicats. « Nous avons eu nos désaccords,

lors de restructurations, mais elle a toujours été

loyale », se souvient Ron Oswald, secrétaire général

de l’Union internationale des Travailleurs de l’Alimentation,

basée à Genève. Il a négocié avec elle en

2011 l’accord Dan’Cares, qui assurait une protection

sociale à tous les salariés de Danone dans le monde.

Malgré cet a priori positif, il ne se réjouit pas pour

les salariés français : « Quand on parle de réformer le

droit du travail, ce n’est jamais une bonne nouvelle

pour les travailleurs, surtout dans un gouvernement

qui parle de flexibilité… »

Les dirigeants syndicaux en sont bien conscients.

« Elle a un job à faire : appliquer le programme d’Emmanuel

Macron, note Philippe Louis, de la CFTC. Elle

essaie de le faire en le rendant socialement acceptable

40 L’OBS/N°2756-31/08/2017

CHAMUSSY/SIPA


GRANDS FORMATS

pour que ça se passe bien. » Le programme était clair :

plus de liberté aux entreprises dans leurs choix d’organisation

et de rémunération, y compris en l’absence

de délégué syndical, plafonnement des indemnités

prud’homales en cas de licenciement abusif, référendum…

Le tout mené au pas de charge avec une loi

d’habilitation, un été de concertation, des ordonnances

validées par le conseil des ministres du 22 septembre,

pour entrer en vigueur dans la foulée. Du

jamais-vu sur un tel sujet ! Les syndicats auraient pu

refuser la méthode. Mais ils sont entrés dans la discussion.

Jean-Claude Mailly, de FO, arc-bouté contre

la loi El Khomri, s’est même lancé dans un étonnant

pas de deux avec Muriel Pénicaud, qui alimente toutes

les spéculations. Amitié franc-maçonne ? Peur de voir

son syndicat perdre du terrain dans les entreprises en

restant dans la roue de la CGT ? Volonté de défendre

les branches sectorielles où FO pèse lourd ? « C’était

l’intérêt général », réplique Jean-Claude Mailly, soutenu

à l’unanimité par son bureau confédéral et sa

commission exécutive.

En fait, FO a tout simplement retrouvé la place

qu’elle avait quittée depuis son opposition au plan

Juppé en 1995. L’ancienne centrale réformiste, devenue

contestataire, avait fini par se faire « cornériser ».

Manuel Valls ignorait son secrétaire général, préparant

toutes les discussions avec deux partenaires privilégiés

: la CFDT et le Medef. Une méthode qui a fini

par exaspérer dans les rangs de FO, comme dans ceux

de la CGT ou de la CPME, qui regroupe les chefs de

petites et moyennes entreprises. Habilement, Emmanuel

Macron, Edouard Philippe et Muriel Pénicaud

ont rebattu les cartes, en commençant par un « mercato

» très symbolique. Stéphane Lardy, l’ancien

négociateur de Force ouvrière, qui avait quitté l’organisation

en 2016 pour entrer dans l’administration et

a participé aux groupes de travail de la campagne

d’En Marche !, est devenu directeur adjoint du cabinet

de la ministre, un poste plus souvent attribué à

d’anciens CFDT. Quant à Antoine Foucher, le directeur

de cabinet, il vient certes du Medef, mais la

CPME rappelle malicieusement qu’il a été viré par

Pierre Gattaz sous l’influence de la branche la plus

libérale et la moins ouverte au dialogue social du

patronat. Il ne l’a pas oublié. « Avant nous faisions de

la figuration à côté du triumvirat CFDT-Medef-Valls,

ce qui nous radicalisait côté patronal et radicalisait les

autres syndicats côté salariés, s’agacent encore François

Asselin et Jean-Eudes du Mesnil, de la CPME.

Aujourd’hui, le jeu est plus égal. »

Plus égal sans doute, mais à la fin, tout le monde l’a

bien compris, c’est l’Elysée qui gagne ! A l’issue des

48 réunions bilatérales avec les syndicats, auxquelles

se sont ajoutées des rencontres entre le cabinet de la

ministre et les négociateurs, des coups de fil plus discrets,

les lignes rouges de chaque syndicat et des

entreprises petites et grandes sont bien connues du

gouvernement. Mais les choix de l’exécutif, eux, restaient

mystérieux. « Les arbitrages sont politiques »,

L’OBS/N°2756-31/08/2017 41


En déplacement à Lyon pour promouvoir le « Pôle-Emploi de demain ».

explique Jean-Claude Mailly. En adepte disciplinée

du « et en même temps » macronien, la ministre a

donc essayé de faire dans la dentelle pour tenir

compte des positions et propositions des uns et des

autres : le CHSCT cher à la CGC et à la CGT disparaît

sous sa forme actuelle, mais il réapparaîtra dans les

grandes entreprises et les secteurs à risque. On laisse

plus de liberté à la discussion dans l’entreprise, mais

on renforce les champs à négocier dans la branche.

On encadre les dommages et intérêts aux

prud’hommes, mais on relève les indemnités légales

de licenciement… « Il faut être cohérent, justifie la

ministre, si on veut qu’il y ait moins de recours aux

prud’hommes – 1 sur 5 aujourd’hui [suite à une rupture

de contrat par l’employeur, NDLR] –, il faut que les

conditions soient meilleures en amont. » Les derniers

arbitrages, eux, ont été plus délicats, et notamment la

fixation du fameux seuil à partir duquel la négociation

en entreprise peut se faire sans syndicat. 250 à

300 salariés demandaient le Medef et la CPME. 50,

répondait la CFDT, première à accepter le principe

de la décentralisation des discussions en entreprise,

mais à la condition très ferme qu’elle se fasse avec les

syndicats. Terrain glissant… Car depuis le début des

discussions, les responsables syndicaux n’ont cessé

d’échanger entre eux, convaincus que pour peser sur

les choix, ils devaient être prêts à se mobiliser

ensemble et à sortir la CGT de son isolement.

Conscients que dans l’Etat comme dans une entreprise,

la DRH est bien plus à l’écoute que le président,

les représentants des salariés ont donc particulièrement

ménagé Muriel Pénicaud. Le 27 juillet, ses

stock-options chez Danone barrent la une de « l’Humanité

» : la plus-value de 1,13 million réalisée juste

après l’annonce d’un plan de restructuration chez

Danone fait scandale. « Une opération légale, comme

les 69% d’impôts que j’ai payés », précise aujourd’hui

la ministre, dont les revenus sont détaillés par la Haute

Autorité pour la Transparence de la Vie publique :

1,2 million d’euros en 2012, 1,14 million en 2013,

2,4 millions en 2014… A côté de ces sommes, le plafond

des indemnités prud’homales paraîtra forcément infinitésimal.

Mais alors que les élus communistes et

ceux de la France insoumise la prennent durement à

partie à l’Assemblée, les syndicats, eux, ne réagissent

pas et se gardent bien de la couler. « Ils en croquent

tous, lâche François Hommeril, pourquoi lui en vouloir

à elle plus qu’aux autres ? » Philippe Louis, de la CFTC,

soupire : « C’est le système qui est comme ça. C’est choquant

pour les salariés, mais chaque chose en son temps.

Quand je vais voir Muriel Pénicaud pour les ordonnances,

je ne lui parle pas du grand capital ou de

Business France, je lui parle pour l’instant des salariés

et de ce qu’ils attendent. »

Le dossier Business France n’a pourtant pas fini de

se rappeler au bon souvenir de la ministre. L’affaire

qui la poursuit remonte à janvier 2016. Elle était

CE QUE PRÉVOIENT

LES ORDONNANCES

SUR LE DIALOGUE SOCIAL

Redéfinition du partage des

compétences entre branches et

entreprises. Celui-ci reste assez

favorable à la branche qui garde la main

sur la plupart de ses prérogatives

(minima sociaux, classifications, etc.).

Elle encadrera les CDD et le CDI de

chantier, rebaptisé CDI d’opération. En

revanche, les accords de branche ne

seront plus aussi systématiquement

applicables à toutes les entreprises du

secteur, comme c’est le cas aujourd’hui.

Les exceptions pourraient se multiplier.

Fusion des instances représentant les

salariés. Le comité d’entreprise, le

comité d’hygiène et de sécurité (CHSCT)

et les délégués du personnel seront

fusionnés en une seule entité : le Comité

social et économique. Avec l’accord des

syndicats, il sera possible d’aller plus loin

en intégrant aussi les délégués

syndicaux pour former un Conseil

d’entreprise. Son avantage : un pouvoir

de codécision avec la direction sur des

sujets comme la formation

professionnelle.

Négociation sans représentants

syndicaux. Elle sera possible pour les

petites entreprises.

Revalorisation de l’engagement

syndical

en luttant contre la discrimination et en

améliorant les carrières des élus.

SUR LES LICENCIEMENTS

Augmentation des indemnités légales

en passant de 1/5 e de mois par année

d’ancienneté à 1/4. Une avancée, mais

pas pour tous les salariés car certains

sont déjà couverts par une convention

collective plus généreuse.

Encadrement des dommages

et intérêts prud’homaux

en cas de licenciement abusif. Les

syndicats ont obtenu l’instauration d’un

plancher et la possibilité pour le juge de

dépasser le plafond en cas d’atteinte aux

libertés fondamentales du salarié

(harcèlement, discrimination).

Redéfinition des conditions dans

lesquelles les multinationales peuvent

déclencher un plan social :

même bénéficiaire au niveau mondial,

une entreprise pourra faire un plan

de sauvegarde de l’emploi si

sa filiale française est en difficulté

(sous réserve de démontrer

l’absence de manipulation

comptable).

SUR LA VIE QUOTIDIENNE

Simplification du compte pénibilité.

Encadrement du télétravail.

42 L’OBS/N°2756-31/08/2017

BONY/SIPA


“C’EST UNE

MINISTRE

ENGAGÉE ET

COURAGEUSE,

QUI S A I T

NÉGOCIER.”

EMMANUEL MACRON

Son jardin secret ?

La photographie.

La ministre expose,

à ses frais, ses

clichés d’oiseaux.

Avec Emmanuel Macron lors de la visite du CES de Las Vegas, en janvier 2016.

alors directrice générale de cet organisme public

chargé de la promotion des entreprises françaises à

l’étranger et de la France auprès des investisseurs

étrangers. Emmanuel Macron, ministre de l’Economie,

décide de se rendre au salon mondial du numérique

: le Consumer Electronic Show (CES) de Las

Vegas. Business France (où Muriel Pénicaud n’a pas

laissé que de bons souvenirs) doit à la hâte y organiser

une grande soirée. Il confie alors à l’agence Havas le

soin de s’en occuper, sans passer de marché public,

alors que le montant de la commande (plus de

300 000 euros) aurait dû l’imposer. Au moment de

régler la facture à Havas, le dossier est remonté sur le

bureau du ministre de l’époque, Michel Sapin, qui a

saisi l’Inspection des Finances, laquelle a dénoncé un

« délit de favoritisme » à la justice. Le juge Van

Ruymbeke est chargé de l’instruction. Selon nos informations,

il devrait entendre l’ex-directrice de la communication

de Business France le 21 septembre, et

Muriel Pénicaud sans doute en octobre… Macron peut

souffler : si le calendrier est tenu, les ordonnances

auront été validées en conseil des ministres. Mais la

ministre, elle, restera sur le gril.

Car en cas de mise en examen, Muriel Pénicaud

connaît son sort : exit ! Une hypothèse qu’elle refuse

d’envisager à ce stade. « Jusqu’à 50 ans, je doutais que

je puisse être un leader », a-t-elle récemment confié.

Mais aujourd’hui, cette « fille bien », comme la qualifie

Christian Larose, ancien patron de la CGT-Textile,

assume volontiers les premiers rôles. Jusque dans ses

passions personnelles… Photographe passionnée, elle

a tout fait pour que l’Institut français de Tokyo

expose, à ses frais, ses clichés d’oiseaux au moment

où elle présidait une délégation de femmes françaises

au Global Women Summit. C’était début mai, juste

avant le coup de fil du président pour son entrée au

gouvernement…

Surtout, elle se verrait bien prendre à bras-lecorps

le dossier de l’égalité salariale homme-femme

ou passer aux autres phases du programme d’Emmanuel

Macron. Elle s’enflamme à l’idée du grand

plan d’investissement dans les compétences : « On

va mettre le paquet ! » Viendront aussi la réforme de

la formation professionnelle ou encore la difficile

remise à plat de l’assurance-chômage… Pour l’heure,

la ministre se dit évidemment très heureuse de travailler

en « confiance profonde » avec deux hommes

« excellents et complémentaires » qu’elle admire : un

président de la République « habité par le long

terme » et un Premier ministre « qui a la passion du

terrain ». Lesquels ne sont pas non plus avares de

compliments : « C’est une des révélations du gouvernement

», dit Edouard Philippe ; « une ministre compétente,

engagée et courageuse, qui sait négocier et

qui met au service de la transformation du pays son

expérience et son pragmatisme », confirme Emmanuel

Macron. Alors que certains spéculent déjà sur

le nom de son successeur (celui de la présidente

d’En Marche ! Catherine Barbaroux, une autre

proche de Martine Aubry, notamment), la ministre,

qui n’a pas touché à son pain sans gluten pendant le

déjeuner, craque au dessert pour le nougat glacé. Un

peu de douceur pour oublier un monde de brutes

dans lequel tous les ministres, même le Premier,

occupent un poste en CDD, l’expression favorite

d’Edouard Philippe !

44 L’OBS/N°2756-31/08/2017

ROBIN BECK/AFP - MURIEL PÉNICAUD


Extrême gauche

par DIANE MALOSSE

Il s’est fait remarquer

par sa grandiloquence à

l’Assemblée nationale.

Adrien Quatennens,

27 ans, député de La

France insoumise, est

en première ligne contre

la réforme du Code

du Travail. Portrait

Graine

d’insoumis

Les journalistes font la queue

pour le voir. Micros, caméras et

petits calepins attendent sagement

leur tour à la fin de la

conférence de presse des

« amphis d’été » de La France insoumise à

Marseille. « J’aimerais bien prendre le

temps de manger tout de même ! » proteste

le jeune député du Nord, qui enchaîne

allègrement les interviews. Son parti en

fait des tonnes pour signifier son intention

de « dégager les médias », mais Adrien

Quatennens, lui, entend bien « profiter » de

sa petite notoriété pour vilipender la

réforme du Code du Travail. « Bon client

pour les journalistes », comme il se définit

lui-même : « J’ai un physique qui parle pour

moi. Ma couleur de cheveux, je ne la changerai

pas ! » lance-t-il, fier de sortir du lot.

Quatennens : un nom à retenir. A 27 ans,

tignasse rousse et verbe haut, il est devenu

la mascotte de son groupe à l’Assemblée ; le

symbole d’une nouvelle génération de

jeunes séduits par Jean-Luc Mélenchon.

Ce n’est pas un hasard si l’« insoumis » s’est

retrouvé l’intervenant principal de deux

conférences emblématiques de ces amphis

d’été : l’une sur la « mobilisation de la jeunesse

», l’autre intitulée « Code du Travail,

reprendre la marche en avant ». Aux avantpostes

du défilé dans les rues de Mar-

46 L’OBS/N°2756-31/08/2017

BRUNO LEVY/DIVERGENCES-IMAGES


UN ESPRIT D’ÉQUIPE

ÇA S’ENTEND TOUT DE SUITE

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Sortie le 25 août

UN MAGAZINE DU GROUPE IDEAT ÉDITIONS, ÉDITEUR DE THE GOOD LIFE


Come-back

Par CÉCILE AMAR

Un sniper nommé

Hollande

Les mises en garde de l’ancien

président sur la politique sociale

d’Emmanuel Macron avaient

aussi pour objectif de montrer que

l’opposition, à gauche, ne se réduit

pas à Mélenchon. Récit

Pendant des années, il a donné le « la » de

la rentrée politique lors des derniers jours

d’août à La Rochelle, où se retrouvaient

des socialistes aux visages bronzés. Cette

année, François Hollande a fait quelques

dizaines de kilomètres de plus. C’est à Angoulême

que l’ancien président a donné le coup d’envoi de la

rentrée politique.

Invité par son ami Dominique Besnehard au

Festival du Film francophone de la ville charentaise,

il a immédiatement répondu présent. Ce mardi

22 août, il est en forme, s’attarde avec les spectateurs

50 L’OBS/N°2756-31/08/2017

METIFET/ANDBZ/ABACA


GRANDS FORMATS

qui veulent poser à ses côtés. Il a toujours aimé ce

contact. Des journalistes sont là, Hollande était

prévenu. Ils lui posent des questions et il se fait un

plaisir de leur répondre. Quelques phrases sur l’importance

de la francophonie qui passeront à la trappe

et ses premiers commentaires sur la politique menée

par son successeur. Une mise en garde au moment

où Emmanuel Macron entre dans le dur de sa

réforme du Code du Travail. « Il ne faudrait pas

demander des sacrifices aux Français qui ne sont pas

utiles. […] Ce qu’il faut, c’est conforter le mouvement

qui est engagé, l’investissement, la consommation, le

pouvoir d’achat, et éviter toute décision qui viendrait

contrarier ce mouvement. […] Les résultats sont là »,

appuie Hollande.

Voilà son vrai message. C’est la situation économique

qui le fait parler. Il a passé son quinquennat à

attendre l’inversion de la courbe du chômage, la

reprise, le retournement de conjoncture. Maintenant

que cela advient, Hollande a à cœur de le dire.

« Il voulait se féliciter des bons résultats, liés à des

choix, les siens. Le retour de la croissance, les créations

d’emplois valident sa stratégie. Il lui appartient de le

dire, c’est aussi simple que ça », décrypte un de ses

intimes. Il a été un peu surpris par la fébrilité de la

macronie et la célérité avec laquelle le chef de l’Etat

lui a répondu, depuis la Roumanie. « Ils réussissent

à faire d’un postillon un fleuve ! » s’amuse un hollandais.

Pour l’ex-président, les quelques phrases qu’il

a lâchées relevaient plus du conseil que de la déclaration

de guerre. « Macron a participé à la politique

économique que nous avons menée. Il était libre, une

fois élu, de dire qu’il y avait pris sa part et qu’il allait

faire autrement. Quand la croissance repart, qu’il y a

une embellie, par quelle frénésie faudrait-il casser ce

mouvement ? Pourquoi infliger des réductions de

dépense sur les APL, les collectivités locales, l’armée

? », s’interroge un proche de Hollande.

L’ancien chef de l’Etat reçoit les politiques qui le

sollicitent, téléphone, prend des nouvelles des uns

et des autres, surtout des battus. Bref, François Hollande

reste François Hollande. La politique a été sa

vie. Elle le demeure et le demeurera. Il s’est bien

gardé de dire qu’il arrêterait. Et d’ailleurs, sa sortie

médiatique est aussi un message à ses anciens camarades

qui réalisent que Macron s’effrite. « On a discuté

de pourquoi la gauche ne pouvait être laissée à

Mélenchon », témoigne un de ses interlocuteurs. « Il

m’a dit que les socialistes avaient une place, qu’il y

avait un espace différent de celui des “insoumis” à

occuper », rapporte un autre. En cette rentrée où

Macron affronte l’impopularité, les socialistes

relèvent un peu la tête. « La force des socialistes, c’est

qu’ils ont une histoire. Ils ont gouverné, ils peuvent

s’appuyer sur les actifs des gouvernements de Mitterrand,

Jospin et des nôtres. Et parce qu’ils ont une

histoire, ils ont un avenir. Ils ont une identité : la justice

sociale. Ils veulent réformer la société pour la

rendre plus juste. Le critère pour juger les politiques

Avec Dominique

Besnehard,

à Angoulême,

le 22 août.

“LE RISQUE

POUR LE PS

AURAIT ÉTÉ

D ’ Ê T RE

ABSORBÉ PAR

MACRON S’IL

AVAIT CRÉÉ

UN GRAND

PARTI. IL NE

L’A PAS FAIT,

TA N T MIEUX

POUR NOUS !”

UN HOLLANDAIS

menées, c’est la justice », insiste un intime de Hollande.

« Je reste convaincu qu’un espace existe pour

une gauche de gouvernement, qui ne soit pas la

social-démocratie classique accommodante et accompagnatrice

», prédit Matthias Fekl. « Ça va mieux que

le 15 juin. La gauche réformiste, la gauche non insurrectionnelle

a un espace, Macron est en train de nous

le rendre », remarque un dirigeant socialiste. « Il y a

un espace pour une formation sociale-démocrate

moderne », martèle Julien Dray. Un hollandais de la

première heure en convient : « Le risque pour le PS

aurait été d’être absorbé par Macron s’il avait créé un

grand parti ou une coalition. Mais il ne l’a pas fait, tant

mieux pour nous ! Il paie aujourd’hui son manque

d’appuis politiques. Il n’a pas vraiment de parti, ne dispose

pas de coalition pour le défendre. »

« Le PS vit, le PS vivra », ce slogan des congrès

résume bien la pensée hollandaise. L’ex-président n’a

jamais cru à la disparition du clivage gauche-droite,

ni à la fin des partis politiques. Et les premiers

déboires de Macron le conforteraient plutôt dans ces

convictions-là. Il pense que la gauche et la droite ont

encore une place dans la vie politique française. Une

histoire où il ne jouerait pas forcément un rôle de

premier plan, lui qui entame une autre phase de sa

vie. « Je pense qu’il a envie de se garder une porte de

sortie pour 2022 », devine pourtant un de ses anciens

ministres. On n’en est pas là. Loin s’en faut. François

Hollande n’a pas de stratégie.

Sa nouvelle vie se dessine peu à peu. Son rythme

n’est plus le même, parfois il s’ennuie. Il lit, a savouré

pour la première fois depuis longtemps de vraies

vacances, s’occupe des siens. Il n’a pas encore trouvé

sa maison corrézienne. La mort de son frère l’a bouleversé,

il n’a pas fini de gérer ses affaires personnelles.

Il a pris le temps de constituer ses équipes, au

242 rue de Rivoli dans ses nouveaux bureaux, et à

La France s’engage, la fondation qu’il lancera le 5 septembre.

« Il avait créé ce label quand il était à l’Elysée,

il a pérennisé l’initiative avec des fonds d’Etat et des

fonds d’entreprise, il a identifié des projets à soutenir »,

raconte un des piliers de cette nouvelle aventure.

Hollande participera au Web Summit au Portugal en

novembre. Il effectuera d’autres voyages à l’étranger

dont les dates ne sont pas fixées. Il a aussi envie de

retourner dans des pays qu’il a découverts brièvement

pendant son quinquennat. Une vie d’ancien

chef d’Etat plutôt que d’ancien patron du PS.

Depuis Angoulême, François Hollande se tait.

« Sortir de la réserve, ce n’est pas faire deux phrases,

c’est participer à une grande émission, publier un

livre », déclare un proche. Les médias l’ont sollicité,

mais l’ancien président a refusé toutes les émissions.

Depuis qu’il a quitté l’Elysée, il écrit. Pas des

Mémoires, mais des réflexions. De très nombreux

éditeurs l’ont approché, mais il ne s’est pas encore

engagé. Son livre n’est qu’une esquisse. Il va commencer

à y travailler plus sérieusement. Le vrai retour de

François Hollande, ce n’est pas maintenant.

YOHAN BONNET/AFP

L’OBS/N°2756-31/08/2017 51


Allemagne

De notre correspondante,

PRUNE ANTOINE

Lindner,

le Macron

d’outre-Rhin

A un mois des élections fédérales, l’outsider

Christian Lindner, 38 ans, est le candidat

du FDP, le Parti libéral-démocrate, en

pleine résurrection. Et, à l’issue du scrutin

du 24 septembre, Angela Merkel pourrait

décider de s’allier avec lui

Christian Lindner aime la

lumière, et elle le lui rend

bien. Avec sa blondeur, son

bronzage et ses diatribes, le

chef de file et candidat du

FDP, le Parti libéral-démocrate allemand,

fait figure d’ovni outre-Rhin. Il séduit

autant qu’il agace. A un mois des élections

fédérales, dans une campagne dominée

par la chancelière Angela Merkel et par

son adversaire du SPD, Martin Schulz, le

candidat Lindner soigne son profil autant

que ses reparties. Une recette qui cartonne

: le FDP, moribond depuis la débâcle

électorale de 2013, remonte en flèche. Et

pourrait même faire partie de la prochaine

coalition qui gouvernera l’Allemagne.

Christian Lindner a seulement 38 ans,

mais il en a passé vingt en politique. Derrière

son air angélique, c’est un fin tacticien

et un animal à sang froid. Pour le rencontrer,

il faut le traquer lors de ses

meetings, qu’il enchaîne à une cadence

presque militaire, aux quatre coins du

pays. Devant les étudiants de l’université

de Potsdam, il arbore une barbe de trois

jours et un costume impeccablement

taillé. Et il ne refuse pas les quelques selfies

réclamés par deux filles blondes qui

gloussent au premier rang. « Il est tellement

stylé ! » entend-on dans l’assemblée.

Lindner s’agite, bouscule, court dans l’amphi

pour répondre aux questions qui

fusent, comme un prédicateur évangéliste.

Efficace, le discours mêle plaisanteries et

slogans : « Et vous, monsieur, vous voulez

financer l’éducation en prenant aux riches ?

C’est ce que François Hollande a fait en

France. L’économie s’est effondrée, et même

Gérard Depardieu est devenu russe. » Eclats

de rire, l’auditoire est conquis. Parfois, cela

fonctionne moins bien : sa visite dans une

fac de la Ruhr s’est terminée sous les lazzis

d’étudiants qui le jugeaient trop à droite.

Christian Lindner est né en 1979 à Wuppertal.

A 17 ans, il fonde une agence de pub

puis une boîte internet trois ans plus tard.

Il y gagnera une Porsche et un dépôt de

bilan. Il poursuit un cursus universitaire,

en sort diplômé en sciences politiques,

option philo, et est nommé lieutenant de

réserve de la Bundeswehr. Il tombe dans

la politique comme on tombe amoureux.

Aveuglément et sans plan B. « J’ai toujours

voulu changer la société, la réalité. Et j’aime

l’adrénaline », confie-t-il, dans le jardin du

siège du parti, à Berlin. Son graal à lui sera

le FDP. Créé en 1948, ce parti qui n’a ni le

poids ni la taille de la CDU-CSU ou du

SPD est vu en Allemagne comme un faiseur

de roi. Longtemps brocardé comme

un club de médecins et de dentistes, il

endosse un rôle correctif au sein de coalitions

diverses, rassemblant entre 4,8% et

14,5% des suffrages selon les époques.

Délégué de classe au lycée, Lindner

adhère aux Jeunes Libéraux à 16 ans, en

préside l’organisation étudiante, avant de

gravir les marches du parti. Quatre à

quatre. A 21 ans, il est élu plus jeune député

52

L’OBS/N°2756-31/08/2017


au Parlement de Rhénanie-du-Nord-Westphalie

(NRW). A 28 ans, il est secrétaire

général en NRW ; à 32, il entre au Bundestag.

Ses aînés du FDP le surnomment

« Bambi ». « A la fin, Bambi devient le roi de

la forêt », prend-il l’habitude de répliquer.

Il s’endurcit, reçoit des coups, vire loup,

version chef de meute. Lors des sessions

parlementaires, ses saillies musclées

contre ses adversaires se retrouvent compilées

sur YouTube. Quand les hommes

politiques allemands sont d’une modération

soporifique, le benjamin tape fort,

passe pour un sanguin agressif, non dénué

d’humour. Dans un pays où aucune décision

n’est prise sans plan B (ou C), lui

affirme, avec un regard de requin, durant

notre entretien : « Je laisse tout sortir. Je

Sa trajectoire évoque celle de Justin Trudeau

ou d’Emmanuel Macron. En alliant humour

et critiques musclées, le candidat fait exception

dans le paysage politique allemand.

suis comme ça. Prendre des responsabilités,

un risque, investir sans savoir ce qui va se

passer, y mettre toute son énergie, se trouver

constamment en construction. Oui, cette

mentalité d’entrepreneur m’habite. Et

quand tu perds les élections, tu dégages et tu

perds aussi ta réputation. »

En 2011, fatigué par les batailles d’ego,

Lindner quitte le FDP, qui gouverne pourtant

le pays en coalition avec la CDU-CSU.

Il épouse sa compagne, une journaliste de

sept ans son aînée, aujourd’hui rédactrice

en chef de l’un des plus grands groupes

médias du pays, WeltN24. Lui qui aime afficher

son indépendance ne semble pas gêné

par les liaisons dangereuses entre politique

et médias. « La femme du président Joachim

Gauck aussi était journaliste. Ce n’est pas un

problème pour moi, ma femme mène sa

propre carrière », se défend-il.

Lors des élections générales de 2013, le

FDP dégringole. Pour la première fois de

son histoire, la formation recueille moins

de 5% des voix et se retrouve hors jeu,

expulsée du gouvernement comme du

Bundestag. C’est au lendemain de cette

déroute que « Bambi » Lindner, revenu

quelques mois plus tôt par la porte régionale,

effectue un retour fracassant sur la

scène politique. Car il n’est pas associé

DPA / ABACA

L’OBS/N°2756-31/08/2017 53


Lindner sera-t-il le « dauphin » d’Angela Merkel ? Ici, la chancelière et le président du FDP

entourent Rania de Jordanie, honorée à Berlin en 2015 pour son action en faveur de la paix.

à cette raclée électorale. Elu leader du

FDP à 34 ans, il veut refonder le parti de

fond en comble. Sa mission : le faire revenir

au Bundestag. Il nous présente son projet

avec des accents messianiques : « De

nouvelles méthodes, un nouveau personnel,

de nouvelles idées. Le FDP était un parti

d’hommes d’affaires, très hiérarchique. C’est

aujourd’hui un parti hybride, plutôt centriste,

qui allie une politique sociale progressiste

de gauche et une politique économique

conservatrice de droite. » Christian Lindner

navigue à vue, ni trop à droite ni trop à

gauche. « Libéral, non conventionnel, expérimental.

Politiquement, le FDP est plus

proche des Ciudadanos espagnols ou des

NEOS autrichiens que de La République en

Marche, qui emprunte à la fois au CDU, au

SPD ou aux Verts. LREM est un parti

post-idéologique. »

Lindner, lui, ne vise « aucun électeur

type » et ratisse large. « Le FDP est un état

d’esprit », dit-il aujourd’hui. En mettant

l’accent sur la Digitalisierung (le numérique)

comme l’amélioration de l’infrastructure

internet dans le pays (l’Allemagne

est l’un des pays européens les plus

« lents » pour la couverture haut débit), la

modernisation des services publics ou l’innovation,

le FDP 2.0 s’adresse aux plus

jeunes générations, sans s’aliéner son électorat

traditionnel, les quinquas aisés. Son

programme libéral et pro-européen

entend remettre « l’individu au centre » :

réformer le marché du travail avec plus de

flexibilité, améliorer l’éducation, diminuer

la bureaucratie, favoriser l’envie d’entreprendre.

« L’Allemagne doit sortir de sa

zone de confort. Le pays va bien, nous

sommes en position de force, mais les difficultés

que nous allons rencontrer à l’avenir

sont déjà perceptibles : vieillissement de

la population, mauvaise infrastructure,

manque d’investissements. Un modèle qui

n’est ni viable ni attractif sur le long terme. »

Parfaitement conscient de son image,

Lindner a intégré les changements du système

politique qu’il a observés au fil de son

ascension éclair : « Un univers plus rapide,

plus superficiel, plus agressif, lié à l’essor du

journalisme en ligne et des réseaux sociaux.

La survie d’un système politique

comme d’un parti dépend de sa

capacité à s’adapter aux changements,

à répondre aux nouvelles

attentes des électeurs. » Il a

renouvelé le FDP, comme il s’est

renouvelé lui-même. Dans un

pays où les élites politiques sont

adeptes de la discrétion, sa vie à

100 à l’heure, entre meetings et

footings, est soigneusement

mise en avant sur les réseaux

sociaux. Lui tweete plus vite

que son ombre, et ses deux

comptes Instagram, sa page

Facebook racontent les coulisses

d’une campagne calibrée

et ultraconnectée. Son film de

campagne, un clip en noir et blanc avec voix

off le montrant en avion, grimper des escaliers

en courant ou en regardant compulsivement

son iPhone, en petit tee-shirt blanc,

agace les médias classiques. Trop narcissique.

Trop libéral.

Sa trajectoire, bien sûr, évoque l’arrivée

aux marches du pouvoir d’une nouvelle

génération – des trentenaires aux faux airs

de gendre idéal, bien ancrés dans leur

époque : Justin Trudeau au Canada,

Matteo Renzi en Italie, Sebastian Kurz en

Autriche, Leo Varadkar en Irlande et bien

“LA CDU ET

LE SPD SONT

BEAUCOUP

MOINS

POURRIS QUE

NE L’ÉTAIENT

L E S PA R T IS

TRADITIONNELS

EN FRANCE.”

CHRISTIAN LINDNER

sûr… Emmanuel Macron en France.

Christian Lindner, lui, se défend de tout

modèle : « Je me suis fait tout seul. »

Sa stratégie de reconquête paie. Lors

des régionales en Rhénanie-du-Nord-

Westphalie, dernier test électoral avant les

élections fédérales du 24 septembre, le

FDP remportait 12,8% des voix, lui permettant

d’entrer dans une coalition avec la

CDU. Un score remarquable dans un Land

ouvrier, traditionnellement fief du SPD. Il

est aujourd’hui crédité à l’échelon national

de 10,5% des intentions de vote, son meilleur

score depuis cinq ans. L’idée qu’un

outsider comme lui remporte le pouvoir,

comme en France, effleure-t-elle Christian

Lindner ? « En Allemagne, si je l’affirmais,

cela serait perçu comme totalement irréaliste.

Déjà parce que la CDU et le SPD sont

beaucoup moins pourris que ne l’étaient les

partis traditionnels en France. Ensuite, notre

système lié au fédéralisme est plus stable.

Mais rien n’est inimaginable. »

Le FDP pourrait-il devenir un partenaire

privilégié de la CDU dans un gouvernement

de coalition ? Et Lindner, le dauphin

d’une chancelière qui caracole toujours en

tête des sondages ? Son numéro deux après

avoir été son opposant numéro

un. Si les contacts entre les

deux sont « réguliers », la route

sera pavée d’embûches pour

« Bambi ». « Elle n’aurait pas

dû ouvrir les frontières en septembre

2015, prendre une décision

unilatérale en mettant ses

voisins européens sous pression.

Nous avons besoin d’une immigration

choisie, d’une maind’œuvre

qualifiée », martèle-t-il

aujourd’hui. En guise de

réponse, Merkel a repris à son

crédit le mariage pour tous,

l’une des promesses phares de

campagne du FDP (conjointe

avec le SPD et les Verts), qu’elle

a fait voter en cinq jours. Le Macron allemand

va vite, très vite. Jouant la modestie,

il se défend de la comparaison : « C’est un

chef d’Etat, je ne suis que le représentant d’un

petit parti. Lui est au G20, et je tiens des

discours à l’arrière de petites auberges

locales. » Pourtant, l’an passé, en visite de

campagne à Berlin, l’équipe d’En Marche !

d’Emmanuel Macron, alors candidat, avait

demandé à le rencontrer, en vain. Si

Christian Lindner avait su qu’il deviendrait

président, il aurait certainement trouvé un

moment dans son agenda !

54 L’OBS/N°2756-31/08/2017

STOCKI / FACE TO FACE / VISUAL PRESS AGENCY


Portfolio

THE ARK ENCOUNTER, L’ARCHE

DE NOÉ DES CRÉATIONNISTES

Situé à Williamstown (Kentucky),

ce musée des fondamentalistes

chrétiens d’Answers in Genesis,

copie de la fameuse Arche, abrite

une exposition sur trois niveaux.

Animaux empaillés, schémas,

infographies, animations…

illustrent la doctrine selon

laquelle Dieu aurait créé la Terre

et tous les êtres vivants,

il y a six mille ans, en six jours.


UN

TICKET POUR

LE PARADIS

GRANDS FORMATS

Aux Etats-Unis, les églises se

vident, et toutes les idées sont

bonnes pour rallier les ouailles.

Parc d’attractions bibliques,

drive-in church… Bienvenue

dans le business délirant et

lucratif de la foi. Un reportage

de Cyril Abad


THE HOLY LAND EXPERIENCE, JÉSUS-CHRIST SUPERSTAR

A Orlando (Floride), au pays de Mickey, un parc est consacré à l’Ancien et au Nouveau Testament. Cinq fois par semaine, à 16 heures, le public assiste au moment fort de la visite :

le spectacle de la Crucifixion, avec Jésus portant sa croix jusqu’au Golgotha. Il arrive souvent que certains, émus, pleurent et implorent le pardon du Christ.


Les visiteurs découvrent les attractions dans des décors plus vrais que nature : une maquette

de Jérusalem en l’an 66, une réplique du Cénacle, la pièce où le Christ aurait pris son dernier repas avec ses apôtres…

La journée se termine par une photo avec Jésus, la star du parc, et un tour à la boutique de souvenirs.

CYRIL ABAD/HANS LUCAS

L’OBS/N°2756-31/08/2017 59


THE DRIVE-IN CHRISTIAN CHURCH, LE CULTE AU VOLANT

Depuis soixante-trois ans, à Daytona Beach (Floride), une église a remplacé un ancien cinéma en plein air. Tous les dimanches matin, les paroissiens se garent sur la pelouse

pour assister à la messe. L’hostie est d’une taille peu commune pour être bien visible durant l’eucharistie.

60 L’OBS/N°2756-31/08/2017

CYRIL ABAD/HANS LUCAS


Confortablement installés dans leur voiture, les fidèles regardent la messe tout en écoutant le sermon du pasteur et les chants du chœur,

retransmis en direct sur leur autoradio, branché sur 88.5 FM. Plus de 600 paroissiens viennent chaque semaine dans ce drive-in religieux,

parfois même encore en pyjama, accompagnés de leur chien ou en tenue de plage.

GRANDS FORMATS


Catalogne

De notre envoyée spéciale en Espagne, NATACHA TATU

Barcelone, le 26 août. Dans la foule, un drapeau catalan s’affiche contre le terrorisme.

Indépendantistes

et islamistes,

les liaisons

dangereuses

Pour rallier les musulmans à leur cause,

les indépendantistes catalans ont été

jusqu’à leur promettre que l’islam deviendra

une religion d’Etat. Après l’attentat

de Barcelone, Madrid les accuse d’avoir

favorisé l’intégrisme par opportunisme

Devant la mosquée de Terrassa,

dans la banlieue de Barcelone.

C’est l’odeur de brûlé qui a

réveillé Kamel au milieu de la

nuit. Il est sorti à la hâte. Son

garage était carbonisé. Et sur la

façade de sa maison, en grosses

lettres tracées à la hâte : « Musulmans,

dehors » ; « Terroriste »… Installé dans un

petit village de 300 habitants, ce commerçant

qui tient un café-boulangerie à

Vilafranca Del Penedès, à 60 kilomètres de

Barcelone, en a encore les larmes aux yeux.

Jamais jusqu’ici il n’avait senti la moindre

hostilité. Aujourd’hui, il a peur. Et il n’est pas

62 L’OBS/N°2756-31/08/2017

CESAR GORRIZ REY POUR « L’OBS »


le seul. A l’Espirall, au cœur du quartier

marocain de Vilafranca, l’inquiétude

imprègne toutes les conversations. « Regardez…

En temps normal, c’est l’heure où les

femmes font leurs courses… », soupire Zina

Bentaj en montrant les rues vides… Comme

beaucoup de Marocaines, cette quinquagénaire

énergique, qui milite pour l’indépendance

de la Catalogne, redoute la rentrée

scolaire : « Comment vont être accueillis nos

enfants ? » Aujourd’hui, elle doute. « En fait,

on n’a jamais été vraiment acceptés ; On vit

côte à côte. On se croise, sans se mélanger. »

Une rencontre lui a cependant mis du

baume au cœur. La veille, elle est allée à une

réunion organisée par l’Assemblée nationale

catalane. « Il y avait de la solidarité, de

la chaleur. Au fond, je me sens plus catalane

qu’espagnole », dit Zina.

A un mois du référendum, qui doit statuer

sur l’indépendance de la Catalogne, la

tension est à son comble. L’attentat va-t-il

faire basculer le vote ? L’unité nationale affichée

au lendemain de l’attentat, quand le

roi Felipe VI, le chef du gouvernement

Mariano Rajoy et celui de Catalogne se sont

affichés ensemble n’a pas tenu 48 heures.

Dès le lendemain, les premiers couacs éclataient

entre la Guardia Civil, la police nationale

et les Mossos d’Esquadra, les forces de

sécurité catalanes, les deux premiers se

plaignant dans un communiqué commun

d’être exclus de l’enquête, tout en reprochant

au troisième de ne pas avoir tenu

compte de leurs informations concernant

Abdelbaki Es Satty, l’imam de Ripoll, soupçonné

d’être le « cerveau » de l’attentat. Et,

sans surprise, la fameuse manifestation qui

a réuni 500 000 personnes à Barcelone,

CESAR GORRIZ REY POUR « L’OBS »

L’OBS/N°2756-31/08/2017 63


Kamel, qui tient un café marocain à Vilafranca del Penedès, a eu son garage incendié.

« On se croise sans se mélanger », déplore

Zina Bentaj, indépendantiste et musulmane.

s’est muée en une espèce de grande fête

de l’indépendance… Les drapeaux sang et

or catalans étaient aussi nombreux que les

pancartes contre... l’islamophobie. Le roi et

le président ont été copieusement sifflés.

Chaque camp accuse maintenant l’autre

d’exploiter l’attentat, et d’instrumentaliser

la communauté musulmane au sein de

laquelle ils sont nombreux à se raccrocher

à une folle théorie du complot : l’attentat

serait un coup monté pour empêcher la

tenue d’un référendum, dont le président

espagnol, au lendemain de la manifestation,

a demandé l’annulation…

Il y a 1,9 million de musulmans installés

en Espagne, soit 4% de la population ;

500 000 vivent en Catalogne, et 80%

viennent du Maroc. Les premiers sont arrivés

il y a vingt ans, attirés par le boom économique

du pays, pour travailler dans l’agriculture,

le tourisme, et surtout la

construction. En 2005, une importante

vague de régularisations a accéléré les flux.

« Aujourd’hui encore, même si c’est beaucoup

plus difficile, l’Espagne reste le seul pays

LES RARES

MUNICIPALITÉS QUI ONT

INTERDIT LE NIQAB

DANS LES LIEUX

PUBLICS L’ON FAIT SUR

LA POINTE DES PIEDS.

européen où les Marocains peuvent espérer

avoir des papiers », constate Latifa El Hassani,

qui aide les nouveaux arrivants dans

leurs démarches administratives. Leur

intégration était jusque-là un sujet d’orgueil

pour le gouvernement. En Espagne, pas de

ghettos ethniques : les immigrés se sont

plutôt installés dans des villages, ou des

centres-villes abandonnés par les Catalans,

où ils cohabitent souvent avec les Andalous,

arrivés sans le sou, au lendemain de la

guerre civile. A Tarragone, Vilafranca, Salt,

ou Terrassa, à côté de Barcelone, où plus de

40% de la population est d’origine musulmane,

les quartiers sont agréables, avec

leurs petits immeubles proprets, bien entretenus.

Dans les rues, le port du voile intégral

est rare. Le thème de l’immigration est

quasi absent des campagnes électorales.

Plataforma per Catalunya, le parti d’extrême

droite, a eu beau s’agiter, il n’a pas

réussi de percée significative. Les rares

municipalités qui ont interdit le niqab dans

les lieux publics l’ont fait sur la pointe des

pieds, prétextant la sécurité et interdisant

aussi dans la foulée le port du casque de

moto… sans susciter de grandes réactions.

De manière générale, la question religieuse,

jusqu’à présent, n’a pas fait de vague. Mais

pas de quoi triompher pour autant, selon le

journaliste Ignacio Cembrero, spécialiste

de l’Espagne musulmane (1). « Ici, les courants

migratoires sont récents. Contrairement

à la France, en Espagne, on n’en est qu’à

la première ou deuxième génération. Les problèmes

sont sans doute devant nous.

Jusqu’au 17 août dernier, depuis le terrible

attentat de Madrid en 2004, le pays

avait été épargné par les attaques terroristes

qui ont frappé tour à tour, ses voisins.

Certes, les forces de sécurité n’ont pas

chômé. Plus de 700 suspects ont été arrêtés

lors d’opérations anti-terroristes, un record

en Europe : « Les attaques de Madrid ont

créé un choc énorme dans le pays. Les forces

de sécurité n’avaient rien vu venir. Elles

s’étaient focalisées sur l’ETA et ne connaissaient

rien à l’islamisme radical. Elles

n’avaient même pas d’interprètes arabophones.

Elles ont changé radicalement, se

sont formées à marche forcée, ont appris à

frapper vite, et fort. Une simple image, postée

sur Facebook, un commentaire suffisent à

vous faire arrêter », insiste Ignacio

Cembrero. Mais paradoxalement, la question

islamiste reste absente du débat public.

Les autorités préfèrent mettre en avant le

faible nombre de jeunes (ils sont dix fois

moins nombreux qu’en France) ayant

quitté l’Espagne pour partir faire le djihad

en Syrie ou en Irak, comme la meilleure

preuve de leur intégration. « Or, même si la

situation des musulmans est meilleure qu’en

France, l’intégration est un rêve lointain »,

nuance Ignacio Cembrero. Et depuis l’attentat,

de nombreuses voix s’élèvent pour

rappeler que trop de sujets qui fâchent ont

été mis sous le tapis : la montée de la radicalisation

religieuse, le financement des

mosquées, la formation des imams, la multiplication

des foyers radicaux, en Catalogne

notamment : La région possède 70

mosquées d’orientation salafiste, sur la centaine

que compte le pays. Même si la plupart

des imams s’en défendent, ils ont été

identifiés par les services de sécurité

comme prônant un islam rigoriste, ultraconservateur.

De leur côté, les indépendantistes

sont accusés d’avoir, par négligence

ou opportunisme, fermé les yeux. L’attentat

de Barcelone va-t-il ouvrir cette boîte de

Pandore ?

La romance entre indépendantistes catalans

et migrants musulmans ne date pas

d’hier. Ici, de nombreux Marocains

viennent du Rif, cette région insurrectionnelle

du nord du Maroc qui entretient des

liens étroits avec la Catalogne indépendantiste,

toujours prompte à soutenir les

rebelles de tout poil… Par proximité idéologique,

bien sûr, mais aussi tout simple-

64 L’OBS/N°2756-31/08/2017

CESAR GORRIZ REY POUR « L’OBS »


La Catalogne doit se prononcer par référendum sur son indépendance le 1 er octobre prochain.

ment par intérêt : Barcelone va dérouler

le tapis rouge pour attirer ces migrants non

hispanophones, avec l’arrière-pensée à

peine voilée de les rallier à leur cause... « Ils

préfèrent faire venir des immigrés marocains,

qu’ils espèrent voir apprendre le catalan, que

des Latino-Américains », analyse l’écrivain

catalane Nuria Amat, farouchement opposée

à l’indépendance de la Catalogne. Des

centres culturels ont ouvert à Casablanca

et à Tanger, permettant d’apprendre la

langue catalane. Le mouvement Noves

catalanes va directement pêcher les voix de

cette population issue de l’immigration,

leur promettant plus de droits, une meilleure

intégration. Alors que les vieux partis

traditionnels, comme le Parti populaire, les

ignorent carrément, les leaders de Convergence

démocratique vont jusque dans les

mosquées prôner l’indépendance, promettant

une Catalogne ouverte, où les musulmans

auraient un rôle, voire même que l’islam

deviendrait une religion d’Etat ! La

manne des subventions aux associations

n’est pas en reste… Tandis que l’échéance se

rapproche, l’offensive est de plus en plus

claire. Les sondages anticipent un résultat

très serré. Et chaque voix compte.

Dans la banlieue de Gérone, la petite ville

de Salt, à quelques kilomètres de la frontière

française, ne cache pas ses sympathies. A

l’entrée de cette commune de 30 000 habitants

un panneau souligne que « la commune

soutient l’indépendance ». Des panneaux

« Si » (« oui ») s’affichent sur la

SALT EST CONSIDÉRÉ COMME

UN HAUT LIEU DU SALAFISME.

LES MUSULMANS Y SONT

UN RÉSERVOIR DE VOIX EN FAVEUR

DE L’AUTONOMIE.

quasi-totalité des bâtiments. Comme Taragone,

dont les congrès, financés par le

Koweït ou l’Arabie saoudite, rassemblent

jusqu’à 3 000 prédicateurs venus du monde

entier, Salt est considéré comme un haut

lieu du salafisme. Les musulmans, qui

représentent près de 40% de la population,

sont aussi un réservoir de voix en faveur de

l’autonomie, non négligeable. « Bien sûr

qu’ils comptent sur nous, dit Mohammed el-

Rida. Ils nous promettent une vie meilleure,

davantage de services sociaux, une plus

grande égalité de droits, le respect de la diversité

culturelle, la possibilité d’être impliqué

dans la vie publique… On n’est pas dupes ».

D’après ce militant, secrétaire général de

l’association des immigrés marocains

locale, qui organise des rencontres sportives

intercommunautaires, le pari des

indépendantistes est loin d’être gagné. A

peine 10% d’entre eux ont la nationalité

Espagnole et le droit de vote. Et rien ne dit

que ceux-là vont se déplacer. « Les émigrés

motivés par l’action politique sont rares. On

n’y croit pas chez nous, et pas plus ici », dit-il.

Surtout, la communauté est profondément

divisée. La guerre fait rage au sein de la

Comisión Islámica de Espana (CIE), déchirée

entre plusieurs courants rivaux. Le

mouvement Justice et Spiritualité proche

des salafistes – et interdit au Maroc – s’oppose

à l’Unión de Comunidades Islámicas

de España (UCIDE), qui penche plutôt du

côté des Frères musulmans, tandis que le

Maroc tente d’exercer son influence sur les

deux camps…« Il y a des rivalités permanentes,

et pendant ce temps, on laisse l’espace

religieux sans contrôle, à des gens sans formation

», déplore Mohammed el-Rida.

Selon lui, l’heure est venue, pour l’islam de

« s’attaquer aux vrais problèmes et de faire

son autocritique ». Finances, prêches, formation

des imams, écoles coraniques : « Il

faut d’urgence réguler tout ça. » Ainsi Le

directeur de la mosquée de Salt n’a-t-il pas

hésité à recevoir en grande pompe Tarik

Chadlioui, un imam aujourd’hui incarcéré

à Majorque dans le cadre d’une opération

antiterroriste… « Sans doute par naïveté.

Mais ça ne peut pas continuer comme ça. Cet

attentat doit être l’électrochoc », soupire

Mohammed. Il n’est pas le seul à dénoncer

la question des financements opaques des

associations musulmanes, qui gèrent les

mosquées, les financements d’Arabie saoudite,

du Koweït « Il y a des valises de billets

qui traversent les frontières. Rien n’est

contrôlé. C’est très bien d’écouter les prêches,

mais le terrorisme, ça commence par

l’argent », insiste le journaliste Abderrahim

el-Ousfour, qui se bat depuis des années

pour la transparence des comptes des mosquées.

En 1992, un accord-cadre a pourtant

été passé sur toutes ces questions entre le

ministre de l’Intérieur et les autorités

musulmanes. Sans résultat : « Vingt-cinq

ans à ne rien faire et à laisser faire. Que de

temps perdu ! » regrette Mohamed el-Rida.

Cet employé chez un loueur de voitures a

renoncé à fréquenter les mosquées, qui ne

font, selon lui, « que tirer les musulmans vers

le bas ». Au lendemain de l’attentat, un ami

lui a raconté qu’à la mosquée voisine,

l’imam a consacré son prêche… à la bonne

manière d’égorger un mouton pour l’Aïd ! Il

n’en est pas revenu. « Il n’avait rien d’autre

à dire, alors que toute la communauté musulmane

est en état de choc ? s’indigne-t-il. Ces

imams ne sont pas à la hauteur de la situation.

Il faut ouvrir d’urgence un débat sur la

manière de conjuguer notre identité, la nécessité

d’intégration, et le respect de la population

qui nous accueille. »

(1) Ignacio Cembrero a publié « La España de Alá », une enquête fouillée sur

l’islam en Espagne, aux Editions la Esfera de los Libros en avril 2016.

66 L’OBS/N°2756-31/08/2017

LLUIS GENE/AFP


Education

Propos recueillis par ARNAUD GONZAGUE et GURVAN LE GUELLEC

Que reste-t-il des

“hussards noirs” ?

Le “Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire” était le bréviaire

des instituteurs de la III e République. Il est réédité cette rentrée. Quelles

leçons en tirer ? Débat entre Pierre Nora et Philippe Meirieu

Le « Dictionnaire » se présente sous la

forme d’un touffu manuel à l’usage des

maîtres d’école. Et pourtant, à vous lire,

il a eu un très grand retentissement au

moment de sa publication…

Pierre Nora Oui, et d’une manière extraordinaire

! Imaginez que ces 5 500 pages, réparties

en quatre volumes publiés au cours des années

1880, ont été achetées, à l’époque, par un enseignant

sur quatre. Il faut replacer cet ouvrage

colossal dans le contexte de ferveur et de combativité

bouillonnante qui agitait l’école en ces

années où s’affirmait la III e République. Pour

Buisson, il s’agissait de rien de moins que d’arracher

les petits Français à l’inculture du

monde paysan et à l’emprise de l’Eglise. Vaste

programme !

Ce dictionnaire peut-il autant passionner

les foules aujourd’hui ?

P. N. J’en suis persuadé, bien que l’école, naturellement,

ne s’assigne plus les mêmes objectifs.

Le « Dictionnaire » entendait accompagner

la formation d’un système scolaire

entièrement nouveau. Il mêle donc des articles

généraux et théoriques (« Laïcité », « Méthode

analytique », « Intuition ») à des articles très concrets

portant, par exemple, sur les encriers, la manière de

tailler une plume ou de tenir un tableau. Une attention

méticuleuse est portée à la discipline du geste dans

l’écriture, à la politesse, à la tenue vestimentaire…

Philippe Meirieu Cette articulation entre un projet

politique et sociétal, d’un côté, et les pratiques quotidiennes

dans la classe, de l’autre, constitue la grande

force du « Dictionnaire » et cela n’a rien d’obsolète.

Aujourd’hui, nous juxtaposons plutôt des intentions

“L’ÉCOLE NE

S’ASSIGNE PLUS LES

MÊMES OBJECTIFS.”

PIERRE NORA

Historien, académicien, il a joué un rôle central

dans le développement des sciences

humaines en France depuis cinquante ans.

générales et généreuses avec des pratiques en

contradiction avec elles. Regardons la réalité

de certaines salles de cours : ce sont des espaces

anonymes bien peu propices à la concentration

et à l’apprentissage. Comment exiger de la

clarté dans une copie quand la classe est un

capharnaüm ? Comment demander aux élèves

de rendre leurs devoirs à l’heure quand ils sont

entourés d’affiches jaunies aux murs ? Le

maître que veut Buisson se doit d’être exemplaire,

tout autant dans son enseignement que

dans sa manière d’être.

P. N. Il y a quelques années, un professeur

d’histoire à qui un élève de ma connaissance a

rendu un devoir truffé de fautes d’orthographe

lui a donné une note excellente. Il n’a pas une

seconde tenu compte des fautes, n’en a du reste

corrigé aucune, au motif « qu’il n’est pas prof de

français ». Voilà des propos que l’on n’entendrait

assurément pas dans la bouche d’un lecteur

de Buisson…

L’école actuelle donne parfois le sentiment

qu’elle ne parvient plus à remplir sa

mission, alors que l’école de la III e République

a su ouvrir des millions de petits

Français à la culture scolaire. Comment expliquer

ce hiatus ?

Ph. M. Le public n’était pas le même. À la fin du

xix e siècle, les familles respectaient l’autorité et la légitimité

de l’enseignant, même si elles étaient parfois

idéologiquement en désaccord avec lui. Aujourd’hui,

le professeur doit affronter ce qu’on pourrait nommer

une « contre-culture » : des enfants pour qui l’institution

scolaire n’est pas toujours légitime. Parce que, pour

certains parents, c’est à la famille de définir d’abord ce

68 L’OBS/N°2756-31/08/2017

JÉRÔME CHATIN/EXPANSION/RÉA - PHILIPPE MERLE/AFP - KEYSTONE/FRANCE/GAMMA


GRANDS FORMATS

que sont une bonne école, une bonne méthode

pédagogique, une bonne punition…

P. N. Les enfants de la « communale » étaient

culturellement très homogènes. Majoritairement

issus de la paysannerie, ils n’avaient

jamais échappé à l’influence familiale, n’ayant

pas eu, comme aujourd’hui, l’occasion de voyager,

de s’ouvrir à une multitude de cultures via

la télévision, internet. La population des écoliers

actuels se signale au contraire par une

extrême hétérogénéité. Mais comment parvenir

à les amener tous en 6 e avec une maîtrise

des fondamentaux de l’écrit et du raisonnement

mathématique ? Une proportion d’entre

eux ne la possède pas, c’est un fait.

Ph. M. L’individualisme qui règne dans notre

société rend de fait l’enseignement bien plus

difficile. Beaucoup de parents n’exigent plus

seulement qu’on regarde leur enfant comme

une personne, mais comme une « exception »

pour laquelle tout le système scolaire devrait

se mettre en quatre, voire déroger à ses règles…

Ce phénomène est le prix à payer pour l’absence

d’un vrai projet politique pour l’école. On

ne peut exiger d’un citoyen le sacrifice de ses

intérêts individuels qu’au nom d’un « bien commun »,

qu’il est aujourd’hui bien difficile de trouver.

Beaucoup d’intellectuels français paraissent nostalgiques

de l’école des « hussards ». A juste titre ?

Ph. M. Cette période de notre histoire est passionnante,

mais il faut prendre garde à ne pas tomber dans l’illusion

rétrospective. L’école de la III e République est largement

mythifiée. Certes, c’est celle de Péguy, de

Pagnol, de Camus, du « bon maître » qui élève l’humble

“L’ÉCOLE DE LA

III e RÉPUBLIQUE EST

MYTHIFIÉE.”

PHILIPPE MEIRIEU

Professeur honoraire à l’université

de Lyon, inlassable défenseur des pédagogies

actives faisant appel à l’esprit d’initiative. .

Une salle de

classe en France

en 1909.

écolier. Mais le revers de cette face lumineuse

que Buisson incarne, c’est la sélection sociale,

le nationalisme revanchard, la violence de l’éradication

des langues régionales, la colonisation

au nom de la « supériorité » des Blancs. La

pédagogie de Buisson et cette réalité-là ont

coexisté, quoi qu’en disent les nostalgiques.

P. N. C’est d’ailleurs bouleversant de constater

que Buisson a contribué à former des centaines

de milliers de citoyens patriotes qui sont morts

fauchés au cours de la Première Guerre mondiale

au nom de l’idéologie transmise à l’école.

C’est vrai que les stéréotypes ont la vie dure sur

cet « âge d’or » qu’aurait constitué l’école de la

III e République. Par exemple, au contraire de

ce que l’on croit trop souvent, les maîtres ne se

contentaient pas de faire ânonner la liste des

chefs-lieux et d’imposer des dictées aux

enfants. Ce que nous révèle le « Dictionnaire »,

c’est que l’école s’efforçait de maintenir un équilibre

permanent entre deux objectifs : le respect

de l’autorité d’un côté, la créativité de l’élève, sa

participation de l’autre. Voyez par exemple les

articles « Ennui » ou « Enthousiasme ».

Ph. M. C’est extraordinaire, en effet, de voir le

« Dictionnaire » faire l’éloge de la pédagogie active et

expliquer que tout ce que l’enfant voit, touche, expérimente,

découvre par lui-même, lui permet de comprendre

et d’apprendre. Bien évidemment, ni Buisson

ni ses collaborateurs ne sous-estiment le rôle du maître

pour organiser les situations d’apprentissage et procéder

à un travail de formalisation et de mémorisation,

mais nous sommes très loin des représentations bêtifiantes

de la « pédagogie traditionnelle ».

CREDIT PHOTO

L’OBS/N°2756-31/08/2017 69


Qu’en diraient Alain Finkielkraut ou Luc Ferry ?

Ph. M. A l’époque de Buisson et dans le « Dictionnaire »

lui-même, il existe des désaccords pédagogiques importants

entre des personnes qui se respectent. Hélas, les

contempteurs de la pédagogie aujourd’hui se contentent

le plus souvent d’affirmations hâtives proférées au nom

du « bon sens », et d’une vision en partie fantasmée de

l’école de leur enfance. « Il faut dire aux élèves de se tenir

tranquille, il faut les mettre au travail »… Oui, d’accord,

mais comment ? Et que savent-ils, ces pères-la-morale,

de la réalité du terrain, de ce qui fait le quotidien des

écoliers contemporains ? Le « Dictionnaire » ne se

contentait pas, lui, de professions de foi ni d’injonctions.

Buisson s’attaque souvent à ce qu’il nomme les

« sottises », c’est-à-dire les superstitions de son

temps. A-t-il des choses à nous apprendre à

l’heure des « fake news », des réseaux sociaux

pollués par les théories du complot et du nouvel

obscurantisme religieux ?

P. N. Je le crois, mais Buisson a cette intelligence de ne

surtout pas vouloir humilier celui qui colporte ces « sottises

». La laïcité buissonienne n’est pas un rationalisme

sectaire : elle est tolérante, ouverte au débat. Quand un

élève d’aujourd’hui clame « Sale Noir » ou « Sale juif »,

la tentation institutionnelle est grande de brandir la

punition, la répression, l’interdiction. Mais cela ne

change rien aux opinions, au contraire. Buisson prône,

lui, un face-à-face avec l’obscurantisme, respectueux

mais ferme. Reconnaissons cependant qu’il est extrêmement

difficile de prendre l’élève en tête à tête et de

déconstruire patiemment ses préjugés… surtout s’il n’a

aucune envie de débattre avec l’enseignant. Reconnaissons

aussi qu’à la fin du xix e siècle, aucun élève n’aurait

eu ne serait-ce que l’idée de proférer « Merde à la

patrie » ou « Je crache sur le drapeau »…

Ph. M. Pour Buisson, « les croyances divisent alors que

les savoirs unissent ». Pour autant, il n’est pas question,

pour lui, d’arracher les croyances pour leur substituer

les savoirs par la force. Et, surtout, pas question d’enseigner

les savoirs comme des croyances ! On sait que

Buisson défend ardemment la « leçon de choses » que

nous pourrions traduire aujourd’hui par la « pédagogie

de l’expérience » : il s’agit d’amener l’élève à discerner

progressivement lui-même la vérité et non de se soumettre,

de plus ou moins bon gré, à la seule parole du

maître. Et voilà un point particulièrement d’actualité :

si un élève affirme « Ce n’est pas Ben Laden qui a fait

s’effondrer les tours du 11-Septembre, c’est Israël », inutile

de lui dire qu’il divague. Il vaut mieux le faire travailler,

par exemple, sur des faux documents complotistes

afin de lui montrer combien il est facile de se faire

piéger. A nous de le mettre dans une situation telle qu’il

découvre lui-même la supercherie.

La « leçon de choses » est-elle toujours au cœur

des enseignements en primaire ?

Ph. M. Elle est pratiquée par de nombreux enseignants,

mais, malheureusement, dès le collège, l’enseignement

devient de plus en plus abstrait et dogmatique. Tout se

passe comme si nos pratiques pédagogiques étaient

BUISSON, LE PÈRE DE L’ÉCOLE LAÏQUE

Prix Nobel de la Paix en 1927,

notamment pour son action à

la tête de la Ligue des Droits

de l’Homme – dont il fut

cofondateur –, Ferdinand

Buisson (1841-1932) fut l’une

des grandes figures morales de

la III e République. Après un

exil en Suisse, où il enseigne la

philosophie, ce fils de la

bourgeoisie protestante rentre

à Paris à la chute de l’Empire

et, repéré par Jules Ferry,

prend la tête de la direction des

aspirées par le modèle le plus prestigieux, celui des

classes préparatoires…

Y a-t-il d’autres éléments du « Dictionnaire » qui

devraient inspirer l’école du xxi e siècle ?

P. N. Sous la III e République, la France a consacré à son

système éducatif une énergie politique et des moyens

probablement bien supérieurs à ceux déployés dans les

autres pays. La poursuite de la démocratisation scolaire

à laquelle nous aspirons exigerait des ambitions financières

et politiques identiques. Hélas, ces ambitions ne

sont plus de mise. Dans la longue durée, je ne suis pas

nostalgique du xix e siècle, mais je constate que l’école

n’est plus aussi centrale dans l’identité individuelle et

collective. L’identité française reposait alors sur la formation

de citoyens émancipés, capables de raisonner

et d’adopter un esprit critique. Cela reste un bel idéal.

Ph. M. L’école actuelle me semble plus dirigée par des

gestionnaires que par des visionnaires. Le système n’est

plus regardé que comme une « plomberie » administrative.

On le fait fonctionner avec les outils du management,

sans que les acteurs ne perçoivent un vrai projet,

de vraies valeurs à promouvoir, capables de fédérer

leurs énergies. Les enseignants ont été prolétarisés en

ce qu’on ne leur demande plus d’être autre chose que

des exécutants assujettis à l’obligation de résultat ! Le

« Dictionnaire », lui, les prenait au sérieux.

P. N. C’est vrai que le contenu du « Dictionnaire » peut

paraître sidérant si l’on songe qu’il était destiné à des

enseignants du primaire. Aujourd’hui, il paraîtrait

s’adresser à des professeurs certifiés, voire agrégés !

Ph. M. Je suis convaincu que Buisson peut continuer

à nous inspirer, car son objectif majeur était de faire de

l’école un espace propice au développement de la pensée

et du raisonnement. A l’heure où l’attention des

enfants est taillée en pièces par la prolifération des

écrans, la stimulation permanente et la satisfaction des

pulsions immédiates, l’école doit redevenir un espace

de « décélération ». C’est l’un des défis majeurs de notre

hypermodernité.

« Dictionnaire de pédagogie », par Ferdinand Buisson, éditions Robert Laffont, collection

Bouquins, 1216 p., en librairie.

affaires scolaires en 1879, à tout

juste 38 ans. Il ne quittera la

rue de Grenelle que dix-sept

ans plus tard, après avoir

patiemment construit les

fondements de l’école laïque,

publique et obligatoire. Elu

député radical de la Seine en

1902, il marque aussi l’histoire

de France en présidant la

commission parlementaire

chargée de rédiger le texte de

la loi de 1905 sur la séparation

des Eglises et de l’Etat. G. L. G.

Pierre Nora participera

au festival Les

Bibliothèques idéales

de Strasbourg, en

partenariat avec

« l’Obs », le dimanche

17 septembre à 15 h 30.

70

L’OBS/N°2756-31/08/2017


Le peuple, les élites et nous

Dans son nouveau livre, Emmanuel Todd expose son analyse de la crise mondiale.

En exclusivité pour “l’Obs”, il revient sur Trump, le Brexit et Macron,

et renvoie dos à dos élitisme et populisme

DÉBATS

Propos recueillis par ÉRIC AESCHIMANN et FRANÇOIS ARMANET

Votre livre est titré : « Où en sommes-nous ?

Une esquisse de l’histoire humaine ». A partir

de l’analyse des structures familiales, vous

peignez une véritable fresque qui conduit

d’« Homo sapiens » à l’Amérique de Trump en

passant par l’Allemagne de Merkel et la

Grande-Bretagne du Brexit, tout en expliquant

que ce travail arrive « au terme d’une

vie de chercheur » ? Alors, de quoi s’agit-il ?

D’un tour du monde des crises contemporaines

? D’un récapitulatif de vos travaux ?

D’un essai politique ?

Ce livre a plusieurs facettes. J’y récapitule en effet

mes recherches sur les structures familiales,

SOMMAIRE

p. 78

La saga du gène,

une interview de

Siddhartha Mukherjee

NEAL FOX POUR “L’OBS”

L’OBS/N°2756-31/08/2017 71


DÉBATS

dont je m’attache depuis quarante ans à comprendre

l’évolution historique et à montrer l’influence

actuelle sur les comportements idéologiques, éducatifs

ou économiques. J’ai bien conscience d’être plus

connu pour mes commentaires sur l’actualité politique

que pour le volet anthropologique de mon travail.

En général, on retient ce que j’avais écrit en 1976

sur le caractère inéluctable de la chute de l’URSS, ma

critique du système américain à l’époque de Bush Jr.,

ou encore cette expression, « fracture sociale »… que

je n’ai jamais prononcée ! Je ne crois pas que le grand

public, lorsqu’il reçoit mes commentaires politiques,

ait conscience que ceux-ci, même quand ils sont polémiques,

s’appuient sur des recherches anthropologiques

très précises. Dans ce livre, j’ai donc décidé de

rassembler ces deux dimensions et j’y parle aussi bien

de la Mésopotamie que de Trump. A quoi s’ajoute une

dimension personnelle, presque autobiographique, à

travers deux développements qui renvoient

à mon histoire familiale. D’abord,

l’analyse de la dynamique du monde

Né en 1951, démographe

et anthropologue,

EMMANUEL TODD

a publié de nombreux ouvrages :

« l’Invention de la France »,

(1981, avec Hervé Le Bras), « le Destin

des immigrés » (1994), « l’Illusion

économique » (1998), ou « Qui

est Charlie ? » (2015). Son dernier

livre, « Où en sommes-nous ? »,

sort au Seuil ce jeudi 31 août.

Il y récapitule ses travaux

sur l’histoire des structures

familiales et leur influence sur

les sociétés contemporaines.

anglo-américain, qui me concerne au premier

chef puisque ma grand-mère était

anglaise, que j’ai fait une partie de mes

études à Cambridge, que mon fils aîné est

installé en Angleterre et que j’ai deux

petits-fils britanniques. Et ensuite le chapitre

sur le judaïsme, dans son rapport à la

famille, à l’éducation et au premier christianisme,

dans lequel j’ai eu la grande satisfaction

d’arriver à des conclusions hautement

compatibles avec celles de mon

ancêtre Simon Levy, grand rabbin de Bordeaux,

premier auteur de la famille, qui

publia un indispensable « Moïse, Jésus et

Mahomet » en 1887.

Cette double existence de chercheur spécialisé

dans un domaine pointu, la démographie, et

d’intellectuel dont la voix crée souvent la polémique,

vous pèse-t-elle ?

Mettons que je souffre que peu de gens aient lu

« l’Origine des systèmes familiaux » (2013), mon travail

le plus abouti. Je regrette que l’hypothèse du rapport

entre famille et idéologie ait été ignorée par les

anthropologues et par les politologues. En même

temps, j’ai un rapport très conflictuel avec le monde

de la recherche et toute la nébuleuse que dans le livre

j’appelle « Academia ». Je suis à la retraite depuis le

17 mai 2017, j’ai commencé et fini avec le rang d’ingénieur

de recherche première classe parce qu’on n’a

pas voulu de moi comme « vrai » chercheur à l’Ined

[Institut national d’Etudes démographiques, NDLR],

où j’ai été par ailleurs traité très amicalement. La

notoriété a quand même été une belle compensation

psycho logique pour ma marginalisation dans l’univers

de la recherche. Mais je dois être honnête

jusqu’au bout : avoir consciemment sacrifié ma carrière

et n’avoir fait aucun effort sérieux pour être

intégré m’a libéré. Academia exige un terrible conformisme

des étudiants comme des chercheurs. Je n’aurais

jamais pu écrire ce que j’ai écrit et si j’avais fait

une carrière sérieuse. A cet égard, je peux saluer le

système français, qui a accepté de salarier quelqu’un

comme moi et m’a fichu la paix pendant que je fignolais

des thèses souvent jugées révoltantes sur le rapport

entre famille et idéologie. Enfin, puisque je parle

de la spécificité du champ intellectuel français, je dois

souligner le rôle joué par les grands éditeurs – le

Seuil, Gallimard – capables de prendre des décisions

de publication d’ordre intellectuel, indépendamment

des universités. Ils m’ont sauvé.

Alors, parlons de ces fameuses « structures familiales

» . De quoi s’agit-il et quel rôle jouent-elles ?

L’organisation des familles varie en fonction de

divers paramètres. Les enfants sont-ils égaux devant

l’héritage ou le fils aîné reçoit-il l’essentiel du bien,

comme cela a longtemps été le cas dans certaines

sociétés paysannes ? Le rapport entre

parents et enfants est-il autoritaire ou

libéral ? Le statut de la femme est-il faible

ou élevé ? Les enfants doivent-ils quitter

le foyer parental pour fonder leur propre

famille ou rester vivre auprès des parents

avec leurs conjoints ? L’aîné (ou le plus

jeune) a-t-il la charge de ses parents âgés ?

Les mariages entre cousins sont-ils autorisés

? Encouragés ? En croisant ces

variables, on obtient plusieurs types de

structures familiales que les archives

(registres paroissiaux, etc.) permettent

d’observer avec une grande netteté dans

les sociétés d’avant l’urbanisation. Prenons

le cas de la France vers 1700. Dans

le Bassin parisien prévaut la famille dite

« nucléaire égalitaire » : lorsqu’ils sont

grands, les enfants s’en vont fonder ailleurs une unité

domestique autonome, et à la mort des parents, le

bien est divisé de façon strictement égalitaire entre

eux, qu’ils soient garçons ou filles. En revanche, dans

le sud-ouest du pays (de Toulouse au Béarn) domine

la « famille-souche » : l’un des enfants mâles – en

général l’aîné – reste habiter avec ses parents et

reprend la ferme, les autres enfants étant éjectés du

lignage, avec des compensations assez faibles. Cette

éviction des plus jeunes a donné les « cadets de

Gascogne », ces cohortes de jeunes hommes sans

biens qui ont peuplé l’armée, les PTT et les autres

bureaucraties de l’Etat français. Quant aux filles,

elles ne reçoivent rien, sauf s’il n’y a pas de garçons

dans la famille : elles deviennent alors les héritières.

On parle donc d’un modèle « patrilinéaire » tempéré

: la transmission par les hommes est la norme,

même si elle n’est pas toujours respectée. On

retrouve cette famille-souche en Allemagne, au

Japon ou en Corée. La famille nucléaire, elle, prévaut

également en Grande-Bretagne (sous une variante

« absolue », non égalitaire), ou encore dans le sud de

l’Espagne, au Portugal, aux Pays-Bas et au Dane-

72

L’OBS/N°2756-31/08/2017


DÉBATS

“‘HOMO

SAPIENS’

VIVAIT

EN FAMILLE

NUCLÉAIRE

SOUPLE.”

mark. Je précise que ces modèles ne sont jamais suivis

de façon absolue, qu’il y a souvent une marge de

tolérance assez large. Mais cela ne les empêche pas

d’imprégner les mentalités de tous.

Vous commencez votre récit historique à « Homo

sapiens », qui, dites-vous, vivait en famille

nucléaire, tout comme nous aujourd’hui.

Pendant longtemps, la sociologie issue des Lumières

a cru que l’histoire des structures familiales était un

long processus du complexe vers le simple, du collectif

vers l’individuel. On se représentait les temps

anciens comme un magma originel où bo uillonnaient

la patrilinéarité, la famille communautaire, la polygamie,

l’endogamie, voire le communisme sexuel et

autres formes supposées archaïques. C’est grâce au

progrès, disait-on, qu’aurait émergé la famille

nucléaire conjugale assurant l’épanouissement de l’individu.

Or, mes recherches m’amènent à proposer une

logique inversée : Homo sapiens, ce chasseur-cueilleur

nomade qui sort d’Afrique et part à la conquête du

monde, vivait en famille nucléaire souple. L’une des

preuves est donnée par les Bushmen, considérés par

les généticiens comme les plus proches de sapiens originel

et qui vivent en famille nucléaire, au sein de

groupes de parents très flexibles. Le système de

parenté d’Homo sapiens n’était ni patrilinéaire ni

matrilinéaire. C’est avec l’agriculture que les choses

ont commencé de changer. Au Proche-Orient, en

Chine, sur le plateau mexicain ou dans les Andes, en

Afrique de l’Ouest, plusieurs évolutions ont lieu en

parallèle sans qu’on puisse définir une causalité

unique : sédentarisation, agriculture, densification,

invention de l’Etat et de l’écriture, complexification

des formes familiales. A Sumer, au départ, on trouve

encore la famille nucléaire, avec un statut élevé de la

femme. Mais au III e millénaire avant l’ère commune

(AEC) émerge la famille-souche en Mésopotamie,

puis en Chine mille cinq cents ans plus tard. Dans une

phase ultérieure, les peuples nomades envahisseurs

permettront l’émergence d’un troisième type, la

« famille communautaire », où tous les frères restent

autour des parents de façon égalitaire et où les filles

sont en général rabaissées à un statut plus bas, et qui

continuera de se dégrader ensuite. Ce type, qui a

constitué un terreau favorable au communisme, se

retrouve en Chine et aussi en Russie (où il a

NEAL FOX POUR “L’OBS”

L’OBS/N°2756-31/08/2017 73


DÉBATS

toutefois laissé subsister un statut élevé de la

femme). Enfin, le stade ultime de la complexification

sera soit la famille communautaire endogame, qui

favorise le mariage entre cousins et qui constitue la

norme dans le monde arabe, soit la famille communautaire

polygyne particulièrement développée en

Afrique de l’Ouest.

Les structures que vous décrivez valent pour les

sociétés rurales. Comment peuvent-elles nous

aider à comprendre l’humanité contemporaine,

qui vit à 70% en ville, dans des immeubles,

chaque famille dans son appartement ?

Ce point est crucial. En préparant avec Hervé Le Bras

« les Deux France », nous avions fait un constat étonnant

: depuis plusieurs décennies, les Français déménagent

et les populations se mélangent, mais les territoires

gardent leurs traits culturels. Tout se passe

comme si les valeurs portées par les systèmes familiaux

– égalité ou inégalité, autorité ou autonomie,

statut de la femme, cohabitation avec les parents, etc.

– avaient survécu à la désintégration des sociétés paysannes,

comme s’il existait une « mémoire des lieux ».

Pourtant, le brassage des populations aurait dû faire

disparaître ces identités régionales. Mon hypothèse

est que les gens croient faiblement à leurs valeurs

familiales et se rallient facilement à celles de la société

d’accueil. Ces valeurs ne demandent pas un énorme

bourrage de crâne de la part des parents. Portées par

les voisins, les amis, les institutions locales, elles s’acquièrent

aussi par mimétisme entre adultes. Dans le

langage courant, on appelle cela le conformisme, qui

n’est possible que parce que les gens n’ont que peu de

croyances profondes. Mon hypothèse permet de

constater qu’il existe bel et bien des systèmes culturels

– le système culturel allemand existe, le système

culturel français existe, le système culturel russe

existe – sans enfermer les individus à titre personnel

dans ce système de valeurs, sans les essentialiser.

Voilà pourquoi on peut avoir une Allemagne très fortement

allemande et une large majorité d’Allemands

qui le sont faiblement.

Mais en quoi ces différences de structures

familiales nous aident-elles à comprendre le

présent ?

Parce qu’elles permettent d’expliquer le sentiment

d’impuissance qui nous étreint à l’heure de la globalisation.

La globalisation se veut mouvement d’homogénéisation

économique, unification du monde.

Or notre monde est tissé de groupes humains ayant

des structures familiales divergentes, qui déterminent

des comportements différents. Unification

d’un côté, divergence de l’autre : voilà la contradiction

que nous refusons de voir. Observons la question

de la natalité. Si l’Allemagne, la Corée ou le Japon

n’ont plus que 1,4 enfant par femme, voire moins,

c’est parce que ces pays continuent d’être régis par

les valeurs héritées de la famille-souche, avec un statut

moins élevé des femmes, qui doivent choisir

entre carrière et maternité. Les sociétés où les

femmes bénéficient d’un niveau élevé, comme la

France ou la Grande-Bretagne, n’ont pas ces soucis.

Et on comprend mieux alors l’obsession allemande

de la recherche de main-d’œuvre, en Europe du Sud,

en Syrie ou en Ukraine. Autre exemple : la Chine

connaît une augmentation anormale de la proportion

de garçons dans les naissances, à 120 garçons

pour 100 filles, alors que le ratio normal serait à peu

près 105. Clairement, les familles pratiquent des

avortements sélectifs de fœtus de sexe féminin. J’y

vois un renforcement du modèle patrilinéaire autoritaire,

ce qui rend peu vraisemblable l’idée que le

système culturel chinois bascule vers des valeurs

libérales occidentales. Je souligne que ceci n’est pas

du relativisme culturel : j’adhère aux valeurs libérales

et je serais très heureux si toutes les sociétés

devenaient libérales. Mais on ne fait pas ce qu’on

veut avec la dynamique historique. On ne décrète

pas que les Allemands et les Japonais vont devenir

des libéraux individualistes ou que les Chinois vont

renoncer au privilège des garçons. L’Occident aspire

à la convergence des modes de vie autour de son

modèle, mais avant d’exiger l’uniformisation du

monde, il faut comprendre l’histoire.

“DEPUIS

L’ÉLECTION

DE TRUMP,

L’AMÉRIQUE

EST

PARALYSÉE,

MAIS CE

SERAIT UNE

ERREUR

D’EN

DÉDUIRE

QU’ELLE

EST FINIE.”

74

L’OBS/N°2756-31/08/2017


DÉBATS

Vous consacrez un tiers de votre livre au monde

anglo-saxon, qui fut pour vous la véritable

matrice du libéralisme politique et économique.

Tout commence dans la petite Angleterre au moment

de la conquête normande. Le modèle originaire

nucléaire hérité d’Homo sapiens y a survécu et s’y est

affiné avec l’émergence de la famille « nucléaire absolue

» : les parents ont la liberté de distribuer leur héritage

comme ils l’entendent et les enfants, en retour,

partent vite et ne leur doivent rien, même lorsque

ceux-ci deviennent âgés. Ce perfectionnement de

l’individualisme n’a pu se réaliser qu’avec l’avènement

du premier Etat social de l’Europe occidentale. En

1598 et 1601, les lois sur les

pauvres instaurent un système

d’allocation qui permet à 40%

des plus de 60 ans de bénéficier

d’une aide hebdomadaire. Car

si les enfants ne sont pas tenus

de subvenir aux besoins de

leurs vieux parents, il faut bien

un système qui les prenne en

charge. Contrairement à une

idée reçue, ce n’est donc pas

l’Allemagne de Bismarck qui a

inventé la sécurité sociale, mais

l’Angleterre des Tudor. Preuve

que la Grande- Bretagne n’est

pas seulement le pays du libéralisme

! Cet individualisme

étayé par un Etat puissant a

permis le décollage de la

modernité politique, et notamment

de la démocratie représentative

avec la révolution

anglaise de 1688, puis la révolution

industrielle. Enfin, j’étudie

comment les Etats-Unis

ont pris le relais en réalisant

une synthèse paradoxale du

moderne et de l’archaïque : si

ce pays nous donne l’impression

d’être toujours en avance,

c’est précisément parce que sa

structure familiale est le plus

proche de la famille nucléaire

primitive, souple et inventive.

A contrario, les pays à famillesouche

ou communautaire,

malgré leurs capacités à produire

des Etats forts, finissent

paralysées par leurs structures

complexes.

Mais aujourd’hui, l’Amérique

est en crise. L’élection

de Trump en est un symptôme,

et vous repérez dans

votre ouvrage d’autres

signes inquiétants, comme

la remontée de la mortalité des 45-54 ans.

La cellule familiale nucléaire reste relativement

stable, même si l’affaiblissement de l’Etat par le néolibéralisme

pousse certains jeunes à retourner chez

leurs parents. Mais pour comprendre l’Amérique

actuelle, il faut observer la variable éducative.

Comme dans tous les pays protestants, l’alphabétisation

y fut précoce. Dès 1900, 95% d’hommes blancs

savaient lire et écrire. C’est dans l’entre-deux-guerres

que l’Amérique est vraiment devenue le leader intellectuel

de l’humanité, grâce au développement du

secondaire puis du supérieur – l’Europe, au même

moment, continuait de restreindre l’accès au-delà

du primaire. Les soldats américains qui débarquent

en 1944 comptent une écrasante majorité de diplômés

du secondaire et les années qui suivent vont

marquer la domination culturelle de l’Amérique sur

l’Occident. Mais, au milieu des années 1960, le mouvement

s’arrête. La proportion de jeunes entrant à

l’université se bloque autour du tiers, ce qui a pour

effet de stratifier la société américaine. L’apprentissage

de la lecture et de l’écriture avait permis l’égalisation

des conditions au sein des Blancs – dans le

modèle américain, la notion d’inégalité se fixe sur

les Indiens et les Noirs, fabriquant une sorte d’égalitarisme

interne du groupe blanc. Le blocage éducatif

des années 1960 a créé au contraire une inégalité

de mérite entre ceux qui ont fait des études et les

autres, ce qui instille une culture inégalitaire. La

guerre du Vietnam a révélé la coupure entre les

ouvriers, qu’on envoyait se faire tuer, et les étudiants,

qui en étaient dispensés (et qui étaient libres de

contester !). Ainsi les inégalités éducatives ont-elles

précédé les inégalités économiques, qui n’exploseront

que dans les années 1980, avec le contre-choc

reaganien et le triomphe du néolibéralisme.

Aujourd’hui, l’Amérique est organisée autour d’une

caste supérieure, sélectionnée par l’université et qui,

par le libre-échange, a mis en concurrence les

ouvriers américains avec les ouvriers mexicains ou

chinois. Mais le système atteint son point de rupture.

On assiste depuis quelques années à la montée de la

mortalité chez les 45-54 ans. Une étude récente a

démontré la corrélation entre la destruction des activités

industrielles dans certains comtés américains,

à la suite de l’entrée de la Chine à l’OMC, et une augmentation

spécifique de la mortalité dans ces mêmes

comtés ! C’est l’une des explications de l’élection de

Trump : il est normal qu’une population dont la mortalité

augmente n’accepte plus le discours des élites,

surtout si cette population est l’héritière d’une grande

tradition démocratique. Si j’étais américain, j’aurais

voté pour le protectionniste Sanders, mais le comportement

de l’électorat de Trump me semble tout à

fait rationnel. Depuis l’élection de ce dernier, l’Amérique

est paralysée, mais ce serait une énorme erreur

d’en déduire qu’elle est finie. Les pays qui se posent

les problèmes en premier sont aussi les premiers à

trouver des solutions !

NEAL FOX POUR “L’OBS”

L’OBS/N°2756-31/08/2017 75


DÉBATS

Le même problème de

blocage éducatif se pose-t-il

à l’Europe ?

Partout en Occident, le niveau

d’éducation devient la variable

centrale de la vie sociale et politique.

Dans tous les pays, on

peut observer une classe de

diplômés du supérieur très

contente d’elle-même et qui

considère les gens du peuple

comme des ploucs. En Angleterre,

ces dominants parlent des

chavs, un mot péjoratif qui

évoque les ploucs ou les prolos,

ou pire, et exprime un

incroyable mépris de classe.

Cette stratification éducative

est là pour durer. La révolte des

gens d’en bas et l’aveuglement

des gens d’en haut sont des

phénomènes structurels. Mais

une démocratie ne peut vivre

sans peuple, pas plus qu’elle ne

peut vivre sans élite. La dénonciation

du populisme est donc

tout aussi absurde que celle de

l’élitisme. L’affrontement populisme-élitisme

ne peut mener

qu’à la désagrégation sociale et si je devais proposer

quelque chose, ce serait, en m’inspirant d’auteurs

anglais comme Collier et Goodhart, l’ouverture d’une

vaste négociation entre classes sociales. Il est paradoxal

de voir que c’est en Grande-Bretagne, où la valeur de

l’égalité n’a jamais beaucoup pesé, que les élites ont

accepté la décision du peuple, ont pris en charge le

Brexit et cherchent un compromis avec le peuple. Les

Britanniques ont de la chance, ils sont un peuple libre.

Nous, Français, ne sommes plus un peuple libre. La

France n’a plus d’autonomie économique, elle n’aide

pas les Italiens, les Espagnols ou les Grecs. Compte tenu

de la grandeur de l’histoire de mon pays, je vis cela

comme une humiliation personnelle.

La France ne serait pas libre ? Qu’est-ce qui vous

fait dire ça ?

Je suis un chercheur empiriste. Ayant perdu tous mes

combats contre l’européisme depuis 1992, je dois

prendre les européistes au sérieux. Je dois reconnaître

que leur projet, catastrophe économique pour la

France, est une vraie réussite politique et idéologique.

Regardez, même le Front national ne croit plus à la

sortie de l’euro ! J’explique ce succès idéologique par

les structures familiales de la zone euro. En examinant

une carte, on voit que les structures porteuses de

valeurs d’autorité et d’inégalité y pèsent très lourd : la

famille-souche en Allemagne, dans le sud-ouest de la

France, dans le nord de l’Espagne, dans l’est des Pays-

Bas et en Autriche ; ajoutez les formes communautaires

et tout aussi autoritaires de l’Italie centrale ; et

POLÉMIQUES

Emmanuel Todd

s’est fait connaître

très jeune,

en 1976, avec

« la Chute finale »,

où il pronostiquait

l’effondrement

de l’URSS à partir

de la remontée

de la mortalité

infantile. Ses

diverses prises

de position

(sur le traité

de Maastricht,

la campagne

de Jacques Chirac

en 1995, la

politique de Bush

ou « Charlie »)

sont souvent

l’objet de vifs

débats.

les restes de la tradition catholique,

plutôt favorable à un

idéal de hiérarchie, et pour

lequel j’ai forgé le concept de

« catholicisme zombie ». Cette

monnaie autoritaire et productrice

d’inégalités est parfaitement

conforme au fonds familial

et religieux de l’Europe

continentale, dont d’ailleurs la

contribution à l’invention de la

démocratie libérale n’est pas

une évidence historique.

Vous ne parlez pas de

Macron dans votre livre et

son nom n’est pas cité. Mais

on ne peut s’empêcher de

penser que vous le visez souvent

à travers les lignes…

Je pense qu’il a été élu par

hasard. Face au candidat inacceptable

– Marine Le Pen –, il

n’y avait que des candidats

inacceptables : Fillon, Hamon,

Macron, Mélenchon… Tous

ont été disqualifiés, sauf

Macron, qui a été élu avec une

courte avance. L’électorat qui

l’a porté au pouvoir présente

les caractéristiques habituelles du vote pro- européen.

Macron enregistre ses gros scores dans la France de

l’Ouest, épargnée par la désindustrialisation, et dans

les classes éduquées des centres urbains. Et maintenant

qu’il est au pouvoir, la France se retrouve dans la

situation inverse de la Grande-Bretagne. Là-bas, une

partie des élites de droite prend en charge le destin

populaire. Chez nous, il ne se passe rien. Certes,

Macron a dit une réalité cachée : depuis vingt ans, il

n’y avait plus vraiment de différence entre la droite et

la gauche. Mais il n’a pas révélé la réalité ultime, qui

est que lui-même n’a pas de pouvoir, qu’il est président

de rien du tout – puisqu’il n’a pas le contrôle de la

monnaie. Le vrai président, c’est l’euro. La réalité, c’est

que la France est intégrée au système économique

allemand. Macron va donc continuer de « réduire » le

déficit et de « flexibiliser » le marché du travail, pourtant

déjà très flexible. Néanmoins, il demeure une

incertitude intéressante. Sarkozy et Hollande étaient

des hommes politiques en fin de carrière. Après avoir

cédé à l’Allemagne en début de mandat, ils pouvaient

se dire qu’ils avaient sauvé l’Europe et rêver d’une

retraite tranquille occupée à donner des conférences.

Macron, lui, n’a pas l’âge d’arrêter de vivre. Toute sa

vie montre une certaine impatience à agir. Ultraconformiste

par sa formation, il a manifesté avec son

mariage une forte capacité d’anticonformisme. Dès

lors, je n’oserai prédire qu’il va se coucher devant les

Allemands. Je n’oserai prédire qu’il va accepter de

mourir politiquement avant 40 ans.

76 L’OBS/N°2756-31/08/2017

NEAL FOX POUR “L’OBS”


Artworks © 2015 ABKCO Music & Records, Inc. & Universal Music and Promotone B.V., sous licence exclusive Universal International Music B.V. - "ROLLING STONES" et Tongue and Lip Design Musidor B.V. - Visuels non contractuels. Photos © D.R. La collection complète compte 30 albums et 2 DVD.

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DÉBATS

La saga du gène

Le prix Pulitzer Siddhartha Mukherjee publie “Il était une fois le gène”, où il raconte la folle

aventure de la génétique et s’inquiète de ses redoutables applications

Propos recueillis par AMANDINE SCHMITT

Gregor Mendel, considéré comme le père de la

génétique, a été le premier à découvrir les mécanismes

de l’hérédité. Dans quelles circonstances

?

Mendel était un moine, qui, fort heureusement, a

échoué deux fois à l’examen d’enseignant en sciences

naturelles. En 1864, de retour dans son obscur monastère

de Moravie, il commence à conduire une série

d’expériences très simples sur des plants de petits pois.

Il note leurs caractères distinctifs, et comment ceux-ci

se répercutent, ou non, sur leur descendance. Personne

à l’époque ne connaissait les mécanismes en jeu

derrière la ressemblance des individus à leurs parents.

Il a été le premier à réaliser que des traits étaient transmis

par le biais de petits éléments d’information. Il n’a

pas découvert les gènes, mais il a compris que des

informations biologiques circulaient dans les cellules.

La question de l’hérédité et de la transmission

fascine de longue date les philosophes, avec en

filigrane le rêve d’« améliorer » l’espèce humaine.

A quand remontent les premiers eugénistes ?

Dans un passage de « la République », en partie

emprunté à Pythagore, Platon avançait déjà que des

enfants parfaits pourraient naître de la combinaison

parfaite de deux parents se reproduisant à un

moment idéalement programmé.

Dans le sillage des découvertes de Charles Darwin

sur les lois de la sélection naturelle, des courants eugénistes

naissent dans plusieurs pays du globe. Du constat

que les mutations génétiques aléatoires survenant lors

de la reproduction permettent à une espèce de s’adapter

à son environnement, ils tirent la théorie pseudo-scientifique

de la reproduction sélective : les meilleures

personnes donneront les meilleurs bébés.

Francis Galton, cousin de Darwin, en était l’un des plus

ardents défenseurs. A l’époque, c’était considéré comme

une idée progressiste, soutenue par une liste étonnante

de personnalités, comme Graham Bell par exemple.

Aux Etats-Unis, par exemple, dans les années 1920, des

femmes décrétées « faibles d’esprit » ont été enfermées

à la Colonie Virginia de Lynchburg (Virginie) pour les

empêcher d’avoir des enfants et de contaminer ainsi la

population américaine en donnant naissance à des

« idiots » supplémentaires. J’ai dédicacé mon livre à Carrie

Buck, l’une des premières victimes de ces stérilisations

sur ordre de la justice, décrétée « idiote moyenne »

en dépit de toute preuve et emprisonnée.

A la même époque, l’extrême droite allemande

en avait fait une obsession qui conduira à la folie

nazie et à l’holocauste…

Dès 1895, le médecin allemand Alfred Ploetz forge le

terme de « Rassenhygiene », l’idée d’un nettoyage

génétique pour rendre la race plus pure. Des activistes

croyaient à une immuabilité génétique absolue

des individus et voulaient contrôler la reproduction

pour « améliorer » la race humaine. Au début des

années 1920, ils militent pour créer un programme

soutenu par l’Etat visant à stériliser ou même euthanasier

les personnes « génétiquement déficientes ».

Plusieurs chaires d’enseignement de biologie raciale

sont instaurées dans les universités allemandes et la

science raciale est enseignée dans les écoles de médecine.

Une fois au pouvoir, les nazis décrètent la loi de

stérilisation en 1933 : elle vise toute personne souffrant

d’une maladie héréditaire. Peu après, les « criminels

dangereux », une catégorie qui englobe les dissidents

politiques, les journalistes et les écrivains, y sont soumis.

En 1934, près de 5 000 personnes étaient stérilisées

chaque mois ! En vertu de la conviction inverse,

un chercheur soviétique nommé Lyssenko, persuadé

que l’on pouvait « rééduquer » les gènes, assurait avoir

rendu le blé plus résistant après l’avoir exposé à de

sévères épisodes de froid. Des annonces dont on a

découvert par la suite qu’elles étaient soit franchement

frauduleuses, soit fondées sur des expériences de mauvaise

qualité scientifique. Sa théorie fut immédiatement

adoptée par l’appareil politique soviétique. Staline

et les siens trouvèrent la perspective de « briser »

et reconditionner le capital génétique par une thérapie

de choc des plus satisfaisantes. Pendant que Lyssenko

« dressait » des plantes pour les affranchir de toute

dépendance aux aléas climatiques ou à la nature des

sols, le parti, lui, « rééduquait » ses opposants politiques

pour les « libérer » de leur dépendance vis-à-vis

d’opinions erronées ou de biens matériels.

La recherche a démontré depuis l’absurdité de

ces thèses…

Cette idée de classification raciale remontait à l’ère victorienne,

mais ces distinctions fondées sur des traits

d’apparence physique n’ont aucun sens sur le plan

génétique. Les variations au sein de notre espèce sont

faibles par comparaison avec celles que l’on peut observer

chez d’autres animaux. Et c’est à l’intérieur de ces

soi-disant races que l’on observe l’essentiel de cette

diversité. D’un point de vue génétique, vous pouvez

être plus proche d’un habitant de l’autre bout de la planète

que de votre voisin de palier. L’homme moderne

aurait émergé d’une bande de terre située en Afrique

subsaharienne il y a environ 200 000 ans avant de

migrer au fil des millénaires tout autour du globe.

Oncologue et

professeur à

l’université Columbia,

SIDDHARTHA

MUKHERJEE

a reçu le prix Pulitzer

de l’essai en 2011 pour

« l’Empereur de toutes

les maladies. Une

biographie du

cancer », traduit

en plus de 40 langues.

Il publie le

6 septembre « Il était

une fois le gène » chez

Flammarion.

78

L’OBS/N°2756-31/08/2017


DÉBATS

Nous descendrions même tous d’une ancêtre

commune que les scientifiques ont baptisée

l’« Eve mitochondriale ». D’où vient ce concept

assez fascinant ?

C’est un personnage fictionnel, mais l’idée est que nous

avons tous une ancêtre commune. On a découvert

qu’au cours de la formation de l’embryon, l’ovule

apporte, entre autres choses, des mitochondries. Ces

structures internes au noyau des cellules contiennent

un petit génome indépendant, distinct des 23 paires de

chromosomes qui composent notre ADN. Tous les

humains ont hérité leurs mitochondries de leur mère,

qui les a elle-même héritées de sa mère, et ainsi de suite.

Si nous remontons notre lignée mitochondriale, nous

convergeons tous vers un petit groupe de personnes,

et, virtuellement vers une seule femme qui a existé en

Afrique. D’autres femmes d’espèces

humaines vivaient à la même époque, mais

elle est la mère de notre espèce. C’est elle

que l’on appelle l’« Eve mitochondriale ».

Nos gènes peuvent-ils déterminer

notre identité, par exemple notre

orientation sexuelle ?

Plusieurs chercheurs ont traqué, en vain, un

« gène gay » qui influencerait l’identité

sexuelle. Il faut savoir que la plupart des

traits humains, qu’il s’agisse de la forme du

nez ou de la prédisposition à une maladie,

peuvent être puissamment influencés par

des gènes, mais n’en découlent pas directement.

Ce sont plutôt des gènes qui interagissent,

et qui peuvent, en outre, être modifiés

par notre environnement ou par le

hasard. Il existe toutefois des exceptions.

Prenons le cas de la taille : elle est majoritairement

déterminée par les gènes, mais aussi

par des facteurs environnementaux, comme

la malnutrition, par exemple. Dans le même

temps, un gène unique peut jouer un rôle

considérable. Chez les personnes souffrant

du syndrome de Marfan, un seul gène, qui

contrôle à la fois l’intégrité structurale du

squelette et des vaisseaux sanguins, a subi

une mutation. Ces patients deviennent

anormalement grands, leurs tendons, cartilage,

os ou ligaments sont affectés et ils sont

sujets aux arrêts cardiaques.

A mesure que nous comprenons mieux

le fonctionnement des gènes, la perspective

de les modifier s’amplifie.

Sommes-nous entrés dans un nouvel

eugénisme ?

Aux Etats-Unis, le test prénatal et l’avortement

sélectif offrent le choix d’avoir un

enfant spécifique : par exemple, non porteur

d’une copie surnuméraire du chromosome

21, trait caractéristique de la trisomie.

S’ils ne sont plus réalisés sur demande de

l’Etat mais au libre choix de l’individu, ce

n’en est pas moins dangereux, car qui a envie d’engendrer

des enfants malades ? Mais qu’appelle-t-on une

maladie ? Qu’est-ce que la normalité ? Et si certaines

familles peuvent financer un test prénatal et d’autres

pas ? Nous aurions une société à deux vitesses. C’est un

danger considérable. Une équipe de chercheurs vient

de modifier le génome d’embryons humains atteints

d’une maladie cardiaque héréditaire grâce à CRIS-

PR-Cas9, un mécanisme découvert chez les bactéries,

sorte de ciseaux moléculaires avec lesquels on peut

retirer des parties indésirables du génome pour les

remplacer par de nouveaux morceaux d’ADN. Est-ce

qu’on ne risque pas ainsi d’y introduire des maladies ?

De modifier de façon irréversible le génome humain ?

Ce débat éthique ne doit pas être limité au monde

scientifique. Il est urgent que chacun s’en empare.

JEANNE DETALLANTE POUR “L’OBS”

JEAN-PAUL GUILLOTEAU/EXPRESS/RÉA

L’OBS/N°2756-31/08/2017 79


I

II

LES MOTS CROISÉS

Par

ROBERT SCIPION

Problème du 11/7/1981

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13

LES LUNDIS DE DELFEIL DE TON

Dans les grands prix

Où l’on voit l’actualité faire flèche de tout bois

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

Horizontalement

I. Demi-mondaine. – II. Demimondaine

et théâtreuse. Légères avec

les demi-mondaines. – III. Pas de l’oie

dans une région dominée par des

porcs. Pronom inversé. – IV. Tirer sur

les rouges. Sur tous les tons. –

V. Conjonction. C’est renversant une

pyramide pareille. Séparation de

corps. – VI. Une odieuse vieille rousse

frisée. Au restaurant, c’est comme si

elles étaient à l’œil. – VII. Pour faire

reculer sa monture ? Trois points.

Plutôt salés. – VIII. Il en a fait des

nœuds avec ses ficelles ! Du poulet en

pagaille. – IX. Il travaille comme

un ange.

Verticalement

1. Peut néanmoins vous traiter de

morue ou de maquereau. – 2. Comme

jadis votre serviteur. – 3. Avec la pièce

à côté, c’est le foutoir. Cogne. – 4. Ne

risque pas d’avoir des excédents de

bagages. – 5. Elevée en Espagne et

même bien élevée. Mis en demeure.

– 6. Un air de flageolet. Fait de gros

prix en Angleterre. – 7. Fait flèche de

tout bois. – 8. Gratte-papier. Double

mixte. – 9. Dans tous les cas, il n’est

pas étonnant qu’il ait des boutons…

Symbole. – 10. Voyelles. Pousse les

travailleurs vers la grève. – 11. Père

tranquille. – 12. Devient rapace quand

il a bu. Le style de Valéry l’a empêché

de l’être. – 13. Laisser en plan.

Solution du n°2755

1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12

I F L A G E L L A T E U R

II A I L E A G U E R R I

III H E T R E S G D I C

IV R U I S S E A U D N A

V E S T P R U S S I E N

VI N E U V E L T G R E

VII H D E R R I E R E U

VIII E P E L E E S A R E S

IX I A I N N A K E N E

X T R E N T E N A I R E S

Voici, pour la plupart d’entre

nous, le retour au travail,

et que vous apprendre que

pendant ces vacances

vous auriez laissé passer

sans le voir, tout occupés à

vos amours ? Amours où bien souvent vous

vous gourâtes, mais c’est le jeu, hein. Les

incendies de forêts. Il s’en est ravagé, des

pinèdes et des maquis ! Les maquis, tiens, ça

fait penser à la Corse. Décernons, à une dame

corse, le Grand Prix de l’Eté 2017. Huit hectares,

qu’elle a incendiés en Balagne.

Condamnée en correctionnelle, on apprit

que cette retraitée de l’armée, désespérant

que sa chienne rentre à la maison, l’avait

délogée d’un buisson en faisant exploser un

pétard. Le feu était parti, va-t-en l’arrêter. Si

elle a un compagnon à deux

jambes, et qu’il est en retard

pour la soupe, qu’elle n’aille

pas tirer des coups de fusil en

l’air, les malheurs sont vite

arrivés.

C’était, à l’usage des lecteurs

distraits, un mois d’août

prestement résumé. De plus

attentifs veillent à la sécurité

de tous, et puisqu’on parlait d’incendies de

forêts, félicitons M. Mangion, président du

Parc naturel des Alpilles, lequel envoie une

lettre aux constructeurs d’automobiles pour

que chaque voiture, quelles que soient les

options de l’acheteur, soit équipée de cendriers.

Combien de fumeurs, faute d’un cendrier

bien placé, descendent la vitre et jettent

leurs mégots allumés ? Lesquels, parfois,

exercent des ravages hors de proportion. Il a

raison, M. Mangion, et déplorons le radinisme

des constructeurs. Demandons-nous aussi à

quoi pense la Commission européenne, qui

n’a pas encore rendu obligatoires les cendriers

pour véhicules motorisés. Elle se donne des

airs de ne rien oublier, la Commission, tu

parles, une vraie passoire.

Nouvelles de la Cour après les nouvelles de

la Ville. Henri de Laborde, se disant comte de

Montpezat, natif de France, prince consort du

Danemark, qui là-bas se fait appeler Henrik,

Epousant la reine,

il s’imaginait roi.

Bernique !

Toujours au

second rang.

aura beaucoup souffert sous le règne de Margrethe

II. Epousant la reine, il s’imaginait roi.

Bernique ! Toujours au second rang. A chaque

pas, le pas derrière. Depuis 1972, quarante-cinq

ans qu’il le supporte et il en a aujourd’hui 83.

Pour grands que soient les princes consorts, ils

sont ce que nous sommes, l’âge est venu pour

lui de penser à la mort. Ses dispositions, fait-il

savoir, sont de ne pas être inhumé avec la reine,

de ne pas rester éternellement en seconde

position dans la royale nécropole. Il souhaite

être enterré au Danemark, qui l’a quand même

sorti de l’anonymat, mais à part, tout seul, là où

on est le premier. Ne nous moquons pas, l’orgueil

peut être une maladie, et est-ce qu’au

Danemark les princes consorts ont droit à la

Sécurité sociale ?

Encore un couple qui s’est voulu séparé

dans la mort. Ils s’étaient mis

d’accord, comme Henrik et

Margrethe. Séparés, disionsnous,

mais ensemble, pour ce

couple de Sigean, dans l’Aude.

Double suicide simultané,

accompagné d’une lettre. La

mort choisie était la basse

température. Le congélateur

devait être leur premier cercueil,

en attendant le définitif. Domestique,

c’est pas assez grand, un congélateur, même si

c’est le gros congélo. Heureusement, ils en

avaient deux. Donc, chacun le sien. Le mari a

bien tout fait comme convenu, il est mort, sa

femme a calé au dernier moment. C’est elle qui

a appelé les gendarmes. Lesquels maintenant

vont regarder leur congélateur d’un drôle d’air.

Cette chronique commençait par l’été. Elle

se terminera par l’hiver. L’hiver austral, qui a

lieu l’été. Le chroniqueur vous a bien eu. Qui

dit austral, souvent dit Australie. Justement,

c’est en Australie que des pratiquants de la

pêche sportive s’en retournaient après une

bonne journée en mer. Soudain, voilà-t’y-pas

que le bateau est soulevé et tout le monde à

l’eau, plus ou moins blessé, en tout cas contusionné.

Ça alors ! C’était une baleine à bosse,

une baleine sportive, elle aussi. Elle a filé. Ils

sont rentrés. Bonne semaine.

D.D.T.

80

L’OBS/N°2756-31/08/2017


MORT D’UN HARDI VOYAGEUR P. 87 LA RUÉE VERS L’ART P. 88

RENTRÉE LITTÉRAIRE

Confidences

sur un plateau

CINÉASTES, ils ont choisi d’écrire pour se

livrer. Homosexualité, judéité, sexisme, filiation…

CHRISTOPHE HONORÉ et MARION VERNOUX

déroulent le film de leur vie, sans coupe ni censure.

Rencontre

Propos recueillis par ELISABETH PHILIPPE


AÏ BARREYRE POUR L’OBS


Christophe Honoré avec sa fille. Dans son livre, l’enfant se prénomme Orange.

TON PÈRE, par Christophe Honoré,

Mercure de France, 192 p., 17 euros (à paraître le 7 septembre).

MOBILE HOME, par Marion Vernoux,

l’Olivier, 256 p., 17,50 euros (à paraître le 14 septembre).

Il arrive le premier, en scooter.

Courtois, réservé et passablement

fatigué. Christophe

Honoré est en plein tournage

de son prochain film, « Sorry

Angel », avec Pierre Deladonchamps

et Vincent Lacoste.

Egalement écrivain, le réalisateur des « Chansons

d’amour » publie « Ton père », un texte estampillé

« roman », mais dans lequel il se livre comme jamais. A

partir d’un mot d’insulte homophobe accroché sur la

porte de son appartement, le narrateur – double d’Honoré

– s’interroge sur son statut de père homosexuel :

était-il en droit d’avoir un enfant ? A-t-il trahi la communauté

homosexuelle en devenant père ? Introspectif

sans être nombriliste, « Ton père » offre une réflexion

dénuée de biais idéologique sur la filiation, thème qui

se trouve également au cœur du premier livre d’une

autre cinéaste : Marion Vernoux. Son « Mobile Home »,

un récit patchwork foutraque et émouvant, est né de

l’angoisse de tout perdre. Au bord de la banqueroute, la réalisatrice

de « Reines d’un jour » a cherché à sauver les meubles. Au sens littéral.

Elle a photographié vaisselier, bureau, lit… chaque cliché faisant

remonter des souvenirs : la vie bohème avec sa mère, son

mariage avec le cinéaste Jacques Audiard, ses échecs, sa dérive et

une histoire familiale marquée par la Shoah. Marion Vernoux

débarque avec quelques minutes de retard, le temps de garer son

vélo, essoufflée et volubile. Elle travaille sur

le montage de son film « Bonhomme ».

Avec Christophe Honoré, ils se connaissent

un peu, se sont croisés il y a quinze ans dans

un festival à Brest. Si leurs livres sont différents,

ils abordent tous deux la famille avec

un ton très intime en envoyant allègrement

valser les normes et les figures imposées. Entretien hors cadres.

Marion Vernoux, qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce

premier livre ?

Marion Vernoux Le financement de mon film « Bonhomme »

tardait sacrément. Je devenais un peu cinglée d’inactivité et j’ai commencé

à avoir peur de la banqueroute. Je me suis dit que j’allais

devoir vendre ma maison, mes meubles et que si je vendais mes

meubles, j’allais vendre mon passé, un peu comme le chante Barbara

dans « Drouot ». Alors j’ai eu l’idée de prendre mes meubles en

photo et de les légender en pensant qu’il en resterait quelque chose.

Christophe Honoré, cela faisait plus de dix ans que vous

n’aviez pas publié de roman…

Christophe Honoré Je suis un cinéaste relativement rapide mais

un écrivain très laborieux. Ecrire des scénarios est une activité que

j’aime énormément mais elle abîme l’écriture plus littéraire.

Dans vos livres, vous abordez tous deux des sujets très personnels.

Est-ce que l’écrit se prête mieux à l’expression de

l’intime que le cinéma ?

C. H. Je ne crois pas tellement à ça. Pour moi, les mots ne protègent

ni plus ni moins que les images.

82 L’OBS/N°2756-31/08/2017

COLLECTION PERSONNELLE CHRISTOPHE HONORÉ


CULTURE

Enfant, Marion Vernoux passait ses étés chez son père, dans les Cévennes. « Ce sont mes racines », écrit-elle dans « Mobile Home ».

M. V. Comme je parle de gens qui existent, de Jacques Audiard

dont j’ai partagé la vie, de mes enfants, j’avais très peur que mon

livre ne soit pas publiable ! Il y a vraiment eu un côté coming out

dans le fait d’écrire ce livre. J’avais besoin que ça m’embarrasse, de

tomber les masques, de dire comment je vivais le fait d’être une

femme, une « femme de ». J’avais une impression de transgression.

Vos livres sont aussi des réponses à la violence. De façon

très nette pour vous, Christophe Honoré, puisque votre

roman commence par ce mot punaisé sur votre porte :

« Guerre et Paix : contrepèterie douteuse »…

C. H. Ce mot a été pour moi le point de départ d’une remise en

cause : est-ce que j’ai bien fait d’avoir un enfant ? Est-ce que je n’ai

pas prétendu à une place de père qui n’est pas la mienne ? Pour

autant, j’espère que le livre n’est en rien plaintif ou victimaire. Mais

quelles que soient les minorités auxquelles on appartient, on entend

toujours avec plus ou moins de force : « Ce n’est pas ta place. »

“C’EST TRÈS JOLI MARION VERNOUX, MAIS

CE N’EST PAS MOI”

Marion Vernoux

On l’entend très fortement chez vous, Marion Vernoux. Vous

vous interrogez sur votre place dans le milieu du cinéma,

votre place de femme…

M. V. Mon livre ne parle que de la question de ma place et de ma

valeur, mais prendre la parole et écrire à la première personne pose

le problème et le résout en même temps. J’ai eu cette impression

de double mouvement en permanence, d’être à la fois complètement

perdue et de me retrouver. Sur cette question de savoir quelle

est sa place, il y a une pure coïncidence dans nos deux livres. Dans

le sien, Christophe parle des films qu’il montre à sa fille et s’aperçoit

qu’aucun n’est réalisé par un homosexuel ou par une femme. De

mon côté, je fais mon panthéon personnel de réalisateurs et il n’y a

que des hommes. Quand j’étais gamine, je voulais être comme ces

réalisateurs, avec une barbe, une pipe… La question du genre se pose

vraiment pour moi. Il y a une part de moi qui a voulu être un garçon.

Parmi les thèmes qui rapprochent vos deux livres, il y a la

question centrale de la famille…

C. H. Mon premier roman s’appelait « l’Infamille », un mot pour

lequel j’avais inventé une définition : « Ensemble de personnes qui

nuit à la réputation des liens du sang. » Mon père est mort quand

j’avais 16 ans. Jusqu’à sa disparition, on formait une famille cliché

et sans histoires. Après, je me suis beaucoup méfié de cette notion.

Chacun a l’impression d’avoir une famille qui ne correspond pas à

ce que signifie ce mot et cela crée des malentendus parfois très

douloureux.

Marion Vernoux, vous vous interrogez sur votre nom de

famille en vous demandant pourquoi votre mère n’a pas

gardé son nom de jeune fille, Engelstein. « Pourquoi

vouloir dissoudre notre judéité, la nier, la rejeter et être

attirée par une francité qui nous l’a quand même mis profond

? », écrivez-vous…

M. V. C’est très joli Marion Vernoux, mais ce n’est pas moi. On

MARC GARANGER

L’OBS/N°2756-31/08/2017 83


ne peut pas faire plus français

comme nom. Bien sûr, je suis française,

mais avec ce nom, rien ne dit

« Toute la famille Engel stein a disparu

dans la Shoah ».

La transmission de cette

mémoire passe par autre chose.

Vous expliquez que votre fille

Jeanne est partie travailler au

Musée juif de Prague pour restaurer

des documents…

M. V. Quand j’ai annoncé à mes

enfants qu’ils étaient juifs, je n’ai certainement

pas dû choisi le bon

moment ni les bons mots car ils ont

eu très peur. Pour le plus jeune, j’ai

trouvé une nouvelle formule :

Woody Allen est juif et toi aussi.

Il y a aussi une dimension d’enquête

dans vos livres. Marion

Vernoux, vous racontez comment

vous avez fini par découvrir

ce qui est vraiment arrivé à

votre grand-mère…

M. V. Ma grand-mère maternelle a été arrêtée en novembre

1943, à Rennes, et n’a été déportée qu’en juillet 1944 à Bergen-Belsen.

Dans ma famille, on pensait que ma grand-mère

s’était prostituée pendant ces huit mois entre son arrestation et

sa déportation. J’ai découvert qu’en réalité elle était au Lévitan,

un camp de transit où les prisonniers triaient les meubles pillés

aux familles juives. Je connaissais déjà l’existence de ce camp

car il est cité dans « l’Intranquille », de Gérard Garouste. C’est

son père qui en était responsable. Je savais que je ne pourrais

Dans « Ton père », Christophe Honoré insère des photos d’artistes qu’il admire ou de corps aimés.

jamais filmer la Shoah, cette histoire dont je viens, même si j’y

pensais souvent. Et en effet je n’ai pu l’aborder que dans un livre.

Parler de ma grand-mère, mais aussi de ma mère, ça m’a fait du

bien, ça m’a permis de me pousser un peu sur le côté.

“ON N’A PAS ENVIE D’ÊTRE RÉDUIT À SA SEXUALITÉ

OU À SON GENRE”

Christophe Honoré

LES ROMANS FONT LEUR CINÉMA

C’est l’une des stars

de la rentrée littéraire :

le septième art.

Outre Marion Vernoux

et Christophe Honoré,

le réalisateur

Xavier Durringer

(« la Conquête ») publie

« Making of » (Le Passage),

l’histoire d’un tournage

cauchemardesque en

Corse, avec un acteur

repris de justice et une

comédienne qui n’accepte

de jouer ses scènes

d’amour qu’avec un

pingouin en peluche. Dans

un autre genre, Yannick

Haenel met le cinéaste

américain Michael Cimino

au cœur de son roman

« Tiens ferme ta

couronne » (Gallimard),

où l’on croise aussi Isabelle

Huppert. Dans « les

Vacances » (P.O.L), Julie

Wolkenstein part sur

les traces du premier film

disparu d’Eric Rohmer

tandis que Michel Le Bris

échafaude, avec « Kong »

(Grasset), une fresque

monstre autour de « King

Kong ». Enfin, en octobre,

on pourra découvrir

le premier recueil

de nouvelles de l’acteur

américain Tom Hanks,

« Questions de caractère »

(Seuil). Il faudra bientôt

dérouler un tapis rouge

devant les librairies. E. P.

Chez vous, Christophe Honoré, l’enquête, c’est celle menée

par le narrateur pour savoir qui a écrit ce mot détestable…

C. H. Le coupable du livre n’existe pas. C’est pour ça que, même

s’il est très loyal et très sincère, le livre est un roman. Je ne voulais

embarrasser personne. D’autre part, le fait de désigner le

coupable ne constitue pas une résolution en soi puisque le procès

en imposture fait aux pères homosexuels ne passe pas que

par là. C’est un ensemble de petites choses incessantes.

Vous écrivez avoir été longtemps dans le déni face aux discours

homophobes. Ecrire vous a-t-il permis de prendre

la pleine mesure de cette haine ?

C. H. En tant que cinéaste, je me suis toujours interdit de faire

des films de coming out par exemple, parce que je ne suis pas de

la même génération qu’André Téchiné. Il y a souvent des personnages

homosexuels dans mes films sans que ce soit le ressort

de l’histoire. Mais il est certain que La Manif pour tous a libéré

une parole homophobe. On pouvait quand même entendre « les

pédés au bûcher » au journal de 20 heures. Et il m’a semblé que

ce qui pose problème aux gens, ce n’est pas l’homosexualité, mais

c’est cette idée de l’homosexuel associé à l’enfant. Ça ne passe

pas. Il y a soupçon. C’est là que je me suis dit que je pouvais

reprendre la parole, pas du tout pour témoigner, mais pour interroger

ce soupçon qui entoure l’homosexuel avec enfant.

M. V. C’est marrant ce que tu dis sur les films de coming out.

Après m’être cassé la gueule avec mon film « A boire », j’ai com-

84 L’OBS/N°2756-31/08/2017

TRAVAIL PERSONNEL/COLLECTION CHRISTOPHE HONORÉ


Né en 1970 dans le Finistère,

CHRISTOPHE HONORÉ

publie en 1996 son premier livre pour

la jeunesse « Tout contre Léo ». Suivent

des romans (« l’Infamille », « Scarborough »),

des pièces de théâtre (« les Débutantes »).

Après « 17 fois Cécile Cassard » en 2002,

il s’impose au cinéma avec « Ma mère »,

« les Chansons d’amour », « la Belle

Personne » et « les Malheurs de Sophie ».

Fille d’un décorateur et d’une directrice

de casting qui a travaillé avec Polanski,

MARION VERNOUX

est née en 1966 à Montreuil.

En 1994, son premier film, « Personne

ne m’aime », réunit Bulle Ogier,

Jean-Pierre Léaud et Bernadette

Lafont. Elle en a réalisé six autres

dont « Reines d’un jour »

et « les Beaux jours ».

opinions et de combattre tout ce qui est de l’ordre du discriminatoire

par rapport à la sexualité, mais je ne peux pas dire

que je sois si à l’aise que ça avec le fait qu’on me classe dans le

cinéma queer français. Claude Sautet est bien plus queer que

moi ! Aux États-Unis, c’est culturel, le communautarisme, mais

je pense qu’en France, on est plus universaliste dans notre

rapport à l’art. On n’a pas du tout envie d’être réduit à sa sexualité

ou à son genre.

Mais vos livres questionnent la société hétéronormée : la

domination masculine chez vous, Marion Vernoux, et la

famille traditionnelle pour vous, Christophe Honoré…

C. H. Ce qui est un peu étrange, c’est que je questionne cette

norme et en même temps, je prétends à la place du salaud, au

patriarcat absolu. Quand j’écris « Ton père », j’ai bien conscience

que la place du père de famille n’est pas à plaindre, que c’est une

place de pouvoir. C’est un sujet délicat car il y a tout un courant

masculiniste qui libère une parole misogyne. J’ai écrit une pièce

sur ce sujet, « Violentes femmes », à partir d’un fait divers qui s’est

produit au Québec : un homme s’est introduit dans une école

d’ingénieurs et a tué toutes les filles d’une classe en proclamant

qu’elles n’avaient rien à faire là. Il est devenu un héros de la cause

masculiniste. C’est pour ça que mon livre est complexe. Est-ce

vraiment une critique du patriarcat, ou bien simplement un livre

sur quelqu’un qui veut être un père salaud comme les autres ?

Votre narrateur se demande aussi s’il ne trahit pas la communauté

homosexuelle en devenant père…

C. H. Pour moi, être homosexuel n’a jamais été synonyme de

La mère de Marion Vernoux, Catherine (à gauche, dans les années 1970), était directrice de

casting. A droite, la grand-mère de la cinéaste, « Bala », à qui « Mobile Home » est dédié.

devoir se résoudre à ne pas avoir d’enfants. Mais pour certains

homosexuels, c’est comme si vous trahissiez un peu la cause en

voulant fonder une famille, aller aux réunions de parents d’élèves,

envoyer votre enfant en colo, fêter Noël… La place du père homosexuel

est en fait rejetée de toutes parts.

Dans « Ton père », vous adressez une lettre à votre fille. Ce

livre, c’est une façon de lui transmettre votre histoire ?

C. H. Je n’ai pas écrit ce livre pour ma fille, vraiment pas. Ce

n’est pas « l’homosexualité expliquée à ma fille », et dans la lettre

qui lui est adressée, je dis que je me méfie beaucoup des grandes

déclarations faites aux enfants. C’est pour ça que j’ai choisi pour

titre « Ton père ». En m’interrogeant sur moi en père, ça m’interrogeait

aussi beaucoup sur moi en homosexuel et je me suis

dit que ça pouvait inscrire mon livre dans une histoire des prises

de parole d’écrivains homosexuels : Gide avec « Corydon »

même si c’est indirect, Jean Epstein…

M. V. Est-ce que c’est pour cette raison qu’il y a des photos

d’Hervé Guibert, Koltès ou Mapplethorpe dans ton livre ?

C. H. Quand j’avais 20 ans, les artistes homosexuels qui étaient

mes références étaient tous en train de crever du sida. Eux ne

pouvaient pas vraiment se poser la question de l’homosexualité

et de la paternité. Eux, c’était l’homosexualité et l’infamie du

sida. Les artistes homosexuels de ma génération se sont retrouvés

face à un vide, une mort absolue. Et je l’ai toujours ressenti

très fortement, ce hors-champ morbide. Chez François Ozon,

par exemple. Pour Hervé Guibert, Cyril Collard ou Koltès, dire

qu’ils étaient homosexuels, c’était dire qu’ils étaient malades du

sida. Donc cette identité-là était autrement

plus lourde à porter que de dire « Je suis un

père homosexuel ». Avec leurs photos, j’avais

l’impression de relativiser un peu mon texte

et de l’inscrire dans un questionnement plus

politique : comment sont perçus les artistes

homosexuels et, à travers eux, les homosexuels

dans la société.

Vous inscrire dans cette continuité artistique,

c’est une autre façon de parler de

la transmission et de la famille au sens

de communauté artistique ?

C. H. Oui, c’est une autre filiation. Il ne suffit

pas de faire des films pour être cinéaste ou

d’écrire des livres pour être écrivain. On a

toujours besoin que quelqu’un nous le dise

et, dans l’idéal, on souhaite que cette personne

soit l’une de celles qu’on a aimées ou

admirées.

M. V. Oui, ben moi je peux m’asseoir dessus !

Enfin jusqu’à nouvel ordre.

86

L’OBS/N°2756-31/08/2017

AÏ BARREYRE POUR « L’OBS » - COLLECTION PERSONNELLE MARION VERNOUX


João Pedro

Zappa.

CINÉMA

Mort d’un hardi

voyageur

Le décès de son ami GABRIEL BUCHMANN,

disparu au Malawi en 2009, a inspiré à FELLIPE

BARBOSA un film entre documentaire et fiction

GABRIEL ET LA MONTAGNE,

par Fellipe Barbosa, en salles.

Le 5 août 2009, sur le mont Mulanje,

au Malawi, deux paysans, en arpentant la

lande, découvrent le corps sans vie d’un

touriste. L’homme, Gabriel Buchmann, un

Brésilien d’à peine 30 ans, avait disparu

dix-neuf jours auparavant. Il n’aurait pas

apprécié qu’on le qualifie de touriste. Etudiant

en sciences économiques travaillant

sur la question de la pauvreté, il arpentait

le globe depuis un an pour aller au contact

des gens, et l’Afrique, en particulier, pour

côtoyer la misère. « Gabriel voulait

embrasser le monde. D’un côté, il rencontrait

les habitants ; de l’autre, il gravissait

des montagnes. Il cherchait à vivre et il a

trouvé la mort. » Ces mots sont du réalisateur

Fellipe Barbosa, qui a fait de Gabriel

Buchmann, son camarade au lycée, le

sujet de son deuxième film, « Gabriel et la

montagne ». Un troublant carnet de

voyage de son parcours africain, entre la

fiction et le documentaire. Gabriel, l’ami

défunt, est interprété par un comédien,

João Pedro Zappa. Mais les autochtones

Par NICOLAS SCHALLER

qu’il croise, eux, sont les vrais : chacun

joue son propre rôle et témoigne, en off,

du souvenir que leur a laissé l’intrépide

mzungu (« homme blanc », en swahili).

Enflammé, pour ne pas dire possédé,

Gabriel paraît, dans le film, insupportable,

voire ridicule, lorsqu’il pense se fondre

dans la culture locale. Il faut le voir courir

vers un troupeau de zèbres avec son bâton

et sa tenue maasaïs au mépris du danger.

C’est cette assurance du globe-trotter qui

BIO

Né en 1980 à Rio de Janeiro, Fellipe Barbosa,

réalisateur de l’autobiographique « Casa Grande »

(2014), a été récompensé par deux prix à la Semaine

de la Critique du dernier Festival de Cannes pour

son deuxième film, « Gabriel et la montagne ».

CULTURE

se croit en terrain connu associée à son

obstination absurde à se dépasser qui a

fini par le tuer. « Gabriel était à la fois naïf

et arrogant, note Barbosa. Une conséquence

de notre éducation au sein de la

bourgeoisie brésilienne. Une éducation

catholique, masculine, qui vous inculque

l’idée que vous êtes spécial, que vous incarnez

le meilleur du pays. » On pense à

Christopher McCandless, l’Américain en

rupture de ban qui lut Thoreau de trop

près et périt en Alaska, victime lui aussi de

ses grandes idées de petit-bourgeois en

quête d’aventure et de spiritualité, raconté

par Sean Penn dans « Into the Wild ». Les

deux films sont néanmoins très différents.

« J’ai beaucoup pensé à “Des hommes et

des dieux”, de Xavier Beauvois, confie

Barbosa, un film que j’adore, aussi différent

du mien qu’il en est proche émotionnellement,

sur des hommes à la recherche de

Dieu et qui ne sont jamais plus forts que

face à la mort. Mais l’influence la plus

importante reste le magnifique “Sans toit

ni loi”, d’Agnès Varda. J’ai demandé à mon

équipe de le regarder. Je ne m’en souvenais

pas, mais le film commence de la même

manière, par une scène où un paysan

découvre le cadavre de Sandrine Bonnaire.

La grande différence, c’est que Gabriel est

aimé par les gens. Dans le film de Varda, la

vision qu’ont les autres du personnage de

Bonnaire est plus cynique. »

Pour reconstituer le périple de Gabriel,

Fellipe Barbosa est parti des clichés que

renfermait l’appareil photo retrouvé à ses

côtés. Se sont ajoutés son carnet de notes,

les e-mails envoyés à ses proches et les

divers témoins, notamment sa copine

(incarnée dans le film par la comédienne

Caroline Abras), qui l’avait rejoint

quelques jours avant sa mort. Le tournage,

des plaines du Kenya au pic Uhuru,

le plus haut du Kilimandjaro, culminant

à 5 800 mètres, fut une expérience quasi

mystique. « Le dernier jour, raconte, ému,

Fellipe Barbosa, nous filmions dans le nid

où Gabriel est mort. Il faut savoir que João

Pedro Zappa porte la plupart du temps les

vrais vêtements de Gabriel. Seulement,

lorsque son corps a été découvert, il manquait

un gant, qu’on avait dû remplacer. La

veille du dernier jour, l’assistant décorateur

a perdu le gant en question. Et au moment

de tourner, une fois sur place, dans le nid,

il a retrouvé le vrai gant de Gabriel. Celui

qui avait disparu depuis sept ans ! » « Dieu

écrit droit avec des lignes courbes », dit le

dicton portugais.

VERCION ORIGINALE CONDOR – MAURO PIZZO / VERSION ORIGINALE CONDOR

L’OBS/N°2756-31/08/2017 87


LITTÉRATURE

La ruée vers l’art

Pourquoi PICABIA a-t-il peint “Caoutchouc”,

Jeanne HÉBUTERNE s’est-elle suicidée alors

qu’elle était enceinte, DEGAS a-t-il sculpté une

danseuse de 14 ans ? Réponse dans les nombreux

romans consacrés à des artistes célèbres

Par BERNARD GÉNIÈS

GABRIËLE, par Anne et Claire Berest,

Stock, 450 p., 21,50 euros.

MINA LOY, ÉPERDUMENT, par Mathieu Terence,

Grasset, 234 p. 18 euros.

JE SUIS JEANNE HÉBUTERNE, par Olivia Elkaim,

Stock, 250 p., 19 euros.

MINUIT, MONTMARTRE, par Julien Delmaire,

Grasset, 224 p., 18 euros.

LA PETITE DANSEUSE DE 14 ANS,

par Camille Laurens, Stock, 176 p., 17,50 euros.

ET LA TERRE DE LEUR CORPS, par Zoé Valdés,

RMN/Cartels, 80 p., 14,90 euros.

Hasard ou tendance ? Une évidence en

tout cas. Les romanciers de cette rentrée

prennent massivement le chemin des

arts. Certes, le filon n’est pas neuf. Combien

de récits sur les prétendus mystères

de Léonard de Vinci, Van Gogh le maudit,

Rembrandt l’obscur, Vermeer et sa

« Jeune Fille à la perle » ? Mais la littérature,

c’est comme les grands musées : il

y a toujours un artiste ou une œuvre à y

découvrir. On constatera d’ailleurs que

les romanciers qui se sont pliés à l’exercice

font montre d’un redoutable esprit

de sérieux : la plupart ont parcouru les

musées, dévoré des montagnes d’essais

et de documents, et consulté, pour certains,

des cohortes d’experts.

La palme de cette cuvée spéciale revient

au duo inédit formé par Anne et Claire

Berest. Ces deux sœurs, chacune romancière,

ont opté, avec « Gabriële », pour

l’écriture à quatre mains. Le sujet l’imposait,

ses racines plongeant au cœur de leur

grand récit familial. En 1985, leur arrièregrand-mère,

Gabriële Buffet-Picabia,

meurt à l’âge de 104 ans. « Nous ne sommes

pas allées à l’enterrement de cette femme,

pour la simple et bonne raison que nous ne

connaissions pas son existence. » L’aveu est

terrible. Des années plus tard, devenues

adultes, elles vont découvrir le destin de

cette ancêtre vraiment peu commune.

C’est une rétrospective présentée au

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

en 2002 qui allait mettre le feu aux

poudres. L’une d’elles (dans le texte, les

deux sœurs ne se distinguent pas) écrit :

« Quand je me suis promenée dans les allées

du musée, j’ai eu ce vertige : “Comment,

c’est notre arrière-grand-père qui a peint

tout ce bordel ?” »

PICABIA, NOCEUR ET TOXICO

Le destin de leur arrière-grand-mère restait

à raconter. Dans les livres d’histoire de l’art

elle n’existe guère, ou si peu. Et pourtant,

quel personnage ! La jeune femme se destinait

à une carrière de compositrice. Triomphant

de tous les tabous de l’époque, cette

étudiante talentueuse et opiniâtre fut l’élève

de Vincent d’Indy à la prestigieuse Schola

Cantorum et, par la suite, fréquenta Edgar

Varèse. Sa rencontre avec Francis Picabia,

en 1909, va bouleverser son existence. Leur

relation est explosive. Gabriële, élevée dans

une famille rigide (son père est militaire),

88

L’OBS/N°2756-31/08/2017


« Portrait multiple de Francis

Picabia », anonyme, 1917. Procédé

photographique mis au point par

Marcel Duchamp, ami du peintre.

ne demande qu’à devenir une rebelle.

Francis est un flambeur fou qui collectionne

maîtresses, yachts et voitures (il en possédera

plus de cent cinquante durant sa vie).

Au moment de leur mariage, Picabia est

encore un peintre classique qui évolue,

non sans un certain succès, dans les eaux

édulcorées du postimpressionnisme.

Gabriële lui suggère de changer de manière,

l’incitant à peindre à la façon des compositeurs

de l’époque qui créent une musique

« abstraite ». Alors Picabia peint

« Caoutchouc », arrangement de couleurs

sur lesquelles il place, au centre du tableau,

une série de cercles : une œuvre aujourd’hui

considérée comme l’acte de naissance de

l’abstraction.

Le roman des sœurs Berest met à nu le

tumulte de ces vies. Picabia ? Noceur invétéré

et toxicomane (grand consommateur

d’opium), il est un père je-m’en-foutiste

(il aura quatre enfants avec Gabriële, sa

première épouse). Gabriële, qui n’a rien

d’une cruche, supporte ses écarts, mais ne

se prive pas non plus d’en faire. Sa relation

avec Marcel Duchamp, ami de Picabia, est

le prétexte à un très beau portrait de l’auteur

du « Nu descendant un escalier ». Et

puis il y a cet épisode extraordinaire,

lorsque Duchamp accepte de faire deux

jours de train pour rejoindre celle qu’il aime

sur le quai d’une petite gare du Jura. Que

s’est-il passé cette nuit-là entre Gabriële et

Marcel ? Même le roman hésite à le raconter,

laissant la place à l’incertitude. Pour

écrivains qu’elles soient, Anne et Claire

Berest ne cherchent jamais, dans ce récit, à

forcer le trait.

L’existence des Picabia est pourtant un

incroyable feu d’artifice. Alors que Francis

multiplie les frasques avant-gardistes,

Gabriële égrène les bonnes rencontres,

depuis Guillaume Apollinaire (qui ne la

laisse pas indifférente, et réciproquement)

jusqu’au couple des Arensberg, ces hallucinants

mécènes américains dont l’appartement

est le rendez-vous de tous les fêlés de

Manhattan. Avant de finir ruinés, ils soutiendront

la carrière de Marcel Duchamp

et de nombreux autres artistes. Fuites, disputes,

retrouvailles : entre Paris, Berlin,

Londres, New York, Barcelone, la vie de

Gabriële Buffet-Picabia se reflète dans le

miroir de l’art moderne, de toutes ses innovations,

ses excès, ses folies.

Il était dit que cette démesure devait

avoir une fin : au lendemain de la Première

Guerre, les relations de Picabia et de son

épouse se distendent. Leurs chemins vont

se séparer après la naissance de leur dernier

enfant, Vicente Picabia, le grand-père

des sœurs Berest. Gabriële retourne

quelque temps en Europe, revient

CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. RMN-GRAND PALAIS/GEORGES MEGUERDITCHIAN

L’OBS/N°2756-31/08/2017 89


vivre à New York avec Marcel

Duchamp. Puis c’est à nouveau Paris. Elle

partage la vie de Stravinsky et devient

l’amie de Calder, Arp, Brancusi. Durant la

Seconde Guerre, elle rejoint un réseau de

Résistance (Gloria SMH), aux côtés

notamment de Samuel Beckett. Quelle

vie ! Et pourtant, cette femme n’a laissé

pratiquement aucune trace derrière elle.

Que sont devenus les tableaux de Picabia,

les dessins de Duchamp, les lettres d’Apollinaire

qu’elle possédait ? Ces trésors ont

disparu de son dernier appartement où

l’on ne trouva, après sa mort en 1985, qu’un

lit, quelques meubles et un réfrigérateur.

Comme l’écrivent Anne et Claire Berest,

leur arrière-grand-mère, contrairement à

beaucoup d’autres figures du monde de

l’art, n’a jamais cherché à se donner de

l’importance. Elle s’est effacée elle-même

de l’histoire. Le livre merveilleux qu’elles

consacrent à cette parente la fait surgir à

nouveau, comme sur une vieille photographie.

Les mots qui dessinent son visage, les

paroles que lui adressent ses lointaines

petites-filles se croisent dans ce récit ciselé

avec une tendresse lumineuse.

MINA LOY PEIGNAIT SUR DES

CARTES ROUTIÈRES

On retrouve dans le roman de Mathieu

Terence, « Mina Loy, éperdument », l’un

des personnages de « Gabriële ». Il s’agit

d’Arthur Cravan, qui croisa le chemin de

Francis Picabia et de bien d’autres.

Grande gueule, ce Johnny Rotten des

presque temps modernes adore cracher

« Portrait de Mina Loy », Man Ray, 1918.

« Jeanne

Hébuterne »,

Amedeo

Modigliani,

1919.

sur le bourgeois et les valeurs établies.

Poète et boxeur, il a lancé à Paris une

revue (« Maintenant »), dont il est

l’unique rédacteur. Au cours de l’année

1917, il se rend à New York. Picabia et

Duchamp lui font connaître les fameux

Arensberg, chez qui il débarque un soir,

vêtu d’un simple drap. C’est là, dans cette

maison de tous les excès, qu’il fait la

connaissance de Mina Loy. Fille d’un

tailleur juif londonien, cette modeste

artiste peintre a vécu à Paris et à Florence,

ville où elle a fréquenté Marinetti, chef

de file des futuristes italiens. En

décembre 1916, elle a décidé de s’embarquer

pour New York.

En apparence, tout sépare le provocateur

Arthur Cravan de la féministe Mina

Loy. Leur histoire d’amour sera électrique.

Mais brève. Quelques jours après

leur mariage, le boxeur poète disparaît au

large des côtes du Mexique. Les circonstances

de sa mort ne seront jamais établies,

et Mina Loy a toujours cru que son

époux avait été assassiné. Après le drame,

elle poursuit une existence chaotique.

Outre Duchamp et Picabia, elle croise le

chemin de Djuna Barnes, Gertrude Stein,

Man Ray, James Joyce. Mais ces rencontres

ne lui permettront jamais de

reconstruire le refuge amoureux auquel

elle avait aspiré auprès d’Arthur Cravan.

Le roman de Mathieu Terence est une

mosaïque d’images inattendues. Si Mina

Loy n’a pas été un personnage de premier

plan, elle n’en a pas moins participé à l’explosion

de la scène artistique de l’entredeux-guerres,

tant en Europe qu’en Amérique.

A la fin de sa vie, le sculpteur

américain Joseph Cornell (qui s’était

battu avec Cravan à Mexico) venait souvent

lui rendre visite. Il l’admirait, nous

dit Mathieu Terence. Même atteinte par

la vieillesse, cette rebelle refusa de baisser

la garde : à 70 ans, elle demandait régulièrement

à ses filles de lui fournir des cartes

routières, sur lesquelles elle se mit à

peindre. Mina Loy est morte à l’âge de

83 ans, le 25 septembre 1966, trois jours

avant André Breton.

APRÈS LA MORT DE MODIGLIANI,

JEANNE HÉBUTERNE SE SUICIDE

Dans le récit de Mathieu Terence, on

apprend qu’Arthur Cravan aurait fréquenté

durant six ans, à Paris, une certaine

Renée qui fut un modèle de

Modigliani. Cravan aurait-il pu croiser le

chemin de Jeanne Hébuterne ? Le roman

qu’Olivia Elkaim lui consacre (« Je suis

Jeanne Hébuterne ») ne dit mot d’une

pareille rencontre, improbable de toute

façon. De fait, ce roman est rédigé à la

90 L’OBS/N°2756-31/08/2017

THE METROPOLITAN MUSEUM OF ART, DIST. RMN-GRAND PALAIS/IMAGE OF THE MMA - MAN RAY TRUST/ADAGP, PARIS, 1918


manière d’une autobiographie très

dépouillée, suite de séquences brèves

dépeignant le microcosme dans lequel les

deux artistes vont vivre les quatre dernières

années de leur existence, entre

1916 et 1920. Une passion partagée ?

Racontée à la première personne, cette

liaison violente paraît davantage une

lente descente aux enfers. Jeanne sacrifie

sa propre carrière d’artiste pour ne plus

être qu’au service d’un peintre sans scrupules,

rongé par l’alcool, odieux et méprisant.

Dans ces temps de misère et de

désarroi, il dit à Jeanne : « Tu es restée une

petite-bourgeoise. Ce besoin de confort, ça

ne s’évapore pas. » Les relations de la

jeune femme avec ses parents et son frère

André (un peintre lui aussi, mobilisé sur

le front) ne lui sont d’aucun secours.

JULIAN BARNES, PROFESSEUR D’ART

« Hotel Bedroom »,

Lucian Freud, 1954.

Le romancier britannique

Julian Barnes a été éduqué

de la meilleure façon qui

soit : ses parents ne l’ont

jamais obligé à visiter une

exposition ou à lire des

livres d’art, mais ils lui ont

toujours permis de le faire

quand il le souhaitait. Dans

les essais qu’il consacre

à la peinture, l’auteur du

« Perroquet de Flaubert »

nous rappelle pourquoi

il a toujours considéré

avec attention l’œuvre

de Gustave Moreau (l’un

des peintres préférés

de Flaubert) et pourquoi

« le Radeau de la méduse »

de Géricault (tableau qu’il

évoque dans son « Histoire

du monde en 10 chapitres

et ½ ») lui semble une

œuvre phare du xix e

pour des motifs qu’il nous

expose ici de manière

convaincante. Qu’il parle

d’Odilon Redon, d’Edouard

Manet, de Pierre Bonnard,

de Paul Cézanne, Barnes

agit toujours en honnête

homme. Son approche,

qui intègre les éléments

historiques, esthétiques

et sociologiques, se

construit d’abord à partir

d’un point de vue subjectif.

On peut ne pas partager

ses critiques, celles

sur Redon par exemple,

mais Barnes, talentueux

conteur, parvient toujours

à attirer la curiosité

en posant comme règle

première : un tableau,

cela se regarde d’abord.

Et après, on discute. B. G.

OUVREZ L’ŒIL !, par Julian Barnes,

traduction de J.-P. Aoustin et J. Pavans,

Mercure de France, 336 p., 19 euros.

BEAVERBROOK ART GALLERY, FREDERICTON, CANADA


Dans cette histoire-là – souvent

racontée ! – rien ne pouvait plus être

changé. Quelques jours après la mort

de Modigliani, emporté par la maladie,

Jeanne Hébuterne se suicide alors qu’elle

est enceinte de neuf mois. Le peintre,

écrit Olivia Elkaim, « fut enterré comme

un prince » au cimetière du Père-

Lachaise, en présence de Soutine,

« La Petite Danseuse

de 14 ans », Edgar

Degas, 1881.

Cendrars, Picasso, Vlaminck. Jeanne, elle,

« fut enterrée à la va-vite au cimetière de

Bagneux, sans fleurs ni couronnes ».

Théophile-Alexandre Steinlen (1859-

1923) aurait pu assister à ces funérailles.

Encore eût-il fallu que ce peintre anarchiste

descende de la Butte Montmartre,

quartier où ce fils d’un employé des postes

de Lausanne avait choisi de s’installer à

partir de 1883. On l’a un peu oublié, ce

Steinlen. Ami de Toulouse-Lautrec, il a

peint et dessiné des nus féminins, des

scènes de rue d’un Paris miséreux. Mais

ce sont surtout ses affiches, comme celle

de la tournée du Chat noir, qui l’ont rendu

célèbre. Julien Delmaire, jeune romancier

et poète, a campé le décor de son troisième

roman sur cette Butte légendaire

(« Minuit, Montmartre »). Entre fiction et

réalité, il fait revivre Steinlen et surtout

une jeune Sénégalaise prénommée

Masseïda, qui fut l’un de ses modèles.

Ecrit à la façon des romans populaires de

la fin du xix e siècle, le récit est documenté

avec soin, la fiction venant apporter dans

ce décor le souffle d’une vision, naïve parfois,

mais généreuse cependant.

QUI ÉTAIT LA “PETITE DANSEUSE”

DE DEGAS ?

Ce Paris-là, Edgar Degas (1834-1917), petitfils

et fils de banquier, n’a guère eu l’occasion

d’y mettre les pieds. Mais cet oiseau

de nuit, amateur de cirque, de cabaret et

de danse, n’en a pas moins approché le

petit peuple de Paris. Dans un livre atypique

mêlant récit, enquête et confidences,

Camille Laurens retrace le destin

de « la Petite Danseuse de 14 ans » (Stock).

C’est en 1881 que Degas présente au public

cette sculpture très singulière. Réalisée en

cire – et non en bronze ou en pierre – cette

pièce, haute d’un mètre environ, est exposée

pour la première fois sous une vitrine

de verre. Sa tête (celle d’un singe, ricanet-on),

son corps (mal formé) font surgir

quolibets et moqueries. Jusqu’à la fin

de ses jours, le peintre gardera auprès de

lui cette danseuse atypique. Pourquoi

Degas s’est-il lancé dans cette aventure ?

Qui était le petit rat qui lui a servi de

modèle ? Etait-elle une prostituée ? Quant

à Degas, doit-on le considérer comme un

pédophile ? Faut-il voir derrière sa silhouette

de grand artiste celle d’un de ces

bourgeois qui venaient faire leur marché

dans les coulisses des salles de spectacle ?

Avec patience et méthode, Camille

« Contes barbares », Paul Gauguin, 1902.

Laurens a mené une enquête qui se révèle

passionnante. Elle met en lumière le personnage

fort complexe de Degas et explore

le monde opaque et prolétarien de l’Opéra.

Le livre devient bouleversant lorsque

Camille Laurens nous raconte comment

ses recherches ont fini par rencontrer un

écho au cœur de la propre histoire de sa

famille. Ce n’est pas du mélo. Mais la

romancière parvient à jeter le trouble sur

cette sculpture qui, pour innocente qu’elle

paraisse, pourrait au fond nous apparaître

comme monstrueuse.

Sur ce sujet, on aurait d’ailleurs bien

aimé connaître l’avis de Paul Gauguin.

Degas en effet l’a toujours soutenu, achetant

par exemple les œuvres de son premier

voyage à Tahiti, tableaux dont personne

ne voulait. Et Gauguin a aussi été

sculpteur, à Paris comme en Polynésie. Ce

sont ses derniers jours que la romancière

Zoé Valdés met en scène dans un court

récit qui vient inaugurer une nouvelle

collection littéraire, « Cartels », lancée

par la Réunion des Musées nationaux.

Le livre de Valdés (« Et la terre de leur

corps ») est une mélopée déchirante,

oscillant entre délire et pourriture :

submergé par les effets du laudanum

(destiné à soulager ses douleurs) et alors

que son corps est rongé par la maladie,

Gauguin s’imagine transporté dans un

royaume paradisiaque et sensuel. Voilà ce

qu’on appelle une belle fin.

92 L’OBS/N°2756-31/08/2017

JOSSE/LEEMAGE/AFP - LUISA RICCIARINI/LEEMAGE/AFP


HUMEUR

Par JÉRÔME GARCIN

L

e bataillon de la rentrée littéraire

compte beaucoup de délinquants,

mais un seul officier de police

en activité. Il s’appelle Joël Baqué.

On le salue respectueusement.

Que cet auteur ait été le plus jeune

gendarme de France et que,

sur une plage du sud de la France

où un vieux bouquin ensablé de

Francis Ponge décida de son destin

(lire, de lui, l’excellent «La mer c’est rien du tout »),

qu’il soit ensuite devenu maître-nageur-sauveteur

des CRS, ajoute au plaisir qu’on prend à lire ce roman

délirant et, pour tout dire, très peu réglementaire.

« La Fonte des glaces » (P.O.L, 17 euros) est en effet

le roman d’un fondu. On y suit les aventures

réfrigérantes de Louis, un charcutier toulonnais, veuf

et retraité, qui fut rappeur sous le nom de Fuck Dog

Louis. Après avoir acheté, chez un brocanteur, un

manchot empereur qui dormait, empaillé, dans une

armoire flamande, Louis l’installe, avec onze autres

de ses congénères commandés sur internet, dans

son grenier réfrigéré à la température de la banquise.

Mais le spectacle domestique de cette « dream team »

ne lui suffit pas. Il décide alors d’aller, en motoneige et

avec l’aide d’un Inuit ricaneur, à la rencontre des vrais

manchots de l’Antarctique, où il découvre la triple

satisfaction d’admirer un animal qui « incarne une

exigence dont l’absence rend toute chose fatiguée

d’elle-même », de se faire draguer par une femelle en

chaleur et de déguster de vieux biscuits soviétiques

(aux vertus hallucinogènes) revenus dans la graisse

de phoque. Après quoi, l’ancien roi de la rillette, dont

j’oublie de préciser qu’il fut conçu en Afrique noire

par un comptable de bananeraie mort sous un

éléphant, s’envole pour le Grand Nord canadien avec

des chasseurs d’icebergs préhistoriques – l’un d’entre

eux devant faire une entrée triomphale en rade de

Toulon. Au cours de cette odyssée, qui verra l’artisan

de la tripe varoise devenir le Forrest Gump de

l’écologie, on apprend que la banane et l’être humain

partagent 40% de leurs gènes ; que la Clinencourt

électrique, une trancheuse à jambon trois vitesses,

favorise la copulation sauvage ; que l’Iceberg Vodka

et la Groenland Ale sont des alicaments ; que

le manchot brait ou jabote, mais qu’il ne bronche pas

quand un pétrel lui défonce le crâne. Bref, ce que

Louis professe à propos de cet oiseau marin,

« Le voir, c’est le connaître. Le connaître, c’est l’aimer »,

vaut pour « la Fonte des glaces », le roman le plus

drôle et le moins congelé de la rentrée. J.G.

94 Lire 100 Voir 104 Ecouter 106 Sortir

AVANT-PREMIÈRE

Lavilliers rocker

Pour François Mitterrand, Lavilliers était le chantre des « causes perdues, sur des

musiques tropicales ». Il ne l’est plus, du moins pas sur l’album « 5 Minutes au

paradis » (Barclay, le 29 septembre), puisqu’il abandonne les sonorités et les

rythmes indigènes. Bernard Lavilliers alterne rock et ballade (arrangements de

Fred Pallem) pour dessiner les contours d’une époque qui perd la tête : ces

migrants qu’on laisse périr en mer, « les mercenaires du diable » qui répandent la

mort au Bataclan, l’argent tout-puissant qui rend « les gens étranges et les Chinois

contents ». On le sait aussi fou de poésie : elle traverse ce disque, en particulier

dans « Paris la grise » (orchestrée par Benjamin Biolay), une promenade le long

des quais, bénie par Villon et Verlaine. L’album s’achève sur « l’Espoir », en duo

avec Jeanne Cherhal. SOPHIE DELASSEIN

BALTEL/SIPA - ERIC DESSONS/JDD/SIPA

L’OBS/N°2756-31/08/2017 93


LIRE

LA RENTRÉE

LITTÉRAIRE

EN LIVE

Belle affiche pour la

deuxième édition

du Forum Fnac

Livres, à Paris, du

15 au 17 septembre :

autour de Leïla

Slimani, prix

Goncourt 2016, une

centaine d’auteurs

dont Marie

Darrieussecq,

Yannick Haenel,

Lola Lafon, Simon

Liberati et Eric

Reinhardt. Halle des

Blancs-Manteaux,

entrée libre.

DAVID VANN

À BASTIA

Du 22 au

24 septembre,

à Bastia : le festival

Libri Mondi, en

partenariat avec

« l’Obs », reçoit

David Vann,

Miguel Bonnefoy,

Laurent Chalumeau,

William Boyle.

Notre ami Grégoire

Leménager

y animera une

rencontre avec

Gilles Leroy et une

autre avec Pierre

Jourde.

D’ordinaire, la mémoire aime les vieilles

pierres, le bronze patiné, le bois fatigué, tout ce qui est

lourd à porter. Au contraire, pour la dix-huitiémiste

Chantal Thomas (photo), qui a des yeux bleu lagon et

dont l’œuvre est une ode cristalline à la légèreté, le passé

ne doit pas peser. La romancière des « Adieux à la reine »

vient d’ailleurs d’inventer, avec « Souvenirs de la marée

basse », un nouveau genre littéraire : les souvenirs

liquides, l’autobiographie aqueuse. Elle laisse accroire

que, de l’étang amniotique originel au lac de Paladru et

du bassin d’Arcachon au fleuve Hudson, sa vie n’en finit

pas de couler de source. Il est vrai qu’elle fut à bonne

école. Sa mère, Jackie, fille d’un poilu et cheminot, ne

respirait qu’en nageant. Dépressive sur terre, elle exultait

dans l’eau. Elle plongea même, un jour, dans le grand

canal du château de Versailles, dont sa fille allait être

plus tard la mémorialiste, où elle crawla élégamment,

ignorant les restes des gondoles vénitiennes qui pourrissaient

sous ses pieds, dans la vase. Jackie vécut

ensuite à Arcachon, où la médecine voulut traiter sa

mélancolie avec des électrochocs. Après la mort, à

43 ans, de son mari, le taiseux Armand, la jeune veuve

quitta, avec leur fille unique, l’Atlantique pour la Méditerranée,

la Côte d’Argent pour la Côte d’Azur, le cap

LE CHOIX DE L’OBS

Histoire d’eau

SOUVENIRS DE LA MARÉE BASSE, PAR CHANTAL THOMAS, SEUIL, 240 P., 18 EUROS.

Ferret pour le cap Ferrat. Là, sans cesser de sculpter

chaque jour son corps dans l’eau, elle s’inscrivit dans

une agence matrimoniale et devint la muse d’un riche

peintre suédois, qui la rebaptisa « Ella » et la portraitura

en naïade, sous tous les angles. Glissant d’un souvenir

l’autre, du Bassin où elle a grandi en « chiffonnière de la

mer », en « glaneuse de varech », à New York, où elle a

enseigné les « Exercices de style » de Raymond Queneau,

Chantal Thomas donne un portrait saisissant de

cette mère si obscure à la maison et si lumineuse dans

les vagues, qui semblait toujours flotter pour ne jamais

couler. D’elle, la spécialiste de Sade, Casanova, Tiepolo,

la confidente de Marie-Antoinette, la locataire mozartienne

du siècle des Lumières a hérité le goût du grand

large, de la fuite en avant, de la jouissance solitaire et des

profondeurs marines. Ce livre à la prose fluide et salée

qu’aurait tant aimé Colette, où, portée par un courant

lointain, elle se souvient d’une femme oublieuse, Chantal

Thomas l’a écrit, l’été, sur une plage de la biennommée

Baie des Anges. C’est là que, après avoir habité

Menton, Jackie termina en effet sa vie, très âgée, les

pieds dans l’eau. Et lorsque désormais la romancière s’y

baigne, la mère qu’elle voit danser a des reflets d’argent.

JÉRÔME GARCIN

94

L’OBS/N°2756-31/08/2017

HERMANCE TRIAY


ROMAN

Maman

est morte

UNE MÈRE, PAR STÉPHANE AUDEGUY,

SEUIL, 162 P., 16 EUROS.

Entraînement de harkis au camp

de Collo, à 300 kilomètres d’Alger.

ROMAN

L’Odyssée des harkis

L’ART DE PERDRE, PAR ALICE ZENITER, FLAMMARION, 512 P., 22 EUROS.

C’est une histoire « qui n’a jamais été chantée » qu’entreprend de raconter Alice Zeniter,

31 ans, dans son cinquième roman : celle des harkis, ces soldats autochtones qui luttèrent

au côté de l’armée française contre le FLN pendant la guerre d’Algérie. Considérés comme des

traîtres et bannis de leur pays à l’Indépendance, abandonnés par la France, ils n’eurent droit

qu’à quelques notes de bas de page en guise de médailles. Ces rares lignes que leur octroient

les manuels, Alice Zeniter, fille d’un Kabyle et d’une Normande, les transforme en une épopée

sensible qui court des années 1930 à nos jours. Petite-fille de harki, son héroïne, Naïma, travaille

dans une galerie parisienne. Alors qu’elle s’apprête à découvrir la terre natale de son père,

elle cherche à recomposer l’histoire trouée de non-dits dont elle a hérité. De là, Alice Zeniter

déroule très (trop ?) classiquement une saga familiale qui débute comme un conte de fées dans

les montagnes de Kabylie – Ali, le grand-père de Naïma, fait fortune en trouvant un pressoir

dans une rivière – pour se muer en tragédie : la guerre fratricide, les camps de transit en France,

le racisme et les humiliations. Le roman d’une identité française toujours labile et plurielle.

ELISABETH PHILIPPE

La mère de Stéphane Audeguy

(photo) est morte l’été dernier, à 79 ans. Sujet

banal. Il n’est pas le premier à perdre sa mère.

Cette disparition fait ressurgir quantité de

souvenirs. Pourquoi, alors que les manuscrits

commençant par « Quand j’étais petit » atterrissent

chaque mois par centaines sur le

bureau des éditeurs, ce récit nous retient-il ?

Parce que l’auteur de « la Théorie des nuages »

sait que le présent réinvente forcément le

passé et que tout souvenir est peu ou prou

imaginaire. Ce n’est pas tant le portrait de sa

mère qui nous touche que son effort continuel

pour démêler la vérité des petites fictions qui

finissent par la déformer. De même, il se

refuse aux douceâtres mensonges de la nostalgie.

Ainsi lorsqu’il évoque une cité d’urgence

des environs de Tours et le jardin ouvrier où

son grand-père cultivait ses salades : « Tout ce

qui a disparu là-bas était assez moche, la vie de

la classe ouvrière et ses marginaux assez rude

pour qu’on ne pleure pas l’anéantissement de

la cité des Sables. » Chaque page de cette élégie

est imprégnée de la même âpre sincérité.

D’où sa valeur. Inappréciable.

JACQUES NERSON

ROMAN

L’éternel retour des “sixties”

MANÈGE, PAR DANIEL PAROKIA, BUCHET-CHASTEL, 272 P., 16 EUROS.

Daniel Parokia (photo) ne manque

pas d’élégance. Dès le premier chapitre, il

associe son lecteur à la genèse du protagoniste

de son roman : « Il aurait surgi d’une

grande ville de grand matin. Imaginez un

homme nuancé, y compris au plan

vestimentaire. » Son nom est Matteo

Bellini. En sortant de son

bureau, il se fait renverser par

une automobile. Au volant,

Mathilda d’Encey, son premier

amour, qu’il avait failli épouser

vingt-six ans plus tôt et qui file en lui

laissant son numéro de téléphone. En

attendant de la revoir pour remplir le constat,

Matteo se laisse gagner par les souvenirs de

leur rencontre, en 1964, dans la banlieue cossue

de Lyon. Fasciné par le style de vie de

cette famille de grands bourgeois qui l’avaient

rapidement adopté, Matteo était loin d’imaginer

le piège qu’ils allaient lui tendre et le

déchirement de renoncer à Mathilda qui

s’ensuivrait. Parokia s’inspire de « l’Eternel

retour » qu’il transpose dans la

France des années 1960 dont il

cisèle avec une pointe de nostalgie

chaque détail. On y entendait

Gigliola Cinquetti, Nicoletta,

Lucky Blondo et Isabelle Aubret.

On ralliait Sanary-sur-Mer par la

nationale 7 en Morgan rouge décapotée.

La chevelure des filles, « flavescente

dans l’été naissant », s’envolait au rythme de

twists endiablés. Longtemps après, Matteo

et Mathilda peuvent-ils tout recommencer ?

VÉRONIQUE CASSARIN-GRAND

DALMAS/SIPA - STEPHANE DE SAKUTIN/AFP - HELOISE JOUANARD

L’OBS/N°2756-31/08/2017 95


CRITIQUES

ROMAN

LA GLOIRE DES MAUDITS

PAR NICOLAS D’ESTIENNE

D’ORVES

Albin Michel, 528 p., 23,50 euros.

La romancière Sidonie

Porel ressemble beaucoup

à Colette. A ceci près que

Colette fut d’abord le nègre

de son mari, tandis que Sidonie

est soupçonnée de ne pas avoir

mentionné le coauteur de ses

LE POCHE

livres pendant qu’il était sous

les drapeaux. Petit-neveu d’un

héros de la Résistance, Nicolas

d’Estienne d’Orves est fasciné

par ceux d’en face. Il s’engouffre

ici dans les bas-fonds et salons

du Paris d’après-guerre

où d’anciens collabos s’étaient

recyclés. Il dit que Sidonie Porel

« sait mettre en place un récit

caracolant, sans temps morts,

n’oubliant jamais qu’elle écrit

pour des lecteurs et non

pour elle-même ». Son roman

Les diaboliques

THE GIRLS, PAR EMMA CLINE, TRADUIT DE L’ANGLAIS

PAR JEAN ESCH, 10/18, 360 P., 8,10 EUROS.

Sauvages, elles se déplacent en meute. « Aussi racées et

inconscientes que des requins qui fendent les flots. » Ces créatures, ce

sont les « girls » du premier roman d’Emma Cline (photo), sensation

de la rentrée 2016. L’Américaine de 26 ans s’est inspirée de la

« famille » de Charles Manson, cette secte peuplée de nymphes planant

sous acide qui, une nuit de 1969, assassinèrent Sharon Tate et

quatre de ses amis. Mais à la différence de Simon Liberati qui s’est

emparé de la même histoire dans « California Girls », également paru

l’an dernier, Emma Cline laisse le meurtre et les détails sordides à

l’ arrière-plan, s’attachant à saisir la fascination qu’exercent ces filles,

elles-mêmes sous l’influence de Russell, le gourou calqué sur Manson.

La séduction mortifère de Suzanne et sa bande agit tel un poison

sur Evie, 14 ans, proie toute désignée pour ces prédatrices alléchées

par la détresse comme les charognards par l’odeur du sang. A

travers la dérive d’Evie, Emma Cline nous fait revivre dans ses

moindres sensations ce cauchemar solitaire qu’est l’adolescence.

ELISABETH PHILIPPE

respecte ce cahier des

charges. C’est une lecture

hautement récréative.

JACQUES NERSON

PREMIER ROMAN

LE PRESBYTÈRE,

PAR ARIANE MONNIER

JC Lattès, 272 p., 17 euros.

Il est probable que

l’analyse anthropologique des

affaires criminelles ait inspiré

à Ariane Monnier (photo) ce

roman hitchcockien. Elle y

démontre avec une glaçante

efficacité comment la famille

peut se révéler le terreau de

névroses et de perversions en

tous genres. Balthazar, médecin

mélomane et violent, et Sonia,

mère soumise et maniaque

compulsive, vont élever leurs

quatre enfants en les privant

de tout ce qui est « dangereux

pour l’âme », c’est-à-dire l’école

publique, la télévision, la radio,

les bonbons, les jouets en

plastique. Aveuglés par leurs

convictions, ces parangons de

l’éducation « vertueuse » vont

être confrontés à l’effroyable

échec de leurs méthodes.

VÉRONIQUE CASSARIN-

GRAND

P O L A R

AU MILIEU DE NULLE PART,

PAR ROGER SMITH

TRADUIT DE L’ANGLAIS

PAR ESTELLE ROUDET

Calmann-Lévy, 360 p., 21,90 euros.

Quand le président de

la République d’Afrique du Sud

tue son épouse d’un coup de

lance, pas question de laisser

la vérité remonter à la surface.

Il faut monter une enquête bidon,

désigner un bouc émissaire, et

s’arranger pour que les fantômes

Ornements sud-africains au Cap du Nord.

de l’apartheid n’émergent pas.

Roger Smith, ancien militant

de la gauche africaine, décrit

une réalité démente :

la corruption est généralisée ;

la manipulation politique, totale ;

et l’Afrique du Sud a un taux

d’assassinat inquiétant. Les deux

flics vont affronter un fait :

le pays est devenu un lieu

de tragédie.

FRANÇOIS FORESTIER

ESSAI

LA HAINE DE LA POÉSIE,

PAR BEN LERNER

TRADUIT DE L’ANGLAIS

PAR VIOLAINE HUISMAN

Allia, 96 p., 7 euros.

Les lecteurs du

romancier américain Ben Lerner

ne seront pas surpris de le voir

développer ici une théorie

paradoxale : on ne peut aimer

la poésie sans la détester.

Retraçant, avec un indéniable

brio, deux mille ans d’histoire

d’un art dont il remarque

qu’il est le seul à avoir été aussi

défendu et décrié, Lerner

convoque, à l’appui de sa thèse,

le géant Keats comme le

catastrophique poète écossais

William Topaz McGonagall,

auteur d’une ode considérée

comme la pire jamais écrite.

Réjouissant.

DIDIER JACOB

HISTOIRE

LES LIEUX DE L’HISTOIRE

DE FRANCE,

SOUS LA DIRECTION

DE MICHEL WINOCK

ET OLIVIER WIEVIORKA

Perrin, 340 p., 23 euros.

Des lieux qui ne

seraient pas de mémoire, mais

seulement d’histoire. Le pari

est audacieux pour les auteurs

comme pour les deux directeurs

de l’ouvrage, Michel Winock

et Olivier Wieviorka : « Nous

avons choisi de présenter non

pas la place “du passé dans

le présent”, mais le rôle effectif

qu’ont assumé certains sites

dans l’histoire de la France. »

Le distinguo est léger

et les contributions renvoient

fréquemment au travail novateur

de Pierre Nora. Avec cette

subtilité éditoriale, on revisite

Lascaux, le mont Saint-Michel,

la Bastille, l’Arc de Triomphe,

la gare Saint-Lazare ou Sarcelles.

La qualité des textes n’est pas

en cause, mais le projet laisse

un curieux sentiment de déjà-vu.

LAURENT LEMIRE

96

L’OBS/N°2756-31/08/2017

SUNNY SHOKRAE/NYT-REDUX-REA - FRANCESCA MANTOVANI/ÉDITIONS LATTÈS - OBIE OBERHOLZER/LAIF-REA


CRITIQUES

SOUVENIRS

Bizot futé

JEAN-FRANÇOIS BIZOT, UN PORTRAIT,

PAR MARINA BELLOT ET BAPTISTE ETCHEGARAY,

FAYARD, 260 P., 19 EUROS.

L’AVENTURE D’“ACTUEL” TELLE

QUE JE L’AI VÉCUE, PAR PATRICE VAN EERSEL,

ALBIN MICHEL, 512 P., 22,90 EUROS.

Une nuit, dans sa propriété de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-

Marne), Jean-François Bizot (photo) est tombé sur un cambrioleur

en train de dévorer un poulet, dépité de n’avoir rien trouvé d’autre à

voler. Tranquille, le patron d’« Actuel », le mensuel « nouveau et intéressant

», de Nova (la radio et le magazine) et le découvreur de tant

de personnalités, de Patrick Rambaud à Jean-Michel Ribes, de Jamel

Debbouze à Frédéric Taddeï, a ouvert une bouteille avec lui, entamé

une discussion et trouvé au monte-en-l’air un petit boulot dans son

groupe. Cette anecdote résume parfaitement cet ogre blond comme

les blés : il n’avait peur de rien, ni de personne. Jean-François Bizot,

dit « la Bize », ce bordélique aux quinze idées par minute, cet imprévisible

enchanteur, ce bâfreur, cet insomniaque, ce fou de jazz, de

femmes et d’Afrique est mort il y a dix ans. On peine à le croire. Il

valait bien les deux livres qui lui sont consacrés : le premier,

« Jean-François Bizot, un portrait », a un contenu aussi sage que son

titre – aux antipodes de cette personnalité bigger than life –, mais il

permettra aux néophytes de découvrir son épopée. Laquelle est

inouïe : fils d’une richissime famille d’industriels lyonnais, Bizot a

dédié la fortune familiale à respecter son mot d’ordre : « Fais ton truc.

MAIS FAIS-LE ! » Il a compris avant tout le monde en France l’importance

de Mai-68, du mouvement hippie, de l’écologie, des radios

libres, de la World Music… Le second ouvrage, « l’Aventure d’“Actuel”

telle que je l’ai vécue », écrit par l’ancien reporter Patrice van Eersel,

est plus subjectif, donc plus touchant. On y découvre un Bizot intime

et intimidant, un vrai généreux qui voulait qu’on s’amuse tout le

temps en travaillant tout le temps et a créé en 1983 un mouvement

qui lui ressemblait parfaitement : le Mouvement des Jours meilleurs.

ARNAUD GONZAGUE

ANDERSEN ULF/SIPA

L’OBS/N°2756-31/08/2017

97


CRITIQUES

EN CHIFFRES

Né en 1957

à Saint-Brévinles-Pins

(Loire-

Atlantique), Patrick

Deville (photo)

a remporté le prix

Femina en 2012

avec « Peste &

Choléra » (300 000

exemplaires

vendus).

« Taba‐Taba »

a été tiré à 35 000

exemplaires.

LES RAISONS D’UN SUCCÈS

La France selon Deville

Au volant d’une Passat grise, le prix Femina 2012 a reconstitué l’histoire

de sa famille et de notre pays. En voiture !

TABA-TABA, PAR PATRICK DEVILLE, SEUIL, 434 P., 20 EUROS.

Patrick Deville aime les A. Après « Pura Vida », « Equatoria

», « Kampuchéa », « Viva », l’auteur de « Peste & Choléra

» confirme ce tropisme alphabétique avec « Taba-

Taba ». Un titre proche du bégaiement pour un livre dense

qui marche en crabe, avance à tâtons, revient sur ses pas,

et dérive d’une époque à l’autre au volant d’une « Passat

VW TDI gris métallisé », dans une recherche modianesque

du temps perdu. C’est celui de la préhistoire de Deville et

de l’enfance qu’il a passée près de Saint-Nazaire, dans un

lazaret transformé en hôpital psychiatrique, dont l’un des

pensionnaires ânonnait ces étranges syllabes : « Taba-

Taba ». Par quels hasards, le père de l’écrivain était-il

devenu le gardien des lieux vers 1952 ? Comment la famille

du « Moniteur d’Education Physique Deville » avait-elle

atterri là, après avoir traversé deux guerres mondiales et

tout un pays sans voir la mer ? « Taba-Taba » refait le

périple en passant par Soissons, Saint-Quentin, Chartres,

Dôle, Bram, Moissac ou encore Sorèze. C’est, avant tout,

le « Tour de France par un vieil enfant seul au volant de la

Passat jusqu’en 2017 ». Mais on se doutait bien que la

France, chez Deville, ne pouvait se limiter à de petites

routes de campagne, et « Taba-Taba » n’a pas qu’une

voyelle en commun avec le reste de son œuvre. « Obnubilé

par les éphémérides, les coïncidences de dates et de lieux »,

il fait écho à tous ses précédents livres, à tout ce qui s’est

passé au Mexique, en Afrique ou en Asie du Sud-Est

depuis 1860, depuis que « tous les événements sur la planète

sont connectés ». C’est aussi, à l’âge des attentats contre

« Charlie Hebdo » et le Bataclan, une belle enquête sur « ce

que cela signifie d’être français » et, en évoquant les sacrifices

des siens mais aussi celui d’un Jean Prévost dans le

Vercors, l’occasion pour Deville de payer notre dette aux

« héros positifs qui alimentent [s]on optimisme chancelant ».

Rien que pour cela, ses « Antimémoires » à hauteur

d’homme méritent bien leur quadruple-A.

GRÉGOIRE LEMÉNAGER

PALMARÈS LIVRES

Semaine du 14 au 20 août 2017

ROMANS/FICTION* AUTEURS Editeurs

1 LA TRESSE

LAËTITIA

COLOMBANI

Grasset

2 QUAND SORT LA RECLUSE FRED VARGAS Flammarion

ESSAIS/DOCUMENTS AUTEURS Editeurs

1 LA VIE SECRÈTE DES ARBRES PETER WOHLLEBEN Les Arènes

2

LA FONTAINE,

UNE ÉCOLE BUISSONNIÈRE

ERIK ORSENNA

Stock-France-

Inter

3 UN APPARTEMENT À PARIS GUILLAUME MUSSO XO

3

LE CHARME DISCRET

DE L’INTESTIN

GIULIA ENDERS

Actes Sud

4 AU FOND DE L’EAU PAULA HAWKINS Sonatine

5

LE JOUR OÙ LES LIONS

MANGERONT

DE LA SALADE VERTE

RAPHAËLLE

GIORDANO

6 LA DERNIÈRE DES STANFIELD MARC LEVY

Eyrolles

Robert Laffont -

Versilio

4

VOTRE CERVEAU

EST EXTRAORDINAIRE

FABIEN OLICARD

5 VOTRE SANTÉ SANS RISQUE FRÉDÉRIC

SALDMANN

6

SAPIENS : UNE BRÈVE

HISTOIRE DE L’HUMANITÉ

YUVAL NOAH

HARARI

First Editions

Albin Michel

Albin Michel

7

CELLE QUI FUIT ET CELLE

QUI RESTE

ELENA FERRANTE

Gallimard

7

UNE TRÈS LÉGÈRE

OSCILLATION

SYLVAIN TESSON

Equateurs

8 FENDRE L’ARMURE ANNA GAVALDA Dilettante

8 3 MINUTES À MÉDITER CHRISTOPHE ANDRÉ L’Iconoclaste-

France-Culture

9

VERNON SUBUTEX.

VOLUME 3

VIRGINIE

DESPENTES

Grasset

9 SUR LES CHEMINS NOIRS SYLVAIN TESSON Gallimard

10

LE TOUR DU MONDE

DU ROI ZIBELINE

JEAN-CHRISTOPHE

RUFIN

Gallimard

Classement réalisé par l’institut GfK à partir d’un échantillon de 3 500 points de vente (librairies, grandes surfaces spécialisées,

super et hypermarchés, internet) en France métropolitaine. (*) Hors livres jeunesse

10

AGIR ET PENSER

COMME UN CHAT

STÉPHANE GARNIER

L’Opportun

98

L’OBS/N°2756-31/08/2017

PIERRE DEVILLE


VOIR

Swann Arlaud porte le film de bout en bout.

LE VELVET

AU CINÉMA

Todd Haynes,

réalisateur de

« Velvet Goldmine »

en 1998, prépare

un documentaire

sur le Velvet

Underground, pour

lequel il a recueilli

le témoignage des

membres survivants

de ce groupe

mythique.

ASSAYAS

RETROUVE

BINOCHE

Trois ans après

« Sils Maria », Olivier

Assayas fait

de nouveau appel

à Juliette Binoche

pour « E-Book »,

un film qui

se déroule dans

le milieu de l’édition.

Au casting de cette

comédie figurent

aussi Guillaume

Canet, Vincent

Macaigne, Christa

Theret et Pascal

Greggory. Tournage

prévu en 2018.

Ses vaches laitières, une trentaine, il ne les élève

pas seulement, il les aime aussi. D’un amour paternel,

protecteur, caressant. Au point d’offrir, en guise de litière,

son grand canapé à un petit veau. Pierre a 30 ans et des

poussières. Célibataire, il a repris la ferme de ses parents,

qui vivent toujours sur l’exploitation et observent leur fils

travailler dur, sept jours sur sept, pour un salaire dérisoire.

Alors, quand une épizootie venue de Belgique commence

à frapper son troupeau, Pierre devient fou. De douleur, en

voyant ses vaches saigner, s’écrouler et agoniser. De rage,

en découvrant que les vétérinaires – y compris sa sœur,

Pascale, jouée par Sara Giraudeau – ne comprennent rien

à cette maladie mystérieuse, une fièvre hémorragique dont

certains symptômes se transmettent à l’homme. Et de

colère, en recevant la visite d’inspecteurs de la protection

des populations, dont le seul mot d’ordre est, au nom du

principe de précaution, l’extermination des cheptels

contaminés. Pour échapper à cette issue dramatique,

Pierre, dont la paranoïa se nourrit de sites internet alarmistes,

est prêt à tout : brûler, enterrer, voler, dissimuler, et

même exfiltrer hors du territoire national ses vaches qu’il

croit encore saines. « Petit Paysan » est la chronique poignante

d’un combat perdu d’avance et l’allégorie d’un très

vieux métier menacé par les maux modernes.

LE CHOIX DE L’OBS

La mort est dans le pré

PETIT PAYSAN, PAR HUBERT CHARUEL. COMÉDIE DRAMATIQUE FRANÇAISE,

AVEC SWANN ARLAUD, SARA GIRAUDEAU, BOULI LANNERS, ISABELLE CANDELIER (1H30).

Porté de bout en bout par un comédien, Swann Arlaud,

qui incarne, avec une implacable sobriété, l’insondable

solitude de l’agriculteur, dont la vie professionnelle, onirique,

affective, sexuelle, sacerdotale, semble se réduire

à l’entretien de son bétail dans des stabulations géométriques,

le premier film d’Hubert Charuel est un choc.

Seul un fils de paysans, sorti d’une ferme de la Haute-

Marne, qui lui tient lieu ici de décor, pouvait réaliser un

film si juste, pour lequel il a même réquisitionné ses

parents et son grand-père. Seul un cinéaste-né, formé à

la Fémis, pouvait savoir si bien placer sa caméra, passer

d’une lumière naturelle à une lumière artificielle, ajouter

aux scènes réalistes d’imperceptibles détails fantastiques,

et construire un scénario qui s’ouvre à la manière d’un

documentaire régionaliste pour s’accomplir à la façon

d’un thriller mental – il faut imaginer l’improbable rencontre,

cadrée par Joachim Lafosse, entre Depardon et

Tarantino. Car l’histoire se déroule moins dans les hangars

de l’exploitation que dans la tête brûlée d’un jeune

éleveur qui, pour l’amour de ses vaches, se désocialise et

finit par devenir plus animal qu’humain. Un film sauvage,

où l’on croit même sentir l’odeur mêlée du fumier, du foin

vert, du poil mouillé, du sang chaud et du lait tiède.

JÉRÔME GARCIN

100

L’OBS/N°2756-31/08/2017

PYRAMIDE DISTRIBUTION


CRITIQUES

LES SORTIES

GABRIEL ET LA MONTAGNE

PAR FELLIPE BARBOSA

Docu-fiction brésilien,

avec João Pedro Zappa, Caroline

Abras, Alex Alembe (2h11).

« Tu es plus grand

que ne le disent les hommes,

Seigneur », fredonne une fillette

kenyane à Gabriel Buchmann,

qui l’incite à chanter un air qu’il

aime. Aurait-il pris ce vers pour

lui ? En août 2009, cet étudiant

brésilien, qui s’était embarqué

pour un tour du monde d’un an,

a été retrouvé mort dans

une montagne du Malawi.

Le réalisateur Fellipe Barbosa

(« Casa Grande ») était son ami.

Il retrace les derniers jours

africains de son périple dans

un film insolite, entre fiction

et documentaire. Gabriel et sa

copine, qui le rejoignit quelque

temps, sont interprétés par

des acteurs. Les autochtones,

en revanche, sont ceux qu’a

rencontrés le vrai Gabriel.

Ils rejouent ce qu’ils ont vécu

ensemble et évoquent son

souvenir. Barbosa filme avec

délicatesse et bienveillance,

rend hommage à son camarade

sans faire l’impasse sur son

arrogance de petit Blanc

qui prétend se fondre dans les

cultures locales et signe un

carnet de voyage aux accents

mystiques doublé d’un portrait

grinçant du touriste à l’étranger.

Après ce film, vous ne

voyagerez plus comme avant.

NICOLAS SCHALLER

WIND RIVER

PAR TAYLOR SHERIDAN

Polar américain, avec Jeremy

Renner, Elizabeth Olsen, Kesley

Asbille (1h50).

Dans un pays de

solitude et de neige, au cœur

du Wyoming, Jane (Elizabeth

Olsen, photo), une inspectrice

du FBI, et Cory (Jeremy Renner,

photo), un pisteur local, font

équipe pour traquer le meurtrier

d’une jeune Indienne. Qui a pu

se livrer à ce viol et ce crime

barbares ? Les parents, brisés

par le chagrin, n’en savent rien.

Le frère, calciné par la drogue, a

une idée. Cory remonte la piste,

mais il a ses propres fantômes…

Taylor Sheridan, auteur

des scénarios de « Sicario »

et « Comancheria », complète

sa trilogie de la frontière, en

passant derrière la caméra. Tout

le film repose sur une tension

délicate, rompue à la fin quand

Sheridan fournit l’explication

de l’assassinat au cours d’une

scène inspirée de Tarantino,

avec des flingues dans tous les

coins. C’est du polar costaud,

bien mené. Et Jeremy Renner

(« Démineurs ») est royal.

FRANÇOIS FORESTIER

C’EST RATÉ

Lou n’y est pas

LOU ET L’ÎLE AUX SIRÈNES, PAR MASAAKI YUASA.

FILM D’ANIMATION JAPONAIS (1H52).

Ce n’était pas l’envie d’aimer qui manquait. Un cristal du meilleur

long-métrage lors du dernier Festival d’Annecy, des fans évoquant

une poésie psychédélique, un projet indépendant porté par la seule

conviction de son auteur : tous les indicateurs étaient au vert. Et puis

rien. Un film d’animation maladroit, d’un baroque frelaté, à la bandeson

et à la gamme chromatique criardes et épuisantes, et dont le scénario

pioche sans vergogne dans « Ponyo sur la falaise », de Miyazaki.

Soit un ado mal dans sa peau (comme il se doit dans l’animation japonaise)

et musicien qui, à la suite du divorce de ses parents, échoue

dans un petit village côtier où il fait la connaissance d’une sirène

extravertie qui va devenir sa muse. La mise en scène est sans grâce.

Une esthétique balourde et un graphisme mécanique excluent toute

possibilité de magie ou d’éblouissement.

XAVIER LEHERPEUR

VERSION ORIGINALE CONDOR – METROPOLITAN FILMEXPORT – LU FILM PARTNERS


Siddharth Dhananjay et Danielle Macdonald,

révélation de « Patti Cake$ ».

PATTI CAKE$

PAR GEREMY JASPER

Comédie dramatique américaine,

avec Danielle Macdonald, Bridget

Everett, Mamoudou Athie (1h48).

Un bled paumé

du New Jersey. Patricia

Dombrowski travaille comme

serveuse dans le pub du coin

pour entretenir sa mère au

chômage et sa grand-mère en

fauteuil roulant. Blanche, rousse

et obèse, elle ne jure que par

le gangsta rap, la musique des

ghettos noirs. Quand elle

n’écoute pas en boucle O-Z,

un Snoop Dogg d’inspiration

évangéliste (« Pendant la Cène,

on picole/Marie-Madeleine

racole »), elle rappe sous le nom

de Patti Cake$ avec un talent

autrement supérieur à celui

de son idole. Un conte de fées

white trash cousu de fil blanc

auquel l’abattage de Danielle

Macdonald (une révélation),

le bagou des dialogues et les

apartés fous, façon comédie

musicale, confèrent une

personnalité qui manque

à la mise en scène.

N. S.

VILLEPERDUE

PAR JULIEN GASPAR-OLIVERI

Drame français, avec Carole Franck,

Benjamin Siksou, Lucie Debay

(0h52).

Dirigé au théâtre par

Bezace et Mesguich, acteur

dans « Ainsi soient-ils »

et « Plus belle la vie », Julien

Gaspar-Oliveri, jeune comédien

sans chapelle, est désormais

un cinéaste à suivre. Audacieux,

il s’aventure pour son premier

film dans le genre maintes fois

visité du drame familial. Une

mère (Carole Franck, immense

comme toujours) réunit ses deux

enfants pour son anniversaire. Si

le scénario manque parfois de

liant, il cristallise habilement ces

rancœurs pouvant exploser

à tout instant avant de retomber

dans le silence du déni. La mise

en scène, faussement sereine,

accompagne les personnages

sans jamais prendre parti

ni les caricaturer.

X. L.

7 JOURS PAS PLUS

PAR HÉCTOR CABELLO REYES

Comédie française, avec Benoît

Poelvoorde, Alexandra Lamy,

Pitobash (1h31).

Un quincaillier

célibataire, bourru et tatillon

recueille un immigré indien qui

ne parle pas un mot de français.

Une comédie vérifiant une fois

encore l’axiome qui veut que

les meilleures intentions soient

insuffisantes pour faire de bons

films. Trop occupée à jouer les

cartes du naïf et du pittoresque,

la première mise en scène de

l’acteur Héctor Cabello Reyes

se contente d’illustrer un

scénario qui tente de concilier

le social et l’absurde (le point

Benoît Poelvoorde et Pitobash dans « 7 Jours pas plus ».

de départ et d’arrivée est

une vache qui tombe du ciel).

Il oublie d’injecter de l’acidité

à cette fiction lisse et convenue.

X. L.

HISTOIRES DE LA PLAINE

PAR CHRISTINE SEGHEZZI

Documentaire argentin (1h12).

Histoire d’une

catastrophe écologique. Au

cœur de l’Argentine, à Colonia

Hansen, dans ces immenses

plaines jadis dévolues à

l’élevage, il n’y a plus de bétail. A

la place, ce sont des milliers

d’hectares de soja transgénique

qui couvrent le sol, et qui

ravagent la santé de la terre

et celle des hommes. Pesticides,

cancers, dégâts chimiques…

Christine Seghezzi filme

les habitants, donne

à entendre des témoignages :

le capitalisme dans toute sa

rapacité se découvre à nu. Est-il

trop tard ? Peut-être. Mais les

dernières images – plaines dans

le soleil couchant – laissent

espérer que non. A condition

d’une prise de conscience que

le film espère susciter.

F. F.

LE PRIX DU SUCCÈS

PAR TEDDY LUSSI-MODESTE

Comédie dramatique française,

avec Tahar Rahim, Roschdy Zem,

Maïwenn (1h32).

Il s’appelle Brahim,

mais c’est à Jamel (Debbouze)

qu’on pense dans ce film sur un

humoriste (Tahar Rahim, photo),

star montante du stand-up,

partagé entre son ambition

et sa relation avec un frère

manager (Roschdy Zem, photo)

aux méthodes de racaille.

Le sujet est original, la peinture

des rapports du fils prodige à sa

famille musulmane issue de la

banlieue, bien vue, et Roschdy

Zem, excellent comme souvent.

Las ! Teddy Lussi-Modeste

(« Jimmy Rivière ») ne l’est pas

assez, modeste. Il aurait été

inspiré de peaufiner son

scénario, coécrit avec Rebecca

Zlotowski, aux ficelles énormes,

au lieu d’abuser des ralentis et

d’une musique hors sujet. N. S.

À LIRE

LES MAINS AU CINÉMA

PAR SANDRINE MARQUES

Aedon, 164 p., 19 euros.

C’est vrai, quand on y

pense : il y a des mains partout,

dans les films. Sandrine

Marques, journaliste, s’intéresse

à ce détail du corps, à la fois

sur le plan métaphorique

(« l’Emprise du temps »)

et sur le plan esthétique

(« De l’optique à l’haptique »).

Qu’il s’agisse des « doigts

de lumière » dans les films

de Scorsese, de la gymnastique

manuelle de Bresson

(« Pickpocket »), des mains

de justice chez Fritz Lang

(« M le Maudit », « Furie »),

ou des membres pervers

de Kubrick dans « Lolita »,

le panorama, abondamment

illustré, est intéressant.

Qui ne se souvient des mains

de Mitchum dans « la Nuit

du chasseur » ? Elles sont

en couverture du livre. F. F.

102 L’OBS/N°2756-31/08/2017

JEONG PARK / 20TH CENTURY FOX FILM CORPORATION – OCÉAN FILMS DISTRIBUTION – AD VITAM


CRITIQUES

ÇA RESSORT

Veni vidi risi

LE VEUF, PAR DINO RISI. COMÉDIE ITALIENNE, AVEC ALBERTO SORDI,

FRANCA VALERI, LIVIO LORENZON (1959, 1H40).

HARRISON FORD.

L’ACTEUR QUI NE VOULAIT

PAS ÊTRE UNE STAR

PAR ALEXIS ORSINI

Dunod, 304 p., 18,90 euros.

Quand il est engagé

pour « American Graffiti »,

en 1973, Harrison Ford n’est plus

acteur. Las de patienter, il est

devenu menuisier. Mais le coup

de téléphone de George Lucas

va tout changer. Désormais,

des personnages formidables,

Han Solo, Indiana Jones,

Jack Ryan ou Rick Deckard,

l’attendent. Loin des projecteurs

de Hollywood, retiré dans

son ranch du Wyoming,

passionné par les avions et

l’environnement, Harrison Ford

s’est forgé une image d’homme

calme, indifférent à la gloire.

A 75 ans, il revient, le 4 octobre

prochain, dans « Blade Runner

2049 », de Denis Villeneuve.

Le livre d’Alexis Orsini retrace

cette étonnante carrière, que

personne ne prévoyait – même

pas Harrison Ford lui-même.

F. F.

JUSTIN TALLIS / AFP – LES ACACIAS

Pas le plus connu ni le meilleur des films du

réalisateur du « Fanfaron », mais un bonheur d’humour

noir. Alberto Sordi, au faîte de sa gloire, campe

un chef d’entreprise hâbleur et minable, marié à une

riche héritière qui l’humilie. Il la menace d’allumer

l’arrivée de gaz. « C’est moi qui paie la facture », lui

répond-elle. Le type ne rêve qu’à la mort de son

épouse. Miraculeusement, elle survient. A lui, sa

fortune et la vie qu’il fantasmait avec sa blonde et

jeune maîtresse… C’est de la satire à boulets rouges.

Tout y passe, des rapports de classe dans l’Italie

d’après-guerre aux codes du film noir que le Billy

Wilder transalpin parodie avec classe et truculence.

L’Italie selon Dino Risi est monstrueuse, peuplée de

cuistres, d’incapables, d’arrogants et d’imbéciles.

Mais il y fait bon vivre. N. S.

120

battements

par minute

L’OBS/N°2756-31/08/2017 103

UN FILM DE ROBIN CAMPILLO


ÉCOUTER

LE CHOIX DE L’OBS

The War on Drugs, machine pop

A DEEPER UNDERSTANDING, PAR THE WAR ON DRUGS (ATLANTIC).

PROCOL HARUM

RESSUSCITÉ

Combien de flirts

sur « A Whiter

Shade of Pale » ?

Slow absolu,

le premier single

de Procol Harum

a souvent éclipsé

les albums d’un

groupe mariant

formidablement

rhythm and blues

et psychédélisme.

Pour fêter son

50 e anniversaire,

dans la foulée d’un

nouvel album après

un long silence

(« Novum », textes

de Pete Brown !),

les Anglais

débutent une

tournée

européenne.

A Paris, on pourra

entendre le piano

et la voix grave

de Gary Brooker

le 12 novembre

au Trianon.

Pourquoi le patron de The War on Drugs a-t-il

choisi de se faire appeler Adam Granduciel ? Lorsqu’il

était étudiant à Boston dans une école chic, ce petit-fils

d’un émigré russe juif avait appris par l’un de ses professeurs

que son nom de famille (Granovsky) pouvait être

« traduit » en français par « Granduciel ». Quelques

années plus tard, quand il a monté son groupe, le chanteur,

guitariste et compositeur américain a donc décidé

de prendre cette « traduction » comme nom de scène. Les

débuts de The War on Drugs (un nom trouvé un soir de

beuverie ; il fait référence au programme gouvernemental

de lutte contre le trafic de drogue) ont été relativement

discrets. Il va falloir attendre la publication du troisième

album du groupe, « Lost in the Dream » (2014), pour que

le compteur des ventes se déclenche enfin. Disque d’or

en Angleterre, classé 6 e dans la section rock alternatif du

Billboard, cet enregistrement marque l’entrée du groupe

au royaume de la maturité. Trois ans plus tard, The War

on Drugs remet le couvert. Indubitablement, ce « Deeper

Understanding » consolide les acquis du sextet qui, cette

fois, bénéficie du concours de l’avisé et judicieux ingénieur

du son canadien Shawn Everett. Mais c’est Adam

Granduciel qui a d’abord été à la manœuvre, élaborant en

studio les premières pistes durant plusieurs mois. Le

patron de TWOD est à la fois un grand anxieux et un perfectionniste.

Le résultat ? Dix titres découpés au scalpel

où chaque musicien trouve sa place. Le morceau qui a

déjà tourné tout l’été sur les plateformes de streaming

annonce les ambitions du groupe : « Holding On » est une

véritable petite pépite pop. Guitares, claviers et section

rythmique ronronnent tendrement pendant que la voix

de Granduciel – toujours sous influence dylanienne –

chante l’histoire d’un type qui se console de la disparition

de sa femme auprès de ses potes. Sur la vidéo tournée

pour la promo du titre, l’acteur Frankie Faison (vu dans

la série « The Wire ») incarne ce personnage pris en stop

par un type sympa (Adam Granduciel en personne !). Le

parfait équilibre règne encore sur des titres comme

« Strangest Thing », « Pain » et le planant « Thinking of a

Place » (durée : 11 minutes). Le temps de la bonne

musique douce serait-il revenu ?

BERNARD GÉNIÈS

104

L’OBS/N°2756-31/08/2017

SHAWN BRACKBILL


CRITIQUES

ELECTRO FOLK

Afrique en fusion

UHAMIAJI, PAR MSAFIRI ZAWOSE (SOUNDWAY).

Entre musiques d’Afrique et d’Occident, c’est souvent un

mariage à risques. D’un côté, les instruments et écritures traditionnels.

De l’autre, les boîtes à rythmes et les synthés. Mais il y a

parfois des réussites incontestables, liées à la personnalité des

artistes qui y participent. Héritier de l’un des plus importants

clans musicaux de Tanzanie, Msafiri Zawose a élaboré ce nouveau

disque entre Bagamoyo et Londres. Fabriquant lui-même ses instruments

(tel le ilima, sorte de piano à lamelles, ou le zeze, instrument

à cordes), il a composé la plupart des titres de cet album. La

rencontre avec le producteur et guitariste canadien Sam Jones

n’a, semble-t-il, pas été évidente dès le départ. Le résultat est

pourtant assez extraordinaire. Les voix magiques de Msafiri et

Pendo Zawose sont portées par les percussions et le son traficoté

des instruments acoustiques, cuivres et synthés venant soutenir

ou relancer astucieusement cette prodigieuse machine qui sait

tout aussi bien se montrer câline que furieuse. Le vent du génie,

c’est sûr, souffle là-dessus. B. G.

Robert Kennedy est assassiné le

6 juin 1968 à Los Angeles. Au

même moment, à Londres, en studio,

les Stones font tourner trois

accords d’une efficacité redoutable.

Mick Jagger adapte sur-lechamp

son texte (« Who Killed

Kennedy ? » devient « Who Killed

The Kennedys ? ») dans lequel, inspiré

par « le Maître et Marguerite

» de Boulgakov, il incarne le

diable en personne. La chanson,

après des nuits de travail, va évoluer en messe noire

au groove hypnotique. Godard filme pour

« One+One » ces séances fascinantes et saisit la

magie qui opère : la rythmique imparable de

Richards, les chekerés de Wyman, le piano

THE ROLLING STONES COLLECTION

Rendez-vous avec le diable

BEGGARS BANQUET, PAR THE ROLLING STONES

(UNIVERSAL / LE MONDE / TÉLÉRAMA / L’OBS).

LA PLAYLIST DE…

FABIENNE PASCAUD,

DIRECTRICE DE LA

RÉDACTION DE « TÉLÉRAMA »

1. VILLANELLE

Hector Berlioz

2. SWAY

Dean Martin

3. LE POÈME DE L’AMOUR

ET DE LA MER

Ernest Chausson

4. SEEDS

Camille

5. AVEC LE TEMPS

Léo Ferré

SORTIES

ROCK

MALE GAZE

MISS TAKEN

Castle Face Records/ Differ-ant

En cuir et Wayfarer

style James Dean, le chanteur

d’Hopkins qui swingue, les fameux

« Houuu Houuu », le rythme latin

jazz trouvé par Watts, qui vont

faire de « Sympathy For The

Devil » le morceau le plus envoûtant

de l’histoire du rock. Et puis il

y a Keith. Un éclair suraigu déchire

la transe chamanique. La foudre

s’abat, on reste tétanisé. Personne

ne fera plus un solo aussi cinglant

et démoniaque. En 1968, les révolutions

agitent le monde. Les

Stones s’apprêtent à le conquérir définitivement

avec « Beggars Banquet », premier opus d’une trilogie

monumentale. Au firmament, dans l’odeur de

soufre et le goût du sang.

FRANTZ HOËZ

Matt Jones est aussi, avec son

ami John Dwyer (Thee Oh Sees),

le cofondateur du fameux label

californien Castle Face Records.

Troisième album impeccable

pour ce trio sous haute énergie.

Rythmique puissante, guitares

d’hommes, refrains épiques

(« Wha Do Wha Do »), mélodies

tordues, histoires d’amour

compliquées (« I thought you

were different / But I guess I

was mistaken ») et romantisme

new wave, exacerbé par la voix

grave de Matt. Grosse

impression au Binic Folks Blues

Festival de cet été. Filles sous

le charme et garçons envoûtés.

F. H.

POP

RANDY NEWMAN

DARK MATTER

Warner

On dirait « Bouvard

et Pécuchet » à Broadway. Qui

d’autre que Randy Newman,

cet héritier d’Irving Berlin,

oserait une chanson dans

laquelle, pendant huit minutes,

on entend débattre, au son

des clarinettes ou des chœurs

gospel, les partisans de la

science et les zélateurs de la

religion, astrophysiciens contre

presbystériens, biologistes

contre baptistes. La chanson

s’intitule « The Great Debate »

et, ici, ce sont les pires bigots

ou les pires trumpistes qui, haut

la main, gagnent la partie

et ridiculisent les explications

prudentes et compliquées que

les savants livrent tour à tour

sur la théorie de l’évolution,

la matière noire (« Dark Matter »)

et le réchauffement planétaire.

Victoire ambivalente car,

comme on sait, chez le grand

satiriste Randy Newman,

les derniers seront toujours

les premiers. Un Newman qui,

dans ce nouvel album, n’a rien

perdu de son irrésistible verve.

FABRICE PLISKIN

GLOBAL MUSICIANS FISH POND

L’OBS/N°2756-31/08/2017 105


SORTIR

EXPO XXL

Pour célébrer le

10 e anniversaire de

son installation en

France, la Galleria

Continua présente

au Centquatre,

à Paris, les œuvres

monumentales

d’une trentaine

d’artistes parmi

lesquels Ai Weiwei,

Philippe Ramette,

Pascale Marthine

Tayou, Anish

Kapoor et Daniel

Buren (du

16 septembre au

19 novembre).

Rien n’exprime mieux l’intention du spectacle

que l’affiche. Elle s’inspire d’une photo d’Art Shay sur

laquelle, en 1952, Simone de Beauvoir vue de dos, nue,

épingle son chignon devant le miroir de son cabinet de

toilette (la photo originale avait fait la une du « Nouvel

Observateur » en janvier 2008). Anne-Marie Philipe

poursuit le même but que le photographe : montrer, sous

les dehors parfois revêches de l’intellectuelle militante,

l’amoureuse passionnée. La règle du jeu est simple, trois

actrices se partagent Simone : Anne-Marie Philipe, celle

de Jean-Paul Sartre ; Camille Lockhart, celle de Jacques-

Laurent Bost ; Aurélie Noblesse, celle de Nelson Algren.

Il revient à Alexandre Laval d’incarner alternativement

les trois hommes. Qui ne furent pas ses seules amours.

Dès le début, Sartre et Beauvoir avaient conclu un pacte.

Leur liaison, élevée au rang d’« amour nécessaire », n’exclura

jamais les « amours contingentes ». Ainsi, avec le

cynisme étudié d’une nouvelle marquise de Merteuil,

Simone lui raconte-t-elle par le menu ses aventures lesbiennes

avec certaines de ses élèves. Pour « le petit Bost »,

un familier de Sartre qui sera plus tard l’un des pionniers

LE CHOIX DE L’OBS

Beauvoir, la deuxième vie

POUR L’AMOUR DE SIMONE, TEXTES DE SIMONE DE BEAUVOIR ET SES AMANTS.

LUCERNAIRE, PARIS-6 E , 01-45-44-57-34, 18H30. JUSQU’AU 15 OCTOBRE.

du « Nouvel Observateur », pas d’inquiétude, il fait partie

de la bande. Plus risquée est la passion qui embrase

« le cœur, le corps et l’âme » de Simone quand elle rencontre

le romancier Nelson Algren aux Etats-Unis. Rien

de plus touchant que de l’entendre promettre de « s’abolir

» dans ses bras au moment même où, écrivant « le

Deuxième Sexe », elle donne le signal de l’émancipation

de la femme. Le spectacle souligne la dualité de l’idole

des féministes et de l’amante transie qui sacrifie loyalement

Algren à Sartre mais qui, jusqu’à la fin de ses jours,

garde au doigt l’anneau de pacotille offert par l’Américain.

Menés et accompagnés avec beaucoup d’humour

et de finesse par Anne-Marie Philipe, l’instigatrice du

spectacle, Camille Lockhart, Aurélie Noblesse et

Alexandre Laval rendent follement humaine et proche

de nous « cette adversaire implacable et méprisante » que

François Mauriac ne pouvait se retenir d’admirer, voire

d’aimer. « Désenturbannée », celle que, dans « l’Ecume

des jours », son ami Boris Vian surnomme la duchesse

de Bovouard, n’en est que plus aimable.

JACQUES NERSON

UNE

RÉTROSPECTIVE

JASPER JOHNS

Du 23 septembre

au 10 décembre,

la Royal Academy,

à Londres, présente

une imposante

exposition dédiée

à l’œuvre de Jasper

Johns. Celle-ci

rassemble plus

de 150 tableaux,

sculptures, dessins,

gravures. Rendu

célèbre pour ses

images iconiques

de tableaux et de

cibles notamment,

l’artiste américain,

l’un des pionniers

du Pop Art,

est aujourd’hui âgé

de 87 ans.

Camille Lockhart, Anne-Marie Philipe, Alexandre Laval et Aurélie Noblesse.

106

L’OBS/N°2756-31/08/2017

MICHEL SLOMKA


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TV

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TENDANCES

LES TENDANCES DE “L’OBS”

La BX, icône

des années 1980

Celle qui a renfloué Citroën avant de s’éteindre en incarnant “la voiture de beauf” revient aujourd’hui

comme symbole branché. Un virage à 180° pour une auto qui n’a jamais rien fait comme les autres

Par BORIS MANENTI

SÉRIE

D’ÉTÉ 4/4 :

LES RINGARDS

DEVENUS

C O O L

« Je n’y connais pas

grand-chose en voiture

», confie d’entrée

Muddy Monk,

producteur, surtout

connu des fans de

synthwave, cette

musique électro

vaporeuse sous perfusion des années

1980. Dans la veine de l’esthétique très

eighties de ses clips avec les rappeurs

Myth Syzer et Ichon, ce jeune producteur

suisse a opté pour une icône plus vieille

que lui pour la pochette de son EP « Première

Ride » : la Citroën BX. « Je n’en

avais jamais vu avant. Je suis tombé dessus

en cherchant des images de phares

arrière sur Google, et j’ai tout de suite adoré

ses lignes carrées. »

La voiture familiale, qui a submergé les

rues de France et de Navarre entre 1982

et 1994, avant de devenir le comble du

ringard, reprend du galon auprès d’une

nouvelle génération. Tel Joss Quastana,

21 ans, intérimaire vivant à Saint-

Pardoux-la-Rivière, qui vient d’en dégoter

une : « Je l’adore ! Cette coupe originale,

ça change du plastique qu’on voit partout.

Ça me donne un style assez cool quand je

roule. » Même posture un brin rebelle

pour Alexandre de Grenier, 30 ans, ambulancier

dans les Pyrénées : « C’est une voiture

de “papy casquette” parce qu’à une

LA POCHETTE DU DERNIER EP DE MUDDY MONK,

DÉTAIL GRAPHIQUE D’UN PHARE ARRIÈRE DE BX.

période il n’y avait que les retraités pour

l’acheter. Mais moi, j’adore ce côté décalé,

ça me permet de me démarquer. Et ça ne

m’a jamais empêché de ramener des filles,

au contraire… »

LA REBELLE

A l’opposé des grandes courbes et de la

beauté naturelle d’une DS, la BX propose

une esthétique anguleuse et des gadgets

techno-toc qui racontent une époque. Ce

contraste avec l’uniformité ambiante plaît,

à l’image du charme des disques vinyles

dans un monde de MP3. A l’heure de l’Autolib’,

de BlablaCar et de la ruée vers le

vélo, l’automobile n’est plus qu’un objet

rationnel encombrant et polluant, loin du

rêve, de l’émancipation et de la réussite

sociale qu’elle symbolisait durant les

Trente Glorieuses. Les normes environnementales

ont imposé de fades moteurs

économes, tandis que les règles de sécurité

ont dicté des formes arrondies permettant

d’absorber les chocs et créant une uniformisation

du design des voitures. Pis,

108 L’OBS/N°2756-31/08/2017

MUDDY MONK – HENRI VOGT/HANS LUCAS POUR « L’OBS »


VIVIEN, 30 ANS, POSSÈDE

DEUX BX, DONT UNE AYANT

APPARTENU À L’ACTEUR ROGER

HANIN, DANS LES ANNÉES 1980.


TENDANCES

alors que s’inventent des véhicules

autonomes, l’habitacle n’est plus pensé

pour la conduite, mais envisagé en nouveau

lieu de divertissement.

Face à l’avancée inéluctable d’une

voiture digitale désincarnée, le mouvement

des « Youngtimers » résiste. Né récemment

en Allemagne avant de gagner la France, il

célèbre les autos produites entre 1980 et

2000, bien moins chères que les modèles

de collection, faciles à restaurer et à entretenir.

Pour ses membres, la voiture n’est

plus vue seulement comme une nécessité,

mais comme un outil de loisir. « Les jeunes

envisagent la voiture ancienne comme un

objet lifestyle, faisant partie de la panoplie du

gentleman, à l’image d’une belle montre »,

confirme Pierre Novikoff, du département

Motorcars de la maison de ventes aux

enchères Artcurial. Au rayon des plus

populaires, on retrouve les modèles prisés

de l’époque – BMW Série 3 et Peugeot

205 GTI en tête –, mais aussi la Citroën BX,

qui occupe une place particulière.

« C’est ma madeleine de Proust, insiste

Vivien, 30 ans, secrétaire de mairie à Colmar.

C’est la première voiture que j’ai achetée

quand j’ai eu mon permis, et j’ai fait quasiment

700 000 bornes avec à travers toute

l’Europe. » Aujourd’hui, il en possède

encore deux, dont une toutes options (proposant

même un téléphone) ayant appartenu

à l’acteur Roger Hanin. « Certains la

voient encore comme celle du tonton beauf,

mais pas notre génération, qui amuse son

côté rétro », assure-t-il. Ce changement de

perception doit beaucoup au

retour des années 1980

dans la pop culture. Alors

que la BX était la vedette

de films douteux

comme « l’Opération

Corned-Beef » avec

Christian Clavier au

volant, elle est soudain

réévaluée

jusqu’à jouer, en

2008, un rôle clé dans

le sulfureux clip

« Stress » du groupe Justice,

réalisé par Romain

Gavras. Et le phénomène ne

se limite pas à la France. On la

retrouve objet d’un culte de

passionnés au Japon (impulsé

par DJ Krush et illustré dans le

manga « Détective Conan ») ou d’une série

de vêtements créée par le finlandais Knappi

Design. « C’est un symbole de la classe

moyenne, ce qui la rend attachante, note

Alexandre Lazerges, Monsieur Auto chez

“GQ” et expert en BX. Elle ne peut que s’imposer

dans la mode des Youngtimers, parce

qu’on connaît tous quelqu’un qui l’a possédée

et parce qu’elle a toujours suscité à la

fois fascination et répulsion. Ce modèle n’a

jamais laissé indifférent. »

LA POPULAIRE

Pour comprendre cette métamorphose,

il faut remonter quelques années avant

son lancement, en mai 1978. Tout juste

racheté par Peugeot,

Citroën est sur les rotules

après plusieurs échecs

de sa gamme et l’arrêt

de sa légendaire DS.

La marque aux chevrons

planche alors

sur le programme

« XB » : une berline

familiale qui doit

1. remplacer la

mal-aimée GS ; 2.

être économe en carburant

; 3. facile d’entretien

; 4. se différencier

de la concurrence

allemande par ses innovations

; 5. avoir des organes

LES TEE-SHIRTS

FINLANDAIS

issus de la banque commune

KNAPPI DESIGN.

Peugeot-Citroën. En somme,

une équation impossible. Le projet va se

transformer en bataille homérique entre

les ingénieurs de Peugeot, qui veulent

baisser les coûts, et ceux de Citroën, qui

se voient comme les gardiens du temple.

En interne, on parle de la première auto

« faite pendant l’Occupation ». Bonjour

l’ambiance.

Et pourtant… Le design est confié à

l’entreprise Bertone, précisément à Marcello

Gandini, père de la superbe Lamborghini

Countach. Il imagine la berline

de 4,23 mètres qu’on connaît en partant

de projets avortés, comme la Reliant

FW11, la Volvo Tundra et la Jaguar Ascot.

Les ingénieurs mettent tout en œuvre

FOCUS SUR JULIEN CLERC VANTANT LES MÉRITES DE LA

VOITURE DANS UNE PUB SIGNÉE JACQUES SÉGUÉLA, EN 1984.

CLIP « STRESS » DE JUSTICE, DANS LEQUEL ROMAIN GAVRAS MET EN SCÈNE UN GANG À BORD D’UNE CITROËN BX, EN 2008.

110 L’OBS/N°2756-31/08/2017

KNAPPI DESIGN – RSCG - ROMAIN GAVRAS


pour faciliter sa maintenance et repousser

ses cycles d’entretien de 7 500 à

10000 kilomètres (la pub anglaise vantera

« Loves driving, hates garages »). Ils

intègrent une série de quatre freins à

disque et la légendaire suspension

hydropneumatique, qui permet de rouler

à hauteur constante même sur trois roues

(célèbre pour avoir « sauvé » la vie du

général de Gaulle lors de l’attentat du

Petit-Clamart).

Pour son lancement, le 30 septembre

1982, Citroën entame un marathon de

communication dont les rênes sont

confiées au gourou Jacques Séguéla. Les

premières affiches sont placardées dès le

15 septembre, montrant un couple dansant

pour accueillir « la nouvelle Citroën », sans

en dévoiler ni le nom ni le design. Le 23, le

JT de 20 heures annonce qu’elle sera présentée

à la tour Eiffel le soir même. Le

Champ-de-Mars est rapidement noir de

monde. A l’époque, il y avait un réel

attachement aux constructeurs automobiles.

Avant les « Apple maniacs » et les

« Samsungophiles », il y avait les

« Citroënistes » convaincus. Vers minuit,

descend finalement du premier étage de

la Dame de Fer une caisse en bois nant la BX. Salve d’applaudissements tancontedis

que la voiture est baptisée au champagne.

La tour Eiffel se zèbre de doubles

chevrons, Paris s’illumine d’un grand feu

d’artifice. La France célèbre une naissance.

Dès le lendemain matin, alors que la

voiture n’est pas encore commercialisée,

toutes les succursales Citroën la présentent

aux curieux. Elle s’expose même

dans 140 centres commerciaux, gares et

aéroports. Il faut la faire connaître le plus

rapidement possible avant sa commercialisation,

prévue pour l’ouverture du Salon

de l’Auto, dont elle sera la vedette incontestée.

« Condamnée à réussir », titre alors

« l’Auto-Journal ». Sur les écrans, une

BX rouge Ferrari se présente comme

une berline « qui rêve, qui rit, qui vit »

(allusion aux bruits de sa suspension),

parfaite pour s’échapper de Paris vers la

mer. Le tout sur la mélodie sirupeuse de

« J’aime, j’aime, j’aime » de Julien Clerc.

« Avec cette campagne, nous tentions de

franchir la ligne de démarcation de l’avoir

pour nous retrouver dans la zone libre de

l’être, s’enflamme Séguéla dans “80 ans

de publicité Citroën et toujours 20 ans”

(éditions Hoëbeke). La BX est une

voiture- personne. Pour elle, l’acte d’achat

devient un acte d’amour. » Vendue entre

COMBIEN ÇA COÛTE ?

En février dernier, une très rare

BX 4TC s’est envolée aux enchères

à 63 798 €. Cinq ans plus tôt, le

même modèle était adjugé 32 167 €,

signe de l’explosion des tarifs de la

Citroën. Signe aussi de la pénurie

de véhicules. Les versions avec très

peu de kilomètres au compteur

n’existent quasiment plus. « Il faut

compter entre 500 et 1 000 € pour en

acheter une à retaper », assure

Alexandre Lazerges de « GQ ».

49 000 et 60 000 francs, elle voit sa fiabilité

vantée aussi bien par la presse que

par ses possesseurs (Carl Hahn, le patron

de Volkswagen d’alors, dira que c’est la

« meilleure voiture au monde »). La BX

s’impose comme une voiture populaire,

comme LA familiale, symbole des départs

en vacances. Durant ses onze années de

carrière, elle multiplie les déclinaisons

(diesel, break, entreprise, 4×4, sport, rallye…)

et s’écoule à plus de 2,3 millions

d’exemplaires.

LA RINGARDE

Au début des années 2000, la BX, déjà

remplacée par l’insipide Xantia, est

encore partout mais commence à dépérir.

Citroën ne fabrique quasiment plus de

pièces détachées pour la réparer, les garagistes

ne savent plus gérer la suspension

hydraulique et préfèrent orienter le

public vers des modèles plus récents. Sa

cote, au sens propre et figuré, baisse drastiquement.

La voilà devenue voiture « de

pauvre », « de papy à béret ». Alexandre

Martin a alors 18 ans et découvre les joies

de la conduite au volant de celle de son

grand-père. « C’est vrai que j’avais alors

un peu honte… On me disait que c’était

« J’ai acheté hier le dernier

exemplaire de la version Break

Buffalo pour 900 €, raconte

Alexandre Martin. Elle est en

mauvais état et je vais en avoir

pour trois, quatre mois à la

restaurer. » Pour un modèle déjà

requinqué, les passionnés

interrogés estiment le tarif entre

1 500 et 4 000 €. Mais, même à ce

prix-là, il faut faire quelques

concessions à la modernité,

comme la présence de la direction

assistée ou de la clim.

une voiture juste bonne pour aller à la

casse. » Son look tranché n’arrange rien.

Elle est décriée comme « auto la plus

laide de tous les temps ». En 2012, le site

satirique Le Gorafi s’en amusera dans un

article partagé plus de 200 000 fois :

« Trente ans après, Citroën présente ses

excuses pour la BX. »

Seuls quelques jeunes peu aisés sautent

le pas. « Quand j’avais 18 ans, tout le

monde voulait une Clio, j’ai préféré une BX

plus grande et moins chère, raconte Vivien,

de Colmar. C’est vrai que je me sentais

franchement ringard. Heureusement, avec

le temps, ça a changé… » Alexandre Martin,

32 ans, aujourd’hui passionné de la

berline et créateur du site BXworld.net,

estime ce revirement à 2013, « quand le

phénomène Youngtimers a émergé et que

les BX sont devenues rares ». Dans leurs

clips, Rihanna et Kendrick Lamar ont

commencé à rouler dans des voitures des

années 1980, l’industrie du luxe a fait

poser ses modèles à côté de vieilles berlines

(tel Robert Pattinson au volant d’une

BMW Série 3 E30 pour Dior Homme)…

Le kitsch est devenu désirable et la BX, la

plus kitsch de toutes, un objet de convoitise

et un symbole.

CITROËN

L’OBS/N°2756-31/08/2017 111


TENDANCES

M O D E

L A


P O U R

T O U S

Par S O P H I E F O N TA N E L


Les habits

de Tadzio

Si le jeune héros du film “Mort à Venise” a subjugué le réalisateur

Luchino Visconti et le monde entier en 1971, c’est tout autant par sa beauté spectrale que par

sa tenue de bain. Quand on ne peut fantasmer sur le corps, on s’attarde sur les habits

En 1971, Luchino Visconti

adapte « la Mort

à Venise », la nouvelle

de Thomas Mann.

Aschenbach, le héros,

tombe amoureux d’un jeune aristocrate,

un adolescent polonais,

Tadzio. Dans cette histoire, c’est le

début du mois de mai. Il fait beau,

« la surprise d’un faux été », selon

les mots de Thomas Mann.

Aschenbach voit le sublime Tadzio

entrer dans la salle à manger

de l’Hôtel des Bains, et tout de

suite se focalise sur la manière

dont il est habillé. D’abord, les

pieds chaussés de blanc. Puis la

blouse blanche de matelot, une

« cotonnade rayée bleu et blanc »,

le « col tout droit ». Pour Aschenbach,

c’est le coup de foudre, et la

panique : un désir immense lui vient d’ôter les habits du beau

jeune homme. C’est bien sûr impossible, c’est impensable, c’est

pensé à toute force. Et parce que dénuder le garçon n’est pas envisageable,

la fixation sur les vêtements augmente.

La tenue de Tadzio, en elle-même, est-elle « démente »,

comme on dit maintenant ? Disons que, d’un côté, elle est celle

portée par les garçons d’une bonne société qui s’adonnent aux

bains de mer au début du xx e siècle. Mais disons aussi que, d’un

autre côté, Tadzio est beaucoup mieux habillé que ses camarades

de plage. A bien y regarder (et y relire), s’il est si bien mis, c’est

qu’il est l’enfant chéri de sa maman, femme au goût exquis (jouée

par Silvana Mangano). Il est peut-être la projection vestimentaire

de sa mère, laquelle, en 1911, ne saurait en montrer autant

que son fils sur une plage.

Au fil de l’histoire, Tadzio se dévêtira un peu, après tout il est

au bord de la mer. Et cette esquisse d’effeuillage sera, pour

Aschenbach et tant de spectateurs du film, inoubliable. Cela

fichera un peu en l’air, au passage,

la vie de l’acteur Bjorn Andresen

(Tadzio). Non qu’il ait subi le

moindre harcèlement pendant le

tournage, mais il deviendra une

icône gay pour le monde entier.

Lui, qui n’est pas homosexuel.

Lui, dont la mère, cinq ans auparavant,

s’est suicidée. Lui, payé

seulement 4 000 dollars pour le

film. C’est-à-dire rien.

Cela aurait pu s’arrêter là. Les

beaux habits de Tadzio et le destin

compliqué de Bjorn. Mais

depuis quelques années une

vidéo (« Alla Ricerca di Tadzio »,

1970) tourne sur internet. Il s’agit

d’une courte séquence où l’on

voit Luchino Visconti auditionner

le jeune acteur. Visconti est

soucieux, concentré. S’il ne

trouve pas le bon adolescent pour son film, c’est mort, et pas qu’à

Venise. Il demande l’âge du garçon : il a 15 ans. Il fait demander

à Bjorn (via l’interprète suédoise) de retirer son pull. Bjorn est

maintenant torse nu. Il lui fait demander de regarder la caméra

et de sourire. Ça fait comme une nudité supplémentaire. Tadzio,

alors, vous saute aux yeux. Ensuite, Visconti préconise qu’on

fasse des photos, et on retrouve Bjorn en caleçon. Le garçon est

un peu gêné, on le voit à son sourire ballot, bouleversant. Il faut

noter qu’il est déjà, à 15 ans, un comédien professionnel, et il était

d’ailleurs tout aussi somptueux dans « A Swedish Love Story »,

un film suédois tourné juste avant « Mort à Venise ».

La vidéo va faire le tour du monde. Ce strip-tease dont Aschenbach

rêvait, on en a ici les prémices dans une vidéo que nul n’aurait

dû voir. Pour finir, Bjorn remet son pull. A même la peau.

Que ressentait-il, alors ? Il dira plus tard n’avoir rien compris au

rôle qu’on voulait lui faire jouer. A ce que ça racontait. Les habits

étaient amusants à porter. Un peu ridicules…

112 L’OBS/N°2756-31/08/2017

THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES


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Les cahiers d’Esther

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