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La poudre aux yeux des

La poudre aux yeux des saints : Contributions ethnologiques au dossier des peintures murales endommagées en Roumanie | 111 par Ion Muşlea et Ovidiu Bîrlea. Elles ont été récemment rééditées par Ion Taloş, en 2010. 10 Or, cinquante-six réponses au questionnaire mentionnent « les yeux des saints peints sur les églises » (« ochii sfinților zugrăviți pe biserici »), formule qui se réfère en réalité à la poudre ou la terre qui a été extraite de ces yeux, autrement dit la partie de paroi que l’on a pu arracher de ces yeux figurés. 11 La plupart des attestations proviennent de la région d’Olténie, quatre sont de Transylvanie et une autre du nord de la Moldavie. Le chiffre cinquante-six ne représente pas un nombre élevé d’attestations. Par exemple, les informations fournies ne recouvrent qu’une seule page dans un volume de six cents pages. Il est alors possible que la situation reflète soit le manque de popularité de cette pratique, soit un silence que les prêtres, les enseignants ou les villageois même ont décidé de garder. C’était sans doute un phénomène qu’ils considéraient comme gênant, incompatible avec la transmission par écrit. La raison principale était que « dans la plupart des cas, les yeux des saints sont arrachés pour être utilisés dans les sortilèges ». 12 Outre les réponses au questionnaire, l’état de l’art sur cette question ne permet de mentionner que peu de références explicites à cette pratique. Nous les présentons par la suite : L’église du monastère de Surpatele (dans le comté de Vâlcea) a été édifiée par la famille princière des Brancovan au xviii e siècle, sur l’emplacement d’une fondation plus ancienne. L’édifice a été abandonné vers la fin du xix e siècle ; les moniales ont quitté les lieux et l’église est devenue une ruine. Au début du xx e siècle, la même église et une partie des cellules des moniales ont été restaurées ; la vie monacale a également recommencé. En 1933, le prêtre Constantin Dănescu a publié une étude monographique (son mémoire de licence) consacrée au monastère de Surpatele. Ses recherches de terrain lui ont permis d’apprendre que « les Gitans autour, anciens esclaves [du monastère], ont spolié les briques des murs délabrés et ont même osé arracher les yeux des saints de la véranda de l’église, pour s’en servir dans leurs tours de magie et sorcellerie ». 13 Sur la base de cette attestation, nous avons effectué une mission de terrain à Surpatele et dans le village de Frâncești, dans le voisinage du monastère, afin d’observer si les 80 ans qui sont passés ont tout de même conservé les souvenirs de la pratique mentionnée par le prêtre Dănescu. Nous n’avons obtenu toutefois aucune information quant à l’affaire des ‘yeux des saints’. Il se peut, d’une part, que l’intervalle de temps ait été trop long ; d’autre part, il est tout aussi possible que notre visite ait été trop courte pour que les habitants puissent se fier à nous, afin de nous transmettre un rituel qui peut presque passer pour un acte blasphémateur. En tout cas, l’état actuel du monastère, son activité religieuse intense, la vigilance des religieuses quant à la valeur patrimoniale de l’église et de ses peintures murales rendraient presque impossible toute intervention néfaste sur ces dernières. Une deuxième recherche de terrain sur ce sujet a été réalisée à l’ermitage de Saint-Étienne, dans le monastère de Hurez (comté de Vâlcea). En regardant l’image endommagée des saints, j’ai eu une conversation avec une religieuse locale qui a attribué aux Turcs la profanation des peintures, des yeux, du visage des saints dans son entier, ou d’autres parties du corps des figures peintes. La profanation est censée avoir eu lieu pendant la période où l’ermitage a été abandonné. Coïncidence ou non, les édifices des deux monastères ont été abandonnés à la fin du xix e siècle, c’est-àdire à la même période que la circulation des questionnaires de Hasdeu. Bien qu’il ne soit pas souhaitable de généraliser à partir de ces informations, nul ne peut ignorer que l’absence d’un gardien de l’édifice favorisait la poursuite, secrète sans doute, de l’action qui nous intéresse ici. La qualité spéciale des ruines d’une église, un espace liminaire doté d’un caractère sacré ambigu (ni église, ni lieu commun), a peut-être encouragé les pratiquants de ces rituels à continuer leurs actions, tout aussi ambiguës. Aujourd’hui il arrive que les gestes nuisibles en question soient attribués à Autrui : sorciers gitans ou Turcs païens. En ce qui concerne les Turcs, il convient de noter que ces Fig. 10 : Mutilations des peintures murales de Surpatele. Cliché : Șerban Bonciocat. Fig. 11 : Mutilations du même type à Hurez, dans l’église de l’ermitage Saint-Étienne. Cliché : Ștefan Iliescu.

112 | Laura Jiga Iliescu Fig. 12 : Mutilations des peintures murales d’Ostrov. Cliché : Mihai Bilici. derniers ne peuvent pas être jugés responsables de la détérioration volontaire des édifices religieux chrétiens à la fin du xix e siècle. Ils n’étaient plus présents dans la région. Il est également impossible de généraliser sur l’appartenance ethnique ou confessionnelle de ceux qui pratiquaient le rituel. Cette précaution doit concerner aussi les cas déjà mentionnés que l’on retrouve dans le Haţeg. Les répondants aux questionnaires de Hasdeu étaient des Roumains ; leurs descriptions ne contiennent aucune déclaration concernant l’origine ethnique des pratiquants en question. Quant aux raisons pour lesquelles ils exposent la pratique, elles ne sous-entendent aucun lien avec un conflit interconfessionnel. Dans les deux cas cités, il est plus raisonnable d’envisager la mise en place d’un processus de diabolisation (et de blâme) de l’Autre, afin de protéger l’image de soi. Le phénomène nécessite bien évidemment une recherche spécialisée, mais il est plausible que les échos de cette diabolisation de l’Autre perdurent encore aujourd’hui. Le processus par lequel les rites négatifs du groupe de référence sont attribués à Autrui est amplifié par la récupération et la diffusion de ces histoires, toujours peu claires, par les médias de nos jours. Nous avons choisi un seul exemple, un article publié dans Formula AS, un hebdomadaire « de santé, spiritualité, reportages et écologie ». La popularité de cette publication New Age, complétée par quelques touches nationalistes, contribue à la prolifération de ces informations. L’article affirme dès le début que « dans toutes les vieilles églises orthodoxes du Hațeg, les saints sont aveugles. Personne ne sait qui les a mutilés. Les Calvinistes ? Les Turcs ? Les sorciers gitans ? Quoique les saints aient déjà payé le prix si cher de leur martyre, ils ont été mutilés à nouveau, sur les murs des églises roumaines. Aucune haine n’est plus toxique et cruelle que la haine qui est née du fanatisme religieux ». 14 La citation est basée sur les mots des prêtres locaux, dont certains ne font que s’inspirer des interprétations des spécialistes en peintures. Par exemple, le prêtre d’Ostrov, un village du Hațeg, a affirmé à propos de son église paroissiale : Il me semble que les pratiquants des arts de l’occulte et de la sorcellerie n’ont pas été les seuls à frapper le visage de la Mère de Dieu avec une telle sauvagerie, jamais vue ailleurs. Certains ont dit que les yeux de la Vierge ont été enlevés par les sorcières, pour leurs rituels impurs. Que, dans leur errance, elles ont fantasmé que les yeux des saints avaient des pouvoirs surnaturels et que ces pouvoirs pouvaient être mis au service du Malin. [...] Cependant, sincèrement, je ne pense pas non plus que les Turcs soient les auteurs d’une telle horreur, parce qu’ils respectaient la Vierge Marie, ils l’ont également dans leur religion sous une autre forme, ainsi que le Christ. [...] Seuls les adeptes d’une croyance étrangère, ceux qui exhortent à la destruction des icônes et de la tradition orthodoxe, pourraient se prêter à une telle sauvagerie. Et quand je pense à cela, je veux dire la Réforme calviniste, qui a commis de véritables dégâts dans le Hațeg. 15 Il est évident que cette disculpation des (rares) sorcières et des Turcs (disparus depuis longtemps dans ces contrées) se fait au détriment de la présence de plus en plus accrue des cultes néo-protestants, en rapport avec le Calvinisme. On ne peut pas ne pas remarquer la généralisation de l’interven-

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