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Epistemologie des sciences sociales

Cette opération, on le

Cette opération, on le sait, l’histoire n’est pas seule à l’assurer. D’une société à l’autre, à l’intérieur d’une même société, le mythe, l’épopée, la légende, le rituel peuvent l’assurer. Les premiers historiens grecs, Hécatée de Milet puis Hérodote, ont eu le souci de fonder un savoir qui prendrait ses distances d’avec les traditions orales et les récits qui encombraient la mémoire de leurs contemporains. Mais de cette coexistence de registres multiples et souvent contradictoires de rapport au temps écoulé, il convient de ne pas parler seulement au passé. Ainsi l’éruption mémorielle qui a envahi les sociétés occidentales depuis une bonne vingtaine d’années, et qui a pris des formes extrêmement diverses, de la réinvention de la tradition à la commémoration et à la muséographie, jusqu’à affecter de façon notable le travail des historiens, montre qu’elle est présente là même où la discipline historique paraît le mieux assurée de son agenda scientifique [7]. Il ne fait pas de doute que, depuis plus de deux millénaires, l’histoire n’a pas cessé de prendre ses distances par rapport à ce qu’elle refusait d’être, par rapport aussi à ce qu’elle ne voulait plus être et que ces choix successifs ont peu à peu façonné les contours de ce que nous appelons une discipline. Il n’est pas moins évident que ce périmètre est incertain. Il l’est dans le temps, où la continuité de l’activité historique nous apparaît parfois improbable. Nous peinons à la reconnaître dans les opérations qui, pendant des siècles, apparaissaient essentielles à la production de la connaissance même si nous sommes capables d’en reconstruire la logique et les modalités (mais c’est le cas pour toute science). Nous éprouvons davantage de difficultés encore à considérer comme « historiques » des constructions textuelles qui revendiquaient de l’être et qui étaient reçues comme telles. Thucydide récusait déjà la « biographie » comme un genre populaire et impur, déclassé par rapport à l’histoire, genre aristocratique, en jouant avant Aristote sur la hiérarchie entre le général et le particulier ; pour les mêmes raisons, il refusait de prendre en compte les chroniques locales [8]. Nous considérons la vaste production d’hagiographies médiévales comme une ressource documentaire qui peut être mise à contribution sous certaines conditions, mais nous ne saurions négliger le fait que pendant des siècles, le récit de la vie des saints a aussi été une manière essentielle d’énoncer un rapport au passé. Cette incertitude n’est pas moins sensible aujourd’hui, alors même que la discipline historique a été fortement codifiée et professionnalisée depuis le dernier tiers du xix e siècle. D’abord les usages de l’histoire savante sont fortement différenciés, entre celle que produisent les chercheurs, celle qui est divulguée aux différents niveaux du système d’enseignement, celle enfin qui fait l’objet d’une plus large diffusion dans la société – quand bien même la source d’information serait commune (mais jusqu’à quel point peut-elle réellement l’être ?). La morphologie des amphores, le volume des arrivages de métaux précieux américains aux xvi e et xvii e siècles, la mesure des comportements dévotionnels au siècle des Lumières sont des thèmes qui ne retiennent en général que des professionnels. Mais, outre qu’il existe d’intrépides amateurs, on a pu vérifier que la théologie du mariage au xii e siècle était capable de faire rêver de larges masses de lecteurs lorsqu’elle était magnifiée par la plume de G. Duby (Le Chevalier, la femme et le prêtre, 1981), comme l’avait fait l’ethnohistoire d’une communauté ariégeoise de deux cent cinquante habitants au tournant des xiii e et xiv e siècles sous celle d’E. Le Roy Ladurie (Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, 1975). Ces circulations sont distinctes mais elles sont aussi susceptibles de se croiser, voire de se détourner l’une l’autre. Mais il y a plus. K. Pomian constatait récemment l’« irréductible pluralité de l’histoire » (Pomian, 1999, p. 387-404). Le constat s’impose déjà si l’on se cantonne à l’espace de la profession, c’est-à-dire à ceux qui ont été régulièrement formés pour transmettre, reproduire et, le cas échéant, perfectionner un certain type de connaissances. Certains parmi eux élaborent des stratigraphies pour tenter d’apprécier les phases successives de l’activité des hommes sur un site ; d’autres étudient les prix des grains ou les médailles frappées par la monarchie française aux xvii e et xviii e siècles ; d’autres encore s’interrogent sur les fondements économiques de l’idée nationale ou modélisent la croissance américaine du xix e siècle. Tous

font de l’histoire, comme on dit. Ceux qui écrivent des manuels universitaires ou scolaires font eux aussi de l’histoire et, d’une certaine manière, ceux qui utilisent ce matériel. La bigarrure thématique n’est pas seule en cause ici. On voit bien que de l’étude d’un personnage à la monographie paroissiale et à la synthèse mondiale, les conditions de l’enquête, les ressources documentaires, leur traitement, l’exposé des résultats ne peuvent pas être de même nature. Les approches ne le sont pas plus : dans un pays comme la France coexistent aujourd’hui plusieurs manières, très différenciées, de faire de l’histoire, l’une plus tournée vers l’étude du politique, une seconde vers celle des réalités institutionnelles, une troisième vers les sciences sociales (ou telle d’entre elles), etc. Or, la discipline est dans l’ensemble bonne fille. Elle a certes connu, elle connaît encore des disputes mémorables, mais il n’est pas fréquent qu’un historien dénie à un autre historien le droit d’exister – ce qui n’est pas toujours vrai, on le sait, dans les disciplines voisines. Cette pluralité est bien plus manifeste, et elle est plus problématique aussi, si l’on s’interroge sur ce qui sépare en droit l’histoire des professionnels de celle de tous les autres, ne serait-ce que parce que les premiers ne sont pas seuls à en décider. Comme le note très justement Pomian, « L’opinion publique a son mot à dire sur ce sujet et ses rapports avec les professionnels (…) sont ceux d’une négociation permanente. » Lorsque dans la seconde moitié du xix e siècle elle s’est constituée en discipline universitaire, la discipline historique a eu le souci explicite de s’affirmer comme une communauté, en marquant ce qui la distinguait des amateurs, des essayistes, des écrivains, des journalistes (Keylor, 1975 ; Novick, 1983). Elle l’a fait en élaborant un modèle d’apprentissage, en définissant des règles communes d’élaboration des connaissances (la « méthode », comme on disait alors), en s’accordant sur des standards de présentation et de communication des résultats, elle s’est organisée en associations professionnelles. Pour mieux défendre son autonomie et sa particularité, elle est allée fort loin dans la distinction entre ce qui relevait de l’histoire et ce qui ne devait pas en relever. Le célèbre éditorial du premier numéro de la Revue historique, qui peut servir d’acte de naissance symbolique de la profession historienne en France en 1876, a très exactement joué ce rôle en proscrivant les débats idéologiques et politiques qui avaient menacé d’exténuer et de dévoyer la discipline au cours des décennies précédentes, en suggérant avec insistance d’éviter les sujets trop contemporains de manière à garantir ce que l’on pensait être les véritables conditions de l’objectivité scientifique [9]. Il existe d’autres exemples contemporains d’une auto-affirmation disciplinaire. La géographie telle que la reformule et la codifie Vidal de La Blache, la sociologie scientifique dont Durkheim édicte les règles de la méthode pour la soustraire aux sollicitations de l’air du temps illustrent des démarches comparables. Mais il s’agit là de disciplines neuves, peu nombreuses et mieux protégées que l’histoire dont la pratique et les usages sont extraordinairement diversifiés et disséminés dans la société. Aussi bien ces impératifs de repli professionnel laissent-ils derrière eux un bilan ambigu. Ils ont imposé, sans nul doute, un modèle fort de l’activité historienne. Mais ils n’ont pas suffi à protéger un territoire intangible : non seulement contre les tentatives politiques, mais aussi et plus significativement peut-être, contre les pratiques mitoyennes que l’on avait voulu exorciser. La neutralisation du temps présent, trop présent, que recommandaient les premiers directeurs de la Revue historique, dans un souci d’exigence scientifique et de rigueur méthodique, n’a pas tenu bien longtemps (même si elle a eu pour effet de stigmatiser durablement la recherche en histoire contemporaine par rapport aux autres branches canoniques de la discipline). À plus d’un siècle de distance, tout montre au contraire que la plupart des critères qui paraissaient pouvoir définir les légitimes conditions d’exercice du métier ont été remis en cause : la nécessaire distance chronologique, le répertoire des sources (et avec lui les démarches qui permettent de les aborder et les techniques qui en rendent possible l’exploitation), et, bien sûr, l’éventail des objets d’étude (cf., à titre d’exemple, Le Goff et Nora, 1974 ; Boutier et Julia, 1995 ; Revel et Hunt, 1996). La distinction entre l’historien et le journaliste apparaissait évidente à la fin du xix e siècle, en un temps où le choix d’un objet insuffisamment refroidi était mal accepté et où l’on

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