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Epistemologie des sciences sociales

evêtues jusqu’à la

evêtues jusqu’à la fin du xix e siècle est l’histoire qui a engendré l’accroissement des suicides. Est-il légitime d’assimiler l’histoire, comme je le fais ici, à l’une des deux formes majeures d’explication dans les sciences modernes, celle qui consiste à se demander d’où proviennent les phénomènes qu’on veut expliquer, ou quel est le processus ou le « mécanisme » qui les génère ? S’il est légitime d’effectuer cette assimilation, alors l’histoire apparaît immédiatement comme une composante majeure de la science ! Mais est-il sérieux de réduire l’histoire à un coup de hache ? Ou de prêter à Durkheim l’intention d’expliquer les taux différents de suicide par l’histoire des régions catholiques et protestantes ? Examinons les choses avec attention. Lorsque Durkheim situe l’origine des variations de taux de suicide observées entre différentes populations, dans le caractère religieux du milieu social, il ne fait pas de l’histoire. Il s’appuie sur des statistiques. D’ailleurs il récuse l’explication des phénomènes sociaux par l’histoire. Les événements actuels de la vie sociale dérivent de l’état actuel de la société, écrit-il, non des événements antérieurs, des précédents historiques, et les explications sociologiques ne consistent pas à rattacher le présent au passé. Il est d’ailleurs impossible de concevoir comment l’état où la civilisation se trouve parvenue à un moment donné pourrait être la cause déterminante de l’état qui suit. « Les étapes que parcourt successivement l’humanité ne s’engendrent pas les unes les autres. » [15] Pour Durkheim, c’est sur la possibilité d’expliquer les phénomènes sociaux par l’état actuel de la société, au lieu de les expliquer par le passé, que repose la sociologie. Comment conçoit-il l’explication des faits sociaux par l’état actuel de la société ? « (…) il ne peut rien se produire de collectif si des consciences particulières ne sont pas données ; mais cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Il faut encore que ces consciences soient associées, combinées, et combinées d’une certaine manière ; c’est de cette combinaison que résulte la vie sociale et par suite, c’est cette combinaison qui l’explique » (op. cit., p. 103). Les différentes manières dont sont combinées les consciences sont les processus ou les « mécanismes » qui génèrent les phénomènes sociaux, mais Durkheim ne les conçoit pas comme des processus historiques, ce sont les états présents, actuels de la société. Le présent s’explique par le présent. « (…) si la condition déterminante des phénomènes sociaux consiste, comme nous l’avons montré, dans le fait même de l’association, ils doivent varier avec les formes de cette association (…) » (op. cit., p. 111). Plutôt que de parler de processus, Durkheim parle de formes d’association, ce qui estompe leur dimension temporelle. Par exemple, les religions « associent » et « combinent » les « consciences » de différentes manières, et c’est la forme de ces combinaisons qui génère des taux variés de suicide. L’histoire est donc inutile, semble-t-il. Précisons que Durkheim recourt aussi au deuxième principe d’explication que nous avons distingué, qui consiste à définir les conditions théoriques qui expliquent pourquoi telle ou telle « combinaison » (ou « mécanisme », ou forme) sociale empirique produit le phénomène qu’on veut expliquer. Pourquoi la forme sociale empirique qui accompagne le protestantisme génère-t-elle plus de suicides que la forme sociale empirique qui prévaut dans les populations catholiques ? Pourquoi, lorsque la forme sociale est moins hiérarchisée, lorsque le groupe exerce moins de contraintes sur les individus, etc., y a-t-il plus de suicides ? Parce que, avec cette forme-là d’association des consciences, la « densité dynamique » – c’est-à-dire « le volume de la société et le degré de concentration de la masse » – (op. cit., p. 112) est plus faible. Le suicide est expliqué, à la fois, par une forme empirique et par un modèle théorique. Et ces deux sortes d’explication sont complémentaires. L’explication théorique explique pourquoi la forme sociale peut produire les effets observés. Et du même coup elle renforce l’hypothèse du mécanisme avancé au sujet de l’origine de ces effets : cette hypothèse n’est pas seulement corroborée ou vérifiée par l’expérience ou par l’observation, elle est aussi confortée par le modèle théorique. En outre, le modèle théorique guide la recherche du « mécanisme » (ici de la forme sociale d’association) qui a pu générer

l’effet observé. Car, parmi tous les mécanismes sociaux imaginables, le modèle théorique invite à sélectionner celui qui remplit les conditions théoriques nécessaires à la production de l’effet observé. Inversement, le processus ou « mécanisme » empirique conforte ou infirme la pertinence du modèle théorique. S’il ne produit pas l’effet escompté, c’est – peut-être – parce que les conditions théoriques qu’il remplit ne sont pas – contrairement à ce qu’on pouvait penser – nécessaires à l’apparition de l’effet ; même chose si d’autres « mécanismes » sociaux produisent le même effet, alors qu’ils ne remplissent pas ces conditions théoriques. Ces mécanismes infirment le modèle théorique hypothétique. En outre le processus empirique guide la découverte du modèle théorique : lorsqu’il est producteur de l’effet observé, il révèle les conditions générales, théoriques, qui sont – peut-être – nécessaires à l’apparition de l’effet. Une telle architecture explicative des sciences [16] ne rend-elle pas l’histoire superflue ? Non, si nous prenons en considération ce que nous a appris Braudel sur l’histoire ; et non, si nous pensons qu’il est important, pour expliquer la vie sociale, de prendre en compte les faits, ou les événements, dont sont immédiatement issus les phénomènes qu’on cherche à expliquer. Les « formes » sociales d’association (en l’occurrence celles du protestantisme et du catholicisme) dont nous parle Durkheim ressortissent clairement de ce que Braudel appelle « la longue durée ». Ces formes existent aujourd’hui, ce sont les formes de la société actuelle, mais elles durent depuis des siècles. Et comme ces formes n’ont pas d’existence en elles-mêmes, mais sont la forme d’association que reproduisent les actions humaines, elles sont de la nature de l’événement : de même que les formes économiques, culturelles, démographiques ou géographiques qui se font et se défont plus ou moins lentement au cours de l’histoire, les formes d’association sociale qu’étudient les sciences politiques, la sociologie et l’ethnologie sont des événements de plus ou moins longue durée, soit qu’elles se prolongent dans le temps comme une ville, au moyen de leur institutionnalisation, soit qu’elles se répètent ou se multiplient comme les pratiques d’élevage ou l’usage du crédit. Comme les événements de courte durée, ces événements de longue durée sont inattendus, bouleversants et contraignants : la naissance, l’expansion, les transformations et aussi le maintien jusque dans la société actuelle de la forme sociale d’association liée au protestantisme, ou liée au catholicisme, sont de cet ordre. À ne pas reconnaître que les formes sociales empiriques sont des événements de plus ou moins longue durée, on est tenté de les confondre avec des modèles théoriques. Ces formes sociales dessinent les contours empiriques de ce qui peut arriver et de ce qui ne peut pas arriver ; elles canalisent ce qui arrive, et régulent l’incidence que peut avoir sur la vie sociale ce qui arrive, et de cette manière elles délimitent pour un temps le champ des possibles. En dessinant les contours empiriques de ce qui est possible, ces formes contribuent à l’explication de ce qui arrive. Elles nous apprennent d’où vient que les choses se sont passées ainsi et non autrement ; c’est en ce sens là qu’on peut dire qu’elles génèrent ou produisent les phénomènes sociaux qu’on veut expliquer. Acquérir la connaissance des événements de plus ou moins longue durée, c’est en faire l’histoire. Durkheim n’a pas étudié l’histoire des formes sociales d’association protestantes et catholiques. Il s’est contenté d’une information sommaire à leur sujet, s’inspirant des doctrines religieuses opposées concernant le magister, se référant à leurs structures institutionnelles respectives et à d’autres questions touchant aux relations sociales. Cette information sommaire ne suffisait-elle pas, d’autant plus qu’il constatait que des effets comparables sur les taux de suicides résultaient de formes sociales analogues à celles qu’il attribuait respectivement aux populations catholiques et protestantes (mariés/divorcés, etc.) ? Peut-être. Cela se discute. Et de toute manière la question ici n’est pas de savoir si le recours aux études historiques est toujours indispensable dans les recherches des sciences sociales, mais seulement de déterminer si et pourquoi il est utile d’y recourir. Pour expliquer comment et pourquoi la bûche a été fendue, il n’est pas besoin de faire l’historique des coups de hache ! Mais une étude historique

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