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Epistemologie des sciences sociales

s’interdisait

s’interdisait d’aller chercher l’information en dehors des sources manuscrites (annexement métalliques ou archéologiques). L’archive orale (et beaucoup d’autres) est aujourd’hui d’usage commun. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement, dès lors, le travail du journaliste qui, sur la base de textes imprimés, de correspondances, d’entretiens, reconstitue avec soin la jeunesse d’un président de la République, du travail qu’un historien aurait pu faire (et qu’à dire vrai les historiens ne se sont pas souciés de faire) [10] ? Rien, fondamentalement, si l’on se situe dans l’ordre des modalités de la connaissance ; davantage, mais ce n’est pas toujours le cas, si l’on est attentif aux conventions stylistiques – qui sont d’ailleurs devenues assez souples. Objectera-t-on que le premier est plus libre que le second dans l’invention de son sujet, plus libre aussi d’en abuser ? Ce n’est pas non plus évident (et il existe d’ailleurs des historiens futiles). Entendons-nous : il ne s’agit pas de pousser le paradoxe jusqu’à l’absurde ni de suggérer que rien n’est spécifique dans l’activité historienne. Outre que celle-ci a une très forte conscience d’elle-même, elle s’inscrit dans une tradition très longue et reconnaissable ; elle est mal séparable d’une fonction sociale plus diffuse, plus diverse, mais qui lui confère une particularité clairement identifiable. Tout n’est donc pas susceptible d’être de l’histoire, ni l’histoire n’importe quoi. Il reste que celle-ci est plurielle, qu’elle s’exprime dans des registres, des formes, qu’elle s’assigne des fins, qu’elle s’applique à des objets d’une extraordinaire diversité. Cette situation n’est pas nouvelle et, d’une certaine manière, elle est une donnée avec laquelle l’histoire a dû composer depuis qu’elle existe. Il est bon de le garder à l’esprit quand l’on s’interroge sur les modalités de la connaissance historique. Connaissance, rhétorique, régimes d’historicité De la pluralité des histoires, telles qu’on les pratique, il existe toute une gamme de descriptions possibles. On peut, par exemple, suivre l’ordre chronologique dans lequel elles sont apparues ; montrer comment la mémoire individuelle a d’abord été fixée, puis conservée par un corps de spécialistes par oral puis par écrit ; comment l’on est passé des généalogies royales à l’enregistrement régulier des événements notables dans des annales, fixant ainsi la trame d’une chronologie ; de là à la chronique, c’est-à-dire à un récit organisé, et aux premières formes d’histoire au sens où nous l’entendons, etc. Une présentation de ce type identifie des opérations mentales et cognitives et insiste sur leur progressive complexification, sur leur diversification et sur la dilatation de leur champ d’application. Elle décrit un progrès scandé par des seuils (Le Goff, 1977 ; Pomian, 1984, 1999). On peut aussi se donner pour but de caractériser les conceptions successives ou concurrentes des différentes écoles historiques en décrivant leurs projets, leurs attendus méthodologiques, leurs réalisations (Bourdé et Martin, 1983). Une troisième approche peut consister à montrer comment une activité de connaissance particulière s’inscrit dans un contexte culturel donné, répond à une demande particulière (ou l’exprime) : demande politique, institutionnelle, demande de mémoire d’une famille, d’un groupe ou d’un ensemble plus large [11]. Et ainsi de suite. Mais mon propos n’est pas ici de traiter de l’histoire de l’historiographie en tant que telle. Il est, en revanche, de dégager de la diversité des histoires des types élémentaires qui permettent, en gros, de caractériser des opérations qui sont liées entre elles. La notion de régime d’historicité peut aider à le faire. Elle n’est pas stabilisée. Elle pointe une « nébuleuse de questions » et invite à « établir des relations entre toute une série d’interrogations qui sont formulées le plus souvent séparément » (G. Lenclud). C’est à ce titre qu’elle peut nous retenir. À un niveau élémentaire, il s’agit du rapport – ou plutôt de l’ensemble des rapports – qu’un acteur social

collectif ou une pratique sociale – comme l’histoire – entretient avec le temps, ainsi que de la manière dont ces rapports sont engagés dans un présent qui peut être celui de la mémoire, de l’action, du savoir. De façon plus précise et plus opératoire, la notion peut permettre d’articuler ensemble trois registres : la construction d’un rapport au temps historique ; les modalités cognitives d’un savoir sur le passé ; les formes dans lesquelles ce savoir peut s’énoncer. Deux modèles majeurs peuvent être dégagés. Dans ses origines grecques, la tâche de l’historien obéissait à une double exigence. Elle devait rendre compte d’un certain état des choses et en rechercher l’explication à travers l’identification de causes naturelles. Mais ce travail d’observation et d’interprétation requérait une mise en forme qui était aussi pensée comme une mise en ordre : pour que l’analyse fût reçue, il fallait qu’elle fût capable d’entraîner l’adhésion du lecteur, de le convaincre ; le rendu qui en était donné devait, pour communiquer l’illusion de la réalité, être doté d’enargheia ou, comme le dira plus tard la rhétorique latine, d’evidentia in narratione. Ainsi que l’a rappelé A. Momigliano, la première préoccupation évoquait plutôt la sphère de l’investigation médicale (au vocabulaire de laquelle est emprunté le nom même d’historia, enquête) ; la seconde relevait clairement de l’éloquence judiciaire [12]. L’association entre une opération de connaissance et une forme a été constitutive du genre historique pendant près de vingt-cinq siècles et, pendant longtemps, elle a paru aller de soi. Elle a été si forte qu’elle permet de comprendre la hiérarchie des genres littéraires telle que la dresse, par exemple, Aristote dans un passage célèbre de la Poétique. L’histoire – qui, cela va de soi, n’est pas pour lui une discipline – y est confrontée à la poésie en des termes qui peuvent nous surprendre, et qui renvoient à une forme de connaissance mixte qui nous est devenue largement étrangère, en tout cas opaque : « En effet, l’historien et le poète ne diffèrent pas par le fait qu’ils font leurs récits l’un en vers, l’autre en prose (on aurait pu mettre l’œuvre d’Hérodote en vers et elle ne serait pas moins de l’histoire en vers qu’en prose) ; ils se distinguent au contraire en ce que l’un raconte les événements qui sont arrivés, l’autre des événements qui pourraient arriver. Aussi la poésie est-elle plus philosophique et d’un caractère plus élevé que l’histoire ; car la poésie raconte plutôt le général, l’histoire le particulier. Le général, c’est-àdire que telle ou telle sorte d’homme dira ou fera telles ou telles choses vraisemblablement ou nécessairement ; c’est à cette représentation que vise la poésie, bien qu’elle attribue des noms aux personnages ; le “particulier”, c’est ce qu’a fait Alcibiade ou ce qui lui est arrivé. » [13] La hiérarchie marquée entre la poésie et l’histoire – qui est, comme le philosophe le rappelle, celle qui existe entre l’universel et le particulier – renvoie à des modalités différentes de la composition. L’auteur de fictions (dans l’extrait qui suit, de tragédies) est maître de « composer la fable de façon qu’elle soit dramatique et tourne autour d’une seule action, entière et complète, ayant un commencement et une fin, afin qu’étant une et entière comme un être vivant, elle procure le plaisir qui lui est propre ; cela est évident, et la composition ne doit pas être semblable aux récits historiques dans lesquels il faut voir non seulement une action mais un seul temps, c’est-à-dire tous les événements qui, au cours du temps, sont arrivés à un seul homme ou à plusieurs, événements qui n’ont entre eux qu’un rapport de fortune » [14]. Pour Aristote, on le sait, la production de fictions à travers la double activité de mimesis et de mise en intrigue (muthos) n’est pas séparée d’opérations de connaissance : elle propose des formes qui peuvent être connues ou reconnues, et qui renvoient à une intelligence des actions, à une praxéologie. La représentation accomplie, l’agencement judicieux des faits à l’intérieur d’une narration sont producteurs d’intelligibilité [15]. Mais, là où la poésie démontre sa supériorité en étant capable de soumettre chacune des parties de sa composition à la conception du tout, l’histoire peine à dégager une logique à partir d’enchaînements qui n’apparaissent pas toujours nécessaires et qui sont donc moins intelligibles parce qu’ils rendent compte d’actions et d’événements qui sont dispersés dans le temps.

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