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Epistemologie des sciences sociales

l’histoire, qui est

l’histoire, qui est épopée et qui lui dicte les modalités de la seule écriture capable de prendre en charge la « résurrection intégrale du passé ». Michelet vaticine ? Mais l’austère et méthodique Fustel de Coulanges, le savant qui fait de l’analyse de documents l’exercice fondamental de la connaissance historique, n’affirme-t-il pas lui aussi à ses étudiants que c’est l’histoire, cette fois science pure, qui parle à travers lui ? D’ailleurs la voie ouverte par Michelet n’est pas la seule, ni probablement la plus significative. L’histoire philosophique et ses vastes architectures interprétatives en propose une autre, davantage fréquentée. L’histoire érudite, une troisième, dont l’importance ne cesse de gagner à travers le xix e siècle jusqu’à occuper l’essentiel de la scène historiographique. Pourtant, ces distinctions classiques ont l’inconvénient de masquer l’essentiel. Ces genres n’ont, pendant longtemps, pas été incompatibles, mais fréquemment associés. Michelet en est à nouveau un exemple, mais tout autant Ranke, qui lie ensemble l’exigence érudite, le grand récit et le projet philosophique. Ces auteurs et d’autres encore ont produit de grandes narrations dont l’ambition ne le cède en rien à celles de leurs prédécesseurs, tant s’en faut, qu’ils se consacrent au récit de la nation, à celui de moments tournants de l’histoire de l’humanité ou au programme d’une histoire universelle. Mais le choix d’un modèle narratif ne dépend plus du bon vouloir ou de l’habileté de l’écrivain. Il est désormais pensé comme inséparable d’un processus particulier qui requiert une forme spécifique. Dans le Tableau de la France (1831), Michelet peut ainsi prendre la liberté d’interrompre le cours chronologique de son Histoire au début des temps médiévaux, au moment où la personnalité française lui paraît prendre consistance, pour dresser l’inventaire de ses différences en même temps qu’il affirme son unité profonde. De même, Tocqueville choisit de renoncer à suivre un fil chronologique lorsqu’il interroge le secret du passage de l’Ancien Régime à la Révolution (1856) : c’est que la démarche de l’enquête systématique lui paraît la mieux à même de rendre compte de l’imbrication du nouveau et de l’ancien dans la compréhension de la rupture révolutionnaire. Le récit n’a donc pas disparu. Mais il est désormais inséparable du sens dont l’historien prétend accoucher l’histoire. Une connaissance par témoignages Arnaldo Momigliano, dont l’œuvre est l’une de celles qui surplombent la réflexion historiographique au xx e siècle, définit assez abruptement les « règles du jeu » de la démarche historique : « Les interrogations épistémologiques sur la nature, sur la validité, sur les limites de notre connaissance de la réalité n’ont qu’une importance indirecte pour l’analyse historique. L’historien travaille en présupposant qu’il est en mesure de reconstruire et de comprendre les faits du passé. » Par-delà une réticence que l’on a déjà eu l’occasion d’évoquer (et à laquelle on n’est pas tenu de souscrire), Momigliano est soucieux de centrer l’attention sur ce qui constitue pour lui le propre de la connaissance historique et des opérations qu’elle met en œuvre : « Les problèmes spécifiques de l’historien concernent les rapports entre ce que sont les sources et ce qu’il veut savoir. » [17] La double insistance placée sur le problème de la connaissance et sur celui des sources mérite de nous retenir. Les deux problèmes ne sont en fait pas séparables parce que la spécificité de l’histoire est précisément d’être une connaissance par les sources. Une connaissance, c’est-à-dire un ensemble de procédures susceptibles de séparer le vrai du faux, le certain et l’incertain, les faits contrôlables de la fable ou du mythe. Ces couples d’opposition ne se superposent pas les uns aux autres. Mais tous ensemble (et sous d’autres formulations encore), ils traduisent la préoccupation fondatrice du genre historique qui est de produire un discours contrôlé sur un certain type de réalité. Que les critères et les moyens de ces opérations aient pu connaître de considérables variations dans le temps n’y change rien. Il n’est pas inutile de le rappeler en un temps où

l’on suggère avec insistance de relativiser la différence de statut entre histoire et fiction ou de cantonner la première à la production d’effets rhétoriques (Ginzburg, 1999). Cette exigence est, en Occident, aussi ancienne que l’historiographie et elle n’est pas séparable d’elle. Autour de 500 avant J.-C. : « Moi, Hécatée, je vais dire ce que je crois être la vérité car les histoires des Grecs sont nombreuses et, à ce qu’il me semble, ridicules. » Un bon demi-siècle plus tard, Hérodote ne se satisfait plus de la critique de cohérence revendiquée par Hécatée de Milet ; il entreprend une enquête pour établir le récit de la guerre qui a opposé les Grecs aux Perses et en expliquer les événements. Il fonde sa recherche sur la collection, la plus large possible, des témoignages en prenant soin, tout à la fois, de les contrôler et d’assurer la représentation de tous les protagonistes du conflit. « Il prit finalement sur lui la responsabilité de noter des événements et des traditions qui n’avaient jamais été racontés par écrit. Ce faisant, il étendit la portée de sa critique, lui permettant d’englober l’examen du très ancien et de l’extrêmement récent, du grec et du non-grec. » Une génération plus tard, Thucydide critique l’ampleur excessive, selon lui, du projet hérodotéen : lui, entend restreindre le champ de son investigation et, pour garantir la solidité de son information, il s’astreint à ne relater que des événements dont il a été le contemporain et qu’il a pu observer directement. De la guerre du Péloponnèse, il écrit : « Je l’ai vécue entièrement, en me rendant compte grâce à mon âge et en appliquant mon attention à savoir quelque chose d’exact. » [18] Voici donc trois auteurs que la tradition a institués, en quelque sorte, comme les pères fondateurs de l’historiographie. Tous trois manifestent une commune volonté de trier l’information dont ils disposent ou qu’ils se sont procurée, et de la vérifier. Mais l’on entrevoit déjà que, sur un siècle, les procédures qu’ils mettent en œuvre pour rechercher et établir la vérité ne sont pas de même nature. Hécatée (dont on ne sait, à dire vrai, que peu de choses) est soucieux de la compatibilité de sources qu’il suppose acquises. Hérodote, dont la première préoccupation est de produire et de rassembler des témoignages, s’attache prioritairement à qualifier ceux-ci selon leur origine. Pour Thucydide, c’est le fait d’avoir été présent à l’événement qu’il rapporte qui garantit l’information de l’historien et il récuse en conséquence la possibilité d’une histoire du passé. On saisit du même coup qu’il a existé des modalités très différentes de la véracité dans la pratique des historiens. Hérodote est tout particulièrement attentif à distinguer ce qu’il a entendu dire, ce qu’il a appris en posant des questions, ce qu’au cours de ses voyages il a vu de ses propres yeux (autopsia) même s’il n’établit pas de hiérarchie de valeur entre ces différents types d’information, contrairement à Thucydide pour lequel l’autopsie est clairement la forme la plus certaine de la connaissance (Hartog, 1980, p. 271- 316). Hérodote hiérarchise aussi la qualité de ses informateurs en fonction de leur statut ou du savoir qu’ils sont supposés détenir. Ces critères nous surprennent dans une large mesure puisque nous ne pouvons plus entièrement nous reconnaître en eux. Avec un certain nombre d’aménagements et à partir d’attendus épistémologiques qui ont été reformulés, ils ont pourtant été durablement mis en œuvre. Jusqu’au xiv e siècle (et parfois bien plus tard), le discours historique a été fondé soit sur le témoignage visuel en première personne, soit sur la relation d’une expérience directe garantie par les qualités éminentes (religieuses, morales, sociales) du premier témoin oculaire et par son inscription dans une tradition autorisée (Guenée, 1980). Ne tirons pas de ces constats la conviction que le problème de la vérité historique était indifférent aux hommes du Moyen Âge. Ils le posaient en d’autres termes que ceux qui nous sont familiers parce qu’ils avaient « hérité de l’Antiquité l’assimilation de l’histoire à la description véridique des choses vues » [19]. De ce rappel élémentaire, on ne tirera pas de conclusion relativiste, du type : « à chacun sa vérité », mais tout au plus l’idée qu’il existe une histoire de la vérité, des conceptions de la véridicité (c’est-à-dire des conditions dans lesquelles le problème de son établissement peut être posé, des critères enfin qui peuvent

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