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Epistemologie des sciences sociales

confirmative ou

confirmative ou invalidante. En d’autres termes, le couperet de l’expérience ne tranche pas comme le pense Popper et la science peut vivre durant de longues périodes avec des théories concurrentes, simultanément en accord et en désaccord avec les faits. Refusant de suivre la pente relativiste qui guette Kuhn, Lakatos cherche à intégrer le fait dans un rationalisme préservé. Le concept de programme est donc, en ce sens, une alternative à celui de paradigme. Kuhn associe dans le concept de paradigme deux niveaux : un niveau très général (qu’il qualifie de « matrice disciplinaire »), constitué d’engagements sur des principes et des valeurs, définissant ce que l’on reconnaîtra comme science au sein du paradigme ; un niveau très spécifique, où ces engagements se transmettent et s’assimilent par l’intermédiaire d’exemples et de modèles. L’articulation de ces deux niveaux met l’accent sur les communautés scientifiques comme acteurs de la science : par l’apprentissage d’une discipline, à travers des exercices et des modèles déterminés, se transmettent les normes de comportement et de pensée constituant l’armature intellectuelle de cette discipline à un moment donné. Cette position, peu susceptible d’être réfutée du point de vue d’une sociologie des communautés scientifiques, est problématique dès lors qu’elle devient un outil d’évaluation épistémologique. Elle aboutit à une variante du culturalisme, la science produite étant une fonction de son cadre intellectuel et social de production et sa capacité d’élucider des phénomènes objectifs une sorte d’heureuse rencontre. Dans l’usage proliférant du terme de paradigme souligné à l’orée de ce chapitre, semblent bien se nouer trois déterminations : celle associée au contenu ancien d’exemple ou de modèle, qui, dans la plupart des cas, justifie l’usage ; celle intermédiaire, selon laquelle beaucoup de choses se font précisément par modèle, imitation, transfert ; celle enfin, spécifiquement kuhnienne, qu’à travers un modèle s’engagent des positions irréductibles. Pour notre part, nous proposerons d’utiliser ici le terme de façon non kuhnienne, en restreignant son sens à la seconde détermination : un paradigme sera une construction singulière (une théorie, un concept, une analyse) utilisée comme modèle et référence dans un autre domaine. Rigoureusement, cette limitation de l’usage permet de ne pas céder à la facilité de considérer comme allant de soi l’influence de telle ou telle théorie constituée en paradigme, et d’inviter à en étudier empiriquement les formes et les modalités. L’alternative représentée par le concept de programme est la suivante : un programme est pour Lakatos une théorie ou un enchaînement de théories inscrits dans le temps. La détermination temporelle est essentielle. C’est elle qui permet de sortir de l’aporie poppérienne du couperet expérimental et qui oblige à considérer les théories, non dans leur forme propositionnelle à un moment donné, mais dans leur dynamique de construction et de rectification. Un programme peut être ramené à un point de vue de recherche dans un domaine donné, à un moment donné. Ce point de vue s’exprime dans des propositions de bases, des axiomes, qui définissent à la fois l’ontologie et l’épistémologie du programme. Les axiomes délimitent un noyau dur, préservé par principe de la contradiction et de la falsification. Un programme est ainsi une sorte de pari sur la fécondité d’une orientation de recherche. Lorsqu’il s’élabore, il est nécessairement confronté à des faits susceptibles de l’invalider ; il postule, à l’inverse, des faits confirmatifs que l’expérience peut ne pas pouvoir réaliser. À Galilée, qui prétendait que tous les corps tombent à la même vitesse dans le vide, sans pouvoir le prouver, les physiciens scolastiques opposaient le verdict de l’expérience à partir d’observations contraires faites au sommet de la tour de Pise [5]. Un programme se juge donc à sa cohérence interne, à sa capacité de mettre à l’écart les « anomalies » qui le falsifieraient et à son pouvoir d’élucidation rationnelle de phénomènes nouveaux ou en attente. Aussi longtemps que la balance penchera du côté des problèmes résolus, le programme sera fécond. Lorsque les anomalies et les hypothèses ad hoc pour les réduire se multiplieront, alors sans doute le programme aurat-il fait son temps.

L’intérêt de la proposition de Lakatos est qu’elle parvient à concilier trois choses : le vecteur de l’activité scientifique (construire une explication rationnelle et empiriquement fondée du monde) ; les alea logiques et empiriques de cette construction (empêchant tout vérificationnisme ou falsificationnisme naïfs) ; le contexte historique et social de l’activité. Cette dernière dimension n’intéresse guère Lakatos et il lui préfère la reconstruction rationnelle ; néanmoins, la théorie des programmes de recherche n’est en rien contradictoire avec l’idée que la science est simultanément une activité sociale. Elle permet même une résolution rationnelle des controverses scientifiques dont le courant relativiste a fait un temps son cheval de bataille. Le problème est celui de l’application de cette conception aux sciences sociales. Les exemples fournis par Lakatos relèvent tous de la physique et s’appuient sur le développement empiriquement reconstituable de théories déterminées. Situé en amont ou au cœur, selon l’image que l’on voudra, des théories, c’est par elles qu’il est identifiable. La neutralisation des anomalies par des hypothèses ad hoc de renforcement du noyau dur, la construction ultérieure d’expériences confirmatives et les déplacements qu’elles peuvent entraîner, l’épuisement d’un programme constituent des phénomènes empiriquement saisissables. En va-til de même dans les sciences sociales, où le statut des théories varie gigantesquement entre, par exemple, le formalisme de l’économie et la répugnance aux grandes constructions des historiens ? L’application de la théorie des programmes de recherche aux sciences sociales Difficultés et fécondité de l’entreprise : des théories aux programmes Appliquer rigoureusement le concept de programme aux sciences sociales se heurte à trois difficultés : la première est empirique : Où faire passer les lignes de partage pertinentes face à la profusion des différences ? Dira-t-on que le marxisme et le freudisme sont des programmes ? Qu’appellera-t-on programme ou théorie dans le cas d’emboîtements comme l’utilitarisme, la théorie économique néoclassique, la théorie du choix rationnel, l’individualisme méthodologique ? Des « écoles », comme l’école régionale en géographie, l’école des Annales en histoire, l’école de Chicago en sociologie constituent-elles des programmes ? ; la deuxième est analytique : Comment, une fois opéré un premier découpage, révéler les axiomes et le noyau dur dont parle Lakatos ? L’effort de reconstruction rationnelle auquel doit se plier l’analyste est d’autant plus difficile que, dans la plupart des cas, il n’est pas confronté à des théories épurées, soucieuses de délimiter strictement leur axiomatique, mais à des constructions floues aux expansions multiples, aux vocabulaires parfois proliférants ; la troisième est théorique : en privilégiant la notion d’axiome pour désigner les choix opérés par un programme, Lakatos a construit une version « logiciste ». Or, si la fécondité d’un programme réside dans ses capacités de traduction des axiomes du noyau dur en orientations de recherche (heuristique positive) et d’élaboration d’hypothèses protectrices face aux contradictions empiriques (heuristique négative), le terrain où se situent ces opérations est d’abord cognitif. Le principe de sélection des axiomes, tant du noyau dur que de la couronne protectrice, ne peut être simplement formel. Il implique un point de vue sémantique, une certaine représentation de la réalité et de sa connaissance.

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