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Epistemologie des sciences sociales

Parmi les problèmes qui

Parmi les problèmes qui ont été évoqués jusqu’à présent, les uns sont ontologiques (relatifs au mode d’existence des croyances et des désirs) ; les autres sont épistémologiques (relatifs à la possibilité générale de connaître quelque chose de nos pensées, croyances, désirs, actions, etc. et de celles d’autrui). Ils peuvent suffire à ébranler notre foi dans la psychologie ordinaire et dans les explications qui reposent sur cette dernière. Supposons, cependant, qu’il soit possible d’ignorer ces problèmes en se plaçant d’un point de vue purement méthodologique. Il n’est pas sûr que, même dans ces conditions plus favorables, l’explication dite de « psychologie ordinaire » résiste à l’examen. Parmi les questions méthodologiques, les plus débattues actuellement sont les suivantes : 1. les explications qui font référence à des raisons d’agir peuvent-elles être authentiquement causales ? ; 2. les explications dans les sciences humaines et sociales sont-elles susceptibles de satisfaire aux exigences du modèle déductif-nomologique qui reste le modèle « standard » dans les sciences dites « empiriques » ? À première vue, rien de neuf. Ce sont, sous des vêtements presque identiques, les mêmes vieilles interrogations à propos de la possibilité ou de l’utilité d’appliquer, dans les sciences humaines et sociales, les méthodes des sciences de la nature (Taylor, 1997). Il y a pourtant, entre les débats récents et les plus anciens, des différences significatives dues à l’état présent de la philosophie des sciences. Tout d’abord, le schéma déductif-nomologique n’a plus de valeur absolue même s’il reste, pour de nombreux philosophes, le meilleur parmi ceux qui sont disponibles. Le fait qu’une des disciplines (ou un ensemble de disciplines) ne puisse pas satisfaire aux exigences du schéma ne signifie donc plus qu’elle ne puisse pas être une science. C’est une conséquence rassurante pour les sciences sociales puisque le scepticisme continue de régner quant à leurs possibilités de ce point de vue. D’un autre côté, le fait que le schéma nomologique-déductif ait peut-être perdu sa position hégémonique a au moins une conséquence inquiétante. À supposer qu’on puisse montrer que les sciences sociales satisfont aux exigences de ce schéma, il n’en résulterait pas nécessairement qu’elles sont des sciences. Parmi tous les critères de distinction entre la science et la non-science, aucun ne s’est révélé suffisant ni même nécessaire, à part, peut-être, le critère extrêmement général de l’engagement envers l’objectivité ou l’impartialité. C’est une réalité dont il faut tenir compte dans ces discussions. Commençons par celle qui porte sur la valeur de la dichotomie des causes et des raisons. Supposons que je désire faire plaisir à une amie qui déteste les fleurs. Dans ces conditions, j’aurais une raison de ne pas lui offrir des fleurs. Ce genre de raison est externe en ce sens qu’elle existe indépendamment de ce que je crois ou sais. Même si je ne sais pas que cette amie déteste les fleurs, j’ai une raison (externe) de ne pas lui en offrir (si je désire lui faire plaisir). Il existe un autre genre de raisons qui n’est pas indépendant de ce que je crois ou sais. Si je désire faire plaisir à mon amie et que je ne sais pas qu’elle déteste les fleurs (ou que je croie qu’elle aime les fleurs), j’ai une raison de lui offrir des fleurs. Ma raison de lui offrir des fleurs, c’est que je désire lui faire plaisir et que je crois que si je lui offre des fleurs, je lui ferai plaisir. Il y a donc deux genres de raisons :

1. des raisons externes. Elles existent quelles que soient les croyances de l’agent (et ses désirs, dans le cas de raisons dites « morales »). 2. des raisons internes. Ce sont des combinaisons de croyances et de désirs suffisamment cohérentes (du point de vue instrumental ou non instrumental). Lorsqu’on se pose la question de savoir si une raison peut être une cause, ce n’est généralement pas au premier genre de raison qu’on fait référence (bien qu’il ne serait pas tout à fait absurde de se demander si ce genre de raisons pourrait avoir des effets causaux). On pense plutôt au second genre. On se demande : des énoncés à prétention causale tels que : « Il lui a offert des fleurs parce qu’il voulait lui faire plaisir et qu’il croyait qu’elle aimait les fleurs » sont-ils vraiment causaux ? En réalité, ce sont des énoncés typiques de la psychologie ordinaire. Par conséquent, la question de savoir si les raisons peuvent être des causes est celle de la validité de la psychologie ordinaire. Sur ces questions, les avis sont assez partagés (Engel, 1996) mais beaucoup moins catégoriques qu’on a pris l’habitude de le dire dans le contexte de la querelle entre les disciples de Wittgenstein et leurs adversaires (Bouveresse, 1991). En fait, le contenu du débat autour des causes et des raisons dépend largement du sens donné au terme « causalité », à propos duquel il n’y a pas (et il ne peut pas y avoir) d’unanimité (1). Nous pouvons partir d’une définition assez large de la causalité qui devrait, en principe, pouvoir s’appliquer à toutes sortes d’événements mentaux ou physiques du moment que nous avons des raisons de prétendre qu’ils sont en relation de conjonction constante (Hume, 1946 ; Bunge, 1983 ; Ricœur, 1983). Pour les besoins de cette discussion, nous pouvons laisser de côté les problèmes traditionnels des relations entre causalité, nécessité, lois et prédictions. Nous pouvons également ignorer les difficultés que pose la possibilité de causes communes (observant une relation de conjonction constante entre deux événements, le mariage et la diminution de consommation de sucreries, disons, on conclut à tort que le premier cause le second alors qu’ils sont tous deux les effets d’une cause commune, le vieillissement par exemple (Woods et Walton, 1992) et le problème des conjonctions constantes non causales (telles que la succession des jours et des nuits). En effet, dans la discussion des causes et des raisons, le problème le plus important est celui de la caractérisation formelle de la relation causale. La plupart du temps, trois critères formels sont proposés : indépendance logique, extensionnalité, directionnalité. Quelle est la signification de ces termes ? Commençons par l’indépendance logique. D’après ce critère, les termes d’une relation causale n’ont pas de liens logiques ou conceptuels. Si la relation entre, par exemple, « éprouver une sensation de chaleur ou de brûlure » et « mettre sa main sur le feu » était logique ou conceptuelle, on se contredirait si on affirmait le premier terme tout en niant le second. Mais, en réalité, il n’y a rien de contradictoire dans « J’ai mis ma main sur le feu et je n’ai éprouvé aucune sensation de brûlure ou de chaleur ». Il est seulement hautement probable que, dans des conditions normales, cet énoncé soit faux. Passons à l’extensionnalité. Appliquée aux relations causales, ce critère dit que si un événement en cause un autre, il le cause sous toutes les descriptions de cet événement. Si j’ai détruit la tour Eiffel, et que la tour Eiffel est le plus haut monument de Paris, le pylône posé sur le Champ-de-Mars, le phare de la capitale, alors, en détruisant la tour Eiffel, j’ai détruit également le plus haut monument de Paris, le pylône posé sur le Champ-de-Mars et le phare de la capitale. Enfin, le critère de directionnalité, appliquée aux relations causales, dit que cette relation est non symétrique et non réflexive. « Le coup de poignard de Ravaillac a causé la mort d’Henri IV » n’implique pas : « La mort d’Henri IV a causé le coup de poignard de Ravaillac ». La relation « être cause de » n’est

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