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Epistemologie des sciences sociales

professionnelles,

professionnelles, tantôt la naïveté épistémologique dont seraient incurablement affligés les historiens. On peut aussi s’interroger sur ce qu’ils font du détail auquel ils attachent tant de prix. Analysant la manière dont l’histoire se livre à « une expérimentation critique des modèles sociologiques, économiques, psychologiques ou culturels » qu’elle emprunte en les mettant à l’épreuve sur des terrains différents de ceux pour lesquels ils ont été élaborés, M. de Certeau insiste sur la pertinence du cas qui permet de construire un (ou des) écart(s) significatif(s) au sein d’une série ou d’un ordre. « Car le “fait” dont il s’agit désormais n’est pas celui qui offrait au savoir observateur l’émergence d’une réalité. Combiné à un modèle construit, il a la forme d’une différence. L’historien n’est donc pas placé devant l’alternative de la bourse ou la vie – la loi ou le fait (…). Il tient de ses modèles la capacité de faire apparaître des écarts. (…) Le fait, c’est la différence » et ce sont les formalismes eux-mêmes qui, « aujourd’hui donnent une nouvelle pertinence au détail qui fait exception » (Certeau, 1975, p. 93-94) [46]. Tous les historiens ne modélisent pas. Mais tous comparent, même s’ils ne le savent pas toujours. Ils comparent des individualités saisies dans leur(s) contexte(s), et l’histoire peut bien être définie comme une connaissance contextuelle. Elle retrouve – mieux, elle revendique – la vieille définition aristotélicienne qui la voue au « particulier », mais d’un particulier qui, pour être compris, doit être situé dans des relations d’interdépendance avec d’autres objets historiques, comme on l’a vu plus haut. Chaque cas historique est unique et il a vocation à être contextualisé dans le temps qui lui confère, précisément, sa singularité. On n’en tirera pas la conclusion qu’il est pour autant enfermé dans sa singularité : c’est au contraire sur une particularisation que peut se fonder un comparatisme construit, capable de rendre compte à la fois de ses moyens et de ses limites [47]. Selon la formule de J.-C. Passeron, la démarche comparatiste est bien celle qui permet d’introduire les questions qui font ressortir les pertinences du cas [48]. Récit et modèle De façon répétée, ces dernières années, on a entrepris de distribuer les diverses sciences sociales autour de deux pôles de référence : le modèle et le récit. Selon les pratiques effectivement mises en œuvre, selon l’image aussi qu’elles souhaitent donner d’elles-mêmes, les disciplines revendiquent plus ou moins fortement leur appartenance à un camp ou à l’autre. La plupart d’entre elles se situent probablement, selon un dégradé subtil, dans un entre-deux qui n’est pas nécessairement présenté comme tel, puisqu’à l’activité de modélisation est classiquement associée une capacité de formalisation et de systématisation supérieure à partir de laquelle on infère à la fois un potentiel théorique accru et de meilleures performances cognitives [49]. L’économie, la démographie se retrouvent bien évidemment de ce côté-là. L’histoire est, en revanche, résolument située du côté du récit, même s’il arrive à ses praticiens de recourir localement à des procédures de formalisation. Pour l’essentiel, elle fait appel au langage et au raisonnement naturels. C’est ce que le philosophe Arthur Danto a résumé dans une formule lapidaire : « La différence entre l’histoire et la science ne consiste pas dans le fait que l’histoire ferait et que la science ne ferait pas appel à des schèmes organisateurs qui vont au-delà du donné. L’une et l’autre le font. La différence doit être recherchée dans le type de schèmes organisateurs qu’elles mettent en œuvre. L’histoire raconte des histoires » (Danto, 1965, p. 111). Le constat n’est pas nouveau pour nous. On a vu plus haut que dès ses origines grecques, les genres historiques associaient une exigence de connaissance et une dimension rhétorique qui pendant longtemps n’ont pas eu lieu d’être séparées, moins encore opposées. Elles l’ont été depuis deux siècles et avec une insistance toute particulière dans l’historiographie contemporaine, au point que Paul Ricœur a pu parler d’une « éclipse du récit ». C’est, en fait, d’une double mise en cause qu’il s’agit, énoncée à partir de deux points de vue très différents l’un de l’autre. La première est qualifiée d’« éclipse de la compréhension » et renvoie à la prégnance du modèle

nomologique dans la philosophie analytique anglo-saxonne qui réfléchit sur les modalités de la connaissance historique. L’argument, il est vrai, n’est que marginalement présent dans le débat des historiens praticiens. La seconde version de l’éclipse est de nature méthodologique et elle s’inscrit, au contraire, dans un ensemble de convictions et de pratiques scientifiques qui leur sont devenues familières, en particulier à ceux qui revendiquent une confrontation ouverte avec les sciences sociales (Ricœur, 1983, 1, p. 171-216). Le pamphlet-programme de Simiand, qui nous a déjà servi de repère à plusieurs reprises, peut à nouveau être notre point de départ : on y trouve une critique ravageuse des usages historiens du récit, des facilités et des courts-circuits logiques et analytiques qu’il autorise, des fauxsemblants qu’il tolère. C’est contre eux qu’il propose aux historiens de conformer leurs opérations de connaissance à un protocole expérimental construit à partir d’une hypothèse et de la production de données destinées à en tester la validité. La conception de Simiand est elle aussi de type nomologique, mais elle se place au niveau de ce que font (ou de ce que devraient faire) les historiens. Elle met en cause le récit dès lors qu’elle recommande d’abstraire les données de leur contexte énonciatif pour les organiser en vue d’une démonstration. Une flambée des prix du blé, la baisse des prix manufacturiers, un pic de mortalité, la chute du nombre des mariages et celle, différée, des naissances, n’ont plus valeur d’événements au sein d’un contexte local. Ce sont des valeurs qui prennent signification par rapport à d’autres valeurs, antécédentes, postérieures ou contemporaines, selon la logique d’une série, d’un tableau, voire au sein d’un modèle plus large. Elles s’inscrivent dans un cadre temporel qui n’a plus de rapport évident avec l’expérience des acteurs qu’enregistrent (de façon plus ou moins indirecte) la documentation primaire [50]. Le recours aux techniques de traitement sériel ou quantitatif, voire à la modélisation, qui a caractérisé une bonne part de l’histoire sociale, passe par la désorganisation puis par la réorganisation des éléments du récit historique classique qui est, d’une certaine manière, mis entre parenthèses. Il est devenu habituel, parmi les historiens, d’opposer après L. Febvre l’« histoire-problème » à l’« histoire-récit ». Il n’est pas inutile de rappeler qu’avant de devenir un lieu commun de la profession, cette formulation a été forte parce qu’elle prenait le contre-pied d’une très longue tradition qui ne voyait pas d’incompatibilité essentielle entre les deux termes. La Méditerranée de Fernand Braudel est sans doute l’entreprise qui, au xx e siècle, a prétendu en pousser au plus loin les implications heuristiques (Braudel, 1949, 1966). Mais c’est bien plus largement tout le programme d’une histoire sociologisante qui a voulu renoncer aux effets de réel et de plausibilité, aux ressources d’identification, au répertoire d’analogies dont le récit historiographique avait traditionnellement été le pourvoyeur. On est d’autant plus surpris de voir resurgir, depuis une génération, des interrogations sur le rôle du récit en histoire. Elles sont à dire vrai très diverses. Certaines expriment le sentiment, plus ou moins durable, d’un épuisement du projet d’une histoire science sociale [51]. D’autres ont mis en cause la prétention même de la discipline à produire des énoncés scientifiques en même temps que son aspiration à la synthèse. L’histoire devrait se contenter de proposer des « intrigues » : c’est-à-dire des récits producteurs d’intelligibilité mais qui ne sauraient ambitionner autre chose que d’être « un mélange très humain et très peu “scientifique” de causes matérielles, de fins et de hasard ; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative » (Veyne, 1971, p. 46). Une troisième version, extrême, a proposé de référer tout discours historique à une stylistique et à une poétique, sans qu’il soit nécessaire de prendre en compte les opérations de connaissance qui lui sont habituellement associées. Selon H. White, ces discours relèvent de modes divers de mise en intrigue (emplotment) et, plus profondément encore, d’une tropologie (White, 1973). On pourrait allonger sans peine la liste des propositions, dont la variété atteste au moins du fait qu’il ne s’agit en rien d’un débat stabilisé (ni même toujours du même débat). Dans son désordre même, il rend au moins manifeste que le récit fait à nouveau problème aux historiens. Qu’est-il loisible d’en conclure ? Paul Ricœur, dont la trilogie Temps et récit s’est attachée à renouer les fils épars de cette réflexion,

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