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Epistemologie des sciences sociales

peut-elle faire

peut-elle faire comprendre Paris ou Los Angeles ? Comment peut-elle expliquer les contrastes de développement qui deviennent criants à l’échelle de la planète ? Les concepts de région, de milieu, de genre de vie ne semblent plus d’un grand recours. Pourtant, il n’est pas question de compléter la géographie classique, ni de l’adapter à un monde changeant. C’est que la principale critique à son encontre tient à son statut, que l’on n’estime pas assez scientifique. Il est vrai que si l’on prend modèle sur les sciences dures (physique, biologie…) et si l’on définit la science comme la recherche de lois (la chute des corps, l’évolution…), si l’on privilégie l’expérimentation, la formulation mathématique et statistique, la géographie classique présente de nombreuses faiblesses. Idiographique, elle analyse chaque région comme une entité unique, particulière, et que l’on ne peut que difficilement comparer à d’autres régions : il n’est pas question de chercher des lois. Descriptive, elle adopte un discours littéraire, parfois fleuri, loin de la neutralité objective du discours scientifique, tel qu’il s’incarne par exemple dans les formules mathématiques : le talent littéraire lui tient lieu de rigueur scientifique. Empirique, elle s’enferme dans une observation hypnotique de morceaux de réalité, et érige l’intuition en méthode. Dans sa prétention à être une discipline scientifique, la géographie classique ne serait qu’une imposture. Une démarche néopositiviste Pour les tenants de l’analyse spatiale, la géographie est une science de l’organisation de l’espace, et celle-ci se résume à un certain nombre de lois, qu’il s’agit d’identifier. L’organisation de l’espace est selon eux régie par des principes, des structures universelles, que l’on ne voit pas nécessairement car elles sont dissimulées derrière la variété et la complexité de la réalité. Mais si l’on élimine le bruit statistique, si l’on parvient à isoler chacun des très nombreux facteurs qui interviennent, on doit parvenir à l’identification de lois. Deux méthodes pour cela. La première, empirique, se fonde sur une analyse rigoureuse des faits observés : le traitement statistique de données spatialisées permet d’identifier des structures profondes, dont on peut espérer qu’elles sont universelles. La seconde est déductive, ou, plus exactement, hypothéticodéductive. Il s’agit d’un raisonnement abstrait, d’une expérience de l’esprit : on imagine une situation de départ très simple, on pose un (petit) nombre de facteurs dont on définit l’action par hypothèse, et l’on voit comment ils agissent (cf. ci-dessous encadré : la théorie des places centrales). Si, compte tenu des simplifications de départ, le résultat est assez proche de la réalité observée, on peut considérer que les hypothèses étaient valides : l’observation intervient ici a posteriori. La théorie des places centrales W. Christaller (1893-1969), géographe et économiste allemand qui s’inscrit dans la tradition de l’économie spatiale allemande, est l’auteur de la « théorie des places centrales » ou « des lieux centraux ». Cette théorie, explicitée dans son ouvrage de 1933 (Die Zentralen Orte in Süddeutschland), porte sur la localisation des centres de services (c’est-à-dire des villes). Le modèle de Christaller n’a guère intéressé les géographes qu’à partir des années 1950, dans le cadre de la « nouvelle géographie ». Affiné par Lösch en 1954, il joue dès lors un rôle central en géographie urbaine et économique. Il faut attendre les années 1970 pour que des géographes français s’y intéressent.

La méthode de Christaller est exemplaire du raisonnement hypothético-déductif. Pour appréhender les principaux facteurs de la localisation et de la hiérarchie des villes, il faut simplifier la réalité au moyen d’hypothèses, qu’on peut ramener à trois. Premièrement, il considère un espace isotropique, homogène, d’égale densité. En l’absence d’axe de transport et d’hétérogénéité de l’espace, les coûts de transports sont uniquement fonction linéaire des distances. Deuxièmement, les hommes y cherchent à maximiser leur intérêt (les producteurs leur revenu, les consommateurs l’utilité qu’ils tirent de leurs revenus). Troisièmement, les coûts des productions des « biens centraux » sont affectés d’économies d’échelle, qui les diminuent quand ces productions sont regroupées. À partir de ces hypothèses, on peut tirer un certain nombre de déductions. Le producteur d’un service (un commerçant, par exemple) voit sa clientèle limitée par la portée maximale (ou portée limite) de ce bien. Un client potentiel situé au-delà d’une certaine distance ne se déplacera pas car la somme du prix du service et du coût du transport dépasse l’utilité qu’il espère tirer de ce service. L’aire maximale de marché, c’est-à-dire l’espace où le pourvoyeur de service peut trouver des clients, est donc incluse dans le cercle dont le rayon correspond à la portée limite. Pour que tous les clients soient desservis, ils doivent trouver un centre de service à moins d’une portée limite. Pour que les centres de services ne se concurrencent pas, ils doivent être éloignés d’au moins deux portées limites. Les centres se disposent donc en semis, de manière à ce que la distance entre deux centres de services proches soit exactement de deux portées limites. La meilleure solution géométrique est réalisée par un pavage régulier de centres équidistants disposés en quinconce, et par des aires de chalandise en forme d’hexagones réguliers (structure en nid d’abeille). La dimension des aires de chalandise varie en fonction du niveau du service proposé. Plus celui-ci est rare (anomal), plus elle est grande. Plus le service est rare, plus les centres qui l’offrent sont éloignés, et plus les hexagones qui limitent leurs aires de chalandises sont de grande taille. À cause des économies d’échelle, les centres de niveaux différents se superposent : chaque centre d’un niveau de service donné propose tous les services de niveaux équivalent et inférieur : on observe un enchâssement des hexagones les uns dans les autres. Sur cette base, trois organisations spatiales (trois types de configurations hexagonales) sont possibles, selon le « principe », c’est-à-dire selon la priorité accordée (au marché, au transport ou à l’administration). On aboutit à un espace hétérogène, structuré par des villes, des places centrales proposant des biens (services) centraux, hiérarchisées selon la rareté des services offerts, équidistantes à chaque niveau de la hiérarchie, et qui découpent l’espace en aires d’influence hexagonales. Cette organisation complexe résulte des seules hypothèses de l’isotropie (originelle) de l’espace, du jeu de la distance et de la rationalité économique, de l’existence d’économies d’échelle. La rigueur et la valeur explicative de cette théorie expliquent son succès. Les géographes notent qu’on observe rarement dans la réalité les beaux hexagones du modèle. Ceci ne remet nullement en cause sa pertinence : il se fonde sur des hypothèses très simplificatrices (même au sujet de la Bavière de l’entre-deux-guerres !) qui visent à isoler quelques facteurs ; il va de soi que le relâchement de ces hypothèses (présence du relief, d’axes de transport, comportements « irrationnels », facteurs culturels…) modifie le résultat, déforme le bel ordonnancement des hexagones. Ce sont précisément ces déformations qui intéressent le géographe, et le modèle propose une norme qui

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