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Epistemologie des sciences sociales

Outre que la géographie

Outre que la géographie néopositiviste, en ne portant pas ses interrogations sur les faits de culture, ne peut poser les bonnes questions, on lui reproche sa méthode. Elle se fonde sur l’analyse d’un comportement rationnel qui n’existe pas. Les hommes ne sont pas pleinement informés : ils possèdent des connaissances très spécifiques liées à un système culturel, qui peuvent être très éloignées de ce que les géographes considèrent comme la réalité. Ils évaluent les distances autant en fonction du charme des itinéraires, des lieux dangereux ou tabous à éviter… qu’en fonction des kilomètres. Ils ne cherchent pas forcément à maximiser leur utilité, mais peuvent viser à acquérir des biens purement symboliques, à s’inscrire dans des réseaux sociaux… Certains comportements « magiques » ou simplement altruistes ne participent pas de la raison conçue de manière classique. Le comportement des hommes résulte de perceptions, de représentations, de savoirs, d’objectifs… qui sont le fruit d’une culture et qui ne sont pas universaux. Certes, pour comprendre la réalité produite par les hommes (l’espace des hommes), il faut saisir leur comportement, mais cela ne saurait se faire en se référant à un homo œconomicus qui est un mirage : il faut pour cela partir des cultures qui modèlent les comportements, et celles-ci varient fortement dans l’espace. Géographie de la perception et géographie phénoménologique Il n’y aurait donc pas de comportement spatial universel. Dans les années 1970, un courant dit de l’espace perçu ou vécu, ou de la géographie de la perception se propose en France d’étudier les représentations de l’espace et du milieu dans diverses sociétés, de manière à comprendre les comportements géographiques et les réalités géographiques qu’ils construisent. A. Bailly travaille sur les perceptions de l’espace urbain et les comportements dans la ville. A. Frémont s’intéresse à la manière dont diverses populations (ouvriers, paysans…) perçoivent l’espace normand. Il analyse la géographie mentale de Mme Bovary. J. Gallais montre que les peuples qui habitent le delta intérieur du Niger ne vivent pas dans le même espace, au sens où ils le conçoivent et l’exploitent de manières très différentes. Aux États-Unis, K. Lynch tente d’accéder aux mondes intérieurs en faisant dessiner des cartes mentales. La géographie de la perception conduit les géographes à beaucoup recourir, durant les années 1980 particulièrement, au concept de paysage. Les hommes perçoivent l’espace autour d’eux en fonction de filtres perceptifs et cognitifs, de systèmes de valeurs que les géographes tentent d’identifier. Durant les années 1970 aux États-Unis, une critique plus fondamentale porte sur l’objet même de la recherche géographique. Si la géographie est une science humaine, elle doit placer l’homme en tant qu’être humain au cœur de son propos. Peu importe la réalité du Monde, ce sont les besoins, les aspirations, les perceptions de l’Homme en matière de géographie qui importent. Une « géographie humaniste », inspirée de la phénoménologie (essentiellement de Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty), se propose de refonder la discipline sur l’expérience humaine, sur la signification de notre Être-sur-la- Terre. E. Dardel dès les années 1950 (mais dans l’indifférence générale), Y.-F. Tuan et A. Buttimer dans les années 1970, développent ces approches, qui rencontrent assez peu d’échos en France, sans doute faute d’applications pratiques, dans une culture où la démarche empirique reste importante. Toutefois, A. Berque, en s’inspirant de la phénoménologie allemande et de penseurs japonais, aborde le paysage, le milieu, l’écoumène…, et montre que ceux-ci ne doivent pas être conçus comme des choses, ni comme des simples idées ou perceptions. La réalité, le Monde résident précisément dans le rapport, la tension, le mouvement entre l’Homme-sujet et les objets. La géographie n’est alors pas loin de la philosophie, remarque-t-on, souvent avec une once de reproche. Pourtant, même dans une perspective empirique, ces approches sont d’une grande richesse, comme le montre A. Berque dans ses travaux sur la société japonaise.

Le tournant culturel À la fin des années 1970, des géographes issus de courants très divers se démarquent de la géographie néopositiviste en abandonnant une vision trop réductrice de l’homme, et en le considérant comme un être culturel. Ces géographies culturelles ne constituent pas une école, au sens où elles restent très diverses et ne s’appuient ni sur des textes fondateurs, ni sur une méthode unique. P. Claval en est la figure centrale. Depuis toujours attentif à la géographie de l’information, il se tourne dans les années 1980 vers la géographie culturelle. Il tente de lui donner une base épistémologique claire, lance en 1992 une revue sur ce thème (Géographie et cultures) et en dresse un premier bilan dans son livre La géographie culturelle (1995). Une géographie sociale se développe au début des années 1980 (X. Piolle, G. Di Méo). D’inspiration poststructuraliste, elle met l’accent sur les composantes spatiales du travail, de la pauvreté… Une place de premier plan est accordée aux faits de culture. Y. Lacoste reprend le terme quelque peu disqualifié de « géopolitique », et la revue Hérodote s’oriente, à partir des années 1980, vers ce thème. Les affrontements, les traités, les frontières, les enjeux internationaux… ne s’expliquent pas à travers une réalité objective qui s’imposerait aux acteurs. Chacun, au contraire, agit en fonction de représentations, d’idéologies, selon lesquelles se définissent les frontières (qui n’ont rien de naturel), les rapports au territoire… Les représentations des uns peuvent être très différentes de celles des autres, ce qui peut déterminer des conflits. C’est sur ces représentations géographiques que le chercheur doit travailler. La géographie politique connaît un renouveau certain (P. Claval, J. Lévy). G. Prévélakis fait redécouvrir l’œuvre de J. Gottman, qui proposait le terme d’iconographie pour désigner l’ensemble des représentations qui fondent l’identité nationale. En même temps que la géographie politique se renouvelle, le concept de territoire est de plus en plus utilisé, à mesure que l’on emploie moins celui d’espace. Le territoire est en effet un espace d’identification et d’appropriation, il existe avant tout (seulement ?) dans l’esprit de ceux qui le conçoivent. Ce terme de territoire, plus que celui d’espace, conduit la géographie dans le champ des représentations. Que le territoire ne soit pas une réalité concrète et extérieure ne lui enlève rien de sa force : c’est pour cette idée que tant de sang est versé. La notion est pertinente à différentes échelles et en dehors du politique dans sa stricte acception. Il y a des territoires dans la maison, dans le quartier, dans la ville, etc. Nombre de géographes, à partir des années 1980, placent les représentations géographiques au cœur de leurs recherches. Le Monde est pour une bonne part produit par l’activité des hommes et les choix qu’ils effectuent ; or, ces comportements se fondent sur des représentations qui sont loin d’être des reflets d’une réalité objective à laquelle seul le géographe aurait accès. Rendre compte de la réalité du Monde, c’est donc, pour une part, examiner les représentations qui ont participé à sa construction. Ce sont les idées ou les rêves des hommes au sujet de la Nature, du paysage, du territoire… qu’il faut étudier. B. Debarbieux montre, par exemple, comment un imaginaire de la montagne a modelé les paysages alpins. Le savoir savant des géographes est une représentation parmi d’autres, qui modèle la réalité à travers, par exemple, l’influence qu’ont ceux-ci sur les politiques d’aménagement du territoire. L’épistémologie et l’histoire de la géographie rejoignent ainsi la géographie des représentations. P. Claval, sur le modèle des ethnosciences, popularise le terme d’ethnogéographie. Tout groupe social dispose de représentations et de techniques géographiques, qui constituent un savoir géographique. Celuici est très complexe, car il inclut des éléments aussi différents qu’une vision du monde, des repères spatiaux, une toponymie, des mythes relatifs à la Terre ou au ciel, une conception de la nature, des

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