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4 months ago

2000 ans après… oser encore y croire

La christianisation est en recul en Europe. Un écart s’est progressivement installé entre les structures ecclésiastiques et le monde contemporain. Il faut, de toute urgence, dire autrement la foi chrétienne, se rapprocher des pratiques des origines, regarder le monde avec plus d’indulgence et concevoir le rôle du clergé de manière plus intégrée à la société. Gérard Bénéteau offre ici une série de propositions bien précises qu’il articule autour de citations évangéliques : accueil des pauvres, morale sexuelle plus tolérante, rapports clairs entre le politique et la religion, statut du prêtre, place des femmes dans l’Église, œcuménisme... Au point de départ de tout, la résurrection du Christ, qui module notre vie aujourd’hui et après notre mort.

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2000 ans après… À chacune de mes visites au vieux port de Marseille, j’aime aller relire, au milieu du quai, la plaque qui rappelle l’arrivée des marins crétois qui fondèrent la cité. Pour célébrer ce moment important de la civilisation méditerranéenne, on a préféré, à un rappel monumental, une simple inscription au sol, placée là comme l’empreinte des premiers pas des navigateurs. Il y est dit que les citoyens de Phocée débarquèrent ici « vers 600 ans av. Jésus-Christ ». Pour la première fois, l’an passé, je me suis demandé combien de temps encore serait pertinente cette datation faisant mémoire de celui dont la seule référence historique revient à Flavius Josèphe : écrivant sur les conflits entre Rome et Jérusalem au premier siècle, celui-ci relate qu’un homme — que lui n’appelle pas « Christ » —, accusé devant Pilate par des chefs de la nation juive, fut crucifié sur son ordre. Une telle interrogation ne me serait jamais venue à l’esprit au sortir de l’univers de l’ouest de la France où j’ai grandi dans l’après-guerre. En en temps où aucun pape n’avait encore eu l’idée de s’appeler François, où peu s’étonnaient de l’obligation faite aux femmes d’avoir la tête couverte dans les églises et où certaines religieuses hantaient nos rues dans des tenues qui, pour certaines, n’avaient pas grand-chose à envier à une burqa. Dans mon environnement immédiat (dans ma famille, à l’école en semaine, à l’église le dimanche, et même au cinéma paroissial avec les films qui vont avec), je ne fréquentais guère que des chrétiens. « Les autres » l’avaient été autrefois, ou leurs parents, ou leurs grands-parents. Et même avec ceux que l’on appelait les « anticléricaux », l’histoire, comme la culture et le vocabulaire qui vont avec, étaient plus ou moins communs. Quand, à 6 ans, j’ai dit à mes parents que je voulais être prêtre, ils n’en ont pas été plus étonnés : il y avait déjà des religieux dans la famille. 10

avant-propos Je ne le suis devenu qu’à 29 ans, après quelques détours. Premiers détours, prélude à beaucoup d’autres : rencontres, événements (rarement choisis), épreuves (et les engagements qu’elles ont suscités) qui ne cessent de bousculer les certitudes de mes premières années. Car dans le monde « protégé » (60 ans plus tard, je m’interroge sur la pertinence de ce qualificatif) où j’ai vécu mon adolescence d’après-guerre, je n’étais pas particulièrement préparé à avoir vingt ans dans les années soixante. Un moment où l’Église — à travers le Concile Vatican II — et les sociétés occidentales — à travers des remises en question agitées dont mai 68 est le paroxysme à la française — vivaient des évolutions de toutes natures. Des évolutions qui m’ont, alors, plus troublé qu’enthousiasmé. Rien ne me prédisposait à devenir, vingt ans plus tard, pasteur d’une église au cœur du quartier « branché » des Halles, au plus fort du drame du Sida. Ces responsabilités, dans ces circonstances, accélérèrent les mues en cours. Comme celles permises par l’esprit d’ouverture de la Congrégation de l’Oratoire, que j’avais rejointe après cinq ans de séminaire : dans ses écoles prestigieuses, celle-ci avait accueilli, et plus ou moins formé, La Fontaine, Malebranche, La Bruyère, Montesquieu […] et, plus récemment, Philippe Noiret (qui aimait le rappeler), Polnareff… et Mesrine ! Et, après mes études d’histoire dans les universités agitées des années 70, je passerai mes premières années d’enseignement dans le grand internat oratorien de Saint-Martin à Pontoise, où se vivaient, dans un environnement de verdure très british, des temps plus insouciants qu’aujourd’hui. Autant de plongées dans des mondes inconnus pour moi auxquelles s’ajoute la découverte de complexités personnelles dont je prends progressivement conscience. Je réalise alors l’écart 11