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Martin Luther et Ignace de Loyola

René Lafontaine a enseigné la dogmatique pendant quarante ans à l’IET, depuis qu’il a consacré sa thèse doctorale à la christologie de Thomas d’Aquin. Comme recteur honoraire de la Faculté de théologie établie par les jésuites à Bruxelles, il a ensuite introduit un grand séminaire de recherche proposant que la Lettre aux Galates soit principalement étudiée dans son Commentaire luthérien de 1535, que ce « réformateur » estimait correspondre le mieux à sa pensée personnelle. L’article publié dans la NRT 133/1, «Ignace de Loyola et Martin Luther: vie spirituelle et théologie », propose de comprendre ces deux visions de la grâce comme étant complémentaires plutôt qu’opposées l’une à l’autre.

6 Préface Avant

6 Préface Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’auteur nous donne des pages éclairantes sur la Déclaration commune luthéro-catholique de 1999 sur la justification. Il en rappelle l’arrière-plan historique et souligne à juste titre que ce texte, qualifié de différencié, exprime un accord fondamental sur le sujet central qu’était au xvi e siècle la justification, en relevant les présupposés de base du texte : des vérités fondamentales de la foi peuvent être confessées en commun, tout en incluant des approches ou des divergences d’interprétation héritées du passé que René Lafontaine rappelle dans son essai. À part ces différences, il regrette que les implications ecclésiologiques de la justification n’aient pas été mises en évidence. Il se demande par ailleurs s’il ne faut pas, au-dede la problématique héritée du passé, s’interroger sur la pertinence des affirmations du texte dans notre société d’aujourd’hui, culturellement et religieusement si éloignée de la foi chrétienne. Un tel questionnement, bien légitime, peut d’ailleurs être adressé à beaucoup de textes œcuméniques. On observera qu’en rapport avec la Déclaration commune et avec d’autres textes, des efforts existent pour mettre en évidence la pertinence du message de la justification, c’est-à-dire de la grâce, dans un monde porté seulement sur l’effort, sur l’efficacité, sur le succès. À côté du regard porté sur la Déclaration, un rappel utile est consacré au décret du concile de Trente sur la justification, souvent reconsidéré aujourd’hui par certains historiens d’obédience protestante. Mais, pour l’essentiel, le présent livre veut surtout exposer la vie et la pensée de Luther et celles d’Ignace. L’auteur fait place aussi à la biographie des deux hommes et ne se limite pas à la théologie. Pour Luther, il a bénéficié de la grande biographie publiée en 2012 (trad. française, 2014) par Heinz Schilling. Il n’en demeure pas moins qu’une présentation de Luther et de sa pensée demeure toujours difficile, tant Luther fut un auteur prolifique et quelquefois changeant. Son œuvre comporte quelque six cents titres, et de nos jours près de mille études lui sont consacrées chaque année ! L’auteur se fonde en particulier sur un texte majeur : le Commentaire sur l’Épître aux Galates, publié en 1535. À notre avis, c’est un bon choix, car ce Commentaire, d’accès facile puisque traduit en français, contient l’essentiel de la théologie de Luther. Mais René Lafontaine a tenu compte aussi d’autres textes tels que le Cours sur l’Épître aux Romains, le traité De la liberté chrétienne,

Préface 7 les sermons de l’Invocavit de 1522, le traité Du serf arbitre, les Catéchismes, les thèses De l’homme de 1536. En ce qui concerne Ignace, point n’est besoin de souligner combien il le connaît en profondeur, étant lui-même membre de la Société de Jésus. Le lecteur non averti trouvera donc dans les pages qui lui sont consacrées bien des éclairages stimulants. Sans vouloir harmoniser de façon indue les deux approches, l’auteur a mis en évidence ce qu’il appelle « la connivence spirituelle des inspirations de Martin Luther et d’Ignace de Loyola » (p. 74). Dans leur vie et dans leurs écrits, les deux hommes ont mis l’accent sur l’écoute personnelle de la Parole de Dieu et sur « l’incidence personnelle et existentielle de toute vie authentiquement spirituelle » (p. 78-79). On sait en effet combien Luther a insisté sur l’appro - priation, sur le « pro me » pour distinguer la foi véritable d’une foi qui ne serait que simple connaissance. Et l’auteur retrouve la même démarche chez Ignace. Il parle aussi de « connivence » à propos de leur expérience de conversion. Ignace « a bénéficié de grâces proprement intellectuelles et mystiques depuis les premières expé - riences du Cardoner » (p. 124). Dans certains passages, Luther lui aussi se prévaut d’un appel direct de la part de Dieu. Mais l’expérience de la tour est une relecture d’un passage biblique (Rm 1, 17) plutôt qu’une vision. On lira avec intérêt tout ce que l’auteur écrit au sujet des théologies respectives de la croix (Luther) et de la résurrection (Ignace), ou encore son exposé sur la foi et sur la charité, sur la liberté chrétienne, sur la différence entre la pensée thomiste insistant sur le retour de l’homme vers Dieu et celle de Luther qui privilégie le mouvement descendant de l’amour de Dieu qui conduit à la justification par la foi. Si nous avons bien compris l’exposé, il s’agirait plutôt de complémentarité que d’oppositions irréductibles. Par contre, l’auteur parle d’« irréductibilité » quand il évoque la manière de vivre l’Église. Pour Luther, l’Église est le lieu où retentit la parole consolante de l’Évangile. Si par contre cet Évangile n’est pas annoncé, le croyant est appelé à critiquer l’Église et ses ministres. Par contre, « les Exercices ignatiens imposent de “louer tous les préceptes de l’Église, ayant l’esprit prompt à chercher des raisons pour les défendre et, en aucune manière, pour les attaquer” » (p. 108).