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Hildegarde de Bingen

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Prophétesse à travers les âges

Hildegarde de Bingen

(1098–1179)

célébrée le 17 septembre

Prophétesse à travers les âges

Hildegarde de Bingen (1098–1179) est considérée comme l’une des

femmes les plus marquantes du Moyen-âge allemand. Sa renommée a

depuis dépassé largement les frontières de sa patrie rhénane. De même

qu’elle fascina jadis ses contemporains, elle inspire encore de nos jours

tous ceux qui sont à la recherche d’Absolu et de Salut dans la foi. Le 7

octobre 2012, Hildegard a été élevée au rang de Docteur de l’église par

le pape Benoît XVI, un honneur que seuls trente hommes et quatre

femmes partagent dans l’histoire de l’Église.

L’œuvre théologique, philosophique, musicale et d’histoire naturelle

d’Hildegarde ainsi que sa compréhension même revêtent un caractère

fortement visionnaire et prophétique. L’origine divine se distingue

aussi bien dans la « Lumière vivante » qu’elle voit et entend que dans

la prise de conscience de sa mission de prophétesse. Sainte Hildegarde

voulait secouer les gens de son époque et éviter que Dieu ne sombre

progressivement dans l’oubli. À ce propos elle ne prêchait nullement

une profondeur de sentiments faisant abstraction du cosmos. Bien au

contraire, il lui importait de donner une explication religieuse à l’ensemble

du cosmos et que chacun y vive résolument sa vie de Chrétien.

Tout, le ciel et la terre, la foi et l’histoire naturelle, l’être humain, dans

toutes ses facettes, ses possibilités était, pour elle, le reflet de l’Amour

divin, un don et une mission à la fois.

Les écrits d’Hildegarde s’inspirent avant tout de l’Écriture Sainte, de

la Liturgie, et de la Règle de Saint Benoît, donc des sources enseignées

et pratiquées dans sa vie de religieuse bénédictine. Elle connaît aussi

très bien les Pères de l’Église et les grands penseurs théologiens de son

temps. Dans son premier ouvrage « Scivias » – « Sache les Voies » –

Représentation d’Hildegarde,

style Beuron, abbaye

Sainte-Hildegarde

elle trace un grand aperçu de l’histoire du Salut, au départ de la Création

du monde et de l’homme jusqu’à la Rédemption et la Fin des

Temps en passant par la naissance et l’essence de l’Église.

L’histoire éternelle de Dieu et de l’homme qui s’approche et s’éloigne

de son Créateur revient à chaque fois sous une autre forme. Ce qui

impressionne dans les écrits de ses visions, c’est la force élémentaire

du langage. Non seulement insurpassable en tant que théologienne,

elle l’est également en tant que dramaturge, poétesse et compositrice.

Cette souveraineté se révèle dans la composition de 77 Chants et

d’une sorte d‘« opéra », l‘« Ordo virtutum », une œuvre poétique et

musicale exprimant, dans 35 dialogues dramatiques, l’affrontement

perpétuel du Bien et du Mal. Ce même thème est à nouveau exposé,

de manière théologique, dans son deuxième grand ouvrage, le « Liber

Vitae Meritorum » – « Livre des Mérites de Vie ». L’homme, selon les

idées de base d’Hildegarde,

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Prophétesse à travers les âges

Prophétesse à travers les âges

Pape Benoît XVI

Serviteur des serviteurs de Dieu, en perpétuelle mémoire :

« C’est pourquoi, en vertu du pouvoir de notre autorité apostolique,

pour l’honneur de Dieu, l’augmentation de la foi et la croissance

de la vie chrétienne, nous déclarons que Hildegarde de Bingen,

moniale de l’Ordre de St Benoît, est sainte, qu’elle doit être

inscrite dans le catalogue des saints et qu’elle peut être pieusement

vénérée et invoquée parmi les saints de l’Église universelle.

Nous sommes certains que notre délibération sur la canonisation,

rendue désormais légitime, de cette femme, qui s’est distinguée

tant par sa vie sainte que par sa science théologique, portera dans

l’Église des fruits spirituels. En effet, Hildegarde se consacra entièrement

aux choses de Dieu, qu’elle assimila au plus intime de son

être avec confiance et constance ; elle montra chaque jour la

première place que doivent prendre Dieu et son Royaume. De son

union au Christ se répandit comme d’une source sa fécondité spirituelle,

qui illumina son temps et fit d’elle un modèle perpétuel de

recherche de la vérité et de dialogue avec le monde.

Extrait du décret sur la canonisation (Litterae Decretales)

d’Hildegarde de Bingen du 10 mai 2012.

a été créé libre et placé sa vie entière face au choix de la vivre à l’image

innée de Dieu dans la Création. « Deviens ce que tu es de par ta naissance,

celui, que Dieu a créé – Homme, deviens homme. » Cette parole

si souvent citée aujourd’hui pourrait très bien être empruntée à la

pensée d’Hildegarde.

7 octobre 2012 : le pape Benoît XVI sur la place Saint-Pierre de Rome

après la proclamation de Ste Hildegarde comme Docteur de l’Église

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Prophétesse à travers les âges

Prophétesse à travers les âges

Pape Benoît XVI

En perpétuelle mémoire :

« Nous, à la demande de plusieurs frères dans l’épiscopat et de

nombreux fidèles du monde, après avoir reçu l’avis de la Congrégation

pour la Cause des Saints, ayant longuement réfléchi et

en toute connaissance de cause, en vertu de l’autorité apostolique,

nous déclarons docteur de l’Église Ste Hildegarde de

Bingen, moniale de l’Ordre de St Benoît. Au nom du Père et du

Fils et du Saint-Esprit. »

L’enseignement de la sainte bénédictine se présente comme un

guide pour l’homo viator, l’homme en chemin. Son message apparaît

extraordinairement actuel dans le monde d’aujourd’hui, qui

est particulièrement attiré par tout ce qu’elle a proposé et vécu.

Nous pensons spécialement à la capacité charismatique et spéculative

de Hildegarde, qui se présente comme un stimulant vivant

pour la recherche théologique ; à sa réflexion sur le mystère du

Christ contemplé dans sa beauté ; au dialogue de l’Église et de la

théologie avec la culture, la science et les arts contemporains ; à

l’idéal de la vie consacrée comme possibilité de réalisation humaine

; à la mise en valeur de la liturgie comme fête de la vie ; à

l’idée d’une réforme de l’Église, conçue non pas comme un changement

stérile des structures, mais comme une conversion du

cœur ; à sa sensibilité pour la nature, dont les lois sont à protéger

et ne sauraient être violées.

Extrait de la Lettre apostolique (Litterae Apostolicae) du 7 octobre

2012 pour la proclamation d’Hildegarde de Bingen comme Docteur

de l’Église universelle.

« Le Chœur des anges » – Miniature du

manuscrit de Rupertsberg de Ste Hildegarde

Dans son troisième grand ouvrage,

le « Liber divinorum operum » -

« Livre des Œuvres divines » Hildegarde,

par sa puissante écriture cosmogonique

fait resplendir l’Univers

comme œuvre de Dieu. L’être humain

est présenté comme un microcosme

reflétant, dans toutes ses facultés

physiques et mentales, l’ordre

du macrocosme entier. Tout est relié

dans des rapports interactifs et uni

inséparablement en Dieu. Cette

idée d’unité et de totalité, d’intégralité

est une clé des écrits de sciences

naturelles et de médecine d’Hildegarde.

Ceux-ci en sont fortement

imprégnés. Le Salut et la guérison du malade ne peuvent résulter que d’un

retour à Dieu qui seul engendre les bonnes œuvres et un ordre de vie équilibré.

Prophétesse en son temps, Hildegarde l’est toujours à notre époque

par ses conseils et l’orientation qu’elle prodigue aux gens en errance.

Ses prières prophétiques, Hildegarde les a également pérennisées dans

une correspondance dont nous avons recueilli plus de 390 lettres jusqu’à

nos jours. Ses écrits épistolaires témoignent d’une franchise intrépide,

d’une sincérité sans faille, de son tourment dans ses admonestations,

d’une générosité respirant la fraîcheur et l’humour, de son engagement

en faveur des pauvres et de l’importance de son influence en matière de

politique ecclésiastique auprès des grands personnages du monde politique

et de l’Église. Hildegarde était à son époque une autorité reconnue.

Beaucoup étaient avides de ses conseils même si ceux-ci n’étaient

pas toujours agréables à entendre. Hildegarde est encore de nos jours,

comme elle l’était il y a 900 ans, une épine dans la chair de l’Église et du

monde ainsi qu’un authentique Docteur de l’Église. Elle mourut le 17

septembre 1179, au monastère du Rupertsberg près de Bingen

Sœur Philippa Rath OSB

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Bermersheim

Église où fut baptisée Hildegarde à Bermersheim v.d. Höhe, servant aujourd’hui aux cultes

protestant et catholique.

Bermersheim

La région du Rhin moyen, située entre la Nahe et le coude méridional

du Rhin, jadis province, sur la rive gauche du fleuve, du Grand Duché

de la Hesse, est encore appelée aujourd’hui « Rheinhessen ». C’est une

terre qui témoigne de son histoire, portant les traces de l’âge du bronze

et du fer (2000 ans av. J.C.), peuplée plus tard par les Celtes, les Romains,

les Germains et enfin par les Francs au royaume desquels elle

fut rattachée. Cet espace Rhin-Nahe, zone frontalière et de transit, fut

inévitablement exposé, plus que d’autres contrées allemandes, « à la

destruction et à la modification ».

Détail non négligeable lorsqu’on suit la vie d’Hildegarde qui naît en

1098 à Bermersheim, dans le « Rheinhessen ». Elle est la dixième

« Tableau d’auteur : Hildegarde et son secrétaire Volmar » – Miniature du manuscrit de

Rupertsberg de Ste Hildegarde

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Bermersheim

enfant de Mechtild et d’Hildebert de Bermersheim, qui appartiennent

à la noblesse locale. Rien, aujourd’hui, dans ce petit village pittoresque

ne laisse penser qu’il fut naguère fief et siège d’une famille dirigeante

qui – d’après la « Vie » d’Hildegarde – se distingua non seulement par

sa haute noblesse et l’ampleur de sa fortune, mais également par son

nom et sa renommée illustres. Bermersheim, comme beaucoup d’autres

anciens villages francs, caractérisés par le suffixe « heim », peut néanmoins

se glorifier d’un passé historique séculaire. Déjà, dans la deuxième

moitié du 8 e siècle, est mentionné dans les actes de donations

du monastère de Lorsch, un bourg bien délimité ; l’origine de celui-ci

remonte donc à une date antérieure. Le seul témoin de cette époque

pourrait être la petite église dont la tour massive date probablement

du premier millénaire. Celle-ci mise à part, le reste du village n’échappera

pas à la destruction et aux transformations évoquées ci-dessus. Il

existe cependant un manuscrit de 1731 « Renovation der Bermersheimer

Lagerbücher », mentionnant l’existence d’une cour seigneuriale

toute proche de l’église. On peut donc supposer que la petite église –

selon l’usage au Moyen-âge – était directement rattachée au domaine

seigneurial de Bermersheim et qu’Hildegarde y fut baptisée. Mais,

comment peut-on être certain aujourd’hui qu’elle est née à Bermersheim

? Vers 1500, l’abbé Trithemius du monastère de Sponheim

citait, dans une biographie d’Hildegarde, le château de Boeckelheim

sur la Nahe comme son lieu de naissance, mais l’exactitude historique

lui importait peu dans un récit hagiographique – comme on peut le

remarquer à plusieurs reprises. Les biographies d’Hildegarde rédigées

de son vivant les « Vita » – « Vie » – se contentent de citer vaguement

: « … de ces côtés-ci de la Franconie … » ou laissent purement

et simplement un espace libre pour une inscription ultérieure. Ses

parents sont juste nommés par leur prénom de baptême.

– Hildebert et Mechtild – ce qui, à l’époque, suffisait entièrement à

ratifier des documents correspondant plus ou moins à des chartes. Signalons

également que, dans le régistre des biens et titres « Funda-

Statue commémorative devant l’église de Bermersheim vor der Höhe

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Bermersheim

Bermersheim

Vue intérieure du baptistère d’Hildegarde à Bermersheim v. d. Höhe

Ruines du monastère du Disibodenberg, gravure polychrome, 19e siècle

tionsbuch » – cartulaire – du monastère du Rupertsberg, fondé vers

1150 par Hildegarde, les dons provenant précisément de la région de

Bermersheim recouvrent singulièrement avant tous les autres, les neuf

premières pages de la liste des donations. En outre, une note de donation,

vers 1158, confirme la passation du domaine seigneurial de Bermersheim

et d’autres terres seigneuriales aux « Dames » du monastère

de Rupertsberg. Les signataires de la donation – manifestement restés

sans descendance – sont, comme on peut en apporter la preuve, les 3

frères aînés d’Hildegarde qui a, alors elle-même déjà 60 ans. Un des

frères, Drutwinus, apparaît pour la première fois dans un document de

l’archevêque de Mayence, daté de 1127, dans lequel il est cité comme

témoin avec son père Hildebert de Bermersheim.

Nous pouvons donc conclure et prouver par tous ces détails qu’Hildegarde

était bien une « de Bermersheim ». Confirme également cette

thèse le fait que chaque abbesse du monastère de Rupertsberg – et

ensuite celles du monastère d’Eibingen après sa destruction en 1632

– détinrent un pouvoir local à Bermersheim. Les Comtes Palatins assuraient

en même temps leur protection qui, sous la Réforme et par la

suite, se transforma en « tyrannie ». Les droits du monastère réussirent

malgré tout à s’imposer jusqu’à la séparation de la rive gauche du Rhin

en faveur de la France en 1801. Dès la Réforme, l’église de Bermersheim

sera utilisée alternativement par les Catholiques et les Protestants

pour devenir l’église biconfessionnelle actuelle. Elle est depuis

toujours dédiée à Saint Martin, saint patron caractéristique des fondations

franques.

Sœur Teresa Tromberend OSB

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Le « Disibodenberg » – Mont Saint-Disibod

Le « Disibodenberg » – Mont Saint-Disibod

(prononcez Disibode)

Même si le visiteur n’y trouve plus aujourd’hui que des ruines comme

témoins d’un passé spirituel considérable, il sera malgré tout impressionné

et fasciné par l’atmosphère solennelle de ces lieux. C’est ici

qu’Hildegarde passa la plus grande partie de sa vie.

Le Disibodenberg, situé au confluent de la Nahe et de la Glan fut, dès

le 7 e siècle, au plus tard, un centre de la vie chrétienne, mais était

vraisemblablement déjà un lieu saint avant Jésus-Christ. Le baptistère,

érigé sur la colline, marqua le début de l’œuvre missionnaire dans

la région de la Nahe. Des missionnaires, venant de régions déjà christianisées,

arrivèrent dans ce pays. Parmi eux se trouvait Disibod. Sur

le mont qui portera plus tard son nom, il se construisit une cellule qui

deviendra même un monastère, selon la tradition à laquelle se réfère

également Hildegarde dans sa « Vie (Biographie) » de Disibod. D’après

un document, sa vénération en tant que saint remonte déjà avant le 9 e

siècle. Au tournant du millénaire, l’archevêque Willigis de Mayence

fonda, à côté du baptistère sur le Mont Saint-Disibod, un chapitre de

chanoines pour 12 ecclésiastiques qui assureraient l’encadrement et

l’assistance spirituels des villages environnants.

En 1108, l’archevêque de Mayence Ruthhard fit venir, au Mont Saint-

Disibod, des Bénédictins de l’abbaye Saint-Jacques de Mayence et en

cette même année débuta la construction d’un nouveau monastère dont

les derniers vestiges laissent encore entrevoir, aujourd’hui, son imposante

dimension. La jeune Hildegarde put donc suivre de ses propres yeux les

travaux de construction et peut-être même s’en inspirer plus tard pour son

monastère du Rupertsberg. Comme le voulait la tradition de l’époque, un

couvent de religieuses jouxtait le monastère de moines sur le Mont Saint-

Disibod. Comme les excavations, aujourd’hui, ne sont pas encore terminées

sur le site, seules des hypothèses peuvent être émises sur l’emplacement

exact de ce couvent. C’est là que Jutta de Sponheim se retira du

Ruines du monastère du Disibodenberg – Ancien hospice des malades

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Le « Disibodenberg » – Mont Saint-Disibod

Le « Disibodenberg » – Mont Saint-Disibod

monde, à l’âge de 20 ans, pour y mener une vie de recluse. Elle prit en

main l’éducation de la jeune Hildegarde et de deux autres jeunes filles qui

lui furent également confiées. La découverte d’une biographie de Jutta,

qui sera plus tard béatifiée, permet de conclure de la spiritualité qui imprégnera

Hildegarde dans sa jeunesse. Parallèlement à sa formation religieuse,

son instruction doit lui avoir permis d’acquérir une culture riche et

variée. Les monastères bénédictins étaient anciennement de véritables

bastions de l’Art et de la Science. Avec, plus tard, à ses côtés, le moine

Volmar, son conseiller érudit, elle sera très vite introduite dans le monde

complexe de la tradition bénédictine. L’ensemble de son œuvre témoigne

de cette culture universelle qui se traduit dans sa façon d’aborder la théologie,

l’histoire naturelle et la médecine, dans sa représentation du « Cosmos

» du monde et de l‘homme, dans la composition de ses chants et à

travers son abondante correspondance.

Entre 1112 et 1115, Hildegarde opte définitivement pour la vie monastique

et prononce les vœux de l’Ordre Bénédictin. À cette occasion, il

est fait mention, dans sa biographie, de l’évêque Otto de Bamberg. Celui-ci

remplaçait l’archevêque Adalbert I, maintenu en captivité par

l‘empereur. En 1136, Jutta de Sponheim, « Magistra » – « Maîtresse » –

du couvent du Disibodenberg, meurt. Et c’est d’un « commun accord »

comme il nous l’a été transmis, qu’Hildegarde est choisie pour lui succéder,

par l’assemblée conventuelle qui s’est élargie à 12 femmes. L’année

1141 va représenter un tournant décisif dans la vie de la nouvelle « Magistra

» du Disibodenberg. « À l’âge de 42 ans et 7 mois », comme elle le

précise exactement, elle va vivre un évènement qu’elle appellera sa

« Vision » et qui va l’engager dans une voie totalement nouvelle. Depuis

son plus jeune âge, Hildegarde était douée d’une intuition exceptionnelle.

Mais à présent, c’est comme si elle avait été saisie par le Feu de

l’Esprit divin, comme une miniature de son premier ouvrage « Scivias »

essaie de le représenter et, dans cette Lumière, elle voit la « Lumière vivante

». Elle La voit et L’entend non par ses « yeux corporels » ou par ses

« oreilles humaines extérieures », mais seulement « intérieurement »,

« en étant éveillée », les yeux corporels ouverts et en dehors de toute

extase. Le genre de vision place Hildegarde au même rang que les Prophètes

de l’Ancien Testament qui reçoivent eux aussi cette même mission

« Écris ce que tu vois et entends ».

Ce n’est pas sans réticence qu’elle se conformera à cet ordre et débute,

en 1141, au Disibodenberg, la rédaction de son premier ouvrage à caractère

théologique et visionnaire, le « Scivias », achevé en 1151. Dans le

doute qui l’assaille à plusieurs reprises pendant son travail, elle consultera

l’abbé Bernard de Clairvaux qui, perplexe au départ, finira par plaider

et s’engager en sa faveur lors du synode de Trêves 1147/48, en présence

du pape Eugène III : il soutiendra les écrits des Visions avec une

telle ferveur et conviction que les textes, après avoir été examinés, seront

lus par le pape en personne devant l’assemblée de cardinaux. Il re-

Ruines du monastère du Disibodenberg

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Le « Disibodenberg » – Mont Saint-Disibod

Le « Rupertsberg » – Mont Saint-Rupert

connaît ainsi la « visionnaire » à qui devait être conféré plus tard le titre

de « Prophetissa teutonica » et l’encourage à poursuivre son œuvre. Le

monastère des moines du Disibodenberg profita sans doute un peu de la

« splendeur » de cette reconnaissance papale.

Mais la séparation du couvent de religieuses et du monastère des

moines était, alors, déjà amorcée. En 1147, malgré toutes les difficultés,

Hildegarde, ensemble avec ses sœurs, prend la décision – preuve,

une nouvelle fois, de son autonomie intérieure – de quitter le mont

Saint-Disibod. Parmi les raisons qui ont pu motiver Hildegarde, la

plus évidente est sans doute l’espace devenu trop étroit pour la communauté,

composée alors de 18 religieuses. Dans une vision, est indiqué

à Hildegarde, l’endroit où construire son nouveau monastère : au

confluent du Rhin et de la Nahe où Saint Rupert avait vécu autrefois

en ermite. Parmi les bienfaiteurs qui permirent la construction du

monastère du Rupertsberg, le comte Palatin Hermann de Stahleck est

cité en premier lieu dans le régistre des biens du Rupertsberg. Le transfert

et l’installation des religieuses se déroulent entre 1147 et 1151 :

Un document témoigne de la consécration de l’église et du monastère,

sur le mont Saint-Rupert, en 1152. Au départ d’Hildegarde, les premiers

signes de déclin se font déjà ressentir dans la communauté des

moines Bénédictins du Disibodenberg.

C’est ainsi qu’au 13 e siècle, l’archevêque de Mayence remet le monastère

avec l’ensemble de ses biens aux Cisterciens qui y demeureront

près de trois siècles environ. En 1559, malgré plusieurs tentatives

de relance, la dissolution est inéluctable et irréversible. Dès le milieu

du 18 e siècle, les bâtiments vont être démolis peu à peu et l’endroit

servira de carrière jusqu’à ce que le site soit repris par un particulier en

1804. La dernière propriétaire, Ehrengard, Baronne de Racknitz, née

Comtesse de Hohenthal, cédera le site de l’ancien monastère à une

fondation, le 21 mai 1989. La « Fondation Scivias » du Disibodenberg

veille à la poursuite des programmes de recherches et à la sauvegarde

et consolidation des vestiges, témoins d’une tradition culturelle chrétienne

plus que millénaire.

Sœur Teresa Tromberend OSB

Le monastère du Rupertsberg avant sa destruction pendant la guerre de Trente Ans – gravure vers 1620

Le « Rupertsberg » – Mont Saint-Rupert

Celui qui suit les traces d’Hildegarde ne découvrira les derniers vestiges

authentiques de son premier monastère qu’en se libérant de deux

notions aliénantes. L’endroit de son monastère s’appelle, depuis le

19 e siècle, « Bingerbrück » et ce qu’il en reste – cinq arcades de l’église

– font partie aujourd’hui du bâtiment d’exposition de la Firme Würth.

Ces cinq arcades nous font néanmoins remonter au XII e siècle. Entre

1147 et 1151, Hildegarde quitte le Disibodenberg et fonde son premier

monastère à l’endroit même où Saint Rupertus fut inhumé. Le

rédacteur de sa « Vie » – biographie – raconte : « Le lieu où la Nahe

se jette dans le Rhin fut désigné à Hildegarde par l’Esprit Saint, à

savoir la colline qui avait été antérieurement baptisée du nom de

son confesseur Rupertus. » Nous possédons très peu de détails sur

la construction même du monastère du Rupertsberg.

Quelques notations et représentations picturales disséminées ont permis

de reconstituer approximativement la disposition des bâtiments.

L’église du monastère, consacrée en 1152 par l’archevêque Henri de

Mayence, se trouvait au centre. C’était une église à trois nefs dont on a

établi les mesures suivantes : une longueur de 30 mètres avec une largeur

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Le « Rupertsberg » – Mont Saint-Rupert

Le « Rupertsberg » – Mont Saint-Rupert

de 7 mètres pour la nef centrale et de 4,35 mètres pour les nefs latérales.

Côté est, face à la Nahe, on pouvait apercevoir le chœur à l’abside semicirculaire

couronnée d’un pignon. La nef centrale était flanquée de deux

larges tours. L’église n’avait pas de transept. Les tours abritaient respectivement

les chevets des nefs latérales.

Des documents font mention d’une crypte voûtée où étaient gardées les

reliques de Saint Rupert, éponyme du monastère, et celles de sa mère

Berthe. Elle servira également de sépulture à Sainte Hildegarde. La

crypte se trouvait, comme dans toute église, sous le chœur et son autel.

Une estampe de Meissner, réalisée vers 1620, 12 ans avant la destruction

du monastère par les Suédois, montre l’église entourée de nombreux

bâtiments d’habitation, de dépendances de la ferme et leurs toits,

suspendus à différentes hauteurs. Tout le domaine du monastère était

entouré d’un mur d’enceinte. Quant à l’agencement des différents bâtiments

on pourrait le définir comme suit : De la nef latérale sud, en descendant

quelques marches, on accédait au cloître. Tout autour du

cloître se trouvait la demeure du prélat, le bâtiment du couvent, le

« dormitorium » – dortoir – la salle capitulaire et l’école du monastère.

Au sud-ouest du cloître se trouvaient le cimetière et la chapelle Saint-

Michel. Des chartes dévoilent l’existence, sur le site, d’autres dépendances

comme la « Sommerhaus »– le pavillon d’été – le prieuré avec le

« Patersgarten » – le « Jardin du Père » – et l’hospice. On y apercevait

également le jardin du couvent dont 2 arpents étaient réservés aux vignobles

ainsi que les bâtiments de la ferme et celui des domestiques.

Partant de ces bâtiments situés à l’intérieur de l’enceinte du monastère,

on pouvait rejoindre la métairie en franchissant un portail en direction

de Weiler. La chapelle Saint-Nicolas était intégrée dans le mur d’enceinte

et donc accessible des deux côtés, et près de cette chapelle se

trouvait la porte du monastère et sa conciergerie.

Le monastère d’Hildegarde sur le Rupertsberg n’était pas vraiment un

complexe représentatif, basé sur une idée architectonique bien définie.

La description de Wibert de Gembloux, datant de 1177, semble correspondre

assez bien à la réalité : « Ce monastère fut fondé non pas par un

empereur ou un évêque, un homme puissant ou riche de ce monde, mais

Maquette de reconstitution du monastère de Rupertsberg bei Bingen, Gerhard Roese 1997

par une femme faible et pauvre venue s’installer dans la région. En peu

de temps, en 27 ans, l’esprit monastique comme les constructions extérieures

ont pris une telle expansion que ces bâtiments, au lieu d’être fastueux

et pompeux, sont spacieux, imposants pour être en somme fonctionnels

et bien agencés.

Le rayonnement spirituel du Rupertsberg s’éteint à la mort d’Hildegarde,

en 1179. Même si l’histoire du Rupertsberg se poursuit à travers des détails

intéressants qui nous ont été transmis sur le voisinage conflictuel de la population

de Bingen et du monastère, sur sa période de déclin et ses réformes,

il n’arrivera, malgré tout, plus jamais à jouer un rôle spirituel.

Jusqu’à sa destruction par les Suédois, en 1632, le Rupertsberg, comme

beaucoup d’autres couvents de religieuses, fut un établissement où étaient

« placées des filles de noble naissance » et où l’on appliquait la Règle

bénédictine. Le Rupertsberg, en ruine, ne fut plus jamais reconstruit. Le

domaine et ses biens resteront propriétés du monastère d’Eibingen,

deuxième fondation d’Hildegarde, où un nouvel élan monastique se

manifestera, après les troubles de la Guerre de Trente Ans. Les ruines du

monastère serviront dès lors de carrière dont les pierres extraites seront

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Le retable Sainte-Hildegarde dans la Chapelle Saint-Roch à Bingen

Le retable Sainte-Hildegarde dans la Chapelle Saint-Roch à Bingen

utilisées pour construire les bâtiments des communs tandis que les vestiges

de l’église avec abside, pignon, moignons des tours et murs extérieurs

impressionneront encore des générations romantiques jusqu’à la fin du

18 e siècle. Après la Sécularisation, le domaine du monastère sera repris

par un particulier et la démolition des ruines se poursuivra. Lorsqu’en

1857, pour construire le chemin de fer de la vallée de la Nahe, on fait sauter

le rocher sur lequel reposait le reste des tours et du chœur, s’évanouissent

les derniers témoins ostensibles du complexe monacal.

L’explosion n’épargnera pas non plus la crypte, située sous le chœur, du

moins ce qui en restait à l’époque. Ne survécurent que les parties de

l’architecture romane de l’église, incorporées dans des bâtiments d’habitation,

de même que cinq arcades intégrées dans les murs de la maison

Wuerth actuelle. Selon, des sources, les caves y subirent de nombreuses

transformations. Déterminer exactement les parties originaires du XII e

siècle, du moins celles qui pourraient encore exister, exigerait un travail

d’investigation minutieux et approfondi. Les pierres de cette cave en

voûte, entretenue avec dilection par M. Wuerth et ouverte au public,

nous font revivre le long passé mouvementé de ce lieu authentique de

la vie de Sainte Hildegarde de Bingen.

Le retable Sainte-Hildegarde dans la Chapelle Saint-

Roch à Bingen

Chapelle Saint-Roch, Bingen

La dissolution du monastère d’Eibingen en 1814, relia simultanément et

virtuellement la Chapelle Saint-Roch de Bingen à Sainte Hildegarde.

Pour l’aménagement de cette chapelle, détruite en 1795 et reconstruite

en 1814, la Fraternité de Saint-Roch acheta l’ensemble des ornements

intérieurs de l’église du monastère d’Eibingen. Vint s’y ajouter le trésor

des Reliques, notamment les ossements de Saint Rupert, Saint patron de

l’ancien monastère du Rupertsberg. La Chapelle Saint-Roch abrita ainsi

les traces réelles, vraisemblablement les plus importantes, de l’époque

d’Hildegarde et de l’entière tradition monastique sur le Mont Saint-Rupert

et à Eibingen. Son ornementation, composée de retables et de tableaux,

provenant de l’église du monastère d’Eibingen lui valut d’être

nommée au 19 e siècle, église-Mémorial d’Hildegarde. Ces vestiges disparurent

presque tous dans l’incendie qui ravagea la chapelle en 1889.

Seuls quelques tableaux purent être sauvés. En mémoire de cette tradition

hildegardienne, il fut prévu, dans la chapelle reconstruite, d’y instal-

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Le retable Sainte-Hildegarde dans la Chapelle Saint-Roch à Bingen

Le retable Sainte-Hildegarde dans la Chapelle Saint-Roch à Bingen

ler un nouveau et somptueux retable de Sainte-Hildegarde et de Saint-

Rupert, mais seul celui d’Hildegarde fut achevé. D’après un grand tableau

qui avait survécu à l’incendie et qui représentait la vie de la Sainte, Max

Meckel exécuta l’esquisse d’un retable qui fut réalisé par les Busch de

Steinheim, une famille de sculpteurs sur bois. La veuve Margarethe Krug

née Merz, en fut sa généreuse donatrice. C’est pourquoi Sainte Margarethe

est représentée sur le côté fermé du baldaquin. Au centre du retable

se détache à l’avant-plan une statue de Sainte Hildegarde. Tout autour

de celle-ci sont représentées huit scènes de la vie de la Sainte, deux de

chaque côté de la figure ainsi que deux à l’intérieur de chaque volet du

retable. Elles débutent, pour le visiteur, en haut à gauche :

– Hildegarde, jeune enfant, voit une Lumière mystérieuse.

– Hildegarde est amenée par ses parents chez Jutta, au couvent du

Disibodenberg.

– Hildegarde rédige son œuvre « Scivias » au Disibodenberg.

– L’archevêque Heinrich von Mainz (Henri de Mayence) présente les

écrits de Sainte Hildegarde au pape Eugène III et à Bernard de

Clairvaux, lors du Synode de Trèves en 1147.

– La rencontre avec Bernard de Clairvaux (erreur historique).

– L’empereur Barberousse reçoit Hildegarde à Ingelheim, en 1155.

– Hildegarde prêche devant le peuple et le clergé.

– Hildegarde meurt au Rupertsberg.

Malheureusement, seuls les reliefs sur bois composant les scènes des

volets latéraux ont fait l’objet d’un travail de finition. Toute la pièce

centrale du retable y compris la prédelle semble être un travail préliminaire,

c›est-à-dire un modèle en plâtre, peint par la suite. Faute d’argent,

il ne put être réalisé en bois. Les lignes pures et douces des groupes de

personnages des volets latéraux font défaut chez les personnages du panneau

central du retable, plus grossièrement travaillés. Mais cette imperfection

ne nuit en aucun cas à sa popularité. Les grandes peintures sur

les revers des volets représentent le Christ Sauveur ; à droite, un tableau

de l’« Ecce Homo », remémorant probablement la grande statue « Ecce

Autel Sainte-Hildegarde dans la Chapelle Saint-Roc à Bingen

Homo » d’Eibingen dans l’ancienne chapelle Saint-Roch, à gauche, la

Descente de Croix. Au centre de la prédelle est encastré le reliquaire de

Sainte Hildegarde. La châsse est flanquée, de chaque côté, de deux

bustes de Saints représentant Sainte Berthe, Saint Wigbert, Saint Bernard

et Saint Rupert.

P. Dr. Josef Krasenbrink OMI †

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L’ancien monastère d’Eibingen

L’ancien monastère d’Eibingen

– maîtresse – du Rupertsberg exerce sur la deuxième fondation sont fixés

pour la première fois dans une charte datée du 28 novembre 1268.

D’après la liste des abbesses d’Eibingen – nommées au début « Magistra » –

« maîtresse » – Benigna de Algesheim en porta le titre et la charge 44 ans

L’ancien monastère d’Eibingen avant la Sécularisation, 1802

L’ancien monastère d’Eibingen

Hildegarde de Bingen fonda deux monastères : le monastère du Rupertsberg

près de Bingen ainsi que le monastère d’Eibingen, non loin de

Ruedesheim. Une dame de haute naissance, Marka de Ruedesheim,

avait financé la construction à cet endroit, d’un double monastère augustin,

malheureusement déjà déserté en 1165, dans la tourmente de la

guerre menée par l’empereur Barberousse. La prospérité grandissante du

couvent du Rupertsberg conduit Hildegarde à acquérir, en 1165, les

bâtiments endommagés. Elle entreprend leur restauration pour y installer

30 religieuses Bénédictines et, de son monastère du Rupertsberg, se

rend elle-même, deux fois par semaine, en traversant le Rhin, dans sa

nouvelle communauté. Le 22 avril 1219, plus ou moins quarante ans

après la mort d’Hildegarde, le pape Honorius III place le monastère

d’Eibingen sous sa protection. Les droits de tutelle que la « Magistra »

L’aile est, reconstruite, de l’ancien monastère d’Eibingen aujourd’hui église paroissiale de

pèlerinage Sainte-Hildegarde

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L’ancien monastère d’Eibingen

L’ancien monastère d’Eibingen

durant (1373–1417) – plus longtemps encore qu’Hildegarde elle-même.

Les religieuses du monastère d’Eibingen étaient en partie, issues de la bourgeoisie.

À la fin du 15 e siècle et au fil du siècle suivant vont surgir des

tensions entre le « Kurmainz » – siège épiscopal des Princes-Électeurs de

Mayence – et le « Pfalz » – Palatinat, Comtes Palatins – qui se feront ressentir

jusque dans le couvent. Aux alentours de 1505, sous l’archevêque de

Mayence Jakob von Liebenstein, a lieu une réforme du couvent d’Eibingen.

Cette mesure, néanmoins, ne réussira pas à en retarder son déclin. En

1575, ne vivent plus au monastère d’Eibingen que trois sœurs qui, suivant

l’instruction de l’archevêque Daniel Brendel von Homburg, vont partir

s’installer à proximité dans l’abbaye de Cisterciennes de Marienhausen.

C’est ainsi qu’Eibingen pourra, pendant de longues années, servir de gîte

aux sœurs Augustines de Saint-Pierre près de Kreuznach, qui fuyaient la

vague déferlante de la Réforme. Après des négociations de longue haleine,

la fille d’un baron, Cunigundis von Dehrn, abbesse du Rupertsberg obtient

la restitution, garantie par une charte en bonne et due forme du monastère

d’Eibingen et de ses biens. De là vient le titre, usuel depuis 1603, d’« Abbesse

de Rupertsberg et de Eibingen ». Lors de la Guerre de Trente Ans, le

monastère de Rupertsberg est détruit en 1632 par les Suédois qui y mettent

le feu. Via Cologne, les religieuses arrivent avec les reliques d’Hildegarde

au monastère d’Eibingen, en 1636, où règnent misère et pénuries. Les pillages

des troupes mercenaires vont les obliger par la suite à fuir vers

Mayence. Ce n’est qu’à la fin de l’année 1641 qu’elles rentreront. Anna

Lerch von Dirmstein, dernière abbesse de Rupertsberg ne resta à Eibingen

qu’une période assez courte. Elle dut quitter son poste en 1642. Sous la direction

de la jeune abbesse Magdalena Ursula von Sickingen, le monastère

connaît une période florissante. La vie monastique alternant prières et travail

renaît. L’été 1666, l’abbesse Magdalena meurt de la peste, à l’âge de 52

ans. Son blason décore encore aujourd’hui le chambranle de la porte donnant

sur la cour intérieure de l’église paroissiale d’Eibingen.

En quelques années, la situation économique du monastère d’Eibingen

s’est développée et consolidée à un tel point que d’importants projets de

construction sont envisagés et réalisés. La rénovation des bâtiments, vraisemblablement

disposés en carré, se déroule en trois étapes. De 1681 à

Vue intérieure de l’église paroissiale et sanctuaire Ste Hildegard, Eibingen, avec reliquaire de Ste Hildegarde

1683, sous la direction de l’architecte Giovanni Angelo Barello, l’église et

l’aile ouest vont être entièrement restaurées. D’après une lettre d’indulgence

émise par le pape Clément XI en 1701, l’église dédiée à Saint Rupert

et Hildegarde possédait sept autels. En 1709, sous l’instigation du couvent

d’Eibingen, est imprimé chez Johann Mayren un petit livre de dévotion :

« Recueil des plus nobles reliques … ainsi conservées avec dilection et vénérées

au couvent « Hoch-Adelichen Jungfrau-Closter » à Eibingen dans

le Rheingau … » Cette année-là, on dresse une croix « À la Gloire de Dieu

et pour les défunts » qui se trouve aujourd’hui dans l’ancien cimetière de

l’église. Les visites de l’église du monastère augmentèrent, mais ne purent

cependant en faire un lieu de pèlerinage autonome à Eibingen. Les pèlerins

qui, le matin, se rendaient à Marienthal ou à Nothgottes venaient

juste s’y recueillir sur le chemin du retour, plus particulièrement le 8 septembre

lorsqu’on célébrait la naissance de la Vierge Marie.

Le 21 février 1737 débute la démolition de l’aile est. L’architecte de

Mayence, Johann Valentin Thoman dessine les plans de la nouvelle

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Le Reliquaire d’Hildegarde dans l’église paroissiale

Le Reliquaire d’Hildegarde dans l’église paroissiale

bâtisse. La pose solennelle de la première pierre a lieu le 21 mars, fête de

Saint Benoît, les murs porteurs datant de l’époque d’Hildegarde sont incorporés

à la construction. Le 8 novembre, les charpentiers ont terminé

l’assemblage des poutres du toit qui sera recouvert d’ardoises en octobre

1738. L’aile sud ainsi que les écuries, les étables et la grange vont être

construites progressivement entre 1746 et 1752. Une estampe du Prieur

Joseph Otto (1763–1788) nous permet de découvrir l’ancien aspect du

monastère d’Eibingen.

Au cours des huit années où le monastère est dirigé par Maria Hildegard

von Rodenhausen (1780–1788), s’accroît l’influence d’un nouveau courant

de pensée : le « siècle des Lumières ». Sous l’Électeur Friedrich Karl

Joseph von Erthal, il était prévu de convertir le monastère d’Eibingen en

un home séculier pour dames de haute noblesse. Ce dessein provoque la

vive controverse des religieuses. En 1789, lorsque la Révolution française

éclate, les archives du monastère sont, par précaution, transportées à Alzey

où elles seront gardées jusqu’en 1798. La perte des biens sur la rive gauche

du Rhin va cependant porter préjudice à la situation économique de même

que la pensée de l’époque va sensiblement roder la vie monastique. En

1802, le monastère est fermé et évacué sous décret du gouvernement de

Nassau en 1814. Les autorités transforment l’aile est en un arsenal, l’église

en un dépôt d’armes. La bâtisse va perdre sa forme carrée en 1817 lorsque

les ailes sud et ouest seront démolies. En 1831, le reste des bâtiments sera

racheté par la commune d’Eibingen. L’ancienne église du monastère servira

alors d’église paroissiale, remplaçant l’église du village vétuste et délabrée.

Cette dernière dédiée à Saint Jean Baptiste donnera son nom à la

nouvelle église paroissiale. En 1857, le curé de la paroisse, Ludwig Schneider,

réussit à prouver l’authenticité des reliques d’Hildegarde.

Le Reliquaire d’Hildegarde dans l’église paroissiale

En 1929, 750 e anniversaire de la mort d’Hildegarde, la châsse d’Hildegarde,

conçue par le Frère Radbod Commandeur est réalisée à Maria

Laach et à Cologne pour l’église paroissiale actuelle. Le reliquaire doré

Châsse de Sainte Hildegarde dans l’église paroissiale de pèlerinage à Eibingen

ressemble à un édifice sur lequel sont représentées allégoriquement sur

les battants de porte, les quatre vertus cardinales : courage, justice,

prudence, tempérance. Sur les longs côtés figurent respectivement

quatre Saints. Outre le crâne, les cheveux, le cœur et la langue de

Sainte Hildegarde, le reliquaire contient ses ossements ainsi que des

petites reliques de Saint Giselbert, Saint Rupert et Saint Wigbert.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1932, trois siècles après la destruction

du monastère du Rupertsberg, un feu dont ont ne connaît pas la cause se

propage dans l’église d’Eibingen. Bravant le danger, les hommes réussissent

à extraire le reliquaire des flammes et à le mettre en sécurité.

L’église et l’aile est sont réduites en cendres. Tenant compte des éléments

de style originels, on va reconstruire une église qui sera consacrée

le 14 juillet 1935 par l’évêque de Limburg Antonius Hilfrich et qui sera

dédiée non seulement à Saint Jean Baptiste, mais également à Hildegarde,

Sainte protectrice et patronne du village. Pour des raisons pratiques,

les deux portails sont orientés vers l’est. Le panneau mural de

l’autel, la mosaïque de galets et les fenêtres ont été conçus par Ludwig

Baur de Telgte. L’armoire vitrée, sur le côté gauche, renferme entre

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La nouvelle Abbaye Sainte-Hildegarde

La nouvelle Abbaye Sainte-Hildegarde

L’ancien monastère d’Eibingen (à droite) et la nouvelle abbaye Sainte-Hildegarde (à gauche)

autres le crâne de Sainte Gudule, Patronne de Bruxelles. Hildegarde

reçut probablement cette relique d’amis originaires du Brabant. À l’extérieur,

se trouve nichée dans le coin sud-est de l’église, au-dessus de la

première pierre de fondation, une statue d’Hildegarde en calcaire coquillier,

réalisée par Franz Bernhard, de Francfort sur le Main. Elle fut

incorporée à la construction en 1957, commémorant la première procession

des reliques d’Hildegarde qui eut lieu en 1857. Tout particulièrement,

le 17 septembre, anniversaire de la mort d’Hildegarde, des pèlerins

de plus en plus nombreux affluent vers Eibingen pour vénérer la

grande sainte en participant à la procession des Reliques.

Dr. Werner Lauter

La nouvelle Abbaye Sainte-Hildegarde

La nouvelle abbaye bénédictine Sainte-Hildegarde dont la construction

s’étendit de 1900 à 1904 surplombe aujourd’hui l’ancien monastère

d’Eibingen. Son fondateur, Prince Karl zu Löwenstein (1834–

Vue sud-est de l’abbaye

bénédictine

Ste Hildegard

1921), une des grandes personnalités du catholicisme au 19 e siècle,

s’était donné pour tâche de faire revivre la tradition des monastères

d’Hildegarde dans des lieux historiques.

Dans l’abbaye, reconstruite en style néo-roman vivent aujourd’hui 55

sœurs âgées de 27 à 95 ans. Comme toute religieuse Bénédictine – et

comme Hildegarde de Bingen elle-même – elles conduisent et régulent

leur vie selon la Règle de Saint Benoît, qui est, depuis plus de 1400

ans, toujours valable, intemporelle et actuelle dans ses principes de

base. À la racine et au cœur de toute vocation bénédictine, il y a la

recherche de Dieu. Celui qui se sent appelé et qui désire vivre sa vie

entièrement en présence de Dieu promet de se laisser lui-même guider

par l’Évangile, de placer Dieu au centre de son existence et de Le

chercher dans chaque être, dans chaque évènement et cela dans la

communauté de ceux qui ont choisi et pris le même chemin.

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L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

La vie bénédictine est une vie essentiellement commune. La Liturgie

et l’Office divin y tiennent une place centrale. Puisque « Rien n’est à

préférer à l’œuvre de Dieu » selon la Règle de Saint Benoît, la journée

est scandée par les rassemblements communautaires de l’Office ; sept

fois par jour, les sœurs se réunissent dans le chœur pour la prière communautaire.

Les prières liturgiques sont en grande partie chantées en

latin. Le plain-chant s’harmonise ainsi aux mélodies ancestrales du

Chant grégorien qui interprète musicalement la parole de Dieu d’une

manière sublime. La prière personnelle, les temps de silence, la lecture

spirituelle sont eux aussi inséparables du quotidien.

Conformément à la parole de Saint Benoît, « les vrais moines (ou moniales)

sont ceux qui vivent du travail de leurs mains », le travail des

sœurs – au magasin où l’on vend entre autres des livres et objets d’art,

dans les vignobles, au service vente des produits à base d’épeautre et de

liqueurs, dans les ateliers d’orfèvrerie, de poterie et de restauration – sert

avant tout à assurer la subsistance de la communauté. Les travaux de

recherche scientifique sur l’œuvre d’Hildegarde, l’accueil et l’encadrement

de groupes de visiteurs et de pèlerins font aussi partie des tâches

des sœurs Bénédictines. Elles s’occupent, en outre, de l’accompagnement

spirituel de ses hôtes venus chercher en ce lieu, le silence, le recueillement,

la retraite spirituelle. Les sœurs essaient de reconnaître,

dans chacun d’entre eux, l’appel de Dieu auquel elles désirent répondre.

Tout parle de Dieu, de Son Amour, ce qu’une communauté bénédictine

cherche à témoigner par sa présence dans le monde.

L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

Action de grâce dans l’église abbatiale après la proclamation de Ste Hildegarde comme Docteur

de l’Église

L’imposante église abbatiale a été construite en style roman d’après le

modèle de l’ancienne basilique. Le sanctuaire se prolonge au nord (vers

la gauche) par le chœur des religieuses où la communauté des Bénédictines

de Sainte-Hildegarde se réunit 7 fois par jour pour la prière. Dès

que le visiteur pénètre dans l’église, il est plongé dans une atmosphère

de paix, de sérénité qui l’invite à se recueillir. L’espace élevé, harmonieux

aux lignes pures et sobres séduit le visiteur de même que ses

fresques murales aux couleurs douces, estompées, vaporeuses, d’une

étrangeté empreinte de mystère. L’église est entièrement peinte dans le

« style Beuron ». Le travail fut exécuté sur plusieurs années (1907–

1913), sous la direction de P. Paulus Krebs (1849–1935), de Beuron,

élève du renommé peintre et moine P. Desiderius Lenz (1832–1928).

L’église abbatiale d’Eibingen est considérée comme l’une des compositions

d’ensemble les mieux réussies de L’École d’Art Beuron même si,

manquent à cet ensemble, les fresques originales du Chœur des religieuses

et celles du mur sud opposé, repeintes en blanc dans les années

dix-neuf cent soixante. L’Art Beuron est liturgique et de cette manière,

en même temps, un art Bénédictin. Il sert à glorifier Dieu et invite à la

contemplation, à l’immersion dans le Mystère divin.

L’intérieur de l’église est dominé par l’image monumentale du Christ

dans l’abside. La peinture, sur fond doré, fait penser, quand on l’ob-

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L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

Procession des reliques d’Hildegarde lors de la célébration du centenaire de la restauration de

l’abbaye Sainte-Hildegarde, le 2 juillet 2004.

serve, à une mosaïque byzantine. Le Christ apparaît en Pantocrator,

Roi et Maître de l’Univers et en même temps en Frère qui, les bras

grand ouverts, accueille chacun d’entre nous. Les fresques de l’arcade

du chœur représentent, dans sa partie supérieure, la Cité de Dieu et les

murs de la Jérusalem céleste. L’inscription précise le thème fondamental

de l’ensemble pictural de l’église : « Tabernaculum Dei cum hominibus

», – « La Maison de Dieu parmi les hommes » –. À gauche et à

droite figurent respectivement Saint Benoît et sa sœur Sainte Scholastique,

fondateurs de l’Ordre Bénédictin.

Cinq scènes de l’Ancien Testament sont représentées sur les surfaces

pleines des arcs du mur latéral sud (droite) : L’Arche de Noé ; la visite

de Dieu, c›est-à-dire des trois Anges chez Sarah et Abraham ; le songe

de Jacob de l’échelle atteignant le Ciel ; la procession des Prêtres avec

l’Arche de l’Alliance ; l’autel dédié à « ignoto Deo », à « Dieu inconnu

». Sur le mur latéral opposé nord (gauche), on peut observer,

au-dessus des arcs, des scènes du Nouveau Testament – excepté la

première, celle d’Adam et Ève au Paradis. Les autres représentent

l’Incarnation du Christ ; la dernière Cène ; la Descente de l’Esprit

Saint ; la Communion du Christ avec son Église.

Les peintures, sous les arcs du mur latéral septentrional (gauche) de la

nef centrale sont consacrées à Sainte Hildegarde de Bingen. Elles retracent

cinq épisodes importants de sa vie :

« Hildegarde est confiée à Jutta au Mont Disibod »

« Hildegarde part s’installer au Rupertsberg, près de Bingen »

« Hildegarde rencontre l’empereur Barberousse à Ingelheim »

« Hildegarde fonde le monastère d’Eibingen et guérit un jeune aveugle

à Ruedesheim »

« Un signe du ciel se manifeste à la mort d’Hildegarde ».

Les fresques de la nef latérale sont également dédiées à Hildegarde de

Bingen ainsi qu’aux grandes Saintes de l’Ordre Bénédictin. Sur la paroi

murale orientale, au-dessus de la porte de la sacristie, est représentée

Hildegarde elle-même, tenant une plume dans la main droite. Le

portrait en pied des saintes ne correspond pas à la réalité. Les formes

et les traits ont été volontairement stylisés. Il importait aux artistes de

faire ressortir le caractère symbolique des peintures, le témoignage de

la foi primant sur la peinture historique.

L’église abbatiale Sainte-Hildegarde est, chaque année, la destination

de nombreux groupes de pèlerins et de visiteurs qui, sur les traces de la

grande Sainte, suivent la route d’Eibingen. Chacun y est invité à célébrer,

ensemble avec les sœurs, la louange de Dieu.

Sœur Philippa Rath OSB

Photos : pages 1, 3, 4, 7, 8, 11, 12, 15, 17, 21, 23, 25, 31, 32, 33, 35, 36, 39 Abbaye Sainte-

Hildegarde; pages 13, 19 Dr. Werner Lauter; pages 9, 40 Kurt Gramer, de Bietigheim-Bissingen;

pages 26, 27, 29 Paroisse Sainte Hildegarde (photos: H.G. Kunz)

En couverture : représentation d’Hildegarde dans l’église abbatiale Sainte-Hildegarde

Couverture verso : l’abbaye Sainte-Hildegarde au-dessus de l’ancien monastère d’Eibingen

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L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

L‘Église abbatiale Sainte-Hildegarde

Sites historiques de Sainte Hildegarde – adresses / contacts

Bermersheim

Kath. Pfarramt

Révérend Heinz Förg

(Paroisse Catholique), Mme Frisch

Niedergasse 2 Klosterberg 1

D-55234 Erbes-Buedesheim/Allemagne D-55234 Bermersheim/Allemagne

Tél. : 0049 / 6731 – 41 289 Tél. : 0049 – / 6731 – 42 477

Disibodenberg

Luise Freifrau von Racknitz

(Baronne Louise de Racknitz)

Kloster Disibodenberg (monastère Disibodenberg)

Disibodenberger Hof

D-55571 Odernheim am Glan/Allemagne

Tél. : 0049 / 6755 – 96 99 188

www.Disibodenberg.de

Bingen

Hildegard-Museum am Strom

Pfarrkirche St. Rupertus und St. Hildegard

(Église paroissiale Saint-Rupert et

(musée Hildegarde)

Sainte-Hildegarde)

Museumstraße 3 Gutenbergstraße 1

D-55411 Bingen am Rhein/Allemagne D-55411 Bingen-Bingerbrueck/Allemagne

Tél. : 0049 / 6721 – 99 15 31 Tél. : 0049 / 6721 – 43 093

www.bingen.de

www.sankt-rupertus-und-sankt-hildegard.de

St.Rochuskapelle (Chapelle Saint-Roch) Hildegardforum der Kreuz-Schwestern

Oblatenkloster Rochusberg 3

Rochusberg 1

D-55411 Bingen am Rhein/Allemagne

D-55411 Bingen am Rhein/Allemagne Tél. : 0049 / 6721 – 928 – 0

Tél. : 0049 / 6721 – 14 225

www.hildegard-forum.de

www.St-RochusKapelle.de

Ruedesheim / Eibingen

Wallfahrtskirche St.Hildegard

(Église de pèlerinage Sainte-Hildegarde)

Pfarramt (paroisse)

Marienthaler Straße 3

D-65385 Ruedesheim am Rhein/Allemagne

Tél. : 0049 / 6722 – 45 20

www.eibingen.net

Abbaye bénédictine Sainte-Hildegarde

Klosterweg 1

D-65385 Ruedesheim am Rhein/Allemagne

Tél. : 0049 / 6722 – 499 – 0

benediktinerinnen@abtei-st-hildegard.de

www.abtei-st-hildegard.de

Série « Hagiographie / Ikonographie / Volkskunde » N o 40121, 1 e édition 2014

© VERLAG SCHNELL & STEINER GMBH REGENSBURG

Leibnizstr. 13 · D-93055 Regensburg

Tél.: 0049 (0) 941 / 7 87 85-0 · Fax : 0049 (0) 941 / 7 87 85-16

Entière production Schnell & Steiner GmbH (S.A.R.L.), Regensburg

Tous droits de reproduction, même partielle, réservés.

ISBN 978-3-7954-8070-7

Le catalogue des éditions Schnell und Steiner est disponible sur internet :

www.schnell-und-steiner.de Statue contemporaine d’Hildegarde réalisée par Karlheinz Oswald (1998)

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