Simone Pheulpin - "un monde de plis" - Livre

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Simone Pheulpin - "un monde de plis" - Livre

simone

pheuLpin

un monde

de plis

Texte Alin Avila

Photographies Sophie Bassouls

Collection

Artistes de la matière


simone

pheuLpin

un monde

de plis

Texte Alin Avila

Photographies Sophie Bassouls


Plis de vie

parcours


simone Pheulpin

À la question « Comment cela a-t-il commencé ? », Simone

Pheulpin répond aisément. Avant, déjà, était le tissu. Elle réalisait des scènes

et des décors, des sortes de patchwork : tableaux textiles en relief, coussins

et poupées, croit-on comprendre. Rien à voir avec l’art. Elle aurait bien voulu,

dans sa jeunesse, suivre l’enseignement de l’École des beaux-arts, après avoir

fréquenté les cours du soir à Nancy, mais on lui en refusa l’entrée. Elle

ambitionnait de travailler dans un métier où son imagination solliciterait

la dextérité de ses mains. Si elle en garde un léger ressentiment, elle n’en

laisse rien paraître.

Ses productions artisanales trouvaient aisément preneurs ; elle travaillait

avec un fabricant de papiers peints et tissus d'ameublement, qui offrait ses

productions en cadeaux à ses clients ; ceux-ci trouvaient cela joyeux et ludiques

: cela marchait bien pour elle. Elle s’y adonna durant de nombreuses

années quand, un jour, sans qu'elle sache pourquoi, elle ne voulut plus

continuer. Ce fut soudain comme si une paralysie de l’imagination doublée

d’un engourdissement de ses doigts lui interdisaient d’en faire plus. Elle en

avait assez de coudre, assez des tissus colorés, elle quitta tout cela et « partit

dans un de ces moments où l’on se livre à la destinée, où tout paraît meilleur

que la servitude » 2 (Madame de Staël).

En effet, sans qu’elle sache comment le formuler, elle ressentit un déclic ;

non qu’elle n’eût pas aimé ce qu’elle avait produit, mais cela suffisait. Il fallait

qu’elle s’en retourne à ce qui, comme un appel, ne l’avait jamais abandonnée :

l’art. « Je me suis réveillée miraculeusement » dit-elle.

Avant, déjà, était le tissu

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simone Pheulpin

Et le hasard, sur le chemin perdu, lui indiquera sa voie. Les tissus qu’elle avait

décidé d’abandonner l’entouraient et, peut-être dans un désir de rangement,

elle en prit un morceau, celui qui doublait habituellement les panneaux qu'elle

réalisait, le tissu qu'on ne voyait jamais. Elle le plia longitudinalement, puis

l’enroula sur lui-même pour en faire un rouleau.

Elle répéta ce geste et se trouva devant un en-

Le pli va lui

ouvrir toutes

grandes

les portes de

la création

semble de petites bobines qu’elle rassembla

en les comprimant pour en faire une seule et

même chose qu’elle avait l’intention d’emprisonner

dans une boîte. Mais, par leur forme

même de cylindre, il existait entre elles des

jours qu’elle décida d’occulter, elle voulait que

leur ensemble soit obstinément compact. Elle

prit une même bande de tissu qu’elle plia à

nouveau dans la longueur, puis de nouveau

mais dans l’autre sens et, avec cela, tout en

forçant avec un pointeau, elle combla le premier

interstice. Cette façon de faire, si anodine, la surprit. Elle reprit donc une

bande de tissu et refit les mêmes gestes. L’étonnement fit place à une sorte

de plaisir. Elle aima cette façon de plier, elle aima contraindre l’ensemble de

ses plis à prendre forme.

Depuis lors, toutes ses œuvres se déclinent autour de lui. Répété, le pli va

devenir une nécessité qui l’apaise et, au fil des ans, il se révèlera comme la

matrice d’une langue étonnante par la richesse de ses combinaisons et des

expressions qu’il permet. Sans qu’elle en ait eu l’intention ni même conscience,

ce petit geste va lui ouvrir toutes grandes les portes de la création.

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Le pli

comme unité

du monde

ŒuvreS


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Œuvres

Falaise : ici la terre se lit comme un livre qu’on découvre sur sa tranche avant

de l’effeuiller... Anfractuosité, où le regard se perd ; Croissance qui procède

d’un mouvement inverse et semble faire la synthèse entre toutes les sortes

de plis où elle excelle, compact, ligneux comme la coupe d’un tronc agressé

sur les pourtours. Ces pièces sont comme des hauts-reliefs juxtaposés, des

bifaces, des pièces qui se lisent dans une relation à la frontalité ; ce sont les

plus fréquentes. Mais il existe aussi des pièces qui méritent hautement le

titre de sculptures tant elles s’élèvent du sol. Babel, À Pompéi se présentent

comme des monolithes, la ligne des plis qui les constituent forme une sorte

de spirale montante.

Sous nos pieds mais partout autour, l’univers géologique nous offre ses

richesses pour vivre et constitue la première unité dans l’échelle de l’espace.

L’infiniment petit comme l’immensément grand se ressemblent. Microcosme

et macrocosme sont reflets l’un pour l’autre et, dans son travail, Simone

Pheulpin semble saisir le moteur d’expansion qui les anime ; ses sculptures

sont des formes qui ne semblent jamais achevées tant elles se compénètrent

dans un mouvement qui semble infini, dynamique. La terre évoquée par

Simone Pheulpin n’est donc jamais chtonienne 28 . La terre ne recèle pas des

gouffres remplis de secrets, aucun diable ni animal fabuleux. C’est une terre

paisible, blanche et pure, sans tourments, une terre sans haut ni bas. Malgré

un sens assigné par leur socle, ses sculptures se regardent comme des astres

dans l’espace, la tête chavirée, perdue dans les circonvolutions labyrinthiques

des plis. Le spectateur se trouve engagé dans une expérience visuelle inédite

qui s’effectue plus sur le mode de la vibration que de la lecture conventionnelle.

Ces sculptures portent en elles quelque chose d’initiatique qui comme

dans les mandalas, de cercle en cercle, nous captive et nous invite à la

méditation ; elles mettent en nous la fraîcheur d’un silence neuf, celui qu’on

éprouve devant une révélation qui nous subjugue sans qu’on éprouve la

nécessité d’en chercher le sens. Dans une sorte de recueillement, on devine

que ces sculptures ne nous parviennent qu’au terme d’un chemin de constance

et de retenue. Ce chemin est-il spirituel ? Simone Pheulpin n’en dit rien, et

ce n’est pas pour cela qu’elle y consent.

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simone Pheulpin

un monde de plis

Notes

1. André Malraux, La Métamorphose

des Dieux, Paris, Gallimard, 1957.

Coll. La galerie de La Pléiade, p. 47.

2. Madame de Staël, Corinne ou

l’Italie, collection Folio classique

(n°1632), Gallimard, 1985.

3. Serge Nicole, in Area n°31, 2015.

4. Marie Rose Lortet, collectionnée par

Jean Dubuffet, pratique l’art textile ;

elle en est une grande figure depuis

de très nombreuses années.

5. Alain, Système des beaux-arts,

1920, collection Tel, Gallimard,

1983, p. 220.

6. Marcel Proust, Le Temps retrouvé,

1927, collection Folio Classique,

Gallimard, 1990.

7. Alexandra Fau in 1-2-3 Sculptures de

fibres, catalogue du Musée d’Angers.

2012.

8. Collectif, Au royaume des signes

appluques sur la toile des Kuba, Zaïre,

Adam Biro, Paris, 1988.

Michelle Coquet, Textiles africains,

Adam Biro, Paris, 1993.

9. Anni Albers (1899-1994).

The Josef and Anni Albers Foundation

conserve la mémoire de son travail

considérable ; elle est située à

Bethany, dans le Connecticut.

10. Anni Albers, On Weaving,

Middletown, Wesleyan University

Press, 1965.

11. Aline Dallier-Popper, Art,

féminisme, post-féminisme :

un parcours de critique d’art, Paris,

L’Harmattan, 2009.

12. Aline Dallier, « Le Soft Art et

les femmes », Opus International,

n°52, septembre 1974, p.49.

13. Conservateur en chef au Musée

des arts décoratifs de Paris de 1953

à 1985.

14. François Mathey, « Artiste-

Artisan ? », 1977. In François Mathey,

Écrits, choix de textes par

Jean-Marie Lhôte, RMN, Paris, 1993.

Voir aussi Brigitte Gilardet, Réinventer

le musée : François Mathey,

un précurseur méconnu

(1953-1985), 2014, et Area n°1,

« François Mathey », 2001.

15. Anne Quinby et Judy Chicago in

Area n°19-20, « Féminin pluriel », 2010.

16. Rozsika Parker, The Subversive

Stitch – Embroidery and the Making

of the Feminine, 1984, 2010,

I.B. Tauris Edition.

17. Simon Hantaï (1922-2008).

18. Support Surface regroupe

Vincent Bioulès (1938-),

Louis Cane (1943-),

Marc Devade (1943-1983),

Daniel Dezeuze (1942),

Noël Dolla (1945),

Jean-Pierre Pincemin (1944-2005),

Patrick Saytour (1935),

André Valensi (1947),

Bernard Pagès (1940) et

Claude Viallat (1936), dont l’exposition

au Musée d’art moderne en 1969 vaut

comme un manifeste qui mêle à la

fois une remise en cause des moyens

picturaux, où le pli est valorisé par

plusieurs d’entre eux comme l’usage

de la toile libre, à des notions de

contestation politique dans l’esprit

du temps ; voir Jean-Marc Poinsot,

Support Surface, collection Mise

au point sur l’art contemporain,

L’image, Alin Avila Editeur, 1984.

19. Le groupe Textruction créé

en 1971 réunit des plasticiens et

des poètes, notamment

Georges Badin (1927-2014),

Gérard Duchêne (1944-2014),

Gervais Jassaud (1944-),

Jean Mazeaufroid (1943-2001) ;

ils s’expriment avec des œuvres

qui ressemblent à des banderoles,

des bannières…

20. Membre de l’École de Nice,

Marcel Alloco, né en 1937, travaille

sur ce qu’il appelle la Peinture en

Patchwork, qu’il tisse, déchire et

recoud.

21. Tandis que les lieux traditionnels

de la tapisserie s’essoufflaient,

l’entreprenant Jean Lurçat (1892-1966)

et son ami lausannois, amoureux de

tapisserie, Pierre Pauli (1916-1970)

décident de créer une Biennale.

Les œuvres sont de haute et basse

lisses, et figuratives pour la première

année (1962) ; elles deviennent

abstraites à la seconde et envahissent

tout l’espace lors des suivantes.

Il y eut 16 éditions jusqu’en 1995.

22. Françoise de Loisy, in 1-2-3

Sculptures de fibres, catalogue

du Musée d’Angers, 2012.

23. Nadine Vasseur, Les Plis, Le Seuil,

2002.

24. Gilles Deleuze, Le Pli : Leibniz et

le baroque, Minuit, coll. Critique,

Paris, 1988.

25. Gilles Deleuze, Cinéma, tome 1.

L’Image mouvement, Minuit, Paris,

1983 et Cinéma, tome 2.

L’Image temps, Minuit, Paris, 1985.

26. Ariane Grenon, « Sculpteur

textile », in Courrier des métiers d’Art

n°1393, octobre 1996. Repris en 1997

pour le catalogue du Musée du textile

des Vosges à Ventron.

27. André Gide, Si le grain ne meurt,

1926, collection Folio, Gallimard, 1972.

28. Se dit des divinités infernales ou

souterraines (Hadès, Déméter, etc.)

29. Henri Bergson, La Pensée et

le mouvant, 1934, PUF, 2014, p. 42-43.

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simone Pheulpin

un monde de plis

Légendes

Couverture : Éclipse 6, 2012,

30 cm de diamètre environ.

p. 16-17 : La Bresse

© Bernard Marion.

p. 22-23 : Croissance 3, 2016,

70 cm de diamètre environ.

p. 26 : Épingles de la manufacture Bohin.

p. 30-31 : Éclipse 9, 2016,

30 cm de diamètre environ.

p. 37 : Albers, Anni (1899-1994) :

Fabric Sample, c. 1959. New York,

Museum of Modern Art (MoMA).

Linen, 7 1/2 x 7' (19 x 17.8 cm). Gift of

Josef Albers. Acc. n.: 450.1970.86.

© 2016. Digital image, The Museum of

Modern Art, New York/Scala, Florence.

© ADAGP, Paris 2016.

p. 38 : Anfractuosité 6, 2016,

38 x 32 x 40 cm.

p. 40-41 : Anfractuosité, détail.

p. 42-43 : Croissance 3, détail.

p. 44-45 : Croissance 3, détail.

p. 48 : Orage d’été, 2015, 120 x 60 cm.

p. 50-51 : Décade, 10 colonnes

de 2 mètres de haut sur 30 cm

de large, 1987.

© Henri-Claude Pheulpin

p. 54 : Babel, 2015, 65 cm de hauteur.

p. 56-57 : Ondes, 2015, 120 x 60 cm.

p. 58 : Etretat, 2014, 70 x 65 x 13 cm.

p. 62 : Ensemble 3, 2006,

30 cm de diamètre.

© Bernard Marion

p. 65 : Anfractuosité, détail.

p. 66-67 : radiographie et Bracelet,

2007, 28 cm de diamètre environ.

© Bernard Marion

p. 68 : Soleil d’été, 2008,

60 cm de diamètre.

© Bernard Marion

p. 70-71 : radiographie et À Pompéi,

2010, 60 cm de hauteur.

© Bernard Marion

p. 74-75 : Anfractuosité 6, 2016,

38 x 32 x 40 cm.

Dernières expositions

Expositions Collectives

2016

Etoiles Filantes, Plaza Athénée, Paris

2015

L’Envers du décor, Ancienne Nonciature,

Bruxelles

Une cerise sur le gâteau, The Mercedes

House, Bruxelles

Oh My Cabinet!, Maison Assouline,

Londres

2014

Archi Textur’Elles, Le Mans

Éclats d’âme, Ancienne Nonciature,

Bruxelles

Alchemic Ceremony, Ely House, Londres

Dentelles….et plus si affinités,

Château de Nontron

Galerie Browngrotta, Wilton, USA

2013

Galerie Menus Plaisirs, Gstaad, Suisse

Humeur Baroque, Ancienne Nonciature,

Bruxelles

Objets du Désir, Bruxelles

Rouge Plaza, Studio Harcourt, Paris

Le Pli, 6 Mandel, Paris

Art Textile, Maison des Arts, Evreux

Révélations, Grand Palais, Paris

Galerie Browngrotta, Wilton, USA

2012

1_2_3 Sculptures de Fibres, Musée de

la Tapisserie, Angers

Hauts Talents, Salons Christofle, Paris

Chassés Croisés, Hôtel Wielemans,

Bruxelles

Précieuse Idylle, Plaza Athénée, Paris

Mini-Textiles, Musée de la Tapisserie,

Angers

Galerie Browngrotta, Wilton, USA

2011

Je rêve !, Galerie Collection,

Ateliers d’Art de France, Paris

Décors et Ames, Hôtel Ciamberlani,

Bruxelles

Beauté Intérieure, Place Vendôme, Paris

Festival Camille Claudel, La Bresse,

Vosges

Nouvelle Vague, Hôtel de la Paix,

Genève

Sonate d’Automne, Paris

Dolce Vita, Monaco

Rêve d’Eternité, Villa Empain, Bruxelles

Fêtes Galantes, Plaza Athénée, Paris

2010

Or du temps, Plaza Athénée, Paris

L’Art et la matière, Place Vendôme, Paris

Revue de détails, Hôtel Président Wilson,

Genève

Galerie Bailly, Paris

Galerie Menus Plaisirs, Gstaad, Suisse

Folies végétales, Hôtel Conrad,

Bruxelles

Expositions personnelles

2007

Pique et Pique et Pictural,

Espace La Douëra, Malzéville

L’Art en Ville Le Textiles,

Espace Chambon, Cusset-Vichy

2006

Profils, Art contemporain et Textiles,

Stosswirh

Art & Déchirure, Hôtel de Région, Rouen

2004

Re-Plis, galerie Trait Personnel, Lyon

2001

Ovadia Gallery, Nancy

1998

Musée du Feutre, Mouzon

Centre culturel d’Art Textile, Angers

1997

Musée du Textile, Ventron

Concours internationaux

1995

Triennale Internationale de la Tapisserie,

Lodz, Pologne

1992

International Textile Competition,

Kyoto, Japon

1989

International Textile Competition,

Kyoto, Japon

1987

Biennale Internationale de

la Tapisserie, Lausanne, Suisse

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simone Pheulpin

À mes enfants et petits-enfants,

À B. J.

Simone Pheulpin

Remerciements

Je remercie Bernard Marion, Florence Guillier-Bernard et Jean-Marc Dimanche

(maison parisienne), ainsi que Jérôme Doussard, directeur commercial de

la manufacture Bohin, pour leur aide et soutien.

Simone Pheulpin

Crédits

Directeur de la publication : Serge Nicole

Responsable éditoriale : Anastasia Altmayer

Conception et management de projet : Cahier&Co www.cahierandco.com

Direction artistique et mise en page : Laétitia Lafond

Photogravure : Les ateliers du regard

© Les Éditions Ateliers d’Art de France, juin 2016

ISBN : 979-10-96404-01-8

Achevé d’imprimer

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simone

pheulpin

un monde

de plis

L’œuvre de Simone Pheulpin s’inscrit dans l’histoire de l’émancipation

de l’art textile.

Sous ses doigts, un espace s’invente, d’un geste qui n’appartient

qu’à elle : le pli, cher à Gilles Deleuze qui en fit un outil d’exploration

philosophique. Et avec un matériau – le tissu en coton

écru – que personne d’autre qu’elle n’a élu.

Elle est artiste de la matière parce que son imaginaire s’est

approprié le coton et qu’elle en a fait un moteur puissant pour

susciter des émotions intenses et inédites. Par les espaces neufs

qu’elle ouvre, elle est sculpteur à part entière.

Prix public en TTC : 14,90 €

ISBN : 979-10-96404-01-8

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