Désolé j'ai ciné #6

djcmagazine

Retour sur une

franchise historique

mais aussi : rétro soderbergh, l’instant séries, blackkklansman, naissance d’une nation...


2


3

eDiTo

Cet été promet d’être

«Sauvage»…

Ce mois d’août sera placé sous le signe

de la Croisette avec pas moins de cinq

films présentés cette année au Festival

et qui seront diffusés dans nos chères

salles climatisées. Ne vous inquiétez pas,

il y en aura pour tous les goûts et toutes

les couleurs mais s’il y a bien un film qui

retient notre attention c’est le premier

long-métrage de Camille Vidal-Naquet.

Formidable portrait d’un homme aussi

libre, que sauvage et amoureux au coeur

de la prostitution masculine. Nous avons

pu discuter avec le réalisateur et ses deux

acteurs principaux malheureusement

nous sommes trop courts pour pouvoir

vous dévoiler l’entrevue mais il n’empêche

qu’on ne peut que chaudement vous le

conseiller. Spike Lee quant à lui dévoile

son côté sauvage avec le bouillonnant

BlacKkKlansman, inspiré d’une histoire

vraie et véritable film à charge contre

l’Amérique «so-white» de Donald Trump.

L’été est là, nous sommes champions du

monde, il fait beau, aimez-vous, soyez

heureux, soyez sauvages.

Margaux Maekelberg


4


5

sOmMaIrE

P.6 P.20 P.72

P.80 P.104 P.108

P.18 • Crazy rich asians : 25 ans c’est long !

P.40 • Critiques

P.75 • David Robert Mitchell

P.92 • Naissance d’une nation

P.116 • Alison brie : Lutter pour mieux

exploser

P.120 • Instant séries

DIRECTRICE DE LA RÉDACTION : MARGAUX MAEKELBERG

MISE EN PAGE : MARGAUX MAEKELBERG

RÉDACTEURS : JONATHAN CHEVRIER, MARION CRITIQUE, TANGUY RENAULT, TANGUY BOSSELLI, VANESSA BONET

& WADE EATON

MERCI À NOTRE TIPEUR THIBAULT !


6

MISSION : IMPOSSIBLE

LA SAGA DE TOUS LES POSSIBLES


SANS L’OMBRE D’UN DOUTE, LA FRUCTUEUSE FRANCHISE “MISSION :

IMPOSSIBLE” ET SES NOMBREUSES SUITES, EST LE SYMBOLE PARFAIT DE

LA TOUTE-PUISSANCE DE TOM CRUISE, ET DE SON POUVOIR DÉCISIONNAIRE

DANS LA CITÉ DES VICES HOLLYWOODIENS.

CINQ CARTONS PLUS OU MOINS FRACASSANTS (QUI EN APPELLENT

ÉVIDEMMENT UN SIXIÈME D’ICI AOÛT PROCHAIN), MAIS SURTOUT SIX

PRODUCTIONS AUSSI FASCINANTES QU’ELLES FURENT SOUVENT HOULEUSES,

QUI ONT CONSTITUÉS RIEN DE MOINS QUE L’UNE DES FRANCHISES LES PLUS

SINGULIÈRES DU SEPTIÈME ART RICAIN, TANT CHAQUE CINÉASTE IMPOSÉ À

SA BARRE, A SU SUBTILEMENT IMPOSER SA MARQUE AU FIL DES ÉPISODES.

par jonathan chevrier

7


8

Tout commence avec une série télévisée, “Mission : Impossible”,

show culte des 60’s ayant fait la gloire de la chaîne CBS durant

sept saisons, avant de connaître un court reboot sur une chaîne

concurrente, ABC, entre

1988 et 1990 - “Mission

impossible, 20 ans

après”, dont le seul vrai

lien est la présence de

Peter Graves dans la

peau du MIF -

Mission Impossible

Force -, une équipe

d’agents secrets

américains détachés de

la CIA, membres de l’IMF

(Impossible Missions

Force) à qui l’on réserve

les missions les plus

délicates.

Culte de chez culte (le générique d’ouverture

et la musique de Lalo Schifrin sont entrés

dans la légende), la série avait longtemps

réussi à passer

entre les mailles

du filet des

adaptations sur

grand écran,

avant que

Tom Cruise,

fraîchement

auréolé du carton

surprenant de

“La Firme” en

1993, ne décide

de se jeter

dessus.

Wannabe next big thing Hollywoodienne

qui accumule les succès avec une

frénésie proprement indécente (“Risky

Business”, “Top Gun”, “Jour de Tonnerre”,

“La Couleur de l’Argent”, “Né un 4 Juillet”,

“Des Hommes d’Honneurs”), le - toujours

- jeune Tom désire pourtant prendre un

petit peu plus de galons dans le système,

en initiant par lui-même un projet

ambitieux dont il serait l’acteur vedette

(cascades perso comprises), tout en le

produisant aux côtés de son amie et agent

Paula Wagner, via leur toute pimpante

nouvelle société : C/W Productions.


Hébergé

chez

Paramount,

Cruise pense

instinctivement à

confier le projet à Sydney

Pollack, histoire de reformer le

trio magique de “La Firme”, mais

peu de temps après s’être attelé au

Mission Adaptation

projet, le papa de “12 Hommes en Colère” jette l’éponge tant la

direction que prend la production ne lui convainc plus.

Pas de panique pour autant, l’acteur arrive sensiblement à attirer

dans ses filets à l’aube du début d’année 1994, le grand Brian De Palma,

qui engage dans la foulée Steven Zaillian (qui vient tout juste de chiper un

oscar pour “La Liste de Schindler”) et David Koepp (avec qui il vient de travailler

sur l”’Impasse”) pour s’occuper du scénario, avant que Robert Towne (“Chinatown”,

“La Dernière Corvée”) ne vienne peaufiner l’ultime jet à quelques heures du début de

tournage.

Malgré les désaccords entre le cinéaste et son acteur vedette (De Palma a longtemps bataillé

pour booster le budget de 50M$ et faire en sorte que le film ait une impressionnante scène

d’action finale), les gros travers en interne (De Palma ne participera pas à la promotion du film, le

compositeur Danny Elfman remplacera en pleine postproduction Alan Silvestri) et la polémique

monstrueuse causée par les comédiens de la série originale (qui renie férocement le film, surtout

le traitement osé du personnage de Jim Phelps), “Mission : Impossible” débarque dans les salles

obscures en 1996, et incarne sans forcer l’un des plus gros succès de la saison des blockbusters.

Thriller De Palma-esque en diable (le cinéma même du cinéaste se base sur les apparences

trompeuses, un suspense intense et la dénonciation de la tromperie par l’image), reprenant

le ton général du matériau d’origine (des missions d’espionnages supposément impossibles

in fine réalisées par des agents surentraînés) et le personnage phare du show original pour

mieux articuler une nouvelle équipe autour du personnage d’Ethan Hunt (totalement créé pour

l’occasion), quitte a totalement trahir les fans - qui s’en sont bien remis -; “Mission : Impossible”,

maîtrisé de bout en bout, alignant fulgurances de réalisation et les moments de bravoure

dantesque (le vol de la liste des agents de la CIA est anthologique) jusque dans un final qui

dénote complètement du reste du métrage, est un savoureux jeu de dupes et de trahisons où

tout le monde est souvent berné - même le spectateur -, malgré les nombreux indices disséminés

dès le générique d’introduction.

Percutant et brillant, même si la majorité des critiques US de l’époque, mauvaises langues

évidentes, jugeront son intrigue totalement incompréhensible...

9


10

Mission HK style


11

Sans trop de surprise face au succès monstre du

film (450 M$ de recettes au B.O. international pour

80 M$ de budget), la Paramount donne très vite le

feu vert à Cruise pour enclencher la production d’un

second opus, un temps promis à Oliver Stone (qui

avait dirigé le big Tom quelques années auparavant

pour “Né un 4 Juillet”), avant que le projet ne

prenne un retard conséquent suite à l’engagement

de l’acteur vedette au dernier long-métrage de feu

Stanley Kubrick, “Eyes Wide Shut”, qui s’est étalé

sur plus d’un an et demi outre-Manche.

De retour au pays de l’Oncle Sam, le comédien

confiera in fine le bébé à John Woo, qui vient tout

juste de connaître son premier vrai gros succès

outre-Atlantique, le jouissif “Volte/Face”, histoire de

pleinement démarquer cette suite du premier long

- pas difficile vu les habitudes de mise en scène du

cinéaste hongkongais.

Avec toujours Robert Towne au scénario, obligé de

taire son envie de remake officieux des “Enchainés”

de king Hitchcock pour composer comme il le peut,

une histoire au milieu des nombreuses scènes

d’action imposées par Woo, “Mission : Impossible

2” va connaître comme son aîné, plus d’une galère

durant son tournage, occupant une bonne partie

de l’année 1999 : réécriture de scénario à l’arrache

(jugé au final trop simple) qui casse les prises de

vues, divergences artistiques entre l’acteur et son

metteur en scène (notamment sur la violence du

film, qui ne colle pas à l’esprit PG-13 voulu par

Cruise) et nombreux reports de sorties.

Il n’empêche que malgré tous ses tracas, “M:I 2”

sort en pleine été 2000 et cartonne au box-office,

explosant même les scores du film original... mais

pas sa qualité.

Blockbuster ricain dans toute sa splendeur,

férocement régressif autant qu’il est un brillant

exercice de style quand Woo laisse s’exprimer

tout le lyrisme de son cinéma (ici totalement

décomplexé et démesuré), souvent tronqué

par la faiblesse de son intrigue (qui privilégie

l’action à la psychologie de ses personnages, plus

caricaturaux tu meurs) mais visuellement superbe

et grisant; le film, nerveux et prévisible, qui dénote

complètement de la vision de De Palma (sobre et

imprévisible, avec une vraie mission impossible à

la clé), peut aisément se voir comme le maillon

faible de la saga, aussi spectaculaire et plaisant à

voir soit-il.

Ce qui n’empêche pas Tom Cruise de planifier un

“M:I 3” dans la foulée, lui qui contrôle de la tête et

des épaules, la franchise, sa franchise.


12

Dès 2002, Cruise annonce au

monde que le génial David

Fincher, nom totalement

improbable mais férocement

bandant sur le papier, sera le

papa de “Mission : Impossible

III”. Le hic, c’est que le

comédien, qui n’a jamais

travaillé avec le papa de “Fight

Club” auparavant, va très vite

être confronté à la vision

profondément sombre du

cinéaste, et être totalement

rebuté par son idée mère,

pourtant alléchante : impliqué

Hunt dans une enquête sur le

trafic d’organes en Afrique.

Jugé trop sombre par l’acteur,

le jet de Fincher sera vite mis

au placard, obligeant de facto

le cinéaste à tourner les talons,

avant que Cruise ne se rabatte

sur l’un des jeunes cinéastes en

vue à l’époque, Joe Carnahan,

qui vient tout juste de faire

son trou dans l’industrie avec

l’excellent “Narc”.

Toutes les étoiles semblaient

alignées, un tournage était

même prévu pour l’été 2004,

mais à quelques heures des

premières prises de vues, la

collaboration entre Carnahan et

la production suit la même lignée

que celle entre elle et Fincher

: le futur papa de l’adaptation

ciné d’”Agence Tous Risques”

est proprement éjecté du projet

pour divergences artistique, son

script (axé sur les mouvements

politiques d’extrêmes droites

américains) étant lui aussi jugé

trop dark pour l’agent Hunt.

Repoussé d’un an - Cruise

partant tourner “La Guerre des

Mondes” -, “M : I : III” sera au final

confié au bleu J.J. Abrams, dont

la série “Alias” avait sensiblement

séduit le comédien.

Modifié de A à Z par le cinéaste, le

script change complètement de

tournure et zappe totalement le

casting d’origine (adieu Carrie-

Anne Moss, Scarlett Johansson

et Kenneth Branagh) pour

judicieusement lui en préférer

un nouveau (feu le grand Philip

Seymour Hoffman, Maggie Q

et Billy Crudup), et débarque

à la vitesse de la lumière dans

les salles obscures pour l’été

des blockbusters 2006, où

il se paye un accueil glacial,

officieusement causé par les

dérives médiatiques d’un Tom

Cruise visiblement très (trop

?) content d’avoir conquis le

coeur de la pétillante Katie

Holmes. Un échec injuste tant

l’opus, de loin le plus fidèle à la

série, renouait avec l’essence

même du thriller d’espionnage

profondément explosif initié

par De Palma.

Haletant avec son scénario

à tiroirs passionnant (entre

kidnappings, traques et

sauvetages divers) et

profondément ancré dans

la réalité, porté par un vrai

méchant imposant - Owen

Davian - et à la hauteur de la

stature imposante de Hunt

(plus humain, déterminé et

invincible que jamais); le film,

qui n’hésite jamais à mettre

(enfin) son héros au pied du

mur, se démarque tout du

long de M: I 2 et impose les

nouveaux codes de la saga

: un film d’espionnage et

d’action populaire, qui ne

bride pas son histoire au profit

du spectaculaire, et qui injecte

continuellement de nouveaux

visages.


13

Mission : Renaissance

Moins performant que les premiers films au

box-office (400M$ au B.O mondial), “Mission :

Impossible 3” marquera la fin (pour un temps)

de la collaboration entre la Paramount et Tom

Cruise, la firme étant sensiblement lassée (pour

être poli) des apparitions publiques - entre folie

furieuse et défense féroce de la scientologie - de

son mégalomane d’acteur vedette.

Officieusement, la petite histoire veut que ce soit

la (jeune) femme de Sumner Redstone, big boss

de la Paramount à l’époque, pas fan du comédien,

qui aurait poussé son PDG de mari à se séparer

de Cruise, doutant fortement de son pouvoir

d’attraction auprès du public.

Après trois ans d’une brouille sans nom, où

Cruise cherchera à reprendre les rênes du studio

United Artist (“Lions et Agneaux”, “Walkyrie”,

“Night and Day”), sans forcément retrouver son

succès d’antan, le rabibochage se fera presque

naturellement, ouvrant sensiblement dans la

foulée, la porte à un “Mission : Impossible 4”, entre

reboot et vraie suite de la franchise.

Toujours chapeauté de loin par J.J. Abrams,

uniquement producteur même s’il impose Josh

Appelbaum et André Nemec au script (“Alias”), dit

script qui sera retravaillé par - déjà - Christopher

McQuarrie (“Usual Suspect”, “Walkyrie”), “Protocole

Fantôme” étonnera surtout par la grosse prise

de risques entreprise par Cruise : imposer le

talentueux Brad Bird, loin d’être rompu au

tournage live à l’époque, à la réalisation; cinéaste

avec lequel il avoue avoir toujours voulu travailler.

Infiniment plus physique pour Cruise d’un point

de vue scène d’action (l’acteur avait tout à

prouver après son gros passage à vide), plaçant

le curseur encore un petit peu plus haut en terme

de spectaculaire (tempêtes de sable, acrobaties

sur le plus haut gratte-ciel du monde,...) tout en

hésitant pas à foutre un bordel monstre dans la

storyline de la saga (le MIF est désavoué suite à

un attentat au Kremlin, obligeant ses agents à

agir sous les radars pour contrer leur principal

opposant : le Syndicat), sans forcément rendre

son pitch plus complexe que les précédents (la

notion de groupe est de nouveau au centre des

débats); “Mission : Impossible - Ghost Protocol”,

volontairement plus drôle (humour pince-sans-rire

et présence renforcée de Simon Pegg à la clé) et

détournant avec malice les passages obligés de la

saga, est un menu Best-Of transpirant pleinement

la patte virtuose de Bird, qui n’aura eu aucune

peine à trouver son auditoire en salles, à l’aube

des fêtes de Noël 2011.

694,7 M$ à l’international en bout de course et

des critiques unanimes, Ethan Hunt renaît de ses

cendres de manière totalement improbable, avant

de prouver qu’un vrai héros (tout comme s’affirme

Cruise à l’écran) ne meurt jamais.


Impossible

is

nothing

14

Véritable tout foutraque qui

tient admirablement bien la

route en fin de compte, la

franchise “Mission : Impossible”

s’offrait en 2015, un cinquième

opus autant espéré que mérité

après le retour en grande pompe

opéré via “Protocole Fantôme”.

Offert au nouveau BFF de

Cruise, Christopher McQuarrie,

passé de scénariste talentueux

à honnête faiseur de rêve avec

Jack Reacher (déjà porté par

l’éternel interprète de Maverick),

et déjà derrière les retouches

scénaristique du quatrième

opus, “Mission : Impossible -

Rogue Nation”.

Volontairement plus old school

et incarnant une suite directe -

une première dans la saga - du

film de Bird puisqu’il prolonge la

lutte du MIF contre le Syndicat

(et que, tout comme lui, il

s’attache de nouveau à suivre au

plus près les aléas du destin de

Hunt tout en faisant revenir la

majorité des personnages), tout

en créant une vraie continuité au

sein de la saga, “Rogue Nation”


15

s’échine à conter cette poursuite vers l’inconnu, vers cet ennemi

de l’ombre là où le MIF, pourtant constamment en danger, se voit

finalement démantelé par une CIA ne digérant plus les loupés des

missions passées (l’explosion du Kremlin dans “Ghost Protocol”, le

piratage de l’agence dans “Mission : Impossible”).

Pire, symbole même de cette section de l’impossible, Ethan Hunt ici

élevé au rang de légende vivante, se verra traqué par la CIA pour en

faire un fugitif - tout comme ses petits camarades.

Tout convergeait donc presque, pour que ce cinquième film soit le

dernier de la saga, un épisode définitif avec des citations avouées

à la saga et des ressemblances frappantes (Sean Harris/Solomon

Lane s’impose comme un négatif de Hunt, tout comme Dougray

Scott/Sean Ambrose), appuyées par une intrigue Hitchockienne

aux vérités floues que n’aurait pas renié Brian De Palma.

Ce qu’il n’est finalement pas, évidemment (surtout que la Paramount

avait annoncé avant même sa sortie, la mise en chantier d’un “M :

I - 6”).

Vrai film d’espionnage aux enjeux solides et captivants, d’une

tension de chaque instant magnifié par des scènes d’action toutes

plus renversantes les unes que les autres - défiant aussi bien la

concurrence que les standards imposés par les films précédents -,

qu’une étude des personnages franchement remarquable (Ethan

Hunt arrive à prendre encore un peu plus d’ampleur malgré cinq

films au compteur, et chacun a droit à son moment de gloire);

“Rogue Nation” est un délice de chaque instant aussi maîtrisé

qu’exigeant, un véritable sommet de dramatisme et d’esthétisme

(la scène de l’Opéra de Vienne reste un must-see indécent) old

school et moderne à la fois, où tout est est dosé à la perfection,

de la fluidité de la narration à la caractérisation des personnages

(tous merveilleusement joués), du montage nerveux au suspense

savamment millimétré, de la rugosité des scènes d’action à la finesse

de son humour et de ses émotions.

Une réussite exemplaire, qui convaincra Cruise que son duo formé

avec Christopher McQuarrie, se devait de revenir une ultime fois

à la barre d’une mission impossible, quitte à totalement renier le

mode de fonctionnement de la franchise jusqu’alors (un film : un

réalisateur différent).


16


17

Fallout...

the end ?

Après quelques petits soucis de production visant à faire

gonfler le chèque de Tom Cruise (les négociations assez

tendues, ont durées plusieurs mois), puis quelques soucis

de tournage avec la blessure d’un big Tom plus casse-cou

que jamais, “Mission : Impossible - Fallout” est enfin appelé

à atteindre nos salles obscures d’ici le 1er août prochain,

suite une nouvelle fois direct de “Protocole Fantôme” et

“Rogue Nation”, qui aura «encore plus de décors et de

cascades incroyables, et une histoire très divertissante et

convaincante», dixit Hunt himself.

Et à la vue de son excellente campagne promotionnelle,

on ne peut que le croire sur parole, cette ultime (avant

la septième ?) mission se voulant comme une conclusion

pétaradante et haletante et totale de la lutte entre le MIF

et le Syndicat.

Célébré, conspué, boycotté avant d’être revenu des limbes

d’Hollywood plus fort que jamais... plus les opus passent,

plus Tom Cruise est à l’aise avec un héros pour lequel

il ne rechigne plus de dévoiler les failles (son mariage

douloureux, son envie de tout quitter) tout autant que

son statut iconique (il se bat pour préserver le bien du

mal, même si la frontière entre les deux est difficile à

percevoir) et cartoonesque de quasi-Superman légendaire,

dont l’invincibilité a rarement été aussi mis en image que

rudement mis à l’épreuve.

Vingt-deux ans et cinq films plus tard, Ethan Hunt n’a

jamais paru aussi populaire et adoré que jamais, mais

surtout, la franchise “Mission : Impossible” a subtilement

su, à la différence de nombreuses sagas d’action misant

sur la quantité au détriment de la qualité (coucou “Fast

and Furious”), s’installer comme une référence du cinéma

d’action racé et intelligent, aux côtés, entre autres, de la

saga (trilogie hein) “Die Hard”.

Dire donc que l’on attend le premier août avec une

impatience folle, est un put*** d’euphémisme...


18

Crazy

À l’heure où le cinéma

commence à se faire secouer le

derrière que ce soit par les femmes

bien décidées à prendre les choses

en mains ou des communautés qui

aspirent à plus de représentation

- «Noire n’est pas mon métier», un

ouvrage co-écrit par seize actrices noires

pour éveiller les consciences sur la sousreprésentation

des femmes de couleur au

cinéma -, «Crazy Rich Asians» tombe à point

nommé.

Adapté du roman éponyme de Kevin Kwan - gros

succès de 2003 -, «Crazy Rich Asians» fait parler

de lui surtout pour son casting composé à 100%

d’acteurs et actrices asiatiques (Constance Wu,

Henry Golding, Gemma Chan & Lisa Lu entre autres).

De quoi réveiller un peu l’industrie hollywoodienne qui

n’avait pas proposé de film avec un tel casting depuis…

25 ans («Le Club de la chance» de Wayne Wang, 1993).

De quoi - peut-être - éveiller les consciences sur le manque

de représentation de la communauté asiatique au cinéma

qui avait déjà secoué les réseaux sociaux il y a quelques

temps à travers le hashtag #ExpressiveAsians en réponse

à un directeur de casting expliquant que les asiatiques

n’étaient pas choisis car pas assez expressifs. Une pratique du

«whitewashing» d’ailleurs encore récemment pointée du doigt

lors de la sortie de «Ghost in the shell» et que révèle également

Kevin Kwan, auteur du best-seller, qui a expliqué qu’un producteur

25 ans c’est


19

Rich Asians

a essayé de le convaincre de transformer son héroïne principale

en une jeune femme caucasienne.

Réalisé par Jon M. Chu - à qui l’on doit notamment

«Insaisissables 2» -, «Crazy Rich Asians» suit les

extravagantes vacances d’été de Rachel Chu, professeur

d’économie, et son petit ami Nicholas Young à

Singapour. La seule chose dont Rachel n’était pas au

courant, c’est que son compagnon est le fils d’une

des familles les plus riches du pays. De quoi attiser

la jalousie de certaines, prêtes à tout pour mettre

le grappin sur le jeune homme.

Cette véritable romcom assumée n’est

cependant pas non plus épargnée par la

critique, de nombreuses personnes accusant

le film de ne représenter qu’une minorité des

asiatiques - à la peau claire - et finalement

très peu d’asiatiques du sud avec la peau

plus foncée. Le film, qui sort en salles

le 29 aout prochain, aura au moins le

mérite de faire parler de lui et de faire

un premier - petit - pas en avant

concernant la représentation de la

communauté asiatique au cinéma.

Margaux Maekelberg

long !


20

la rétro de


la rédac

21


Sexe, mensonges

et video

Premier long-métrage tourné en très peu de temps par un Soderbergh d’à peine 26 ans, “Sexe, mensonges

et vidéo” intrigue. D’autant qu’il a été couronné d’une Palme d’or, faisant de son réalisateur le plus jeune

détenteur de la récompense cannoise suprême. Trente ans plus tard, que reste-t-il de cette œuvre intimiste

mettant à mal l’”American way of life” ?

Réflexion sur la sexualité dans une Amérique puritaine, “Sexe, mensonges et vidéo” met en parallèle des

personnages renfermés, qui hésitent, tergiversent, et d’autres gouvernés par leurs pulsions, qui foncent

bille en tête. Ann (Andie MacDowell, desperate housewife avant l’heure) fait partie des premiers alors que

son mari John (Peter Gallagher) compte parmi les seconds : ne pouvant satisfaire toutes ses envies avec sa

femme, il batifole avec Cynthia (Laura San Giacomo), la sœur de cette dernière, plus à l’écoute de son corps

que son aînée. Un trio boiteux, mais qui fonctionne, sauvegardant les apparences de bonheur conjugal.

Cette harmonie de façade, c’est – comme souvent – un élément extérieur qui va venir la bousculer. Fauteur

de troubles de prime abord inoffensif, Graham (James Spader, prix d’interprétation à Cannes) est un ami

de John, perdu de vue depuis des années. Comme Ann, il fait partie des gens qui doutent, observent et

ont tendance à vivre dans leurs fantasmes. Pour satisfaire ses désirs, il filme des femmes se confiant sur

leur sexualité, vidéos qu’il se repasse en boucle sur son magnétoscope. Tel “Le Voyeur” de Michael Powell,

il utilise sa caméra comme une protection contre le monde, un écran derrière lequel il se sent à l’abri des

regards et des corps. Graham n’ira certes pas aussi loin que le Mark du film du maître britannique, qui fait

de sa caméra une arme de mort ; il n’en reste pas moins que c’est par elle que se révéleront les personnages

de “Sexe, mensonges et vidéo”… à leurs risques et périls.

22

Avec sa mise en scène minimaliste créatrice d’une atmosphère froide, à la limite du clinique, Soderbergh

nous invite, notamment, à pénétrer la psyché féminine, les deux sœurs de l’histoire se laissant convaincre

par l’intérêt de la séance de «thérapie» de Graham. Le poids des interdits qui gangrènent la société

américaine – le film reste très américano-américain – est prégnant, mais nul besoin d’attendre les moments

de confessions pour le comprendre. Des frustrations d’Ann aux préjugés dont est très certainement victime

Cynthia, la femme est toujours coincée, avec pour seule alternative le rôle de la maman ou de la putain.

Si le personnage d’Ann, tout comme celui de Graham, est bien traité, ceux de Cynthia et John sont à

peine effleurés, sortes de caricatures de la jeune femme délurée hippie sur les bords et du riche avocat

opportuniste chaud bouillant. Ces deux-là sont clairement mis de côté pour laisser s’épanouir leurs doubles

plus introvertis. Dans sa dernière partie, le film, dont la trame scénaristique est somme toute assez mince,

gagne en intensité : lors de sa séance de «confession», Ann, poussée à bout par les événements, sort de son

rôle de femme soumise, qui attend et observe pour s’imposer, prendre la caméra des mains de Graham et

lui retourner ses fameuses questions en plein visage. Un moment salvateur, tant pour elle que pour lui, qui

donne à ce premier long-métrage une saveur particulière.

Trente ans après sa sortie, force est de constater que “Sexe, mensonges et vidéo” fait toujours son petit

effet. Intrigant et malin, le premier long de Soderbergh n’est cependant pas le chef-d’œuvre que laisse

espérer sa réputation.

Vanessa Bonet


23


24


25

Ocean’s Eleven

Début des années 2000. Dans ce premier opus de la fameuse trilogie

des “Ocean”, Steven Soderbergh impose son œuvre comme étant une véritable

référence dans les films de braquage. Porté par un casting quatre

étoiles, “Ocean’s eleven” s’inscrit dans l’histoire du cinéma comme étant

un film subtilement classe et savoureux. Le pitch est simple mais férocement

efficace : Danny Ocean retrouve sa liberté après avoir été emprisonné

durant deux années pour vol. À sa sortie, il ne perd pas une minute

pour mettre en place un plan mûrement réfléchi (chaque détail est intelligemment

pensé). Ce casse sera le casse du siècle et Danny compte bien

arriver là où beaucoup d’autres se sont royalement plantés avant lui. Pour

se faire, il s’entoure d’une dizaine de malfrats expérimentés dans leur domaine

de prédilection. L’objectif est clair : cambrioler simultanément les

trois plus imposants casinos de Las Vegas et ce, malgré leur grande sécurité.

Steven Soderbergh possède un sens incroyable de la mise en scène

et le prouve avec ce film divertissant, sans prétention. Tout s’enchaîne

de manière plutôt fluide, rythmé par quelques rebondissements, le tout

enveloppé par cette incroyable bande originale signée David Holmes (qui

renforce d’ailleurs le côté glamour de l’oeuvre). Les acteurs sont géniaux

et semblent réellement s’amuser dans ce qui paraît être une véritable réunion

de famille, nous offrant alors un plaisir vraiment communicatif. La

classe légendaire de George Clooney est par ailleurs brillamment mise en

avant dans un rôle qui lui colle véritablement à la peau. “Ocean’s eleven”

réunit les ingrédients parfaits pour passer un bon moment et fait défiler

le temps à vitesse grand V tant on ne s’ennuie pas une seule seconde

durant 116 minutes. Un thriller comique et culte, véritable pionnier dans

son genre ; un habile coup de maître.

Marion Critique.


26

Full

Frontal


27

Le cinéma de Steven Soderbergh depuis “Hors d’atteinte” essaie de repousser les limites de la condition

de l’auteur, mêlant dès lors des œuvres grand public, telles la trilogie “Ocean’s” et d’autres expérimentales

de la tête au pied. “Full Frontal”, sorti en 2002, méconnu et considéré assez injustement comme le film de

vacances de son réalisateur entre ses blockbusters, fait donc partie de la deuxième partie de sa filmographie.

Réputé pour être un cinéaste de l’instantanéité, entre ses supports filmiques novateurs et sa direction

d’acteurs plus ou moins régulée, Soderbergh atteint ici l’extrême de son obsession dans la diégèse,

superposant des strates de récit où se mélangent la réalité et la fiction, l’improvisation et l’écriture. De cette

configuration naît une satire hollywoodienne, où toute tentative de sortir du carcan habituel et morose

ouvre malheureusement une dimension dramatique inattendue. Le grain de la pellicule 35mm du film de

Constantine Alexander inclus dans le film de Steven Soderbergh – est-ce clair ? – préfigure alors l’artificialité

du cinéma, réduit à l’époque à une texture unidimensionnelle déviant du réel. Ici, un seul rempart peut

lutter contre ce manque de vie : la caméra-épaule, quasiment cachée du réalisateur, filme en DV via la

caméra numérique Canon XL-1s; et intercepte les coulisses d’une société rongée de l’intérieur. Pour autant,

l’un répond à l’autre par les rebondissements scénaristiques, quoique asymétriques. Hollywood devient

alors un mécanisme enjoliveur de la vérité : ces ressorts dramatiques qui bouleversent les rapports et les

liens n’offrent dans le réel numérique de Steven Soderbergh qu’un ralentissement narratif et jamais un

basculement total.

Au-delà de cette obsession de signifier la captation de l’instant et la fréquente vacuité de celui-ci, Steven

Soderbergh fait de “Full Frontal” sa déclinaison personnelle du Dogme 95, pour faciliter les intentions et les

cohésions entre les acteurs, inciter à l’improvisation et donc prendre de soi pour trouver sa place dans cet

univers choral à deux mouvements. Malgré l’extrême durée du film au vu de ce qu’il raconte, et la cohérence

narrative assez vaine sur la durée, le geste ici puise sa source dans la production originale effectuée, à

base de restrictions de codes pourtant classiques, comme l’absence d’équipe HMC (Habillage-Maquillage-

Coiffure), de loges ou de transports privés payés par les studios. Ce pacte, fait de dix commandements

questionne alors la limite de l’acting et son remplacement par, uniquement, la persona de l’Homme derrière

l’Acteur. L’engagement sur la traite des Noirs, le manque de réussite dans la ville des Étoiles, le producteurshowman

qui fait de son poste un rôle cinématographique… L’ensemble des métiers et des rôles présents

dans Full Frontal se retrouve dilué pour n’offrir qu’un message : être, peut aussi être synonyme de jouer.

Tanguy Bosselli


28


29

Haywire (Piegee)

Aussi fou que cela puisse paraître, le premier - et unique - passage dans le cinéma d’action de

Steven Soderbergh, “Haywire”, est totalement passé inaperçu ou presque, la faute à une sortie

estivale maladroite en 2012 (quelques semaines avant son plus populaire “Magic Mike”) et un

squattage intense sur les plateformes de téléchargements avant même que sa campagne

promotionnelle hexagonale ne débute.

Une petite bombe condamnée à l’oubli donc, un comble quand on sait la manie fort louable

du papa de “Hors d’Atteinte”, de constamment révolutionner son cinéma et de disséquer des

genres qui ne lui sont pas forcément familiers.

Partant d’un postulat assez basique (une machine de combat qui monnaye ses talents, décide

de partir à la retraite, et ça ne plait pas du tout du tout à son employeur qui veut l’éliminer...

) tout en étant porté par une pro de la tatane encore novice dans le business (la sublime

Gina Carano, ex-championne du monde à l’UFC), Soderbergh délivre un thriller d’action

sympatoche, aux combats renversants (mais un peu courts), mais qui ne décolle jamais. Car si

l’intrusion de flashforwards/flashbacks et l’approche frontale et expérimentale de l’itinéraire

pas comme les autres d’une femme pas comme les autres sent bon la « Soderbergh Touch

«, la courte durée du métrage, ses lacunes (et déviances) scénaristiques ainsi que le manque

de profondeur des persos masculins (incarnés par un casting de talent proprement indécent)

empêchent au film de réellement emballer le spectateur et de pleinement exploser à l’écran

comme toute bonne série B qui se respecte.

Un peu trop terre à terre, même s’il est nerveusement découpé et qu’il a le mérite de rendre

Barcelone et Dublin plus accessible que jamais, la péloche ne vaut au final que pour ses

moments de bravoure « fightés «, son cast de mâles qui fait beau au générique, et pour

l’envoûtante Gina.

Un problème en soi ? Pas vraiment, tant le mélange des trois reste un cocktail certes imparfait

mais des plus jouissifs sur un peu moins de 90 minutes, et que la partition physique puissante

et hors du commun de Carano, parachève de rendre infiniment charmant ce petit moment

de cinéma rondement bien mené et suffisamment dosé en action pure et frontale, pour

qu’il mérite qu’on lui prête un minimum d’attention, entre tous les bijoux qui parsèment la

filmographie du bonhomme.

Jonathan Chevrier


30

Contagion

Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Laurence Fishburne, Marion Cotillard, Bryan

Cranston… Difficile de s’entourer d’un meilleur casting que celui-ci pour un tel thriller dramatique

international. Écrit en 2011 par Scott Z. Burns, peu de temps après que l’épidémie H1N1 n’ait

inquiété le monde entier, “Contagion” offre à Soderbergh l’opportunité de porter un regard

plus réaliste que jamais sur les rapports sociaux qui se font et se défont à l’approche d’une

épidémie mortelle dont l’origine nous est inconnue.

Avec son approche aux antipodes des standards des films de virus sortis au même moment,

“Contagion” préfère se concentrer sur le destin de quelques individus uniquement, n’ayant au

départ aucun lien entre eux mais qui, sans le savoir, vont finir par influencer les destins d’autrui

par le biais de leurs actes, aussi anodins soient-ils. Ainsi, les conséquences de cette épidémie

nous sont ici relatées à travers une exploration de classes sociales radicalement opposées

l’une de l’autre, allant du père de famille sans histoire au blogueur conspirationniste jusqu’aux

grandes pontes politiques de la santé, en théorie sécurisées par leurs privilèges.


31

Cette opposition sociale constante permet au film de traiter ce sujet à échelle mondiale à

travers un minimalisme saisissant et sans artifice, privilégiant la force émotionnelle de ses

comédiens (Matt Damon en tête) et le point de vue plus que pessimiste de l’écriture de Burns.

Soderbergh, quant à lui, complète cette vision d’une humanité vouée à l’échec par une mise

en scène à la fois épurée mais en lien avec son exploration de la paranoïa qui entoure ses

personnages et qui prend ici deux formes : une paranoïa d’abord épidémique mais qui va de

plus en plus laisser place à une paranoïa diplomatique.

Enfin, cette épuration à l’extrême de l’intrigue, sans surplus ni tentative émotionnelle en trop,

permet tout justement à “Contagion” d’être une des œuvres les plus réalistes que l’on ait pu

voir dans le genre de l’épidémie. Une course contre la montre désespérée orchestrée par la

musique angoissante de Cliff Martinez et qui nous laisse aussi terrifié que marqué devant ce

flash-back final incendiaire.

Tanguy Renault


32

Magic Mike

Dans la filmographie bien riche de Soderbergh s’il y a bien un film

auquel on ne s’attendait pas forcément c’est bien «Magic Mike». Le

destin de Mike vivant de petits boulots la journée et qui enfile son

- non - costume de strip-teaseur la nuit dans un club de Floride.

L’outsider qui se rêvait plus que simple objet du désir féminin chaque

soir - il souhaiterait fabriquer des meubles et devenir entrepreneur

-. Un jour il tombe sur Adam, un jeune qui travaille avec lui sur un

chantier la journée et décide de le prendre sous son aile et l’intègre

au club.

Là où ne brille pas forcément le film est dans sa forme. Aussi correct

qu’il est prévisible, le film de Soderbergh brille avant tout par son

casting sur-vitaminé entre un Channing Tatum qui capte toute

l’attention - nouveau chouchou de Soderbergh vu également dans

«Piégée» et «Effets Secondaires» -, big beast à l’origine de ce projet

puisque le bonhomme bodybuilé était strip-teaseur lorsqu’il avait 19

ans. Les seconds couteaux sont loin d’être en reste entre un Matthew

McConaughey qu’on découvre sous un nouveau jour ainsi que le

poulain Alex Pettyfer qui trouve enfin un rôle à sa hauteur après

être passé par divers teen movies à la qualité plus que discutable.

Sur la forme, «Magic Mike» n’a rien de bien transcendant outre les

scènes tournées dans la boîte lors des divers shows de Mike et sa

bande pour leur offrir un côté spectaculaire et rythmé loin d’être

déplaisant mais outre ça, le film se perd dans des sous-intrigues

inutiles entre la boîte qui cherche à s’agrandir à Miami et le jeune

Adam qui se retrouve mêlé à une affaire de trafic de drogues -

prévisible -.

Une petite coquille vide bien loin d’être à la hauteur de ses autres

films mais qui a le mérite de rester divertissant. Ce qui ne l’a d’ailleurs

pas empêché de récolter plus de 112M de dollars de recettes au

box-office.

Margaux Maekelberg


33


34

Ma vie avec

Liberace

Censé être son ultime péloche avant un repos du guerrier bien

mérité (SPOILERS pas du tout connu de tous : il est sortie de sa

retraite peu de temps après), “Ma Vie avec Liberace”, officiellement

téléfilm de la HBO mais vraie proposition de cinéma à part entière,

était surtout la meilleure des manières pour Steven Soderbergh, de

traiter au plus près deux de ses thèmes les plus chers : le paraître et

le mensonge, via le prisme de la love story décadente entre Walter

Liberace, king du kitsch absolu (même Elton John ne rivalise pas

avec lui) et le jeune Scott Thorson.

Sans voyeurisme ni effets mélodramatiques superflus, intime,

captivant et d’un humour délectable, la péloche pourrait même

clairement se voir comme une version gay de “Gatsby le Magnifique”,

avec qui il partage énormément de points communs (même monde

pimpant et luxueux, même atmosphère pleine de solitude, même

personnages, soit un candide fasciné d’un riche et populaire homme

qui le fait goûter à sa vie dorée,...).

Classique dans sa structure - et du coup, assez prévisible -, ultrakitsch

et haut en couleur mais surtout profondément soigné (des

décors rococo aux costumes et accessoires, le travail abattu est

dantesque) et maîtrisé, le film, d’apparence dramatique (Liberace

était un pianiste virtuose, un être aussi fantasque que solitaire,

qui mourut du sida sans n’avoir jamais fait son coming-out de son

vivant), s’avère in fine un biopic déluré et franchement irrésistible,

d’un outrancier toujours assumé, à l’ironie autant piquante que sa

tendresse est bouleversante.

Porté par un duo de comédiens surréalistes et à la limite de la

caricature, Matt Damon (qui joue avec délectation de sa virilité, en

amant désespéré et un peu en retrait) et Michael Douglas (immense,

tout en excentricité et en générosité), “Ma Vie avec Liberace”,

glamour et fou - dans tous les sens du terme -, est une romance

bouleversante et universelle, une observation tendre d’un freak

bigger than life, rongé par la solitude et une constante bataille pour

sauver la face aux yeux du monde.

Jonathan Chevrier


35


36

The Knick

ou quand le passe nous renvoie le futur

Metteur en scène touche à tout, Steven Soderbergh ne pouvait reste

éloigné ad vitam aeternam du petit écran. De “Fallen Angels” (Steven

Golin, 1993-1995) dont il réalise deux épisodes, à “K Street” (2003) en

passant par “Mosaic” (2018), le talent de l’Américain s’est exporté sans

soucis. Pour autant, c’est bien dans “The Knick” (Jack Amiel et Michael

Begler, 2014-2015) que sondit talent s’exprime sans doute le mieux sur

le poste. Réalisateur, monteur (en tant que Mary Ann Bernard), chef

opérateur (en tant que Peter Andrews) et producteur exécutif, le style

du natif d’Atlanta est visible dans tous les recoins de cette série prenant

place au Knickerbocker Hospital du New York de 1900.

Regard historique autant que moderne sur un monde qui nous sépare

de plus d’un siècle : “The Knick” est un univers étourdissant où divers

enjeux et critiques se chevauchent (hubris, cupidité, sexisme et racisme)

sur fond d’une médecine qui ne cesse de se muer cadavres à l’appui.

Emmené par un casting bouleversant, une bande-son électro envoûtante

qui rompt avec l’archaïsme médical, un scénario composé de plusieurs

excroissances captivantes et une mise en scène sublime, “The Knick” est

un véritable petit bijou. Par-delà son intérêt documentaire évident, pardelà

la reconstitution diablement crédible ou la leçon de sociologie, la

série réalisée par Steven Soderbergh parvient à nous rappeler à ceux et

celles qui en doutaient que la télévision est le huitième art.

On a regretté que la chaîne Cinémax (petite sœur d’HBO) n’ait souhaité

prolonger l’aventure au sein de l’hôpital new-yorkais, mais après réflexion,

il apparaît que cette difficile décision fut la bonne. Qui d’autre que le

cinéaste de l’expérimentation et de la contagion aurait pu donner vie à un

tel bébé ? Personne et surtout par ces yes man mortifères…

Wade Eaton


37


38

Logan Lucky

Quatre ans après une pseudo-retraite qui l’a vu jouer, plus que jamais,

les touche-à-tout un peu partout, Soderbergh revenait l’an passé frais

comme un gardon avec “Logan Lucky”, sorte de “Ocean’s Eleven” au pays

des rednecks prenant les atours cocasses d’une satire plus ou moins

féroce du pays de l’Oncle Sam (encore plus pertinente depuis l’avènement

à la présidence de Trump), sympathique et fun film de casse transpirant

de tous ses pores son cinéma si unique.

S’il joue logiquement sur le même terrain de jeu que Joel et Ethan Coen

- le pays des rednecks - dans une étude assez fine et (volontairement)

bordélique de ces oubliés de l’American Dream, et qu’il recycle habilement

les codes et clichés inhérents d’un genre qu’il a abordé plus d’une fois

dans sa carrière, Soderbergh n’en fait pas moins de son dernier essai en

date, un film qui lui ressemble de A à Z.

Que ce soit dans son montage très découpé (le cinéaste n’a rien perdu

de son habitude à aligner les ellipses à la pelle), ses dialogues ciselés, ses

portraits soignés et humains de personnages franchement singuliers, ou

sa manière de jouer autant avec son scénario classique (et c’est loin d’être

un défaut) que la perception qu’en a le spectateur; “Logan Lucky” est un

film Soderberghien sur le bout des ongles.

Prenant tout du long - sans ne jamais les juger - fait et cause de son

attachante bande de bras cassés - dans tous les sens du terme -

cherchant à faire le coup parfait et s’offrir le petit brin de réussite que la

vie leur refuse, tout en accumulant les foirades jouissivement absurdes,

le cinéaste signe une excellente, ironique et modeste comédie noire, une

grosse récréation au casting impliqué (Daniel Craig en tête, en parfait

contre-emploi).

Bref, sans faire de bruit, le grand Steven Soderbergh revenait dans nos

salles obscures, et cela fait franchement du bien.

Jonathan Chevrier


39


40

C’est l’histoire d’un projet que plus personne

n’attendait, mais qui ressurgit subitement

en 2015. Steven Soderbergh allait-il

relancer en même temps que “Ghostbusters”

de Paul Feig et “ExpendaBelles” de Robert

Luketic sa célèbre franchise “Ocean’s”,

mais uniquement avec des personnages féminins

? Alors que le premier reçut un accueil

entre le mitigé et le glacial, et le deuxième

en est encore au stade de gestation

; le troisième sort en juin, réalisé par l’élève

de la plus jeune Palme d’Or de l’Histoire du

cinéma, Gary Ross. Exit le casting original,

bienvenue à Sandra Bullock, Cate Blanchett,

Anne Hathaway ou encore Rihanna pour un

nouveau tour de piste, espéré classique… Et

classieux.

Malheureusement, le talent de Gary Ross

s’étant interrompu à “Pleasantville”, il est compliqué

pour ce réalisateur de tirer à nouveau une

épingle du jeu dans une imagerie visuelle allant

complètement à l’encontre de ce que son scénario

raconte. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que

plus qu’une bande de potes, la trilogie menée

par Danny Ocean dévoile au fil des films un programme

abstractisant sa trame narrative pour ne

faire accroître que de la suffisance volontaire de

tous ses protagonistes. Ainsi, “Ocean’s Twelve”

et le sous-estimé “Thirteen” se retrouvent être

un terreau d’expérimentations pastichées, alignant

les genres et les techniques cinématographiques

comme les perles pour faire les personnages

du film eux-mêmes des personnages

dont ils prennent progressivement conscience,

dans des saynètes où ils se donnent la réplique.

Leurs archétypes définissent dès lors le changement

de leur mentalité, où la nécessité et l’urgence

deviennent vaines au détriment de leurs

postures et leurs légendes désormais connues

dans la diégèse et chez le spectateur dans la

salle. Il était évident qu’un biopic se devait d’effacer

ces caractéristiques pour reconstruire un

univers, mais le chemin arpenté par la narratologie

se révèle bien trop usée par les tics de la

saga qu’il reboote et les clins d’œil putassiers se

révèle bien dangereux pour proposer un nouveau

segment de qualité. Si l’idée de se dire «

Les femmes peuvent très bien faire ce que les

hommes font » est louable, l’absence de gentrification

de la trilogie originelle – franchement,

que ce soit des hommes ou des femmes, le résultat

aurait été le même – et la reprise quasi scène

par scène de la moitié des actions des trois précédents

métrages inquiètent sur les bienfaits de

cette réadaptation.

La pénibilité de la mise en scène de Gary Ross

fait également bien défaut, réduisant ses actrices

à des archétypes qu’il est difficile de comprendre,

du fait d’un manque de progression

caractérielle. Seule Anne Hathaway tire son


41

13/06

Ocean’s 8

DE GARY ROSS. AVEC SANDRA BULLOCK, CATE BLANCHETT... 1H50

épingle du jeu dans son rôle de jet-setteuse archétypale

mais à la palette actorale étonnamment

bien contrastée. Dans l’imagerie primaire

du film résident aussi de nombreuses failles :

l’absence de déclinaison des logos de Warner et

Village Roadshow Pictures, à associer bien évidemment

aux premières images du film pour en

obtenir la confirmation, promettaient – et c’était

une réelle surprise ! – un film plus réaliste et

terre-à-terre. Le braquage confirme cela, ne se

contentant que de suivre sans jamais perdre de

vue tous les protagonistes pour fluidifier le braquage

et le rendre crédible. De plus là où l’envie

de localiser le film uniquement à New York aurait

pu promettre un pastiche, cette fois-ci, des

drames satiriques New-Yorkais contemporains,

des œuvres de Woody Allen à “Mad Love in New

York” des frères Safdie, il n’en reste qu’au stade

premier, très lisse et aseptisé. Si le manque de

grammaire cinématographique se retrouve vite

flagrant et tuant dans l’œuf la possibilité de voir

ceci (un comble, de la part d’un réalisateur qui

a pu signer “Pleasantville”, pastiche très réussi

d’un sitcom classique et empli de codes vétustes),

il ne semble pas non plus comprendre

la volonté de son scénario d’accentuer un geste

réaliste, en parasitant son long-métrage d’incompréhensibles

transitions en volet. Le geste

même du réalisateur se trouve alors coincé dans

un paradoxe, entre l’émancipation et la citation,

qui poussent sans cesse à sortir du film tout en

donnant une infime légitimité à des flash-backs

poussifs et d’une utilité encore très questionnable.

Il est toujours étonnant de voir qu’un heist-movie

au casting all-star soit souvent signe d’un

pilotage automatique. Cela devient bien plus

alarmant quand la saga la plus absurde de ce

sous-genre, volontairement vide et abstraite, se

retrouve piégée par l’auto-référence, aux thématiques

– osons le terme – sans double-fond…

Tanguy Bosselli


42

13/06

Désobéissance


43

Pour les amateurs de ces deux actrices aussi belles que talentueuses, un film avec

l’une des deux Rachel, McAdams et Weisz, ça s’attend toujours avec une certaine impatience.

Mais un film avec les deux actrices ensemble, sous la caméra d’un cinéaste

talentueux déjà organisé, Sebastian Lelio (“A Fantastic Woman”), le projet devient

tout de suite gentiment immanquable.

Adaptation du roman éponyme de Naomi Alderman, et plaçant son intrigue au sein

de la communauté juive-orthodoxe de Londres, où les libertés individuelles sont sacrifiées

sur l’autel de la croyance et de la tradition, “Désobéissance» s’attache au retour

forcé (suite au décès de son père, éminent rabbin apprécié de tous) dans ce cadre

rigide et restrictif de Ronit, dont l’apparence physique et la vie personnelle (elle est

photographe à New-York), dénote complètement avec ses anciens contemporains.

Presque paria d’une communauté qu’elle a quitté pour d’obscures raisons (mais faciles

à déceler) et qui la renie poliment - sans forcément être hostiles comme d’autres

communautés -, elle y retrouvera deux amis de jeunesse, Dovid, devenu disciple du

rabbin, et sa femme Esti, avant de très vite troubler la quiétude et la discrétion de

leur quotidien...

Tragédie sentimentale bouleversante et nécessaire sur un amour impossible entre

deux êtres malades de ne pas pouvoir établir la moindre connexion par manque

de liberté (ce qui tranche avec les premiers mots de l’ouverture, annonçant que les

humains au contraire des anges et des démons, sont libres de choisir leur destinée),

malades de ne pas pouvoir assumer, être ce qu’elles sont réellement tant elles sont

enfermées dans un mode de vie trop formel et ritualisé pour elles. Deux âmes perdues

et divisées, qui se retrouvent, se connectent, se dévorent du regard dans un

balai des sens aussi romantique qu’il est puissant de désir inassouvi.

Véritable homme de la situation (remember son fantastique “Gloria”), Sebastian Lelio,

jamais juge ni bourreau pour ses personnages, transcende la certaine prévisibilité de

son oeuvre (qui peut douter qu’Esti résistera à la tentation incarnée par Ronit ?) pour

en faire un beau drame humain à l’atmosphère aussi bouillante qu’anxiogène, où la

complexité des émotions est le ciment d’un conflit inévitable, où l’idée de suivre son

coeur peut avoir des conséquences proprement dévastatrices.

Authentique, intense et forcément intime, pas exempt de quelques longueurs (surtout

dans sa seconde moitié) mais à l’épilogue étonnamment ouvert, criant de vérité

sans aligner une pluie de dialogues, «Désobéissance» magnifie la retranscription de la

passion sur grand écran, et ne serait pourtant rien sans les prestations ahurissantes

de justesse de Rachel Weisz (flamboyante), Alessandro Nivola (juste et touchant)

mais surtout de Rachel McAdams (parfaite), véritable pivot dramatique du métrage

en femme tiraillée au plus profond de son coeur.

La désobéissance et l’amour ont un prix, l’honnêteté encore plus.

Jonathan Chevrier

DE SEBASTIAN LELIO. AVEC RACHEL WEISZ, RACHEL MCADAMS... 1H54


13/06

hérédité DE

ARI LESTER. AVEC TONI COLETTE, GABRIEL BYRNE... 2H06

44

Aussi étrange que cela puisse paraître, le cinéma

de genre US qui, passé quelques années de disette

ou seulement quelques pépites arrivaient à

surnager au-dessus des radars du nauséabond

et du cruellement classique, se paye depuis peu

une cure de jouvence non négligeable, nous envoie

à une semaine d’intervalle à peine, deux de

ses péloches horrifiques les plus célébrées et

buzzées du moment : «Hérédité» d’Ari Aster ces

jours-ci, et «Sans un Bruit» de John Krasinski la

semaine prochaine. Deux films plaçant la cellule

familiale en son coeur (berceau fertile pour les

mystères et les secrets les plus fous), en s’ancrant

solidement dans le réel pour mieux glisser

dans l’horreur pure et laisser la terreur s’y immiscer

avec une virtuosité proprement indécente.

Mais si le film de Krasinski rappelle les premières

heures (glorieuses) du cinéma de M. Night Shyamalan,

celui d’Aster lui, se place instinctivement

dans les pas tutélaires des oeuvres phares de

l’horreur : «Psychose» d’Alfred Hitchcock et «Les

Innocents» de Jack Clayton en tête.

Plongée angoissante dans l’intimité d’une famille

à l’équilibre plus qu’incertain (et dont le quotidien

est déjà gangrené par l’incommunicabilité entre

tous ses membres), les Graham, tourné comme

une tragédie dramatique sur les névroses familiales

virant tranquillement mais sûrement dans

son second tiers vers le cataclysme funeste profondément

oppressant où chacun des personnages

est prisonnier de son sort et n’a aucun

contrôle sur un destin déjà tracé; «Hérédité» déjoue

constamment les attentes de son auditoire

(qu’il manipule autant que ses personnages,

finement croqués) pour mieux l’emprisonner

dans un cauchemar follement introspectif à la

précision scénaristique et aux visions horrifiques

d’une puissance graphique rare, visions dont on

ne se remet jamais vraiment même longtemps

après avoir quitté son siège.

Magistral, imprévisible, hypnotique et totalement

désespéré, jamais écrasé par ses nombreuses

références (parfaitement digérées) et

thèmes aussi forts que casse-gueule (la transmission

comme le suggère le titre, la paranoïa,

la schizophrénie ou même l’occultisme) tout en

étant constamment sublimé par une direction

d’acteurs appliquée (Toni Colette trouve aisément

ici l’un de ses plus beaux rôles à ce jour);

«Hérédité» est de ces petits miracles sur pellicule

aussi fou et halluciné qu’hallucinant, dont

la maîtrise diabolique de son jeune cinéaste, ne

peut que laisser pantois.

Pour son premier passage derrière la caméra,

Ari Aster fait (très) mal, et s’inscrit instinctivement

dans la liste des jeunes cinéastes ricains à

suivre de près, au même titre que Jordan Peele

et Trey Edward Shults.

Jonathan Chevrier


45

13/06

midnight sun

DE SCOTT SPEER. AVEC BELLA THORNE, PATRICK SCHWARZENEGGER... 1H33

Dans l’étonnamment riche catégorie des comédiens

« fils de cherchant à se démarquer de

l’image imposante de leur paternel tout en se

rattachant à des projets qu’eux n’auraient jamais

touchés même sobres « (oui, c’est un gros intitulé),

Patrick Schwarzenegger se pose bien là, juste

derrière un Scott Eastwood qui accumule autant

les mauvais choix que les prestations difficilement

défendables. Essayant de faire son trou

comme il peut à Hollywood et n’ayant ni l’accent

gentiment prononcé - pour être poli - ni les

put*** de biscottos monstrueux de son papounet,

le voilà en vedette de la bluette adulescente

de ce (presque) début d’été : «Midnight Sun», où

il tente de vivre une love story ‘’impossible mais

pas trop’’ aux côtés de la craquante chanteuse/

actrice Bella Thorne, au C.V plus fourni mais pas

forcément plus foufou non plus.

Porté par un pitch un poil abracadabrantesque

badigeonné de guimauve, tiré d’un film japonais

- «Taiyo No Uta» de Norihiro Koizumi - qu’il

pille sans vergogne et basant une nouvelle fois

son intrigue (coucou syndrome “Love Story”)

sur une potentielle maladie orpheline/tragique

de son héroïne amoureuse - elle ne peut pas

être exposée à la lumière du jour sous risque

d’être frappée par un cancer foudroyant -, tout

en jouant des talents de chanteuse de son actrice

vedette (coucou syndrome «Le Temps d’un

Automne»); «Midnight Sun», qui se rêve évidemment

original, recycle sans frémir tous les poncifs

du genre et les clichés romanesques pour

accoucher d’une bande à la limite de l’orgie du

mauvais goût, sommet de fadeur pataude dans

lequel se perd un couple vedette mal assorti et

jouant constamment avec les pieds (Arnie doit

payer des cours d’acting à son rejeton fissa),

pire que dans la plus nunuche et bas du front

des telenovelas mal doublées.

Teen movie sur un amour condamné prévisible

et lisse comme ce n’est pas permis, partiellement

émouvant, beaucoup trop niais et shooté

aux bons sentiments pour causer plus l’empathie

que la consternation, «Midnight Sun», qui

cherche tout du long les chaudes larmes de son

auditoire mais ne récolte qu’un ennui poli, incarne

le nivellement vers le bas d’un genre qui

pourtant, parfois quand toutes les étoiles sont

bien alignées, arrive à faire mouche (merci John

Green, mais pas que). Toutes les étoiles se sont

gentiment fait la malle cette fois...

Jonathan Chevrier


46

20/06

sans un bruit


47

Printemps 2017, une petite bombe indépendante («Get Out») concoctée

par un jeune cinéaste que l’on n’a pas vu venir (Jordan Peele) offrait un

coup de fouet non négligeable à un cinéma de genre ricain qui en avait

bien besoin, tout en faisant gentiment exploser le box-office mondial.

Printemps 2018... bis repetita.

Passé deux premiers essais qui n’ont pas forcément fait grand bruit («Brief

Interviews with Hideous Men» et le sympathique «La Famille Hollar»), le

génial John Krasinski passe à la vitesse supérieure avec «Sans un Bruit»,

film de monstres tendu comme la ficelle d’un string, dont l’excellence est

appelée à marquer son époque.

Sommet de survival/terreur intime alignant les sursauts traumatiques avec

une justesse rare, distillant avec parcimonie de vrais morceaux de terreur

tétanisant tout en puisant sa force autant dans une rigueur scénaristique

exceptionnelle qui nous préserve majoritairement des habituelles facilités

du genre (même si Krasinski se perd un peu plus dans le dernier acte, et

qu’il est obligé de se laisser aller à quelques jumps scares dispensables)

dans une réalisation inspirée et totalement vouée à la mise en valeur du

hors-champ et de l’inconnu; “Sans un Bruit», tout en suggestion, revient au

fondement du suspense horrifique adulte au classicisme formel imparable.

Articulant son oeuvre sur deux artifices simples au sein d’un cadre faussement

apocalyptique (une invasion de monstres à l’ouïe hyper développée

et la nécessité d’une famille à ne pas faire de bruit pour survivre) et enlacé

au plus près de ses personnages, volontairement ordinaires (pour accentuer

l’empathie et la charge émotionnelle du récit), «A Quiet Place» ne révolutionne

jamais le genre, mais va constamment à l’essentiel et exécute son

électrochoc avec une telle minutie - proche de la perfection -, qu’il exhale

une angoisse sourde et obsédante qui ne peut que marquer durablement

son auditoire.

Cauchemar sur pellicule singulier, silencieux - évidemment - et authentique,

à la photographie crépusculaire et interprété à la perfection (Krasinski et

Blunt sont convaincants en parents aimants mais fermes, Millicent Simmonds

confirme tout le bien que l’on pense d’elle depuis «Wonderstruck»),

«Sans un Bruit» est un petit bijou au charme subtil, un bel exemple de divertissement

racé et intelligent à la synthèse minimaliste, qui n’est pas sans

rappeler les premières oeuvres pré-craquage égocentrique, de M. Night

Shyamalan. Vivement le prochain long de John Krasinski...

Jonathan Chevrier

DE JOHN KRASINSKI. AVEC JOHN KRASINSKI, EMILY BLUNT... 1H30


20/06

how to talk to

girls at parties

Cinéaste au cinéma profondément singulier, véritable amoureux de la culture punk

s’étant sensiblement assagi avec son dernier long-métrage en date, le douloureux

«Rabbit Hole» (déjà avec Nicole Kidman), John Cameron Mitchell a volontairement pris

son temps pour revenir dans nos salles obscures, mais le bonhomme y a mis les formes,

avec un retour aux sources improbable et férocement jubilatoire. Avec «How To Talk To

Girls at Parties» (passé par la Croisette... l’an dernier), Mitchell renoue avec la folie de

ses débuts pour adapter le pitch WTF-esque de la nouvelle d’un auteur lui aussi gentiment

barré, Neil Gaman («Sandman», «American Gods»), dans laquelle trois lascars

cherchent, dans le Londres de 1977, un after (mais surtout des filles) et se retrouvent in

fine dans une fête avec un paquet de créatures venues d’ailleurs sexys et fan de latex.

Gros trip cinéphilique façon teen movie SF shooté au cultissime «The Rocky Horror

Pictures Show», le quatrième long-métrage de Mitchell a beau être plus sage et moins

politiquement incorrect/tordu que «Hedwig and The Angry Inch» et «Shortbus», il n’en

est pas moins une petite bulle de légèreté et de lyrisme savoureusement kitsch, aussi

bien ancré dans son époque (contestataire, l’aspect anarchique du rock et du mouvement

punk, étant à son zénith) qu’elle fait continuellement la part belle à l’humour et à

la romance au sein d’une bizarrerie pop et nostalgique délirante, porté par un couple

vedette Elle Fanning/Alex Sharp joliment empathique.

Autant récit initiatique et ode à la liberté et à l’anticonformisme que vrai trip loufoque

à l’inventivité exceptionnelle, drôle (certaines privates jokes sont awesome), profondément

impertinent et énergique (B.O d’enfer en prime), «How To Talk To Girls at Parties»

est un petit OFNI inclassable, merveilleusement bordélique, excessif et enchanteur.

Bref, le petit film insolite que notre été avait besoin, entre deux blockbusters ricains

rutilants et pas toujours bandants...

Jonathan Chevrier

DE JOHN CAMERON MITCHELL. AVEC ELLE FANNING, NICOLE KIDMAN... 1H42

48


49


50

budapest

DE

XAVIER GEN


S. AVEC MANU PAYET, JONATHAN COHEN... 1H42

51

27/06

Comme une sorte de rencontre au sommet entre trois

figures phares de l’humour français issu de la culture internet,

“Budapest s’avère être une comédie bien moins

creuse qu’il n’y paraît. Si son premier quart peut d’abord

nous faire craindre un “Very Bad Trip sorti 10 ans trop

tard, il se détache finalement assez vite de son esprit beauf

pour, à l’inverse, se remettre en question et prendre du

recul sur les conséquences néfastes de cette vision vulgarisée

du monde extérieur.

De même, la réalisation de Xavier Gens (plutôt habitué

aux films d’horreur à la subtilité relative) sied à l’atmosphère

du scénario de Manu Payet et de Simon Moutairou

d’une belle manière, oscillant toujours entre une stylisation

clipesque de la folie nocturne de la capitale hongroise

et un maintien constant du retour insidieux vers

la réalité, personnifié ici par les génialement garces Alice

Belaïdi et Alix Poisson.

Néanmoins, c’est bien l’alchimie du trio Manu Payet/Jonathan

Cohen/Monsieur Poulpe qui porte véritablement

le film, lui donnant une ambiance décontractée, rafraîchissante

et souvent drôle, mettant l’accent sur le grand

talent d’improvisation de ces trois têtes d’affiche. Tous

ces éléments permettent au final à “Budapest” d’être un

moment agréable qui, à défaut d’être marquant sur le

long terme, a le mérite de se suivre sans déplaisir et d’éviter

de tomber dans le piège de l’œuvre gratuitement provocatrice.

Tanguy Renault


27/06

love, simon

Outre quelques divagations romantico-légères pas toujours très digestes, gageons que le

giron du teen movie US cher à feu John Hughes va bien, voire même de mieux en mieux,

soyons fou. Et, entre un “13 Reasons Why” qui joue du buzz et un “Midnight Sun” qui fait

franchement peine à voir, “Love Simon” n’y est décemment pas étranger à ce net regain de

forme. Estampillé premier vrai film d’ado gay porté de manière totalement improbable par

une grosse major - la FOX -, le film de Greg Berlanti (scénariste sur la référence “Dawson”)

est surtout, enfin, une chronique adolescente qui compte sur grand écran.

Une mini-révolution LGBT, un vrai coup de pied dans la fourmilière visant autant à divertir

le spectateur qu’à faire résonner une belle vérité en lui : celle d’un coming out aussi touchant

qu’il est d’une légèreté salvatrice, opéré entre les casiers d’un lycée (grille de lecture/

extension cruelle de la vie courante) où les existences sont déjà rudement conditionnées.

Greg Berlanti a totalement conscience de l’importance de sa péloche, et il fait les choses

bien dans son adaptation du roman populaire “Moi, Simon, 16 ans, Homo Sapiens” de Becky

Albertalli, recyclant habilement tous les codes habituels du genre tout en déjouant également

les clichés faciles associés à l’homosexualité, pour mieux étayer un propos simple et

symbolique du teen movie - l’acceptation de soi-même pour mieux se faire accepter des

autres et trouver sa place -, au sein d’un joli récit mi-initiatique mi-love-story semblables aux

autres, pétrie de drôlerie et d’intelligence, mais qui se démarque par la justesse d’un souffle

émotionnel vibrant et universel.

Bienveillant (trop peut-être, on n’est décemment pas chez Gregg Araki et son réalisme douloureux)

dans sa déclinaison inédite et nécessaire de la chronique adolescente, solidement

interprété (Nick Robinson en impose pour son premier vrai grand rôle), comique et à la

mécanique bien huilée (même si le climax est trop shooté à la guimauve), “Love, Simon” est

un beau et lucide petit moment de cinéma certes pas exempt de quelques facilités, mais qui

s’assume tel qu’il est, tout comme son attachant héros.

Bref, le teen movie ricain fait enfin son coming out de manière publique sur grand écran, il

était (vraiment) temps.

Jonathan Chevrier

52

DE GREG BERLANTI. AVEC NICK ROBINSON, KATHERINE LANGFORD... 1H50


53

27/06

parvana

Parfois, entre quelques divertissements amusant grandement nos petites têtes blondes -

mais pas que -, le giron animé du septième art nous offre quelques petites pépites que l’on

ne voit pas forcément venir, mais qui nous marque longtemps après vision.

Et dans la riche année ciné 2018, qui est en passe d’entamer sa mi-course, le sublime

“Parvana, Une Enfance en Afghanistan” de Nora Twomey, sera décemment de ceux-là.

Adaptation tout en délicatesse et dureté du premier tome de la saga littéraire de Deborah

Ellis, l’histoire suit celle de la jeune Parvana dans l’Afghanistan du début des années 2000,

obligée de se grimer en garçon pour travailler (son père à été emprisonné pour avoir éduquer

les femmes de son foyer) et ne pas subir de plein fouet la tyrannie des Talibans qui nie avec

violence, le droit des femmes.

Conte universel, onirique et touchant jamais moraliste malgré la gravité de son sujet

(compréhensible par tous, et qui pousse instinctivement son auditoire à la réflexion), jamais

trop douloureux et se permettant même quelques envolées tendres et drôles tout en ne

masquant pas la barbarie (in)humaine de son cadre, “Parvana”, esthétiquement remarquable,

est une vraie ode à l’imaginaire et au féminisme, à la résistance face à l’oppression et à la

misogynie assumée d’un régime abusivement - et le mot est faible - autoritaire.

À travers le combat vibrant de sa jeune héroïne humaniste, Nora Twomey nous rappelle à

une vérité bien réelle, et nous touche en plein coeur avec un second essai aussi réaliste et

politique qu’il est merveilleusement poétique.

Jonathan Chevrier

DE NORA TWOMEY. 1H33


54

Tully DE

27/06

JASON REITMAN. AVEC CHARLIZE THERON, MACKENZIE DAVIS... 1H36


55

On avait laissé le cinéma de Jason Reitman pas forcément au beau fixe il y a un tout petit

peu plus de trois ans maintenant avec le peu fameux «Men, Women and Children», tentative

désespérée de revenir aux sources de son cinéma bienveillant (que beaucoup n’hésiteront

pas à taxer de surcoté et complètement inoffensif) au regard hautement affuté, mais sans

la présence tutélaire de Diablo Cody au scénario.

Un manque que n’aura décemment pas son retour sur grand écran, «Tully», puisque le bonhomme

a fait en sorte de réunir autour de lui le duo magique qui avait fait de son brillant

et amer «Young Adult», son dernier grand film : Cody au scénario et Charlize Theron face

caméra; pour une vision loin d’être idyllique de l’accomplissement maternel.

Décortiquant l’envers du décor de ce moment de grâce qu’est le miracle de donner la vie,

le septième long-métrage de Reitman ne se prive jamais de montrer les mille et une difficultés

que peut rencontrer toute femme choisissant d’être mère, de la fatigue accumulée à

la cadence infernale des habitudes d’un quotidien presque ingérable appelées à se répéter

sans cesse (une exploration prenante des thèmes de l’épuisement parental et de la dépression

postpartum). Avec une approche intimiste proche du documentaire, «Tully», plus

encore que «Young Adult», appelle au droit à l’imperfection de ses super-héroïnes de la vie

de tous les jours, obligées de plier sous le poids d’exigences impossibles, et Marlo (Charlize

Theron, fantastique et douloureusement empathique), la mère courage au bout du rouleau

du métrage, a cruellement besoin d’aide. Une aide qui prendra les traits angéliques de Tully

(Mackenzie Davis, touchante), une baby-sitter tout en énergie et en délicatesse, qui viendra

prendre le relai une fois la nuit venue, et qui bouleversera dans les grandes largeurs le quotidien

de la matriarche fraîchement quarantenaire.

Comédie acerbe et inspirée glissant tendrement vers la tragédie mélancolique, plongeant

souvent tête la première dans les scènes attendues et les tics de tout drame indépendant

US tout en épousant, à travers certains dialogues, une vérité aussi brutale que nécessaire,

sublimé par des comédiennes totalement impliquées; «Tully» s’inscrit dans la droite lignée

du précédent long du trio Reitman/Diablo/Theron (et peut-être même de «Juno», au fond),

et incarne un portrait tendre et humain de la quarantaine, de cet âge du milieu de vie tiraillé

par les questionnements et les conséquences de nos choix passés.

Un beau film simple, vrai, mature et joliment bouleversant, qui nous réconcilie clairement

avec le cinéma du rejeton d’Ivan Reitman.

Jonathan Chevrier


56

27/06

pur-sang


57

PaDire que l’on donnerait presque le bon Dieu sans confession à la magnifique

Olivia Cooke est presque un doux euphémisme, tant la jeune comédienne

a réussi à faire de son joli minois, l’un des plus plaisants à suivre ces

dernières années, aussi bien sur le petit que sur le grand écran.

Et alors qu’elle est en passe de s’offrir un joli billet pour la renommée suite au

carton d’estime du méchamment jouissif “Ready Player One” du roi Steven

Spielberg, et au triomphe critique du formidable premier essai de Wayne

Roberts, “Katie Says Goodbye” (où elle est extraordinaire), c’est au tour de

“Thoroughbreds”, sortie dans l’anonymat le plus complet malgré un buzz

positif intense outre-Atlantique, que les amateurs de l’actrice se doivent de

porter leur attention en ces premières heures d’un été bien plus riche que

l’on aurait pu le croire.

Premier film du cinéaste Cory Finley (mais surtout dernier de feu le regretté

Anton Yelchin), sorte de teen movie noir scindé en plusieurs parties/chapitres,

sur une amitié orageuse/fusionnelle entre deux ados BCBG supposément

opposées (l’animalité glaciale face à la candeur attachante) mais

complémentaires, qui s’associent dans le crime pour liquider le beau-père

prétentieux de l’une des deux; “Thoroughbreds” - titré “Pur-Sang” par chez

nous -, se rêve tout du long comme un sommet de thriller ambiguë et tendu

comme la ficelle d’un string, sur une jeunesse aussi froide qu’inquiétante

(trompant l’ennui de leurs quartiers huppés en concoctant l’impensable,

troublante mise en images de la vie inerte de la « haute société « contemporaine),

mais se perd continuellement dans un amas de bavardage à peine

divertissant (même si le duo Cooke/Taylor-Joy en impose) qui amenuise

considérablement l’aspect foncièrement étrange d’un script tortueux mais

bancal, un jeu de massacre boitant jusqu’à un dernier acte jamais marquant

ni déstabilisant.

Coming-of-age movie façon conte macabre maladroit et singulier à l’ambiance

pourtant enivrante grâce à la photographie soignée de Lyle Vincent

(“The Bad Batch”, “A Girl Walks Home Alone at Night”), n’embrassant jamais

assez sa part d’ombre - prometteuse - et son immoralité pour pleinement

convaincre (même si la jeunesse dorée dépeinte inspiré bel et bien le sentiment

de dégoût recherché), “Pur-Sang”, belle déception cynique vu les

talents impliqués, ne vaut alors que pour l’alchimie magnétique et électrique

d’Anya Taylor-Joy et Olivia Cooke, deux étoiles montantes d’un septième art

ricain qui serait bien avisé de les faire jouer le plus possible.

N’est pas Bret Easton Ellis qui veut...

Jonathan Chevrier

DE CORY FINLEY. AVEC ANYA TAYLOR-JOY, OLIVIA COOKE... 1H33


58

OuIl y avait énormément de quoi tiquer sur le papier, à l’idée de voir débarquer dans les

salles obscures, une suite au formidable “Sicario” de Denis Villeneuve, cornaqué non plus

par le bonhomme mais par un autre cinéaste, Stefano « Gomorra « Sollima (pas un étranger

du crime organisé donc), le tout avec une histoire occultant complètement l’héroïne du

film original, campée par la sublime Emily Blunt, pour totalement se focaliser sur celui, au

demeurant plus mystérieux et passionnant, d’Alejandro campé par Benicio « Fucking « Del

Toro - avec celui de Josh Brolin également.

Quelque part entre la violence décomplexée et anxiogène du sous-estimé “Cartel” de Ridley

Scott, et le réalisme d’exécution du grand “Miami Vice” de Michael Mann (l’un des meilleurs

polars de ces dix dernières années), le tout en rappelant l’intensité criante du film d’origine,

“Sicario La Guerre des Cartels”, prenant place quelques années après les évènements de

Juarez, enfonce le clou du divertissement racé et intelligent instauré par l’écriture majestueuse

de Taylor Sheridan (qui s’impose de plus en plus en digne héritier du grand Sam

Peckinpah), pour mieux incarner une oeuvre coup de poing; un uppercut sondant autant

les traumas de la société contemporaine US (dont la situation politique n’a jamais été aussi

houleuse et hypocrite) que les tréfonds de l’âme humaine via le prisme d’une humanisation

salvatrice - même si un poil forcé - d’un homme charismatique en pleine quête de rédemption

après une existence engluée dans l’enfer des cartels - mais pas que.

Un antihéros crépusculaire presque d’un autre temps (un héros westernien, cher à Sheridan,

qui n’est pas sans rappeler le Leon de Luc Besson, sous certains aspects), confrontant

la violence bruyante par une autre, plus sourde mais pas moins destructrice.

Manipulant à sa guise son spectateur avec un propos aussi corrosif qu’il est humain et

criant de vérité (la peur du terrorisme, la question de l’immigration comme véhicule de la

violence, la différence incroyable entre deux pays aussi proches physiquement qu’éloignés

dans leurs politiques), tout en enrobant sa charge avec une action marquée et cadrée à la

perfection (et on pense, instinctivement, à la référence “Heat”) par une mise en scène stylisée

et enlevée (d’ailleurs, la direction d’acteurs s’aligne sur le même niveau de qualité), ainsi

qu’une atmosphère dense et suffocante aux douloureuses allures de descente aux enfers

saisissante; “Sicario La Guerre des Cartels”, qui prend le contre-pied du premier film tout

en lui offrant un prolongement aussi atypique que solide et cohérent (le personnage de

Brolin, passionnant d’ambiguïté morale, en sort grandit), est un divertissement calibré pour

les amateurs de B movie, un moment de cinéma percutant et nihiliste à souhait, au rythme

volontairement infernal.

S’il subit évidemment la concurrence avec son glorieux aîné (moins populaire dans sa facture,

parfois plus irréaliste et métaphorique) et que sa nécessité/légitimité pourra toujours

être discuté par beaucoup, il n’en est pas moins une franche - et étonnante - réussite.

Jonathan Chevrier

DE STEFANO SOLLIMA. AVEC BENICIO DEL TORO, JOSH BROLIN... 2H02


59

27/06

Sicario

La Guerre des Cartels


60

DE BRAD BIRD. AVEC LES VOIX DE DE GÉRARD LA

Passé la (petite) frustration de voir que la tant attendue

suite du bijou de Brad Bird s’inscrit directement à la suite

du premier opus (on aurait adoré voir Jack-Jack grandir

et les enfants prendre un peu de bouteille), impossible

pour tout amoureux des premières bandes de la firme à

la lampe, de ne pas être épris d’une nostalgie folle à la vision

des premières secondes des “Indestructibles 2”, tant

la famille Parr, même quatorze ans après, n’a pas pris une

seule ride - à la différence de nous hein.

Et si le premier opus offrait une radiographie pleine de

sens du genre super-héroïque (avec une intrigue au beau

milieu des 60’s, entre film de super-héros et film d’espionnage

‘’Bondien’’), en plein essor à l’époque (la concurrence

était considérablement réduite en comparaison à

aujourd’hui), ce second film - produit un poil à la va-vite -

arrive carrément au coeur de la bataille, à une heure où la

demande devient de manière totalement contradictoire,

aussi lassante qu’enthousiasmante.

Mûrement réfléchi, bien ancré dans son époque en renversant

- mais pas que - gentiment les rôles en s’attachant

au prisme de la vie de foyer du point de vue du

père de famille (c’est à Bob, vite dépassé, de s’occuper

des enfants et à Hélène cette fois-ci, de bouter du méchant)

et en rayant le concept d’image publique (à une

heure où les réseaux sociaux font rage), encore plus ‘’spy

movie’ et volontairement vintage que le précédent et

déjouant pleinement la règle du ‘’bigger and louder’’ de

toute suite made in Hollywood; “Les Indestructibles 2” enfonce

le clou du bon goût jusqu’au fondement et incarne

une suite aussi étonnante et visuellement impeccable

que brillante, plaçant la famille, et non les super-pouvoirs

(tous symboliques de la dynamique familiale), au coeur

des débats, poussant de facto l’empathie et l’attachement

du spectateur pour les Parr à son paroxysme au

sein d’une intrigue certes un poil prévisible, mais tout du

long prenante.

Vrai/faux film de super-héros inventif et thématiquement

dingue, rythmée façon pure comédie familiale sur la banalité

du quotidien la guerre des genres, portée par des

séquences d’action anthologiques et un score cuivré virtuose

de Michael Giacchino, “Les Indestructibles 2” a bon

à tous les niveaux, sublime les envolées cartoonesques

autant que les vrais moments de bravoure de ses héros.

Bref, Brad Bird prend à contre-pied la production actuelle

et tue une nouvelle fois le game avec un petit bout de

cinéma sincère, magique et drôle, tout simplement.

Jonathan Chevrier


NVIN, LOUANE EMERA... 1H58

61

04/07

les indestructibles 2


62

à la dérive

Baltasar Kormákur ou définitivement l’un des plus honnêtes et sympathiques faiseurs

de séries B de ces dix dernières années au sein de la jungle Hollywoodienne, un bonhomme

au talent certain qui aligne les péloches jouissives et qualitatives à la pelle.

Bref, un ami de la famille quoi.

Habitué des survivals en terre hostile (il est le papa du mésestimé “Everest”), le voilà de

retour en ces premières heures de juillet avec son “All is Lost” à lui, “À la Dérive” (oui, le

même titre que le tâcheron de Guy Ritchie avec son ex-femme Madonna) aka “Adrift”,

mise en images du véritable calvaire vécu en mer par Tami Oldham et Richard Sharp.

Moins puissant que le chef-d’oeuvre de J.C Chandor, qui puisait autant sa force de son

récit intime et épuré - dans tous les sens du terme - que dans la prestation habitée de

la légende Redford (parfait) et définitivement loin d’être tourné vers le même public

(malgré la présence solaire de Shailene Woodley), “À la Dérive” joue sur l’émotion (facile)

que suscite ce calvaire en plein désert maritime, et s’avère même presque vibrant

quand il ne se perd pas dans une pluie de flashbacks visant à maladroitement aérer

une intense et éprouvante quête de survie (la nature est et restera le plus terrifiant et

crédible des antagonistes au cinéma).

Et c’est bien là que le bât blesse : la volonté de faire de cette incroyable histoire vraie

un prétexte à une romance racoleuse pour un public facilement influençable (tout


63

04/07

DE BALTASAR KORMÀKUR. AVEC SHAILENE WOODLEY ET SAM CLAFLIN... 1H38

comme le récent “La Montagne entre Nous”, avec le bien plus talentueux couple Kate

Winslet/Idris Elba) plutôt que de se focaliser pleinement sur cette miraculeuse survie

(et pourtant loin d’être original sur grand écran), la force de vivre merveilleuse transpirant

de cette femme courage qui va se battre jusqu’au bout pour sauver sa peau et

celle de l’homme qu’elle aime.

Vaincre la morosité d’un présent terrible et (presque) sans espoir en le contrebalançant

avec le passé proche et les prémices d’une romance qui mènera inéluctablement les

jeunes héros vers le premier cas de figure, l’idée est plutôt créative, et le choix aurait

même pu être payant si le réalisateur, plutôt solide derrière la caméra - et auteur de

quelques plans plutôt enlevés-, arrivait à nous impliquer un minimum dans son histoire

et l’amour - jamais empathique - qui unit ses deux tourtereaux.

Si nous n’avons pas envie de croire en eux, pourquoi se passionner pour leur quête de

survie ?

C’est la grosse question qui entoure donc cet honnête survival, plus romantique qu’existentiel,

qui ne renouvelle décemment pas le genre (malgré une scène de tempête réellement

terrifiante), mais qui divertit gentiment son monde.

On a vu pire, mais on a surtout - évidemment - vu mieux.

Jonathan Chevrier


64

04/07

joueurs

Alors que beaucoup (pour ne pas dire la majorité) de comédiens et comédiennes ne choisissent

leurs rôles qu’en fonction de la notoriété ou du nombre conséquent de billets verts

qu’ils peuvent en tirer, certains se montrent en revanche, beaucoup moins égocentriques

et cherchent avant tout à relever des défis... comme Tahar Rahim, dont la carrière singulière

et en dehors des clous, parle définitivement en sa faveur.

Passé un “Marie-Madeleine” douloureusement maladroit (où il campait rien de moins que

Judas) sortie fin mars dernier, le voilà de retour dans les salles obscures en ces douces premières

heures d’été aux côtés de la délicate Stacy Martin, avec “Joueurs” de Marie Monge

(qui a fait un petit tour sur la Croisette en mai dernier, du côté de la Quinzaine des Réalisateurs),

attendue comme une plongée inédite dans le septième art hexagonal, au coeur du

monde du jeu et de l’addiction qu’il suscite chez certains, une addiction qui peut prendre le

pas sur tout - même l’amour.

Une vision pimpante et underground du Paris by Night où jouer ne rime jamais vraiment

avec gagner, capté via le prisme enchanteur d’un couple supposément mal assorti (Tahar

Rahim, irrésistible, et Stacy Martin, parfaite), mais fou l’un de l’autre; deux coeurs gangrenés

par un milieu où il est impossible de ne pas payer, que ce soit de son compte en banque

ou carrément de sa personne.

Filmé comme un polar noir réaliste (plus que dans un reportage télévisé racoleur) et stylisé

plus ou moins virtuose (mention au montage dynamique couplé à la belle photographie de

Paul Guillaume), n’ayant jamais peur de se perdre dans le volontairement outrancier sans

trop crouler sous ses nombreuses références (les films de Marty Scorsese en tête), vraie

chronique sombre où le romantisme se mêle à la violence et l’excitation du jeu (joli parallèle

entre les deux relations loin d’être si différente) de manière palpable; “Joueurs”, sorte de

True Romance - toute propension gardée -, est un thriller aussi prenant qu’énergique, pas

dénué de quelques défauts dommageable certes, mais un habile petit moment de cinéma

porté par un couple, une belle paire d’as, séduisant en diable.

Encore un premier long à ajouter à la jolie liste des réussites du cinéma hexagonale de cette

(très) bonne cuvée 2018.

Jonathan Chevrier

DE MARIE MONGE. AVEC TAHAR RAHIM ET STACY MARTIN... 1H45


65

04/07

american nightmare :

les origines

Avec “The First Purge” (“Les Origines”) réalisé par Gerard McMurray, la série de films “The

Purge” (“American Nightmare” chez nous) de James DeMonaco (2013-) prend un tournant

diablement politique abandonnant la bourgeoisie de Los Angeles pour la «capitale du crime»

: New York.

Agissant comme un prequel, James DeMonaco et Gerard McMurray nous expliquent avec

“Les Origines” comment nous en sommes venu.e.s à un monde où les États-Unis d’Amérique

autorisent douze heures par an un déchaînement de violences non réprimées intitulé la

purge par ses participant.e.s (sorte de « deux minutes de haine » orwellienne). Afin de voir

si l’expérience serait concluante, le site new-yorkais de Staten Island est choisi : population

noire et taux de pauvreté conséquent se côtoient. Un choix idéal pour les conservateurs

nouvellement élus (les Nouveaux Pères Fondateurs) : le but étant d’amener à l’anarchie (au

sens néfaste) et justifier une purge nationale l’année suivant l’épisode de Staten Island.

Pour se faire, quoi de mieux que de profiter de la pauvreté et de la stigmatisation du

lieu ? Entre arrangements et incitations à la participation, les Nouveaux Pères Fondateurs

accomplissent tout ce qui est en leurs pouvoirs pour que les classes sociales les plus faibles

s’éliminent entre elles. Un « plan pauvreté » avant l’heure ?

Si la force de la série de James DeMonaco n’a jamais été cinématographique, malheureusement,

sa véracité sociologique est tout à fait édifiante. On serait presque à se demander si “American

Nightmare : Les Origines” ne va pas plus loin que le “Black Panther” de Ryan Coggler (2018)

dans sa vision des minorités. Et pour cause, le film est en parfaite non-mixité, érige les

blancs bourgeois comme les véritables (et seuls) ennemis, convoque explicitement l’épisode

tragique de Ferguson (et tant d’autres) ainsi que le mouvement Black Lives Matter (« Nigga,

we gon’ be alright ») !

Wade Eaton

DE MARIE MONGE. AVEC TAHAR RAHIM ET STACY MARTIN... 1H45


66

11/07

dogman

Pas qu’un petit personnage ce Matteo Garrone, papa des excellents “Gomorra” et “Reality”,

tous deux primés par le Grand Prix à Cannes (en 2008 et 2012), mais surtout chef de file du

renouveau du cinéma transalpin qui avait bien besoin d’un regain de fraîcheur. À l’image du

génial Nanni Moretti, le bonhomme a fait de la Croisette son nouveau terrain de jeu d’exception,

pas forcément une bonne chose au souvenir de son hautement mitigé “Tale of Tales”.

Trois ans plus tard et toujours aussi ambitieux, il revenait toujours sur la Croisette avec

“Dogman”, thriller crépusculaire façon western urbain aux doux contours de huis clos puissant

engoncé dans un cadre proprement apocalyptique et totalement coupé du monde

(telle une véritable forteresse de solitude face à la mer); où un père aimant/dresseur de

chiens capable d’amadouer le plus dur des chiens, se fait brutaliser par un ‘’ami’’, ancien

boxeur accro à la cocaïne sortie de prison.

Plus tôt dans l’année, Samuel Benchetrit adaptait son propre roman pour faire de “Chien”,

une fable politico-ironique surréaliste sur la déshumanisation de la société contemporaine

par le biais d’un homme devenant peu à peu, un chien docile.

Garrone, tout aussi inspiré, s’attaque à une descente aux enfers similaires mais infiniment

plus psychologique et tendue, d’un homme entraîné dans une spirale de violence implacable

et devant, comme un animal acculé par la peur et l’incapacité d’encaisser plus qu’il

ne l’a déjà trop fait, répondre en suivant la voie de la colère. Parce que tout appelle, dès les

premières minutes, à ce que cette douloureuse histoire finisse mal.

Noir, désespéré, retors, surréaliste - parfois à la limite de l’absurde -, formellement sublime,

offrant une auscultation proprement déroutante des laissés-pour-compte et porté par des

comédiens habités (Marcello Fonte, chien battu au regard crève-coeur, est formidable),

“Dogman”, mécanique huilée à la perfection, est un drame humain tragique et cathartique

à la tension permanente, un uppercut que l’on voit tout du long venir, mais qui nous met

k.o sans le moindre effort.

Jonathan Chevrier

DE MATTEO GARRONE. AVEC MARCELLO FONTE, EDOARDO PESCE... 1H42


11/07

paranoïa

Passé une « plus ou moins « retraite qui a vu le bonhomme avoir un emploi du temps au

final aussi chargé qu’avant, le touche-à-tout de génie Steven Soderbergh revenait aux affaires

et derrière la caméra l’an dernier avec le jouissif “Logan Lucky”. Toujours prêt pour

les expérimentations les plus folles pour mieux réinventer son art, le bonhomme suit les pas

de Sean Baker et son “Tangerine”, en tournant son nouveau long-métrage, “Unsane” - “Paranoïa”

par chez nous - entièrement à l’iPhone.

Un sacré challenge technologique visant à rendre encore plus immersive et troublante

(surtout) cette nouvelle incursion dans le thriller psychologique à forte tendance horrifique

(huit ans après le magistral “Contagion”), contant les aléas d’une femme flanquée accidentellement

- ou pas - dans un hôpital psychiatrique, et qui désespère de prouver sa bonne

santé mentale avant de se voir frapper par un fantôme du passé bien décidé à la hanter.

Sur le papier, cette plongée intime et labyrinthique dans les arcanes du système hospitalier

et du calvaire intime d’une patiente façon” Vol au-dessus d’un nid de coucou” infernal à forte

tendance Lynchienne - avec la très demandée Claire Foy en vedette -, vendait suffisamment

de rêve pour qu’on soit un minimum attiré par la chose au-delà même de la présence de

Soderbergh derrière la caméra.

A l’écran en revanche, la déception pointe (très) vite le bout de son nez aussi bien d’un

point de vue visuelle (l’image est terne et souvent mal cadrée malgré quelques plans un poil

recherché plaçant instinctivement le spectateur en position de voyeur, le découpage est

archaïque...) que scénaristique, tant ce huis-clos paranoïaque et cauchemardesque dévoile

de manière bien trop précoce son jeu, ramant dès lors péniblement à développer l’intérêt

pour une intrigue minimaliste aussi peu originale que paresseuse - voire même limite ennuyeuse

-, manquant cruellement d’ampleur (un peu comme son “Effets Secondaires”, thriller

à tiroirs qui alignait les twists sans saveur) et n’exploitant jamais vraiment les nombreux

thèmes abordés, jusqu’à un final plus convenu tu meurs.

Privilégiant maladroitement la forme (bancale mais osée) au fond (jamais crédible ni prenant,

le cul coincé entre deux sièges dans son mélange des genres), “Unsane”, qui se rêve

aussi tortueux et ambiguë qu’un “Shutter Island” ou “L’Échelle de Jacob”, ne vaut alors que

pour la partition impliquée - et le mot est faible - d’une Claire Foy lumineuse, qui semble

tout du long croire en la force viscérale du métrage, vraie prise de risque assumée même

dans ses nombreux travers. Et elle est (sûrement) bien la seule.

Jonathan Chevrier

DE STEVEN SODERBERGH. AVEC CLAIRE FOY, JOSHUA LEONARD... 1H41

67


68

18/07

come as you are

Au sein de la plus ou moins riche sélection du dernier CEFF, qui vient tout juste de signer

son clap de fin, “Come As You Are”, au même titre qu’un “Piercing” ou même qu’un “Paranoïa”

(“Unsane”) de Steven Soderbergh, apparaissait aisément aux yeux des cinéphiles avertis,

comme l’une des séances les plus immanquables, en bonne bête de festivals qu’il est.

Avec la grosse étiquette ‘’Sundance Approved’’ collée sur le coin de la pellicule, et celle

encore plus imposante - mais moins rassurante - d’adaptation de roman YA - “The Miseducation

of Cameron Post” d’Emily Danforth -, le tout porté par un casting de jeunes talents

alléchant, le second long-métrage de Desiree Akhavan s’attaque à un sujet costaud sur le

papier : l’apprentissage et l’affirmation de la sexualité chez les adolescents, poussés littéralement

au redressement dans un sinistre camp de ‘’conversion gay’’ évangélique quand

ceux-ci éprouvent une attirance pour un jeune du même sexe; une tare qu’il faut corriger

en poussant constamment au self shaming et au matraquage psychologique (lavages de

cerveau, humiliations publiques etc...).

Vrai drame façon fable coming-of-age sur l’acceptation de soi, reflet honnête et amer de

l’incertitude déchirante de l’identité et de la sexualité adolescente tout en étant étonnamment

ouvert à la compréhension et à la réflexion sur tous les points de vue (le film ne charge

jamais à outrance le camp des oppresseurs pieux, et la ferveur religieuse n’est jamais moquée),

“Come As You Are”, teen movie autant provocateur et sombre qu’il est infiniment poignant,

traite frontalement et avec une vérité cru l’enfer ‘’pavé de bonnes intentions’’ vécu

par une poignée d’ados combattant tout du long dans un cadre répressif, pour s’affirmer

tels qu’ils sont réellement.

D’une candeur et d’une sincérité rafraîchissante tout en s’amusant continuellement à déjouer

les attentes du spectateur avec quelques pointes d’humour salvatrices, solidement

interprété (Jennifer Ehle et Chloé Grace Moretz y trouvent leurs plus beaux rôles), le film

de Desiree Akhavan est un beau et modeste moment de cinéma, qui peut offrir une contreséance

parfaite au plus bienveillant - mais pas moins pertinent - “Love, Simon” de Greg

Berlanti.

Jonathan Chevrier

DE DESIREE AKHAVAN. AVEC CHLOÉ GRACE MORETZ, SASHA LANE... 1H31


69


70

Un boulevard s’ouvre pour la comédie française cet été entre

quelques sorties de blockbusters made in USA. Tandis que certains

films sont assez attendus («Au Poste !», «Neuilly sa mère, sa mère» ou

encore «Le Monde est à toi»), on redoute également la sortie d’autres

comédies françaises qui sont bien loin de donner ne serait-ce qu’une

once d’envie (coucou «Christ(off)» et «Ma Reum»). Et c’est donc dans

cette - petite - vague estivale de comédies que débarque Julien Guetta

et son premier long-métrage «Roulez Jeunesse».

Oscillant constamment entre drame et comédie avec une facilité assez

déconcertante pour quelqu’un qui réalise là son premier film, «Roulez

Jeunesse» tient surtout grâce à la composition d’Eric Judor - absolument

sous-estimé l’année dernière avec son dernier film «Problemos» - qui

trouve ici certainement l’un de ses plus beaux rôles. Abandonnant

ainsi tous ses tics et l’humour qu’on lui connaissait pour nous offrir

un véritable rôle de composition qui nous prouve que le bonhomme

en a sous le pied, et bien plus qu’on le pense même. À contre-courant

de tout ce qu’il a pu nous proposer auparavant - à contrario de son

comparse de toujours Ramzy Bedia qui s’est déjà essayé plusieurs

fois, avec succès, au drame -, l’acteur de 48 ans trouve dans ce film

un nouveau terrain de jeu où le spectateur peut apprécier une palette

de jeu époustouflante, beaucoup plus dans la retenue. Eric Judor c’est

Alex, 43 ans, dépanneur automobile dans le garage de sa mère, qui se

retrouve du jour au lendemain avec deux gosses et une adolescente

sur les bras après un coup foireux d’une nuit.

Corde tendue entre la comédie dans sa première moitié de film avant

de basculer un petit peu plus vers le drame avec de vrais moments

bouleversants, «Roulez Jeunesse» réussit cependant à rester dans

le feel-good movie profondément humain et tendre envers tous ses

personnages. D’ailleurs pour l’épauler, Erico judo peut compter sur

une belle brochette d’acteurs et actrices dont la formidable Laure

Calamy ainsi que le jeune Ilan Debrabant d’une candeur à croquer.

Véritable surprise de cet été, «Roulez Jeunesse» est une bouffée d’air

frais dans la comédie française plutôt indigeste ces derniers temps.

En plus de confirmer les talents d’Eric Judor, il permet surtout à Julien

Guetta d’imposer sa patte dans le cinéma français avec ce véritable

bonbon aussi sucré que subtilement acidulé.

Margaux Maekelberg

DE JULIEN GUETTA. AVEC ERIC JUDOR, LAURE CALAMY... 1H24


71

25/07

roulez

jeunesse


72

ERIC JUDOR

L’HURLUBERLU INCOMPRIS


73

Il y aura quelque chose

d’assez fou, voire même

d’assez révoltant, dans le fait

de lire durant ces prochains jours,

des papiers professionnels - ou non -

affirmer avec un aplomb assuré, que le

mésestimé Eric Judor casse enfin son

image de clown amusant (ou con, pour

les mauvaises langues) en signant un

rôle aussi dramatique qu’adulte dans

l’excellent premier essai de Julien

Guetta, «Roulez Jeunesse»; comme

si l’éternel binôme de Ramzy Bedia

n’avait justement pas essayé depuis

plus d’une décennie maintenant, à

se renouveler, à s’éloigner de sa zone

de confort en proposant autre chose

que des comédies volontairement

régressives qui ont fait son succès - et

celui de Ramzy, évidemment.

Un oubli volontaire de la conscience

collective, à l’instar de ceux ayant

frappés des carrières plus prestigieuses

comme celles de Jim Carrey ou même

de Jack Black, furieusement injuste

pour ce touche à tout aussi génial

qu’ambitieux, symbole comique de

toute une génération.

Souvent là au bon moment (Fun Radio,

M6 avec les mots puis Canal + avec

«H»), membre important de la nouvelle

vague humoristique qui passera de la

scène et du petit écran au plus grand

au début des années 2000 à coups de

comédies pas toujours défendables -

mais cultes -, Eric a beau ne pas avoir

toujours eu le nez fin (notamment

dans sa courte phase parodique avec

le jouissif «La Tour Montparnasse

Infernale» et les moins bons «Double

Zéro» et «Les Dalton»), il a néanmoins

su se constituer un vrai cinéma en

solo, par la force d’implication dans

des projets singuliers - chez Quentin

Dupieux en tête - et surtout, par la force

de sa propre plume.

Vrai auteur à part entière qui n’a pas

peur d’assumer sa vision burlesque et

satirique (mais également teintée de

douceur) du monde et de l’industrie au

sein de la merveilleuse série «Platane»

(dont la troisième saison est à l’écriture)

ou encore du brillant «Problemos»

(furieusement Judor-esque même si

le scénario est de Blanche Gardin et

Noé Debré), et qui n’hésite même pas

à littéralement décortiqué le concept

même de suite d’une comédie débile

en le rendant encore plus follement

absurde (l’hybride «La Tour 2 Contrôle

Infernale»); Eric Judor a beau tordre les

limites de la comédie jusqu’à l’extrême,

il remporte constamment l’adhésion en

rendant - comme les frangins Farrelly

- l’intégralité de ses personnages

réellement empathiques, même quand

ils sont indéfendables («Platane» again).

Alors tant pis s’il semble se perdre encore

un peu dans le divertissement populaire

de masse («Les Nouvelles Aventures

d’Aladdin» et sa suite «Alad’2», où il

retrouvera Jamel Debbouze et Ramzy),

Eric Judor est un vrai artisan de l’humour,

au manque de reconnaissance un poil

ingrat, qui n’a pas peur de faire fausse

route mais qui surtout, n’a pas peur de

faire rire de tout, quitte à ne pas faire rire

tout le monde.

Jonathan Chevrier


08/08

under the

silver lake

C’était l’événement de la compétition cannoise,

bien au-dessus des retours en fanfare de Matteo

Garrone, Nuri Bilge Ceylan ou encore Jean-Luc

Godard : David Robert Mitchell est enfin de retour,

trois ans après l’excellent “It Follows”, avec

“Under The Silver Lake”, relecture décalée du film

Noir post-moderne des années 70. Si le choix du

genre peut surprendre quitte à s’inquiéter de

la cohérence thématique de son auteur, pas de

panique : l’adolescence, le nihilisme et le refoulement

reviennent ici au centre du récit, focalisé

sur un Andrew Garfield méconnaissable.

Pour autant, le bât blesse très vite, le réalisateur

américain n’arrivant jamais à remodeler ses

messages dans les travers de sa narration alambiquée.

Bien qu’assez passionnant par rapport à

son personnage principal complètement allumé

et faible, mal rasé et un peu bedonnant, David

Robert Mitchell manque de liant entre toutes

ses thématiques, quitte à complètement délaisser

le lien possible entre sa définition de la ville

de Los Angeles, espace cinématographique dédié

uniquement à l’image et au paraître, et son

personnage en proie à une crise amoureuse et

identitaire, ne le résumant qu’à de simples tautologies.

Blindé de références pour définir ses

espaces, comme dit précédemment, le réalisateur

use de la citation jusque dans son mouvement

de caméra (les couleurs et la musique en

hommage à Hitchcock côtoient la brutalité du

cadre et du cut chez Terrence Malick) mais a du

mal à se façonner une identité qui aurait pu, au

travers de tout ce système, faire naître un piratage

à l’intérieur de celui-ci. Le long-métrage

manque alors de mordant et suit inlassablement

un système narratif sans variations, emprunté

à Lynch mais trop usé et trop timide, pour n’en

sortir qu’en 140 minutes le message de la fin

de l’adolescence et d’un siècle entier de révolutions

religieuses, cinématographiques et technologiques.

A24 a, après la projection de “Under

The Silver Lake” à Cannes, rapatrié le film pour le

sortir dans six mois au lieu des deux prévus. Un

remontage serait alors envisageable pour réorganiser,

raccourcir et peut-être relever quelques

idées mal amenées ou malvenues. Et si le cas

étant, grand bien leur en fasse…

Tanguy Bosselli

DE DAVID ROBERT MITCHELL. AVEC ANDREW GARFIELD, RILEY KEOUGH... 2H19

74


75

DAVID

ROBERT

MITCHELL

Avant de parler à un public, le

cinéma est très souvent un art où

l’on parle de soi. De notre point de

vue politique, du monde dans lequel

on évolue, de nos angoisses ou bien

encore de notre passé. David Robert

Mitchell, à bien des égards, s’est

axé sur cette dernière thématique

mais à l’inverse de toute cette mode

de revival eighties qui fleurit un peu

partout, il va surtout questionner le

sens caché derrière la culture de

son passé, de sorte à la remettre au

goût du jour et proposer quelque

chose de plus surprenant et plus

entouré de mystère.


76

U n mystère qui

débute même

par l’origine de son réalisateur.

David Robert Mitchell ne

laisse filtrer que très peu

d’informations sur sa vie

privée. Tout juste nous savons

qu’il est né en 1974 dans le

Michigan et qu’il est parvenu

à atteindre les hautes sphères

du cinéma grâce à son petit

boulot de monteur de bandesannonces.

C’est justement ce

manque total d’informations

sur le personnage qui nous

fait dire que nous avons là un

cinéphile comme les autres,

ayant sûrement bénéficié d’un

peu de chance mais ayant

surtout évolué dans une culture

américaine propice à générer

toutes sortes de fantasmes et

de créativité.

Après trois court-métrages

remarqués dans plusieurs

festivals dans le début des

années 2000 (“Flashbulb Kiss”,

“Fourth of July” et “Virgin”), c’est

en 2010 que sort son premier

long-métrage, “The Myth of

The American Sleepover”.

Instantané d’une soirée

lycéenne comme les autres

mais où de simples événements

seront majeurs pour ces jeunes

adultes à en devenir, ce premier

essai synthétise d’ores-etdéjà

la fascination de son

réalisateur pour l’imaginaire

de l’adolescence évoluant sans

véritable but dans une banlieue

délabrée. Pas de grande ville

ici, toute l’action de ses films

se concentre sur de petits

quartiers sans histoire, effacés

par les grandes métropoles, là

où les légendes urbaines se

créent. De même, l’aspect visuel

si léché de ses films prend déjà

origine ici, avant de connaître

son véritable essor sur son film

suivant : “It Follows”.

Quiconque s’intéresse de près

ou de loin au cinéma d’horreur

n’a pas pu passer à côté du

film qui a véritablement fait

émerger David Robert Mitchell

sous les projecteurs. Multirécompensé

et acclamé dans

le monde entier, “It Follows” est

assurément destiné à devenir

culte dans les années à venir.

Comme une sorte de mise à

jour de “La Féline” à la sauce

John Carpenter, le réalisateur

prolonge son exploration

thématique du teen-movie, en

l’occurrence ici la sexualité,

mais le confronte avec des

problématiques actuelles. D’un

concept si simple et pourtant

si efficace (une malédiction

sexuellement transmissible qui

va poursuivre éternellement

notre jeune héroïne), c’est une

véritable leçon de suspense et

de mise en scène qui défile sous

nos yeux, mettant en valeur

aussi bien la menace constante

qui rôde sur nos personnages

que le Detroit à l’abandon dans

lequel ils


77

évoluent, sachant toujours à merveille quand et comment surprendre et

terrifier son audience.

Difficile de succéder à un tel engouement critique et public et il aura fallu

attendre presque 4 ans pour que Mitchell revienne sur le devant de la

scène avec un film nettement plus ambitieux, intitulé “Under The Silver

Lake”. Si cet opus a pu être vu comme une déception lors de son passage

au dernier Festival de Cannes, il n’en demeure pas moins une continuité

parfaite de l’exploration de l’envers de l’imaginaire culturel américain, ici

dans sa dimension la plus absurde et paranoïaque. Toujours aussi multiréférencé,

“Under The Silver Lake” est un film volontairement étouffant,

bordélique et fourre-tout. A mi-chemin entre du Alfred Hitchcock et du

Gregg Araki, le film semble clôturer une sorte de « trilogie de la pop-culture

pré-2000 », atteignant ici la limite des années 90 avec un personnage

enfin adulte, tout du moins en théorie, ayant quitté son nid d’enfance

pour un Los Angeles tout aussi labyrinthique.

Il ne reste plus qu’à prédire (ou espérer) que son quatrième film partira

vers une toute autre direction. On sait qu’il a longtemps travaillé sur un

projet relatant les 24h d’une jeune femme venant de se faire larguer

mais qui sait ce que le bougre peut nous réserver de plus surprenant à

l’avenir. Ses films ont beau ne pas tout le temps faire l’unanimité, il est

indéniable que sa maîtrise sans faille de son héritage, qu’il soit littéraire,

musical, cinématographique ou même vidéo-ludique, fait de lui un des

porte-paroles d’une génération ayant envie de faire enfin bouger les

choses, sans pour autant renier là d’où ils viennent vraiment.

Tanguy Renault


15/08

le monde

est à toi

Dans la continuité de son premier long-métrage “Notre Jour Viendra”,

imparfait mais rempli d’idée, Romain Gavras prolonge l’exploration de

son univers visuel barré, directement influencé par l’imagerie fantasmée

de la banlieue ainsi que par sa carrière polémique dans le clip-vidéo.

Avec comme prétexte une histoire à base de Mr. Freeze au Maghreb, nous

sommes embarqués dans une sorte de pastiche du film de gangster absurde

à l’extrême, porté par des personnages tous plus stupides les uns

que les autres, mais néanmoins sincères et jusqu’au-boutistes dans leurs

démarches. Il faut à ce titre saluer l’immense force de frappe de l’intégralité

du casting, choisi à la perfection et dont les performances sont

absolument jouissives, tout particulièrement Vincent Cassel et Isabelle

Adjani, totalement en décalage avec son image habituelle et aussi détestable

qu’attendrissante.

Ce cocktail d’éléments détonants donne ainsi une comédie d’action sans

repères préconçus, avançant toujours là où on ne l’attend pas (malgré

quelques passages scénaristiques obligés) et adoptant constamment

un ton grinçant et insolent sur de nombreux thèmes politiques actuels,

sans jamais toutefois se moquer des clichés qu’il convoque, riant plutôt

de l’absurdité des oppresseurs que de celle des opprimés. Un OVNI décalé

qui (se) fait plaisir, entre esthétique bling-bling et comédie douceamer,

sur fond de Booba, de Toto et de Daniel Balavoine.

Tanguy Renault

DE ROMAIN GAVRAS. AVEC KARIM LEKLOU, ISABELLE ADJANI... 1H34

78


79


80

ADAM DRIVER

Melody revêt sa robe d’avocate pour prendre la défense

d’Adam Driver. Formidable touche à tout et désormais

figure incontournable du cinéma américain, le bonhomme

a injustement été critiqué pour sa performance dans

la nouvelle saga Star Wars. Prochainement à l’affiche

du BlacKkKlansman de Spike Lee, Melody nous prouve

- s’il faillait seulement le prouver -, qu’Adam Driver

est certainement l’un des meilleurs acteurs de sa

génération.

SUR TOU


S LES FRONTS

81


82

A

dam Driver est un des meilleurs

acteurs de cette génération. Et je pèse mes mots.

Si son nom vous est familier, c’est parce

que, quels que soient vos goûts en matière de

cinéma ou séries, vous avez forcément déjà

entendu parler de lui. C’est un acteur touche à

tout qui a œuvré aussi bien dans des drames

que dans des comédies ou de la saga spatiale.

Peu d’acteurs ayant moins de dix ans de carrière

peuvent se vanter d’avoir tourné avec autant

de grands noms : Clint Eastwood, J.J. Abrams,

Steven Spielberg, les Frères Coen, Jim Jarmush,

Martin Scorsese, Terry Gilliam, ou encore

prochainement Spike Lee font partie de son CV

déjà bien rempli.

Pourtant, Adam Driver n’était pas destiné à

une carrière de comédien. Né en Californie

en 1983, il rejoint les US Marine Corps après

les attentats du 11 septembre 2001, mais est

démobilisé pour raisons médicales deux ans

plus tard, quelques mois avant que son unité ne

parte pour l’Irak. Il retourne alors à l’Université,

puis étudie le théâtre à la célèbre Julliard School

pendant quatre ans. Il s’installe à New-York, où il

enchaîne les castings, et les apparitions dans des

séries TV, avant d’apparaître pour la première

fois sur grand écran en 2011 dans le biopic «J.

Edgar», de Clint Eastwood (pour un premier rôle

au cinéma, excusez du peu).

En 2012, après avoir notamment fait partie de

la distribution de «Lincoln» de Steven Spielberg

et «Frances Ha» de Noah Baumbach, il décroche

l’un des rôles principaux de la série de Lena

Dunham, «Girls». La série fait beaucoup parler,

et son interprétation du très étrange Adam

Sackler attire l’attention.


83

Il enchaîne d’autres films notables, tels que le

formidable «Inside Llewyn Davis» des Frères

Coen ou «While We’re Young» où il retrouve

Noah Baumbach, avant de tourner son premier

blockbuster : il est casté pour interpréter

l’antagoniste de la nouvelle trilogie «Star War»s,

Kylo Ren, dans le nouvel opus réalisé par J.J.

Abrams, «Le Réveil de la Force».

Son implication dans le space opera ne l’empêche

pas de tourner d’autres excellents films, bien au

contraire, puisqu’il agrandit sa filmographie avec,

entre autres : le film de science-fiction «Midnight

Special» de Jeff Nichols, le poétique «Paterson»

de Jim Jarmush, le sublime «Silence» de Martin

Scorsese, ou encore le loufoque «Logan Lucky»

de Steven Soderbergh, avant de reprendre son

rôle de Kylo Ren dans «Les Derniers Jedi», réalisé

par Rian Johnson.

Dernièrement, il est l’un des rôles principaux

de «L’Homme Qui Tua Don Quichotte», le film de

Terry Gilliam au parcours tumultueux, et il sera

bientôt à l’affiche du nouveau film de Spike Lee,

«BlacKkKlansman». On ne peut pas dire que le

jeune homme chôme.


84

Quand je vous disais en début d’article

qu’Adam Driver est un des meilleurs

acteurs de cette génération, et surtout

si j’ai précisé que je pèse mes mots, c’est

parce que je trouve son talent beaucoup

trop sous-estimé.

J’ai vu la grande majorité de sa

filmographie, et honnêtement, rarement

un acteur m’a convaincue dans autant

de rôles différents. Qu’il joue un petitami

inquiétant, un prêtre évangéliste, un

barman braqueur à ses heures perdues,

un chanteur de country, un réalisateur

impliqué, un chauffeur de bus poète

ou un antagoniste tiraillé, il n’y a pas

UN rôle où il n’est pas d’une justesse

irréprochable.

A en voir sa filmographie, évidemment

que son talent est reconnu par la

profession, et ce n’est que justice. Les

grands réalisateurs ne se trompent

pas en lui confiant des rôles de plus en

plus importants dans leurs œuvres, et

gageons que c’est loin d’être terminé.

Mais je suis très surprise de ne pas le

voir plus récompensé pour ses rôles. Je

sais bien qu’on ne mesure pas le talent

d’un acteur au nombre de trophées qu’il

déposera sur sa cheminée, mais j’estime

que certains de ses rôles auraient mérité

d’être vraiment récompensés.

Pour prendre un exemple récent : son

rôle de Kylo Ren dans Les Derniers Jedi

est pour moi probablement sa meilleure

performance en tant qu’acteur.

Etant une grande fan de Star Wars, je

suis obligée de faire un petit aparté sur

le sujet. Je vais vous le dire directement :

Kylo Ren est mon antagoniste préféré de

toute la saga. Pourquoi ? Parce qu’il est

tiraillé, il a des failles, et c’est justement

cette fragilité qui rend le personnage

intéressant. Ce n’est pas juste un grand

méchant pur. Il a basculé du côté obscur,

mais on sent les failles et le tiraillement.

On les ressentait déjà dans «Le Réveil de

la Force», et elles ne sont que renforcées

dans «Les Derniers Jedi».

Une scène illustre particulièrement pour

moi tout le tiraillement du personnage :

cette scène des «Derniers Jedi», que

l’on voyait déjà dans le trailer du film,

où Kylo Ren ressent la présence de sa

mère Leia sur le vaisseau, et hésite à tirer

pour le faire exploser, avant de renoncer

au dernier moment. Adam Driver et

la regrettée Carrie Fisher font une

performance absolument remarquable

dans cette scène. Il n’y a pas besoin de

mots, absolument tout passe dans leurs

regards. Toute la tension du moment,

toute l’émotion, se dégagent uniquement

de leurs regards. Brillant.

Tout le reste du film, Kylo Ren passe

d’un extrême à l’autre, en se liant

progressivement avec Rey, jusqu’à tuer

lui-même son maître, puis en reprenant

la tête du Premier Ordre lorsque Rey

refuse de s’allier à lui. Et pourtant, même

là, si on en juge par la dernière scène

du personnage (où là encore, tout se


85

passe dans les regards de Driver et Daisy

Ridley), on peut voir que son destin

n’est pas scellé et que le tiraillement est

toujours présent. On ne peut clairement

pas prédire comment l’arc narratif de

ce personnage va se clore, et c’est

sûrement ce qui va rendre le neuvième

opus de la saga passionnant. Dieu que ce

personnage est classe.

Pourtant, ce rôle de Kylo Ren, s’il l’a fait

vraiment connaître auprès d’un public

plus large, n’a hélas pas apporté à Adam

Driver que des admirateurs, et ce, dès

«Le Réveil de la Force».

« Kylo Ren est moche LOL, il aurait dû

garder son casque MDR, et l’acteur est

trop pas crédible. » Je me permets de

synthétiser les nombreux commentaires

négatifs que j’ai lus à son sujet. Déjà,

on passera sur l’attaque absolument

gratuite sur le physique (parce que bon,

juger un acteur uniquement parce que

son physique ne vous sied pas, c’est un

peu faible). D’autant plus que je sais que

c’est subjectif, et que chacun son point

de vue, mais non, Adam Driver n’est

pas moche. Loin de là. Et son physique

atypique fait justement tout son charme.

C’est mon avis. Mais là n’est pas la

question. Je voudrais surtout lever ici

une tribune de défense pour son talent.

Adam Driver confère à ce personnage de

Kylo Ren/Ben Solo toute sa subtilité de

jeu, parfaite pour ce rôle d’antagoniste

fragile (dans le bon sens du terme). C’était

déjà visible dans «Le Réveil de la Force»,

et c’est encore plus mis en avant dans

«Les Derniers Jedi», à tel point que je

pense sincèrement qu’il livre la meilleure

performance de tout le casting.


86

Je défendais déjà le personnage de Kylo Ren après «Le Réveil de la Force», tout en

laissant dire les critiques. Mais après «Les Derniers Jedi», je refuse catégoriquement

d’entendre dire que Kylo Ren n’est pas un personnage passionnant. Même, vous

savez ce qui m’a fait vraiment plaisir quand le film est sorti ? De lire ou d’entendre

ça et là que certaines personnes qui n’aimaient pas le personnage dans l’épisode VII

l’ont trouvé génial dans le VIII, et ont revu leur jugement.

Adam Driver est bon. Il est même excellent. Et c’est pourquoi je ne comprends

toujours pas que sa performance dans ce rôle, et spécialement dans Les Derniers

Jedi, n’est pas plus été récompensée, ou au moins nommée, alors que toutes ses costars

dans le film l’ont été, à de multiples reprises (et je suis très fière pour eux, mais

Adam Driver deserves it too).

Pour toutes ces raisons, et parce que je sais qu’Adam Driver n’est qu’au début d’une

carrière déjà très prometteuse, je n’aurais de cesse de défendre le talent encore trop

sous-estimé, à mon sens, de cet acteur en tous points remarquable.

Melody Revers


87


88

22/08


89

BlacKkKlansman :

Spike Lee enragé


90

Disparu des radars cannois depuis 2002 dans la

section Un Certain Regard avec «Ten Minutes Older»,

Spike Lee a fait un retour en grandes pompes

sur la Croisette en amenant son dernier film «BlacKkKlansman»

directement en Compétition officielle et

grand bien lui fasse puisque le réalisateur est reparti

avec entre ses mains le Grand Prix. Une distinction

éminemment politique faisant autant écho au passé

qu’à l’Amérique «so white» de Donald Trump.

«BlacKkKlansman» c’est l’histoire vraie de Ron

Stallworth, premier officier Noir américain du Colorado

Springs Police Department qui, bien décidé

à faire bouger les choses dans une société encore

réfractaire aux droits des noir·e·s au début des années

70, se lance dans une mission quasi-suicide :

infiltrer le Ku Klux Klan et dénoncer ses malversations.

A travers des échanges téléphoniques, Ron

réussit à intégrer l’Organisation - comme ils aiment

s’appeler - et devient un interlocuteur privilégié avec

Davis Duke, «Grand Wizard» du KKK alors que c’est

son collègue Flip Zimmerman qui est en charge de

prendre la place de Ron lors des rendez-vous avec

les membres du Klan. Au cours de cette enquête

périlleuse, Stallworth et Zimmerman découvriront la

tactique du KKK consistant à épurer son discours

pour le faire passer en douceur auprès du plus grand

nombre tandis que d’autres membres préparent une

attaque meurtrière envers un groupe d’afro-américain•e•s

revendiquant leurs droits.

À l’heure où l’Amérique de Donald Trump est encore

marquée par les terribles évènements survenus

à Charlottesville, Spike Lee s’invite dans la danse

pour mettre un bon coup de pieds dans les corones

du gouvernement US et malgré l’action se déroulant

dans les années 70, le réalisateur n’hésite pas

à envoyer quelques piques bien senties à l’actuel

président avec notamment des reprises de ses plus

célèbres phrases avec par exemple un des membres


91

du KKK clamant vouloir redonner sa grandeur au

pays («give back America her greatness») ou encore

lors de cette scène d’ouverture avec un Alec Baldwin

- qu’on rappelle presque imitateur officiel de Donald

Trump dans le Saturday Night Live - vociférant

des insanités sur fond de Naissance d’une nation

(1915). La charge est immense - et tristement d’actualité

- pour Spike Lee qui veut son film comme une

réponse au racisme non seulement aux Etats-Unis

mais également dans le monde entier. Mais loin de

faire seulement de «BlacKkKsman» un film politique,

c’est également - et peut-être avant tout - une véritable

comédie prête à tourner au ridicule racistes et

extrémistes en tout genre.

Porté par un duo aussi drôle que dynamique et charismatique

Adam Driver/John David Washington et

des seconds couteaux loin d’être en reste que ce

soit le grand manitou David Duke (Topher Grace)

certain de différencier un noir d’un blanc à sa façon

de s’exprimer ou encore Felix Kendrickson (Jasper

Pääkkönen), extrémiste parmi les extrémistes.

S’il fallait lui trouver un défaut à ce «BlacKkKlansman»

il résiderait dans sa conclusion en total décalage

avec l’esprit du film où s’enchaîne images

terribles de manifestations, de violences envers les

minorités et ces terribles images de Charlottesville

lorsqu’une voiture a foncé sur des manifestants anti-racisme

faisant un mort, une jeune femme à qui

le film est dédié. Malgré les portes déjà grandes ouvertes

que Spike Lee défonce à la fin de son film -

appuyant un sous-texte déjà limpide -, on ne pourra

pas lui retirer une chose : le réalisateur de 61 ans n’a

toujours rien perdu de sa hargne et ça nous rassure.

Margaux Maekelberg


92


LE «BLACKKKLANSMAN» DE SPIKE LEE S’OUVRE SUR UN ALEC BALDWIN INCARNANT UN SU-

DISTE DÉBLATÉRANT INEPTIES SUR INEPTIES ALORS QUE LES IMAGES DE «NAISSANCE D’UNE

NATION» DÉFILENT SUR SON VISAGE. CE FILM DE 1915 EST UN JALON DANS L’HISTOIRE AU-

TANT POLITIQUE QU’ARTISTIQUE DES ETATS-UNIS. OEUVRE OUVERTEMENT RACISTE QUI SUS-

CITA POLÉMIQUES SUR POLÉMIQUES PENDANT DES ANNÉES ET PARADOXALEMENT OEUVRE

FONDAMENTALE DANS L’HISTOIRE DU CINÉMA, SES TECHNIQUES ET VÉRITABLE RAZ-DE-MA-

RÉE AU BOX-OFFICE, RETOUR SUR LE FILM QUI AURA DES RETOMBÉES INESPÉRÉES SUR LE

PAYS - ET LE CINÉMA EN GÉNÉRAL -.

MARGAUX MAEKELBERG

93


94

Thomas Dixon

Encore récemment se posait la question «Peut-on

séparer l’artiste de l’oeuvre ?» après les soulèvements

et vents de contestation qu’ont provoqués les

mouvements #MeToo #BalanceTonPorc… Mais

qu’en est-il d’une oeuvre sur la forme absolument

révolutionnaire mais complètement abjecte sur

le fond ? La question peut encore faire débat

aujourd’hui.

Entre 1902 et 1907, Thomas Dixon - ancien acteur

député de la Caroline du Nord - a publié une trilogie

littéraire («The Leopard’s Spots», «The Clansman» et

«The Traitor») dans lesquels s’entremêlent histoires

d’amour, mise en avant du Ku Klux Klan comme une

alternative efficace contre l’oppression faite contre

la race blanche et des propos baignant dans un

racisme indigeste. Des oeuvres qui lui ont valu bon

nombre de critiques à l’époque. Et comme si ça ne

suffisait pas, Dixon rajoute de l’huile sur le feu en

adaptant ses deux premiers romans dans une pièce

prénommée «The Clansman». Absolument admiratif

de la manière dont le Ku Klux Klan a été décrit par

Dixon dans sa pièce - les preux chevaliers au secours

des pauvres blancs agressés par des noirs -, D.W

Griffith achète les droits à Dixon pour la modique

somme de 2 500$ auxquels s’ajoutent 25% sur les

recettes totales du film. Sans savoir qu’il serait un

succès au box-office, Dixon est ainsi devenu l’auteur

ayant reçu le salaire le plus élevé pour une cession

de droits pour une adaptation cinématographique.

Bien joué le Dixon !


95

extrait de ‘‘naissance d’une nation’’

Le tournage début le 4 juillet 1914 pour une durée de neuf semaines et une sortie prévue en

février de l’année d’après. On comptabilisera environ 500 figurants et un budget avoisinant les

110 000 dollars. Un film à petit budget comparé aux millions qu’il engrangera - la polémique

aidant largement -. Le film suit le destin croisé de deux familles : les Stoneman au Nord et les

Cameron au Sud tout en s’appuyant sur ce qui se passe avant, pendant et juste après la guerre

de Sécession (1861 - 1865). Griffith fait dans l’inédit en proposant un long-métrage d’une

durée - exorbitante - de 3h15 pour dépeindre les différents problèmes que rencontrent ces

deux familles. Au casting on y retrouve de grands noms du cinéma muet comme Lillian Gish

- avec qui il tournera 13 films - ou encore Mae Marsh. Griffith use de ses talents - oui il faut le

reconnaître - de réalisateur et de metteur en scène pour crée un montage qui permet au film

de supporter ses trois heures et ainsi garder un certain fil tendu tout au long de l’histoire. Que

ce soit en utilisant les flashbacks, les gros plans et - quelques - travellings (la plupart du temps

nous étions face à une caméra fixe), Griffith sait utiliser les procédés mis à sa disposition pour

donner à «Naissance d’une nation» presque des allures de documentaire. Alternant fiction et

encarts historiques (cf. L’assassinat d’Abraham Lincoln multipliant les points de vue est filmé

de manière très intéressante et d’ailleurs la plupart des reconstructions historiques tiennent

d’une grande minutie), le film de Griffith a des allures de superproduction pour son époque

avec ses scènes de batailles, et notamment dans sa seconde partie - plus que contestable sur

son fond évidemment - où le rythme et le montage défilent à une cadence folle et notamment

dans son dernier quart d’heure de par un montage alterné entre Ku Klux Klan libérant les

blancs oppressés et début de révolte chez les noirs.


96

Véritable révolution dans le cinéma,

«Naissance d’une nation» n’en reste pas

moins une oeuvre contestable dans son

propos - propos qui lui vaudra d’ailleurs bien

des ennuis après sa sortie - qui engendra

des changements autant au cinéma que

dans les plus hautes sphères politiques.

Si l’on outrepasse l’aspect purement

technique du film, de nombreux points ont

de quoi en choquer plus d’un. Notamment

la représentation des noirs qui apparaissent

comme de simples sauvages, pilleurs,

destructeurs, violeurs et avides de pouvoir

- le Quinté gagnant - tandis que l’Américain

caucasien - et bourge évidemment - apparaît

comme le sauveur de la population et le Ku

Klux Klan comme les Chevaliers de la table

ronde dans un élan patriotique défiant toute

concurrence. Le tout avec un casting 100%

blanc - les noirs étant tout simplement des

acteurs blancs maquillés -, Griffith coche

toutes les cases du film 100% raciste. Bingo.

Lorsque la NAACP (National Association

for the Advancement of Colored People) a

eu vent de la sortie de ce film, elle a tout

fait pour l’interdire - connaissant déjà les

précédentes oeuvres de Dixon - avant même

de l’avoir vu. Malheureusement leurs craintes

rassemblement de la NAACP

se sont confirmées lorsqu’ils ont finalement

pu visionner le film. À la suite de quoi, elle

demande au siège nationale de la NAACP à

New-York d’agir.

« [Le film est] historiquement inexact

et, avec un certain génie, conçu pour

excuser et justifier les lynchages et

autres actes de violences commis à

l’encontre du Nègre. »

Les diverses branches de l’association

mettent en place des campagnes

pour interdire la diffusion du film. Des

contestations dont les voix se font de plus

en plus fortes poussent même le président

Woodrow Wilson à nier d’avoir approuvé ce

film - alors qu’il l’a diffusé à la Maison Blanche

pour faire plaisir à Thomas Dixon qui était

un ancien camarade de lycée -. D’un autre

côté, ce vent de colère attise aussi l’ennemi.

On recense régulièrement des accrochages

et agressions dont la mort d’un lycée noir de

15 ans, abattu par un homme blanc sortant

du film à Lafayette dans l’Indiana.

Cependant, la NAACP se retrouve bien vite

prise à son propre piège quant à la demande

de censure de «Naissance d’une nation», les


97

organisations fébriles à l’idée que des manifestations se transforment en publicité gratuite pour

le film. Et après de moult efforts, la récompense est loin d’être à la hauteur du travail fourni

puisque dans la plupart des états le film est diffusé après qu’il ai subi quelques légères coupes

(la poursuite de Flora Cameron par un noir, le harcèlement que subit Elsie Stoneman de la part

de Silas Lynch et la vengeance du Ku Klux Klan contre celui qui a provoqué le suicide de Flora)

excepté dans l’Ohio et le Kansas où le film est interdit. Néanmoins il faut souligner le fait que les

plus grandes craintes des hauts dirigeants de la NAACP ne se sont pas réalisés c’est-à-dire des

assassinats de masse ou des émeutes raciales. Et d’ailleurs bien des années plus tard, le film fut

interdit dans plusieurs Etats durant la Première Guerre mondiale afin d’éviter des tensions entre

soldats noirs et blancs.

extrait de ‘‘naissance d’une nation’’

Non, le dégât le plus important

qu’a provoqué «Naissance

d’une nation» est bel et bien

la renaissance du Ku Klux Klan

impulsé par William J. Simmons

- enseignant en Alabama -

qui tira du film l’image qu’on

connaît aujourd’hui du Klan,

celle d’un cavalier avec une

croix en feu. Les publicitaires

du film s’en donnent alors à

coeur joie en créant produits

dérivés sur produits dérivés

en passant par les coiffes, les

robes et s’offrant même les

services de cavaliers vêtus de la

tenue ‘’officielle’’ du Klan pour

promouvoir le film. Même si le

film n’a pas eu d’impact direct

sur le nombre d’adhérents - il

n’augmentera qu’après 1921

lors que le Klan se lancera dans

le recrutement professionnel -,

Simmons avoue que le film a eu

un effet bénéfique pour le KKK.

Un Ku Klux Klan qui, il faut le

noter, a changé son idéologie

pour l’élargir et ainsi attiré le

plus d’Américains possibles -

blancs évidemment - contre une

menace extérieure (et non plus

seulement intramuros) venait

notamment de l’Europe.


98


99

Mais là où le paradoxe est finalement assez drôle, c’est

lorsque Griffith - réalisateur considéré alors plus que

«bankable» pour son époque - sort en 1916 «Intolérance»,

un pamphlet sur l’acceptation de l’autre. Ironique non ? Ce

film signera d’ailleurs le déclin de la carrière d’un homme qui

finalement, a peut-être juste voulu faire du cinéma.

Car là où Thomas Dixon avec ses oeuvres littéraires se

proclamait haut et fort chef de file de la propagande - il

n’hésite d’ailleurs pas à souhaiter que «tous les Nègres

[soient] chassés des Etats-Unis» et affirme que sa pièce

«The Clansman» avait pour but premier de «développer

un sentiment de répulsion chez les personnes de race

blanche, et particulièrement chez les femmes, contre les

hommes de couleur… d’éviter les mélanges entre le sang

blanc et le sang nègre par le biais des mariages mixtes» -,

D.W Griffith ne cherchait qu’à faire du cinéma. D’ailleurs à

bien y lire l’introduction de sa seconde partie : «Ceci est une

représentation historique de la Guerre Civile et de la Période

de Reconstruction, et n’a pour but de refléter aucune race

ou population d’aujourd’hui.»

Alors simple égarement, maladresse ou foutage de gueule

complet ? On ne le saura jamais. Il n’empêche qu’on le

veuille ou non, «Naissance d’une nation» aura marqué bien

plus qu’un pays, il aura autant révolutionné le cinéma muet

que secoué les cercles politiques de l’époque dont le statut

est reste flou mais au moins on pourra se mettre d’accord

sur une chose : Griffith aura posé l’un des fondements du

cinéma, celui de susciter des débats encore bien des années

après.


100

29/08


101

Sauvage

La Semaine de la critique recèle très souvent de jolis morceaux de

cinéma et a largement confirmé son statut de dénicheur de perles

que ce soit avec «Grave» (Julia Ducournau), «Ava» (Léa Mysius) ou

encore «Oh Lucy !» (Atsuko Hirayanagi). Et cette année le film qui a

fait trembler la Croisette est français cocorico ! Premier long-métrage

de Camille Vidal-Naquet, «Sauvage» cache plutôt bien son jeu derrière

son scénar aussi simple qu’il est brut de décoffrage : un jeune homme

de 22 ans qui se prostitue pour (sur)vivre cherche désespérément

l’amour sans jamais le trouver.


102

Nous allons de surprise en surprise avec «Sauvage», quel paradoxe qu’est

ce film. Aussi doux qu’il est âpre, aussi tendre qu’il est violent… Le long-métrage

de Vidal-Naquet est absolument sans concession - au sens propre

comme au sens figuré -, plongée intimiste au coeur de la prostitution masculine

à travers Léo, un jeune homme de 22 ans qui enchaîne rencontres

sur rencontres alors que le garçon est clairement en recherche d’amour.

Il craque d’abord pour Ahd, un autre jeune homme qui se prostitue mais

qui ne l’aime pas en retour - il le clame même haut et fort, il n’est pas

gay - et cherche juste un homme plus âgé pour se sortir de cette galère.

Ensuite il s’éprend pour un autre garçon avant de se résigner - plus ou

moins - à vivre aux crochets de Claude. Sauf qu’entre-temps, Léo galère

pas mal entre des rencontres qui ne finissent pas toujours bien, un organisme

qui le lâche à petit feu et cette envie consumante de connaître

l’amour avec un gigantesque A. Un trop plein de sentiments qui joue de

mauvais tours à Léo, le menant de désillusion en désillusion.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Vidal-Naquet ne passe pas par

quatre chemins. Complètement brut de décoffrage, le film se permet d’aller

là où personne ne va jamais - le terrain de la prostitution masculine

bien plus tabou que la féminine - avec une attention et un regard profondément

humain, jamais moralisateur sur ces hommes tapis dans l’ombre

à la lisière de la forêt, survivant comme ils peuvent, chacun avec sa personnalité

entre un qui cherche l’amour, l’autre l’argent ou encore un autre

qui fait ça pour le plaisir. La caméra filme les corps aussi abruptement

que sensuellement dans des scènes aussi torrides que violentes - aussi

physiquement que psychologiquement -. Et au coeur de ce déchaînement

corporel, une lueur d’espoir pour Léo, celle d’aimer et surtout d’être

aimé en retour : par un homme surtout, mais même la moindre marque

d’affection lui conviendra - cette longue étreinte entre Leo et le docteur

qui le soigne - et tant pis s’il doit être roué de coups pour y parvenir, il

s’accroche jusqu’au bout.

«Sauvage» est une formidable pépite du cinéma français porté par un

Félix Maritaud (déjà aperçu dans «120 BPM») transcendant de justesse et

d’émotion et récompensé - à juste titre - du Prix Fondation Louis Roederer

de la Révélation. Une découverte de l’amour, une découverte de soi,

un formidable film où se côtoie les extrêmes et où les corps et les coeurs

abîmés sont perpetuellement en quête de ce quelque chose qui semble

toujours innacessible.

Margaux Maekelberg


DE CAMILLE VIDAL-NAQUET. AVEC FÉLIX MARITAUD, ERIC BERNARD... 1H39

103


104

Félix Maritaud :

À corps et à sang


105

Il ouvrira et clôturera cet été 2018 : le 27 juin avec

«Un Couteau dans le coeur» et le 29 août avec

«Sauvage» dans lequel il tient le rôle principal. Félix

Maritaud avait déjà attiré les projecteurs l’année

dernière en tenant un rôle dans le film coup de

poing 120 Battements par minute mais cette année

il revient seul à la barre dans le tout premier longmétrage

de Camille Vidal-Naquet. À seulement 25

ans, le jeune homme s’est donné corps et âme pour

son premier grand rôle, une performance qui marque

certainement le début d’une grande carrière.

Pourtant les débuts du natif d’un petit village du

Berry ne sont pas de tout repos comme le relate Le

Monde. Parti parcourir l’Europe et vivant de petits

boulots dégotés par ci par là, il entre finalement

aux Beaux-Arts de Bourges avant de quitter sa

formation faute de moyens et de retourner vivre

chez ses parents. C’est finalement un coup de fil qui

va bouleverser tous ses plans de carrière alors qu’il

avait accepté un travail de jardinier pour la ville de

Metz. Un appel où on lui propose de se présenter

au casting de «120 battements par minute». Le

hasard faisait finalement bien ses choses, Félix

Maritaud est retenu pour jouer le rôle de Max. Un

tournage de 33 jours pour un film qui aura eu un

retentissement incroyable sur la Croisette avec une

critique dithyrambique que ce soit en France ou à

l’international - à défaut de récupérer la Palme d’Or

-.

« Dès le premier jour du tournage, on savait

tous qu’on allait faire un grand film. Le

tournage, c’est une aventure collective.

Celle-ci a été énorme. »

Le garçon enchaîne les tournages de courts-métrages

dont le premier «Les îles» s’est fait sous la direction de

Yann Gonzalez, réalisateur qu’il retrouvera encore cette

année à Cannes puisqu’il joue dans son dernier longmétrage

«Un Couteau dans le coeur» avec notamment

Vanessa Paradis. Mais c’est bel et bien à la semaine

de la critique que le garçon brille de mille feux. Dans

«Sauvage» il incarné Léo, un jeune prostitué de 22 ans

libre, fougueux et amoureux. Un rôle aussi physique

que psychologique pour l’acteur qui a pris des cours

de danse avec le chorégraphe Romano Bottinelli pour

appréhender son corps et sa façon de tomber au sol.

« Quand j’ai lu le scénario la première fois, je

pense que je suis tombé amoureux de lui dans

le sens où j’étais devant un mec en dehors de

toute convention. »

Véritable film qui s’est joué à l’instinct pour

Félix Maritaud et qui ne l’a pas laissé totalement

indemne. Lui qui a l’habitude d’être plus dans le

mental, il a du faire tomber ses barrières pour se

jeter à corps perdu dans ce rôle et ressentir son

personnage non plus avec l’esprit mais avec le

corps. Un tournage qui fut fatigant pour le jeune

homme dont le corps a été mis à rude épreuve et

qui a eu besoin d’un petit temps de ré-adaptation

et ré-appropriation de soi. Il revient d’ailleurs sur

un moment marquant dans ce tournage : «J’ai

perdu le contrôle une fois, et j’ai chialé toute une

demi-heure après une prise sans comprendre ce

qui se passait. C’était intense.»

Nouvelle gueule - prometteuse - du cinéma

français, Félix Maritaud ne compte certainement

pas s’arrête en si bon chemin puisqu’il se lance

dans une nouvelle aventure : celle de l’écriture en

préparant un long-métrage tiré d’un livre de Jean

Genet qu’il tournera d’ici quatre ans. En tout cas

on a déjà hâte.

Margaux Maekelberg


106

29/08

guy

Après “Le talent de mes amis” (2015), Alex Lutz revient derrière la caméra avec “Guy”,

film de clôture de cette 57e Semaine de la Critique à Cannes. Faux documentaire qui se

consacre à un chanteur de variété rappelant Claude François, “Guy” est une très belle mélancolie

s’abandonnant à la nostalgie.

En filmant Guy Jamet (Alex Lutz), cet artiste has been depuis plusieurs années, Gauthier

(Tom Dingler), jeune journaliste enquête aussi sur ce qui pourrait s’avérer être son père

suite à mystérieux mot laissé par sa mère. Inévitablement le film joue sur ce faux qui devient

vrai (ou ce vrai qui devient faux), malheureusement, la chose n’est pas assez poussée

à cause du générique d’introduction qui évacue rapidement les doutes. Cela est regrettable,

car il y a un réel travail de toute l’équipe pour amener à une totale immersion et un fort

réalisme dans cet univers si singulier.

Car, outre quête évidente du père de Gauthier ou celle de Guy Jamet pour renouveler son

public autant que l’entretenir, c’est la quête d’Alex Lutz pour raviver un passé pas tout à fait

mort, mais plus tout à fait vivant : celui de la variété française qui nous intéressera le plus.

Genre musical singulier qui a vu éclore France Gall, Claude François et tant d’autres ! De ces

recherches diverses, mais ayant le même but, la même volonté : découvrir qui sont-ils, d’où

viennent-ils, Gauthier, Guy et Alex dégagent une tendresse certaine face à un monde qui se

dérobe à eux. Pire même, qui les fuit. Tout le contraire de la mise en scène d’Alex Lutz qui

nous confronte directement à ces personnages. Impossible d’échapper à leur misère, leur

détresse, leurs questionnements, leurs moments de joie ou ceux d’égarement. Et au fond,

veut-on y échapper ? Le cocon formé par “Guy” nous rend à notre tour nostalgique et nous

rappelle à notre bon vouloir ces paradis perdus que chacun.e tente, un jour ou l’autre, de

retrouver.

Wade Eaton

DE ALEX LUTZ. AVEC ALEX LUTZ, TOM DINGLER, PASCALE ARBILLOT... 1H41


107


108

Douze hommes

en colere


LITTÉRALEMENT PARLANT, LE TERME HUIS CLOS SIGNIFIE ‘’PORTES ET FENÊTRES CLOSES’’

AINSI, L’ACTION DOIT SE DÉROULER DANS UN SEUL ET MÊME LIEU TOUT AU LONG D’UNE ŒUVRE.

UNE ISSUE SUR LE MONDE EXTÉRIEUR SE FERME ALORS, CLOISONNANT LES PERSONNAGES

ENTRE EUX. UN VÉRITABLE PROCÉDÉ THÉÂTRAL QUI SE REFUSE D’UTILISER LES LIBERTÉS

DE DÉCORS VARIÉS POSSIBLES AU CINÉMA POUR SE RÉDUIRE À UN UNIVERS PROCHE DE LA

SCÈNE. LE HUIS CLOS EST ANCRÉ DANS LE SEPTIÈME ART DEPUIS DES ANNÉES COMME ÉTANT

UN VÉRITABLE SOUS-GENRE CINÉMATOGRAPHIQUE À PART ENTIÈRE, GRÂCE NOTAMMENT À

CETTE MANIÈRE SUBTILE QU’IL A DE SUBLIMER L’INTIME ET LE PRIVÉ.

MARION CRITIQUE

109


110

“Douze hommes en colère” respecte d’une main de maître les règles fondamentales d’un

parfait huis clos, bien souvent cité comme étant la référence absolue du genre. Le rideau

s’ouvre sur une salle d’audience qui traite d’un véritable drame familial. Un jeune homme,

originaire d’un milieu pauvre, est accusé d’avoir assassiné son père en lui plantant un couteau

dans le cœur. Les preuves sont formelles et accablantes. Les douze jurés se retirent alors

dans la salle de délibération pour juger à l’unanimité de la culpabilité du jeune homme. S’il

est prononcé coupable, ce dernier sera condamné à la chaise électrique. Dans un premier

temps, la totalité des jurés sont persuadés que le jeune homme a bel et bien assassiné son

père, excepté le juré numéro huit. Celui-ci est bien décidé à ne pas être responsable de la

mort de l’accusé, sans avoir pris le temps d’en discuter sérieusement. S’ensuit alors une

incroyable remise en question générale et une féroce bousculade de convictions.

Le premier long-métrage de Sidney Lumet persiste et signe après plus de soixante ans en

traversant les années et en conservant son unicité et sa légende. Toute la force du film réside

dans les personnages qui nous offrent un florilège de personnalités remarquablement bien

étudiées. Les douze hommes aux origines sociales variées, sont tous différents, cependant

chacun a son rôle à jouer quant à l’avancée de la délibération. Les interventions des uns et

des autres pour convaincre l’assemblée sont subtilement menées et mettent en avant une

véritable bataille entre les influents et les influençables. L’objectif même du film n’est pas


111

réellement de connaître la culpabilité ou l’innocence de l’accusé, mais bel et bien d’analyser

les différentes réactions des jurés. Sidney Lumet en véritable chef d’orchestre, nous montre

à quel point l’humanité et la force de conviction d’un seul homme peut parfois tout faire

basculer et mettre en doute des certitudes personnelles.

“Douze hommes en colère” tient son public en haleine et ne perd pas de son intensité durant

quatre-vingt-quinze minutes de film. Le suspense est acharné pendant que les indécisions

et les remises en question surplombent les esprits. Le spectateur devient donc le treizième

juré et se retrouve à s’interroger en même temps que les douze hommes qui débattent sur

la culpabilité du jeune accusé. La morale de l’histoire s’installe alors; le dénouement d’une

vie peut-elle se décider sur un seul mot : ‘’coupable’’ ? Avec son œuvre, Sidney Lumet

marque au fer rouge l’histoire du cinéma et prouve que le Huis clos est un procédé riche et

intense malgré une certaine simplicité. Henry Fonda crève l’écran et porte le film dans son

rôle d’agitateur d’esprits, grâce notamment à son charisme légendaire et son jeu qui frôle la

perfection. “Douze hommes en colère” est un plaidoyer en faveur de l’abolition de la peine

de mort qui dénonce l’égoïsme détaché de certains à pouvoir envoyer un accusé à la mort,

sans états-d’âme, ni prise de temps. Un véritable diamant brut qui n’a pas perdu de son

éclat, coupable d’être un parfait chef-d’œuvre éternel.


112

Buried Rodrigo

Cortés (2010)

Débrouillard dans sa manière de maximiser la petitesse de son budget et de son cadre,

minimaliste à l’extrême (un cercueil... et c’est tout), intelligent dans sa critique virulente du

système gouvernemental contemporain (la bureaucratie en prend plein la poire) et plus

directement de la politique du pays de l’Oncle Sam (les implications morales de ses politiciens

dans les conflits internationaux en tête) tout en traitant sobrement du sujet bouillant du

terrorisme, effrayant - surtout pour les claustrophobes -, et au final jusqu’au-boutiste et

déchirant; le film de Cortés nous fait le témoin privilégié d’un cauchemar six pieds sous

terre tendu à l’extrême, en nous pliant complètement dans tous les sens, alors que le tout

se passe, uniquement, dans une petite boite. Singulier, réglé comme une horlogerie suisse

(pas de flashbacks, d’aérations inutiles ou de divers stratagèmes visuels, on y voit juste

un homme, son téléphone, ceux qui sont au bout du fil, et son cercueil) et Hitchockien en

diable (on pense instinctivement aux brillants “La Corde” et “Lifeboat”), “Buried” ne serait

cependant rien sans la partition habitée d’un Ryan Reynolds proprement monstrueux (son

plus beau rôle à ce jour). Avec son sens du timing hors du commun - il ne joue pas Paul

Conroy, il il l’est -, littéralement au bord de la rupture (mentalement et physiquement, ses

doigts étaient en sang et son corps rempli de terre quasiment à chaque fin de journée de

tournage), l’acteur se détruit littéralement en dévoilant face caméra toute la rage, la peur,

la colère, le désespoir et la frustration d’un homme injustement condamné à mort. Bref, un

pur trip claustro qui en impose et qui tient méchamment en haleine durant une heure et

demi, tout simplement.

Jonathan Chevrier


113

John Carpenter (1983)

the thing

Après avoir foulé le genre avec une certaine réussite pour le bouillant et engagé Assault,

relecture moderne et totalement assumée du cultissime “Rio Bravo” de son idole Howard

Hawks, et ayant vu sa côte méchamment grimpé à Hollywood avec le carton maousse

costaud d’”Halloween, La Nuit des Masques”; le roi John Carpenter était revenu au huis clos

horrifique avec rien de moins que son meilleur film : “The Thing”, remake de “La chose d’un

autre monde” de Christian Nyby et... Howard Hawks. Sommet d’horreur paranoïaque incisif

autant sur le fond que sur sa forme, s’attachant au destin funeste d’une équipe de chercheurs

américains basé en Antarctique, attaquée par une forme de vie extraterrestre métamorphe;

“The Thing” est un pur chef d’oeuvre qui prend le parti de la suspicion généralisée et de

l’absence de solidarité dans le groupe pour incarner un moment de cinéma aussi tendu qu’il

est radical et effrayant, une lente descente aux enfers dont personne ne peut sortir sain et

sauf (pas même le spectateur).

Sobre et sans happy-end plombant, avec une distribution exclusivement masculine (Kurt

Russell et Keith David en tête), des effets spéciaux hallucinants signés par un Bob Bottin

alors au sommet de son art, une image nihiliste de l’âme humaine et une musique composée

par Ennio Morricone, le métrage est d’une perfection quasi absolue; un bijou de huis clos qui

sera pourtant adoubé sur le tard par les cinéphiles ayant in fine attendu sa sortie en VHS

pour en faire un monument du culte. Mieux vaut tard que jamais comme on dit..

Jonathan Chevrier


114

locke Steven

Knight (2014)

Terre à terre, minimaliste, emplit de pudeur et follement immersif, à travers cette chronique

dans la banalité du quotidien sous forme de marathon/cauchemar éveillé dans lequel on ne

peut se réveiller complètement indemne, “Locke” nous offre toute une tranche de vie d’un

homme bien sur qui tout le monde compte, mais qui se voit rattrapé par les conséquences

d’un acte isolé, remettant en jeu tous les fondamentaux de son existence : son mariage,

ses enfants, son travail et même sa relation avec lui-même et sa conscience. Odyssée

puissante et passionnante dans les recoins de la conscience d’un être intègre, rationnel,

au calme permanent, confronté au poids d’un passé (aussi bien son moment d’égarement

une ancienne conquête d’un soir prête à accoucher, que son enfance avec l’image d’un

père absent qu’il ne veut pas reproduire), qui ressurgit abruptement et qui l’oblige à vivre

des moments de vérité dévastateurs (tout dire à sa femme, qui ne voudra plus lui parler, et

même à son patron, alors qu’il est attendu le lendemain à la tête d’un projet architectural

très important), même s’il cherchera tout du long à tout contrôler et nuire à personne. Filmé

en temps réel, vite débarrassé des limites de son unique et exigu unité de lieu (une voiture),

de temps et de personnage, en nourrissant son suspense habilement écrit par une mise

en scène discrète et inventive ainsi que par la partition dantesque d’un Tom Hardy fort

et vulnérable à la fois; “Locke” est une vraie expérience émotionnelle - les larmes ne sont

jamais loin -, personnelle (la notion des valeurs morales), intense et haletante, à la solitude

constamment palpable.

Jonathan Chevrier


Le saviez-vous ?

DOUZE HOMMES EN COLÈRE (SIDNEY LUMET, 1957)

- “DOUZE HOMMES EN COLÈRE” EST L’ADAPTATION D’UNE PIÈCE THÉÂTRALE DU MÊME NOM, ÉCRITE PAR REGINALD ROSE.

L’ŒUVRE EST ÉGALEMENT À L’ORIGINE DE DIVERSES ADAPTATIONS DEPUIS SON SUCCÈS (DONT CELLES RÉALISÉES PAR NIKITA

MIKHALKOV OU BIEN WILIAM FRIEDKIN).

- HENRY FONDA, QUI TIENT LE RÔLE PRINCIPAL DU FILM, EN EST ÉGALEMENT LE PRODUCTEUR. IL CONFIE ALORS LA RÉALISATION

À SIDNEY LUMET ET LUI OFFRE DONC SON PREMIER EXERCICE. IL S’AGIT DONC DES PRÉMICES D’UNE IMMENSE CARRIÈRE

CINÉMATOGRAPHIQUE.

- SOUCIEUX DE RESTER FIDÈLE À LA TECHNIQUE THÉÂTRALE, “DOUZE HOMMES EN COLÈRE” RESPECTE À LA LETTRE LA RÈGLE

CLASSIQUE DES TROIS UNITÉS : UNITÉ DE LIEU, D’ACTION ET DE TEMPS.

- DURANT L’INTÉGRALITÉ DU LONG-MÉTRAGE, AUCUN PATRONYME N’EST RÉVÉLÉ. EN EFFET, LES PROTAGONISTES NE SE

NOMMENT QUE PAR LEUR NUMÉRO DE JURÉ. LE SPECTATEUR DÉCOUVRIRA CEPENDANT LES NOMS DES DEUX PREMIERS

PERSONNAGES EN FAVEUR DE LA NON-CULPABILITÉ DE L’ACCUSÉ LORSQUE CES DERNIERS QUITTERONT LA SALLE D’AUDIENCE.

BURIED (RODRIGO CORTÉS, 2010)

- HISTOIRE D’APPROFONDIR LE RÉALISME DU FILM, DES PRISES DE SIX MINUTES SANS AUCUNE COUPE DE RYAN REYNOLDS ONT

ÉTÉ ENREGISTRÉES. L’INVESTISSEMENT DE CE DERNIER A ÉTÉ SI INTENSE QU’IL A QUITTÉ LE TOURNAGE ÉMOTIONNELLEMENT

ET PHYSIQUEMENT ÉPROUVÉ.

- SUITE À CELA, RYAN REYNOLDS A D’AILLEURS DÉCLARÉ « JE NE ME PLAINDRAI PLUS JAMAIS SUR UN TOURNAGE (…) »,

TANT LA DURETÉ DE CET EXERCICE SEMBLE L’AVOIR PROFONDÉMENT MARQUÉ. CEPENDANT, LE TOURNAGE N’A DURÉ QU’UNE

DIZAINE DE JOURS DANS UN STUDIO À BARCELONE, EN ESPAGNE.

THE THING (JOHN CARPENTER, 1983)

- L’ENSEMBLE DE L’ÉQUIPE DE TOURNAGE PRÉSENTE SUR LE PLATEAU ÉTAIT SEULEMENT COMPOSÉE D’HOMMES (LES ACTEURS

AINSI QUE LES TECHNICIENS). L’UNIQUE FEMME POTENTIELLEMENT PRÉSENTE EST TOMBÉE ENCEINTE BIEN AVANT LE TOURNAGE

ET A ÉTÉ REMPLACÉE PAR UN HOMME.

- CLINT EASTWOOD ÉTAIT TOUT D’ABORD PRESSENTI POUR INTERPRÉTER LE RÔLE PRINCIPAL DE MACREADY. CEPENDANT,

JOHN CARPENTER S’EST FINALEMENT TOURNÉ VERS KURT RUSSEL, SON ACTEUR FAVORIS.

- “THE THING” EST SORTI DANS LES SALLES OBSCURES LE 25 JUIN 1982, TOUT COMME UN AUTRE FILM CULTE DE SCIENCE-

FICTION : “BLADE RUNNER”.

- LA VOIX VIRTUELLE FÉMININE DE L’ORDINATEUR DE MACREADY EST CELLE D’ADRIENNE BARBEAU, ANCIENNE ÉPOUSE DE

JOHN CARPENTER.

115


116

Alison Brie :

Lutter pour

mieux exploser

« J’ai suivi un entraînement vocal à la Cal Arts où on nous a fait travailler la

langue, le palais et tout le reste. Une discipline qui m’aura bien servi par la

suite, car, de tous les atouts dont on dispose en tant qu’actrice, le corps est

assurément le plus important. »


Elle n’a pas si tort que cela,

la Brie, dont le joli minois

aura assurément marqué

les amoureux de la sitcom

“Community” - mais pas que.

Comme toute wannabe actrice

désireuse de faire son trou à

Hollywood et de perfectionner

son acting avant de, peut-être,

taper dans l’oeil des producteurs

et des pontes des grosses

majors (une bonne initiative que

devrait suivre bon nombres de

jeunes comédiens/comédiennes

qui pointent chaque année le

bout de leur nez dans divers

blockbusters), c’est par la petite

lucarne que la belle Alison fera

ses gammes et remplira les

premières lignes de son C.V

bien fourni, après une double

formation dramatique à la Cal

Arts (California Institute of Arts)

et la Royal Scottish Academy of

Music and Drama.

Passée par «Hannah Montana»

(ouch), la web-série «My Alibi»

(mieux) et la cultissime «Mad

Men» (quasi-jackpot), c’est in

fine avec le rôle d’Annie Edison

dans le show «Community»

des frangins Russo, véritable

vivier de talents, que l’actuelle

madame Dave Franco à la ville,

se paiera son billet pour attirer

les regards sur grand écran.

Inconditionnelle des covers

musicaux (avec les actrices de

la web-série «My Alib «, Cyrina

117


118


119

Fiallo et Julianna Guill, elle a formé le cover

band «The Girls», spécialisé dans les reprises de

chansons célèbres) mais aussi de la franchise

«Scream» de feu Wes Craven, son premier grand

rôle après quelques bifurcations dans le cinoche

indé ricain, se fera justement au casting du

quatrième - et excellent - opus de la saga, où elle

ne fera malheureusement pas long feu.

« Adolescente, j’étais accro aux «Scream»,

dont je connaissais les dialogues par coeur, et

je me souviens qu’ils ont tourné le second près

de chez moi. Je suis allé voir le tournage, et les

voir travailler comme ça, tard dans la nuit,

c’était vraiment cool. J’étais vraiment obsédée

par la trilogie, et avec des amis, on a même

tourné une petite parodie en vidéo intitulée

Yell. Quelque part en jouant dans le quatrième

film, la boucle est bouclée. »

Mais loin de s’enterrer dans un potentiel statut de

Scream Queen qui ne réussit guère à la majorité

des jeunes comédiennes, c’est tout naturellement

vers la comédie que sa personnalité pétillante

va faire des ravages, autant en tant que second

couteau de luxe («5 ans de Réflexion», «The

King of Summer», «En Taule : Mode d’Emploi»,

«Les Bonnes Soeurs», «The Disaster Artist»), que

premier rôle remarqué (l’excellent «Jamais entre

Amis», le moins défendable «Célibataire : Mode

d’Emploi»).

«GLOW» (dont la seconde saison est actuellement

disponible sur la plateforme), où elle joue

une actrice désespérément au chômage se

reconvertissant en catcheuse professionnelle

pour les besoins d’un show télévisé de plus en plus

populaire (son lien avec Netflix s’étend même avec

sa présence au casting vocal de la merveilleuse

série animée «BoJack Horseman»), elle s’est offert

une apparition chez rien de moins que Steven

Spielberg, dans le brillant «Pentagon Papers»,

sortie plus tôt cette année et reparti étonnamment

bredouille de la course aux statuettes dorées.

En attendant qu’un cinéaste de renom - ou pas

- lui offre enfin le grand rôle qui lui permettrait

de pleinement exploser au sein de la jungle

Hollywoodienne et aux yeux des cinéphiles du

monde entier, l’actrice, trente-cinq au compteur

(elle ne les fait pas), balade tranquillement mais

sûrement son joli minois sur les deux médiums

majeurs.

D’ailleurs, on la retrouvera à nouveau, vocalement,

d’ici février prochain au casting du très attendu

«La Grande Aventure LEGO 2».

Et force est d’avouer que, même si beaucoup

d’entre nous n’aiment pas forcément le brie, il est

nettement plus difficile de ne pas vraiment adorer

la Brie (désolé...) !

Jonathan Chevrier

Mieux, alors qu’elle porte sur ses larges épaules

la série originale - et vraiment délirante - Netflix


120

Instant


séries

121


122

g ow

On ne va pas se mentir, hormis un chef d’oeuvre bouillant et émouvant,

mettant en lumière la carrière - et la vie - brisée d’un catcheur en bout

de course, tout autant que la passion évidente de la lutte qui transpire

d’un circuit indépendant rude, peu gratifiant et littéralement écraser par

la surpuissance de la WWE - “The Wrestler” de Darren Aronofsky -; on ne

peut pas vraiment dire que le monde de la lutte et du catch spectacle a

réellement été mis en valeur autant sur le petit que sur le grand écran au

fil des décennies.

Et ce malgré, il est vrai, quelques essais remarquables (le dernier tiers de “La

Taverne de l’Enfer” de Sylvester Stallone en tête) qui ne viendront pourtant

pas rattraper quelques tâcherons bien gras - “No Holds Barred” avec Hulk

Hogan...


Alors, voir que Netflix se lançait tête baissée sur le sujet

l’an dernier, via un versant pas forcément attractif pour

les non initiés sur le papier - une division de catch féminin

dans les 80’s -, à une époque compliquée où l’âge d’or du

catch semble un poil révolu (gageons sur les années 2000

furent son dernier gros temps fort) et où les femmes n’ont

pas toujours les moyens de truster quasiment tous les rôlestitres

d’un show; “GLOW” avait tout du pari casse-gueule,

même si les années 80 semblent férocement réussir à Netflix

(“Strangers Things”).

Chapeautée par le duo Liz Flahive/Carly Mensch (“Weeds”,

“Nurse Jackie”) et de loin par Jenji “Orange is The New Black”

Kohan, la série s’avérait in fine être l’une des plus belles

surprises de 2017, comptant avec punch les coulisses de l’un

des shows les plus ovniesques de la télévision US : Gorgeous

Ladies of Wrestling aka GLOW, qui avait su se frayer un petit

bout de chemin à l’antenne à une époque où les fans de

catch ne vibraient - uniquement ou presque - que pour les

«Wwwwhhhhooooo « de la légende Rick Flair, ou le charisme

incroyable du roi Hogan - sans qui le catch ne serait pas ce

qu’il est aujourd’hui.

123


124

Loin de n’être qu’une simple émission sur la lutte, ou quatorze

femmes (actrices, top modèles, danseuses, cascadeuses,...) se

crêpent le chignon en tenues colorées et sexy, ou poussaient

même la chansonnette pour divertir des milliers de téléspectateurs

: “GLOW” était avant tout une fenêtre de vision incroyable pour

une poignée de femmes talentueuses, qui ont construites toutes

seules leur route vers le succès.

Dans la droite lignée d’”Orange is The New Black” avec sa galerie de

personnages féminins hétéroclites et hautes en couleurs, véritables

outsiders hors normes selon les conventions sociales, appelées

à dévorer le petit écran à chaque épisode, la série, spectacle

dans le spectacle, était une intelligente dramédie, attachante et

férocement nostalgique (la reconstitution des 80’s est certes facile,

mais franchement convaincante), totalement tournée vers sa pluie

d’héroïnes en quête d’émancipation, elles-mêmes se déjouant

continuellement des clichés qu’elles sont supposées incarner -

autant dans le catch que dans la société US des années Reagan -;

un condensé de loufoquerie franchement prenant, dominé par une

Alison Brie étincelante, dans un premier rôle (celui de l’enthousiaste

mais instable leader du groupe, Ruth, pas si éloignée de la Piper


de OITNB) enfin à la mesure de son talent - et ce, sans pour autant

qu’elle vampirise le reste du casting.

Véritable ode au girl power drôle (vraiment), énergique et

émouvante, aussi subtilement engagée et politique qu’elle est

didactique (notamment sur les arcanes artificielles du catch

business), folle (mais pas autant que les comédies sportives de

l’inégalable Will Ferrell, même si l’on pense souvent à “Semi-Pro”)

et d’un charme fou; “GLOW”, évidemment loin des canons de la

désormais vénérée Netflix (le moule de sa production commence

tout de même à sentir le réchauffé, malgré des pitchs originaux),

n’en était pas moins un excellent show qui frappe juste et fort

(surtout quand il se déplace entre les cordes), et qui enchante par

son infinie légèreté et la finesse de son écriture, magnifiée par un

casting impeccable.

Succès oblige, elle passe la seconde ces jours-ci et enfonce le clou

du bon goût en transcendant les bons points de sa première salve

d’épisodes pour rendre encore plus attachantes et consistantes ses

vedettes (dont les ambitions diverses sont encore plus développés),

cette fois-ci bien ancrée dans les joies de la télévision US - à une

heure pas simple pour autant pour capter l’audience.

125


126

Féminine jusqu’au bout des ongles, avec sa mise en lumière criante de

vérité d’une poignée de femmes tentant de s’imposer dans un monde

du showbusiness à la dominance masculine abusive, férocement 80’s

dans sa facture sans pour autant décliner une once d’engagement bien

moderne (l’ombre de l’affaire Weinstein est plus ou moins directement

citée, avec le big boss détestable de la chaîne); la saison 2 de “GLOW”,

politique et cynique en diable, tord encore plus les préjugés entre

les cordes avec malice, même si la dynamique de groupe laisse ici

plus volontiers la priorité aux personnages forts de la troupe (une

fois encore, c’est Ruth/Alison Brie qui en sort grande gagnante de la

saison).

Sans trembler, cette seconde cuvée, aussi addictive que la précédente

- voire plus -, tient bon le compte de trois et prouve que le combat

d’une femme pour exister dans la société ne se limite jamais qu’à

travers un cadre bien précis, mais bien au jour le jour, 24h sur 24h.

Vivement une troisième saison, si Netflix ne joue pas la carte de

l’abandon ou de la disqualification...

Jonathan Chevrier


127


128

Cloak and Dagger

Marvel a (enfin) trouvé son teen

drama référence


129

On ne reviendra pas sur la qualité hautement discutable des shows

Marvel qui, hors Netflix (et encore, on n’oublie pas la calamiteuse “Iron

Fist”, dont la seconde saison est plus que jamais dans les tuyaux),

aura aligné plus de déceptions (“The Gifted”, “The Runaways”, “The

Inhumans”,...) que de shows vraiment immanquables (“Legion”); reste

adaptation d’une aventure papier sur le petit écran, un événement à

part entière... et encore plus quand ledit comics n’est pas forcément

connu du grand public.

Librement adapté du plus ou moins confidentiel “La Cape et L’Épée”

et chapoté par Joe Pokaski (scénariste de “Heroes” et de “Daredevil”),

qui en modifie grandement la substance (changement de lieu, de

background pour la naissance des pouvoirs et du statut social des

héros en tête), “Cloak and Dagger” se paye également un pitch plutôt

couillu pour un show de la firme : l’itinéraire de deux adolescents issus

de milieux sociaux différent, Tyrone Johnson et Tandy Bowen, qui

se découvrent des super pouvoirs les liant mystérieusement l’un à

l’autre (le premier peut générer une étrange substance qui lui permet

de se téléporter, la seconde peut faire jaillir des lames brillantes de

ses paumes), dit pouvoirs qui sont encore plus imposants quand ils

sont associés, mais qui pourraient presque s’apparenter à un fardeau

commun.

Transcendant son simple statut de show super-héroïque, la série

s’impose dès son excellent épisode pilote comme un solide et grisant

teen drama férocement ancré dans son époque et son cadre (la

Nouvelle-Orléans, dont les stigmates de l’ouragan Katrina sont toujours

bien présents), tant il traite avec justesse des maux douloureux qui

gangrènent l’Amérique sous Trump : les inégalités sociales, le racisme,

la pauvreté et la violence sous toutes ses formes (les gangs, la police,

l’école,...).

Un monde empoisonné où la vie d’adulte, même dans les quartiers

plus huppés, s’appréhende à la dure; un réalisme rafraîchissant

auquel le show ajoute une description étonnamment profonde de

ses personnages et de leur mal-être évident, renforçant de facto le

sentiment d’empathie envers eux que peut ressentir un spectateur

conquis par ce regard juste et désespéré de l’adolescence, et cette

romance contrariée.

Sans vrai nemesis (pour le moment tout du moins) pas dénué de

quelques clichés mais porté avec conviction par un couple Olivia Holt/

Aubrey Joseph à l’alchimie étincelante, “Cloak and Dagger” est un

teen drama cohérent, tendu, mature et bien rythmé, une belle petite

surprise que l’on n’attendait pas et qui démontre que quand Marvel y

met les formes, la qualité ne peut qu’être au rendez-vous...

Jonathan Chevrier


130

Luke Cage saison 2

Passé une première réunion commune - “The

Defenders” - franchement pas bandante pour un

sou, où aucun héros de la bande n’a vraiment pu

tirer son épingle du jeu au cours d’une intrigue

partagée maladroite et d’un ennui poli (sans

compter qu’elle prenait vraiment, vraiment son

temps pour démarrer), et une seconde salve

d’épisodes plutôt réussie autour de la merveilleuse

Jessica Jones (même si la première saison reste un

gros cran au-dessus), le MCU sauce Netflix entame

pleinement sa phase 2 avec le retour en grande

pompe du Power Man number one de New-York,

Luke Cage, pour une seconde saison que l’on

espérait un poil moins mitigée que la précédente.

Suite directe des évènements du shared universe,

toujours politiquement aussi engagé et plaçant

une nouvelle fois les thèmes de la famille et de

l’affirmation de soi au coeur des débats (et non, le

baraqué bonhomme n’en a toujours pas fini avec

son passé, et ce n’est pas le seul dans ce cas),

les nouveaux épisodes de “Luke Cage” ne perdent

pas de temps pour rentrer dans le vif du sujet

et démontrer de manière flagrante aussi bien les

grandes lignes fortes de ce retour, que ces infinies

faiblesses, en plaçant Harlem - point fort - au

coeur d’une guerre des gangs entre le Harlem’s

Paradise (géré désormais par Mariah Strokes/

Dillard depuis qu’elle a zigouillée son cousin), et les


131

Stylers, un gang de jamaïcains

mené par le charismatique

Bushmaster (vilain majeur de

la saison, qui a d’ailleurs plus

d’un point commun avec Cage

malgré une caractérisation

opérée à la truelle); le tout -

point faible - arbitré par un big

Luke de plus en plus « Batmanesque

«, qui assume pleinement

son statut de symbole/vigilante

pour sa communauté, au point

de dangereusement glisser du

côté obscur de la justice, malgré

l’aide de sa BFF Misty Knight -

l’alchimie Mike Colter et Simone

Missick est encore plus éclatante

cette saison.

Pur western urbain façon polar

radical, groovy et référencé

(“Blaxploitation”, “The Wire” ou

encore le cinéma de Quentin

Tarantino, jusque dans ses

longues et jouissives tirades),

moins Shakespearien mais

toujours totalement conscient

de son héritage culturel et

développant à merveille sa

propre musicalité (autant du

point de vue du style que de sa

bande originale, encore au poil),

cette seconde salve d’épisodes,

au demeurant divertissante,

souffre néanmoins encore et

toujours des mêmes tares que

son illustre aînée : une écriture

souvent pataude qui étire en

longueur des thèmes et intrigues

convenues (sans oublier une

pluie de nouveaux personnages

jetés à l’écran sans être un

minimum esquissé), un rythme

décousu, un aspect bavard - voir

sur écrit - et une action parfois

un poil trop mécanique.

Dommage car, à l’instar

de Mahershala Ali dans la

saison une, Mustafa Shakir

crève l’écran en némésis

charismatique en diable (tout

autant que Colter, mais avec un

temps de présence nettement

moindre), et vole la vedette à

tout le monde, Alfre Woodard

en tête (entre cabotinage forcé

et vrai jeu nuancé); tandis que

le showrunner Chao Hodair

Coker interroge subtilement

son auditoire sur ces sujets

d’actualités encore bouillants

(Black Lives Matter, le racisme

et la violence policière, sans

oublier la corruption politique).

Baraqué mais encore fragile et

passif dans le ton - et même

le contenu -, déclinant avec

intelligence ses bonnes bases

sans forcément consolider

les nombreuses fissures qui

parsèment son édifice (à la

différence de “Daredevil”), la

seconde saison de “Luke Cage”

frappe fort, presque autant que

celle de “Jessica Jones”, mais pâti

terriblement de la comparaison

autant avec sa première saison,

qu’avec les autres shows de la

firme (excepté le tâcheron “Iron

Fist”, présent ici pour un court -

mais fun - épisode).

On reste fan, et le personnage

n’a rien perdu de son potentiel

iconique, mais si troisième

saison il y a, on est clairement

en droit d’en attendre un peu

plus des aventures de Power

Man, surtout quand on sait que

le Punisher lui, ne ménage pas

ses efforts pour être le nouveau

show-stealer du MCU made in

Netflix...

Jonathan Chevrier

More magazines by this user
Similar magazines