Désolé j'ai ciné #6

djcmagazine

13/06

hérédité DE

ARI LESTER. AVEC TONI COLETTE, GABRIEL BYRNE... 2H06

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Aussi étrange que cela puisse paraître, le cinéma

de genre US qui, passé quelques années de disette

ou seulement quelques pépites arrivaient à

surnager au-dessus des radars du nauséabond

et du cruellement classique, se paye depuis peu

une cure de jouvence non négligeable, nous envoie

à une semaine d’intervalle à peine, deux de

ses péloches horrifiques les plus célébrées et

buzzées du moment : «Hérédité» d’Ari Aster ces

jours-ci, et «Sans un Bruit» de John Krasinski la

semaine prochaine. Deux films plaçant la cellule

familiale en son coeur (berceau fertile pour les

mystères et les secrets les plus fous), en s’ancrant

solidement dans le réel pour mieux glisser

dans l’horreur pure et laisser la terreur s’y immiscer

avec une virtuosité proprement indécente.

Mais si le film de Krasinski rappelle les premières

heures (glorieuses) du cinéma de M. Night Shyamalan,

celui d’Aster lui, se place instinctivement

dans les pas tutélaires des oeuvres phares de

l’horreur : «Psychose» d’Alfred Hitchcock et «Les

Innocents» de Jack Clayton en tête.

Plongée angoissante dans l’intimité d’une famille

à l’équilibre plus qu’incertain (et dont le quotidien

est déjà gangrené par l’incommunicabilité entre

tous ses membres), les Graham, tourné comme

une tragédie dramatique sur les névroses familiales

virant tranquillement mais sûrement dans

son second tiers vers le cataclysme funeste profondément

oppressant où chacun des personnages

est prisonnier de son sort et n’a aucun

contrôle sur un destin déjà tracé; «Hérédité» déjoue

constamment les attentes de son auditoire

(qu’il manipule autant que ses personnages,

finement croqués) pour mieux l’emprisonner

dans un cauchemar follement introspectif à la

précision scénaristique et aux visions horrifiques

d’une puissance graphique rare, visions dont on

ne se remet jamais vraiment même longtemps

après avoir quitté son siège.

Magistral, imprévisible, hypnotique et totalement

désespéré, jamais écrasé par ses nombreuses

références (parfaitement digérées) et

thèmes aussi forts que casse-gueule (la transmission

comme le suggère le titre, la paranoïa,

la schizophrénie ou même l’occultisme) tout en

étant constamment sublimé par une direction

d’acteurs appliquée (Toni Colette trouve aisément

ici l’un de ses plus beaux rôles à ce jour);

«Hérédité» est de ces petits miracles sur pellicule

aussi fou et halluciné qu’hallucinant, dont

la maîtrise diabolique de son jeune cinéaste, ne

peut que laisser pantois.

Pour son premier passage derrière la caméra,

Ari Aster fait (très) mal, et s’inscrit instinctivement

dans la liste des jeunes cinéastes ricains à

suivre de près, au même titre que Jordan Peele

et Trey Edward Shults.

Jonathan Chevrier

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