Désolé j'ai ciné #6

djcmagazine

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OuIl y avait énormément de quoi tiquer sur le papier, à l’idée de voir débarquer dans les

salles obscures, une suite au formidable “Sicario” de Denis Villeneuve, cornaqué non plus

par le bonhomme mais par un autre cinéaste, Stefano « Gomorra « Sollima (pas un étranger

du crime organisé donc), le tout avec une histoire occultant complètement l’héroïne du

film original, campée par la sublime Emily Blunt, pour totalement se focaliser sur celui, au

demeurant plus mystérieux et passionnant, d’Alejandro campé par Benicio « Fucking « Del

Toro - avec celui de Josh Brolin également.

Quelque part entre la violence décomplexée et anxiogène du sous-estimé “Cartel” de Ridley

Scott, et le réalisme d’exécution du grand “Miami Vice” de Michael Mann (l’un des meilleurs

polars de ces dix dernières années), le tout en rappelant l’intensité criante du film d’origine,

“Sicario La Guerre des Cartels”, prenant place quelques années après les évènements de

Juarez, enfonce le clou du divertissement racé et intelligent instauré par l’écriture majestueuse

de Taylor Sheridan (qui s’impose de plus en plus en digne héritier du grand Sam

Peckinpah), pour mieux incarner une oeuvre coup de poing; un uppercut sondant autant

les traumas de la société contemporaine US (dont la situation politique n’a jamais été aussi

houleuse et hypocrite) que les tréfonds de l’âme humaine via le prisme d’une humanisation

salvatrice - même si un poil forcé - d’un homme charismatique en pleine quête de rédemption

après une existence engluée dans l’enfer des cartels - mais pas que.

Un antihéros crépusculaire presque d’un autre temps (un héros westernien, cher à Sheridan,

qui n’est pas sans rappeler le Leon de Luc Besson, sous certains aspects), confrontant

la violence bruyante par une autre, plus sourde mais pas moins destructrice.

Manipulant à sa guise son spectateur avec un propos aussi corrosif qu’il est humain et

criant de vérité (la peur du terrorisme, la question de l’immigration comme véhicule de la

violence, la différence incroyable entre deux pays aussi proches physiquement qu’éloignés

dans leurs politiques), tout en enrobant sa charge avec une action marquée et cadrée à la

perfection (et on pense, instinctivement, à la référence “Heat”) par une mise en scène stylisée

et enlevée (d’ailleurs, la direction d’acteurs s’aligne sur le même niveau de qualité), ainsi

qu’une atmosphère dense et suffocante aux douloureuses allures de descente aux enfers

saisissante; “Sicario La Guerre des Cartels”, qui prend le contre-pied du premier film tout

en lui offrant un prolongement aussi atypique que solide et cohérent (le personnage de

Brolin, passionnant d’ambiguïté morale, en sort grandit), est un divertissement calibré pour

les amateurs de B movie, un moment de cinéma percutant et nihiliste à souhait, au rythme

volontairement infernal.

S’il subit évidemment la concurrence avec son glorieux aîné (moins populaire dans sa facture,

parfois plus irréaliste et métaphorique) et que sa nécessité/légitimité pourra toujours

être discuté par beaucoup, il n’en est pas moins une franche - et étonnante - réussite.

Jonathan Chevrier

DE STEFANO SOLLIMA. AVEC BENICIO DEL TORO, JOSH BROLIN... 2H02

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