Désolé j'ai ciné #7

djcmagazine

L’homme aux mille facettes

Et aussi : Gaspard Noé, Tom hardy, john carpenter, jim cummings...

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eDiTo

les hommes prennent

le pouvoir

Qu’ils décident de marcher sur la

lune («First Man»), de se venger

(«Halloween»),de frapper et marquer

l’industrie cinématographique à grand

coup («Climax» de Gaspar Noé) ou qu’ils

incarnent corps et âme des méchants

- censés - être badass (Tom Hardy

dans «Venom»), les hommes prennent

décidément le pouvoir pour le meilleur

et - pour certains - pour le pire en cette

rentrée 2018.

En attendant nous on a décidé de

s’attarder dans ce numéro à celui à la

gueule d’ange, celui qu’on n’arrive pas

à détester même si on le voudrait tant il

accumule tous les talents et surtout celui

qui risque de marquer encore une fois

l’année dans la peau de l’astronaute Neil

Armstrong.

Décidément il sait tout faire ce Ryan

Gosling que c’est énervant...

Margaux Maekelberg


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sOmMaIrE

P.54

P.6 P.50

P.80 P.104

DIRECTRICE DE LA RÉDACTION : MARGAUX MAEKELBERG

MISE EN PAGE : MARGAUX MAEKELBERG

RÉDACTEURS : JONATHAN CHEVRIER, MARION CRITIQUE, TANGUY RENAULT, SEBASTIEN NOURIA, MEHDI TESSIER,

Ali Benbihi et Lucie Bellet


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Ryan Gosling

Itinéraire

d’une

reconnaissance

(beaucoup)

trop

tardive


Le Canada est connu pour être un puits d’acteurs de talent : Donald

Sutherland et son fils Kiefer, Michael J. Fox, Keanu Reeves, Jim Carrey,

Michael Cera, Ryan Reynolds, Ellen Page, Rachel McAdams et... Ryan

Gosling donc.

Un garçon aussi peu loquace (autant à l’écran que dans la vie de

tous les jours) et discret qu’il est profondément mystérieux, un

comédien au talent - presque - sans limite, qui trimbale sa trogne de

beau gosse (et avec un certain succès) depuis près de deux décennies

au sein d’un cinéma ricain qu’il a définitivement embelli et enrichi,

au prix d’interprétations très souvent saluées, mais trop rarement

récompensées à leur juste valeur.

Retour sur un acteur aux multiples facettes à travers son portrait,

une rétrospective de sa filmographie et notre avis sur son dernier

film «First Man».

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pOrTrAiT

Des débuts très... club !

C’est son oncle, et ses imitations du King Elvis dans les mariages, qui selon

ses propres dires, lui auraient donné le goût de jouer.

Ce touche-à-tout (acteur, réalisateur, scénariste, producteur, compositeur,

musicien de jazz et de folk) débute sa carrière à l’âge de onze ans dans le show

«All New Mickey Mouse Club «, où il se trouvera aux côtés de Britney Spears,

Christina Aguilera et Justin Timberlake; une expérience qu’il n’appréciera pas

forcément, moins doué que ses petits camarades pour le chant...

Un baptême du feu terminé de manière abrupte - le show sera annulé après

cinq saisons - qui le poussera à persévérer sur le petit écran avec quelques

apparitions dans des séries à la qualité plus ou moins douteuse comme «

Young Hercule « (dont il est le héros, une participation marquée qu’il reniera

longtemps après),»Chair de Poule», ou encore «Kung-Fu: la légende».

Sa première incursion dans le septième art, il la fera en 2001 dans la production

Disney «Le Plus Beau des Combats» («Remember The Titans»), aux côtés de

Denzel Washington (il y a pire comme début), dans lequel il joue un joueur

de football américain dans la première équipe scolaire de Virginie accueillant

des noirs, les Titans.

C’est cette même année d’ailleurs qu’il explosera sur la scène indépendante

sous les traits du terrifiant skinhead néo-nazi juif (!) Danny Balint, dans le film

du même nom d’Henry Bean.

Il irradie la bande de sa prestance, tout en violence et en contradiction, une

superbe prestation pour une péloche gorgée de haine qui remportera le Grand

Prix du Jury au Festival du film indépendant de Sundance.

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«Au bout de dix minutes, ma mère

est partie s’enfermer dans les

toilettes pour pleurer.

Elle pensait que, pour pouvoir

jouer le personnage comme ça, je

partageais ses sentiments !»

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Un performeur passionné

Un rôle loin d’être anecdotique quand on sait que Danny

Balint recèle en lui seul quasiment toute la direction que prendra

la carrière du bonhomme au fil des années : une addiction

presque maladive pour les rôles tortueux et complexes, et une

constante fidélité au circuit indépendant.

Remarqué grâce au bon petit buzz du film à Sundance, il

bonifiera son C.V. en jouant aux côtés du mésestimé David

Morse (pour «The Slaughter Rule», drames et aléas d’une

équipe de six-man football, un dérivé violent du football

américain), de Sandra Bullock dans l’excellent thriller

«Calculs Meurtriers» de Barbet Schroeder (où il incarne un

étudiant perfide et sûr de lui, pensant avoir commis le meurtre

parfait), puis dans le fascinant «The United States of Leland”,

où il campe un ado énigmatique incarcéré dans un centre

de redressement pour l’assassinat d’un jeune autiste, meurtre

qu’il ne peut lui-même expliquer.

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Mais c’est définitivement sous la direction

de Nick Cassavetes - fils des immenses

John Cassavetes et Gena Rowlands -, que

la « Gosling Mania « prendra une tournure

décisive : avec la bluette dramatique

sur l’amour éternel à travers la maladie

d’Alzheimer, «N’oublie Jamais» / «The

Notebook» (adaptation du best-seller de

l’écrivain américain Nicholas Sparks),

l’acteur accèdera au rang de wannabe big

thing Hollywoodienne.

Dans le rôle de Noah, jeune homme ne

pouvant pas vivre sans la femme qu’il aime

Allie (la belle Rachel McAdams, qui sera sa

petite amie durant trois ans), Gosling séduit

et touche tout autant qu’il impressionne,

idem pour sa prestation en homme dépressif

et suicidaire dans le thriller fantastique

«Stay» de Mark Foster, sortie dans la foulée

outre-Atlantique.

Passé un break salvateur hors des plateaux

de deux ans (qui lui permettra de jouer de

la guitare avec son groupe folk Dead Man’s

Bone), il compose l’une de ses plus belles

performances dans le thriller politique «La

Faille» de Gregory Hoblit, où il affronte

ni plus ni moins que l’immense Anthony

Hopkins, en campant l’ambitieux substitut

du procureur Willy Beachum, chargé de

prouver la culpabilité de plus en plus mise

en doute, de Ted Crowford (Hopkins).


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La même année, il incarne Dan Dunne, un

enseignant de banlieue toxicomane, dans

le follement mésestimé «Half Nelson» de

Ryan Fleck, une performance vibrante et

désespérée, qui lui vaudra la première de

ses nominations aux oscars.

En pleine possession de ses moyens, et

pouvant désormais porter des films sur son

propre nom, il enchaînera sous la direction

de Craig Gillepsie, avec sa composition la

plus poétique et déphasée de sa filmographie,

dans la savoureuse comédie «Une Fiancée

pas comme les autres», pour lequel il campe

un jeune homme littéralement à côté de la

plaque - et le mot est faible , entretenant

une relation avec une poupée à l’échelle

humaine, qu’il prend pour une femme

rencontrée sur le net.

Un rôle touchant et emplit d’une douce folie,

qui tranche complètement avec sa prestation

glaçante d’un mari suspecté d’avoir un lien

avec la mystérieuse disparition de sa femme,

dans le thriller «All Good Things».


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2011 : L’Autoroute de la Gloire

Il lui aura fallu dix ans, et

une année 2011 auréolé de

succès, pour que le Ryan soit

définitivement considéré

comme une valeur sûre

par une Hollywood la

putain ne jurant que par la

puissance des billets verts.

C’est par la force d’une

performance saluée (une

habitude pourtant) et un

box-office plus que flatteur,

que son statut prendra

définitivement l’ampleur

qui est la sienne aujourd’hui

: une révolution nommée

«Drive», thriller d’action

cornaqué par le Danois

génial Nicolas Winding

Refn - son futur BFF - dans

lequel il incarne avec brio et

charisme «The Driver», un

cascadeur /mécanicien le

jour, chauffeur pour gangster

la nuit, qui tombe amoureux

de sa sublime voisine (la

délicieuse Carey Mulligan).

Les critiques sont unanimes,

son interprétation tout en

intensité du justicier solitaire,

mutique et romantique,

tout aussi touchant

qu’extrêmement violent, est

l’une des performances les

plus impressionnantes de

l’année, si ce n’est LA plus

impressionnante avec celle

de Jean Dujardin dans «The

Artist».

Un comble quand on sait

qu’il avait offert, dans un

quasi-anonymat quelques

semaines auparavant, rien

de moins qu’un bijou

de performance dans le

mal buzzé (à l’époque,

puisque le film a faIlli être

classé R-Rated aux USA)

«Blue Valentine» de Derek

Cianfrance, sublime drame

dans lequel l’acteur, et

Michelle Williams (déjà

ensemble à l’écran dans «The

United States of Leland»),

incarne un couple déchirant

qui bat de l’aile, un amour

qui se sait mourant et que

le personnage de Gosling,

magnifiquement pitoyable,

va tout tenter pour le sauver.

Ces rôles suivants, en coach

de séduction à tomber dans

la sympatoche comédie

«Crazy, Stupid, Love», ou en

porte-parole du gouverneur

démocrate en lice pour

les primaires à l’élection

présidentielle dans la

quatrième réalisation de

George Clooney, «Les

Marches du Pouvoir», ne

feront que confirmer une

réalité déjà écrite depuis des

années : Ryan Gosling jouit

enfin de son destin de roi

d’Hollywood.

Une couronne qu’il reniera

farouchement pourtant,

tant il s’échine à voguer à

contre-courant du système

en fidélisant ses liens avec

Derek Cianfrance dans

le formidable «The Place

Beyond The Pines» (où il

campe Luke, un cascadeur

à moto/petit gangster qui

apprend qu’il a un fils,

Jason, issu d’une aventure

d’un soir avec Romina un

an auparavant) et NWR

via “Only God Forgives”

(burnée et fiévreuse série B

dans les rues dangereuses

de Bangkok), ou même en

passant pour la première

fois derrière la caméra

avec le très Lynchien «Lost

River», même s’il se laissera

tenter à la facilité d’un petit

blockbuster aussi vintage

qu’il est bancal (le film de

gangsters «Gangster Squad»

de Ruben Fleischer).


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«Je me sens poussé à faire des

films. Obligé. Et je ne m’explique

toujours pas pourquoi.

Il y a plein d’aspects du métier

d’acteur que je n’aime pas,

et pourtant, je continue à le

pratiquer.»


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Destination Oscar ?

C’est la seule chose qui manque réellement, au fond, au

bonhomme pour définitivement entrer dans le panthéon des

comédiens ayant marqué pour de bon leurs générations, et force

est d’avouer que sur l’échelle DiCaprio (ou Pacino, au choix, tant

les deux lascars ont attendu plus que de raison pour chiper leur

statuette dorée), le Ryan a encore de la marge niveau attente,

même si celle-ci commence à se faire réellement sentir.

Au-delà du délirant buddy movie du roi du genre Shane Black,

«The Nice Guys» (où il est délirant en détective alcoolique mais

doué), ou de la comédie chorale «The Big Short» d’Adam McKay

(où il incarne un trader Deutsche Bank), force est d’avouer que sa

quête - pas forcément volontaire - de reconnaissance de la part

de ses pairs, n’a jamais été aussi près de porter ses fruits, que ce

soit en amoureux transi dans l’hypnotique «Song to Song» de

Terence Mallick, en replicant touchant rêvant d’humanité dans le

chef-d’oeuvre «Blade Runner 2049» de Denis Villeneuve; mais

surtout en musicien rêveur et romantique dans le formidable «La

La Land» de Damien Chazelle.

Dit cinéaste qu’il retrouvera en octobre prochain pour le

méchamment buzzé «First Man», où il incarnera rien de moins

que Neil Armstrong, dans ce qui pourrait bien être (enfin) son

ticket décisif pour le fameux sésame doré - on croise les doigts.

Énervant le bonhomme, mais pourtant infiniment fascinant et

plaisant à suivre...

Jonathan Chevrier


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R é TR

o

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Blue

Valentine

Si l’adage veut que la réalité épouse souvent

la fiction, «Blue Valentine» s’échine en

revanche, à en prendre le douloureux contrepied

en croquant avec une justesse rare, les

derniers sursauts d’une flamme amoureuse

qui se meurt, les ultimes moments d’agonie

d’un couple, Dean et Cindy : deux âmes

torturées qui n’arrivent pas à s’avouer la

disparition de leurs sentiments et ne cessent

de se blesser en cherchant vainement une

hypothétique réconciliation qui ne viendra

jamais.

À la fois d’une émouvante beauté et d’une

honnête laideur, le second long-métrage

de Derek Cianfrance est sans contestation

possible, le film sur l’amour conjugal le plus

juste jamais cornaqué.

Avec une justesse et une facilité

déconcertante, la péloche

s’amuse avec la temporalité et

passe de la monotonie, de la

lassitude de l’autre au présent,

à la naïveté, l’insouciance

d’une romance naissante et

supposément infaillible; tout

en construisant son histoire sur

une impressionnante dualité

de contraste (homme/femme,

jeunesse/maturité, amour/

haine, lumière/obscurité).

Véritable feel bad movie

vibrant et étouffant sur deux

âmes victimes du poids du

temps et du désespoir, «Blue


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Valentine» est une oeuvre coup

de poing au moins autant qu’un

formidable film d’acteurs, qui

puise toute sa puissance dans

la partition impeccable de son

duo vedette : Ryan Gosling et

Michelle Williams.

Complètement débarrassé de

tout glamour, physiquement et

psychologiquement amochés,

les deux acteurs ont construit une

intimité aussi empathique que

férocement destructrice pour les

spectateurs : lui, dans la laideur

du beauf ricain moyen, est plus

touchante que jamais; elle, en

femme à bout et désespérée, est

bouleversante de douleur et

d’amertume.

Écartelés entre le dégoût

d’eux-mêmes et une envie

indicible de s’aimer encore,

les deux nous saisissent par les

sentiments pour ne plus nous

lâcher jusqu’à un final aussi

pathétique qu’émouvant.

Après tout l’amour, comme

toute chose dans la vie, n’est

pas toujours aussi beau, rose et

naïf comme au cinéma.

Jonathan Chevrier


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L

ost river

Visuellement bluffant, foutrement référencé, influencé et infiniment

personnel, «Lost River» suit clairement la parfaite logique de la filmographie

de Ryan Gosling initiée par le virage ‘’Refnien’’, mais également sa

fascination pour les figures oniriques voire monstrueuses que laissaient

transparaître ses récents choix cinématographiques ainsi que la création

son projet musical “Dead Man’s Bones” (l’album peut même servir de doux

prélude au film).

A l’instar de Quentin Tarantino, le bonhomme digère parfaitement ses

aspirations multiples et ses nombreuses figures tutélaires pour accoucher

d’un pur OFNI aussi étrange que complexe - et surtout difficile à pitcher

-, une magnifique fable noire sur fond de crise sociale, un regard sensible

sur l’Amérique des bas-fonds (frappée par l’insécurité, la pauvreté, la

violence) profondément sensoriel, mélangeant les genres avec une facilité

déconcertante (thriller, horreur, anticipation, fantastique) et s’inscrivant

presque comme un versant cauchemardesque des glorieuses péloches des

80’s estampillées Amblin dans son traitement de l’imaginaire, du conte et

des terreurs enfantines.

Dans cette chronique morbide et romantico-gothique de trois âmes au sein

d’un Détroit aussi fantomatique et désertique que désespéré, dominé par la

brutalité, Gosling, tel un gamin foutrement naïf, ose tout dans une œuvre

puzzle - quitte à dangereusement flirter avec le ridicule - mais emporte

pourtant constamment l’adhésion de son spectateur tant sa ballade,

hypnotique et jouissivement bordélique, déjoue constamment les idées

préconçues et les stéréotypes faciles.

Tant pis donc, si son scénario apparaît méchamment brouillon (on ne

critiquera jamais un cinéaste croulant sous une accumulation de bonnes

idées) et un peu hermétique, si son rythme pêche par sa lenteur et son

faux rythme ou encore que l’on peine un chouïa à s’attacher aux différents

personnages-titres, «Lost River» est le glorieux nouveau rejeton d’un cinéma

qu’on aime, métisse, à la beauté malsaine et porté par de sublimes envolées

lyriques; un pur cauchemar éveillé dans lequel on jubile de pouvoir y errer

et nous y perdre.


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Esthétiquement poétique et macabre à

souhait (good job du chef-op Benoît Debbie)

et reprenant à sa guise les codes du conte

comme un Del Toro, stylisé et weird comme

un Lynch, angoissant et fascinant comme un

Argento, le film jouit également d’une partition

sans fard de son casting vedette (l’inestimable

Ben Mendelsohn, la très Lynchiene Christina

Hendricks et la merveilleuse Saoirse Ronan

en tête) et d’un score envoûtant signé Johnny

Jewel.

Symbolique, contemplatif, féérique, troublant

et d’une noirceur éblouissante, «Lost River»

est un pur choc visuel, sensoriel et anxiogène,

une première réalisation incroyablement

captivante, qui nous fait décemment attendre

avec une impatience non feinte la suite de la

carrière du Ryan derrière la caméra...

Jonathan Chevrier


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only god forgives 23

Alors certes, «Only God Forgives» est loin, bien loin d’incarner une œuvre définitive

tant on se demande même comment la rigueur du cinéaste (pas connu pour autant

comme un faiseur de script complexe) a pu laisser filtrer un scénar aussi brinquebalant

et minimaliste que creux et prévisible, melting-pot plein de grumeaux de tout ce qui

a pu faire la saveur de son cinéma depuis plus d’une quinzaine d’années maintenant.

Mais via une esthétique absolument inattaquable, souvent fétichiste et criante, Refn

déballe ainsi durant plus d’une heure et demie, tout son savoir-faire dépouillé et

séduisant, citant autant la furie de son «Bronson», la lenteur Lynchienne des travellings

de son «Inside Job», la violence frontale de ses «Pusher» et même l’ambiance

hypnotique et métaphysique de son «Guerrier Silencieux».

Dans une Thaïlande fantasmatique, toujours ou presque, filmée de nuit pour en

montrer tout le vice qui l’empoisonne, Winding Refn magnifie chacun de ses

plans comme un peintre magnifierait sa toile d’une radicalité ultra-stylisée, tout en

s’appuyant sur une quasi-absence de dialogue parfois pesante (il faut admettre que

trop de silence, tue le silence).

Lourd, fiévreux, lancinant, la bande déroute tout autant qu’elle séduit tout spectateur

à même d’accepter l’invitation qu’elle incarne, un trip aux douces saveurs de

descentes aux enfers comme seul Gaspard Noé saurait le faire (son ombre, tout

comme celle de David Lynch d’ailleurs, planant grandement sur l’aura du métrage).

Prenant pour toile de fond le film de bastons cher aux amateurs de séries B burnées,

le cinéaste démystifie complètement l’image même du héros contemporain (là où

au contraire, «Drive» iconisait complètement le mythe du super-héros), en lui faisant

perdre tous ses combats pour le montrer faible, impuissant, complexé par une mère

aussi castratrice qu’imposante.

Dans le rôle du frère et de l’enfant indigne, Ryan Gosling en masochiste consentant,

en prend plein la gueule, aussi symboliquement que physiquement, et si beaucoup

lui reprocheront son sempiternel regard de chien battu, difficile de ne pas admettre

qu’ici il fait des merveilles tant la tristesse et la frustration immense qui caractérise

son personnage, en avait cruellement besoin.

Proche de l’archi-posture, un peu froid et désincarné face à un mutisme, une violence

bouillante, un complexe œdipien constant et un manque cruel de romantisme, mais

également jouissivement étouffant, gore et extrême (plus d’une scène est à la limite

de l’insoutenable), «Only God Forgives» est définitivement une putain d’expérience

à part, un feux d’artifices sophistiqué et au ralenti qui se trouve tout autant sublimé

qu’enfermé par sa radicalité, la faute à une trop grande volonté, peut-être, de la part

de Winding Refn de se démarquer du produit purement mainstream et populaire de

son précédent long («Drive»).

Jonathan Chevrier


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bla

Lars a

A cause (ou grâce, c’est selon) du succès du film «The Notebook», Ryan Gosling a

longtemps été catalogué comme belle gueule sans intérêt par les cinéphiles machos qui

refusent d’analyser l’intérêt du genre de la rom com. Après ses débuts chez Disney, il a

pourtant joué toutes sortes de rôles, mais c’est bien celui-ci qui lui colle la peau pendant

des années, à l’image de son t-shirt trempé collé à sa peau sur la jaquette DVD.

C’est pourtant un rôle dans une rom-com pas comme les autres qui lui vaudra sa première

nomination aux Oscars, quelques années avant que Derek Cianfrance et Nicolas Winding

Refn ne le fasse vraiment décoller. Nous sommes en 2007, Ryan joue l’anti sex-symbol :

pull moche, coiffure catastrophique et une moustache à en gâcher un cuni. Lars est un type

solitaire et dépressif qui un jour décide d’acheter une sex doll. Seulement il ne s’en sert pas

pour baiser mais pour faire comme s’il avait une femme. Une vraie femme. Il la nomme

Bianca, la place dans un fauteuil roulant et c’est parti pour la présenter à ses proches,

notamment son grand frère Gus et sa femme Karin. Voilàààààà.

Au niveau de la structure, de la mise en scène, «Lars and the Real Girl» est tout ce qu’il y

a de plus classique; on est sur du «Save The Cat» (méthode scénaristique de Blake Snyder)

minuté et minutieux. Pour ce qui est du contenu en revanche, il faut admettre que ça

relève plutôt de l’OVNI. On rigole, parce que sans déconner comment réagir autrement

au premier abord (mention spéciale au médecin généraliste qui ausculte la sex doll), puis

on finit par être touché. C’est qu’au fur et à mesure du film, toute la communauté va se

prendre au jeu et accompagner Lars dans sa désillusion. Pour son bien ! Malgré la terne

mélancolie qui flotte à l’écran, c’est une œuvre qui fait sourire, qui donne de l’espoir. Tout


de runner 2049

nd the real girl

le monde a besoin d’amour, même les rédacteurs ciné fleur bleue qui écrivent des phrases

du genre « tout le monde a besoin d’amour ».

Mais là où «Lars and The Real Girl» devient réellement intéressant, c’est quand on y

réfléchit comme posant les bases de la persona que va se créer Ryan Gosling dans la

décennie qui suit. Dix ans plus tard, le type solitaire qui a du mal avec les émotions

devient K, un Replicant confronté à la nature même des émotions humaines. Dans «Blade

Runner 2049», Ryan Gosling vit même avec une sex doll (Ana de Armas) qui ressemble

beaucoup à celle de Lars. En dix ans, le statut de l’acteur a changé. Après «Drive», après

«La La Land», on lui connaît une nouvelle force : celle d’exprimer le plus en faisant le

moins. Une sorte d’anti-jeu qui ajoute à sa masculinité, puisque les vrais hommes ne font

pas de sentiment… Mais c’est là tout le principe. Et tout l’intérêt. Ryan Gosling interprète la

difficultés des hommes à exprimer leurs émotions ; que cela soit en faisant d’une sex doll

sa femme, ou en enquêtant sur ses origines de Replicant.

«Blade Runner 2049» est bien des choses, et il faudrait un texte de la taille de ce magazine

pour effleurer tout ce qu’on peut en dire. C’est, par exemple, le film de SF arthouse le

plus cher de l’histoire. «Blade Runner 2049» est une expérimentation de presque 3h par

un réalisateur canadien qui a fait construire plus de décors pour son film que l’on en voit

dans le dernier «Star Wars». Mais si l’on s’en tient à Ryan Gosling et son personnage,

«Blade Runner 2049» est l’histoire d’un Pinocchio qui voulait être un vrai petit garçon.

Une exploration de la frontière entre l’être et le paraître, un questionnement sur l’origine

même de nos émotions. En cela, ce film est l’accomplissement de tout un pan du cinéma

de Ryan Gosling. Un cinéma qui commence en 2007, avec Lars et une sex doll.

Renaud Bourdier

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la la land

En 2016, peu après ses rôles de trader

sournois dans “The Big Short” et de

détective privé hanté par ses démons dans

“The Nice Guys”, Ryan Gosling, chouchou

d’Hollywood, se frotte et excelle dans un

genre où on ne l’aurait pas attendu : la

comédie musicale.

Salué par la critique pour des films tels que

“Blue Valentine”, “Drive” ou encore “The

Place Beyond The Pines”, la renommée de

Ryan Gosling n’est désormais plus à prouver.

Adulé de la presse et du public, Gosling

est l’une des belles gueules d’Hollywood,

doué en tout, travailleur acharné; figure

publique généreuse et humble; acteur,

auteur, chanteur, danseur et réalisateur. Or,

il fut un temps où Ryan Gosling n’était pas

ce prodige du cinéma. Pourtant, l’Amérique

le connaissait déjà.

Incarnant l’un des rôles titres de “La La

Land”, dirigé par Damien Chazelle, Gosling

va renouer avec l’amour pour la danse et le

chant qu’il a commencé à cultiver dès ses

12 ans dans le Mickey Mouse Club. On se

souvient de ses danses énergiques et de sa

frimousse sous des cheveux blonds. Mais

pourquoi faire remonter à la surface une

partie si lointaine de la carrière de Gosling ?

Beaucoup de critiques, et aussi Eddy

Mitchell, parlent de “La La Land” comme

un film impersonnel, creux, sans réel

effort de création. Ce à quoi je répondrais

: non, monsieur ! (À lire sur le ton d’un

député étrangement présent à l’Assemblée

Nationale)


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Il y a dans “La La Land” une plus grande part de Ryan Gosling que dans

aucun autre de ses films. Lui-même amateur de comédies-musicales, c’est

en étroite collaboration avec Damien Chazelle qu’il va choisir d’apporter à

son personnage de pianiste Sebastian, des parties de lui qu’on n’aurait su

soupçonner. Peut-être même en surplus d’anecdotes, il en a soufflé quelques

unes pour l’écriture du personnage de Mia. On se rappellera de la fameuse

scène d’audition où elle est interrompue pour une commande de déjeuner.

Aussi ahurissante que démoralisante, cette anecdote est pourtant le frais

d’une expérience bien vécue par Gosling au cours de sa carrière. Beaucoup

d’autres répliques ont été ajoutées par Gosling lui-même, inspirées par sa

femme Eva Mendes, ajoutant une authenticité nécessaire dans cette histoire

d’amour déjà touchante.

Retrouvant son acolyte Emma Stone — dans le rôle de Mia Dolan — avec

qui l’on ne compte plus les collaborations, l’alchimie de ce duo tragique se

dégage de bout en bout comme une douce musique dans l’air — et comme

les larmes sur mon visage lors de l’épilogue, ne faites pas les malins. Le

travail acharné de Gosling se ressent clairement, dans le film. Eddy Mitchell

— encore lui, décidément — dira de lui qu’il a « les pieds plats » et «

une absence de charisme ». C’est évident qu’il n’est pas donné à tout le

monde d’apprendre le piano, le chant et la danse pendant deux mois mois

de pré-production intenses. D’autant plus que Gosling commençait à danser

comme un (mini) professionnel alors que la carrière d’Eddy Mitchell était sur

la pente descendante… Désolée Eddy (non).

Homme errant dans un Los Angeles rêvé, à la poursuite de ses rêves, Gosling

livre ainsi une interprétation touchante et impliquée. Son rôle de pianiste

de jazz restera gravé dans nos mémoires au même titre que sa performance

de chauffeur au sang froid dans Drive. Il n’y a rien que Gosling ne puisse

réaliser, et rien ne peut émouvoir autant que lorsqu’une histoire touche au

propre vécu de ses protagonistes : “La La Land” décrit la jungle du cinéma,

la jungle des rêves dans laquelle il ne faut pas se perdre au risque de ne plus

jamais trouver la sortie.

C’est par un mélange de passion et poésie que Ryan Gosling a réussi à

insuffler à son personnage la nonchalance qui le caractérise. Si son rôle ne

lui a pas valu d’Oscar, comme sa compagne Emma Stone, on le retiendra

tout de même comme un idiot rêveur. Mais ne le sommes-nous pas tous ?

Lucie Bellet


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drive

Pour bien des personnes, “Drive” fût

le film de la révélation. Tout d’abord,

la révélation d’un réalisateur phare de

notre génération qui, bien qu’ayant

débuté sa fascinante carrière 15 ans de

cela, connaît là une visibilité critique

et surtout publique inattendue, pour

lui le premier. Mais surtout, “Drive” est

la révélation d’un acteur, d’une figure

désormais incontournable du cinéma

moderne américain.

Pourtant, rien ne laissait présager un

tel succès retentissant pour les deux

artistes. Adapté du roman noir de James

Sallis, “Drive” semble ne jamais vouloir

aller là où on s’y attend. Entre ses cadres

extrêmement (presque excessivement)

stylisés, son rythme contemplatif et

surtout son atmosphère glaciale, le

long-métrage a su déconcerter une

grande partie de son public, s’attendant

à coup sûr à un film d’action dans tout

ce qu’il y a de plus classique. Alors

qu’en vérité, “Drive” est très justement

un film sur le calme avant la rage, la

violence intériorisée prête à exploser au

grand jour, à l’image de son personnage

principal.

Loup solitaire au départ pantin puis

bourreau par la suite, Ryan Gosling

livre ici une prestation tout simplement

mémorable, à la froideur monolithique

dont on peut facilement se moquer

mais qui dégage une puissance de jeu

remarquable, éclipsant totalement le

casting pourtant de haute volée qui

l’entoure (Carey Mulligan, Oscar Isaac,

Bryan Cranston, Ron Perlman…).

Porté en plus de cela par la bandeson

hypnotique et nocturne de Clint

Mansell, “Drive” sait cacher son jeu.

Débutant d’abord comme un polar,

c’est une véritable descente aux enfers

qui s’offre à nous, dans une deuxième

partie accumulant les éclats gores à

une cadence presque indécente, voire

même malsaine.

Tous ces éléments aussi singuliers que

marquants ont fortement contribué

à la réussite publique et critique

de ce projet vu au départ comme «

mineur » dans la tête de beaucoup

de producteurs de l’époque. Si l’on

peut visualiser le film suivant du

tandem Gosling/Winding Refn, “Only

God Forgives”, comme un anti-Drive

complètement revendiqué, réponse à

un succès presque trop important pour

le réalisateur danois, il est indéniable

que ce premier alignement de planètes

est celui qui restera profondément et

sur le long terme dans l’imaginaire du

cinéma indépendant.

Un chef-d’œuvre ? Oui, on peut le dire.

Tanguy Renault


29


30

First man

Le duo Chazelle/gosling

refait des merveilles


31


32

L’une de nos plus grosses attentes en cette fin d’année

était forcément celle-là. Celui qui a fait une véritable

razzia à la dernière cérémonie des Oscars avec sa

brillante comédie musicale «La La Land» est de retour

en cette fin d’année avec un tout nouveau projet aussi

ambitieux qu’il est à mille lieux de son domaine de

prédilection dans lequel on avait l’habitude de le voir

oeuvrer - avec brio qui plus est - («Whiplash», «La La

Land»). «First Man» se veut le portrait d’un homme dont

le nom est connu sur toutes les lèvres : Neil Armstrong;

le premier homme a avoir posé le pied sur la Lune. Récit

d’un véritable parcours du combattant pour réussir cet

exploit autant sur le plan technique que psychologique.

Et pour ce retour en fanfare, Damien Chazelle a décidé

de refaire équipe - et quelle équipe - avec Ryan Gosling

dans le rôle-titre. Bref, toutes les planètes étaient alignées

pour faire de «First Man» la petite claque de cette fin

d’année.


33

L’homme avant

l’astronaute

Pendant près de huit ans, Neil

Armstrong suit un entraînement

intensif pour finalement toucher la

Lune du bout des doigts mais cette

vie désormais dédier à cette seule

et unique mission n’est pas sans

répercussion sur sa vie de famille.

Une vie d’ailleurs jonchée par des

obstacles que le bonhomme n’a

jamais totalement réussi à surmonter

- et notamment la mort de sa fille

-. Loin d’en faire un biopic sur

l’astronaute, Damien Chazelle prend

le parti de faire un portrait d’homme

avant tout. Un mari, un père, un

ami, que la vie n’a absolument pas

épargné. «First Man» virevolte entre

les entraînements et les apartés

avec sa famille et ses coéquipiers

devenus des amis au fil du temps.

Malgré quelques passages plus

faibles - autant rythmiquement que

scénaristiquement - lors que Chazelle

évoque sa vie personnelle, le film

réussi à donner une vraie épaisseur

au personnage de Neil Armstrong.

Avec son visage mutique qui avait

déjà fait son effet notamment dans

«Only God Forgives», Ryan Gosling

est taillé pour ce rôle, n’hésitant pas

à montrer ses failles; en témoigne

l’une des dernières scènes lorsqu’il

se trouve sur la Lune.

Laissant ainsi de côté la figure

héroïque du bonhomme, «First Man»

s’apparente avant tout à un vibrant

portrait d’homme prêt à tout pour

que cette mission réussisse. Mais à

quel prix ?

La question se pose d’ailleurs

en filigrane durant la seconde

partie du film alors que les échecs

- et accessoirement les morts -

s’accumulent et que la population

commence à se demander

-légitimement - où part tout cet

argent et surtout, ne pourrait-il pas

être plus utile ailleurs ?

Ryan Gosling est fabuleux - comme à

son habitude - mais celle qui tient le

reste du film c’est bel et bien Claire

Foy. Femme dévouée et aimante,

celle qui aspirait à une vie normale

voit son mari petit à petit lui glisser

entre les doigts alors qu’il est de plus

en plus obnubilé par cette mission.

La caméra de Chazelle sublime son

visage tiré par la fatigue, les épreuves

de la vie et cette peur constante

de perdre son mari. Absolument

splendide et tout en retenue.

Le prodige de la caméra

À croire que Damien Chazelle a

un véritable talent pour les scènes

d’ouverture. Comment oublier cette

fameuse - et bientôt mythique - scène

d’ouverture de son «La La Land» tout

en légèreté et plan séquence qui nous

donnait envie de virevolter en robe

jaune sous le soleil de Los Angeles ?

Changement de registre pour «First

Man» mais une scène d’ouverture

tout aussi exceptionnelle. Cinq

minutes d’une intensité à en faire

frémir plus d’un. Caméra au plus près

de Gosling, quasiment étouffée dans

cet espace confiné quitte à ne voir

quasiment jamais un bout d’espace,

Damien Chazelle prend le pari - un


34

poil couillu - de ne pas filmer le grandiose

(ce à quoi le film tendait forcément aux

premiers abords) pour se concentrer sur un

cadre beaucoup plus intimiste. Un cadre qui

vire aux scènes étouffantes et anxiogènes

au possible lorsque Chazelle filme Gosling

emprisonné dans son vaisseau que ce soit

lors des différentes phases de test ou lors du

voyage vers la Lune. Emprisonnant à la fois

son personnage et le spectateur dans cette

bulle fragile - la mort rôde à tout instant -,

le film grimpe en tension jusqu’à atteindre

des sommets, nous ôtant toute possibilité

de respirer. La gravité a disparu a l’écran,

elle n’est également plus présente dans la

salle. À l’image de «Gravity», Chazelle sait

imposer les silences quand il le faut mais il

faut dire qu’il sait utiliser la musique quand

il le faut aussi. Et il faut dire que quand on

a au score un certain Justin Hurwitz qui

avait déjà fait des merveilles dans «La La

Land». Décidément on tient là une équipe

gagnante.

Pas forcément parfait dans toute sa longueur

- quelques passages creux qui auraient pu

être évités -, «force est de constater que

Damien Chazelle réussi son nouveau pari

haut la main en faisant de «First Man» un

biopic aussi anxiogène qu’il est intimiste et

profondément touchant dans son portrait

d’un homme bien avant d’être un héros - si

tenté qu’il en ai conscience -.

Margaux Maekelberg


35


CRITIQUES

Sear

Portée Di

Premier long-métrage d’Aneesh Chaganty

ayant fait le buzz à Sundance et mettant en

avant John Cho dans un de ses meilleurs rôles,

“Searching” n’aura malheureusement pas

la distribution ni même la reconnaissance

qu’il mérite. Les films ressortant de festivals,

surtout celui très huppé de Sundance, font

souvent des remous auprès de la critique

mais le grand public y reste souvent

hermétique, faute de communication à leur

sujet.

Pourtant, “Searching” est peut-être le

premier film a efficacement utiliser les

spécificités narratives de ce nouveau genre

formel qu’est le found-footage des années

2010 : le screenlife movie — comprenez, un

film porté de bout en bout par une interface

d’ordinateur.

Chaganty réussit sans peine à nous faire

oublier les premiers films ressortissants

du genre. On se souvient par exemple

du jusqu’au-boutisme fainéant de

“Unfriended”, présentant un écran statique,

dévoilant les artifices et les inconsistances du

genre. On se souvient des acteurs attendant

silencieusement sur Skype, webcam visible,

le temps que l’héroïne finisse sa recherche

Google. On se souvient des incohérences

liées à la mauvaise connexion des écrans

des personnages, introduisant des jumpscare

ratés.

Bien loin de ces facilités et de ces

maladresses, ‘‘Searching’’ met en scène

son écran en y retranscrivant un langage

36


12/09

ching :

sparue

DE ANEESH CHAGANTY. AVEC JOHN CHO, DEBRA MESSING... 1H42

cinématographique familier du public. Le

réalisateur se permet de lents zooms, des

coupes, des ellipses ; il y insère toute la

grammaire cinématographique d’un thriller

plus conventionnel.

Oubliez également Skype et iMessage

comme uniques sources d’informations,

les conversations ne servant qu’à mettre le

nez du spectateur dans un scénario subtil à

aucun moment et à faire gagner du temps

tellement la coquille de fond est vide. Ecrire

un message, l’effacer… Ce procédé peut

se révéler agaçant. Force est de constater

que dans “Searching”, il est utilisé avec

intelligence, servant plutôt à développer

le personnage de David Kim et sa relation

avec sa fille Margot, qu’à meubler deux ou

trois minutes de vide.

Le film multiplie également ses références

technologiques et ses sources vidéos. Nous

jonglons dans l’introduction du film d’un

profil d’utilisateur à l’autre, sur un ordinateur

tournant Windows XP, retranscrivant les

malheurs de la famille Kim et le tragique

décès de la mère de Margot… Une séquence

qui ne laissera aucun spectateur insensible,

introduisant également divers set-up qui

paieront tout au long du film.

Arrivés dans le présent, nous nous retrouvons

en terrain connu : une interface de Macbook.

L’écran jongle entre appels Facetime, pages

internet, dossiers sur le bureau, replays

de JT sur YouTube, sites s’apparentant à

Periscope, archives de vidéos de famille,

retour de caméras de sécurité connectées à

l’ordinateur… Nous sommes non plus face

à un écran comme on le connaît, rassurant

et familier, mais face à un tableau de liège

numérique où toutes les facettes de nos

habitudes en ligne servent à cette enquête.

Et encore mieux, combiner cette mise en

scène de l’écran à l’utilisation intelligente

des différentes sources vidéo trouvables

sur internet permet une narration inventive,

pas forcément chronologique, mais nous

gardant constamment en haleine par rapport

au déroulement des événements.

Cependant, il ne s’agit pas de se méprendre

: le regard du spectateur est peut-être guidé,

mais le film ne nous tient pas par la main

pour autant. Véritable thriller des temps

modernes, il vous faudra garder l’oeil ouvert

et guetter le moindre indice pendant 1h40.

Les clés nous sont tendues, mais à nous de

trouver comment ouvrir la serrure au coeur

de cette expérience visuelle quasiment

interactive.

37


38

Le choix du screenlife n’est ni

innocent, ni gratuit. Voir la vérité

se distinguer petit à petit de cet

environnement si familier et intime

qu’est l’écran d’ordinateur va de

paire avec le thème des apparences

trompeuses. “Searching” se

revendique ouvertement comme un

héritier du thriller à la Gillian Flynn,

rendant hommage à “Gone Girl” et

sans doute au travail de David Fincher,

mais jouant de cette référence plutôt

que d’en faire une pâle copie.

“Searching” est un thriller intense

qui redéfinit le terme ‘’à couper le

souffle’’. Le travail d’Aneesh Chaganty

pour un premier long-métrage est

tout bonnement phénoménal, et il

serait d’usage de foncer soutenir

son film en salles avant qu’il ne soit

déprogrammé. Encore une autre

pépite de perdue dans l’océan de la

chronologie des médias…

Ali Benbihi et Lucie Bellet


39


12/09

40

première année


Et si “Première Année” était en réalité un des films les plus angoissants

sortis cette année ? Pour les personnes qui seraient actuellement en études

supérieures, quelles qu’elles soient, sans aucun doute. Connu pour son

exploration riche de l’univers médical dont il est lui même originaire avec

“Hippocrate” et “Médecin de Campagne”, Thomas Lilti élargit cette fois-ci

son propos, sans néanmoins quitter les lieux qui l’ont formé.

A l’aide de son duo d’étudiants essayant tant bien que mal de survivre aux

premiers mois en faculté de médecine, “Première Année” dresse un portrait

peu reluisant de l’académie française, visualisée ici comme d’un microcosme

basé sur la mise à néant des pensées individuelles, remplacées par un

automatisme coordonné et impersonnel faisant tout simplement froid dans le

dos.

Comme une gigantesque usine grouillante de machines, la faculté dépeinte

dans le film nous est perçue comme une immense masse étouffante, où seuls

quelques esprits surdoués peuvent s’en sortir, mais pas sans y laisser quelques

plumes et connaissances au passage. La justesse et le naturel dont William

Lebghil et Vincent Lacoste font preuve tout au long du métrage renforcent à la

perfection ce sentiment d’oppression constante, qu’elle soit sociale ou même

pédagogique.

Sans recourir à une mise en scène tape-à-l’œil, mais plutôt à une approche

intimiste, voire documentaire comme rappelée à certains instants-clé du récit,

Thomas Lilti laisse la part belle à l’interprétation de ses personnages et de

leurs états d’âmes, qu’ils soient dans l’euphorie des études ou bien dans une

profonde chute libre de sentiments.

Si à la vue de son synopsis et de sa bande-annonce, “Première Année” paraît

comme une comédie sociale, c’est pour mieux cacher toute sa part dramatique,

pouvant même aller vers le thriller dans ses instants les plus prenants, où une

simple épreuve de partiel nous apparaît comme une scène de désamorçage

de bombe à l’issue incertaine pour tous nos protagonistes. Une vraie belle

surprise dans un paysage cinématographique français toujours aussi diversifié

dans ses registres mais aussi terriblement inquiétant sur sa vision de notre

société actuelle.

Tanguy Renault

DE THOMAS LILTI. AVEC VINCENT LACOSTE, WILLIAM LEBGHIL... 1H32

41


42

la nonne

«La Nonne », réalisé par Corin Hardy est le

cinquième film de la saga Conjuring. Dans

cet épisode, on quitte les Etats-Unis pour se

rendre en Roumanie, où le suicide d’une

jeune nonne dans une abbaye reculée alerte

les autorités religieuses. Pour enquêter sur

cette affaire mystérieuse, le Vatican décide

d’envoyer un prêtre qui sera épaulé par une

jeune novice. Ils découvriront que les lieux

sont hantés par une puissance démoniaque.

Si le cinéma hollywoodien s’est franchisé

ces dernières années avec les films de

super héros, ce mal a toujours touché les

productions horrifiques. « La Nonne »

est le troisième spin off d’une saga qu’on

peut dorénavant appeler The Conjuring

Universe. Et si les aventures des époux

Warren pouvaient avoir un intérêt, insufflant

un nouveau élan dans les films de hantise,

les déclinaisons font figures de coquilles

vides. Ici, on suit l’enquête du père Burke

et de la jeune sœur Irène dans une abbaye

de Roumanie quelques années après la

fin de la seconde guerre mondiale. Dans

ce lieu de recueillement, est retrouvé le

cadavre d’une nonne s’étant suicidée,

chose normalement impensable pour une

religieuse. Les deux protagonistes seront

guidés par un Québecois sur ces terres

maudites où rode une présence maléfique.

Avec un pitch pareil, on pourrait s’attendre


43

19/09

DE CORIN HARDY. AVEC TAISSA FARMINGA, DEMIAN BICHIR… 1H37

à un film à l’esthétique gothique, distillant

une ambiance glaçante. Mais il n’en est

rien. Si les décors sont plutôt convaincants,

ils ne sont jamais sublimés par une mise

en scène préférant plutôt faire la part belle

aux jump scares sans surprises. Le gimmick

de réalisation qui consiste à jouer avec le

hors champ est toujours utilisé de la même

façon et minimise donc l’impact des scènes

horrifiques. Reste tout de même quelques

utilisations intéressantes de l’imagerie

religieuse, notamment avec cette marche

d’une armée de nonnes fantômes.

A la fin du long métrage de Corin Hardy,

le constat est plutôt négatif. On ne peut

que déplorer la façon dont sont traitées

les thématiques abordées. Les traumas des

personnages ne serviront que pour faire

avancer l’intrigue et ajouter des scènes

d’effrois mais jamais pour creuser leur

psychologie, si bien qu’on a l’impression

de ne jamais connaître les protagonistes. Là

où le récit aurait pu être une métaphore des

fantômes de la seconde guerre mondiale et

du choc subi par la population, ou même une

réflexion sur le matriarcat, le film s’évertue à

raconter une histoire de hantise assez vaine,

où les enjeux sont bâclés et balancés sans

trop savoir quoi en faire. Les incohérences se

multiplient, et on a l’impression d’être floué

par ce qui s’annonçait comme « l’origin story

» du démon Valak, figure emblématique de

la saga Conjuring. Et même si la réalisation

classique évite les fautes de goût, on

préférera revoir « La Dame en noir », qui

avait su distillé de façon plus habile une

atmosphère gothique, rappelant les grands

films de La Hammer d’antan.

« La Nonne » est vraiment le prototype du

film d’horreur post Blumhouse. Pour rappel,

c’est cette société de production qui a sorti

les Paranormal Activity et plus récemment

Get Out, et qui tend à rendre les cauchemars

sur grand écran visible par le grand public.

Malheureusement, ce nivellement par le

bas donne des produits dont le marketing

est parfois plus intéressant à suivre que le

résultat final. Une production horrifique

n’a pas pour obligation de faire peur,

mais demande au minimum de raconter

une histoire viable se reposant sur une

atmosphère viscérale, ce que le film n’arrive

pas à faire sur la longueur, uniquement par

petites touches. Dommage.

Mehdi Tessier


les frères sisters

DE JACQUES AUDIARD. AVEC JOAQUIN PHOENIX, JOHN C. REILLY… 1H57

44

Audiard a donc réalisé un western ?

Étonnant... On pourrait presque ne pas y

croire, tant son cinéma (indubitablement

parmi le meilleur cru de ce que l’on fait

en France depuis ces dernières années)

n’a jamais paru pouvoir et vouloir aller

dans le sens de ce genre Hollywoodien.

Pourtant, après avoir confirmé son statut de

grand réalisateur avec sa Palme d’Or pour

Deephan en 2015, Audiard nous propose

au travers de «Les Frères Sisters», un western

réussit, qui, à bien y regarder, est en réalité

bien plus que cela.

«Les Frères Sisters», c’est l’histoire d’un

tandem, composé de deux frères, les deux

criminels les plus redoutés et renommés de

l’état de l’Orégon, connus sous les noms

de Charlie Sisters (Joaquin Pheonix) et Eli

Sisters (J. C. Reilley).

L’un est un ivrogne capable de soudains

excès de colère (Charlie – La Brute-).

L’autre, plus raisonné, n’aspire qu’à une vie

paisible et simple (Eli –Le Truand). Sur ordre

du Commodore, sorte d’homme politique

véreux, les frères Sisters partent à la recherche

de Herman Kermit Warm, scientifique ayant

mis un point une prodigieuse technique


pour découvrir de l’or. Ce dernier, mis

au courant par Jack Gyllenhaal alias John

Morris (Le Bon) du danger qu’il encourt,

décide de prendre la fuite. S’engage alors

une course poursuite à travers toute la côte

Ouest des États-Unis d’Amérique, sur fond

de voyage initiatique.

Le spectateur uniquement fan de Western ne

sortira pas déçu de ce film tant il déploie avec

efficacité, tout du long, un éventail suffisant

d’objets fétichistes : chevaux galopant,

pistolets bien rodés, saloons bruyants plein

de débauche, corps criblés de balles, grands

espaces naturels etc...

Seulement, tout cela n’est qu’un trompe

l’œil. En observant bien, on constate

qu’Audiard réinvestit les éléments du

Western, se les réapproprie pour y faire

contenir les thématiques propres à son

cinéma. Par exemple, la Nature n’a pas chez

Audiard cette qualité effrayante et sacrée

que l’on retrouve dans les classiques du

Western. Le danger n’y est pas plus grand.

Au contraire, filmée sans ce caractère

effroyable, la Nature devient un espace de

paix, de tranquillité, dans lequel les héros

passent, communiquent et s’endorment.

De plus, la façon de filmer certaines scènes

de duels, de les désamorcées par des

plaisanteries (sans pour autant leur enlever

quoi que ce soit de leur violence) affirme la

« touche » Audiard qui le différencie d’une

lignée de réalisateurs de Western.

Car en vérité, le but de Audiard n’est pas de

travailler les thématiques du Western mais

de se servir du genre pour s’interroger sur

la question suivante : Comment se purger

de la violence de nos ancêtres ? La force et

l’originalité du film est d’ailleurs là : dans son

humanité, dans (bizarre à dire) la chaleur de

son propos.

Première originalité : loin du mâle dominant,

du mâle viril et de sa démarche à la John

Wayne, loin du culte d’une forme de virilité

désuète, les personnages des frères Sisters

sont humains (trop humains). Audiard ne

craint pas de ridiculiser ses personnages.

Charlie Sisters est un ivrogne pathétique.

Eli Sisters, malgré ses qualités de criminel,

est au fond, un poète (qui n’hésite d’ailleurs

pas à payer une prostituée dans l’unique but

de jouer une scène de romance). Tous ont

leur propre faille.

Autre originalité : les héros parlent ! Oui, ils

parlent, ils s’expriment ! Les hommes n’ont

plus peur chez Audiard de raconter leur

malheur, de parler de leur doute, de pleurer

même. Oui même un Cowboy pleure (n’en

déplaise à monsieur Wayne). Tout du long

de leur voyage, les deux frères apprennent

à se découvrir, se révèlent peu à peu l’un

à l’autre, s’apprivoisent par le langage.

Chacun raconte ses rêves, ses ambitions. Et

soudain, on entrevoie le propos d’Audiard

: l’échange/la parole est la possibilité de

se purger de ses hantises. De délaisser les

ombres de nos pères qui planent sur nous,

de se défaire de la violence dont on a hérité.

Audiard n’est pas pour autant niais, il sait

que la tâche de se débarrasser de la violence

est ardue. D’ailleurs J. Phoenix, dans un plan

somptueux, métamorphosé soudainement

en la représentation du tableau « La Mort du

Christ » d’Andrea Mantegna, nous rappelle

que le sacrifice nécessaire à cette tâche est

immense, mais qu’il demeure salutaire.

Car une fois l’ablation de la violence faite,

le Bonheur et le Repos deviennent des

possibilités envisageables.

La séquence finale, émouvante et

nostalgique, qui par son rythme vient rompre

avec le reste du film, nous révèle tout le

sens de l’histoire : celle de deux hommes,

nageant à contre-courant, dans un monde

en rapide expansion, en quête d’un Temps

Perdu (et finalement Retrouvé).

Sebastien Nourian

45


26/09

rafiki DE

WANURI KAHIU. AVEC SAMANTHA MUGATSIA, SHEILA MUNYIVA... 1H22

Avant même sa projection à Cannes, “Rafiki” était appelé, au-delà de sa potentielle qualité

et au-delà même de son accueil tiède ou enflammé de la Croisette, à être une péloche qui

marquera autant son temps que les esprits, par son statut de pionnier.

Premier film kenyan sélectionné en compétition officielle à Cannes (et interdit de sortie

dans son propre pays), le film compte une love-story entre femmes, deux lycéennes filles

de deux opposants politiques, vivant dans une société kenyane très conservatrice (et où

l’intolérance face à l’homosexualité est... furieuse et violente), le tout au sein d’une intrigue

qui affirme sans trop le masquer, son apparenté à l’oeuvre phare de William Shakespeare,

“Roméo et Juliette”; sommet absolu des romances interdites.

Vrai coming of age movie à l’énergie pop férocement communicative et visuellement

inspirée (la photographie colorée, couplée à l’ambiance du cadre de Nairobi, fait un

malheur), tout autant qu’il est une sincère chronique contemporaine (entre le film social

africain et le wannabe teen movie indé US), le second long-métrage de la réalisatrice

Wanuri Kahiu, prenant gentiment son temps pour installer ses enjeux - simplistes pour le

coup, malgré sa courte durée -, marque sensiblement la rétine autant pour l’universalité

criante de son propos (le refus de conformisme de deux femmes voulant tout simplement

vivre leur vie et leur passion), que la justesse de ton de cette épopée sentimentalo-sensuelle

intime, délicate et emprunt d’une étonnante pureté, glissant lentement vers la tragédie.

Alors on pourra décemment lui reconnaître certains défauts (son académisme, son manque

de consistance scénaristique,...), mais impossible de ne pas se laisser enivrer par “Rafiki”,

jolie bulle de fraîcheur, de douceur et de fragilité, qui illuminera votre fin de rentrée ciné

2018.

46

Jonathan Chevrier


10/10

girl

DE LUKAS DHONT. AVEC VICTOR POLSTER, ARIEH WORTHALTER... 1H49

Dans la catégorie des belles séances du dernier Festival de Cannes, “Girl”, premier

long-métrage du belge Lukas Dhont, a su gentiment se hisser en tête de peloton des

favoris des festivaliers, aux côtés des derniers Kore-eda (“Une Affaire de Famille”), Lee

(“BlacKkKlansman”) ou encore Chang-dong (“Burning”) et Serebrennikov (“Leto”), puisqu’il

s’est payé le luxe, en prime, de repartir de la Croisette avec le prix de la Caméra d’Or.

On a connu des premiers essais plus buzzé donc, mais pas beaucoup, et force est d’avouer

qu’à son visionnage, ce “Girl” mérite amplement tous ses suffrages, et même bien plus

encore.

Récit initiatique aussi douloureux que bouleversant sur un jeune homme mal servit pas la

vie et engoncé dans un corps qui n’est pas le sien, formidablement soutenu par ses proches

(notamment un père aimant embrassant également le rôle de figure maternelle comme il

le peut) dans son désir de devenir une danseuse étoile; “Girl”, version adolescente - même

si c’est un terme un poil réducteur - du merveilleux “Laurence Anyways” de Xavier Dolan,

impressionne mais surtout marque par la puissance et la justesse de son traitement d’un

sujet aussi délicat.

Portrait intimiste - mais jamais voyeuriste - et dénué de tout cliché putassier, jouissant

d’une spontanéité de jeu et de ton étonnante, Lukas Dhont s’échine à retranscrire la

période délicate du passage à l’âge adulte avec tous ses maux tout en les couplant au

mal-être intense et à la souffrance insondable de sa courageuse héroïne, dont l’espoir d’un

avenir meilleur est un véritable crève-coeur (Victor Polster, parfait, tout en douleur, grâce

et détermination), avec une intelligence et une pudeur admirable.

Profondément empathique, porté par un amour admirable et sincère pour tous ses

personnages (surtout la famille de Lara) et un propos sociétal fort (les conventions cruelles,

stupides et illégitimes sur la normalité sexuelle et la beauté auxquelles beaucoup sont

violemment confrontés), “Girl” est un cri de l’âme qui nous touche en plein coeur.

Une belle leçon d’humanisme sombre et lumineuse, tout simplement.

Jonathan Chevrier

47


48

17/10

Capharnaüm

DE NADINE LABICKI. AVEC ZAIN ALRAFEEA, YORDANOS SHIFERA... 2H03


49

Comme assez souvent à Cannes, alors que le jury a définitivement rendu

son palmarès, les cinéphiles eux, débattent en trouvant toujours le moyen

d’annoncer qu’un tel ou un tel à été honteusement oublié, ce qui n’est

décemment pas faux cette année (“Burning” et “Leto” en tête, sans oublier la

formidable Zao Thao pour “Les Éternels”), mais tout de même, gageons que

les prix remis par la troupe de (Queen) Cate Blanchett, furent pleinement

justifiés - dans la généralité - et infiniment dans l’air du temps d’un Festival un

poil plus impliqué dans certains combats, qu’à l’accoutumée.

Tous donc, même «Capharnaüm» et ses retours presses mitigés.

Nouveau long-métrage de la réalisatrice Nadine Labaki (le sublime «Et

Maintenant on va où»), «Capharnaüm» joue jusqu’à l’extrême la carte de

l’empathie et de l’émotion en contant l’histoire bouleversante d’un jeune

garçon, Zain, accusé d’avoir poignardé quelqu’un et qui dans les tréfonds

douloureux d’un Liban en souffrance, intente un procès à ses parents pour lui

avoir donné la vie.

À hauteur d’enfants et avec une mise en scène intimiste proche du documentaire

- à la caméra alerte -, la cinéaste concocte avec colère et flashbacks affûtés,

une charge contre les dérives d’une société broyée par la misère où les parents

sont jugés irresponsables tant ils abandonnent - quand ils ne sont pas obligés

de les vendre ou de les marier de force - leurs plus jeunes pousses, engoncées

dans des bidonvilles de Beyrouth, pour les forcer à travailler plutôt que de

s’instruire à l’école.

Époustouflant et immersif dans sa première heure (où le spectateur prend

totalement fait et cause du brillant Zain Alrafeea), le film se fait pourtant

infiniment plus lourd dans sa seconde moitié, où la surenchère d’émotions

devient infiniment moins subtile, tout comme la rigueur de son propos, avec

l’arrivée d’une jeune femme sans papiers, accueillant le jeune héros - et lui

ajoutant un jeune bébé dans les bras.

Larmes en gros plans et dialogues surlignant à outrance la leçon de morale

- pourtant louable - de la cinéaste (sans oublier le score pesant en prime),

qui se permet même une présence pas forcément juste; «Capharnaüm» se

veut fort (ce qu’il est), trop fort, quitte à se brûler les ailes avec ses immenses

ficelles scénaristiques.

Pas toujours fin dans l’expression de ses intentions donc, mais important dans

sa volonté de mettre en lumière une vérité révoltante beaucoup trop poussée

au mutisme, «Capharnaüm» est un beau et vibrant portrait d’une enfance

obligée d’entrer dans la dureté de l’âge adulte presque dès la naissance, un

puissant torrent d’émotions auquel il est parfois bien difficile de résister.

Jonathan Chevrier


50

Devenu persona non grata sur la Croisette avant d’être redevenu ‘’in’’ cette

année aux yeux du festival et de son big boss Thierry Frémaux, le retour de

Lars Von Trier à Cannes (Hors-Compétition) était autant redouté qu’attendu au

tournant par les cinéphiles que nous sommes.

Que l’on aime ou pas le cinéma du bonhomme, il est impossible de ne

pas admettre qu’il propose, au-delà d’un sens indéniable de la provocation

extrême, une pluie d’oeuvres singulières et formelles, totalement dédiées à

retranscrire au pied de la lettre ses idées et névroses diverses, même les plus

insondables.

Un cinéaste dont le cinéma n’est vraiment pas fait pour tout le monde (malgré

quelques films ‘’abordables’’), en somme, et son nouveau long-métrage, “The

House That Jack Built», suit scrupuleusement cette règle.

Odyssée d’une noirceur abyssale dans les méandres tortueux de la psyché

d’un serial killer/psychopathe alignant les meurtres tous plus odieux les uns

que les autres, le cinéaste danois, totalement focalisé sur son point de vue et

articulant son récit sur cinq ‘’incidents’’ importants de son parcours (un récit

fragmenté rappelant fortement son diptyque «Nymphomaniac»), fait de Jack

un artiste narcissique du Mal dont chaque crime est une pulsion créatrice

qu’il se doit d’assouvir.

En dehors du cinéma de LVT, cette étude de la figure du tueur en série aurait

sans doute pu être aussi fascinante que gentiment inconfortable, mais chez

le réalisateur de «Antichrist» et «Breaking The Waves», la balade sanglante et

meurtrière prend tout de suite des allures de séance infiniment malsaine et

captivante.

Fresque comico-métaphysique violente - aussi bien moralement que

physiquement -, profondément provocatrice, grinçante et dérangeante, le

cinéaste nous place au coeur (jusque dans sa mise en scène brute) de la

perdition mentale d’un Matt Dillon effrayant, bourré de TOC et totalement

habité par son rôle (sans doute l’une de ses meilleures performances à ce

jour) et ose véritablement tout (quitte à faire de son héros un double fictionnel

de lui-même) pour étayer son questionnement profond (l’art peut-il/doit-il

déranger ?) et dépeindre une image nauséabonde de la nature humaine (ce

qu’elle peut effectivement être, souvent), jusque dans un épilogue dément.

Pas aussi insoutenable que la rumeur l’avait annoncé, bien plus solide et

cohérent que son «Nymphomaniac», «The House That Jack Built» est une

méditation autant sur la vie, la mort et l’art que sur la notion de mal, une

oeuvre quasi-somme (tant le cinéaste ne cesse de citer son cinéma) ambitieuse,

barrée et barbare.

Bref, LVT est de retour, et c’est une sacrée bonne nouvelle.

Jonathan Chevrier


51

17/10

The House That

Jack BuiltDE LARS VON TRIER. AVEC MATT DILLON, UMA THURMAN... 2H35


24/10

cold warDE PAWEL

PAWLIKOWSKI. AVEC JOANNA KULIG, TOMASZ KOT... 1H27

52

Cinq ans après son splendide portrait de femme, Ida (qui au passage lui a

valu l’Oscar du meilleur film en langue étrangère), Pawlikowski nous offre

avec Cold War (prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2018) un

éblouissant poème sur d’éternels Amants et leur inlassable quête de Liberté.

Dans une Pologne d’après-guerre, nouvellement communiste, ravagée par des

années d’occupation allemande, le désir de renouer avec une identité passée

et idéalisée et puissant. Irena, une productrice, et Wiktor, un musicien aux

airs de poète maudit, ont tous deux en tête de monter un spectacle ambulant

en vue de célébrer le folklore polonais. Ils partent ainsi à la recherche de «

l’Art du peuple », celui de la Pologne profonde, des chants de montagnes,

des villageoises en tenus traditionnelles... Lors des auditons, une énigmatique

jeune femme, au visage angélique, se présente, elle se nomme Zula.

Immédiatement, elle contraste avec les autres paysannes par sa modernité et

sa liberté. Derrière son sourire et ses airs candides, Wiktor perçoit en elle la

même mélancolie qui l’anime. Les deux se ressemblent, se reflètent l’un dans

l’autre. Cela suffit pour qu’ils débutent une romance passionnée. Jusqu’au

jour où Wiktor décide de partir pour Paris et une Europe plus libre. Il implore

Zula de le suivre. Malgré tout l’amour qu’elle lui porte, elle ne viendra pas, et

Wiktor deviendra le Humphrey Bogart (celui de Casablanca) d’Europe de l’Est.

S’ensuit que le film portera sur leurs incessants vas-et viens, leurs retrouvailles

puis leurs séparations multiples, sur une quinzaine d’années, entre la Pologne

et la France, entre deux mondes, l’un trop froid et dur, l’autre trop bruyant,

trop différent...


53

Le premier atout du film est sans nul

doute son noir et blanc épuré, cristallin

fruit de l’évolution du travail commun de

Pawlikowski et Łukasz Zal. Il magnifie les

émotions et on ne peut qu’être contemplatif

devant les visages des deux protagonistes

dont chaque variation dans l’émotion

est rendue honorablement. C’est surtout

l’actrice, Joanna Kulig dont la Beauté exaltée,

la rend égale à cette Venus Botticellienne,

femme puissante et libre, désirable mais pas

objet, tournoyant sans relâche comme une

flamme inflexible (lors des scènes de danse)

dans les ténèbres d’un monde dangereux et

en guerre (cela aussi très bien rendue par la

photographie).

Car c’est cette dualité qui est la toile de

fond du film : les Ténèbres et la Lumière, la

Beauté et la Laideur du monde, la Liberté et

L’Enfermement.

D’un côté, le choix du format rappelle

subtilement le thème de l’enfermement,

de l’étouffement. Plus serrée, étriqué, les

personnages semblent prisonniers de la

pellicule. D’un autre côté, le rythme insufflé

au film contraste de par sa façon d’agencer

les scènes. Tout le montage exulte la

Liberté. Les mouvements, rapides, violents,

dynamiques, sont inscrit sur nombre

d’images (scènes de spectacle, club de jazz,

scène d’ivresse de Zula).

D’ailleurs, la manière de couper les scènes

(qu’on aimerait parfois tant voir durer pour

notre plaisir visuel) est très intéressante. Sans

connexion directes, avec d’énorme ellipses,

les séquences apparaissent ainsi se suffirent

à elle-même, comme déconnectées de

l’ensemble. Chaque image est véritablement

un poème en soi, que l’on pourrait isoler et

admirer seule. Cela d’ailleurs pourrait être un

défaut, mais entre les mains de Pawlikowski

ne l’est pas ! Car tout le style du film, toute

la liberté créative de l’auteur, repose sur cet

aspect désordonné qu’il tente de recréer.

Ce n’est pas le désordre du Chaos, mais le

désordre du Jazz, celui de l’improvisation,

de la liberté totale.

De plus, que le film aborde l’amour, la

mélancolie, la dureté du monde, le Paris

des artistes, un leitmotiv unifie en arrière

fond l’œuvre constamment : Comment être

libre ? Peut-on s’aimer sans/ou malgré les

frontières (celles des hommes, et celles du

cœur) ?

Le film réussit à donner le sentiment d’une

incessante fuite, en avant, en arrière, toujours

hors du cadre de la caméra dans laquelle le

spectateur se laisse emporter. La possibilité

d’une autre vie, la liberté, le bonheur sont

toujours ailleurs, plus loin, à la bordure où

au dehors de l’image...

Cette idée trouvera d’ailleurs, dans l’acte

final (no spoil !) sa mise en forme la plus

aboutie et la plus parfaite. Égalant non

seulement avec la simplicité de Bresson,

mais aussi avec la justesse du mot, qu’on

trouve chez Tarkovski, lorsque Zula clôturera

le film d’une phrase qui résout et nous

révèle en même temps, à nous spectateurs

admiratifs, le sens de ces 1h28min de pure

joie cinématographique.

Sebastien Nourian


54

john carpenter

le western

dans le sang


55

La sortie prochaine du «Halloween» de

David Gordon Green permet de mettre en

lumière celui par qui tout a commencé : John

Carpenter. En effet, Studio Canal s’apprête

à ressortir quatre films du maître, dans des

versions 4K, le tout dans des coffrets qui

s’annoncent sublimes. C’est l’occasion de

revenir un peu sur la carrière d’un des plus

grands contrebandiers d’Hollywood, et plus

particulièrement sur sa fascination pour le

western, genre américain par excellence.

On le sait John Carpenter depuis le début de

sa carrière n’a jamais caché son admiration

pour le western et son envie profonde d’en

réaliser un, un jour. Les échecs commerciaux

et la mésentente avec les studios ont fait que le

réalisateur n’a jamais pu accomplir son grand

rêve. Et si on a jamais vu Big John tourner

dans les plaines de l’ouest sauvage, on le

dépeint quand même comme un réalisateur

de western. Dans tous ses films, on retrouve

des éléments du genre (cinématographique)

et c’est entre autre avec «New York 1997»

et la création du personnage emblématique

de Snake Plissken que Carpenter signe sa

lettre d’amour au western. Le scénario du

film est écrit en 1976 peu après le scandale

du Watergate. Dans le film, suite à une

hausse de la criminalité, la ville de New

York est transformée en gigantesque centre

pénitencier. Cet élément n’est pas sans

rappeler, six ans avant la sortie du film, la

transformation de Phnom Penh, la capitale

du Cambodge, en prison d’Etat par les

Khmers rouges, elle était surnommée S-21.

Références qu’on peut retrouver furtivement

dans un plan du film. Donc, un film bien

plus politique qu’il n’y paraît.

Mais avant d’aller plus loin, intéressons

nous aux éléments qui constituent le

genre du western. On y retrouve de

New York 1997


grands espaces, des villes isolées avec des

saloons animés et leur portes à battant, des

règlements de comptes, et aussi des acteurs

avec ‘’une gueule’’. Mais le genre a aussi

utilisé des procédés cinématographique

bien spécifiques, tels que de longues plages

de silence, des mouvements amples de

caméras et l’utilisation emblématique du

scope, ce format de l’image horizontal dont

est friand John Carpenter. Dans «New York

1997», on retrouve tout ces éléments. Le

film commence en exposant le décor, avec

très peu de musique et de dialogues. La

brume dans les rues désertes de New York

rappelle la poussière qui balaye les plaines

du far west. Le bureau de Hauk rappelle

le bureau du shérif et l’opéra de broadway

sert de saloon. John Carpenter fait même

appel à des acteurs tel que Lee Van Cleef,

‘’la brute’’ du film «Le Bon, la Brute et le

Truand», ainsi que Ernest Borgnine qui jouait

dans un autre grand western : «La Horde

Sauvage», et la trame principale fait penser

à celle de «La prisonnière du désert», où les

héros partent en mission de sauvetage en

territoire ennemi. Tous les éléments et codes

du western se retrouvent d’une manière ou

d’une autre dans le cinéma de Carpenter.

«Le village des Damnés» et celui du héros

de «Invasion Los Angele»s rappellent

56

fortement des villages fantômes perdus dans

le désert. On retrouve des éléments de «La

Horde Sauvage» dans «Vampires», avec des

personnages de mercenaires violents, mais

aussi avec une fin pleine de rage et de fureur

dans «Invasion Los Angeles».

De «Assaut» à «The Thing» en passant par

«Le Prince des Ténèbres» ou «Ghost of

Mars», on retrouvera régulièrement chez

Carpenter la structure de «Rio Bravo» avec

une véritable maîtrise pour filmer un huisclos

ou un siège.

Le réalisateur détourne la structure de «Rio

Bravo» pour en faire une structure de film

le village des damnés

horrifique ou de science fiction dans un

but précis. Il s’en sert pour explorer un

thème au cœur de son œuvre, la figure du

Mal. Dans le documentaire «Big John», il

explique: « J’aime les films qui montrent le

mal extérieur à nous. C’est plus évident pour

moi et plus intéressant pour le spectateur

que de dire que le mal est en nous ».

Ce n’est donc pas d’un point de vue moral

qu’il montre le Mal, mais bien d’un point

de vue inhumain dont les protagonistes de

ses histoires vont devoir faire face. Dans

«Assaut», les membres du gang agissent

comme une masse tapie dans l’ombre plutôt


the fog

comme des individus. On peut dire la même chose du groupe de SDF dans «Le Prince des

ténèbres». Ou encore dans «The Fog», où les fantômes ne sont souvent vus que à travers

un épais nuage de brume.

Dans «New York 1997», bien que le film verse clairement dans l’anticipation, le personnage

de Snake Plissken semble sortir tout droit d’un western, et en particulier d’un des sous genres:

le western crépusculaire. Dans les westerns des années 70, on met de côté l’héroïsme

manichéen des cowboys d’antan pour céder la place à des personnages ambigües, dont

les actes et leurs portées vont au delà des frontières de bien et de mal. Ils sont devenus

des antihéros aussi brutaux que flamboyants. Snake Plissken est un pur produit de ce

genre. C’est un personnage mutique, individualiste, rebelle à toute autorité et tendant vers

l’anarchisme. Cynique et violent, il déteste la compagnie des autres. Son côté sauvage

frappe dès son apparition: les cheveux longs, sa barbe de trois jours et son bandeau sur

l’oeil sont en contraste total avec l’autorité représentée par les uniformes et les visages

masqués. Il est l’individualité parmi la masse totalitaire et homogène: une anomalie. Au

regard de la carrière de Carpenter, on peut facilement croire que Snake Plissken est l’alter

égo du réalisateur. Carpenter déteste la pensée pré-mâchée. Celle qui uniformise. Il l’aura

démontrée dans sa lutte acharnée contre les studios, mais aussi par des films comme

«Invasion Los Angeles» avec ses messages cachés et «Le village des Damnés» où le seul

enfant qui n’a pas de binôme est rejeté par les autres. C’est en cela que sa filmographie

porte un message politique. Et si le western retrace de grands moments de l’histoire des

Etats-Unis, en utilisant ce genre, Carpenter met en lumière les travers de son époque. Dans

le documentaire «Big John» (2006), il nous dit : « On n’est qu’une bande de voyous, nous

sommes des gens qui avons fui l’Europe. On n’est qu’une bande de bandits ! »

John Carpenter est un cinéaste à l’oeuvre riche, liée par une cohérence formelle et

thématique. Son choix d’incorporer des éléments de westerns à ses films va plus loin

qu’une simple lubie ou passion. C’est un facteur intrinsèque à sa filmographie, mais aussi

à sa dialectique. Ses héros hors la loi sont le reflet de sa propre vision de l’Amérique et du

cinéma américain, et font écho à sa volonté d’être libre dans un système qui ne laisse pas

de place à la liberté individuelle.

Mehdi Tessier

57


58

Gaspar Noé

Danse macabre


59

Le temps détruit tout. C’est par ces mots

que Gaspar Noé clôt lui-même ce qui

reste encore aujourd’hui son œuvre la plus

polémique, “Irréversible”. Quatre mots qui

prennent une résonance toute particulière

après avoir été témoin de la destruction

inversée subie par nos trois personnages

principaux. La destruction progressive et

inévitable de l’être humain est ce qui a

toujours fasciné le réalisateur italo-argentin

et c’est très justement ce qui portera son

cinéma au travers des cinq long-métrages

qu’il compte désormais à son actif.

Dès son moyen-métrage “Carne”, qu’il

réalisera en 1991 et qui fait office de prélude

à “Seul Contre Tous” sorti 7 ans plus tard,

Gaspar Noé prend un malin plaisir à nous

faire suivre des personnages à la morale

floue, poussés par la haine et conscients

de leur fin imminente mais déterminés à se

rattacher au peu d’honneur qui les maintient

encore dans ce monde, constamment vu

comme pervers, toxique et inégalitaire.

Incarné par la figure imposante de Philippe

Nahon, le personnage central du boucher

prend alors une dimension menaçante et

troublante, nous forçant à prendre du recul

face aux propos d’un personnage que l’on

peut considérer comme une vision de la

France du Front National des années 90,

l’attirance vers l’inceste en complément.

Par ses thèmes et surtout son style visuel

extrêmement radical voire perturbant,

le cinéma de Gaspar Noé développera

très vite cette faculté à savoir comment

choquer son public, en bien comme en

mal. C’est donc tout naturellement qu’en

2001, enfin remis de la naissance difficile

de “Seul Contre Tous”, Noé s’entoure de

Vincent Cassel, Monica Bellucci et de

Albert Dupontel (autrement dit le gratin

du cinéma français des années 2000) et se

lancent dans ce que le réalisateur considère

encore lui-même comme un ‘’braquage’’.

D’abord pensé comme un film érotique

intitulé “Danger” (qui deviendra “Love” par

la suite), “Irréversible” aura finalement été

crée à l’instinct, avec seulement 5 pages

de scénario, 6 semaines de tournage et un

jeune chef-opérateur (Benoît Debie) rempli

d’énergie à revendre.

Le verdict ne se fera pas attendre et très

vite, “Irréversible” générera un immense

retentissement, notamment lors d’une

séance au Festival de Cannes devenue

anthologique. Avec son jusqu’au-boutisme

aussi admirable que détestable, ce que l’on

pourrait voir à première vue que comme un

film malsain, glauque ou encore voyeuriste

(à l’image des personnages illustrés en

quelque sorte), se révèle être, avec le recul,

une œuvre terrible sur la toxicité masculine

et du virilisme amenant à la destruction,

en particulier celle des femmes. Mais

qu’importe les critiques, la réputation du

réalisateur était lancée, lui permettant de se

lancer dans le projet dont il a toujours rêvé

: “Soudain Le Vide”.

Sorti en 2009 sous le nom de “Enter The

Void”, ce voyage astral, massif et conséquent

de 2h40 est sans aucun doute le véritable

chef-d’oeuvre de Gaspar Noé. Repoussant

une fois de plus ses limites techniques, le

réalisateur offre là son plus bel hommage

possible à “2001 : L’Odyssée de L’Espace”

(un de ses films préférés) au travers du regard

d’Oscar, jeune américain exilé à Tokyo avec

sa sœur Linda, tué lors d’une descente

policière et expérimentant la vie après la mort

selon les croyances Tibétaines. Véritable


60

prouesse artistique et visuelle et ce, dès

son générique d’introduction exceptionnel,

“Enter The Void” se hisse dans le top des

plus belles expériences cinématographiques

jamais mises sur pellicule, à la fois exigeant

et sensoriel. Si le ton du film peut paraître

moins choc que son prédécesseur, la fatalité

est toujours de mise dans le parcours de

cette union fraternelle séparée par la mort,

condamnée à une survie précaire, solitaire

et dangereuse.

Si “Irréversible” parlait de la mort inévitable,

“Enter The Void” traite de l’après mais

aussi de l’avant, quand tout allait mieux. Il

semblait donc logique que pour sa prochaine

expérience, le réalisateur nous parlerait

plutôt du temps présent et de la façon

dont celui-ci s’amenuise progressivement

à cause du mal-être humain. Avec “Love”,

sorti en 2015, Gaspar Noé relance une fois

encore la machine à polémiques en filmant

l’amour de la manière la plus naturelle

qui soit et tout particulièrement jusque

dans son intimité. Interdit aux moins de

16 ans avec avertissement puis finalement

aux moins de 18 ans, “Love” surprend

par son utilisation et sa mise en valeur de

scènes de sexe non simulées entre nos

trois protagonistes principaux, non pas

dans un simple but excitant, mais plutôt

pour montrer la désintégration d’un couple

toxique l’un pour l’autre, n’ayant plus que

le sexe comme seul liant commun. Un film

bien plus introspectif que les précédents du

réalisateur, trop égocentré dirons certains,

mais une nouvelle preuve que son art

cinématographique dispose d’énormément

de ressources, même les plus insoupçonnées,

quand il s’agit de proposer des expériences

nouvelles et sincères.


61

C’est ainsi que nous arrivons à 2018. Pour son prochain film forcément

attendu et redouté, on a longtemps parlé d’un film sur le darknet, d’un autre

annoncé comme “extrêmement violent” sur la religion et même d’un curieux

projet américain écrit par Bret Easton Ellis et avec Ryan Gosling dans le rôle

principal. Il n’en sera finalement rien. “Climax”, tourné en un temps record

en début d’année, déboule par surprise à la Quinzaine des Réalisateurs et

déclenche un engouement critique jusque-là jamais vu de toute la carrière de

Gaspar Noé. Faut-il y voir là une création plus accessible, voire plus adoucie

? Accessible, sûrement, mais “Climax” dégage néanmoins une noirceur

absolument étouffante durant tout son déroulement incessant, en plus de

pouvoir être considéré comme le film-somme du réalisateur, dans la mesure

où toutes ses idées de réalisation et de thématique sont ici réunies pour un

uppercut atrocement beau (ou magnifiquement triste, c’est selon) sorti de

nulle part.

Nul autre que Gaspar Noé lui-même (et encore) ne sait ce que le bougre compte

nous offrir pour sa prochaine excursion filmique. Le moins que l’on puisse

dire, c’est qu’en l’espace de cinq films seulement (et de nombreux projets

parallèles valant tout autant le coup d’œil), son nom est devenu synonyme de

claque radicale et surtout mémorable dans le paysage du cinéma français. S’il

est certain que son univers a son lot de détracteurs pouvant lui reprocher la

pauvreté de ses scénarios ou même de ses messages, beaucoup s’accordent

à admettre son talent technique absolument imparable, qui a pu nous offrir

certaines des plus belles images que l’on ait pu voir sur grand écran durant ce

siècle passé. Vivre est une impossibilité collective.

Tanguy Renault


62

T

omhardy

Début 2010, Vincent Cassel disait de lui :

« Tom n’a pas d’égal parmi les acteurs de son âge. Il va prendre une

place que l’on imagine même pas encore...»

Visionnaire, le Frenchy ?

Pas loin, car force est d’avouer que presque une décennie plus tard,

il est quasi impossible de le contredire, tant l’anglais est aujourd’hui

l’une des figures les plus demandées et incontournables du tout-

Hollywood.

Les cinéastes de talent et (surtout) les majors avides de billets

verts, le savent mieux que personne : Tom Hardy est de ses acteurs

rares, de ces perles que le cinéma mondial ne crée qu’une fois par

décennie, le genre d’acteur caméléon au charisme inné, à la puissance

animale et au physique ravageur, sans aucun frein pour ‘’vivre’’,

‘’incarner’’ un personnage, capable de porter un divertissement

friqué sur ses épaules, tout autant qu’être la figure de proue d’un

film plus mineur, lui permettant d’être gentiment flatté par la

critique.


«Je change souvent de tête à

l’écran. Ça me plaît. Ça multiplie

mon énergie. Endosser complètement

la peau d’un personnage fait partie

de mon travail, même si l’expérience

peut s’avérer douloureuse.»

63


pOrTrAiT

Et pourtant, le succès n’a pas frappé

à sa porte tout de suite, loin de là

même...

Fils d’un père écrivain et d’une mère

artiste, il croisera plus le chemin de la

justice et des interrogatoires de police

que celui des séances de casting.

Délinquant, il squattera les comptoirs

de bars, touchera à la poudre et

ruinera même son premier mariage :

l’homme se cherche, et c’est dans la

destruction de lui-même qu’il sera en

quête d’une réponse, et non dans sa

passion première, le cinéma.

Une anecdote raconte même qu’un

jour, alors qu’il était censé rencontrer

l’immense John Woo à Hollywood

pour discuter d’un projet (lequel ?

Mystère...), il s’était retrouvé nu dans

une contre-allée de downtown Los

Angeles, un flingue chargé à la main,

à côté d’un type qu’il ne connaissait

pas et de son chat, tout en ignorant

comment il s’était retrouvé là !

« Au fond, j’étais dans

une quête désespérée

d’attention. »

Et cette attention, elle va méchamment

tarder à pointer le bout de son nez

tant à l’époque, son C.V d’acteur n’est

pas franchement reluisant : de vagues

interprétations dans des téléfilms

anglais, des séries Z pitoyables, et

64


65

quelques apparitions chez Stuart Baird (“Star

Trek Nemesis”), Matthew Vaughn (“Layer Cake”),

Ridley Scott (“La Chute du Faucon Noir”), ou

encore chez Sofia Coppola (“Marie Antoinette”).

Pas de quoi faire bander une major, ou même un

cinéaste majeur.

Son salut artistique (tout comme celui de

son existence), après de longues cures aux

Alcooliques Anonymes et dans des centres de

désintox, il l’obtiendra grâce à sa rencontre avec

Guy Ritchie, qui lui offrira le génial rôle du truand

gay Handsome Bob dans son “RockNRolla”, mais

surtout grâce à son interprétation hallucinante

du plus célèbre des détenus anglais, dans le

merveilleux “Bronson” de Nicolas Winding Refn.

Le parcours d’un combattant


Un coeur et (beaucou

muscles

66

« Bronson, c’est le film qui a tout changé. Le

plus dingue, c’est que j’étais réellement prêt

à tout abandonner avant de le tourner. Je

m’étais dit que ce serait mon ultime tentative

pour impressionner tout le monde. J’allais

m’engager comme soldat, j’avais déjà rempli

les formulaires, tout. Mais, de toute façon, je

n’aurais servi à rien dans l’armée. Être acteur,

c’est le seul truc que je sache faire. »

Sidérant, imposant et investi comme

jamais, sa composition mettra tout le

monde d’accord et lui ouvrira les portes

d’Hollywood.

Et c’est le futé Christopher Nolan sera le

premier à le faire tourner, pour son sublime

«”Inception”, où il tiendra non sans brio,

le rôle d’un faussaire certes bad boy, mais

cette fois propre sur lui.

Le succès monstre du métrage en fera une

star, statut qu’il usera sans traîner pour porter

sur ses épaules l’émouvant drame sur fond

de free-fight, “Warrior” de Gavin O’Connor,

pour lequel il suivra un entraînement intensif

de dix semaines, et prendra treize kilos de

muscles.

« J’ai morflé ! Surtout moi qui suis un gros

flemmard. Mais ça valait le coup. Warrior n’est

pas un film d’action bourrin façon Chuck Norris

ou Steven Seagal. Sa dimension humaine m’a

sincèrement touché, sa réflexion sur la fratrie

aussi. »

Touchant et tout simplement électrisant

en ex-marine qui monte sur le ring pour

combattre ses démons et sa haine de soi,

Hardy y fait ce qu’il sait faire de mieux :

mettre k.o tout le monde en nous retournant

les tripes, ne serait-ce que par la simple force

de son regard aussi puissant qu’expressif.

Wannabe next big thing du cinéma ricain dès

2012, le bonhomme baladera sa trogne dans

pas moins de cinq films entre cette annéelà

et la suivante, tous plus différents les uns

que les autres : la romcom d’action “Target”

de McG où il se partage avec Chris Pine,

le coeur de la so cute Reese Witherspoon,

le magistral thriller “La Taupe” de Thomas

Alfredson, le film de gangsters à forte

tendance western “Des Hommes sans Loi”

de John Hillcoat (où il pousse les tics de son

jeu à son paroxysme), l’intimiste “Locke”

de Steven Knight (où il incarne un homme

dont le monde s’effondre littéralement à

l’autre bout de son téléphone), mais aussi

et surtout “The Dark Night Rises”; opus de

conclusion de la trilogie “The Dark Knight”

signé Nolan, où il incarne le terrifiant

Bane et confirme sa place de choix dans la

‘’famille’’ cinématographique du cinéaste,

qui le convoque à nouveau en 2017, dans

le brillant “Dunkerque”, où il revient sur

la fameuse opération Dynamo lors de la

Seconde Guerre Mondiale.


67

p) de

« J’ai interprété pas mal de

gars assez terrifiants et il

y a probablement un certain

nombre de raisons à cela.

D’abord, les méchants sont

beaucoup plus intéressants

que les héros, qui se révèlent

la plupart du temps assez

ennuyeux. Et, plus jeune, je

me souviens avoir eu assez

souvent peur. Étant petit,

frêle et vulnérable, j’avais le

sentiment que l’on pouvait s’en

prendre à moi facilement. Je

joue ce qui m’effrayait alors. De

toute façon, il est préférable

de paraître féroce dans ce

métier ! »


68


69

His name

is Max

Fan de rap (il a même enregistré un album en 1999), de tatouages (son corps

parle pour lui), le bonhomme est aussi amoureux des chiens, et cet amour

transparaît avec évidence dans le mésestimé thriller “Quand Vient la Nuit” de

Michaël R. Roskam sortie en 2014, où il côtoie notamment l’exceptionnelle

Noomi Rapace, qu’il retrouvera l’année suivante sur le bancal mais prenant

“Enfant 44” de Daniel Espinosa, où il campe un agent du KGB qui enquête

sur une affaire de meurtres en série d’enfant dans l’URSS des 50’s.

« Je dois agacer certains réalisateurs. Jouer me paraît assez simple, j’ai

donc encore beaucoup d’énergie et j’ai envie de la mettre au service de

l’équipe… »

Et cette énergie, il va l’exploiter au maximum sur le tournage douloureux et

(très) très long de “Mad Max Fury Road”, quatrième opus de la trilogie Mad

Max accouché dans la douleur (12 ans de gestation, entre faux départs et

galères incroyables), pour lequel il reprend au pied levé le rôle iconique de

Max Rockatansky à un Mel Gibson encore persona non grata à l’époque.

Furieux, grisant et follement spectaculaire, le film de Miller dépasse les

attentes, se paye un succès critique et public conséquent, et aura même le

luxe de briller dans la pourtant très fermé cérémonie des oscars de la même

année, en chipant une pluie de statuettes techniques.

Pas à un rôle exigeant et fou près, il enchaînera toujours en 2015, autant avec

un second rôle important dans la série “Peaky Blinders” scripté par Steven

Knight (qui l’épaulera plus tard à l’écriture du show “Taboo”), mais également

avec “Legend” de Brian Helgeland, ou il campe rien de moins que les deux

jumeaux Kray, deux célèbres gangsters anglais ayant mis à feu et à sang le

Londres des 60’s.

« C’était assez facile de se glisser dans la peau des deux personnages. La partie

compliquée était de faire croire au public que ce n’était pas qu’un seul acteur qui

incarnait les deux parties. »


70

Si les rôles de vilains c’est son dada, les rôles exigeants le sont encore plus.

Et dans la catégorie des films exigeants, le tournage de “The Revenant” est

sans l’ombre d’un doute, l’un des plus fous et difficiles de la décennie.

Tourné entièrement en lumière naturelle dans les provinces de Colombie-

Britannique et Alberta (Calgary) au Canada (sans compter les prises de vues

additionnelles en Argentine), avec des températures moyennes avoisinant -30°,

le film, en tout point exceptionnel, fut un véritable calvaire pour ses hérostitres,

Hardy et DiCaprio, qui y trouveront pourtant l’une de leurs meilleures

performances à ce jour.

Terrifiant et proprement détestable dans la peau d’un trappeur violent, le Tom

en impose sévère à tel point qu’il chipera même à l’occasion, une première

nomination aux oscars dans la catégorie « Meilleur acteur dans un second

rôle « (une nomination qui, suite à un pari avec Leo DiCaprio, lui vaudra un

tatouage ‘’Leo Knows All’’ sur l’avant-bras droit).

Pas forcément de quoi l’émouvoir plus que cela, puisqu’il enchaînera

directement avec le tournage de sa propre série, ‘Taboo’, qu’il crée avec

Steven Knight et (surtout) son père, Edward « Chips » Hardy, une série qui

s’avère autant un drame d’époque inquisitrice qu’un western urbain à forte

tendance macabre, tissent le canevas ambitieux d’une vengeance sombre et

sourde d’un homme, James Delaney qui ne laissera pas la mort de son père

impunie...

Et alors qu’il est en passe d’être le nouvel Al Capone du septième art, dans

l’attendu biopic ‘Fonzo’ de Josh Trank, centré sur les derniers jours de vie du

célèbre gangster, le comédien, quarante ans au compteur, nous reviendra

d’ici quelques semaines en vedette du plutôt alléchant ‘Venom’ de Ruben

Fleischer, spin-off du (nouveau) reboot de la franchise ‘Spider-Man’, où il

incarnera Eddie Brock, le journaliste frappé par un symbiote extraterrestre qui

va petit à petit prendre le contrôle de son corps pour devenir... Venom.

Mais le bonhomme, actuellement au firmament de la chaîne alimentaire

Hollywoodienne, n’en oublie pas pour autant de rester lucide.

« Je vois des acteurs qui, du jour au lendemain, deviennent super «hot», comme

on dit. Mais deux jours après, tout le monde les a oubliés. On braque les

projecteurs sur vous, et au bout d’un an, vous êtes fini, consommé. D’ailleurs, je

suis probablement déjà fini, à l’heure ou je vous parle... »

Espérons, pour son bien et celui du monde du septième art, que sa durée de

vie dans l’arène (la jungle pour être plus honnête) Hollywoodienne, soit loin

d’être aussi limitée.

Jonathan Chevrier


71

Les bad guys

dans la peau


Interview

jim cummings

déjà dans la cour

des grands

72


Lors de son passage au 44e Festival du

cinéma américain de Deauville, nous avons

eu l’occasion de nous entretenir avec Jim

Cummings. Multi-casquettes sur son premier

long-métrage « Thunder Road » (réalisateur,

scénariste, compositeur, éditeur et acteur

principal) – récompensé par le Grand Prix

au Festival -, le jeune homme à la bonne

humeur et à la passion communicative nous

a parlé de sa première expérience en tant

que réalisateur et acteur mais également sur

ce qu’il pensait de l’industrie du cinéma visà-vis

du cinéma indépendant.

Propos recueillis par Margaux Maekelberg

Lorsqu’on jette un oeil à vos courtsmétrages

– absolument formidables au

passage -, on retrouve toujours cet aspect

tragi-comique qu’a votre personnage Jim.

Qu’est-ce qui vous attire autant dans cet

aspect des personnages ?

J’ai l’impression qu’aux Etats-Unis, peut-être

aussi en France je ne sais pas, au cinéma on

a que des films qui sont des comédies ou

que des drames. Je n’ai jamais vu des films

qui abordait ces deux thèmes à part dans

les Pixar comme Vice-Versa où tu pleures

et tu ris en même temps et je trouve que

c’est une épanouissante pour le spectateur

lorsque tu arrives à avoir une vraie et

profonde connexion avec le personnage

principal. Honnêtement je pense qu’on

devrait faire des comédies qui incluent une

part d’humanité. On devrait être capable

d’aborder des sujets sérieux tout en faisant

des blagues dessus pour rendre ça moins

douloureux et montrer aux gens qu’on peut

rire de ça.

Dans le court-métrage lors de la cérémonie

qui précède l’enterrement on entend la

chanson Thunder Road, vous ne l’avez pas

utilisé pourquoi ? C’est dommage, je suis

certaine que le public aurait adoré vous

entendre chanter !

Pour le court-métrage, utiliser cette chanson

a été un véritable calvaire. J’ai tourné le

court-métrage sans demander de permission,

ce qui est vraiment débile de ma part, puis

nous l’avons proposé à Sundance mais tout

ce que je voulais c’était pouvoir le mettre

en ligne sur Vimeo ce qui signifiait que je

devais montrer le court-métrage à Bruce

Springsteen et ça a pris des mois. Je sais

qu’il l’a vu, quelqu’un lui a montré donc j’ai

décidé d’écrire une lettre et il m’a dit que je

pouvais le mettre en ligne mais ça m’a pris un

an ! Je ne voulais pas l’embêter de nouveau

si j’utilisais la chanson dans le long-métrage.

Pendant le tournage on a fait cette scène

avec et sans la musique ce qui veut dire que

j’ai du répéter pendant des mois auparavant.

On a tourné cette scène dix-huit fois, neuf

fois avec la musique et les neuf autres sans.

À la fin de la journée lorsqu’on a monté tout

ça on s’est rendu compte que la prestation

était beaucoup plus forte sans la musique.

J’ai dit à mon producteur : « Je ne pense pas

que cette scène a besoin de musique », et

il a répondu : « Oui ne dérangeons pas de

nouveau Bruce Springsteen ! » [rires]

Jim n’a pas su dire au revoir à sa mère

comme il l’aurait voulu, c’était maladroit,

sincère mais maladroit, on l’a interrompu,

on lui a demandé de retourner à sa place…

Et à la fin du film [SPOILER ALERT] quand

son ex-femme meurt, il lui dit au revoir et

on remarque son changement d’attitude à

la fin. Était-ce quelque chose de voulu ?

Il est en colère contre son ex-femme qui

vient de faire une overdose et c’est quelque

chose qui va marquer leur fille pour toujours.

Vous avez raison, il y a comme une sorte de

conclusion avec ces adieux qui sont quand

même horribles alors qu’il n’a pas pu dire au

revoir à sa mère. Je pense qu’il avait besoin

de foirer ses adieux avec sa mère, que ce

73


74

soit quelque chose qui le hante, et d’ailleurs

il lui dit enfin au revoir dans la scène dans

le cimetière devant sa tombe.

Il y a cette notion de cercle de la vie qui

revient d’ailleurs dans le film lorsqu’on

apprend que la mère de Jimmy est

professeur de danse et qu’à la fin du film

vous emmenez votre fille voir un spectacle

de ballet et qu’elle semble captivée par ce

qu’elle voit, presque en train de tomber

amoureuse à son tour.

Pour moi il y a deux histoires qui se dégagent

de « Thunder Road » : l’une c’est celle décrite

par la chanson de Bruce Springsteen qui dit

que si tu es malheureux tu dois convaincre

la fille de monter en voiture et partir loin

d’ici pour être heureux et que ce n’est pas

grave si tu n’es pas heureux dans cette ville

et je savais que le film devait se terminer par

cette idée. « Thunder Road » c’est aussi une

question d’éducation. Lorsque Jimmy parle

de sa relation compliquée avec sa mère, il

ne veut pas avoir la même chose avec sa fille

et c’est réjouissant de constater qu’à la fin

du film il y arrive. C’est aussi une référence

à l’histoire que sa soeur lui raconte un peu

plus tôt dans le film où leur grand-père a

emmené leur mère à un ballet et qu’elle en

est tombée amoureuse, c’est une ligne parmi

tout un dialogue et on y fait pas forcément

attention mais à la fin du film lorsqu’il

emmène sa fille au ballet ça lui revient en

pleine figure. Il s rend compte que l’histoire

se répète et je trouve que c’est à la fois l’une

des scènes les plus tristes mais en même

temps réjouissantes que n’importe quel

parent peut expérimenter. C’est clairement

mon moment préféré.

La relation qu’entretient Jimmy avec Nate –

joué par Nican Robinson – est extrêmement

importante et c’est même lui qui vient le

sauver lorsqu’il est au plus bas, pouvezvous

nous parler de ce personnage ?

Nate c’est vraiment cet ami qui vous

pardonne tout et qui vous aime peu importe

ce qui vous arrive. J’ai de la chance parce


75

que j’ai plusieurs amis comme ça, lorsque

j’étais en plein divorce en 2014 et que j’étais

au plus bas et dépressif, qui m’ont aidé en

traînant avec moi sans avoir aucune raison

de le faire et qui étaient juste là pour me

soutenir en fait. Et c’est vraiment quelque

chose de touchant. Lorsque je bossais avec

Nican [Robinson], il a compris le rôle et a

vraiment fait de l’excellent boulot, d’ailleurs

c’est devenu un très bon ami. Nous nous

connaissions un petit peu avant le tournage

du film, après on a vécu le tournage

ensembles et on a réussi à montrer ça à

l’écran. Et pour le public c’est rassurant de

se dire que tout ne va

pas mal dans sa vie et

qu’il lui reste au moins

cet ami.

Vos choix de cadrages

et de mise-en-scène

sont très intéressants.

On est très centrés sur

Jimmy quitte à coque

la caméra oublie les

autres, on aperçoit

quasiment jamais la

réaction des gens lors

de l’enterrement, sur

le parking… et c’est

quelque chose qu’on

retrouve aussi dans vos

courts-métrages je pense notamment à

« Parent Teacher ». Pourquoi ce choix ?

La seule fois que j’ai eu cette discussion

avec un cinéaste c’était pour le courtmétrage

« Thunder Road » où il me disait

que c’était ok de ne pas voir la réaction des

gens. Pour le long-métrage, mon producteur

me disait qu’il faudrait peut-être montrer

la réaction des gens notamment lors de la

scène de la cérémonie mais je me suis rendu

compte que peu importe la manière dont on

filmait la réaction des gens dans la pièce,

ça allait forcément influencer la réaction

du spectateur et leur donner des pistes

pour savoir si le film était une comédie ou

un drame. Si on ne montre la pas la foule

ou tout autre plan, le public est obligé de

réfléchir et doit essayer de comprendre ce

qui se passe.

Votre façon de jouer me rappelle le jeu de

Jake Gyllenhaal pour sa sensibilité mais

aussi Jim Carrey pour le côté clownesque,

derrière la masculinité il y a une vraie

fragilité qu’on voit tout au long du film.

Comment est-ce qu’on

trouve l’équilibre entre

le drame et le comique

sans basculer dans l’un

ou l’autre ?

Tout est dans la

performance. Vous avez

évoqué Jake Gyllenhaal

et j’adore cet acteur.

C’est quelqu’un qui crie

beaucoup. Lorsqu’on

a tourné la scène sur

le parking où mon

personnage crie non

stop, j’avais en tête Jake

Gyllenhaal ou Leonardo

DiCaprio. Je voulais

une prestation très

intense tout en la contrebalancent avec une

vanne où on voit mes fesses à la fin quand je

pars. On a énormément répété et lorsque ça

faisait trop sérieux ou au contraire trop « Jim

Carrey » alors on savait qu’on se trompait.

Il y a eu des centaines de répétitions avant

d’avoir ce résultat final.

Votre rôle est très intense par moment,

je pense notamment à cette scène sur

le parking lorsque Jimmy pète un câble.

Ça demande une implication physique


76

e psychologique très importante. Comment on gère cet afflux d’émotions

devant la caméra tout en gardant le sérieux et le professionnalisme derrière

la caméra ?

J’ai vraiment deux attitudes différentes. En tant que réalisateur je cours de

partout, je vérifie que tout va bien et lors que je deviens acteur et que je suis

devant la caméra je reprends mon sérieux et je fonce. Mais pour la scène

sur le parking on a eu de la chance parce qu’on avait plusieurs heures pour

tourner cette scène. On a d’abord tourné les scènes où je me bats, où je

déchire mon pantalon puis on a consacré le reste de la journée à la scène où

je fais mon monologue. On a tourné les autres scènes en premier, ensuite on

a mangé et juste après je suis allé m’assoir dans la voiture de mon producteur

pour écouter des chansons tristes et regarder des photos des princes William

et Harry lors de l’enterrement de la Princesse Diana – c’est toujours ce que je

fais lorsque je dois pleurer -, je me suis mis dans un état de profonde émotion

puis je suis descendu de voiture. Les acteurs et l’équipe étaient déjà en place,

ils n’avait plus qu’à filmer. J’étais sur le parking un peu plus loin, dès qu’ils

m’ont vu arriver ils ont tout de suite enregistré et c’était parti. On a tourné le

monologue deux fois et on a gardé la première prise. Par contre à la fois de la

journée je n’avais plus de voix ! [rires]

Vous êtes le réalisateur, le monteur, le compositeur et l’acteur principal du

film. Pourquoi ce besoin de tout contrôler ?

Je n’avais pas d’argent, c’était la cause principale. C’était une nécessité pour

moi de monter le film, d’avoir de la musique… Je devais finir ce film donc je

n’avais pas vraiment le choix. Cependant je pense que même si tu as l’argent,

si tu engages quelqu’un que ce soit pour un petit travail ou un plus gros, tu

dois te battre et toujours vérifier que ces personnes ne rendront pas ton film

mauvais. Dans le passé, j’ai souvent donné du travail à d’autres personnes

que je ne connaissaient pas tellement et qui ont fait un film correct ce qui

n’aurait pas été le cas si j’y avais mis le temps et l’effort pour le faire à leur

place. J’étais celui qui se préoccupait le plus du projet finalement.

Faire du cinéma aujourd’hui est devenu compliqué pour se faire une place,

pour trouver des financements, les studios préfèrent jouer la sécurité…

Vous même ça a été compliqué pour faire Thunder Road, vous avez lancé

un kickstarter… Qu’est-ce que vous pensez de l’industrie du cinéma en ce

moment ? Est-ce qu’elle décourage les jeunes cinéastes ?

Oh que oui ! C’est leur boulot ! S’ils peuvent te décourager de faire ton propre

film ils le feront. Les agences, les managers, les studios… leur boulot c’est de

dévaluer les films indépendants et de vous dire que si vous voulez réussir il faut

suivre leurs règles. De nos jours on peut faire un film avec un téléphone avec


tes amis dans le jardin. Regardez on est en France

avec notre film alors qu’on l’a fait en pyjama comme

si on était en colonie de vacances. Honnêtement cette

industrie est terriblement décourageante pour les

jeunes cinéastes qui veulent se lancer. C’est pour ça

que sur Twitter je veux les encourager et leur dire de

faire leurs films. Je n’ai jamais eu d’encouragements ni

d’aide et c’est pour ça que je veux aider maintenant.

C’est un système compliqué maintenant et c’est le

problème d’Hollywood qui flippe parce qu’ils voient

leur job leur filer entre les doigts par des gamins

comme moi qui font des choses qui sont finalement

pas trop mal.

Des projets futurs ?

Je suis en pourparler avec un grand studio, je suis

à deux doigts de signer un contrat pour un film

d’horreur à propos d’un loup-garou. C’est déjà écrit

et ce sera très drôle. Ce sera comme « Thunder Road

» mais avec un loup-garou ! Ce sera différent de mon

premier film mais je jouerai également dedans et je

vais probablement le monter aussi. J’espère que je

ferai pas la musique par contre. Ça ce sont les gros

projets mais honnêtement je suis plus intéressé par

ce que je fais avec mes amis et qui ne coûtent pas

beaucoup.

Les grands studios c’est pas vraiment votre truc ? Vous

préférez les choses plus intimes avec votre entourage

?

C’est authentique. Le reste ça fait juste partie d’un

rêve éveillé. Si je peux faire des films moi-même et

les mettre en ligne alors là ça devient une véritable

pub pour nous les cinéastes et à ce moment-là

n’importe quel studio peut venir nous aider, que

des gens peuvent nous financer… Franchement je

suis un athéiste d’Hollywood, je ne pense pas qu’ils

existent vraiment et qu’ils aident d’’autres personnes

qu’eux-mêmes entre eux. Je n’attends pas les autres

pour venir nous aider à faire un film.

Thunder road de et avec Jim Cummings. Sortie le 12/09

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films cultes

Grease

POUR LA RENTRÉE DE DÉSOLÉ J’AI CINÉ, NOUS AVONS DÉCIDÉ DE METTRE EN LUMIÈRE LE

FABULEUX GENRE CINÉMATOGRAPHIQUE QUI CENTRE SON INTÉRÊT SUR LES INTRIGUES ADO-

LESCENTES ; LE TEEN MOVIE. SANS PRÉTENTION, CE DERNIER -TYPIQUEMENT AMÉRICAIN-

UTILISE MAJORITAIREMENT LES MÊMES INGRÉDIENTS POUR CONFECTIONNER SA RECETTE

MAGIQUE ; LES PERSONNAGES STÉRÉOTYPÉS, LES PEINES DE CŒUR ET LES DIVERS CLANS

SOCIAUX. DIFFICILE DE FAIRE PLUS CULTE QUE LE FAMEUX “GREASE”, QUI ILLUSTRE À MER-

VEILLE LE GENRE FABULEUX DU TEEN MOVIE.

MARION CRITIQUE

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Eté 1958. Alors que Sandy et Danny vivent un amour fougueux durant les vacances

estivales, c’est avec un certain pincement au cœur qu’ils doivent se dire Adieu dans un

discours rempli de promesses. La jolie blonde doit rebrousser chemin dans son Australie

natale, pendant que le badboy prévoit de retourner dans son lycée américain, dans lequel

sa popularité est au sommet. C’est donc avec une certaine surprise que les deux amoureux

de l’été vont se retrouver dans le même établissement, alors que tout semble les opposer

aux yeux des autres élèves. S’ensuit une succession d’embûches et de péripéties qui

se dresseront sur leur chemin, alors qu’ils tenteront de préserver leur idylle malgré les

désaccords et les schémas sociaux bien ancrés dans les esprits de leurs camarades.

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“Grease” persiste et signe et ce malgré les années qui défilent. Intouchable et intemporel, ce

dernier s’inscrit dans la fameuse liste des films les plus cultes du septième art. John Travolta

crève l’écran dans un rôle qui lui colle toujours à la peau, encore aujourd’hui. L’âge d’or

de son succès et le véritable tremplin de sa carrière. Olivia Newton-John, quant à elle,

impose son style et sa douceur dans un personnage attachant et carrément emblématique.

Au-delà de leurs compétences d’acteurs, ils nous offrent sur un plateau d’argent leurs

talents indéniables de chanteurs et de danseurs. Le duo fonctionne à merveille, tandis que

les personnages secondaires assurent le show et portent l’histoire d’une main de maître.

Malgré les années qui s’accumulent dans son compteur, “Grease” traite des sujets et des

problématiques bel et bien présentes dans notre société actuelle ; les clans au lycée,


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le jugement des autres, l’obsession de l’apparence et les peines de cœur adolescentes.

L’intrigue est littéralement portée sur cette histoire d’amour illogique, qui bafoue tous les

codes. Un délicieux stéréotype se dresse alors sur l’écran; celui qui veut que la petite

nouvelle craque sur le loubard du lycée. C’est vu et revu et pourtant, le charme opère. La

magie du film repose également sur son incroyable bande originale, totalement entêtante

qui nourrit la bonne humeur du spectateur au rythme des chorégraphies inoubliables.

“Grease” rayonne encore et toujours par son ambiance festive et musicale. C’est la comédie

musicale délicieusement kitch par excellence. Son effet est inexplicable, mais le spectateur

en prend plein les mirettes s’il fait le choix judicieux de se laisser totalement porter par

l’ambiance durant le visionnage. Le film nous immerge totalement dans la fantaisie des

années 50/60 en recréant à la perfection le fameux univers rock’n roll qui régnait durant

ces décennies. Évidemment et c’est bien connu, c’est blindé de clichés, notamment sur les

caractéristiques des personnages. Cependant, sans toute cette panoplie de stéréotypes, il

n’aurait très certainement pas le même charme, ni la même saveur.

“Grease” berce nos cœurs d’adolescents éternels dans une ambiance feel good qui ne

cesse de nourrir notre nostalgie au fur et à mesure des nombreux visionnages. Un pionnier

dans la longue liste des films cultes, à voir et à revoir sans modération.


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The Faculty

Robert

Rodriguez (1998)

Dans la très (trop ?) longue liste de teen movies horrifiques ayant emboîté le

pas au cultissime «Scream» de feu Wes Craven à la fin des 90’s, «The Faculty»

de Robert Rodriguez en est sans doute le rejeton et jouissif - avec «Souviens-

Toi l’été dernier».

Scripté par la référence Kevin Williamson (qui devait en faire son premier long

avant de se rabattre sur... «Mrs Tingle»), le film cite joyeusement «Breakfast

Club» et «The Thing» dans une relecture aux petits oignons du film d’invasion

SF («L’Invasion des Profanateurs» en tête), respectant autant les codes du

genre qu’il offre une vision réaliste du milieu scolaire; jungle adulescente où

la loi du plus fort/populaire règne en maître.

En résulte un vrai fantasme sur pellicule (qui n’a pas rêvé de fighter ses profs

?) à la mise en scène enlevée, sincère dans son envie d’incarner une bonne

petite série B de luxe, saupoudrée d’un humour référentiel rafraîchissant,

d’une B.O. du tonnerre et d’un casting quatre étoiles (Josh Hartnett, Robert

Patrick, Elijah Wood, Jordana Brewster, Clea DuVall, Salma Hayek, Shawn

Hatosy, Famke Janssen,...).

Mieux, il donne une consistance étonnante à chacun des personnages,

décuplant intelligemment l’impact empathique de cette lutte inspirée contre

l’envahisseur dénuée de toute prétention, mais qui tient toujours aussi bien la

route même vingt ans après...

Jonathan Chevrier


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Le monde de

charlie

Stephen

Chbosky (2013)

Nous ne sommes jamais mieux servi que par soi-même et Stephen Chbosky le

sait mieux que tout le monde, puisque le bonhomme a chapeauté lui-même

l’adaptation de son propre roman, «Le Monde de Charlie», et en faire rien de

moins que l’un des teen movies les plus doux et mélancolique de ces dernières

année, retranscrivant à la perfection les souffrances de l’adolescence sous

fond de douce love story follement juste et réaliste, à des années lumières du

produit formaté Hollywoodien ‘’sexe, drogue, alcool et rock n’ roll’’, qui fait

faire au regretté John Hughes, des loopings dans sa tombe depuis un bon bout

de temps maintenant.

Déjouant les clichés et les (fausses) apparences en misant sur une simplicité

de ton incroyable et une atmosphère dramatique constante, le cinéaste croque

un récit initiatique follement empathique brassant tous les passages obligés (la

solitude, les premières rencontres, l’acceptation dans une bande, la première

fois que l’on tombe amoureux, les premières fêtes, les premières prises de

produits illicites, les premiers râteaux, etc...) avec une justesse admirable.

Chbosky va miser sur un traitement infiniment fin de ses personnages,

flamboyant même dans leurs faiblesses, incarnés par un trio d’acteurs habité

(Logan Lerman, Emma Watson et Ezra Miller) et à l’alchimie folle.

Une petite bulle de légèreté référencée à mort, une ode à la nostalgie et à la

liberté humaine au coeur gros comme ça, tout simplement.

Jonathan Chevrier


This is not a

love story

Alfonso

Gomez-Rejon (2015)

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Dans la catégorie des petites chroniques adolescentes intimes et singulières, le

premier long-métrage d’Alfonso Gomez-Rejon se pose bien-là tant il s’échine à

voguer littéralement à contre-courant du versant romantique du teen movie, pour

mieux incarner un must-see qui déborde d’un amour aussi bien pour ses personnages,

pour le genre qu’il aborde avec une justesse infini, que pour un cinéma auquel il

rend un hommage des plus savoureux avec ses pastiches bricolé et ‘’Gondry-esque’’

de films cultes.

Habile mélange des genres (on passe des rires aux larmes en un battement de cils)

qui évite les écueils facile de la comédie-dramatique larmoyante, surprenant aussi

bien dans sa forme que dans son fond tant l’histoire nous amène jamais vraiment là

où on le pense, jamais trop pesant même si la maladie - et la mort - reste au cœur du

récit; «This is Not a Love Story» comme son titre l’indique (et bon titre VF pour une

fois), n’est pas une romance ou tout du moins pas une romance comme les autres

puisqu’elle est in fine une histoire d’amitié platonique qui ne peut espérer être plus

- la faute au cancer de l’héroïne mais également par la peur légitime de ne pas voir

les sentiments se concrétiser.

Touchante et honnête chronique adolescente sur une amitié forte et au pluriel (qui

détruira l’insouciance de ses deux héros, condamnés à ne pas vivre pleinement leur

histoire), privilégiant l’humour - assez sarcastique - au drame (à la différence de

«Nos Étoiles Contraires») et tutoyant la grâce du cinéma de John Hugues, «This is

Not a Love Story» est un joyau à l’état brut, une humble tragédie à la fois naturelle et

d’une générosité rare qui mérite amplement son pesant de pop corn - et même bien

plus encore.

Jonathan Chevrier


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La Folle Journée de

Ferris BuellerJohn Hughes (1986)

S’il n’est pas le chef-d’oeuvre ultime de son réalisateur, la légende John Hughes -

«Breakfast Club» lui ôte ce statut d’une courte tête -, «La Folle Journée de Ferris

Bueller» n’en est pas moins un monument incontestable du teen movie, surtout qu’il

permet au réalisateur (définitivement le seul cinéaste capable d’offrir aux adolescents,

des films à leur image) d’aborder, avec un sens du cool incroyable, une figure scolaire

qui manquait justement à son fameux club d’élèves collés : le cancre pro de l’école

buissonnière, aussi charismatique et décomplexé qu’il est d’une ingéniosité sans

bornes pour procrastiner et profiter des plaisirs de l’adolescence (et par extension, de

la vie tout simplement) au maximum.

Symbole de toute une génération (et le rôle de toute une vie pour Matthew Broderick),

brisant constamment le quatrième mur pour faire du spectateur le complice de son

épopée fantasque, sommet d’insouciance éphémère, « Ferris Bueller «, vraie bulle

de légèreté joliment impertinente - voire politique - qui se permet tout (même une

envolée façon comédie musicale en plein centre-ville de Chicago) et qui incarne

pleinement la quintessence du cinéma simpliste mais génial de Hughes : des histoires

basiques aux personnages naturelles - et donc propice à l’empathie -, qui prône avec

force leur anticonformisme et leur singularité.

Ancêtre assumé de l’une des meilleurs sitcoms des 90’s (« Parker Lewis ne Perd Jamais

«), quasi film-somme d’un cinéaste qui nous manque cruellement, « La Folle Journée

de Ferris Bueller « est un bijou du teen movie made in America, et sans doute son

meilleur porte-parole.

Jonathan Chevrier


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L’instant


séries

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Maniac

Les progrès de la science semblent toujours avoir fasciné les

créateurs d’images. De “Un Voyage dans la Lune” à “Interstellar”,

en passant par les dérives technologiques de “Black Mirror”, le

monde évolue et les images, télévision ou cinéma, lui rendent

la pareille, dépeignant des réalités tantôt positives, tantôt

apocalyptiques.

En seulement 30 ans, nous sommes passés de Minitels à

des smartphones qui dispensent de l’usage d’un ordinateur,


89

technologies toujours plus poussées, toujours plus fines, toujours plus

puissantes. La technologie et la science servent à planter le décor de films

et de série — plaçant l’action dans un futur lointain ou proche — ou encore

à résoudre des problématiques d’ordre communautaires — envoyer des

vaisseaux dans l’espace pour préserver l’humanité. Rarement la science n’a

été utilisée dans l’audiovisuel pour répondre aux problématiques individuelles

de chacun d’entre nous. Et si on se servait de la science et de la technologie

pour réparer les humains ?

C’est en tout cas ce que propose la mini-série “Maniac”, créée par Patrick

Sommerville. Nous sommes projetés dans un futur très proche, où la pauvreté

règne en maître et où les gens payent pour des produits à l’aide d’Ad-Buddies,

des compagnons de route qui vont leur réciter autant de pubs que nécessaire

pour rentrer dans leurs frais. C’est ici que nous rencontrons Owen Milgrim

(Jonah Hill), brebis galeuse d’une riche famille d’entrepreneurs véreux et

orgueilleux, et Annie Landsberg (Emma Stone), dépressive et accro à une

drogue des laboratoires Neberdine.

Tous deux sujets à des problèmes d’argent et de santé mentale, l’un souffrant

de troubles schizophrènes depuis la mort de l’un de ses frères, l’autre étant

chroniquement dépressive depuis le tragique décès de sa soeur cadette,

qu’ils décident de s’enrôler dans une dangereuse expérience de ces mêmes

laboratoires pharmaceutiques.

L’expérience est somme toute assez simple : 9 sujets souffrant de troubles

psychiatriques variés, devant ingérer trois pilules (A, B et C) dans le but de

créer un traitement innovant pour soigner les troubles mentaux. Chaque pilule

va les transporter dans une expérience unique dans les sombres recoins de

leurs esprits.

C’est sous la tutelle du Dr Fujita (Sonoya Mizuno) et Dr Mantleray (Justin

Theroux), menés par une intelligence artificielle non sans rappeler Hal,

notre cher ami de “2001 : L’Odyssée de l’Espace”, que les sujets vont avoir à

reconnaître, affronter puis accepter leurs traumas, afin d’aller mieux.


90

Il peut être difficile voire impossible de faire

entrer autant d’informations dans une série

de seulement 10 épisodes, qui plus est à

durées variables. Je vous épargne les sousintrigues

à base d’ordinateur défectueux,

de décès inopportuns, d’affaires judiciaires

douteuses et de complexe d’Oedipe.

La narration non-linéaire réussit efficacement

le pari de suivre deux personnages que tout

oppose, mais qu’au final tout va réunir.

Nous sommes dans leurs cerveaux, et

l’empathie se créé en ayant accès à leurs

doutes, leurs peurs, leurs souffrances. Cette

non-linéarité se poursuit même à l’image;

chaque épisode se passant dans leur esprit,

prenant la forme d’un rêve, se déroule

dans un univers à chaque fois différent. La

réalisation nous fait passer de leur présent

mêlant technologie futuristique et rétro, à

leurs souvenirs les plus tragiques. L’épisode

suivant le spectateur se retrouve soudain

projeté dans ce qui s’apparente aux années

80, puis dans un film noir des années 30,

repassant par un univers de fantasy digne de

Tolkien.

Les séries en font-elles trop ? Me

demanderez-vous. Eh bien je suis au regret

de nous dire que non, les séries n’en font

pas trop. Longtemps, le genre télévisuel

— et maintenant digital, puisque Netflix,

Amazon et compagnie ont dématérialisés

nos écrans de télé sur nos ordinateurs —

a été considéré comme inférieur au 7ème

art. La noblesse du cinéma et de ses grands

chefs d’oeuvres ne faisait aucun doute face

au côté prosaïque de la série, réservée au

peuple et surtout à la ménagère de moins

de 50 ans.

Nous sommes dans un tournant où les

séries rattrapent ce retard. “Breaking Bad”,

“Sense8”, “Game of Thrones”, “Black

Mirror”, certes des noms bien communs,

vous m’en direz tant, ont prouvé aux

créateurs de série qu’il était possible de voir

plus loin qu’une sitcom mettant en scène

les dilemmes amoureux d’une bande de

potes. Les séries osent, désormais, elles vont

de l’avant, et c’est dans cet héritage que

“Maniac” s’inscrit.

À ce titre, dans “Maniac” de multiples genres

s’assemblent, se mélangent, tout comme les

sentiments et tourments des personnages.

De plus, Emma Stone et Jonah Hill sont loin

d’avoir revus leurs performances à la baisse,

bien au contraire. Ils sont vulnérables,

touchants, vrais. Ils nous mettent face à

nous-mêmes : ce sont deux êtres humains

imparfaits et fragiles, leurs failles font d’eux

qui ils sont, et les voir en tandem de cette

série fait autant de bien que de mal — dans

le bon sens du terme, j’entends.

Les hommages au cinéma se multiplient

d’ailleurs, et le procédé maître de “Maniac”

et de l’expérience centrale de la série n’est

pas sans rappeler “Eternal Sunshine of the

Spotless Mind”. Dans un monde paraissant

tout à fait banal, c’était déjà en 2002

que Michel Gondry et Charlie Kaufman

imaginèrent l’industrie Lacuna, faisant son

fond de commerce en s’immisçant dans ce

que nous avons de plus intime et caché :

nos esprits. Le cinéma et les séries aiment

se jouer de nous, se jouer de la science

pratiquer une analyse détaillée de l’espèce

la plus complexe qui soit : l’être humain.

Maniac nous met non seulement face à

la maladie mentale de façon clinique,

chirurgicale et pragmatique, mais joue

également sur le tableau de l’affect du

spectateur pour transcrire une vérité dure et

souvent mal représentée à l’écran.

Lucie Bellet


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Désenchantée S1


Il y avait quelque chose d’incroyablement

alléchant à l’idée de voir Matt Groening,

papa du monument « Les Simpson «

(mais aussi de la mésestimé « Futurama

«), se laisser séduire par les sirènes de la

plateforme Netflix, pour y créer un tout

nouvel univers animé, profitant autant des

avantages de la firme (possibilité de diffuser

une saison entière, et donc de pouvoir lier

les épisodes et intrigues entre elles) que de

la possibilité d’élargir son terrain de jeu sans

trop de contraintes.

Mieux, le voir planter son décor en pleine

Terre du Milieu improvisée et référencée

(nommée Dreamland, tout un symbole), et

de faire d’une princesse singulière comme

ce n’est pas permis - Bean, effrontée et

alcoolique -, avait tout du high concept

aussi simpliste que génial; une potentielle

parodie qui pouvait pleinement s’inscrire

comme un monument Netflix, au même

titre que la vénéré « BoJack Horseman «.

Et aussi jouissivement potache soit-elle, «

Disenchantment « en v.o, satire médiévale

façon remake un poil R Rated de « Shrek

« (comme lui, il prend en grippe tous les

codes des contes folkloriques populaires),

louchant généreusement sur les cultissimes

« Le Seigneur des Anneaux « et « Game of

Thrones « (dont les clins d’oeil sont légion),

ne répond jamais réellement à toutes ses

belles promesses.

Porté par un humour (très) lourd plus

ou moins savoureux pour les initiés (et

évidemment moins pour les autres), dont

les gags visuels et verbaux, sont incisifs

mais plus rares, le show ne décontenance

pas réellement de prime abord, surtout

visuellement dans son animation, tant toute

la patte de Groening transpire à l’écran (on

est en terrain connu, et les personnages

ressemblent clairement à ceux de ses deux

précédents shows) autant qu’elle se permet

quelques digressions étonnantes (une

utilisation de couleurs plus claires et moins

criardes), mais pas forcément désagréable.

Ce n’est uniquement que lorsque le show

déroule tranquillement mais surement ces

micros rendez-vous, que le bas blesse et

qu’il dévoile plus clairement les faiblesses

de son édifice.

Car si le quotidien moribond de l’American

way of life (et encore plus depuis l’élection

de Trump) permet aux « Simpson « de

gentiment nourrir ses épisodes sans trop avoir

à forcer ses plumes, en revanche, s’attacher

à un détournement fantaisiste en bon et

dû forme du genre médiéval et de l’héroïc

fantasy, avec un minimum d’originalité,

c’est une autre paire de manches, surtout

pour un sitcom animée.

À la différence des « Simpson « et « Futurama

«, dont chaque épisode était indépendant

des uns des autres, « Désenchantée « semble

constamment étirer sur la longueur ses

effets (quitte à en affaiblir considérablement

leur impact et leur explosivité) autant que

son histoire, au demeurant charmante et

plaisante à suivre, mais surtout, il semble

avoir clairement laissé de côté l’esprit corrosif

et frondeur de la « méthode Groening « (plus

tourné vers l’émotion, visant à être autant

tourné au ridicule qu’être empathique),

déjà elle-même éprouvée par la structure

narrative « Netflixienne «, littéralement à

l’opposée (et cela se sent) de ce qu’à pu et

sait faire, le bonhomme et sa team depuis

trente ans.

En résulte donc un show divertissant mais

point inspiré, aux personnages à la fois

horribles et attachants - comme les Simpson

-, et qui aurait clairement mérité un poil plus

de mordant dans son écriture. Décidément,

hors « GLOW «, l’été série - et même

cinéma - du côté de chez Netflix, n’est pas

forcément très ensoleillée... ay caramba.

Jonathan Chevrier

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orange is the

Passé deux saisons en roue libre difficilement défendable - la troisième et

la quatrième -, ayant clairement joués avec la patience de ses plus fervents

fans, «OITNB» avait joliment redressé la barre avec une cinquième cuvée

absolument brillante, véritable huis clos tendu et resserré (l’intrigue s’étendait

sur à peine trois jours) où les plus barré”s des détenues made in Netflix,

s’étaient lancés dans une mutinerie aussi justifiée que plaisante à suivre.

Une vraie bouffée pour le show de Kenji Kohan, qui nous laissait présager

que du bon pour ce nouveau retour avec un nouveau cadre (bye Litchfield,

bonjour ‘’Bitchfield’’) et de nouveaux personnages (taillant méchamment

dans le gras du large casting de seconds couteaux). Gros dépaysement en

vue donc, et une manière pour le show d’offrir une vision aussi délirante que

puissante d’un QHS pour femmes outre-Atlantique; un ultime virage avant

une déjà annoncée septième et dernière saison.

Et dès le premier épisode, gentiment inscrit sous le ton de la survie en terre

hostile, avec nos héroïnes placées de force tout en haut de la chaîne alimentaire

criminelle et au beau milieu d’une guerre de gangs (muée autour d’une évasion

qui n’arrivera jamais, avec en toile de fond l’enquête pour déterminer qui était

à l’origine de l’émeute de Litchfield) cette saison 6 confirme avec malice la


95

new black S6

puissance de son renouveau n’hésitant pas à embrasser autant sa part d’ombre

qu’une part d’actualité (la politique Trump, la violence policière, le mouvement

Black Lives Matter) franchement salvatrice, tout en perdant un poil de sa

magie en se perdant dans la répétition à outrance de l’artifice scénaristiques

majeur de la série : les flashbacks, ici une nouvelle fois majoritairement

usés pour informer sur le background des nouveaux personnages. Du côté

des bons points, comme le laissait présager la saison précédente avec son

avènement et sa prise des commandes, Taystee (formidable Danielle Brooks)

confirme qu’elle est sans forcer le personnage le mieux écrit et le plus plaisant

à suivre, en véritable bouc émissaire institutionnel, tandis que celui de Piper

(bientôt dehors, et qui pourrait bien écrire ses mémoires et sa version de

son incarcération à Litchfield) reste toujours autant le plus agaçant et peu

empathique de l’histoire de la série.

Même Daya (Dascha Polanco), sort grandie de ce dégraissage des héroïnes,

tant son perso, tout comme celui de Taystee (les deux vraies éléments

déclencheurs de la rébellion après la mort de Poussey), est frappé de plein

fouet par la dureté de leur nouveau milieu de vie; un put*** d’enfer où les

gardiens sont aussi violents et cruels que les détenus.


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Épurée et émouvante même si cruellement moins dynamique

et punchy, fantaisiste et horrifique (parce que réaliste) à la fois,

amputée par ses choix scénaristiques (certains personnages

nous manquent comme Boo et Maritza, et seuls les soeurs

Barbara et Carol s’avèrent réellement des nouvelles héroïnes

convaincantes), «OITNB», pur show révolutionnaire et plus vieux

porte étendard de la magie Netflix (avec «House of Cards»), a

beau avoir ses plus belles heures derrière elle (et la nostalgie des

exceptionnelles deux premières saisons nous reste solidement

en mémoire), elle s’offre un simili reboot et conserve néanmoins

sa capacité incroyable à surprendre et émouvoir son auditoire,

même dans le bordel le plus complet.

De quoi amplement justifier sa vision, même si un sale sentiment

persiste : si la série devait se terminer d’ici l’année prochaine,

cela serait une fin juste et loin d’être déchirante à nos yeux, ce

qui en dit peut-être long sur la qualité du contenu au fil des ans...

Jonathan Chevrier


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