Désolé j'ai ciné #8

djcmagazine

Spider-man sur

grand écraN

Retour sur un héros mythique

Et aussi : (beaucoup) de critiques, des séries, suspiria de dario argento...

1


2


3

L’Edito

Alors que la blogosphère ciné s’écharpe durant des

mois au sujet de “Roma”, de la salle de cinéma et du visionnage à

la maison (voir un film sur Netflix, est-ce réellement du cinéma ?

Un épisode de L’amour est dans le pré diffusé en pellicule dans un

Pathé IMAX, est-ce que ça n’est pas aussi du cinéma?), nous aussi on

s’interroge. Un magazine cinéma en digital, est-ce que c’est vraiment

un magazine ? Si nous n’avons pas la possibilité d’être feuilleté,

comme le – superbe – magazine de nos confrères et consœurs de

chez Revus et Corrigés, méritons-nous vraiment le nom ?

Notre conviction, et il en est de même pour le cinéma : il s’agit de

sincérité avant tout. Aussi en cette fin d’année, nous espérons vous

proposer des textes cinéphiles et cinéphages qui, non motivés par la

moindre considération économique, sont tout simplement motivés

par la sincérité de nos autrices et auteurs. C’est ce qui différencie

un film de “Venom” malhonnête et mensonger, d’un film d’animation

de Spidey réalisé avec le cœur. Cher lecteur, chère lectrice, soyez

comme Spider-Man… Soyez amazing. Joyeuse fin d’année à vous.

Captain jim


4


5

le sommaire

P.6 ATtentes de 2019

p.16 Critiques Netflix

P.28 critiques octobre

p.48 critiques novembre

p.72 critiques décembre

p.84 travis knight : self-made artist ?

p.87 suspiria : la maison du paon

p.96 fede alvarez : de raimi à fincher

p.100 spider-man sur grand écran

p.108 l’instant séries

DIRECTRICE DE LA RÉDACTION : MARGAUX MAEKELBERG

MISE EN PAGE : MARGAUX MAEKELBERG

RÉDACTEURS : CAPTAIN JIM, LIAM DEBRUEL, MEHDI TESSIER, BAPTISTE ANDRE


6

ON LES ATTEND AVEC IMPATIENCE EN 2019

gla

Les héros de «Incassable» et «split» sont réunis dans ce qui

pourrait bien être le film de super-héros de l’année : furieux,

impressionnant, épique et probablement innatendu connaissant le

bonhomme qui, malgré quelques films un peu en deça, s’est inscrit

comme une des valeurs sûres du cinéma. Bruce Willis, James

McAvoy, Samuel L Jackson & Anya Taylor-joy seront rejoints par

l’énigmatique sarah paulson.

margaux maekelberg


ss

m night shyamalan

7


8

the old man

Dès quelques trailers diffusés, le prochain film de David Lowery

attise la curiosité et l’impatience. Après son magnifique “A

Ghost Story”, il met ici en scène l’histoire vrai d’un vieil homme

braqueur de banque joué par Robert Redford. Réalisateur plus

que prometteur, casting inspiré, photographie à l’esthétique 70’s,

le film à déjà tout pour plaire et faire de l’année 2019 une belle

année de cinéma.

Baptiste Andre


9

and the gun

David Lowery


10

adora

Fabrice Du Welz est l’un de mes réalisateurs

préférés depuis que j’ai découvert « Alléluia »

sur grand écran en 2014. Le fait qu’il

clôture sa trilogie ardennaise (« Calvaire »,

« Alléluia » et donc « Adoration ») avec

plusieurs figures belges tout en reprenant une

nouvelle fois la place d’une « Gloria » en tant

que vecteur des événements (ici, une petite fille

après la femme disparue et la mère monstre)

m’intrigue au plus haut point. Bref, Adoration

s’annonce comme un film important de l’année.

Liam Debruel


11

tion

Fabrice Du Welz


12

Autre fin de trilogie avec ce neuvième épisode de la saga de

science-fiction la plus connue du monde. C’est pourtant avec

son réalisateur que les enjeux s’avérent plus passionnants,

JJ Abrams étant connu pour lancer les sagas/séries, sans les

clôturer lui-même. Voir l’un des metteurs en scène les plus

sous-estimés et passionnants de ces dernières années devoir

mettre fin à de nouvelles aventures qu’il a initié et poursuivre

les questionnements qu’il avait lancé ainsi que celles de Rian

Johnson risque de rendre ce blockbuster encore plus lié au

questionnement sur l’intime et l’historique.

Liam Debruel


13JJ Abrams


14

it : cha

Grosse surprise de 2017, It était l’un des portraits les plus

touchants sur l’enfance, avec un aspect horrifique plus

vecteur d’émotions que de jump scare faciles. De plus,

Muschietti affirmait un ton collant bien au récit entre le

merveilleux Amblinesque et le style Kingien. Cette suite

s’annonce donc intéressante dans ce qu’elle prolongera les

traumatismes d’enfance chez les héros désormais adultes.

Liam Debruel


15

pter 2

Andy Muschietti


16CRITIQ


17

UES

NETFLIX


18

LE BON APÔTR

Ce mois-ci Netflix frappe fort avec la sortie

de plusieurs films de réalisateurs qui ont

déjà fait leurs preuves. Gareth Evans est l’un

d’eux. Après le diptyque « The Raid », qui a

transformé la façon de filmer l’action dans

le paysage cinématographique, il revient

avec un film aussi hypnotisant que jusqu’auboutiste.

« Apostle » ou « Le Bon Apôtre » en français

(le choix de traduction est suffisamment

intéressant pour le souligner), place son

spectateur in media res dans une histoire de

secte qui, en échange de la libération d’une

de leur adepte demande une importante

somme d’argent. C’est Thomas, le frère de

cette mystérieuse partisane, qui est chargé

d’apporter la rançon vers l’obscure île où la

secte a élu domicile.

Gareth Evans n’a besoin que de quelques

plans et lignes de dialogues pour poser

cette histoire qui va se révéler petit à petit.

On retrouve bien toute la mythologie

sectaire dans ce film mais là où Evans fait

fort c’est dans le mélange des genres qu’il

va opérer. L’horreur domine fortement mais

la fulgurance des scènes d’actions ravira

les amoureux de « The Raid ». Car s’il y a

une chose qu’il faut retenir de « Apostle »

c’est l’audace avec laquelle Evans use de

son médium. Angles de caméra, montage et

choix stylistique sont tous aussi intéressant

les uns que les autres. L’utilisation constante


19

12/10

E

DE GARETH EVANS. AVEC DAN STEVENS, MICHAEL SHEEN... 2H10

de « dutch angle » amplifie la sensation de

malaise que l’image, le son et l’intrigue nous

livraient déjà.

Mais « Le Bon Apôtre », bien qu’étant un

tour de force sur le plan formel reste tout

de même assez pauvre dans sa narration.

Un découpage scénaristique assez inégale

avec une première partie très prometteuse

qui met en place cette société sectaire

reclus du monde, et des bribes d’intrigues

suffisamment originales pour attiser la

curiosité et établir un arc narratif prometteur.

Puis, petit à petit, le film se perd dans une

grandiloquence, un surplus, certe liée au

genre horrifique voir gore (les amateurs

d’hémoglobine seront servis), mais qui

justifie finalement peu son histoire.

Son jusqu’auboutisme est a salué bien

qu’« Apostle », dans sa dernière partie

notamment, s’use et, ses symboles et son

propos semblent s’étouffer mutuellement.

Le film reste néanmoins une œuvre très

intéressante et prometteuse à l’égard de

Netflix.

Baptiste Andre


20

19/10

ILLANG : LA

BRIGADE DES LOUPS DE

KIM JEE-WOON. AVEC JUNG

WOO-SUNG, HAN HYO-JU... 2H19

Dans un futur proche, et

face au spectre de la guerre

qui menace l’Asie de l’est,

les deux Corées décident

de s’unifier pour faire face

aux conflits à venir. Dans

ce contexte politique tendu,

un groupe terroriste du

nom de La Secte apparaît,

farouchement opposé au

rapprochement des deux

pays. Cette menace plonge

le gouvernement provisoire

dans la crise. La police est

de plus en plus impuissante

face aux actions des

terroristes. Le président crée

donc l’Unité Spéciale pour

contrer La Secte. Après un

événement traumatisant qui

tourne l’opinion publique

contre la nouvelle police, les

membres de l’Unité Spéciale

prennent la décision de

porter un masque. Au proie

aux luttes internes et au

terrorisme, le pays sombre

dans le chaos.

« Illang : La brigade des

loups » de Kim Jee-Woon est

le remake d’un film japonais

: « Jin-Roh , la brigade des

loups » sortie en 1999. Il est

difficile pour ceux qui ont

connu le temps des vidéos

clubs de ne pas se rappeler

l’image marquante qu’était

l’affiche de « Jin-Roh, la

brigade des loups » . Un

soldat en armure, évoquant

un uniforme de soldat nazi,

devant une pleine lune et

ses yeux rouges sang. Ce

visuel à lui seul provoquait

d’étranges sentiments de

fascination et de répulsion.

Mais si en France, le film

animé est considéré comme

un chef d’oeuvre, on connaît

moins la trilogie « Kerberos »

dont « Jin Roh » est le dernier

chapitre. En effet, Mamoru

Oshii, le créateur de la saga


21

(surtout connu pour l’animé « Ghost in the

Shell »), avait réalisé deux films en prise de

vue réelle, « The Red Spectacles » (1987)

et « Stray dog : Kerberos Panzer Cops »

se situant dans le même univers que « La

brigade des loups ». Pour le troisième volet,

Oshii ne signera que le scénario et c’est

Hiroyuki Okiura qui passera à la réalisation.

L’homme aux commandes de ce remake

n’est pas n’importe qui. Kim Jee-Woon fait

partie de la vague de réalisateurs coréens

s’étant démarqué dans le début des années

2000. C’est une figure emblématique du

cinéma mondial qui a signé des films aussi

poétique (« 2 soeurs ») que radicalement

violent (« J’ai rencontré le diable »). Au vu de

sa filmographie, c’était le réalisateur parfait

pour raconter cette histoire d’espionnage

au milieu d’un pays en proie aux flammes.

Dans « Illang », Jee-Woon déplace le récit

se déroulant initialement au Japon pour le

placer en Corée dans un futur pas si lointain.

Depuis 1953 et l’armistice du conflit, les

deux Corées n’ont jamais abouti à un traité

de paix et sont juridiquement toujours en

guerre. Infiniment touché dans leur chair par

la séparation entre les deux états, il est rare

de voir un film sud-coréen ne pas évoquer

de près ou de loin cet aspect de la situation

politique du pays. Le long métrage n’y va

pas par quatre chemins et opte pour une

anticipation qui parle clairement des peurs

des sud coréens. Le script du film original

montrait des personnages broyés par les

institutions, où les initiatives individuelles

étaient rendues quasi impossibles par les

appareils d’état. Il planait sur le long métrage

une aura de fatalisme funèbre. « Illang »

prend à contre pied cet aspect si particulier

de « Jin-Roh » pour en faire un film d’action

où le fatalisme est remplacé par une volonté

désespérée de liberté. Les héros vont se

débattre continuellement pour tenter de

s’extraire d’un système qui les utilise comme

des pions. Thématiquement, le film est assez

proche de son film précédent « The Age of

Shadows » qui parlait de résistants sudcoréens

pendant l’occupation japonaise.

Le récit de « Illang » est bardé de violence,

montre un pays en fin de règne, replié sur

lui même. Ce changement de point de vue

par rapport à l’oeuvre originale est louable

mais l’exécution n’est pas sans défaut. Dans

les séquences d’action dans la tour ou sur le

parking, on a du mal à retrouver la maestria

de la scène d’évasion de « A Bittersweet Life

» réalisé par Kim Jee-Woon en 2005 et la

patte si singulière du réalisateur. Le scénario

de « Illang » ajoute des sous intrigues

intéressantes mais qui se perdent dans le flot

d’informations qu’on nous envoie pendant

ces 2h30. Ainsi, le financement occulte de

La Secte par une faction de la police fait

écho aux scandales de corruptions qui a

valu à l’ex-présidente sud-coréenne d’être

condamnée à 25 ans de prison.

Si le film original avait su marquer les

esprits par son côté intemporel et sa poésie

existentialiste, Kim Jee-Woon décide

d’ancrer son remake dans un univers plus

marqué, au contexte politique qui fait écho

aux événements qui bousculent la Corée

d’aujourd’hui. Mais dans cette volonté, il

perd un peu la viscéralité qui faisait son

cinéma. En reste une œuvre intéressante,

engagée et résolument moderne.

Mehdi Tessier


22

THE OUTLAW KING

Le cinéma de Mackenzie est en évolution

constante. Il est alors intéressant qu’après

son «Comancheria», où il analysait

l’Amérique moderne en usant de ses

codes cinématographiques dès le plan

d’ouverture, il s’attaque à un récit historique

de Grande Bretagne et d’Ecosse. Les deux

films partagent néanmoins un Chris Pine en

vecteur de liberté et de réaction face à un

système oppressif. Le milieu bancaire laisse

place à une autre oligarchie avec la royauté

britannique. Le plan séquence ouvrant le

film reste tout autant symbolique de cette

lutte des ‘’classes’’, séparant un semblant

de bonne entente du restant du récit tout

en installant les codes d’un genre historique

plus épique. N’en déplaise d’ailleurs aux

personnes contestant Netflix, la taille de

l’écran n’influence guère l’ampleur du projet,

la fureur des affrontements se dégageant sans

souci. Mackenzie a d’ailleurs l’intelligence

de rendre ses combats lisibles, à l’opposé de

la superposition épileptique de nombreux

blockbusters actuels. On ne sent guère de

chorégraphies de combats d’ailleurs, dans

une quête immersive où les belligérants

sont sur l’instant des guerriers qui cherchent

l’efficacité et la survie sur autre chose. Les

personnages sont moins des héros braves

que des hommes tentant de faire la chose

juste. Les gestes sont imprécis, les visages

sont sales et les morts sont injustes et sèches.

Pourtant, c’est moins dans ses moments

de danger que le cinéma de Mackenzie

transparait mais dans ses instants de


23

09/11

ressortir une forme de beauté banalisée.

Cela rentre en cohérence avec la direction

d’acteur de qualité de Mackenzie. Il offre

une nouvelle fois un autre grand rôle au

toujours charismatique Chris Pine. L’acteur,

au minimum impeccable dans ses rôles les

moins marquants, dégage cette même lueur

dans ses yeux accrochant directement le

public, et se livre corps et âme dans un rôle

à récompense (croisons les doigts malgré le

désamour porté à la plateforme). Ce même

dévouement émotionnel, cohérent dans le

cinéma de Mackenzie, transperce dans le

regard de chaque membre du casting.

DE DAVID MACKENZIE. AVEC CHRIS PINE, FLORENCE PUGH... 2H01

calme. C’est là, quand transparaissent les

imperfections des héros, qu’ils prennent

vie, dans leurs gestes les plus banals, forme

de repos dans la crainte d’une menace

permanente. Des amoureux en plein ébat

s’arrêtent en tombant sur une plante avec

laquelle les amants se caressent lentement

pour mieux appréhender le corps de l’autre.

En plus d’offrir une fulgurance d’érotisme

dans une scène de sexe marquant par

sa crudité, celle-ci remet en avant cette

manière qu’a Mackenzie d’appréhender ses

personnages. Les cicatrices sur notre héros

sont filmées sans fard, avec cette beauté de

mise en scène que le réalisateur a pour ces

corps, en mouvement ou non. Il les prend,

comme ses acteurs, dans leurs aspects

les moins élégants pour mieux en faire

Sublimé par la photographie discrète et

sensible de Barry Ackroyd, «The outlaw

king» est un grand film délicat et furieux à

la fois, porté par cette antinomie symbole

d’un affrontement rude et douloureux. Il est

tel un baiser, une étreinte après la tragédie,

un calme réconfortant après une tempête de

tourments émotionnels et physiques. C’est ce

qui fait du cinéma de Mackenzie un cinéma

essentiel, portant l’intime et l’imperfection

de ses héros pour appuyer les doutes de

chacun, héros historiques comme victimes

sans nom de la société, et les transcender

avec la même touche empathique qu’un

Jeff Nichols. Quand Mel Gibson filmait son

«Braveheart» avec grandiloquence pour

appuyer l’héroïsme, Mackenzie y arrive en

allant dans une forme d’immersion aussi

crue dans sa représentation historique que

dans les failles de chacun. Bref, d’une beauté

aussi discrète que son cinéma…

Liam Debruel


16/11

THE BALLAD OF

BUSTER SCRUGGS

24

DE JOEL ET ETHAN COEN. AVEC TIM BLAKE NELSON, JAMES FRANCO, LIAM NEESON... 2H13


25

Les frères Coen ont beau faire la tournée des médias pour

chanter les louanges de la plateforme et des libertés qu’elles

leur ont offertes pour réaliser leur film western d’anthologie, on

ne me la fait pas à moi : c’est que personne d’autre que Netflix

n’aurait accepté de financer un projet aussi médiocre. Des mots

violents; des mots douloureux aussi, quand on est fan du travail

des frères Coen comme je le suis, mais surtout des mots justes.

«The Ballad of Buster Scruggs» est une compilation de nouvelles

écrites par les frères Coen tout au long de leur carrière (ils en ont

écrit un paquet; certaines ont même été publiées dans les Cahiers

du Cinéma) ayant comme seul cadre commun le western, et

comme seule thématique partagée une approche existentialiste

du monde. Que cela soit à travers l’humour noir ou non, toute

les histoires interrogent la place des hommes et des femmes dans

un univers qui semble s’amuser à n’avoir aucun sens. C’est cet

existentialisme constant qui donne souvent le sentiment que les

frères Coen sont effroyablement cruels avec leurs personnages,

et c’est quelque chose qui ressort de manière très visible dans

ces six courtes histoires.

Évidemment, les segments sont inégaux. Malheureusement,

la plupart sont largement insignifiants. Le premier a beau être

techniquement impressionnant, il n’en reste pas moins qu’un

vain exercice vaniteux. Celui avec Tom Waits en chercheur d’or se

noie dans une fin mécanique et totalement bidon... On gardera un

bon souvenir cependant de celui qui met en scène James Franco

en criminel malchanceux, de celui avec Liam Neeson et enfin

celui avec Zoe Kazan. Mais même quand c’est pas mal, on sent

quand même que ce sont des histoires qui avaient été oubliées

dans un tiroir à raison... Cela reste les frères Coen, c’est-à-dire

parmi les plus grands réalisateurs que le cinéma américain ai

jamais connu, donc cela reste intéressant. Mais comme d’autres

avant eux, les cinéastes passent par la case Netflix en proposant

une œuvre bien en deçà de leurs propositions habituelles. On

attend le prochain…

Captain Jim


26

ROMA

DE ALFONSO CUARÓN. AVEC YALITZA

APARICIO, NANCY GARCÍA... 2H15


27

Roma a tout pour faire peur. Distribué

par Netflix, film espagnol dont l’histoire

se déroule dans les années 70, de surcroît

en noir et blanc, d’une durée de plus de 2

heures, il en rebutera sûrement plus d’un.

Beaucoup d’entre eux regretteront sa nonprésence

sur les écrans. A juste titre, certes,

mais “Roma” est profondément plus qu’un

simple film de cinéma.

C’est un film naturaliste, intimiste, qui

s’inspire directement de l’enfance de

Cuaron dans le quartier de Colonia Roma à

Mexico. On suit le quotidien d’une famille

bourgeoise du point de vue de Cleo, la

nounou de la famille. Le film s’ouvre sur un

plan fixe d’un sol, puis une vague d’eau vient

le recouvrir, nous révélant, par un habile jeu

de reflet, le ciel au-dessus de nous. Notre

regard toujours fixé sur ce plan se retrouve

coupé par le passage d’un avion. Ici, dans

ces cinq premières minutes, Cuaron nous

révèle toute sa démarche.

Le film prendra son temps. Le film nous

montrera plusieurs couches les unes sur

les autres, parfois pas directement mais

justement par ce jeu de reflet. Chaque détail

établira un événement prochain. Le noir et

blanc n’est pas là, à mon sens, pour établir

une dualité, mais pour souligner un contraste.

Qu’il soit social, spatial (tout est question

d’espace dans “Roma”) ou encore lié aux

personnages. Car Cuaron met en scène des

portraits de femmes incroyablement fortes

vis-à-vis des hommes qui les entourent.

C’est un film d’une bienveillance sans

pareille mais qui ne s’empêchera pas

de bousculer son spectateur. Certaines

scènes sont dévastatrices et continuent

de nous suivre bien longtemps après leur

visionnage. D’un réalisme véritablement

éprouvant d’autant plus souligné par le

temps que prend le film. La forme suit à la

perfection cette démarche en nous invitant,

grâce à des travellings très lents, à observer

et à apprécier les détails qui composent le

quotidien de Cleo et de cette famille.

Couronné par un Lion d’Or à la Mostra de

Venise de cette année, “Roma” mérite qu’on

parle de lui. C’est un film que Cuaron a

rempli d’une passion et d’une douceur sans

pareil qu’il semblait naturel que l’on puisse

lire le titre à l’envers et en découvrir le sens

caché : ‘’Amor’’.

Baptiste Andre


28CRITIQ


UES

DES FILMS D’OCTOBRE DONT ON A PAS PU PARLER DANS

LE PRÉCÉDENT NUMÉRO PARCE QU’ON A PAS EU LE TEMPS

(MAIS ON VA PAS PARLER DE TOUT NON PLUS QUAND MÊME)

29


03/10

A STAR IS BORN

DE BRADLEY COOPER. AVEC BRADLEY COOPER,

LADY GAGA... 2H16

30

Il y a d’abord eu William A. Wellman

en 1937, puis George Cukor en 1954

et Frank Pierson en 1977. Près de

quarante ans plus tard c’est au tour de

Bradley Cooper de se placer derrière

la caméra pour la première fois de sa

carrière. Celui qui s’est fait un peu

plus rare sur nos grands écrans depuis

2015 («American Sniper», «À vif !»)

excepté quelques apparitions dans

«War Dogs» et «10 Cloverfield Lane»

en 2016; fait un retour fracassant avec

ce qui est donc une nouvelle version

du désormais cultissime «A Star is

born». Réalisateur, acteur principal,

scénariste et également producteur,

Bradley Cooper est sur tous les fronts

pour cette tragédie hollywoodienne

qui a tout pour filer direct aux Oscars

même s’il est - bien - loin d’être

parfait.

Star de country sur le déclin et plus

attiré par les bouteilles d’alcool et les

médicaments que par l’adrénaline de

la scène, Jackson Maine rencontre la

jeune et très prometteuse Ally avec

qui une incroyable histoire d’amour

commence. Alors qu’elle prend du

galon dans le métier et devient LA star

du moment, la carrière de Jackson va

de plus en plus mal et ce dernier met

rapidement péril autant son couple

que la carrière de sa femme.

Le film démarre sur les chapeaux

de roue. Le coup de foudre frappe

sans prévenir, Jackson Maine tombe

éperdument amoureux d’Ally et de

sa voix en or. La première partie

du film embrasse la romance avec

ferveur et excitation, tout comme

les sentiments naissants entre eux.

On tombe à notre tour amoureux

de ce couple qui transcende l’écran

de par leur alchimie mais encore

plus - et surtout - lorsque les deux se

retrouvent sur scène avec une mise

en scène dynamique - bravo Cooper

- et un score aux petits oignons. Mais


31

peut-être que finalement tout va trop vite dans le film, si bien que

la première partie condense assez rapidement les préambules

de leur relation avec énergie pour laisser une deuxième partie

beaucoup plus faible. Déjà de par un scénario connu - une

étoile née, une autre meurt - et qui ne fait qu’effleurer des pistes

de réflexion qui auraient pu être intéressante : l’amour toxique,

l’émancipation de la femme vis-à-vis de son mari, la pression

que met l’industrie musicale pour «formater» ses stars…

Cependant Bradley Cooper nous avait prévenu, «A Star is born»

est avant tout une histoire d’amour. Et c’est qu’il arrive à nous

transporter dans les moments de joie comme les moments de

peine, non pas dans leur vie quotidienne mais bel et bien sur

scène. Autant la plupart des scènes ne montrent pas énormément

d’intérêt, autant celles où Lady Gaga chante sont absolument

transcendantes (notamment la scène de fin bouleversante de

justesse). Ce qui nous fait arriver au second point de ce film, les

prestations de nos têtes d’affiches. Bradley Cooper surpasse le

film avec sa dégaine d’ancienne star déchue et son regard perçant

où toutes les émotions transparaissent. Le naturel de Lady Gaga

est plus agréable et rafraichissant dans la première partie que

dans la seconde avec ses artifices et ses tenues extravagantes

- peut-être justement parce qu’on a l’habitude de la voir dans

ce registre -. Sam Elliott qui incarne le frère de Jackson tient ici

probablement son plus beau rôle tout comme les autres seconds

couteaux dont le père d’Ally et sa bande de chauffeurs et leur

humour communicatif.

Les amateurs de love story seront servis quant à ceux qui auraient

souhaité un film avec un peu plus de fond, ils devront passer

leur tour car «A Star is born» est finalement aussi sincère qu’il

est extrêmement convenu.

Margaux Maekelberg


32

03/10

FRÈRES ENNEMIS

DE DAVID OELHOFFEN. AVEC MATTHIAS

SCHOENAERTS, REDA KATEB... 1H41

Depuis quelques années, David Oelhoffen semble vouloir

chambouler les productions hexagonales. Après avoir

scénarisé « L’affaire SK1 » en 2013, et réalisé en 2014 « Loin

des hommes » (adapté d’une nouvelle d’Albert Camus) ,

le réalisateur sort « Frères ennemis », son troisième long

métrage. Loin des clichés, le film raconte l’histoire de dealers

et de flics ordinaires, porté par un casting remarquable.

Driss, incarné par Reda Kateb, est un agent de la brigade

des Stups, plutôt solitaire. Pour faire tomber des trafiquants,

il utilise Imrane, ami d’enfance lui même trafiquant. Lors

d’un deal qui devait lui rapporter gros, Imrane se fait tuer.

Manuel, le seul rescapé de l’attaque et associé du défunt

se retrouve accusé d’avoir commandité l’assassinat et de

cacher la drogue pour son profit personnel. Afin de se

laver de tout soupçon, il va devoir faire confiance à Driss,


33

et l’aider à mener l’enquête. Le flic rongé par la culpabilité, va tenter de

s’acquitter de la dette morale qu’il a envers ses anciens amis.

David Oelhoffen se défend d’avoir fait un film naturaliste. Pourtant il se dégage

un sentiment de réalisme cru dans la plupart des scènes. La caméra portée

filme les acteurs au plus près, évoluant dans des décors criant d’authenticité.

Lors de la scène de retrouvailles devant la prison, on est au cœur de cette

réunion de famille, avec les personnages, sous la grisaille. Ce ciel gris et bas

qui recouvrira la totalité du long métrage. Loin d’un romantisme flamboyant,

le film dépeint la vie de petits dealers, entre peur et attente. On est surpris

de voir Imrane et Manuel se comporter comme des pères aimants, doux,

aux antipodes des voyous qu’on nous présente d’habitude. L’intrigue se passe

essentiellement de l’autre côté du périphérique, ne montrant Paris qu’en

de rares occasions. Flics et malfrats n’habitent pas des lofts stylisés ou des

appartements haussemaniens, mais des logements modestes dans des HLM.

Les personnages ont vécu dans la même cité, sont du même milieu social.

Leur passé est commun, seule la morale les différencie.

Dès le premier plan, le cadre est posé. Reda Kateb regarde par la fenêtre, l’air

distant. Derrière lui, des hommes casqués, en gilet par balles montent les

escaliers, arme au poing. Le décalage est frappant. Driss n’est pas à sa place.

Et durant tout le film, le personnage n’aura de cesse d’essayer de la retrouver.

Car le cœur du récit est là, « Frères Ennemis » raconte l’histoire de quelqu’un

qui rentre chez lui. Mais contrairement à Ulysse, le voyage sera tout sauf beau

et heureux. C’est rongé par la culpabilité que Driss se met en quête d’un foyer

perdu. La filiation, l’entraide de deux personnages que tout semble opposer,

David Oelhoffen creuse ici des thèmes qui lui sont chers. Mais cette étude

de personnages s’avère un poil décevante, la faute à un manque d’éléments

permettant d’appréhender la fracture entre Driss et Manuel. Leur amitié passée

est évoquée sans jamais être approfondie. Mais on ne va pas bouder notre

plaisir de voir Reda Kateb et Matthias Schoenaerts se donner la réplique.

Notons aussi que c’est la première apparition au cinéma du rappeur Fianso,

de son vrai nom Sofiane Zermani, et qu’on espère revoir bientôt tant son jeu

est naturel.

Avec ces personnages tout en nuances de gris, David Oelhoffen expose la

fragilité de la famille qu’on se choisit, celle des amis, et montre qu’elle aussi,

peut être dysfonctionnelle. Malgré la petite déception en sortant de la salle,

et au regard de ses futurs projets, on ne peut qu’espérer une carrière brillante

pour ce réalisateur qui se fait une place de choix dans un cinéma français de

plus en plus prompt à offrir des choses nouvelles.

Mehdi Tessier


34

Il était loin de faire l’unanimité chez nos

confrères américains, force est de constater

que «Venom» subira également le même

sort de par chez nous. Car même si les

droits du tisseur de toile appartiennent

désormais à Marvel/Disney, Sony sort de

sa besace l’un des ennemis de Spider-Man

déjà aperçu dans le «Spider-Man 3» de Sam

Raimi aka Venom/Eddie Brock. Et parce

que Sony est une jolie machine à business

qui compte bien amasser du billets verts,

bye bye le Rated R espéré par certains

- il faut dire que le personnage avait le

potentiel pour - et bonjour le PG-13 - tout

public chez nous -. Loin d’être une grande

surprise, le «Venom» de Ruben Fleischer

(«Bienvenue à Zombieland», «Gangster

Squad») n’est pas un «désastre» (même s’il

s’en rapproche dangereusement) mais est

bien trop aseptisé pour être efficace.

Journaliste d’investigation prêt à titiller les

plus grands dirigeants et responsables pour

mettre à jour leurs magouilles, Eddie Brock

se frotte d’un peu trop près à Carlton Drake

à la tête de Life Foundation qui, derrière ses

recherches scientifiques, entame une grande

opération de nettoyage à l’aide d’entités

extraterrestres surnommées «symbiotes»

qui ont besoin d’un hôte humain pour

survivre. Suite à un malencontreux

accident, Eddy Brock fusionne avec une de

ces entités pour devenir Venom.

Dans sa première partie, le film tente

vainement de créer une origin story qui

n’est finalement que vaguement évoqué

sans s’intéresser véritablement à Eddy

Brock ni même à l’antagoniste de l’histoire

aka le méchant docteur Carlton Drake qui

- comme 90% des méchants aujourd’hui

- veut sauver le monde en détruisant

les ¾ de sa population pour éviter ainsi

la surpopulation et la disparition des

VENOM

ressources que Mère Nature nous a si

gentiment offert. Sa seconde partie, faisant

désormais cohabiter Eddy et Venom, vire

de temps à autre au buddy movie qui

s’avère plutôt efficace. Tom Hardy prend

du plaisir à jouer ce double-personnage et

ça se voit. C’est pas toujours parfait mais la

carrure du bonhomme colle parfaitement

au personnage. Ce qui est du côté de Riz

Ahmed c’est une autre histoire - enfin du

côté de tous les seconds couteaux à vrai

dire - qui semble chercher ses répliques et

dont le personnage n’a absolument aucune

substance à part le fait d’avoir l’étiquette

«Méchant» collée sur le front.

Si le scénario a été coupé à la hache

absolument pas affutée, il en est de même

avec la réalisation et le montage qui sont audelà

du catastrophique notamment lorsque

le film tape un peu dans l’action. On se

retrouve alors avec une course-poursuite


10/10

DE RUBEN FLEISCHER. AVEC TOM HARDY, RIZ AHMED... 1H52

en voiture (qui rappelle étrangement celle

de «Black Panther», la réalisation en moins)

complètement illisible tout comme 99%

des scènes d’action du film alors que le

personnage de Venom et toute sa dimension

«monstrueuse» tente d’exploser à l’écran

sans grand succès malheureusement

puisque, le jeune public étant visé, hors

de question de mettre ne serait-ce qu’une

goutte de sang (alors que Venom arrache

sans vergogne à coups de canines acérées

la tête de ses ennemis).

Lors d’une récente interview qui a largement

fait les gros titres à quelques jours de la sortie

du film, Tom Hardy affirmait que des scènes

qu’il affectionnait tout particulièrement ont

été coupé du film (pour rappel le film a été

coupé de 40 minutes). Et lorsqu’on voit

le résultat à l’écran, ces 40 minutes sont

quasiment flagrantes et aurait - possiblement

- permis au film d’être un brin mieux

développé. Reste à espérer qu’une version

longue du film sera disponible en DVD (et

honnêtement on croise fortement les doigts).

Et comble du comble, la seconde scène

post-générique (qui n’a pour le coup aucun

rapport «direct» avec le film) qui dure

approximativement cinq minutes se révèlent

bien plus intéressante, bourrée d’action et

drôle que tout le film. Outch.

Malgré deux trois moments sympathiques, un

personnage aussi complexe que finalement

attachant et une véritable envie de bien faire

de Tom Hardy, «Venom» s’enfonce dans

les bas-fonds des blockbusters réalisés à la

truelle seulement venus pour engranger de

l’argent - et vu son 1er jour d’exploitation à

32,8M de dollars Sony fait banco - quitte à

y délaisser tout ce qui faisait le charme d’un

des meilleurs ennemis de Spider-Man.

Margaux Maekelberg

35


36

10/10

GALVESTON

DE MÉLANIE LAURENT. AVEC BEN FOSTER,

ELLE FANNING... 1H31

Nouvelle-Orléans, 1987. Roy est un petit truand dont les dettes s’accumulent.

Un soir, son boss lui tend un guet-apens, dans une maison isolée, mais réussit

à s’échapper. Dans sa fuite, Roy emmène avec lui une jeune fille, Rookie,

retrouvée attachée sur le lieux de l’attaque. Cette cavale les mènera au Texas,

à Galveston, où les fuyards passeront quelques jours de paix, face à la mer,

avant que les problèmes ne les rattrapent.

«Galveston» est le premier film américain de Mélanie Laurent. C’est

l’adaptation d’un livre signé Nick Pizzolatto, le créateur de la série «True

Detective». Mais avant ça, la réalisatrice avait marquée les esprits avec

«Respire», dont le travail si particulier sur le son montrait de réelles volontés de

mises en scènes. Sa filmographie est parsemée de personnages en souffrance,

et ce nouveau long métrage ne déroge pas à la règle. Au tout début du film,

on fait la connaissance de Roy, interprété par Ben Foster. Après un passage

chez le médecin, on devine un personnage en sursis, la radio de ses poumons

montrant des tâches inquiétantes. On va suivre un homme qui s’avance sans


37

cesse vers la mort, la frôlant souvent sans jamais l’embrasser. Dans cette fuite

en avant, Roy va sauver Rookie, parfait prototype de la jeune fille en détresse,

interprétée par Elle Fanning. Cette blonde au visage angélique se révèle être

une prostituée au passé trouble, un personnage dont l’innocence a été broyé

très tôt. Roy et Rookie sont deux archétypes de film noir, et «Galveston» sera

l’occasion de réinterpréter les codes du genre.

Le film est une sorte de double parenthèse. D’abord temporelle, le tout

premier plan montre l’intérieur d’un salon alors que l’ouragan Katrina fait

rage dehors, puis l’intrigue se déroule en 1987 avant de revenir en 2005. Mais

le long métrage offre aussi une parenthèse idyllique, au bord de la mer, où

les personnages vivront quelques moments de paix, de joie, loin des tumultes

qu’ils ont vécus. La scène où, au crépuscule, Tiffany, la petite sœur de Rookie,

court pour mettre des petites tapes dans le dos de Roy est d’une douceur

infinie, accompagnée simplement par le bruit du vent et les rires de l’enfant.

La ville de Galveston servira de purgatoire aux personnages. Mais après une

soirée de danse où l’on voit pour la première fois Roy sourire, et Rookie

s’amuser réellement, le passé les rattrape et les fauche encore plus durement.

Le road trip est sombre et violent. Mais le trait est parfois trop forcé, et le

pathos ne prend pas, comme quand Elle Fanning raconte son passé de gamine

abusée. Juste avant la confidence, on voit l’actrice en pleurs à la limite du

surjeu, dont les grognements de tristesse frôle le ridicule. On aurait aimé

aussi un peu plus de nuances dans le jeu de Ben Foster. Reste tout même une

bonne prestation pour les deux acteurs. Lors des scènes d’action, Mélanie

Laurent se lâche, et sa mise en scène aboutit à des moments intenses, du plus

bel effet. Le film étant une commande, la réalisatrice n’avait pas le final cut.

Elle a d’abord monté le film de son côté, aboutissant à un premier jet que le

producteur trouvait trop ‘’film français’’. Puis un monteur outre-atlantique

à essayer d’en faire quelque chose de plus américain. Le long métrage sorti

en salle est une fusion des deux visions. En résulte un film schizophrène, ne

sachant pas ce qu’il est, un drame ou un thriller.

En se rendant au Texas, Melanie Laurent filme l’Amérique des déshérités,

oubliée des institutions. On sent une réelle sincérité à montrer la noirceur de

contrées livrées à elle même, mais avec un regard trop appuyé, voir exagéré.

Malgré quelques scènes poignantes, «Galveston» souffre d’une vision

bicéphale et peine à trouver réellement sa voie et s’inscrire comme l’œuvre

d’une auteure.

Mehdi Tessier


17/10

Après

SHANE BLACK. AVEC BOYD HOLBROOK, TREVANTE RHODES... 1H47

THE PREDATOR

DE

une promo extrêmement compliquée

- et encore le mot est faible - où la courageuse

Olivia Munn était bien seule face aux

journalistes après que le casting masculin

ai déserté (ainsi que leur réalisateur Shane

Black) les caméras suite aux révélations

concernant Steven Wilder Siegel, ami de

longue date du réalisateur, qui avait une

petite scène avec l’actrice et qui avait été

condamné en 2010 à six mois de prison

pour atteinte sur mineure. Une révélation

qui fait l’effet d’une bombe alors qu’Olivia

Munn prend la parole et que ses collègues

se terrent dans un silence alarmant (Shane

Black a depuis fait un mea culpa sur Twitter

histoire de calmer un peu le jeu). Ajoutez

à cela des reshoots de dernière minute et

honnêtement le Predator de Shane Black

ne part pas gagnant d’emblée.

Alors qu’un prédateur est pris en chasse par

ses congénères, il atterrit en catastrophe sur

notre bonne vieille planète Terre alors qu’à

quelques mètres de là le tireur d’élite Quinn

McKenna mène une mission de sauvetage

avec son unité. Alors qu’ils se font tous

décimés par la créature, McKenna réussit

à s’en sortir et s’empare du Predator ainsi

qu’une de ses manchettes qu’il envoie chez

lui en pensant qu’ils seront en sécurité. Afin

d’étouffer au mieux cette affaire, McKenna

est déclaré instable mentalement et enfermé

dans le Groupe 2 aka l’élite des ex-soldats

qui n’ont plus toute leur tête. Pendant ce

temps, le prédateur qui a été capturé est

examiné par le Dr Casey Brackett et - sans

surprise - la bête se réveille et massacre à

peu près tout le monde sur son passage,

bien décidée à retrouver son masque et

la partie manquante de son armure sauf

38


39

qu’entre temps le fils de McKenna a ouvert

le colis et s’est mis à jouer avec le masque

du Predator ce qui fait de lui désormais

la cible n°1 du monstre. Accompagné de

ces ex-soldats un peu loufoques et de la

scientifique, ils vont devoir arrêter non pas

un… mais deux prédateurs.

Beaucoup d’informations hein ? Trop

même. Et pourtant on sent à quel point

Shane Black - accompagné de Fred Dekker

au scénario - a envie d’insuffler quelque

chose de nouveau dans ce reboot/sequel/

onsaitpastropenfait avec de nouveaux

enjeux, de nouveaux méchants et surtout

une jolie pléiade de personnages (qui sont

finalement les seuls «atouts» du film). Et

pourtant la première partie du film se tient

plutôt correctement même si clairement la

force première de Shane Black est l’écriture

de ses personnages, moins le maniement

de la caméra dans ce film où le prédateur

perd toute sa dimension monstrueuse pour

finalement être filmée comme une personne

lambda, de la force en plus. Non c’est

clairement cette galerie de personnages

plus bizarres les uns que les autres qui

permettent au spectateur de s’attacher au

film et notamment la scène où le docteur

Casey Brackett fait connaissance avec ces

joyeux lurons qui ont chacun leurs tocs et

leurs traumatismes mais qui ne manquent ni

de répondant ni d’humour noir. Sauf qu’une

fois cette première partie du film passée,

cette jolie bande doit s’attaquer à un plus

gros morceau, du genre super-Predator.

D’ailleurs lorsque le très gros prédateur

entre en scène nous retrouvons une nouvelle

fois le problème de représentation de cette

créature censée instaurer la peur et dont les

rugissements nous font à peine frémir. De

quoi par ailleurs esquisser (trop) légèrement

les ambitions de ces aliens et ce dont ils sont

capables pour bifurquer sur une seconde

partie complètement ratée.

Outre un manque toujours flagrant de mise

en scène et des scènes de combats humains

VS gros Predator filmées dans la pénombre

si bien qu’au bout d’un moment on ne sait

même plus qui tire sur qui et qui meurt

quand à cause de qui, le scénario de cette

seconde partie patauge complètement pour

qu’on finisse par oublier les tenants et les

aboutissants de cette traque extraterrestre

jusqu’à une dernière scène - possiblement

- annonciatrice d’une suite (et franchement

on est moyennement convaincu sur ce couplà).

Quant à ce qui faisait le charme du film

- aka ses personnages - ils finissent sacrifier

sans qu’ils aient eu le temps de développer

leur background et se forger une véritable

raison de se lancer dans cette mission

kamikaze sans compter la soi-disante

caution féminine incarnée par Olivia Munn

qui brandit un panneau où il est inscrit en

Arial Black taille 180 : «Regardez je suis une

nana badass qui a besoin de personne pour

zigouiller des extraterrestres !».

Shane Black avait les talents et les éléments

en main pour donner un nouveau souffle à

une saga qui en avait besoin mais force est de

constater que le film, malgré une première

partie plutôt solide, se casse royalement la

gueule dans sa seconde moitié pour nous

laisser plus que mitigés par le résultat.

Margaux Maekelberg


24/10

JEAN-CHRISTOPHE & WINNIE

DE MARC FORSTER. AVEC EWAN MCGREGOR,

HAYLEY ATWELL... 1H44

40


41

Dire que Disney joue de la nostalgie dans ses dernières productions serait

un euphémisme au vu du catalogue à venir. On oublie néanmoins d’aborder

la réflexion qui se fait derrière ce retour au passé, que ce soit un passage de

témoins générationnel pour mieux questionner ses héros comme les derniers

épisodes de Star Wars ou, ici, rappeler l’importance de l’enfance dans notre

âge adulte. Suivant un Jean-Christophe devenu adulte, le film de Marc Foster

évite une forme de mièvrerie facile pour mieux interroger nos doutes en tant

qu’adultes dans une société régie par un fonctionnement mécanique.

Winnie qui revient à Jean-Christophe, c’est le fantôme du passé, celui qui

rappelle l’innocence et l’insouciance tout en les confrontant aux ‘’vertus’’ de

l’âge adulte, notamment le travail permanent pour pouvoir offrir un meilleur

avenir. Mais quel avenir est possible quand on passe son futur à se fatiguer,

répéter inlassablement les mêmes actions encore et encore ? Cette répétition

d’actes revient également dans un ordre familial : le père décédé, Jean-

Christophe doit devenir le nouveau ‘’père’’ et dès lors prendre l’exemple d’un

autre fantôme, quitte à prendre les mêmes décisions malgré sa désapprobation

passée. Être adulte est bien plus compliqué qu’on ne le croit et cela rajoute à

la mélancolie ambiante du film.

Un exemple de ce ton à première vue moins euphorique est cette photographie

plus « terne », preuve d’une certaine fatigue du temps passé. Cette traversée

des années se lit également dans les designs des habitants de la Forêt des Rêves

Bleus. Ces derniers prennent l’apparence de véritables peluches délavées,

usées par les jeux et l’amusement. Mouvement opportuniste pour faire acheter

de nouvelles versions de Winnie et Porcinet ? Balayons ce cynisme de la main

et appuyons plutôt le rôle symbolique de ce style rétro.

«Jean-Christophe et Winnie» est un rappel à l’adulte que nous sommes de ne

pas oublier l’enfant que nous avons été. L’humour grand public amusant ne

saura dissimuler la tristesse ambiante du projet, surtout pour les personnes

ayant grandi avec le plus bêta des oursons. Le film a beau ne pas être parfait,

c’est une madeleine de Proust fort recommandable à apprécier une fois préparé

à la sensibilité du projet. Mouchoirs recommandés à tous les nostalgiques de

Winnie qui craignent de devenir des nouveaux Jean-Christophe : des hommes

et des femmes qui font tout pour atteindre une maturité normative et en

oublient la simplicité du bonheur.

Liam Debruel


24/10

HALLOWEEN

42

Il ne serait pas absurde de parler d’acte

téméraire pour qualifier le nouveau film

de “Halloween” qui surgit sur nos écrans

en cette période de fête des morts. Faire

une suite en faisant table rase de toutes les

autres qui l’ont précédée, en ne gardant

pour canon que le premier opus signé John

‘’le best’’ Carpenter, est-ce de la vanité, de

l’orgueil ? Au vu des intentions de Green

il n’en est rien, la démarche est purement

et simplement nécessaire : afin de faire

une suite sérieuse et qui peut se permettre

une cohérence scénaristique, il n’est pas

envisageable de s’y prendre autrement. Nous

retrouvons donc Laurie Strode quarante ans

plus tard en mamie survivaliste, persuadée

que Mike Myers viendra frapper de nouveau

un jour… Evidemment, elle a raison. Sinon,

qu’est-ce que vous foutez devant ce film ?

Cependant, une telle démarche implique

forcément de comparer le neuf et le vieux,

c’est-à-dire de se poser la question :

pourquoi faire une suite ? Au delà de l’orgueil

susmentionné, des enjeux financiers aussi,

pourquoi ? Est-ce à cause de l’histoire,

des thématiques, ou simplement d’une

atmosphère ? L’erreur de David Gordon

Green, à mon sens, et de s’embarrasser

d’une mythologie sans en comprendre

la dimension métaphysique, celle qui

dépasse simplement la violence des corps

du slasher. En d’autres termes, l’erreur de

Green est de s’emparer de l’histoire sans

prendre en compte ce qui l’entoure, ce qui

lui a permis de faire un film d’horreur qui lui

ressemble, qui a une identité et un intérêt

de cette manière, mais qui sur la base seule

de l’histoire du premier film “Halloween”,

ne parvient pas à se suffire à lui-même.


sont bien trop présents voire envahissants

; il va falloir quand même un jour que le

cinéma hollywoodien moderne se calme

avec la nécessité des arcs narratifs de ses

personnages ! Surtout dans un slasher où

la seule condition est la survie, pourquoi

s’embarrasser de mécaniques aussi

grossières, dont tous les fils sont visibles

dans le moindre dialogue ? Oui, Laurie

Strode est détestée par sa fille et sa famille

et vue comme une folle, mais pas besoin de

nous installer ça en plusieurs actes dans une

méthode à la Truby… Laissez le spectateur

respirer, supposer, construire !

DE DAVID GORDON GREEN. AVEC JAMIE LEE

CURTIS, JUDY GREER… 1H49

Le nouvel “Halloween” est, en un mot,

décevant.

Le film de Carpenter installe la peur dans

les plans larges, la rêverie inquiétante, le

doute persistant, l’inconnu du hors-champ

(je vous encourage à lire mon article sur

le sujet sur Cinématraque : http://www.

cinematraque.com/2018/10/29/halloweende-john-carpenter-pourquoi-est-ce-queca-marche-encore/).

Celui de Green est

parasité par une omniprésence assommante

de gros plans, qui met à mal toute possibilité

d’une ambiance pour la remplacer par de

la violence crue et détachée de tout. Aucun

lieu ne reste en tête dans cette version, les

personnages et leurs actions flottent dans un

espace vital qui n’a pas d’autre intérêt que

d’être un décor au service des arcs narratifs

des personnages. Des arcs qui, quant à eux,

Le nouveau film de “Halloween” est un

succès indéniable au box office, et même

salué par une partie de la critique, ce qui

est aussi compréhensible. Cela reste un

film d’horreur nettement au dessus de la

majorité de la production. Pour autant, je

ne peux m’empêcher de le voir comme un

acte manqué. Une promesse d’explorations

thématiques jamais tenue. Prenons par

exemple les deux journalistes enquêtant

sur Mike Myers pour leur podcast de

True Crime : le voyeurisme est au coeur

de la saga “Halloween”… Il aurait fallu

centrer le film sur eux, pas en faire des

personnages fonctions. Il aurait été aussi

ingénieux d’interroger l’évolution de la fête

de Halloween dans son rapport au corps et

au sexe; un bref plan montre Mike Myers

dévisager une fille (très peu) vêtue en sorte

de sorcière/démon sexy, mais sans que cela

ne soit jamais exploré. Même la solitude de

Laurie, les parallèles entre la mythification

de son personnage isolé et celui de Mike

Myers ne sont finalement que peu exposé, la

faute à un scénario envahissant et trop fourni

pour une œuvre de ce genre. On sonne

vieux con quand on dit ça, mais parfois ça

fait du bien de le dire : “Halloween”, c’était

mieux avant.

Captain Jim

43


44

31/10

EN LIBERTÉ !

L’un des gros reproches que l’on répète

à propos des comédies françaises est de

tomber dans des personnages tellement

caricaturaux qu’ils en perdent toute

humanité. Il devient alors intéressant de

voir que Pierre Salavadori entame son film

avec une séquence jouant tellement sur

l’héroïfication d’un personnage qu’il en

devient caricaturalement drôle. Et c’en est

heureusement le but : on parle d’un policier

décédé et dont l’épouse raconte chaque soir

son histoire exagérée à leur fils en deuil.

Très vite, cet héroïsme disparait, amené

par une statue construite à son effigie. « Je

ne reconnais rien de lui », se plaint Adèle

Haenel avant d’appuyer : « Ils n’ont gardé

que son arme ». Ici, les histoires dépassent

la réalité et il devient plus compliqué de les

raconter une fois la vérité faite sur ce faux

héros. « Les mères font les pères », nous

disait Salvadori au FIFF. Comment dès lors

raconter un menteur ? C’est ce qui revient

sans cesse au cœur du film, cette même

interrogation de narrer un escroc déguisé en

modèle à un fils attristé.

Dès lors, traiter la confrontation au réel

devient un point central, chaque personnage

devant faire face à des attentes bien trop

élevées pour ce qui leur arrive ne relève pas

de la déception. Divers degrés de burlesque

se télescopent avec un romantisme à fleur

de peau, un running gag pouvant être

suivi d’une déclaration d’amour touchante

de naïveté (« J’aime tes regards en douce.

Quand tu me regardes en douce, j’ai envie

d’être beau »). Jamais Salvadori n’oublie


45

DE PIERRE SALVADORI AVEC ADÈLE HAENEL, PIO MARMAI... 1H48

que la comédie est liée aux sentiments et

que l’humour peut amener une tragédie

plus intime encore. La souffrance est

réelle, la déception aussi, et c’est ce qui

rend les moments de poésie encore plus

touchants, moments de grâce émotionnels

dans un océan de comédies navrantes et

mécaniques. Ici, c’est la sincérité qui prévaut

: là où chez Benzaquen ou de Chauveron

le jeu d’Adèle Haenel et Pio Marmai aurait

viré au grimaçant irritant, Salvadori joue

avec les nuances, la caractérisation de ses

protagonistes restant assez profonde pour

peindre des portraits de vies brisées par le

mensonge.

C’est ce qui rend « En liberté ! » essentiel dans

le paysage humoristique français. Jamais

son réalisateur n’oublie que pour faire rire,

il faut d’abord faire ressentir la vie derrière

ses héros. Prévaut donc un absurde qui ne

tourne jamais en rond mais s’intègre à des

doutes, des douleurs, des interrogations et

des émotions jamais négligées. Ici, aucune

mécanique grinçante, aucune référence pop

culturelle aléatoire et vide de sens ou de

jeu de mots confondant la grivoiserie avec

la vulgarité la plus grossière. « En liberté !

» est un moment d’humour poétique bien

éloigné des produits industriels quelconques

à durée de vie limitée. Et très franchement,

ça fait beaucoup de bien.

Liam Debruel


46

Il y a quelque chose d’étonnamment magnétique dans la vacuité des films

de Sorrentino. Son dernier, « Silvio et les autres », sortie en deux parties

sous le nom de « Loro » en Italie, ne déroge pas à la règle. Faux biopic

sur le chef d’état Silvio Berlusconi, le film tend plus (comme souvent avec

Sorrentino) vers une introspection de la condition humaine des monstres et

de l’ « intelligentzia » italienne.

Loin d’être un chef d’état commun, Silvio s’avère finalement être plus un

homme de commerce et du show-business. Ce qui explique le choix de

Sorrentino de faire languir son spectateur avant de faire apparaître pour

la première fois à l’écran son personnage, qui plus est déguisé, en brisant

toutes les attentes que l’on avait de cet homme. Le film déconstruit ce mythe

établit dans les consciences collectives, en préférant ridiculiser sa grandeur

en multipliant les effets grandioses cher à Sorrentino et à son chef opérateur,

Luca Bigazzi.

Ici, encore plus que dans La Grande Bellezza, le vide est rempli des futilités

propre au milieu dans lequel évolue Silvio. Fêtes sous MDMA qui vampirisent

ses participant, baises sur des balcons sous les regards vacants des voisins,

ou encore joute verbale et politique qui ne servent finalement que les intérêts

personnels de celui qui l’emporte.

Mais sous les airs de l’éternel optimisme que cache Silvio derrière son sourire,

c’est bel et bien un homme faible qui cherche à se rassurer. Un homme qui est

sur le déclin et qui tente de remplir ses journées d’autres choses que d’ennuis.

C’est pourquoi « Silvio et les autres » est parcouru d’un tel sentiment de

tristesse. La scène d’ouverture à la fois tragique et ironique, met en scène un

pauvre mouton qui à cause de la climatisation meurt littéralement de froid, fait

directement écho aux paroles de la chanson qu’interprète Silvio à sa femme :

« Quand le froid sur nous tue la liberté ».

A l’image des autres films de Paolo Sorrentino, « Silvio et les autres » semblent

être sauvés dans les moments éphémères qu’offre la vie. Un coucher de Soleil,

des papillons, une promesse tenue…

Sortie en Italie sous le titre « Loro », qui signifie à la fois l’or et « eux », le

film prend une nouvelle dimension. Celle des « autres ». Finalement peut

être n’est ce tout simplement pas un film sur Silvio mais bien sur les gens qui

l’entourent, le peuple italien. Un peuple qui voulait voir son chef d’état en

prison pour « les crimes des autres ».

Baptiste Andre


47

31/10

DE PAOLO SORRENTINO AVEC TONI SERVILLO, RICCARDO SCAMARCIO... 2H38

SILVIO ET LES AUTRES


48CRITIQ


UES

NOVEMBRE

49


50

07/11

CRAZY RICH ASIANS

DE JON M. CHU. AVEC CONSTANCE WU, HENRY

GOLDING... 2H01

On l’attendant impatiemment, c’était le

film évènement de cette fin d’année car 25

ans après «Le Club de la chance» («The Joy

Luck Club») en 1993, Hollywood continue

sa lancée à l’image du récent «Black Panther»

au casting majoritairement afro-américain

en mettant en avant la communauté

asiatique et plus particulièrement chinoise

à travers l’adaptation du best-seller de

Kevin Kwan du même nom sortie en 2013.

Mondanité, excentricité et jet-set sont au

coeur de «Crazy Rich Asians» qui, à défaut

de révolutionner le genre, a le mérite d’enfin

mettre sur grand écran une communauté peu

représentée (n’en déplaise à certain.e.s) qui

s’inscrit définitivement dans une dynamique

de diversité au cinéma sur laquelle on ne

crache définitivement pas.

Brillante professeure d’économie à NYU,

Rachel Chu s’envole à Singapour en

compagnie de son charismatique petit ami

Nick Young pour le mariage de son meilleur

ami - pour lequel il est également témoin

-. Seule ombre au tableau, Rachel ne sait

rien de la famille de son petit-ami et encore

moins le fait que les Young est l’une des

familles les plus riches du pays et que Nick

est l’un des célibataires les plus convoités.

Une fois arrivés là-bas, le couple va devoir

faire face à un véritable choc des cultures,

des générations et à une famille prête à tout

pour les séparer.

Jon M. Chu («Insaisissables 2») s’empare

d’un best-seller pour nous offrir à l’écran ni

plus ni moins qu’une comédie romantique


51

avec tous ses codes traditionnels mais ce

qui offre à «Crazy Rich Asians» son petit

plus indéniable c’est son cadre idyllique.

Les valises et caméras posées à Singapour,

le film plonge immédiatement dans un

monde et une culture aux antipodes des

Etats-Unis et du New-York dont Rachel avait

l’habitude. Comme l’indique le titre du film,

ils sont tous riches, extrêmement riches si

bien que la famille de Nick peut s’offrir

des maisons gigantesques dans les collines

en hauteur, les dernières créations des

plus grands couturiers, les bijoux les plus

excentriques et les plus inaccessibles. Tout

est absolument démesuré dans le film que

ce soit les décors impériaux, les réceptions

données ou la - sublime - scène de mariage

à la fin. Et au coeur de ce microcosme régit

par l’argent, le bonheur y a finalement peu

de place que ce soit la mère et la grandmère

aux moeurs encore très traditionnels,

Astrid (Gemma Chan) dont le succès - et la

fortune - fait de l’ombre à son mari qui n’est

qu’un simple auto-entrepreneur ou encore

ou le cousin de Nick qui est réalisateur

et qui s’entiche d’une jeune femme dont

le nombre de neurones n’excède pas le

nombre de centimètres de sa jupe et qui a de

quoi gêner la famille. Tout n’est finalement

question que d’apparence dans cette société

où chacun est constamment jugé par les

autres.

Avec sa naïveté et sa joie de vivre revigorante,

Rachel Wu fait véritablement face à un

mur. Une belle-mère qui n’accepte guère

que son fils côtoie une jeune femme aux

origines modestes (elle a été élevé par sa

mère célibataire) et sino-américaine, des

prétendantes prêtes à sortir les griffes et

lui faire les pires coups pour qu’elle quitte

Nick et finalement un univers auquel

elle est totalement étrangère. Une vraie

confrontation a alors lieu. La lumineuse

Constance Wu tient tête face à cette société

à laquelle elle n’appartient pas et ne veut

pas appartenir tout comme la plupart des

protagonistes féminins du film, chacune

à leur manière sont de vraies femmes

fortes et indépendantes qui ont, au final,

chacune leur raison d’être ce qu’elles sont

- le réalisateur évite de catégoriser la bellemère

(Michelle Yeoh) et la grand-mère (la

fabuleuse Lisa Lu) comme des monstres qui

détestent simplement Rachel parce qu’elle

n’est pas de leur monde -.

Aidé par un casting fabuleux à part égales,

une BO enivrante (on retiendra évidemment

l’entêtant Can’t help falling in love» interprété

avec émotion par Kina Granis) et des décors

somptueux, «Crazy Rich Asians» est avant

tout une ode à l’amour, à l’acceptation de

la culture de l’autre et surtout un vrai petit

moment pop, excentrique et coloré aussi

drôle que touchant à l’histoire universelle.

Peut-être pas la romance de l’année mais on

ne boude pas son plaisir face à cette jolie

réussite.

Margaux Maekelberg


52

A une époque où le voyage interstellaire est possible, des

anciens détenus condamnés à mort sont envoyés dans

l’espace en dehors de notre système solaire. Leur mission

initiale qui consiste à aller capturer l’énergie gravitationnelle

d’un trou noir se transforme peu à peu en une expérience

hors du commun.

On le sait, l’espace et le vide cosmique servent de terreau

fertile aux cinéastes pour questionner l’humanité, sur

sa condition d’espèce et ses tabous. Les exemples sont

pléthores dans l’histoire du cinéma et il semble que le cahier

des charges formel soit souvent le même : une atmosphère

proche du psychédélisme offrant une expérience avant tout

sensorielle. Et “High Life” y coche toutes les cases. Malgré

les aberrations scientifiques (des outils et des corps qui

chutent dans l’espace), le film de Claire Denis offre des

moments de grâce assez rare au cinéma. Robert Pattinson

se démenant avec sa récente paternité le montre à fleur de

peau et la relation avec sa fille est saisissante (du moins dans

la première partie). Nous assistons avec lui, les yeux pleins

de tendresse, aux premiers pas d’un enfant hors de la Terre.

Puis le récit devient plus glaçant lorsque le personnage de

Monte se débarrasse, dans l’espace, de cadavres que l’on

devine être le restant de l’équipage. Des questions se posent

: qui sont-ils ? Qui est la mère de l’enfant ? Comment sontils

morts ?

Le reste du film et sa narration en flash-back donnera les

réponses les plus factuelles. Et si le début s’inscrit dans la

science fiction, la suite du long métrage va plus chercher

dans le genre du film de prison. Les détenus sont gardés par

Juliette Binoche qui joue ici un personnage entre scientifique

et mère supérieure. C’est la plus âgée du vaisseau, mais

aussi celle qui a commis un crime le plus horrible, ‘’le tabou

ultime’’ selon ses dires : le meurtre de ses enfants, et celui de

son mari. Silhouette fantomatique au calme olympien, elle

se meut en une figure inquiétante dans une scène qui sera

le point d’orgue du film. Dans une salle qui sert de ‘’love

machine’’, Juliette Binoche protège un sex-toy fuselé d’un

préservatif couleur vermeil et le chevauche. La séquence


07/11

CLAIRE DENIS. AVEC JULIETTE BINOCHE, ROBERT PATTINSON...

1H54

HIGH LIFE

DE

dure, et se charge d’un érotisme troublant, allant jusqu’à

ressembler à un sabbat, où l’actrice filmée de dos se met en

transe. La blancheur de sa peau contraste avec le brun de

ses longs cheveux. Si “High Life” promettait un vertige, il est

bien dans cette séquence. Mais ça sera malheureusement la

seule scène du film proposant ainsi une forme d’extase. La

suite s’efforce à raconter une histoire dont les personnages

demeurent des inconnus pour le spectateur, même s’il faut

saluer la prestation de André Benjamin dont on aimerait

voir plus d’apparitions à l’écran. Difficile donc de garder un

véritable intérêt pour ce qui se passe.

Mais si les événement ne sont que ponctuellement

intéressant, on peut saluer le point de vue de Claire Denis

dans ce huis clos spatial. Dans un article d’IndieWire publié

en février 2018, la journaliste Kate Erbland expliquait que

les personnages féminins de la science fiction moderne sont

systématiquement renvoyées au rôle de mère. La journaliste

prend comme exemple les héroïnes de “Gravity”, “Arrival”

et “Cloverfield Paradox”. Et si “High life” porte en lui un

semblant de maternité, il porte aussi des pulsions de mort,

les deux personnages de mères étant soit une meurtrière

soit une suicidaire allant jusqu’à se donner la mort dans

un trou noir. Claire Denis offre donc une exploration de

leur pulsion destructrice, chose plus commune chez les

personnages masculins de fiction. Le père du film, Robert

Pattinson, se retrouve donc seul à élever sa fille. Vie, sexe,

mort, tels sont les thèmes qui s’entremêlent et irriguent le

récit.

La fin du film laisse un goût étrange. Si le vertige des sens

est là pour au moins une scène, le reste passe, se produit,

de façon totalement désincarné et amoindri le propos sur

la difficulté de créer de la vie au sens large dans l’espace.

Pas vraiment le trip cosmique attendu, mais pas quelque

chose d’oubliable non plus, “High life” s’avère être une

expérience aride, où le sublime côtoie l’ennui.

Mehdi Tessier

53


Après la très bonne surprise qu’était “La cabane dans les

bois”, Drew Goddard revient avec un casting riche pour un

film qui l’est tout autant. Imaginez un hôtel, construit sur la

frontière du Nevada et de la Californie où toute la crème

des 60’s aimait venir se donner du bon temps. Maintenant

prenez ce même hôtel, 10 ans plus tard, où le fait que quatre

inconnus viennent inscrire leur nom (ou pas) sur le registre

pour y passer la nuit soit déjà un évènement.

Il serait difficile de résumer l’intrigue du film en quelques

lignes, tant le scénario regorge de rebondissements. Quoi

qu’il en soit, le film nous aspire dans ce jeu de piste aux allures

d’Agatha Christie, où tout le monde prétend être quelqu’un

qu’il n’est pas. Un prêtre, un vendeur d’aspirateurs, une

chanteuse, une jeune femme visiblement pressé et le gérant

qui a lui un problème avec la ponctualité, tout ce beau

monde se voit disséqué par l‘intrigue pour nous révéler leur

seconde facette.

Drew Goddard s’amuse de ce motif du double et fait de son

film un véritable jeu de piste stimulant pour son spectateur,

qu’il expose également. Le voyeurisme de ces personnages

renvoi directement aux spectateurs qui regarde une scène

se dérouler sous ses yeux sans lever le petit doigt. Vitre sans

tain, judas, reflets, studio d’enregistrement, la réalisation

s’amuse avec cela et nourrit le film d’un sentiment malsain.

Sentiment malsain qui est d’autant plus appuyé que lorsque

l’on découvre les vrais activités de l’hôtel, plusieurs fois

qualifiées de ‘’pervers’’ le long du film.

Bien que rythmé par une mise en scène et un montage en

chapitre, le film trouve une faille dans sa dernière partie

qui se trouve être une sorte de ‘’fourre-tout’’ et laisse un

sentiment de ‘’rush’’ dans un final qui aurait gagné à garder

l’aspect huis clos, qui nous gardait jusqu’alors en haleine,

plutôt qu’à terminer sur quelque chose d’aussi grandiose

qu’il ne le fait.

Baptiste Andre

54

DE DREW GODDARD. AVEC JEFF BRIDGES,

CYNTHIA ERIVO... 2H15


55

07/11

SALE TEMPS À

L’HÔTEL EL ROYALE


14/11

LES ANIMAUX

FANTASTIQUES

2 DE

DAVID YATES. AVEC EDDIE REDMAYNE,

KATHERINE WATERSTON... 2H14

56

Dire qu’on attendait ce second opus des

Animaux Fantastiques était un euphémisme.

Dire qu’on attendait ce second opus

des Animaux Fantastiques lorsqu’on est

‘’Potterhead’’ est un putain d’euphémisme.

Nouvelle saga qui comptera au final cinq

films, le premier opus est apparu sur nos

écrans il y a pile deux ans, à ce moment-là

on quittait Norbert Dragonneau qui repartait

en Europe après avoir bien saccagé New-

York tandis que le gouvernement magique

américain capturait Gellert Grindelwald et

que ce dernier promettait de s’échapper

de manière spectaculaire pour se venger.

Le second opus s’ouvre donc quelques

mois après ces derniers évènements et

honnêtement, on a connu mieux.

Par où commencer ? Excellente question

tant il y a de choses à aborder sur le cas

«Les Animaux Fantastiques 2» mais comme

on est sympa on va commencer par ce qui

est bien dans le film parce que oui il y a des

trucs biens, pas dingue mais assez sympas

pour être relevés. Là où le premier opus se

plaçait beaucoup plus dans une dynamique

humoristique avec quelque chose de plus

léger (tout en gardant quand même une part

de sérieux), le second volet gomme presque

complètement l’aspect humour - excepté

quelques scénettes qui nous font sourire -

pour se tourner résolument plus vers quelque

chose de dramatique et introduire doucement

la bataille épique qui aura lieu entre Albus

Dumbledore et Gellert Grindelwald tout en

se penchant sur les plans machiavéliques

de Grindelwald afin de contrôler le monde

et détruire les Moldus et plus globalement

quiconque se mettrait en travers de notre

chemin (un peu un Voldemort extrémiste


57

quoi). L’esprit Harry Potter est toujours aussi

présent et les nostalgiques se raviront de la

présence d’Albus Dumbledore jeune à qui

l’excellent Jude Law prête ses traits et des

quelques scènes tournées dans Poudlard.

Enfin certaines scènes ont - excusez

notre langage - de la gueule notamment

l’une des dernières scènes où Norbert et

ses compagnons combattent un Gellert

Grindelwald plus puissant que jamais et

que chacun est obligé de choisir son camp.

Visuellement époustouflant, ce combat est

probablement l’un des moments phares de

ce film et on est loin de bouder notre plaisir

face à ce spectacle.

Sauf que cette scène arrive à la fin et

qu’entre-temps on est quand même obligé

de se taper près de 2h de film par moment

indigeste. Décidément les scènes d’actions

n’ont pas vraiment la côte au cinéma que

ce soit la course-poursuite dans «Venom»

ou la bagarre contre le gros méchant alien

dans la forêt dans «The Predator», la toute

première scène des «Animaux Fantastiques

2» correspond à la fuite de Grindelwald, le

tout filmé (si tenté que ça a été réellement

filmé) de manière à ce qu’on y voit que dalle

alors que c’était quand même censé être une

évasion spectaculaire, tout ce qu’on voit

c’est juste beaucoup de flotte et d’éclairs.

M’enfin le plus gros problème du film

réside surtout dans son scénario aussi mal

écrit que mal exploité en faisant revenir des

personnages censés être mort en nous offrant

une explication aussi évasive qu’inutile et en

décidant de condenser quarante plot twist

en l’espace de même pas 20 minutes de

quoi laisser perplexe et un brin perdu aussi

sachant que certains propos ne semblent pas

correspondre avec ce qu’on savait déjà à la

fin de «Les reliques de la mort partie 2». Sans

pour autant s’étendre sur ce sujet, la plupart

des personnages manquent terriblement

de fond de quoi nous faire parfois tourner

en rond pour trois fois rien (on retiendra la

scène dans les archives tout ça pour que

Norbert dise à Tina qu’elle a les yeux d’une

salamandre, on est d’accord on a connu

plus romantique et surtout plus intéressant

sachant que Grindelwald menace un peu

de détruire le monde) tandis que d’autres

personnages ont décroché le rôle de figurant

dans cet opus (coucou Ezra Miller et les

dits animaux fantastiques qui sont devenus

totalement accessoire dans le film mais dont

on est obligé de garder le titre maintenant

sinon ça deviendrait un peu le bordel). À

trop vouloir de personnages tout en sachant

sur quel plot twist se terminera le film on

se retrouve avec un film avec beaucoup

de monde et finalement pas énormément

d’explication sur ce qui se passe. Très mal

équilibré dans son scénario, le film ne peut

que se raccrocher à ce plot twist de fin (assez

fou il faut bien l’accorder) qui laisse présager

- espérons-le - un troisième opus beaucoup

plus intéressant et peut-être même encore

plus sombre.

À plus considérer comme un épisode de

transition qu’autre chose, «Les Animaux

Fantastiques 2» nous offre de jolis moments

dans sa dernière partie nous rappelant les

grandes heures des batailles épiques dans

Harry Potter mais souffre considérablement

d’un scénario mal écrit et qui n’avait

décidément pas besoin de durer 2h14.

Margaux Maekelberg


58

14/11

Avant même que le film n’ai le droit à une

quelconque bande-annonce ou teaser,

le projet «Suspiria» de Luca Guadagnino

soulevait bien des interrogations et des

frayeurs. Celui qui a attiré tous les regards en

début d’année avec son fabuleux «Call me

by your name» revient en cette fin d’année

«Suspiria» du même nom que celui de

1977 réalisé par Dario Argento et qui s’est

rapidement hissé au rang d’incontournable

pour les cinéphiles les plus aguerris. De quoi

effrayer encore plus les fidèles amoureux

de la version d’Argento. Pour sa version

2018, Luca Guadagnino reprend les mêmes

ingrédients (même histoire) pour réussir à y

insuffler sa patte. Radicalement différent.

Et si le secret était que Luca Guadagnino était

fan du «Suspiria» de Dario Argento ? Loin

de vouloir simplement surfer sur le nom de

ce chef-d’oeuvre, le réalisateur italien qui a

découvert le film lorsqu’il avait 6 ans nous

en offre sa propre vision. Certains éléments

restent les mêmes : Susie Bannion, jeune

danseuse américaine débarque à Berlin en

espérant intégrer la prestigieuse compagnie

de danse Helena Markos alors que de

mystérieux évènements ont lieu au coeur

de cette école où s’entremêlent intimement

danse et sorcellerie.

Ce qui démarquait le «Suspiria» de Dario

Argento - et qui nous frappe encore

aujourd’hui au visionnage du film - est sa

sur-esthétisation avec ses saturations de

couleurs et notamment de rouge ainsi que

sa bande-son stridente qui nous pétrifiait

dès les premières secondes. Guadagnino dit

adieu à tout ça en y imposant sa patte assez

semblable à «Call me by your name» avec

des couleurs beaucoup plus douces voir

parfois même absolument désaturées pour

SUSPIRIA

offrir un cadre beaucoup plus réaliste à

Susie Bannion. Beaucoup moins agressif - à

prendre dans le bon sens du terme - que son

prédécesseur, «Suspiria» s’inscrit beaucoup

plus dans un réalisme qui réussit à être

tout aussi angoissant de par l’atmosphère

distillée doublée par une BO de Thom Yorke

(le leader de Radiohead rien que ça) qui,

dans un tout autre style, sait parfaitement

retranscrire cette angoisse grandissante qui

naît en nous au fur et à mesure du film.

Le réalisateur réussit le tour de main de se

détacher totalement de l’oeuvre originale

en déplaçant déjà son action à Berlin en


59

qui frôle largement avec l’insoutenable).

Le sacrifice du corps pour arriver au stade

de l’art, une philosophie qui s’applique

totalement à la danse où les blessures ne se

comptent guère plus. Guadagnino sublime

cet art qu’est la danse notamment dans la

scène de la représentation qui a lieu dans

l’école devant le public, un vrai tour de

force aussi magnifique que transcendant.

DE LUCA GUADAGNINO. AVEC DAKOTA

JOHNSON, MIA GOTH... 2H32

1977 alors que la capitale est coupée en

deux et qu’elle est en proie aux attentats de

la bande à Baader. Dans ce cadre politique

déjà oppressant, Luca Guadagnino fait de

la danse l’élément central de son film là

où Argento n’en avait finalement fait qu’un

détail avec quelques scènettes de danse qui

n’ont pas d’impact sur l’histoire. L’art des

corps est un art que sait exercer avec brio

Guadagnino, déjà observé dans «Call me

by your name» où la sensualité des corps

transperçait l’écran, cette fois il pousse le

curseur à l’extrême dans la maltraitance

de ses corps à travers la danse allant ainsi

jusqu’au démembrement (une longue scène

Cependant Guadagnino n’oublie pas pour

autant son prédécesseur en lui rendant

hommage dans cette dernière partie de film

qui s’apparente beaucoup plus au «Suspiria»

d’Argento avec cette effervescence

d’esthétisme, de rouge sang et de caméra

presque en transe. C’est divin, c’est sublime

et le film offre une palette de personnages

exquis que ce soit Dakota Johnson (Susie)

qui tient là son plus beau et plus profond

rôle à ce jour (le magnétisme que dégage

cette actrice reste assez dingue malgré le

petit incident de parcours «50 Nuances»),

Mia Goth qui n’a besoin que d’un regard

pour exprimer ses émotions ou encore Tilda

Swinton, fidèle du cinéma de Guadagnino,

qui n’a décidément plus rien à prouver.

Le «Suspiria» version 2018 est un film qui

se vit au plus profond des tripes autant qu’il

se laisse regarder autant avec délectation

qu’horreur. Relecture absolue - ou ‘’reprise’’

comme l’évoquait Tilda Swinton - du chefd’oeuvre

de 1977, Luca Guadagnino ne

fait pas mieux que son prédécesseur mais

tout aussi bien et honnêtement vu le projet

casse-gueule qu’il était à ses débuts, on ne

peut que saluer la performance.

Margaux Maekelberg


21/11

MAUVAISES HERBES

DE KHEIRON. AVEC KHEIRON, CATHERINE

DENEUVE... 1H40

60

Un brin éclipsé par des grosses sorties

auparavant - et accessoirement la fin des

vacances - (le film français «Mon Roi»

qui avait dépassé les 600 000 entrées et

le blockbuster «Seul sur Mars» aux deux

millions d’entrées), «Nous trois ou rien» le

premier film de l’humoriste Kheiron sorti en

2015 avait injustement cumulé seulement

396 000 entrées alors que sa première

réalisation méritait bien quelques entrées de

plus (en plus d’être méchamment snobé aux

Césars par la suite). De toute façon si vous

l’avez raté il repasse ce soir sur M6 alors

profitez-en et de toute façon il n’y a jamais

rien d’intéressant à la télé le jeudi soir

(c’est un fait). Cette année, le bonhomme

est repassé devant et derrière la caméra

pour son second long-métrage «Mauvaises

Herbes».

Waël, un ancien enfant des rues vit en

banlieue de petites arnaques - sans grande

gravité - qu’il réalise avec Monique,

une femme à la retraite avec qui il a

énormément d’affinités. Suite à un drôle

de concours de circonstances suite à une

énième arnaque, Monique retrouve Victor

une ancienne connaissance qui propose à

Waël de s’occuper d’un groupe de jeunes

expulsés de leur établissement pour cause

d’absentéisme, insolence ou même port

d’arme. Une rencontre explosive entre

«mauvaises herbes» qui va surtout donner

naissance à une petite pépite du cinéma

français.

L’exercice du premier long-métrage n’est

pas facile mais Kheiron avait relevé le défi

haut la main. Par contre l’exercice du second

long-métrage - surtout lorsque le premier

est aussi excellent - est encore plus cassegueule

donnant ainsi l’occasion de réitérer

son exploit et inscrire son nom dans le futur

du cinéma français ou au contraire se planter

totalement. Avec Kheiron on retiendra donc

la première option qui confirme donc bien

ce qu’on pensait déjà il y a trois ans : le

bonhomme en a sous le pied et le cinéma

français peut compter sur lui pour relever le

niveau de comédies actuel (qui frôle le néant

même s’il est de temps en temps sauvé par

des petites merveilles comme «En Liberté !»

pour ne citer que celui-là sorti récemment).

Car en seulement deux films, Kheiron nous

prouve toute l’étendue de son talent déjà

en tant que réalisateur, acteur mais surtout


61

scénariste (triple casquette qu’il occupe sur

ses deux films) avec un véritable sens de

l’écriture emplit d’intelligence et d’humour

- les dialogues de «Mauvaises Herbes» sont

à tomber -. Un début de filmographie qui

se veut surtout très personnel là où dans

«Nous trois ou rien» Kheiron portait à

l’écran l’histoire de ses parents, «Mauvaises

Herbes» s’inspire de ses quelques années

en tant qu’éducateur.

Dramédie sociale qui se veut optimiste

(dixit Victor Hugo en début de film : Mes

amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises

herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que

de mauvais cultivateurs.), Kheiron y

incarne avec justesse et émotion un petit

arnaqueur un peu en perdition alors qu’il

est obligé de s’improviser éducateur pour

une bande de jeunes probablement tout

aussi paumés que lui. Comme dans son

précédent film, «Mauvaises Herbes» rend

un vibrant hommage à ces personnes du

social capables du meilleur pour aider son

prochain tout en mettant au premier plan

cette idée d’apprentissage et de transmission

d’autant plus nécessaire auprès de ces

jeunes que le système rejette en bloc au

lieu de les aider. Stage obligatoire pour les

six jeunes, il se transformera rapidement

en stage initiatique où l’on découvrira

par parcimonie les problèmes et démons

qu’ils rencontrent au quotidien pour mieux

les déjouer et en ressortir plus grand. En

parallèle le film explore habilement le passé

de Waël à travers quelques flashbacks (qui

nous rappelle à certains moments «Lion»

avec Dev Patel) afin de mieux cerner le

personnage et les épreuves qu’il a subit tout

au long de sa jeunesse.

En plus d’être entouré d’incroyables acteurs

pour qui «Mauvaises Herbes» est leur

première expérience au cinéma - de quoi

apporter un véritable vent de fraicheur

moderne -, Kheiron est accompagné de deux

monstres du cinéma français : Catherine

Deneuve et André Dussollier. Véritable

moment d’échange, «Mauvaises Herbes»

s’équilibre par des échanges que ce soit

entre Waël et les jeunes, Waël et Monique ou

encore Monique et Victor d’où se dessinent

les prémices d’une histoire d’amour.

«Mauvaises Herbes» c’est finalement un

film sur le seconde chance, une seconde

chance pour l’amour, une seconde chance

pour la vie.

Kheiron impressione et brille par

l’intelligence de ses films. Populaire sans

être grossier et touchant sans être pathos,

«Mauvaises Herbes» est la belle surprise

de cette fin d’année et confirme le statut

de réalisateur de qualité à Kheiron, de quoi

nous donner envie de le revoir rapidement

derrière la caméra et en espérant que cette

fois les Césars ne le snobera pas (une fois

mais pas deux s’il-vous-plaît.

Margaux Maekelberg


21/11

YOMEDDINE

DE

A.B SHAWKY. AVEC RADY GAMAL, AHMED ABDELHAFIZ... 1H37

62


63

Après trois courts-métrages entre 2008 et et 2012, le réalisateur austroégyptien

A.B Shawky ne fait pas les choses à moitié puisque son premier

long-métrage Yomeddine se retrouve en compétition officielle. Et le moins

qu’on puisse dire c’est que pour un premier essai le jeune homme s’en sort

pas trop mal du tout avec un incroyable road-movie aussi touchant qu’il est

vivifiant.

Beshay est un lépreux qui vit depuis sa jeunesse dans la léproserie du désert

égyptien mais à la mort de sa femme, il décide de se mettre en route avec son

âne en quête de réponses et peut-être retrouver sa famille qui l’a abandonné

là-bas il y a bien des années. Avec lui, le jeune Obama, orphelin nubien qui

le suit comme son ombre l’accompagne dans cette aventure qui l’amènera à

se poser des questions sur soi et sa place dans la société.

Yomeddine signifie en arabe « le jour du jugement dernier » et bien que le

film n’a pas de prime abord une portée religieuse, ce jour est l’un des jours les

plus attendus pour Bershay puisqu’une fois mort tous les êtres humains seront

jugés pour ce qu’ils ont fait, pas pour ce qu’ils sont. Une fois en dehors du «

cocon » que crée la léproserie, Beshay fait face à la dure réalité, même s’il est

guérit de la lèpre, les cicatrices resteront à vie tout comme le regard des gens

que ce soit les femmes qui lui demande de ne pas se baigner dans l’eau de

la rivière pour ne pas la contaminer – alors qu’elle fait baigner sa vache – ou

un prisonnier qui refuse d’être dans la même cellule que lui si bien que son

comparse Obama fabrique pour lui un chapeau avec un voile pour cacher

son visage aux autres.

Tout était réuni sur papier pour effrayer le spectateur à l’idée d’un film larmoyant

tirant sur toutes les cordes sensibles et imaginables mais A.B Shawky refuse de

tomber dans l’apitoiement, ponctuant ses dialogues de boutades que ce soit

sur les autres ou sur les handicapés. Ce road-movie tient à bout de bras grâce

à Rady Gamal dont c’est la première fois devant une caméra et qui a pourtant

déjà l’étoffe d’un acteur à la fois drôle, touchant et d’une énergie contagieuse

capable de déplacer des montagnes. A ses côtes le jeune Ahmed Abdelhafiz

offre une véritable fraîcheur au film de par sa joie de vivre et son entêtement

à rester avec Beshay qu’il considère comme une figure paternelle après s’être

échappé d’un orphelinat où il se faisait battre par les autres élèves.

Véritable road-movie de deux êtres brisés par la vie qui ne trouveront le salut

qu’après un chemin semé de sacrées embûches, «Yomeddine» n’en reste

pas moins un film d’un amour débordant pour ces personnes rejetées de la

société, solaire et qui fait sacrément du bien.

Margaux Maekelberg


64

21/11

AGA

DE MILKO LAZAROV. AVEC MIKHAIL

APROSIMOV, FEODOSIA IVANOVA… 1H32


65

Nanouk et Sedna sont les derniers édifices d’une tribu désormais

disparus. C’est dans les contrées reculées de la Iakoutie au nord

de la Sibérie que le bulgare Milko Lazarov pose sa caméra

face à Nanouk et Sedna, un couple de cinquantenaire vivant

à l’écart de la civilisation moderne dans leur yourte avec leur

chien. D’abord film contemplatif effleurant les contours du

documentaire, «Aga» crée la surprise en prenant le virage du

drame dans son dernier tiers.

Caméra fixe, on observe longuement Nanouk partir chaque

matin creuser la glace pour pêcher du poisson, récupérer de l’eau

potable et relever les différents pièges à gibiers qu’il a installé

alors que sa femme Sedna s’occupe à tisser des filets de pêche,

tanne les peaux des renards des neiges que son mari a attrapé et

fabrique des vêtements. Sauf que derrière cette paisible routine,

Nanouk perd peu à peu la mémoire tandis que Sedna soigne

comme elle peut sa plaie béante noircie sur son flanc. Dans un

écrin d’une pureté quasiment irréelle où ciel et terre se confondent

dans un blanc immaculé, Milko Lazarov esquisse doucement un

drame portant autant sur le réchauffement climatique (la pêche

n’est plus si fructueuse qu’avant, le printemps arrive plus tôt que

prévu), le déchirement de la sphère familiale et des traditions

familiales (Nanouk et Sedna sont en froid avec leur fille Aga

qui a décidé de travailler dans l’immense mine de diamants de

Mirny) que la disparition d’une civilisation (Nanouk et Sedna

sont seuls au monde dans cette étendue glaciale).

Leur seul lien avec le ‘’monde moderne’’ est lors des visites de

Chena qui vient leur apporter du bois et du fuel et en profite pour

donner des nouvelles de leur fille. On comprend alors que leurs

liens ont été rompu lorsque cette dernière a décidé de quitter

sa famille et leur mode de vie séculaire pour un travail stable.

Filmé comme la dernière famille du monde, «Aga» ne fait jamais

volte-face à ses problématiques sous-jacentes mais les aborde

à travers une chronique familiale sensible - mais jamais pathos

-, contemplative - mais jamais statique - et symbolique - mais

jamais exagérée - où deux mondes s’entrechoquent - l’ancien et

le nouveau - et où la bataille est malheureusement déjà perdue

d’avance.

Margaux Maekelberg


LE GRINCH

66

Dix-huit ans après la version de Ron

Howard, le célébrissime grincheux Grinch

est de retour mais cette fois-ci sous des traits

animés afin de ravir les plus jeunes en cette

jolie fin d’année. Reprenant les grandes

lignes du succès de 2000, la version de Scott

Mosier (à qui l’on doit notamment «Comme

des bêtes») et Yarrow Cheney prend

cependant ses distances avec son aîné dans

un traitement des fêtes de fin d’année sur

le ton de la rigolade contrairement à Ron

Howard qui a - tant bien que mal - essayé

(?) de dénoncer l’aspect mercantile de Noël.

Les habitants de Chouville ne jurent que par

Noël et encore plus cette année lorsqu’ils

décident que Noël sera trois fois plus grand,

plus imposant, plus bruyant. S’en est trop

pour le Grinch perché dans les montagnes

qui décide de mettre un terme à cette fête

qu’il déteste plus que tout au monde. Il volera

leur Noël en compagnie de son fidèle chien

Max et d’un drôle de renne pour donner

aux Chous une bonne leçon mais c’était

sans compter sur l’intrépide Cindy Lou qui

prépare tout un plan afin de capturer le Père

Noël et lui toucher deux mots concernant

ses cadeaux de Noël.

Lorsqu’on revoit «Le Grinch» de Ron Howard,

il est flagrant d’observer la ‘’critique’’

et l’aspect totalement mercantile que le

Grinch dénonce lors d’un long monologue

alors que le Maire et les Whos célèbrent

Noël à travers cadeaux plus extravagants les

uns que les autres et gavages intempestifs.

Une critique qu’on aurait voulu à l’époque

peut-être un peu plus poussée pour éviter

de faire du film un simple Christmas movie

kitsch au possible. Exit cette idée dans «Le

Grinch» version 2018 qui préfère s’adresser

forcément aux plus jeunes dans une version

où le Grinch déteste Noël non pas à cause

de ses camarades de classe moqueurs mais


28/11

DE SCOTT MOSSIER ET YARROW CHENEY. AVEC LA VOIX DE LAURENT LAFITTE. 1H30

du fait qu’il est orphelin et n’a jamais fêté

Noël tout simplement, moins d’interactions

se créent entre le Grinch et Cindy Lou qui,

à contrario de la Cindy Lou de 2000, est

beaucoup plus intrépide et indépendante.

Beaucoup de scènes du film original se

retrouvent dans le film d’animation jusqu’à

son esthétique entre la haute montagne

refuge de la créature ou la ville tout droit

sortie d’une boule à neige aussi kitsch que

délicieux. Chose marrante à noter, cette

fois-ci Cindy Lou fait partie d’une famille

monoparentale avec ses deux frères et sa

mère absolument débordée par la situation,

ce qui va d’ailleurs pousser la petite à

kidnapper le Père Noël pour lui demander

un cadeau bien spécial.

d’année. Un joli conte pour les plus jeunes,

déjà un peu plus vu et revu pour les plus

grands mais la magie de l’animation arrive à

faire son effet et le film a au moins la qualité

d’assumer à 100% son côté humoristique

là où le film de 2000 n’a jamais trop su

où se placer (pour au final atterri dans la

catégorie film de Noël kitsch - mais non

moins sympathique pour autant -).

Margaux Maekelberg

«Le Grinch» 2018 aborde finalement

bien moins l’aspect social (le rejet de la

différence) pour célébrer le pur esprit de

Noël et d’amour à l’approche des fêtes de fin

67


68

Robin des bois fait partie de ces figures

culturelles réinterprétées à toutes les sauces

sur grand écran. Il n’est donc guère étonnant

de revoir le fameux archer revenir pour une

nouvelle mouture plus ‘’moderne’’. C’est

en effet Taron ‘’Kingsman’’ Egerton qui

endosse la capuche dans un long-métrage

au visuel plus ‘’sombre’’, moderne mais

surtout plus américain dans sa conception

que britannique. Quand on suit Robin en

croisade, on est dans une imagerie de GIs

œuvrant en Afghanistan avec des arcs plus

proches de la mitrailleuse, le tout dans un

décor rappelant les manœuvres militaires

américaines à l’étranger. Les protestations

populaires reprennent également l’actualité

et des manifestations de mouvements

contemporains. Visuellement, on est donc

dans un raccord actuel avec ce qu’il faut de

trahison historique pour tenter d’accrocher

le spectateur. Le narrateur annonce

clairement un appel à la suspension de

crédulité, déclarant ne pas donner un cours

d’histoire ou une histoire pour enfant.

En cela, le film se rapproche plus d’un

«Batman Begins» que la version Disney. Le

héros est plus communément appelé Hood

et agit tel le Caped Crusader. Cela semble

logique au vu de l’inspiration de l’archer sur

l’homme chauve-souris mais il est difficile

de ne pas y voir une tentative visuelle de

reprendre le succès des Batman de Nolan,

avec un ton plus ‘’réaliste’’ jouant en sa

défaveur. C’est pourtant dommageable tant

le film a des idées thématiques posées sans

être concrètement exploitées : ce raccord

à l’actualité précédemment évoqué, le

traitement religieux ou encore ce rapport

28/11

ROBIN DE

à l’économie encore une fois lié à une

volonté d’aborder l’histoire par un angle

contemporain. Si les idées sont présentes,

l’application échoue néanmoins à leur

donner plus de substance, ce qui est triste

pour un film qui aurait besoin d’en avoir

plus.

Si dans ses détails, «Robin Hood» intrigue,

il manque de quelque chose de fort d’un

point de vue global. On pense par instants

à la relecture précédente de Ridley Scott

ou encore à l’adaptation du «Roi Arthur»

par Guy Ritchie. Mais une nouvelle fois, la

comparaison n’aide en rien : le réalisateur

d’»Alien» avait au moins une envie

d’ampleur dans ses scènes de batailles

et celui de «Sherlock Holmes» une furie


69

S BOIS

visuelle et énergique qui le distinguait du

tout-venant blockbusteresque avec une

approche fantasy qui aura déplu mais qui

aura eu le mérite d’être tenté (espérons

que son échec soit relativisé dans quelques

années). Ici, tout est calibré pour amener une

nouvelle licence (la fin ne fait que souligner

une envie de suite) et tente de cocher les

cases sans trouver la flamme permettant au

tout de vivre. Et ce n’est pas une mise en

scène peu inventive ou bien trop appuyée

dans certains clichés qui va aider. Un flashback

hallucinatoire joue du gros plan avec

la subtilité des blagues de Cyril Hanouna,

une poursuite en chevaux rappelle le «Ben

Hur» de Timur Bekmambetov et deux plans

montrant une charrette se faire voler sont

DE OTTO BATHURST. AVEC TARON EGERTON,

JAMIE FOXX… 1H56

visiblement filmés avec un autre type de

caméra pour éviter les coûts mais avec un

grain tellement flou qu’il fait amateur.

Que reste-t-il donc de ce «Robin Hood» ?

Un casting qui tente (Ben Mendelsohn

s’amuse autant dans son cliché de méchant

‘’lamentable’’) et des idées de scénario mal

concrétisées. Sans être un divertissement

faisant saigner les yeux, le film est tant

oubliable qu’il donnera plus envie de revoir

d’autres versions de Robin des Bois et ne

devrait rester que de manière éphémère

dans les mémoires de spectateur. Il ne reste

plus qu’à voir s’il saura voler le box-office

pour voir d’autres aventures d’Egerton en

archer…

Liam Debruel


70

Depuis les recettes faramineuses d’«Alice au pays des merveilles»

en 2010 (plus d’un milliard de dollars à travers le monde), Disney

cherche absolument à retrouver la réussite financière du film avec

la relecture de récits populaires. Que ce soit ses adaptations live de

classiques d’animation ou de récits populaires, ces derniers partageant

régulièrement une même atmosphère visuelle que beaucoup qualifient

de kitsch. C’est dans cette dernière catégorie que se range ce «Casse-

Noisette», nouvelle version du ballet de Tchaïkovski remis au goût du

jour par le studio aux grandes oreilles. Et le moins que l’on puisse dire,

c’est que le spectacle est visuellement généreux dans sa production

design colorée. Le film est souvent à la limite de la surcharge mais n’y

tombe jamais, grâce à la maîtrise de Lasse Hallström («Le chocolat») et

Joe Johnston (le trop sous-estimé «Wolfman»). Cela amène à quelques

fulgurances, comme ce plan d’ouverture cherchant à ramener l’enfant

en nous par le biais d’un plan séquence dans les rues d’un Londres

Dickensien. Malheureusement, certains visuels n’ont pas le temps

d’exister, souffrant d’une durée trop courte pour saisir au mieux

l’ampleur du projet.

Au niveau de l’intrigue, celle-ci rappelle également le film de Burton

avec cette même quête initiatique d’une jeune femme qui profitera

de ce voyage dans un autre monde pour avancer dans son deuil

familial et s’affirmer par son indépendance. Mackenzie Foy porte à

merveille son personnage, tout comme le reste du casting. On notera la

prestation de Keira Knightley, dans le ton du film : à la limite du surjeu

et semblant s’amuser dans le personnage haut en couleur de la Fée

Dragée. Malheureusement, rien ne vient réellement retourner l’histoire

du film, même un twist assez prévisible. C’est dans les détails que

l’on notera l’intérêt, notamment une narration de l’histoire des Quatre

Royaumes par le biais d’un ballet. En plus de se rattacher à l’œuvre

de Tchaïkovski (comme un magnifique générique), elle s’avère moteur

d’un certain passé, rattachant la culture à une forme de propagation de

savoirs, ce que l’on oublie régulièrement. Mais par sa nature de vecteur

d’information, elle peut être biaisée, transformée en propagande, ce qui

est également oublié quand on refait face à certaines grandes œuvres.

Le plus dommageable pour le film est d’être sorti beaucoup trop tôt

pour sa nature de conte de Noël familial, ce qui explique le résultat

mitigé qu’il subit au box-office. C’est assez triste car, même s’il n’a

pas les fulgurances surréalistes d’«Alice au pays des merveilles» et sa

suite ou la richesse thématique honorant le septième art du «Monde

fantastique d’Oz» (à réévaluer en urgence), «Casse-Noisette» reste une

friandise hivernale assez sympathique pour les fêtes de fin d’année qui

arrive à rappeler l’émerveillement du ballet original.

Liam Debruel


71

28/11

CASSE-NOISETTE

ET LES 4 ROYAUMES

DE LASSE HALLSTRÖM, JOE JOHNSTON. AVEC

MACKENZIE FOY, KEIRA KNIGHTLEY… 1H40


72CRITIQ


73

UES

DECEMBRE


74

L’adoption, l’affiliation, la recherche de ses

racines est probablement l’un des thèmes

les plus abordés au cinéma que ce soit à

travers les films pour enfants («Tarzan», «Le

Livre de la jungle»), les blockbusters («Man

of steel») ou dans le cinéma français avec les

récents «Ma vie de courgette», «Il a déjà tes

yeux» ou encore «Comment j’ai rencontré

mon père». Mais là où la caméra s’est

toujours placée du côté de l’adopté, de ses

ressentis, de son parcours initiatique pour

retrouver ses racines et pouvoir s’accepter,

Jeanne Herry prend le contre-pied en posant

sa caméra du côté de la petite fourmilière

qui entoure le nouveau-né de son état de

nourrisson à celui de pupille de l’État jusqu’à

devenir ‘’fil.le.s de’’. Un oeil nouveau sur

un système plus complexe qu’il n’y paraît

mais aussi une incroyable aventure humaine

où s’entrechoque les sentiments ls plus

extrêmes.

Selon l’INED (Institut National d’Études

Démographiques), ce sont entre 600 et 700

femmes qui décident de donner naissance

sous X. À partir de ce moment-là, tout un

processus aussi complexe qu’il peut être

éprouvant se met en place. Nombreuses

sont les personnes qui gravitent autour de

ce nouveau-né pour combler le manque

maternel et lui trouver un foyer. De ce

constat, Jeanne Herry en tire un film en

forme de véritable leçon de vie, d’espoir et

d’amour. À la lisière du documentaire sans

jamais tomber dans un formalisme absolu,

«Pupille» met brillamment en avant toute

une galerie de personnage ayant chacun un

rôle clé en passant de la mère biologique,

à la psychologue accompagnant la jeune

femme ou encore l’assistant familial chez

lequel est confié le nouveau-né durant la

PUPI

période de rétractation. Mais loin d’idéaliser

pour autant cette situation, le film nous met

face à bien des réalités plus dures les unes

que les autres que ce soit le moment où la

mère abandonne son bébé - et lui dit (ou

non) au revoir -, les premières semaines

difficiles pour le bébé, le travail titanesque

de l’assistant familial, les travailleurs sociaux

qui remuent ciel et terre pour lui trouver la

bonne famille ou encore le long combat

d’Elodie pour devenir mère.

Chacun traverse des épreuves à leur façon

et entre deux caresses emplies d’amour, la

réalisatrice n’hésite pas à nous mettre un

petite claque pour nous réveiller, comme

pour nous dire «Eh oh tout n’est pas rose

lors du processus d’adoption» même si les


05/12

LLE

DE JEANNE HERRY. AVEC SANDRINE KIBERLAIN, GILLES LELLOUCHE... 1H55

efforts et les obstacles en valent largement

la peine. Le film nous rappelle la souffrance

que peut provoquer l’adoption, les échecs

à répétions, ces couples dont l’adoption est

refusée car comme l’explique l’assistante

sociale Lydie (jouée à merveille par Olivia

Côte) face à un couple en attente d’une

approbation; ils ne sont pas là pour chercher

un couple qui a besoin d’un enfant mais un

couple capable de devenir parents.

Rassemblant un casting de charme entre

Sandrine Kiberlain (avec qui elle avait déjà

travaillé sur «Elle l’adore»), l’émouvante

Elodie Bouchez et - plus surprenant - Gilles

Lellouche aux antipodes des rôles qu’on

a pu lui connaître jusque là, «Pupille»

déborde véritablement d’amour et de

bienveillance. D’une pudeur sans pareille,

la caméra effleure, capture furtivement des

moments de complicité, de colère, de rage et

d’émotion purs (un plan sur Gilles Lellouche

pendant une demie-seconde et vous vous

retrouvez complètement chamboulé.e)

sans jamais tomber dans le pathos du

drame ni l’académisme du documentaire,

Jeanne Herry fait de son «Pupille» un

sublime film qui vise en plein coeur. On

ne s’attendait pas forcément à cette claque

en fin d’année et encore moins dans le

paysage cinématographique français mais

honnêtement on est loin de s’en plaindre.

Margaux Maekelberg

75


05/12

ASSASSINATION N

76

Avec une carrière plutôt discrète commencée

en 2011 avec le très sympathique (et déjà

irrévérencieux) «Another Happy Day», Sam

Levinson n’a été aperçu qu’en 2009 en tant

qu’acteur dans «Stoic» et scénariste de «The

Wizard of lies» l’année dernière avant de

revenir en force en cette fin d’année avec

son second long-métrage «Assassination

Nation». Rendez-vous dans la ville de

Salem - le choix est loin d’être anodin et on

le comprendra assez rapidement - où l’on

suit les tribulations de Lily et ses meilleurs

amies Bex, Em et Sarah alors qu’elles doivent

échapper à toute une ville qui ne souhaite

qu’une seule chose : leur mort alors qu’ils sont

certains que Lily est la hackeuse qui a posté

sur le net toutes les informations privées de la

ville. Véritable chasse aux sorcières version

2018, «Assassination Nation» reprend les

éléments qui avaient conduit à l’exécution

d’une vingtaine d’habitants de Salem il

y a 326 ans - dénonciation, calomnie,

mensonges et violence exacerbées - pour

les réintroduire dans un contexte beaucoup

plus moderne où la technologie a pris le pas

et que le concept de vie privée ne tient plus

qu’à un fil.

Les habitants découvrent que leur maire a

de drôles de tendances sexuelles, que leur

mari n’est peut-être pas celui pour qui il

se fait passer et que la gentille fille qu’ils

avaient élevé dans la traduction catholique

n’est pas aussi prude que ça…

Mais au-delà de ce petit jeu morbide pour

découvrir qui a fait ça et connaître les

secrets les mieux gardés de ses voisins,

Sam Levinson pose un regard intelligent

et soulève de vraies questions dans une

société où tout repose sur le paraître et où

n’importe quelle photo, vidéo ou parole

peut-être mal interprétée. Le proviseur du

lycée est-il réellement pédophile parce qu’il


ATION

DE SAM LEVINSON. AVEC ODESSA YOUNG, SUKI WATERHOUSE... 1H48

a une photo de sa fille nue à six ans alors

que certains parents affichent fièrement sur

leur cheminée une photo de leur propre fille

nue lorsqu’elle était petite ?

En parallèle de ces réseaux sociaux qui

dirige notre quotidien, le réalisateur fait

surtout - et avant tout - un portrait de jeunes

filles à l’aube d’être des femmes coincées

dans un patriarcat encore malheureusement

bien présent que ce soit du regard du père

ou du petit-ami ou de n’importe quelle

force masculine supérieure toujours prête à

dicter aux femmes ce qu’elles doivent dire

ou penser, encore plus dans une société

sur-sexualisée par notamment ces dits

réseaux sociaux. Inspiré par les «Subekan»,

Sam Levinson ne lésine pas sur la violence

accrue et l’hémoglobine autant pour

choquer que pour faire prendre conscience

du monde dans lequel on vit, dans lequel

les coups ont remplacé la parole. Véritables

héroïnes badass, Lily, Em, Bex et Sarah

sont des ambassadrices de choc pour les

mouvements #MeToo… avec une furieuse

envie de s’en sortir.

Visuellement, Sam Levinson nous offre

un plaidoyer pop, coloré et absolument

surexcité, miroir de notre monde actuel et

même si le réalisateur veut nous proposer

un constat de la société américaine, force

est de constater que «Assassination Nation»

se fait surtout le miroir d’un monde régit par

la force du net, quitte à ce qu’on en perde

notre propre capacité de réflexion.

Margaux Maekelberg

77


05/12

ASTÉRIX ET LE SECRET

DE LA POTION MAGIQUE

DE LOUIS CLICHY, ALEXANDRE ASTIER. AVEC LES VOIX DE

CHRISTIAN CLAVIER, ALEX LUTZ... 1H25

78

Panomarix, le druide du village le plus

célèbre de toute la Gaule (le seul qu’on

connaît en vrai), se fait vieux. Il décide

donc de partir en quête d’un successeur,

malgré les plaintes et les critiques de ses

camarades. Cependant son rival et ancien

ami, un terrible druide déchu, apprend

cette nouvelle et tente d’en profiter pour se

venger...

Après avoir adapté à leur sauce «Le

Domaine des Dieux», et rencontré un franc

succès critique et commercial, la paire

Louis Clichy et Alexandre Astier remet

le couvert (sauce, couvert, je dois avoir

sacrément faim en écrivant ce texte) et

passe aux choses compliquées : inventer

sans pouvoir se reposer directement sur

l’oeuvre d’Uderzo et de Goscinny. Dans

ce genre de projet facilement casse-gueule,

il faut immédiatement s’interroger sur la

dichotomie tradition/trahison : comment

respecter l’esprit et les codes d’»Astérix»

tout en insufflant (modestement ou non) sa

propre identité dans le film ?

Là-dessus, «Le Secret de la Potion magique»

est dans la continuité du volet précédent ;

Louis Clichy installe une animation à la fois

fluide et dynamique, à mi-chemin entre

les «Hôtel Transylvanie» de Tartakovsky

et les esthétiques léchées des productions

Dreamworks. La lumière du nouvel «Astérix»

est d’ailleurs sublime ; je n’ai pas de choses

particulières à dire sur ce sujet, je voulais

simplement préciser que la lumière déchire,

qu’est-ce que tu vas faire me baisser ma note

de dissertation ? Je m’en fous ! Vas-y metsmoi

un mot dans mon carnet, fais-toi plaisir

là tu sais pas qui je suis j’ai peur de rien !

Aherm.

Quant à Alexandre Astier, qui a imaginé

cette histoire et co-écrit les dialogues avec

Louis Clichy, il ramène encore une fois son

esprit «Kaamelott», en l’assumant to-tale-ment.

On retrouve ces échanges plein


79

d’humour qui sont dans la

veine de son idole Michel

Audiard, sans les grossièretés

évidemment : il faut que

les enfants puissent rire

sainement. Les personnages

ont tous leur moment de

gloire; des personnages qui

sont d’ailleurs extrêmement

nombreux ! Comme quoi

les règles d’écriture de

chez Pixar*, faut croire

qu’Astier se torche avec... Et

c’est pas plus mal. Le plus

surprenant est sans doute le

rôle important donné à une

petite gamine très inventive,

dont l’apparition permet aux

réalisateurs de s’attaquer à

l’exclusion des femmes dans

les cercles de pouvoir. Une

position surprenante quand

on se souvient qu’Astier

s’était tristement illustré

sur Twitter il y a quelques

temps en s’en prenant à

une femme qui se plaignait

(à raison) du machisme

de sa série «Kaamelott»…

Mais en même temps, le

type a récemment parrainé

et participé au montage du

court métrage d’une de mes

meilleures amies, et était

apparemment une crème

absolue, donc que faut-il

penser de lui ? La réponse,

pour ma part est : je m’en

fous. Ce choix narratif est

très bienvenu dans ce film,

tout comme il est intelligent

de débattre des problèmes

sexistes de l’œuvre d’Astier.

Après, on peut aussi penser

que je fais cette digression

simplement pour parler de

mon amie et recommander

son excellent court-métrage

(ça s’appelle «Gris», faut

le voir). Qui sait ? Et puis

au moins, je fais mousser

quelqu’un d’autre, pas moi.

C’est pas comme si je disais

que le doubleur du méchant

du film, Daniel Mesguich,

avait supervisé un défilé

de mode au Conservatoire

National d’Art Dramatique

mis en scène par ma

personne... Là ce serait

totalement égocentrique de

ma part.

Une histoire originale donc,

une patte Clichy, une autre

Astier... Mais est-ce que

cela ressemble vraiment

à «Astérix» ? La bande

dessinée a toujours été un

savant mélange d’humour

enfantin, d’érudition à peine

déguisée, et de jeu d’échos

avec la culture populaire

contemporaine, donc...

Oui. Dans l’esprit, c’est

exactement ça. Les bastons et

autres chutes rigolotes pour

les enfants sont présentes,

on peut cocher la case. Le

côté érudit est tout à fait

rempli puisqu’on s’appuie

sur un élément central de la

culture celte : le mystère qui

entoure les druides. En effet

comme le souligne le film,

non sans humour d’ailleurs,

les civilisations celtes

étaient principalement

orales ce qui fait que

beaucoup d’informations

sur eux sont mal ou peu

connues. Le druide n’est

finalement connu que grâce

aux textes des historiens

romains, c’est ce qui permet

cette fascination autour de

ses connaissances. Donc

la partie savante, on peut

aussi cocher la case. Enfin,

pour ce qui est de la culture

contemporaine... C’est peutêtre

là que le film va diviser.

Voire déplaire à certains ou

certaines. Les influences de

Louis Clichy et Alexandre

Astier sont très visibles : on

y voit du «Star Wars» dans

la mystique des druides

et dans les oppositions

idéologiques. Cela se ressent

même dans la musique,

qui vient chatouiller les

mélodies de John Williams

sans trop s’en rapprocher.

On y voit également du

Marvel, notamment des

références ultra évidentes à

«Thor Ragnarok», et enfin

une influence de la culture

anime/manga que je ne

veux pas développer car

sinon ce serait spoiler. Donc

une approche de la culture

populaire dont la modernité

pourra faire sortir du film

une partie des spectateurs.

En cela, le nouveau film

d’Astérix est sans doute

moins réussi que l’opus

précédent ; pourtant, c’est

précisément cela qui le rend

plus intéressant.

*Si vous ne connaissez pas,

y a qu’à googler les amis.

Captain Jim


13/12

THE HAPPY PRINCE

80

DE RUPERT EVERETT. AVEC RUPERT EVERETT, COLIN FIRTH... 1H46


81

La carrière de Rupert Everett n’est plus à faire. Grande figure

des années 80 et 90, le bonhomme a perdu peu à peu sa

place à Hollywood par la suite (à cause de son homosexualité

?) pour s’illustrer du côté du théâtre et du petit écran. En

cette fin d’année, l’acteur endosse un nouveau rôle en tant

que réalisateur pour «The Happy Prince» qui raconte les

dernières années de la vie du célèbre écrivain Oscar Wilde.

Au sommet de son talent et de sa popularité, Oscar Wilde

se retrouve du jour au lendemain au plus bas de l’échelle

sociale alors qu’il a été condamné à la prison pour

son homosexualité. Sans un sou et renié par la société

londonienne, Oscar Wilde vit ses dernières années dans

l’indifférence la plus totale. Lui reste une poignée d’amis

fidèles et une bande de gamins des rues qui le suit partout

mais malgré un morale et une santé au plus bas, Oscar Wilde

n’a rien perdu de sa splendeur et de son esprit imaginatif.

Personnage important pour Rupert Everett - qu’il a déjà

interprété plusieurs fois au théâtre et sur grand écran -, c’est

presque naturellement que l’acteur est entré dans ses bottes

avec, il va sans dire, une aisance et un naturel incroyable.

Absolument habité par la miséricorde de son personnage,

Rupert Everett prête à merveille son visage à cet écrivain

déchu. Tendre dans sa narration sans jamais cacher les

folles moeurs de son personnage, Rupert Everett conte avec

brio ces dernières années de sa vie - pour la première fois

amenées à l’écran il faut le noter -. Entouré de seconds

couteaux de taille dont le formidable Colin Firth, «The

Happy Prince» transpire l’admiration qu’a son réalisateur

pour ce personnage pour qui la vie fût loin d’être facile et

juste avec.

Margaux Maekelberg


82

26/12

UNFRIENDED :

DARK WEB

Alors que le débat sur la place de l’écran

au cinéma fait toujours autant rage suite

au succès de la plateforme Netflix, il est

intéressant d’inclure les « Unfriended » dans

ce questionnement et de les analyser par ce

biais. Le point commun entre le volet original

sorti en 2015 et ce « Dark Web » est en effet

qu’ils font se dérouler leurs histoires sur des

écrans d’ordinateur. Mais là où le premier

partait dans le surnaturel sous influence des

fantômes japonais comme dévoilé par un

jump scare final se raccrochant à «Ring», ce

dernier se raccroche à une forme d’horreur

plus réaliste en abordant le fameux Dark

Web. Ici, un jeune homme se retrouve en

possession d’un ordinateur contenant des

dossiers compromettants qui vont mettre sa

vie et celle de ses amis en danger.

Menace plus crédible donc tout en étant

rattaché au visuel d’ordinateur, « Unfriended

Dark Web » cherche à prolonger certaines

réflexions du premier film en bifurquant

thématiquement. Le genre horrifique se

fait plus passif (il suffit de comparer les fins

des deux volets) et remet le spectateur dans

son rôle face au film. La passivité d’action

engage une interrogation sur notre statut

de voyeur, aussi bien face aux événements

qu’aux réseaux sociaux (bien que ceux-ci ont

une place moindre par rapport à la tragédie

précédente). Ce statut voyeuriste se fait

plus crédible lors d’un visionnage sur écran

d’ordinateur, le biais cinématographique

rapprochant l’aspect fictif du récit tout


83

DE STEPHEN SUSCO. AVEC COLIN WOODELL, BETTY GABRIEL... 1H33

en retransformant l’œuvre en expérience

collective, là où un écran plus petit replace

l’individualisme du visionnage.

Concernant le fond du film en lui-même,

il ne profite guère plus de sa forme que

dans les thématiques exprimées plus haut

et peut-être amenées involontairement.

Le tout souffre en effet de protagonistes

reconnaissables mais n’amenant que peu

d’empathie, malgré un casting assez crédible.

Sans user d’effets de styles trop voyants, la

mise en scène ne joue que sur la nature des

écrans et profite assez peu de son principe

de base, le renversant maladroitement à

la fin là où le final précédent pouvait être

plus loin que le simple jump scare pour

se rattacher aux questionnements sur la

nature possessive de l’écran, et ce même

dans son aspect fictionnel. Le point le plus

touchant concerne le couple établi entre

le personnage principal et sa copine, en

manque de communication suite au non

apprentissage du premier de la langue des

signes. L’absence de compréhension totale

entre les deux amène une interrogation par

rapport à notre manière d’appréhender la

communication même, sachant que l’on

accuse généralement la technologie d’en

être responsable (augmentant sa rapidité

de transmission et donc sa faillibilité) alors

qu’elle permet d’améliorer aussi celle-ci (cf

l’application du héros).

S’il souffre de ficelles narratives assez

visibles et d’un concept jamais abouti

totalement, « Unfriended Dark Web »

est assez ludique, offrant un visionnage

assez sympathique et divertissant, tout en

amenant par sa forme de l’eau au moulin

sur le débat du ressentiment éprouvé face

à des œuvres cinématographiques selon

l’amplitude de l’écran. Vaut-il mieux voir

ce film sur grand écran là où son concept

le rattache à une visibilité plus restreinte et

plus personnalisée qu’une expérience salle

pourrait remettre en question ? C’est à vous

de trancher.

Liam Debruel


84

travis knight

SELF MADE

ARTIST ?


85

Passer d’un film en stop motion aux

ambitions aussi intimes qu’épiques à un

spin-off de «Transformers» n’est pas le plan

de carrière le plus évident qui soit. Mais

Travis Knight est loin d’être un homme

évident à aborder.

Dans le numéro 57 de Cinema Teaser,

Aurélien Allin terminait sa critique de

«Kubo et l’armure magique» en le décrivant

comme «une déclaration d’amour de Knight

à son Art et à son studio qui permet à celuici

de s’épanouir définitivement». De quoi

bien résumer l’ambition d’un homme qui

a cherché en créant les studios Laika à

remettre en avant l’art de la stop motion et

du cinéma d’animation en général. Plus loin

dans le magazine, Travis Knight explicite

plus la question : « Depuis le tout début de

Laika, quand nous avons commencé il y a

environ dix ans, nous avons établi ce qui

me semble un but simple : faire des films

qui comptent. Fabriquer des films qui ont

du sens, de l’audace, qui sont singuliers

et qui révolutionneraient l’animation ».

Fils du président de Nike, Knight est la

tête pensante du studio d’animation mais

également un animateur comme un autre

afin d’appréhender au mieux les techniques

relatives à la stop motion. En quatre longsmétrages,

Laika s’est établi comme un maître

dans le domaine, au même rang que Ghibli,

Disney, Pixar et Aardman.

Il aura fallu néanmoins attendre qu’il

ait travaillé sur « Coraline », « L’étrange

pouvoir de Norman » et « Les Boxtrolls »

pour que Knight franchisse le pas de la

mise en scène avec « Kubo et l’armure

magique », récit initiatique d’un jeune

garçon borgne à la recherche d’une

armure magique pouvant le protéger des

conséquences d’un drame familial aux

proportions mythiques. Reprenant les bases

du monomythe Campbellien, « Kubo » est

une ode sensitive comme on n’en vit que

trop rarement sur grand écran ainsi qu’un

modèle d’un cinéma familial trop souvent

conspué et réduit à des produits aliénants.

Mais, comme déclaré plus haut, c’est aussi

une déclaration d’amour à l’art, sachant

que Kubo anime des personnages de papier

« C’est un artiste, un storyteller, un musicien

et un animateur si on y réfléchit bien. Il y a

un moment où tout s’est éclairé : « Oh mon

dieu, ce garçon, c’est moi ! » ».

Difficile en effet de ne pas y reconnaitre

Knight, qui déverse dans le film ses

inspirations et son amour pour le cinéma

de Kurosawa qu’il n’hésite pas à convoquer

visuellement. On est loin néanmoins de

la référence méta et facile, mais plutôt

dans la construction d’un univers différent,

limpide à l’écran alors qu’il y aurait recours

à diverses explicitations historiques. C’est

ce qui différencie l’univers des productions

Laika, créant des mondes nouveaux ou

instaurant des situations particulières et

ésotériques en mettant plus en avant la

narration visuelle qu’orale afin de ne pas se

surcharger. L’aspect technologique n’est pas

mis de côté, le studio étant connu dans ce

domaine (et même critiqué pour son usage

d’imprimantes 3D et d’animation numérique

concernant certains personnages d’arrièreplan).

C’est pour les besoins du film qu’ont

été créées aussi bien la plus grande figurine

en stop motion (un squelette de 5 mètres,

hommage au maître Ray Harryhausen) que

la plus petite, origami d’un samouraï. Mais

ces innovations sont au service de l’histoire,


86

telle cette vague numérique inaugurant le

film avec émerveillement et détresse. De

quoi souligner encore plus la première

réplique de Kubo : « Si vous devez cligner

des yeux, faites-le maintenant ». Au vu

de l’ampleur visuelle du film et du travail

titanesque derrière, en manquer le moindre

plan relève du gâchis.

Il est donc dès lors compliqué de ne pas

parler de chef d’œuvre concernant « Kubo

et l’armure magique », quintessence de

poésie et de stop motion remettant le récit

d’aventure épique dans des proportions

aussi bien micro que macroscopiques, le

tout ouvrant à assez de lectures pour nourrir

un véritable travail littéraire de plusieurs

dizaines de pages (ce à quoi l’auteur de

ces lignes s’attaque, mais c’est une autre

histoire). Il est alors surprenant de voir Travis

Knight s’engager sur « Bumblebee », spinoff

de la saga Transformers. Le producteur

Lorenzo Di Bonaventura explique : « Nous

avons engagé Travis Knight en connaissance

de cause. C’est un réalisateur très particulier.

(…) les gens veulent toujours quelque chose

de différent, donc maintenons-les intéressés

! Ils auront donc quelque chose de plus

émotionnel, de plus complexe. Une petite

histoire, en termes de lieux, en termes de

narration. Cela me rappelle d’ailleurs le

Géant de Fer, film que j’ai produit chez

Warner Bros, dans le sens où c’est restreint,

mais pas tout petit. » L’échelle des valeurs

sentimentales semble donc cohérente,


87

l’action du film se déroule 30 ans avant

le premier opus, cela nous a permis de

retravailler leur design. Je rends ici hommage

à la première génération de Transformers.

Cela va sûrement plaire aux fans puisqu’il y

a pas mal de références. » Son passage entre

animation et prises de vues réelles, déjà

effectué par d’autres grands noms comme

Brad Bird, s’avèrerait plus nuancé que prévu

grâce aux effets numériques donnant vie à

Bumblebee : « Il n’est pas un personnage

vivant, c’est grâce à la CGI qu’on lui donne

vie. Et c’est l’une de mes spécialités. Grâce à

mes 20 ans d’expérience dans le milieu, j’ai

acquis une certaine vision dans la manière

de rendre humain un personnage qui ne

l’est pas. C’est ce dont je suis le plus fier

avec ce film : nous avons fait de Bumblebee

un être humain, avec une âme. »

aussi bien par rapport à Kubo qu’aux autres

œuvres du studio sur lesquelles Knight a

œuvré en tant qu’animateur.

Dans les interviews sur le sujet, Knight dévoile

ses ambitions avec une nature de fan qu’il

ne renie pas : « J’ai grandi en regardant les

dessins animés Transformers, en jouant avec

puis ensuite en lisant les bandes dessinées.

Je veux leur rendre hommage, à ma façon.

Et j’espère avoir capturé leur essence avec

ce film qui, je l’espère va émerveiller et

apporter de la joie. Car c’est ce qu’ils m’ont

apporté dans mon enfance. J’ai souhaité

faire un film d’action plein d’humanité et de

chaleur. » La touche rétro dans les visuels

est d’ailleurs confirmée : « Étant donné que

Une créature numérique qui serait

vectrice essentiellement d’émotions ? C’est

l’ambition que se donne le film, au vu des

premières bandes annonces plus proches

d’un style Amblin qu’à la destruction

porn de Michael Bay. On y parle plus de

connexion entre un extraterrestre et une

jeune femme que de véritable blockbuster

explosif, bien que Knight déclare : « L’une

des choses qui m’importait le plus était de

trouver un équilibre entre l’explosion et

l’émotion, ce qui je l’espère va attirer les

spectateurs ». Nous espérons la même chose

pour lui, surtout si le film arrive à retrouver,

ne serait-ce qu’un instant, la sensibilité

lyrique de Kubo. Rien que cela est un défi

en soi, permettant peut-être de détruire la

formule du divertissement lambda avec ce

qu’il faut de cœur et d’émotions pour se

démarquer de la concurrence. Ou comment

créer une attente pour un dérivé de saga

souvent conspuée par les critiques grâce à

la personnalité de son metteur en scène…

Liam Debruel


88

SUSPIRIA :

La maison

au Paon

Dario Argento débute sa carrière en 1970, et s’illustre tout

de suite dans un genre qu’il aidera à populariser : le giallo.

Sorte de « série noire » à l’italienne, l’horreur et l’érotisme

en plus, le giallo (« jaune » en italien) tire son nom d’une

collection de romans policiers dont les couvertures étaient de

couleur jaune. Son premier film, « L’oiseau au plumage de

cristal » entame sa trilogie animalière. Suivront ensuite « Le

chat à neuf queues » et « Quatre mouches de velours gris ». En

1975, il signe le giallo ultime, avec « Profondo Rosso », une

itération horrifique de « Blow up » d’Antonioni, et questionne

notre rapport aux images. Deux ans après sort le premier volet

de la trilogie des Mères, un chef-d’oeuvre baroque de poésie et

de violence : « Suspiria ». Cette première incursion d’Argento

dans le fantastique pur prouve à ceux qui ne voulaient pas

l’admettre que le réalisateur est avant tout un cinéaste de la

métaphysique.


89

Le scénario du film est co-écrit par Daria

Nicolodi, qu’on avait vu donner la réplique

à David Hemmings dans « Profondo Rosso

». L’idée de l’école de danse vient d’elle et

plus particulièrement de souvenirs de sa

grand-mère, la pianiste Yvonne Müller Loeb

Casella. Cette dernière aurait raconté à sa

petite fille qu’elle s’était enfuie d’une école

de piano en Suisse après avoir découvert

qu’on y enseignait la magie noire. «

Suspiria » est un film où quelques figures

de l’occultisme seront invoquées. Helena

Blavatsky a servi de base pour la création du

personnage d’Helena Markos et les phrases

écrites en différentes langues dans le couloir

jaune de la fin viennent d’un livre d’Eliphas

Levy.

Le film s’inspire des Ladies of Sorrow, dans

un chapitre du livre « Suspiria de Profundis

» de Thomas de Quincey. Ces femmes sont

décrites par l’auteur anglais comme trois

sœurs funestes, Mater Suspirorum, Mater

Lacrimarum et Mater Tenebrarum. S’il

n’est fait aucune mention de ces figures

inquiétantes dans « Suspiria », elles seront

citées dans « Inferno », le deuxième volet de

la trilogie des Mères. Au regard des éléments

présents dans ce premier volet, « La Maison

de l’alchimiste », œuvre inachevée de Gustav

Meyrink, aurait pu également servir de base

à la rédaction du scénario de « Suspiria ».

L’auteur n’a écrit que trois chapitres, mais

dans les nombreuses notes qu’il a laissé

pour la suite, on trouve deux éléments qui

se retrouvent dans le film d’Argento. Le

premier est le pouvoir du genius loci, de

l’utilisation du pouvoir d’un lieu pour la

métamorphose et la transmutation d’une

âme, le second, plus discret dans « Suspiria

», est le symbole du paon.


90

« La Maison de l’alchimiste » se passe

à Prague au début du 20ème siècle, et

raconte la vie au sein d’un café situé dans

l’ancienne maison du défunt alchimiste

Günsthöver. Cette demeure accueille des

danseurs turcs, des derviches tourneurs

ainsi que des acteurs et actrices puisque

au dessus du café se trouve les locaux

d’une société de production de cinéma.

L’histoire est centrée sur un personnage

emblématique du café, le Dr Ismael

Steen. Cynique et désabusé, le docteur

use de son charme pour la psychanalyse,

son domaine de prédilection. Là où un

analyste soignerait ses patients, lui dans

sa détestation de l’humanité se sert de

sa science à la limite du fantastique pour

susciter chez ses victimes des « complexes

», des troubles psychiques. Dans les notes

que Meyrink a laissé, on ne sait jamais

d’où vient le réel pouvoir du Dr Steen.

L’auteur laisse grandement supposer que

le docteur tire ses facultés de l’esprit de

l’alchimiste Günsthöver qui hante les lieux

et dont l’empreinte dans les murs ont une

influence sur Steen. Dans les chapitres

achevés, il est dit « Günsthöver à vous

écouter n’aurait pas transmuté des métaux

mais... des êtres humains ! ».

La danse enivrante, les troubles psychiques et la transmutation des êtres

humains, tout ça se retrouve dans « Suspiria ». Suzy Banner, jeune danseuse

américaine, se rend à la prestigieuse académie de danse de Fribourg en

Allemagne afin de perfectionner sa technique. A son arrivée par une nuit

d’orage, elle croise Pat, une ancienne élève, s’enfuyant de l’académie. Elle sera

sauvagement assassinée le soir-même. Suzy est vite troublée par des éléments

étranges se déroulant dans l’école. En effet, des figures inquiétantes semblent

vivrent dans ses murs. Dans le film, peu après son arrivée à l’académie, Suzy

arpente les couloirs pour aller rejoindre son premier cours. Elle suit un groupe

d’élèves qui disparaît derrière un mur. Dans ce corridor immense, l’étudiante

se retrouve seule, avançant sous le regard déroutant d’un garçon aux vêtements

anachroniques et de la cuisinière de l’école. Cette dernière lustre un objet


91

qu’on prend d’abord pour de la vaisselle

mais se révèle être une sorte de talisman,

dont une lumière jaillit et vient éblouir le

visage de Suzy. L’enfant arbore un sourire

malfaisant tandis que la jeune femme vacille.

Et lors de son premier cours de danse, elle

se sent mal et finit par s’évanouir. A partir de

ce moment, le personnage de Suzy sera «

transmutée », transformée en Pat, l’étudiante

qu’on a vu s’enfuir sous la pluie le premier

soir. L’américaine va être changée de

chambre pour intégrer celle qu’occupait la

défunte, avoir la même meilleure amie que

celle-ci, et charmer le même garçon. Elle

suivra la même trajectoire, de sa rencontre

avec le psychanalyste Frank Mandel à la

découverte du secret derrière la porte à

l’iris bleu, mais avec une fin moins funeste.

C’est dans ce couloir que Suzy commence

sa métamorphose. Il faut s’intéresser aux

couleurs de ce corridor. Des murs de

velours rouges, des portes de bois noirs et

de fins rideaux blancs. Le rouge, le noir,

le blanc, les trois couleurs de l’alchimie,

servent ici non pas à changer du plomb en

or, mais à pervertir, à changer les âmes. En

remontant le couloir jaune, à la fin, un plan

montre Suzy avec écrit en gros au-dessus

d’elle « METAMORPHOSIS ». A la manière

de la maison de l’alchimiste dans le roman

inachevé de Meyrink, l’école exerce une

influence sur les âmes qui y vivent.

Cette scène est aussi la note d’intention du

film. Si le personnage est « changé » en un

autre, c’est par une lumière blanche. Elle est

détournée de sa symbolique positive pour

adopter un caractère malfaisant. Et c’est

tout le sous-texte du film, la transmutation,

la perversion des symboles. « Suspiria » est

jalonné d’éléments dont la symbolique est

détournée. Dans la scène du début où Pat

se retrouve seule dans la salle de bain, on

trouve une référence à la « Naissance de

Vénus » de Botticelli. Les teintes de la pièce

et ses décorations de coquilles Saint-Jacques

rappellent le tableau, mais la séquence finit

par une mort brutale. Quand le pianiste est

tué par son chien, les sculptures de muses

sur les temples deviennent effrayantes et

inspirent la crainte, de même que la sculpture

d’aigle éclairée par en dessous ressemble


92

à Baphomet, une figure démoniaque.

Madame Blanc sert les forces obscures.

L’iris, symbole de bonnes nouvelles et de

confiance, sert de cadenas au monde des

sorcières. Quand Suzy utilise le passage

secret, elle arrive dans le repère d’Helena

Markos. Ici, le voile tombe et l’héroïne voit

les coulisses de la réalité, un arrière monde.

C’est la première fois du film que Madame

Blanc porte du noir. Elle est habillée d’une

robe qui évoque une tenue d’initié. Ce

détail peut paraître grossier, mais il sert à

la compréhension de la scène. C’est depuis

ce repère secret que les symboles sont

altérés. Helena Markos a été inspirée par

Helena Blavatsky, dite Madame Blavatsky,

une grande figure de l’occultisme de la fin

du 19ème siècle dont la pensée a influencé

énormément de personnes à travers le

monde. Elle a fondé à New-York en 1875 la

Société Théosophique, une école de pensée

basée sur des connaissances supposées

ancestrales. René Guenon, intellectuel et

symboliste français, est très critique envers

l’organisation de Madame Blavatsky. Dans

son ouvrage « Le Théosophisme, histoire

d’une pseudo-religion », l’auteur veut

démontrer que « les doctrines propagées

par la Société Théosophique reflètent des

conceptions purement occidentales, bien

souvent modernes ». Un détournement des

symboles en somme. De ce point de vue,

Helena Markos/Blavatsky est un antagoniste

parfaitement choisi.


93

Dans « La Maison de l’alchimiste »,

l’ancienne demeure de Günsthöver possède

une sculpture de paon sur le fronton. Dans

les notes que Gustav Meyrink a laissé, on

apprend que cette sculpture fait référence à

l’Ange paon Melek Taus, une figure centrale

de la religion Yézidi (un personnage

important du livre se révélera d’ailleurs être

un Yézidi). La nature de cet ange est soumise

à une interprétation lourde de conséquence.

Pour ses adeptes, c’est une émanation

de la divinité, mais pour les chrétiens et

les musulmans, l’histoire de l’Ange paon

rappelle l’histoire d’un autre ange déchu,

Satan, ce qui mènera à la persécution et

le massacre des Yézidi à travers l’histoire.

Dans « Suspiria », quand Suzy arrive

dans la chambre d’Helena Markos, elle

se retrouve devant une statue de paon.

Pacôme Thiellement écrit dans son essai sur

le film : « A travers cette statue de l’Ange-

Paon, c’est l’une des craintes principales

des occidentaux du 20ème siècle qui

s’exprime : celle qu’il existerait bel et bien

une tradition millénaire des adorateurs du

diable ». C’est depuis ce nid de sorcières

que sont commandités des assassinats.

Depuis cet endroit, cet arrière monde,

qu’on a changé la nature adorable du chien

de l’aveugle pour la rendre malfaisante. Le

repère agit comme un prisme altérant les

symboles. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard

si l’iris est utilisée pour garder la porte

secrète car dans la mythologie grecque, Iris

était la déesse de l’arc-en-ciel. La nature

positive de ses couleurs est remplacée par


94

celle du paon, qui illumine

le monde de ses lumières

multicolores et deviennent

malfaisantes sous l’influence

d’Helena Markos. Des

théologiens voient une

filiation entre l’Ange-Paon

et Simorgh, l’oiseau sacré

de la mystique perse. Et

certains textes décrivent que

le reflet de l’oiseau dans

un miroir éblouirait jusqu’à

l’aveuglement. Difficile de

ne pas penser à la scène dans

le couloir quand Suzy est

éblouie. A mi-chemin entre

une figure positive, Simorgh,

et une figure négative, Satan,

l’Ange-Paon est une image

neutre dont l’interprétation

est une question de point de

vue. Melek Taus est utilisé

dans le film comme la figure

ultime de l’altération de la

signification des symboles.

Dans sa carrière, Dario

Argento n’a eu de cesse de

questionner les images, et

leur profondeur. Dans son

film précédent, « Profondo

Rosso », le plan final était

un reflet déformé de David

Hemmings, ayant découvert

une 3ème dimension

dans les images, une sorte

d’arrière monde. Dans «

Suspiria », Argento va plus

loin. Il tente de décrypter cet

arrière monde en montrant

le poids qu’il exerce sur la

matérialité et de scruter le

« mundus imaginalis », le

monde imaginal d’Henry

Corbin, ce lieu éthéré d’où

les images influencent le

monde physique. Là où les

post-modernistes utilisent

bêtement les signes jusqu’à

les dévitaliser, Argento lui,

tente d’en comprendre le

sens, et même le sens qu’on

leur donne. C’est là qu’on

voit la nature métaphysique

de son cinéma, car à travers

ses films Dario Argento

cherche à tout prix à

comprendre le réel.

A la fin de « Suspiria », le

visage double de Melek

Taus est encore appuyé

puisqu’Helena Markos est

tuée avec un poignard en

forme de plume de paon.

Le symbole est une dernière

fois détourné. La mort de

la Reine Noire annonce la

destruction du bâtiment.

Et quand, après tous ces

meurtres, après ce voyage

aux confins de la réalité,

Suzy sort de l’académie

sous une pluie battante, elle

sourit enfin, en sachant que

le Mal n’est pas invincible,

et qu’il reste une once

d’espoir. Quand l’héroïne

sort du champ, en laissant

derrière elle l’école dévorée

par les flammes, la célèbre

phrase de Lovecraft pourrait

résonner en point d’orgue

: « N’est pas mort ce qui

à jamais dort, et au long

d’étranges ères peut mourir

même la mort ».

Mehdi Tessier


95


96

fede alvarez

DE RAIMI À

FINCHER


97

On pourrait parler du début de la carrière

d’Alvarez comme l’une de ces sucess story

qu’adore Hollywood. C’est en mettant

en ligne son court-métrage fait maison,

« Ataque de Pánico », que le réalisateur se

fait remarquer. Il aura suffi à cette histoire

d’attaque extraterrestre de passer le cap des

millions de vues pour que le jeune metteur en

scène soit inondé de propositions de la part

des producteurs américains. C’est pourtant

l’offre la plus personnelle qui l’attirera :

s’attaquer à un nouvel «Evil Dead».

« Quand j’étais jeune, j’étais déjà

accro à l’horreur. J’avais vu tous les

Vendredi 13 et les Freddy. Je suis donc

allé chez le (magasin vidéo) le plus

proche et j’ai demandé ce qu’il avait

de plus terrifiant en stock. Il a alors

posé la cassette d’Evil Dead et m’a

demandé de filer le plus vite possible

car je n’avais pas l’âge légal ! Ce que

j’ai vu m’a terrifié au possible »

L’approche d’Alvarez par rapport à cette

relecture fonctionne donc de manière

logique : là où les films de Raimi se sont

orientés vers une horreur plus cartoonesque

avec un gore véhiculant plus l’humour que

l’effroi, Alvarez va choisir une approche

remettant la terreur au centre du récit, bref

à remettre plus en avant les sensations

provoquées par l’histoire qu’un simple

copié-collé de celle-ci.

Pari réussi : «Evil Dead» version 2013

fait partie du haut du panier des remakes

horrifiques récents, ce qui n’était en soi pas

compliqué au vu de certains titres (ah, «Les

Griffes de la nuit» par Samuel Bayer, effrayant

de nullité). Si le film est loin d’être parfait

(notamment vis-à-vis de la caractérisation,

souvent bancale), il faut bien reconnaître

qu’Alvarez a su rappeler le travail de Sam

Raimi tout en se réappropriant le tout avec

assez de style pour offrir une expérience

horrifique graphique comme on aimerait en

voir plus souvent sur grand écran. L’aspect

sombre se reflète dans la nature des Deadites,

transformant leurs victimes par le biais de

blessures qu’ils infligent à eux-mêmes afin de

leur donner un aspect plus démoniaque. La

violence est plus réaliste et tangible, au point

de repousser la classification R (interdiction

aux moins de 17 ans aux États-Unis) le plus

loin possible dans son aspect sanglant. Là où

le découpage du bras d’Ash dans le second

«Evil Dead» était cartoonesque au possible,

conséquence d’un slapstick fulgurant, la

même séquence sera assez insoutenable à

visionner, fruit d’une crédibilité d’effets de

plateaux assez efficace.

Trois ans plus tard, c’est avec un projet

original qu’Alvarez revient, toujours dans

une optique de cinéma de genre (et avec

encore Jane Levy dans le premier rôle)

avec « Don’t breathe ». On y suit trois

jeunes vivant à Détroit et cambriolant des

maisons abandonnées pour subsister dans

une ville en crise. Ils vont alors s’attaquer

à l’habitation d’un aveugle qui disposerait

d’assez d’argent pour pouvoir leur permettre


98

de s’échapper de leur situation précaire.

Malheureusement pour eux, la victime va

très vite dévoiler sa nature de chasseur… Le

metteur en scène uruguayen se replace dans

une forme d’horreur réaliste pour livrer un

thriller qui ressemble plus à « Panic Room »

qu’au « Sous-sol de la peur ». Cela sera

rapidement confirmé par un plan-séquence

qualitatif replaçant le lieu de l’action à

venir tout en annonçant certaines de ses

réjouissances avec un plaisir non feint digne

de David Fincher.

Mais plus qu’une expérimentation visuelle,

«Don’t breathe» est marqué par sa nature de

thriller refusant toute forme de manichéisme

simplet, obligeant les protagonistes à agir

par eux-mêmes sans aide de la police. La

nature importante de l’argent sera également

déviée, confrontant cette motivation comme

principale chez les héros tandis qu’elle est

même tertiaire pour le terrifiant aveugle que

campe un Stephen Lang terrifiant. Tout le

film fait preuve d’une maîtrise totale, même

dans ses aspects les plus ‘repoussants’. La

pluie de sang d’»Evil Dead» laisse place à

quelque chose de plus pernicieux, jouant

moins sur le physique que sur des questions

de norme, notamment par rapport au

traitement des personnages féminins. Faire

à nouveau sa tête de gondole permet à

l’actrice d’exploiter un autre rôle de femme

puissante aux fêlures certaines, héroïne

attachante par son imperfection et aux

motivations économiques compréhensibles.

Il est donc logique qu’Alvarez retrouve ce

genre de figure pour son nouveau film, sans

aucun doute aussi casse-cou que ses deux

œuvres précédentes. Avec « Millénium : Ce

qui ne me tue pas », le réalisateur va devoir

se confronter au volet précédent, mis en

scène par David Fincher. Un défi loin d’être

aisé, surtout au vu des retours peu extatiques

de cet épisode et d’un public circonspect

face à un nouveau changement d’actrice,

Rooney Mara étant remplacée dans le rôle

de Lisbeth par une Claire Foy célébrée


99

depuis « The Crown ». Cela ne semble

pas effrayer plus que ça Alvarez qui a

sa propre vision de Lisbeth Salander,

comme déclaré à Indie Wire : « L’une

des choses que j’estimais devoir faire

(…) était de vraiment faire un film

sur elle » a-t-il déclaré. « Les autres

films ne sont vraiment pas à propos

d’elle. Ils sont racontés du point de

vue d’un homme, du journaliste

Mikael Blomkvist. Il est vraiment le

lien avec le public, il a plus de temps

d’écran tandis qu’elle s’intègre dans

son histoire. » Il continue : « Pour une

icône aussi féminine qu’elle, il était un

peu injuste qu’elle soit présente pour

raconter l’histoire de l’homme dans

le premier, puis dans les deuxième

et troisième. Je me suis dit : « Nous

devons faire un film sur elle. » Elle en

est le centre. Nous avons commencé

l’histoire avec elle et nous la finissons

avec elle. Et oui, Blomkvist est là,

mais pour servir son histoire. (…)

c’était excitant pour moi d’aller faire

un film sur Lisbeth Salander. »

Alors qu’il marche clairement sur le

territoire d’un de ses modèles avec

ce nouveau « Millénium » tout en

remettant une figure féminine forte de

la littérature au centre de son cinéma,

est-ce qu’Alvarez saura s’en sortir

avec les honneurs ? Réponse comme

toujours en salle.

Liam Debruel


100

SPIDER-MAN SUR


GRAND ECRAN

101


102

L’Homme-Araignée aura grandement

marqué le cinéma avec ses aventures. Mais

alors qu’il débarque en version animée avec

«New Generation», il est intéressant de

revenir sur les itérations cinématographiques

de Peter Parker. Nous passerons très vite

sur les films avec Nicholas Hammond,

dérivés de la série «The Amazing Spider-

Man». Les trois longs-métrages diffusés en

Europe étaient des montages d’épisodes et

sont difficilement trouvables actuellement,

excepté le premier visible sur YouTube. (…)

Le grand tournant des aventures de Peter

Parker sur grand écran advient avec la

trilogie de Sam Raimi.

Le premier épisode, sorti en 2002, aura connu

un sacré contrecoup dans sa promotion en

se voyant obligé de supprimer sa première

bande-annonce. Cette dernière montrait

ainsi des braqueurs capturés par l’Homme-

Araignée dans une toile tissée entre les

deux tours du World Trade Center. Mais

les attentats du 11 septembre 2001 auront

impacté le film de manière plus prégnante

encore. On retrouve beaucoup de drapeaux

américains flottant en arrière-plan, utilisant

le sentiment de patriotisme pour guérir les

plaies de cette blessure récente pour tous les

habitants du pays. En cela, Spider-Man était

une œuvre nécessaire et cathartique afin de

redonner de l’espoir en un héros capable de

protéger les habitants de New-York d’une

nouvelle catastrophe de grande ampleur.

La candeur et la pureté qui s’en dégagent

aident aussi : l’origin story de Spider-Man

ne délaisse jamais sa romance à fleur de

peau et Mary-Jane reste toujours au cœur

des situations.

Internet a beau être violent avec les acteurs,

il suffit de revoir ce film pour constater la

sévérité de la critique. Chaque personnage

est casté à la perfection, et ce jusque dans


103

les seconds rôles (IMPOSSIBLE de ne pas

aimer JK Simmons en J Jonah Jameson). La

musique de Danny Elfman conserve toujours

autant de force après les années. Mais le

grand point fort du premier volet est sans

conteste Sam Raimi. Ses scènes d’action

remarquables permettent d’appréhender

au mieux les pouvoirs de son héros. Avec

son ‘’Superman’’, Richard Donner nous

promettait de voir un homme voler. Ici, on

a une sensation tangible de voltige qui a

émerveillé de nombreux spectateurs, jeunes

et moins jeunes, sur grand écran. Jamais

il ne délaisse néanmoins ses personnages,

comme le prouve ce dialogue entre notre

héros et le Bouffon Vert, transformant un

toit New Yorkais en scène de théâtre épurée

pour mieux souligner les similitudes entre

ses protagonistes. Le résultat reste encore à

ce jour ce qui se fait de mieux parmi les

divertissements grands publics et le genre

super-héroïque… avant de se faire dépasser

par la suite.

Maintenant que Raimi a les pleins pouvoirs,

il s’attaque au deuxième épisode qui arrive

à aller encore plus loin dans l’esthétique

comics, les doutes de ses personnages,

l’action et la mise en scène. Il fait rebondir

Peter dans tous les sens, chaque sous-intrigue

restant essentielle dans la caractérisation du

personnage afin d’appréhender la difficulté

de son quotidien. Spider-Man est un héros

mais Peter Parker est un jeune homme qui

doit gérer les difficultés du quotidien. Le

Docteur Octopus devient alors une véritable

némésis, l’autre face d’une pièce pouvant

signifier le bouleversement des actions de

Peter Parker et surtout l’implication de sa

non-action temporaire, son statut de héros

étant remis en question aussi bien par

son quotidien, les habitants de New York

et son corps. Spider-Man est une figure

de l’ordinaire, l’obligation de mettre ses


104

pouvoirs au service du bien et de se faire

définitivement passer en dernier. Cette

forme de sacrifice rappelle le besoin aux

New Yorkais d’avancer après les attentats

et de rester solidaires afin de se protéger

les uns les autres, comme symbolisé par la

magnifique scène du métro, toujours l’une

des plus belles scènes du cinéma grand

public des années 2000.

«Spider-Man 2» joue la carte de la suite qui

veut aller plus loin que son prédécesseur

mais n’oublie jamais son aspect intime.

Les scènes d’action restent toujours aussi

réussies, malgré quelques doublures

numériques assez visibles (du moins quand

elles sont éloignées, comparé à d’autres

blockbusters du genre aux effets déjà datés).

Raimi s’amuse toujours autant dans sa mise

en scène. La preuve en est avec la ‘’naissance’’

du Docteur Octopus, plus proche de «Evil

Dead» que du comic book movie, avant

de culminer sur un plan iconique dans sa

tragédie. À ce jour, «Spider-Man 2» est un

exemple de blockbuster parfait en tout point

qui devrait être un modèle pour tous ceux

qui l’auront suivi.

Le cas du troisième volet est plus compliqué.

Sony réclame à Raimi la présence de Venom,

méchant iconique. Le réalisateur, peu

intéressé par celui-ci, l’inclut néanmoins afin

de faire plaisir aux fans et aux producteurs.

Beaucoup reprochent ainsi à cet épisode

de prendre l’arc du symbiote par-dessus

la jambe (à voir si l’on peut dire de même

pour «Venom»…). Pourtant, si l’on peut

reprocher quelques ficelles à l’intrigue,

le désamour accordé à «Spider-Man 3»

est assez décevant. Spectaculaire tout en

prenant en compte l’avancée de Peter, le

film reste hautement qualitatif et regorge

même de scènes extrêmement touchantes

plus d’une décennie après (la naissance de

l’Homme-Sable). La plupart des spectateurs

reprochent l’attitude négative du héros alors

qu’elle est justifiée, jusqu’à une ridicule


séquence de danse en rue maintes fois

parodiée mais pourtant logique à la narration.

Le personnage n’ayant plus rien à faire du

regard extérieur, il se comporte de manière

excentrique afin de souligner la place

considérable qu’a pris le symbiote. Certains

fans n’ont gardé que cela sans réfléchir

plus loin sur la signification derrière, ce qui

propage une image négative trop appuyée par

rapport à une simple séquence. Ce troisième

épisode a des défauts mais même dans son

imperfection, il s’avère passionnant, ce qui

ne sera pas nécessairement le cas chez ses

successeurs…

Après plusieurs problèmes de production,

le projet d’un quatrième Spider-Man par

Sam Raimi finit par être enterré. Le metteur

en scène n’en peut plus, et surtout ne sait

plus quoi raconter. Tobey Maguire et Kirsten

Dunst finiront par le suivre, laissant Sony

dans l’obligation de rebooter la saga. En effet,

l’accord signé avec Marvel pour l’Homme-

Araignée oblige le studio à tourner un film

sur lui dans des laps de temps réguliers. Cela

explique le lancement de «The Amazing

Spider-Man», promettant une volonté plus

réaliste due au succès de la trilogie «The

Dark Knight».

Cette recherche d’un ancrage plus proche du

réel passe également par l’engagement au

poste de réalisateur de Marc Webb, auteur

d’une des meilleures comédies romantiques

de ces dernières années avec le merveilleux

«500 jours ensemble». Malheureusement,

malgré l’attachement que l’on peut avoir

pour Andrew Garfield et Emma Stone ainsi

que le charme de leur relation, la romance

ne retrouve jamais la pureté adolescente des

films de Sam Raimi. Pire encore : l’aspect

réaliste lui fait perdre toute identité, là où ce

reboot en cherche désespérément. Rien ne le

fait sortir du lot, et en sort un film loin d’être

détestable mais bien trop oubliable pour

marquer longtemps après le visionnage.

105


C’est un point qui a été également reproché maintes fois à sa suite, «Le destin d’un héros»,

mais bizarrement, celui-ci arrive plus à marquer dans la durée. Le style se voit plus défini

dans des alentours plus cartoonesques, que ce soit dans l’interprétation de Garfield en

Homme-Araignée (qui reconnaît s’être inspiré de Bugs Bunny) mais aussi dans ses visuels,

plus colorés sans tomber dans le kitsch vulgaire des «Batman» de Schumacher. Il y a une

sensation de trop plein qui s’en dégage, que ce soit par les pistes narratives abondantes,

les méchants (point déjà reproché à «Spider-Man 3») et tout ce que cherche à accomplir

le film, concurrent des représentants Marvel. Les scènes d’action se multiplient à foison,

l’outrance est de mise mais le film se perd dans ses ambitions (sans doute accentué par un

trop plein de scènes coupées et d’annonces futures jamais concrétisées)... Ce trop-plein

rend néanmoins le résultat assez intéressant et divertissant, bien que qualitativement endessous

de la trilogie de Raimi. Sony, déçu par des recettes trop basses au vu du succès

mondial des «Avengers», trouvera une autre solution pour exploiter le filon.

106

C’est ainsi que l’Homme-Araignée revient en prêt à Marvel dans «Captain America : Civil

War». Cette troisième grosse itération se voit incarnée par Tom Holland, plus proche

de l’âge de Parker dans les bandes dessinées, avec une volonté de rafraîchir à nouveau

le protagoniste. Si son temps d’apparition est assez court dans le film des frères Russo,

il s’avère assez drôle et réussi pour obtenir son film solo, «Spider-Man Homecoming».

Malheureusement, ce dernier est loin de marquer et rentre dans une formule Marvel

extrêmement éculée. Si l’on note la sympathie que l’on éprouve pour Tom Holland et l’idée

du Vautour de représenter un ‘’mal’’ venant d’un capitalisme outrancier symbolisé par

Tony Stark, le résultat s’essouffle vite et devient très oubliable dans le schéma général des

films du MCU. La troisième apparition du héros dans l’univers sera plus marquante dans

le récent «Infinity War», symbolique d’une fraîcheur adolescente innocente qui connaîtra

un sort fort regrettable… mais apparemment temporaire, le studio ayant bouclé la suite de

ses aventures avec «Far from Home».


107

Quant à Sony, il tente de se réapproprier

l’univers de Spider-Man… sans celui-ci.

Après des rumeurs insistantes sur un projet

«Sinister Six» (alliance de méchants de

l’Homme-Araignée), le studio revient avec

«Venom», œuvre à la production aussi

compliquée que le résultat final. Prévu pour

être un film d’horreur spatial classé R, le

projet évoluera en film d’anti-héros PG13

pour tenter de se rattacher au MCU avec un

résultat très impersonnel dans sa manière

de rentrer dans le même moule qu’un

«Deadpool», la classification plus basse

et l’humour grossier en moins. On sent le

projet d’univers partagé se créer ainsi que

des itérations diverses comme le film sur

d’autres protagonistes que Spider-Man (le

méchant Mobius, prévu pour être incarné

par Jared Leto, La Chatte Noire) ou encore

en exploitant son héros en version animée.

C’est là que débarque «Spiderman : new

Generation», jouant du multivers héroïque

pour mettre en avant Miles Morales, superhéros

ayant pris la relève d’un Peter Parker

décédé et reconnu en tant que Spider-Man.

Est-ce que cela réussira à relancer pour eux

un héros reconnu qui ne leur appartient

presque plus au cinéma suite à des travers

de producteurs ? La réponse en décembre…

Liam Debruel


108

L’instant


séries

109


110

The Haunting of

Hill House

Série horrifique événement de Netflix,

la dernière création de Mike Flanagan

confirme tout le bien que l’on pense d’un

metteur en scène relevant le genre avec une

sensibilité désarmante et touchante.

Les personnes qui connaissent le cinéma

de Mike Flanagan savent que le réalisateur

écossais aborde le cinéma de genre à

mille lieues des codes actuels. Même une

commande comme « Ouija : les origines »

profitait de son envie de croquer des

personnages désarmés plutôt que confronter

des schémas à des situations high concept.

Autre exemple avec « Hush », où la

confrontation entre une femme sourde et

un tueur s’étoffait au fur et à mesure des

péripéties. Il était donc logique et intéressant

de voir le réalisateur arriver sur petit écran

avec le soutien d’Amblin, maison mère de

la sensibilité sur grand écran. Et c’est sans

aucun doute la plus grande réussite de « The

Haunting of Hill House » : loin de jouer

aux archétypes, les personnages vivent,

souffrent, se trompent et se blessent avec

leurs défauts. L’horreur paraît même passer

au second plan par rapport au drame humain

qui sommeille dans la famille Crain.

Dans son mésestimé « Crimson Peak »,

Guillermo Del Toro faisait dire à son

personnage principal que son récit n’était

pas une histoire de fantômes mais une

histoire avec des fantômes, et cela semble

assez bien coller à la série de Flanagan. Ici,

les esprits sont moins vecteurs de terreur que

de douleur, symbolisme des tourments de

cette famille confrontée au deuil à plusieurs

années d’intervalle.


111

à l’un ou de déception face à l’autre,

finira par exploser dans un remarquable

épisode où la technique est au service

des propos de, au contraire de ce que

certains détracteurs répéteront à envie.

Comme si le plan séquence n’était plus

qu’esbrouffe visuelle et ne pouvait plus

servir à nourrir un propos…

La série horrifique se rapproche alors de la

saga familiale, peu à peu détruite de l’intérieur

par ces résidents non voulus et les malheurs

qu’ils amènent, volontairement ou non. La

demeure, d’une beauté gothique stupéfiante,

est l’impulsion d’une autodestruction des

psychés, véritable représentation d’un enfer

mental qui ne peut laisser que des traumas

chez ses habitants. Le récit s’articule donc

autour de ces traumatismes respectifs face

auxquels chacun cherche à se reconstruire,

à se réparer.

Tandis que Steven croit analyser son drame

en le replaçant dans une fiction cathartique,

sa sœur Shirley s’occupe de rendre leur

beauté originelle aux morts, comme si

embellir les cadavres permettait d’emballer

la douleur sous un fard. Mais la douleur

de chacun, leur sentiment de trahison face

La beauté tragique de la série permet

de toucher en plein cœur, amenant

autant les larmes que l’effroi, les deux

sentiments débarquant au moment le

plus propice et surprenant avec une

efficacité narrative inouïe. L’écriture,

séparant la saison en deux, est d’une

finesse qui fait mouche, développant peu

à peu ses thématiques sur les souffrances

les plus intimes de chacun. En cela, le

cinquième épisode est l’équivalent d’un

bouleversant couteau dans le cœur, nous

laissant sans voix dans la tristesse la plus

totale. La série est ainsi traversée de cet

émoi quotidien, de ce besoin de faire

face et de l’impossibilité d’oublier. Il faut

avancer face à la douleur, aux fantômes

de notre passé, à ces souffrances qui nous

ont détruit. Comme Cary Joji Fukunaga

et « Maniac », Flanagan exhorte à

confronter l’insurmontable pour se

reconstruire et enfin mettre de côté le

chagrin.

« The Haunting of Hill House » est l’une

des meilleures choses qui soit arrivée au

genre ces dernières années. C’est l’une de

ces œuvres qui nous hantent la nuit, aussi

bien pour ses moments horrifiques que

ceux tragiques, avec un bouleversement

qui nous met à terre une fois ses dix

épisodes vus. Quant à Mike Flanagan, il

confirme être l’un des meilleurs metteurs

en scène dans le domaine récemment.

Une vraie pierre marquante pour la

télévision, horrifique ou non.

Liam Debruel


112

The Purge

Prolongation télévisuelle de la saga

Blumhouse, est-ce que « The purge » profite

enfin du format à temps long pour appuyer

des thèmes forts ?

En effet, si les épisodes initiés par James

DeMonaco se veulent ancrés dans une

critique politique forte, ils n’arrivent au

final que très peu à exploiter les sujets,

malgré des petites touches intéressantes.

Ce qui se veut comme un cinéma de genre

réflexif passe plutôt pour de l’exploitation

grand public assez efficace. En cela, la série

surfe sur le même bord : on est plus dans

le divertissement de la purge que dans des

questionnements sociétaux forts, malgré de

nombreuses idées intéressantes. Une secte

sacrificielle débarque, ainsi qu’un groupe

de défense féministe et un véritable marché

aux victimes, appuyant le corps humain

comme une valeur monétaire plus qu’une

valeur morale. Même dans ses détails, la

série nourrit la mythologie « purgesque »,

comme ces transactions attendant le début

des événements pour bien se conformer à la

légalité. L’acte meurtrier, mis en avant dans

les quatre épisodes, se voit gangréné par

d’autres crimes souvent oubliés dans leur

illégalité mais pourtant d’une immoralité

tout aussi cohérente.

Les personnages n’aident malheureusement

pas à rendre la cohésion de la série. Ce

n’est pas la faute d’acteurs qui tentent

ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, mais

celle d’une écriture caractéristique assez

dommageable qui prolonge l’un des défauts

des volets cinématographiques. S’ils étaient


113

on peut admettre ne pas réellement

s’ennuyer devant le résultat final. Les

rebondissements sont en bon nombre

et bien dosés et si la violence est loin

d’être graphique, sa gestion est assez

équilibrée pour conserver son impact

« horrifique ». Bien évidemment,

on est loin d’une œuvre sensitive

de la force de « The Haunting of

Hill House » mais on reste dans le

percutant qui fonctionne assez bien,

comme les films en somme.

par moments vecteurs d’interrogations

(le leader de gang de « First Purge »),

ils manquaient de corps pour avoir une

véritable implication morale, négative ou

non. Malheureusement, c’est toujours le

cas ici : les protagonistes semblent trop

nombreux pour être véritablement incarnés

et pas assez pour avoir une véritable vue

d’ensemble sur le fonctionnement de la

Purge.

Maintenant, il faut reconnaître que le tout est

assez amusant à suivre, entre arcs narratifs

dignes de soap (ce couple forcé de passer

la soirée avec une ancienne amante) et

quelques implications thématiques actuelles

(le corps de défense des femmes, comme

dit plus haut). Dans un format d’épisodes

tournant autour de la quarantaine de minutes,

Loin de révolutionner le genre ou

même sa propre saga, « The purge »

fonctionne relativement bien pour

en apprécier le visionnage, avec ce

qu’il faut d’idées pour procurer de

la réflexion (un peu) et une forme

d’amusement (beaucoup). On est

dans la même veine de qualité que

les quatre épisodes filmiques, avec ce

même niveau loin d’être réellement

impactant mais également loin de la

médiocrité d’autres concurrents dans

le domaine.

Liam Debruel


114

Kidding

Commencer une critique de «Kidding» est

assez compliqué au vu de la direction vers

laquelle part la série. On y suit Jeff Pickles

(Jim Carrey), présentateur légendaire d’une

émission pour enfants adulée autour du

monde, face à divers soucis dans sa vie :

le divorce avec sa femme, les actions de

son fils, la perte de son autre enfant, le

contrôle de plus en plus fort de son père

sur l’émission… Le tout le rapproche de

plus en plus d’une dépression qui risque

d’être explosive et autodestructrice pour

cet homme si marqué par l’optimisme et

le fait de se mettre au service des autres.

Le personnage est cohérent dans la

filmographie d’un Gondry qui sait comment

filmer une forme de spleen destructeur et une

contamination d’un monde de rêve par la

réalité, et inversement (« Eternal sunshine of

the spotless mind », « L’écume des jours »).

Sa poésie est à un doigt de l’absurde, à un

autre de la réalité, confrontant extravagance

visuelle à questionnements adultes à la limite

de la dépression. De quoi correspondre à

l’écriture de Dave Holstein, showrunner et

scénariste qui régit l’entièreté de Kidding.

L’un des points les plus passionnants de la

série concerne les thématiques abordées par

Jeff dans son émission. Cette dernière étant

destinée à une large audience, on y cherche

à éviter certains sujets qui pourraient

déplaire aux bambins, comme la mort.

Pourtant, leur renier cet apprentissage est

leur renier une forme de maturation tout en

repoussant à plus tard une leçon inévitable :

nous allons tous finir par mourir un jour.

Confronté à cette évidence avec le décès de


115

fils, …) et leur rapport au personnage

principal. Pickles est tellement idolâtré

autour du monde par tant de personnes

que l’on ne peut que questionner le

rapport des gens par rapport à lui,

proches ou non. Le troisième épisode

condense la question au sein d’un

incroyable plan séquence qui souligne

l’impact de Jeff dans le quotidien d’une

inconnue (la manière dont celle-ci sera

traitée sera tout autant surprenante).

Pourtant, cette déification ne peut

qu’amener à la déception, surtout pour

ses proches, nos idoles étant toutes

des êtres de chair et de sang avec leur

propre imperfection.

son fils, Jeff se voit opposé par une forme de

politiquement correct aseptisé pour mieux

coller au marché publicitaire de l’émission.

L’économie et le marketing deviennent

centraux et Jeff voit son visage multiplié à

outrance là où lui-même est brisé au plus

profond de sa psyché. Le monde s’approprie

Jeff Pickles. Mais qui est Jeff Pickles ?

Jim Carrey incarne à la perfection le

présentateur tourmenté dans une prestation

qui a intérêt à lui valoir des récompenses ou

du moins à souligner un talent dramatique

souvent oublié au vu de ses prestations

comiques. Le restant du casting est bien

évidemment au diapason, ce qui appuie la

solidité du projet tout en rendant crédibles

certaines multiplications de points de vue

(le père de Jeff, sa sœur, son ex-femme, son

«Kidding» est traversé par un sentiment

perpétuel de mélancolie dans lequel

se reconnaître est tout autant touchant

que perturbant. Bien que l’humour

y soit présent, faisant mouche de

manière incorrecte, sa maturité et son

ton adulte devraient désarçonner une

grosse partie de son audience par son

imprévisibilité et son ton. Pourtant,

c’est ce qui fait de «Kidding» un

immanquable télévisuel de l’année et

une réelle œuvre passionnante. Une

deuxième saison a été confirmée et

au vu de son final, on ne peut qu’être

intrigué par ce qu’il adviendra de Jeff

Pickles, ce génie souffrant du même

spleen que tout un chacun…

Liam Debruel


116

Killing Eve

Lutte jouissive entre deux femmes fortes,

« Killing Eve » est d’une malice assez drôle.

Il n’est guère étonnant, au fur et à mesure de

l’avancée des épisodes, de voir que « Killing

Eve » s’ouvre avec Villanelle, LA méchante

de la série. Sourire en coin, basculement

sans prévenir du charme irrésistible à la folie

terrifiante, Jodie Comer est une véritable

bombe interprétative véhiculant tout ce qui

fait la réussite de la série : son charme, son

humour noir et une forme de folie sourde

qui ne peut que surprendre quand elle

explose. En cela, l’actrice est une véritable

révélation télévisuelle qui mérite à elle seule

de se faire l’intégrale de « Killing Eve » en

une fois, bien qu’elle ne soit pas la seule.

L’écriture des personnages se fait sur un ton

tragicomique efficace avec cette dualité entre

Villannelle, tueuse sans scrupule car sans

humanité, et Eve, femme souffrant de son

humanité qui la rend socialement dépassée.

Sandra Oh livre une prestation intéressante,

en contrepoint sur la rage extérieure de

Villanelle mais tout aussi problématique

dans l’interaction avec les gens dans une

fausse normalité. C’est d’ailleurs en passant

sans prévenir d’une réalité banale à une

violence surprenante que la série prend son

charme. Phoebe Waller-Bridge, cerveau de

la série, s’amuse à alterner les styles et les


117

genres et amuse tout autant le spectateur

par ces changements de tons abrupts.

Cette alternance aléatoire de genre passe

également par des décors variés, apportant à

la forme le style inimitable de «Killing Eve».

Le jeu du chat et de la souris entre nos

deux protagonistes fonctionne surtout

par cet équilibre entre les deux femmes,

toutes deux dépassées à leur manière par

le quotidien qu’elles veulent modeler à

leur manière et en apportant de l’excitation

à leur existence. Cet aspect mis à part de

la société est très bien retranscrit par leur

écriture mais également, comme dit plus

haut, par la qualité d’interprétation de Jodie

Comer et Sandra Oh, qui trouvent toutes

deux un rôle à la mesure de leur talent.

De quoi nous diviser encore plus

sur quel personnage mérite encore

plus notre amour, entre l’intelligence

mesurée et passionnée et la charmante

psychopathe à l’humour aussi froid

que son âme.

«Killing Eve» est le genre de série

qu’on ne peut s’empêcher d’apprécier

par son ton en constant mouvement et

son duo d’actrices douées. Il est dur de

ne pas s’amuser en la regardant et on a

hâte de savoir ce qui nous attend pour

la suite…

Liam Debruel


118


119

More magazines by this user
Similar magazines