Désolé j'ai ciné #10

djcmagazine

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L’ÉDITO

DEPUIS QUELQUES ANNÉES, MÊME LE CINÉMA SEMBLE AVOIR

OUBLIER LES SAISONS. AUSSI LES GROS BLOCKBUSTERS

AMÉRICAINS, AUTREFOIS CANTONNÉS À ÉGAYER NOS ÉTÉS

CANICULAIRES OU PLUVIEUX PAR LEUR FRAÎCHEUR INATTENDUE

OU LEUR LOURDINGUERIES DE PLAISIRS COUPABLES, ARRIVENT

SUR NOS GRANDS ÉCRANS DE PLUS EN PLUS TÔT. APRÈS LES MISES

EN BOUCHE «CAPTAIN MARVEL» PUIS «SHAZAM!», LE PRINTEMPS

2019 SERA FORCÉMENT MARQUÉ PAR LE 22ÈME FILM DE LA SAGA

MARVEL DU GANT DE L’INFINI. OUI, «AVENGERS ENDGAME»

S’ANNONCE (C’EST-À-DIRE QU’IL SE PENSE) COMME LE SPECTACLE

PLUS ATTENDU DE L’ANNÉE...

ET POURTANT, N’EN DÉPLAISE À DISNEY, CE N’EST PAS LE CINÉMA

QUI NOUS FERA SALIVER EN AVRIL, MAIS LA TÉLÉVISION. LE

SPECTACLE LE PLUS ATTENDU DE L’ANNÉE, CE N’EST PAS LE DERNIER

AVENGERS… C’EST «GAME OF THRONES». VALAR MORGHULIS!

CAPTAIN JIM


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LE SOMMAIRE

P.6 Critiques Netflix

p.10 critiques mars-avril

P.46 jordan peele is...

p.56 rétro tim burton

p.78 laika : au sommet de l’animation

p.88 Analyse : Her de spike jonze

p.94 37e édition du bifff

p.96 mort aux plot holes !

p.102 l’instant séries

p.116 les chroniques dvd

DIRECTRICE DE LA RÉDACTION : MARGAUX MAEKELBERG

MISE EN PAGE : MARGAUX MAEKELBERG

RÉDACTEURS : CAPTAIN JIM, LIAM DEBRUEL, BAPTISTE ANDRE, SEBASTIEN NOURIAN, PRAVINE BARADY & AUBIN

BOUILLÉ


6CRITIQ


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UES

NETFLIX


VELVET BUZZSAW

DE DAN GILROY. AVEC

JAKE GYLLENHAAL, BILLY

MAGNUSSEN… 1H52

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Les frères Gilroy ne vous disent peut être

rien, et pourtant ils sont des réalisateurs

américains relativement influents sur ces

dix dernières années. Tony Gilroy est

le réalisateur du sous estimé «Michael

Clayton», mais surtout un scénariste à

la carrière imposante qui va de la saga

«Jason Bourne» (dont il a réalisé le spinoff),

à «L’Associé du Diable» en passant par

«Armaggedon ou «L’Echange».

Mais ici c’est son petit frère qui nous

intéresse. Il a lui aussi débuté à la plume

avec des scénarios comme «The Fall» ou

«Kong : Skull Island». Mais quand il est

passé derrière la caméra il a d’avantage

fait de bruit. Puisque son «Night Call»,

porté par Jake Gyllenhall était une descente

médiatique aux enfers trépidantes qui

permettait à l’acteur d’étendre encore

un peu plus son talent sur le Hollywood

contemporain. Après avoir réalisé «L’Affaire

Roman J.» le revoilà sur Netflix depuis le

1er février avec «Velvet Buzzsaw».

«Velvet Buzzsaw» n’a clairement pas trouvé

son public. Beaucoup on considéré l’essaie

Netflix du cinéaste comme une œuvre

superficielle et insipide. Pourtant il se

dégage de «Velvet Buzzsaw» quelque chose

de fascinant, presque d’hypnotique. Peutêtre

est-ce grâce à son casting imposant,

mais surtout d’un talent incroyable. Jake

Gyllenhaal encore lui, mais aussi des actrices

trop absentes des écrans comme Rene

Russo et Toni Collette. Et bien évidemment

John Malkovich, dans un rôle plus profond

qu’il n’y paraît. Bref «Velvet Buzzsaw» parle

d’art, mais surtout du business qui l’entoure,

de l’artiste lui même, au critique en passant

par les investisseurs et les consommateurs.

Le long métrage met en exergue le


01/02

fonctionnement actuel du monde élitiste

de l’art. Un univers bourgeois décadent et

exécrable caricaturé par Dan Gilroy.

Certes la bande annonce proposait une

expérience horrifique, mais les traits

d’épouvantes sont trop rares pour classer

«Velvet Buzzsaw» dans cette catégorie. Il

n’empêche que certains excès de violence

gore ne sont pas édulcorés, pour le plaisir

des amateurs d’hémoglobine, comme une

réponse à la peinture rouge appliquée

sur les toiles. Bref, «Velvet Buzzsaw»

est un divertissement intéressant, qui

offre de véritables visions d’auteur, loin

du tout venant hollywoodien. Le long

métrage aurait sûrement été un énorme

bide en salles, à cause d’une réalisation

qui manque peut-être parfois d’une réelle

approche cinématographique. Mais le

cinéaste parvient néanmoins à se créer une

esthétique moderne attrayante, qui tente de

communier avec le 3e art.

Le plus plaisant demeure les personnages.

Tous assez ambigus, complexes dans

leurs raisonnements et leurs choix, ils sont

finalement les véritables œuvres d’art de ce

long métrage. Jake Gyllenhall est inspiré en

critique d’art mondain, une main de velours

dans un gant de fer, à la recherche du scoop

ou du scandale. Mais aussi un passionné

en quête de l’œuvre d’art ultime. Il y aussi

Toni Collette et Rene Russo dans leurs

rôles d’attachés artistiques en compétition.

La seconde réserve d’ailleurs un final

frissonnant et véritablement bien pensé. Et

enfin il y a John Malkovich, peut-être le seul

véritable artiste de ces protagonistes. Le seul

qui réfléchit par essence artistique et non

par profit économique. C’est finalement

ça la morale, certes peu originale, mais

relativement bien retranscrite, de «Velvet

Buzzsaw». Ça marche également avec le

cinéma. Comment l’argent à corrompu

l’art, mais également les artistes. Et surtout,

comment, de nombreux individus sans

talent profitent de celui des autres. Une

vision extrêmement réaliste du marché de

l’art actuel, proposée de manière inédite

dans le «Velvet Buzzsaw» de Dan Gilroy.

Avec son approche sous forme de jeu de

massacre où l’art puni ceux qui l’exploitent,

«Velvet Buzzsaw» est une œuvre étonnante,

qui a ses défauts, mais des plus pertinentes.

Le casting est parfait, tandis que les morts

restent jouissives. Le petit côté superficiel

apporte de la crédibilité au message : la

vacuité d’une partie mondaine de l’art, qui

juge, s’approprie et exploite ce dernier. Bref,

c’est superbe, étonnant, déroutant, et ne

manque pas de quelques petites punchlines

cinglantes pour mettre à mal une société qui

ne sait plus considérer l’art à sa juste valeur.

Aubin Bouillé

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J.C. Chandor, après trois premiers films très

réussis, est de retour, mais cette fois ci sur

Netflix. Avec «Triple Frontière» il réunit un

casting imposant notamment composé de

Oscar Isaac, Ben Affleck et Charlie Hunnam.

Il raconte comment un groupe d’anciens

soldats de l’armée américaine se lance dans

le hold-up d’un riche trafiquant de drogue

sud-américain. Le parfait mélange entre

blockbuster et film d’auteur.

J.C. Chandor s’est illustré avec des films

extrêmement personnels et artistiques.

D’abord la vision de la crise des subprimes

avec le sublime «Margin Call», qui n’aura

été égalé que par l’excellent «The Big

Short» dans une autre approche. Le survival

«All is Lost» qui voyait une des dernières

interprétations du grand Robert Redford et

enfin «The Most Violent Year» qui signait

sa première collaboration avec Oscar

Isaac. En le voyant débarquer sur Netflix

beaucoup se sont inquiétés de le voir noyer

dans la machine et signer un long métrage

impersonnel. Mais c’est mal connaître le

bonhomme puisqu’il parvient encore une

fois à trouver sa voix et une intrigue solide

à raconter. Parce qu’avec «Triple Frontière»,

au-delà de son approche bourrée d’action

et de testostérone, qui voit des mercenaires

piller et tuer, c’est également une critique

acerbe envers les Etats-Unis et son peu de

reconnaissance vis-à-vis de ses soldats.

Tandis que les politiciens s’en sortent avec

TRIPLE FR

des subventions à vie, les petits pantins au

service de l’Amérique sont envoyés aux

oubliettes. Une intrigue souvent traitée, par

exemple à merveille dans le dernier Ang Lee,

qui mettait en exergue toute l’hypocrisie

de ce système. Il n’empêche qu’ici, plutôt

que de s’apitoyer sur leur sort, le cinéaste

offre à ses ex-marines l’occasion de se

venger en s’en mettant plein les poches.

C’est finalement une oeuvre passionnante

qui évolue entre le polar, le thriller politicomilitaire

et le film d’action. Un long métrage

presque lancinant qui prend son spectateur

dans cette équipe de choc pour l’emmener

dans les superbes décors de l’Amérique du

Sud.

La mise en scène est relativement léchée.

J.C. Chandor porte encore une fois son film


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13/03

ONTIÈRE

DE J.C. CHANDOR. AVEC BEN

AFFLECK, OSCAR ISAAC… 1H53

grâce à une photographie plutôt esthétique

dans des décors réalistes superbes. Il

préfère privilégier la tension à l’action et

le sentimentalisme de ses personnages

plutôt que l’importance des actes. Ces

cinq soldats sont des as, de véritables

professionnels parfaitement interprétés par

un casting imposant, dont J.C. Chandor

sait tirer parti. Oscar Isaac voit sa carrière

totalement décoller, et paradoxalement

devient légèrement plus paresseux dans ses

récentes interprétations. Ben Affleck quant

à lui n’a pas à forcer son jeu blasé, énième

rengaine du Batfleck fatigué d’exister, qui

ne semble jamais réellement investi dans

ses personnages. Mais le non jeu de l’acteur

sied parfaitement à son protagoniste. En

tout cas J.C Chandor démontre sa capacité

à trouver le juste équilibre entre une vision

d’auteur avec des questionnements internes

personnels et politiques et une approche

plus grand public composée de gun fights et

d’extraditions explosives.

Une chose est sûre, «Triple Frontière «prouve

encore une fois que Netflix sait où capitaliser

son argent en donnant sa confiance à des

réalisateurs influents. Le budget investi est

bien rendu et la liberté artistique laissée par

la plateforme prend encore tout son sens.

Et dire qu’il y a encore des anti-Netflix, des

sceptiques qui ne comprennent pas que

sans Netflix des films comme «Roma» ou

«Annihilation» n’auraient jamais vu le jour.

Aubin Bouillé


12CRITIQ


13

UES

DES FILMS DE FÉVRIER DONT ON A PAS PU PARLER DANS

LE PRÉCÉDENT NUMÉRO PARCE QU’ON LES A PAS VU MAIS

COMME ON A LA FLEMME ON FERA QUE LES GROS FILMS


13/02

14

Dans le milieu des blockbusters convenus

au possible, Alita se révèle une bouffée d’air

frais réussie et galvanisante.

Alita est une jeune cyborg amnésique.

Alors qu’elle tente de survivre à Iron City,

elle se découvre des talents de combat

éblouissants…

Alita est de ces projets dont on parle depuis

des années et qui débarquent du jour au

lendemain avec une certaine crainte derrière.

En effet, on parle ici d’une adaptation du

fameux manga «Gunnm» et au vu des

critiques entourant les transpositions de ce

genre, les attentes étaient assez basses. Il

suffit de se rappeler des retours incendiaires

sur la version américaine de «Death Note»

pour souligner la nature dangereuse du

projet. C’est faire fi de la présence de Robert

Rodriguez derrière la caméra et de James

Cameron à la production, tous deux grands

fans de la pop culture et ayant prouvé leur

amour indéfectible pour les innovations

technologiques cinématographiques. C’est

ainsi ce qui frappe le premier dans le film :

si la nature d’Alita est inhumaine (aussi

bien par sa place de robot que sa création

en performance capture), son humanité

transparaît avec tellement d’éclat que l’on

en oublie qu’elle n’est que fiction et que

son corps n’a en soi rien d’humain.

Les questions sur la nature de l’humanisme

et le rapport aux corps, bien que discrètes,

sont dès lors passionnantes tout en étant

ancrées dans une narration aux airs convenus

mais arrivant à en sortir par certains aspects.

C’est ainsi qu’en présentant Alita en élément

étranger en début de récit que l’on introduit le

fonctionnement d’Iron City comme logique.

Jamais le film ne se retrouve à sur-expliquer

ALITA : BA

certains points et il appelle le spectateur à

relier les points qui lui sont donnés sans le

prendre par la main. Pourtant, le film lui tend

celle-ci dans des séquences au romantisme

subtil et ne tombant jamais dans le méchoui

émotionnel. Il y a ainsi une certaine logique

dans l’avancement des protagonistes mais

sans que ceux-ci n’apparaissent comme

mécaniques. On est même surpris par la

fluidité du récit alors qu’il raconte au final

bien plus que ce qu’il n’y paraît.

Si l’on sent un travail de storyboarding

intense de James Cameron au vu de son

acharnement sur le projet, c’est bien Robert

Rodriguez qui mène la barque dans ce

qu’on n’hésitera pas à décrire comme son

meilleur film. Toutes les scènes d’action


TTLE ANGEL

sont d’une lisibilité exemplaire et (miracle)

ne ralentissent jamais l’histoire. Bien au

contraire même : c’est par ces moments

d’action que les personnages avancent

et se dessinent encore plus, comme Alita

dont le surnom d’Ange de combat n’est pas

démesuré. À une époque où les explosions

servent à nourrir le besoin de sensation du

spectateur en dépit de certaines logiques

narratives, Alita est exemplaire dans sa

manière de juxtaposer l’écriture et l’émotion

de ses protagonistes pour mieux les dessiner

au fil de séquences réjouissantes (rien que

la scène du Motorball justifie la 4DX).

On est au final tellement subjugué par

l’avancement technique et narratif du film

que l’on en oublierait presque la révolution

visuelle qui se fait devant nous, repoussant

DE ROBERT RODRIGUEZ. AVEC

ROSA SALAZAR, CHRISTOPH

WALTZ… 2H02

les capacités de la performance capture avec

brio, notamment par le biais de plusieurs

contacts avec divers personnes et objets au

point que l’existence même de notre héroïne

n’est jamais remise en cause.

Est-ce que «Alita Battle Angel» est exempt

de défauts ? Bien évidemment que non,

souffrant par instants de sa nature resserrée

et de certains dialogues. Cela ne l’empêche

pas d’être LE blockbuster de ce début

d’année, un souffle nouveau au sein d’une

société de divertissement répétitive. Bref,

si vous avez encore l’occasion de soutenir

ce film en salles, n’hésitez surtout pas tant

nous avons besoin de films à gros spectacle

aussi éblouissants.

Liam Debruel

15


16CRITIQ


UES

CRITIQUES POUR AVRIL (OUPS)

MARS(ET 2

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06/03

CAPTAIN MARVEL

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Devenu le plus gros succès de l’année

au box-office en l’espace de même pas

deux semaines, «Captain Marvel» est

définitivement un film dont on ne peut pas

ne pas parler. Les salves de critiques ont été

violentes et cela bien même avant que le

film ne sorte, une fulgurance à laquelle nous

sommes habitués avec les films Marvel qui a

son lot de détracteurs comme d’admirateurs.

Cependant il faut dire que pour le premier

film du Marvel Cinematic Universe mettant

au premier plan une super-héroïne, le lot

de détracteurs était encore plus important,

mais là n’est le sujet de ce papier.

Comme je l’avais déjà évoqué dans le papier

que j’avais écrit concernant le dernier

film de Xavier Dolan «Ma vie avec John

F. Donovan» (à lire ici pour les curieux :

https://onsefaituncine.com/2019/03/14/mavie-avec-xavier-dolan/)

- et vous ne serez

peut-être pas d’accord avec moi - mais

j’estime que parfois il est bon de voir audelà

du simple objet cinématographique.

Evidemment, lorsqu’on prend le film comme

il est, difficile de défendre un produit

sorti tout droit de l’écurie Marvel et qui a

donc la plupart des mêmes défauts que ses

autres camarades. On regrettera comme à

l’accoutumée un manque total de direction

artistique (la scène du métro, plus illisible tu

meurs) et un scénario desservant totalement

son personnage principal - on devine assez

rapidement les enjeux, les tenants et les

aboutissants de ce film -. Il faut dire que

«Captain Marvel» était le dernier bastion

avant la grosse machine «Endgame» qui

arrive d’ici moins d’un mois, de quoi peut-


DE ANNA BODEN, RYAN FLECK. AVEC BRIE

LARSON, SAMUEL L. JACKSON… 2H04

être mettre une presse supplémentaire sur ce

film qui n’est finalement pas plus mauvais

que ses prédécesseurs. Il n’empêche que les

critiques vont bon train concernant le film.

À tort ou à raison ? Chacun est libre de s’en

faire sa propre opinion. Il n’empêche qu’il

est indéniable que Brie Larson et «Captain

Marvel» ont durablement marqué les esprits.

MAIS ALORS IL Y A QUOI DERRIÈRE

L’OBJET CINÉMATOGRAPHIQUE ?

Derrière «Captain Marvel» il y a d’abord

une firme qui touche un très large public.

On se souvient encore comment «Black

Panther» avait galvanisé le public pour sa

représentation. En 2019, alors que les débats

concernant la femme et sa place dans la

société se font de plus en plus importants,

il y a cette nouvelle génération qui arrive

et qui se retrouve directement la tête la

première dans ce sexisme ambiant. Et cette

nouvelle génération a besoin de modèle,

d’icône. Vous me direz qu’elles trouveront

dans leur mère, leur entourage un modèle

à suivre. Certes mais il nous faut quelque

chose de plus fort, de plus puissant, quelque

chose qui nous dépasse.

Les petites filles qui prendront comme

modèle «Captain Marvel» (au même titre

qu’une Wonder Woman, Black Widow ou

toute autre super-héroïne) en retiendront

avant tout sa pugnacité, sa force, son

énergie… Puiser ses forces dans un

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20

personnage fictif est ce qui nous permet de

rêver, de se dire quelque part que tout est

possible, que nous aussi on peut porter un

costume et avoir de super-pouvoirs, de se dire

qu’on est une femme et qu’on est forte. Tout

au long du film, Captain Marvel démontre

son courage et son émancipation progressive

jusqu’à cette phrase - certes facile mais qui

doit avoir une raisonnance - : «Je n’ai rien à te

prouver».

La force des mots, des images, de la rêverie

qu’entraîne le cinéma peut être très forte et

avec «Captain Marvel» il est certain qu’elle

l’est (n’en déplaise à ses détracteurs). Il suffit de

regarder toutes les petites filles, les adolescentes

et les adultes déguisées en Captain Marvel

lors de conventions ou aux avants-premières,

ce personnage est galvanisant, porteur d’un

message et que oui, malgré tous ses défauts,

«Captain Marvel» est un film nécessaire, car

finalement un blockbuster grand public où

une femme est une super-héroïne ça ne court

clairement pas assez les salles de cinéma.

Margaux Maekelberg


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06/03

LE MYSTÈRE HENRI PICK

DE

RÉMI BEZANÇON. AVEC

FABRICE LUCHINI, CAMILLE

COTTIN… 1H40

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Adapté du roman éponyme de David

Foenkinos, «Le Mystère Henri Pick» est une

délicieuse enquête dans laquelle le critique

littéraire Jean-Michel Rouche part en quête

de vérité lorsqu’un livre devient en un rien

de temps en best-seller. Chose d’autant plus

étonnante que son écrivain - désormais

décédé - n’était qu’un pizzaïolo durant

son existence et qu’aucun membre de sa

famille n’a jamais eu vent de ce manuscrit.

Persuadé qu’il est face à une machinerie

orchestrée par il-ne-sait-qui, il se met en tête

de découvrir la vérité, épaulé par Joséphine

Pick qui n’est autre que la fille de l’écrivain.

Le réalisateur Rémi Bezançon arrive à nous

mener par le bout du nez pendant plus d’une

heure et demie, poussant son spectateur

à également dénicher le vrai du faux dans

toute cette histoire rocambolesque. Mais ce

qui permet au film de se détacher du lot c’est

sans conteste son duo magistral. Entre un

Fabrice Luchini plus ‘‘Luchini’’ que jamais et

une Camille Cottin absolument délicieuse.

un duo détonnant, rôle et efficace dans

un roman avec un grand A célébrant les

mots, la littérature et le pouvoir qu’ont les

histoires d’offrir parfois un peu de magie et

de féerie dans un monde bien morose. En

plus d’une mise en scène élégante - entre

les côtes bretonnes et le chic parisien -, «Le

mystère Henri Pick» fonctionne grâce à ses

dialogues souvent juteux et ses situations

parfois cocasses.

Du bon divertissement, drôle, intelligent

et qui, malgré une conclusion un poil

expéditive, nous régale de A à Z.

Margaux Maekelberg


06/03

DAMIEN VEUT CHANGER LE MONDEDE XAVIER DE CHOUDENS.

AVEC FRANCK GASTAMBIDE,

MELISA SÖZEN… 1H39

Il faut appeler un chat, un chat et soyons

honnêtes, lorsqu’on a vu la bande-annonce

de «Damien veut changer le monde» nous

y sommes allés à reculons dans cette salle.

Car avec ses allures de ‘‘film white savior’’,

il n’y avait vraiment rien d’encourageant.

Mais comme on dit il faut laisser sa chance

à tous les films et après l’avoir vu, on est

bien contents de se dire qu’on avait quand

même bien tort. Pion dans une école de

banlieue, Damien se voit obligé d’épouser

la mère d’un de ses élèves pour qu’ils

évitent l’expulsion. Ce petit geste anodin

- mais quand même illégal - va entraîner

plus de répercussions que prévues lorsque

ce sont des dizaines de mères sans papiers

qui sonnent à la porte de Damien. Coincé

dans un engrenage dont il n’avait pas prévu

la portée, ce fils de militants va tout faire

pour aider ces femmes et ces enfants à

se sortir de la misère et espérer un avenir

un peu plus radieux. S’il fallait bien un

feel-good movie c’était celui-là. Véritable

message d’espoir, de tolérance et d’entraide,

«Damien veut changer le monde» est surtout

porté par un Franck Gastambide qui devrait

décidément se tourner un peu plus vers les

films dramatiques - comédies dramatiques

(à l’image de «La surface de réparation»

sorti l’année dernière et dans lequel il était

magistral).

Finalement loin de l’image de white savior

qu’il aurait pu dégager, «Damien veut

changer le monde» est un film absolument

sympathique qui réussit à nous filer un peu

de baume au coeur et qui nous offre parfois

même de jolis rires.

Margaux Maekelberg

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STAN ET OLLIE

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Amer crépuscule de deux idoles d’un

ancien (et glorieux) temps du Cinéma. «Stan

et Ollie» est un film que l’on oubliera vite,

assez classique certes, mais qui demeure

néanmoins touchant d’honnêteté et d’une

suave mélancolie portée par deux bons

acteurs dont l’acte final de danse en est

l’incarnation la plus aboutie.

Il était une fois, dans le royaume de

Hollywood, Laurel et Hardy, deux amis

vagabonds –sorte de Don Quichotte et

Sancho Panza modernes- figuraient parmi

les plus grands génies comiques du siècle.

Leurs films adulés, leurs performances

saluées par la critique, le duo s’érigeait au

firmament du cinéma comique (auprès des

Chaplin, Keaton, et des Marx Brothers). Leur

vie s’écoulait de film en film. Les studios de

cinéma étaient leur demeure (comme le

montre ce long plan-séquence initial où l’on

voit les deux amis traverser les studios de la

MGM). L’avenir semblait n’être fait que de

triomphes. D’argent. De liberté artistique…

Mais Hollywood (souvenons-nous de

Mullholand Drive ou bien de Maps to the

The Stars) est un monstre froid, un vampire

qui ne vous laisse pas une goutte de sang et

vous recrache une fois repu du festin que

vous avez préparé en son honneur.

Ainsi, Hollywood recracha Laurel et Hardy.

Quelle faute avaient-ils commise pour être

accablés d’un aussi triste destin ? Quelle


06/03

DE JON S. BAIRD. AVEC STEVE

COOGAN, JOHN C. REILLY…

1H37

pomme avaient-ils croqué pour qu’on les

chasse de ce Paradis dont ils furent aussi les

architectes ? Aucune. Seulement le Temps…

Le Temps qui passe et ne vous laisse rien,

pas même le tribut mérité de votre gloire.

Tel est le parti pris du film. Pendant près de

1H30, nous suivons John. C. Reilly et Steve

Coogan, merveilleusement métamorphosés

en Laurel et Hardy, durant la tournée des

théâtres britanniques qu’ils effectuèrent

en 1953. Cette tournée fut spécialement

conçue afin de permettre au duo de regagner

leur célébrité perdue et parallèlement leur

permettre de financer leur retour sur grand

écran. En effet, Laurel a invité un producteur

de Londres à venir voir leur show dans la

capitale anglaise, et celui-ci, en fonction de

l’accueil critique qu’ils recevront, pourrait

bien produire leur prochain film. Mais avant

de pouvoir espérer jouer à Londres, Laurel

et Hardy devront tourner dans les villes et

autres bourgades de la Grande-Bretagne.

Les deux amis se démènent, malgré leur

vieillesse apparente, malgré la santé

dégradée de Hardy, malgré qu’on les ait un

peu oubliés (« Je croyais que vous étiez à la

retraite » dira une jeune réceptionniste). Les

efforts paient. Ils passent de théâtres délabrés

en théâtres plus somptueux ; le nombre de

spectateurs augmente ; la publicité qui leur

est faite aussi. Ainsi, il se rapprochent peu

à peu de leur grand show Londonien et du

rêve chatoyant d’un retour au cinéma.

Evidemment, rien ne se passera comme

prévu. Laurel et Hardy ne tourneront jamais

ce dernier film dont ils ne cessent de discuter

et répéter. Mais, cette épopée Britannique

n’est en réalité qu’un prétexte pour aborder

le thème central qui noue le film : l’amitié

qui lie ces deux acteurs de génie. Une

amitié morose, troublée par une vieille

trahison (que le road trip fera ressurgir) et

par un regret : celui de ne pas avoir pu

s’affranchir des studios Hollywoodien qui

25


26

les malmenaient. Tout du long, on les voit

rire ensemble ; ils se chamaillent ; ils se

fâchent ; ‘‘Je nous aimais’’ lance Laurel, ‘‘Tu

ne m’a jamais aimé moi’’ répond la voix

pleine de larmes un Hardy en fin de course.

Chacun retire une leçon de cette histoire.

Laurel apprend à tempérer ses ambitions,

à faire fi des anciennes vexations. Hardy,

lui, renouera avec son ami et comprendra

enfin d’où provient ce chagrin qui les avait

séparés. C’est justement dans ces moments

de tendresse mélancolique que le film

réussit le mieux. Comme un funambule,

il maintient un équilibre spectaculaire, le

temps de quelques scènes sporadiques,

entre l’émotion et le rire. Sans jamais verser

dans le sentimentalisme d’ailleurs, ou bien

en évitant de faire de Laurel et Hardy les

caricatures d’eux-mêmes. Car ce n’est ni

la mise en scène assez banale, ni l’écriture

du scénario classique, qui subjuguent, mais

la capacité des deux acteurs principaux

à avoir su nous rendre toute la matière

de ce que fut leur amitié. On y croit. On

s’émeut. L’impression est telle qu’arrive un

certain moment du film où l’on ne regarde

plus John. C. Reilly et Steve Coogan jouant

Laurel et Hardy mais bien les deux comiques

ressuscités le temps d’un film qui leur

apporte un dernier hommage (ô combien

mérité).

Mais comme la carrière du duo, le film

nous laisse finalement avec un sentiment

d’amertume. Ce que l’on constate de

troublant à la sortie du film c’est à quel

point Hollywood a oublié Stan et Ollie

(ainsi que les autres : Keaton, Graucho Marx

et d’une certaine manière Chaplin). Si l’on

se souvient d’eux ce n’est non sans une

touche outrageante de kitsch. (A voir toutes

les tasses à café, les T-Shirts etc. sur lesquels

on a dessiné le visage d’un Chaplin, ou la

moustache d’un Graucho). Le film Stan et

Ollie ne peut pas lui aussi éviter d’être une

métamorphose de ce kitsch-là malgré toute

la volonté qu’il emploi à vouloir rester vrai et

touchant. Il est symptôme de cette pérenne

maladie qui touche le cinéma moderne : le

kitsch.

N’oublions donc pas les mots très justes

de Milan Kundera dans l’»Insoutenable

Légèreté de l’Être» : ‘‘Avant d’être oubliés,

nous serons changés en kitsch. Le kitsch,

c’est la station de correspondance entre

l’être et l’oubli.’’

Nourian S.


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13/03

DRAGON BALL SUPER : BROLYDE TATSUYA NAGAMINE. AVEC LES VO

PATRICK BORG, ERIC LEGRAND,

BRIGITTE LECORDIER… 1H40

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La grande saga «Dragon Ball» est enfin de

retour sur grand écran en France après de

nombreuses années, malgré les sorties des

précédents films. Et Dieu que ça fait plaisir !

Le film était d’autant plus attendu qu’il

permettait au personnage de Broly de s’offrir

une modernisation (son nouveau look est

très cool) et une intégration dans le canon

officiel de la série ! (C’est également le cas

pour un autre personnage, mais si vous

n’avez pas regardé tous les visuels promos,

vous aurez la surprise !)

On retrouve nos héros après la fin de l’arc

‘‘Survie de l’Univers’’ de la série animée

«Dragon Ball Super» mais ne vous inquiétez

pas, si vous n’avez pas regardé tous les

épisodes, vous ne serez pas perdus. Le

scénario ne mentionne que brièvement les

précédents événements, et propose une

histoire toute fraîche, fonctionnant comme

une origin story. Celle de Broly, bien sûr,

mais aussi celle du peuple Saiyan.

On revisite donc entièrement (et

différemment) ce qu’on avait vu dans l’OAV

«Le Père de Son Goku», c’est-à-dire toute

l’histoire de la fin de la planète Végéta, le

sort des parents de Goku, ainsi que le rôle

de Broly et son père Paragus dans tout ça.

Toute cette histoire, qui dure à peu près la

moitié du film est très intéressante, et permet

de comprendre facilement les enjeux, et les

caractéristiques des personnages, comme

Freezer par exemple. Mais le plus intriguant

reste le traitement psychologique de Broly.

Lui qui n’était qu’une bête sanguinaire

assez unidimensionnelle dans ses

incarnations passées, bénéficie désormais


29

IX

de plus de nuance, en développant sa

relation violente avec son père, rongé

par l’orgueil et la vengeance. C’est une

direction véritablement intéressante qui

donne de l’épaisseur au personnage,

mais pour rassurer les fans de l’ancien

Broly, il conserve tout de même sa part de

sauvagerie totalement incontrôlable qui le

caractérise si bien.

Pour la deuxième moitié du film, on a

des combats qui s’enchaînent, Végéta

contre Broly, puis Goku contre Broly,

Goku et Végéta contre Broly, etc… Autant

vous dire que non seulement ces duels

gargantuesques sont jouissifs, mais la

mise en scène et la qualité de l’animation

rend le tout véritablement saisissant. La

caméra virevolte dans tous les sens, se

permet des vues subjectives… Bref, des

choses qu’on n’avait jamais vues dans la

série auparavant.

On peut tout de même regretter le fait que

les combats, aussi géniaux soient-ils ne

permettent pas à l’histoire de davantage

se développer. Cela aurait permis de

développer ces bonnes idées narratives

mais aussi au film de respirer un peu, car le

rythme des combats est assez effréné. Pour

notre plus grand plaisir bien sûr, mais on en

sort presque lessivé à la fin.

Quoi qu’il en soit, c’est un retour en force

pour «Dragon Ball» dans les salles françaises,

avec un divertissement extrêmement

généreux, offrant un véritable spectacle sur

grand écran que les plus grands fans (dont

je fais partie) seront ravis de voir, mais qui

ne laissera pas de côté les néophytes et leur

donnera probablement envie d’explorer un

peu plus cet univers merveilleux.

Vincent Pelisse


13/03

30

MON BÉBÉ

Après son décevant biopic «Dalida», on

attendait le prochain film de Lisa Azuelos

au tournant. Avec en tête d’affiche l’une

des cautions qualité du cinéma français

Sandrine Kiberlain, «Mon bébé» met en

scène Héloïse, mère célibataire de trois

enfants qui voit sa dernière petite partie faire

ses études à l’étranger. Un coup dur pour la

mère qui a toujours protégé ses enfants et

qui a un peu du mal à se faire à l’idée que

Jade quitte le foyer prochainement.

«Mon bébé» a l’intelligence d’être multigénérationnel

dans son message. D’abord

portrait d’une maman poule, le film

n’oublie pas pour autant de se pencher sur

Jade, adolescente avec ses problèmes de

sa génération évidemment, le tout doublé

d’une angoisse grandissante de partir,

de tout quitter, sa famille, ses amis et son

petit-ami. Le film n’esquive pas quelques

DE LISA AZUELOS. AVEC

SANDRINE KIBERLAIN, THAÏS

ALESSANDRIN… 1H27

mièvreries loin d’être utiles à l’histoire

notamment dans sa dernière partie mais

il n’empêche que «Mon bébé» est empli

d’amour et de bienveillance envers tous

ses personnages. Après s’être brillamment

illustrée dans «Pupille» l’année dernière,

Sandrine Kiberlain récidive dans un rôle

qui lui convient parfaitement. Aussi drôle

et décalée que sensible, elle est la maman

qu’on rêverait tous d’avoir.

Sans laisser non plus ses seconds couteaux

en retrait (de très jolies scènes entre le frères

et les soeurs ou encore lorsqu’ils partent

avec leur mère à la recherche du téléphone

de cette dernière), «Mon bébé» est un joli

petit moment de cinéma plein de tendresse

et d’humour.

Margaux Maekelberg


13/03

REBELLES

Les Rednecks du Nord ont frappés et... ce

sont des femmes ! A Boulogne-sur-Mer, trois

jeunes femmes se retrouvent malgré elles -

et après un malheureux incident - mêlées à

un trafic de drogues et se retrouvent avec un

sac rempli de billets sur le dos. Bien décidées

à changer de vie grâce à cet argent, elles

ne sont au bout de leurs peines lorsqu’elles

se retrouvent pourchassées. Cependant ces

chers messieurs apprendront rapidement

qu’il ne vaut mieux pas emmerder Sandra,

Nadine et Marilyn sous peine de ne pas

revenir intact...

«Rebelles» hurle au féminisme du début à la

fin dans un entrain absolument revigorant.

Toutes le ssuper-héroïnes ne se trouvent pas

dans le superproductions hollywoodiennes

et peuvent même se cacher dans une

insignifiante conserverie locale où l’on se

fout bien de l’avenir de ses employés qui

DE ALLAN MAUDUIT. AVEC

CÉCILE DE FRANCE, YOLANDE

MOREAU… 1H27

sont pour la majorité des femmes. parmi

elles, trois femmes ayant chacune leurs

problèmes (une célébrité sur le déclin,

une mère célibataire qui met plus d’argent

dans sa drogue que dans la réparation de

sa voiture et une mère/épouse qui tente tant

bien que mal de payer ses loyers alors que

son mari est toujours au chômage). Dans

«Rebelles» les filles prennent les problèmes

à bras le corps sans concession.

C’est incroyablement drôle, le trio Cécile

de France, Audrey Lamy et Yolande Moreau

est absolument formidable. Le film dégage

une énergie folle qui nous contaminerait

presque tous et on adore tout simplement.

Margaux Maekelberg

31


13/03

LES TÉMOINS DE LENDSDORF

DE

AMICHAI GREENBERG.

AVEC ORI PFEFFER, RIVKA

GUR… 1H34

32

Inspiré d’un fait bien réel (le massacre de

Rechnitz en Autriche), «Les témoins de

Lendsdorf» apparaît d’abord comme un

drame historique avant de prendre une

tournure absolument innatendue, faisant

basculer le tout dans une ambiance tirant

presque vers le thriller aux multiples

rebondissements.

Yoel, historien juif orthodoxe, se bat depuis

des années pour que la vérité sur le massacre

qui a eu lieu à Lendsdorf soit reconnu et que

les 200 corps des victimes soit retrouvés

sauf que le temps presse et qu’il ne lui reste

plus beaucoup de temps pour récolter les

preuves et retrouver les personnes qui étaient

témoins à cette époque. A travers cette

enquête, Yoel va aussi faire des découvertes

sur sa propre famille et ses origines.

Premier film d’Amichai Greenberg, «Les

témoins de Lendsdorf» est un solide drame

qui a l’intelligence d’aller plus loins que le

simple film en tant que devoir de mémoire.

Outre ce besoin de reconnaissance pour

les victimes (ici fictives mais évidemment

l’histoire s’étend à l’Histoire), c’est aussi un

cheminement personnel que suit Yoel. Lui

qui a si longtemps et aveuglément suivi un

chemin qui lui semblait tout tracé, tout son

monde et ses convictions sont remises en

cause lors deses recherches.

Extrêmement pudique et touchant, «Les

témons de Lendsdorf» est un drame

important, doté d’une très belle mise en

scène et d’un message important. Le tout

tenu par un casting solide et un personnage

principal attachant.

Margaux Maekelberg


13/03

MELTEM

Après deux courts-métrages questionnant

tous les deux la quête identitaire, le

réalisateur franco-grec Basile Doganis nous

propose son premier long-métrage qui, en

plus de poser ces questions identitaires,

n’hésite pas à aborder des sujets aussi graves

qu’actuels.

Commençant sur un ton estival, presque

comique par moment, «Meltem» glisse

doucement vers le drame lorsque Elena est

inévitablement confrontée au deuil de sa

mère lorsque Elyas débarque sur cette île

pour chambouler le quotidien des trois amis

et lorsque Nassim voit en Elyas un ennemi

- aveuglé par ses sentiments envers Elena -.

Chacun d’entre eux va vivre presque comme

un voyage initiatique. Le film n’hésite pas

à aborder le problème de l’immigration

qui touche la Grèce, sans concession

notamment lors de la dernière scène avec

DE BASILE DOGANIS. AVEC

DAPHNE PATAKIA, RABAH

NAÏT OUFELLA… 1H27

Elyas. Le film réussit à nous bouleverser tant

il est juste et pudique mais surtout grâce à

son casting aussi solide. Daphne Patakia

qui réussit à tout nous dire d’un seul regard,

Rabah Naït Oufella (déjà formidable dans

«Grave» et «Patients») mais surtout Karam

Al Kafri : la pureté et l’intensité qu’il dégage

pour une première performance est assez

bluffante.

Profondément humain, on pourrait juste

reprocher au film de vouloir tout dire et

peut-être finalement ne pas assez dire sur

tous les sujets qu’il aborde. Il le fait bien,

mais aurait probablement pu faire mieux,

nous laissant ainsi un petit peu sur notre

faim. Qu’à cela ne tienne, «Meltem» est un

premier long-métrage réussit et engagé.

Margaux Maekelberg

33


34

MA

VIE AVEC JOHN F. D


13/03

ONOVAN

DE

XAVIER DOLAN. AVEC KIT HARINGTON, JACOB TREMBLAY, SUSAN

SARANDON… 2H03

35


Aucun trailer, aucune image, aucun

dialogue, aucune interview de Xavier Dolan

pour ce film… C’est ainsi que je suis allée

découvrir le dernier long-métrage de Xavier

Dolan : «Ma vie avec John F. Donovan».

Xavier Dolan et moi c’est une longue histoire

d’amour. Une très belle histoire d’amour.

J’hésitais véritablement à écrire cet article

et à l’heure où je tape tout en buvant ma

canette d’Ice Tea, je ne sais pas encore la

tournure que prendra ce texte mais j’avais

ce besoin de parler de son dernier film, mais

aussi son écho au reste de sa filmographie

bref… vous aurez de la lecture.

Xavier Dolan montait «Tom à la ferme»

- montage qu’il a mis en suspend pour se

consacrer justement à ce scénario -, drôle

de coïncidence tant «Ma vie avec John F.

Donovan» me parle autant que Tom à la

ferme.

36

Pour ceux et celles qui me suivent un petit

peu sur les réseaux sociaux (et sur mon

compte Twitter privé) savent à quel point

Tom à la ferme a été le point d’ancrage

de ma vie pour diverses raisons et qu’à ce

moment précis où je l’ai vu en salles, Xavier

Dolan est entré dans ma vie pour ne plus

en ressortir. Il s’avère que l’écriture de «Ma

vie avec John F. Donovan» a débuté lorsque

«Ma vie avec John F. Donovan» met

en parallèle la vie tumultueuse de John

Donovan, acteur adulé mais obligé de

cacher son homosexualité et Rupert Tuner

qu’on retrouve lorsqu’il était jeune et

qu’il entretenait une correspondance avec

l’acteur puis adulte lorsqu’ill sort un livre

révélant tous ses échanges - duquel découle

une interview avec une journaliste d’abord


dubitative concernant toute cette histoire -.

Durant deux heures, nous arpentons la vie

de ces deux personnes que la vie et surtout

la société n’a pas épargné entre un acteur

constamment obligé de faire bonne figure

alors que tout son monde s’effondre et un

petit garçon expatrié en Angleterre rejeté

par les élèves de sa classe, persécuté et

dont les relations avec sa mère s’avèrent

compliquées au fur et à mesure que le

garçon grandit.

Une phrase du film m’avait marqué, à

quelques mots près elle était prononcée

par Jacob Tremblay qui disait ceci : «C’est

l’histoire d’un homme qui a sauvé un

petit garçon» (ne me blâmez pas si ce ne

sont pas les mots exacts). Cette phrase qui

semble tellement anodine et qui a résonné

en moi, me replongeant en 2014 lorsque

j’ai découvert Tom à la ferme au cinéma.

J’en ai eu les larmes aux yeux et je les ai

encore. J’ai toujours accepté et même

revendiqué mon manque totale d’objectivité

concernant Xavier Dolan et son cinéma et je

peux vous dire d’ores et déjà que le film fera

partie de mon top 2019. Mais vous savez,

parfois le cinéma va bien au-delà de l’objet

cinématographique qu’on nous propose.

Tout comme Captain Marvel (article à

retrouver quelques pages avant), certains

films - aussi imparfaits qu’ils peuvent être

37


38

- sont catalyseurs de bien d’autres choses.

Dans mon cas ce fut l’amour du cinéma,

l’envie d’en réaliser, d’écrire dessus, de les

voir et de ressentir toujours cette extase

lorsqu’on s’assoit dans un fauteuil de

cinéma.

Je lis et j’entends les critiques faites sur le

film et celles faites sur son réalisateur (c’est

absolument faux) mais moi j’ai les larmes

aux yeux rien que de penser à ce film, au

message qu’il dégage, à certaines scènes

qui resteront gravées dans ma mémoire

pour toujours. D’ailleurs je reviendrai

dessus à l’occasion mais ce qui me touche

le plus chez Dolan c’est sa façon de réunir

ces cellules familiales brisées (les conflits

maternels est une donnée régulière dans

son cinéma) autour d’une musique. Des

scènes musicales toujours aussi intenses

que ce soit On ne change pas dans Mommy,

Dragosta Din Tei dans Juste la fin du monde

ou Stand by me dans Ma vie avec John F.

Donovan. Ces scènes sont d’une douceur

et emplies d’amour de la première à la

dernière seconde que s’en est bouleversant.

Comme un moment d’apesanteur avant la

chute inéluctable (cf la scène entre John

Donovan, sa mère et son frère dans la salle

de bain à la fin du film).

Je pourrais vous parler des sujets qu’évoque

le film, de son casting fabuleux (Kit Harington

et Jacob Tremblay en tête), comment une

icône, une star, quelqu’un qui vous est

finalement totalement inconnu peut devenir

votre exutoire et perpétuer cette idée de rêve,

ce rêve qui nourrit l’enfant, celui qui nourrit

cette envie d’avancer. On a tous un modèle

qu’on veut suivre que ce soit un membre

de sa famille ou autre. Moi celui qui m’a

sauvé mais aussi celui que j’admire c’est ce

réalisateur. Ce jeune réalisateur talentueux,

à la patte singulière, amoureux du cinéma,

celui qui à travers ses discours m’a motivé

à ne pas abandonner, celui qui à travers ses

films a nourrit mon amour, celui qui a sauvé

la jeune fille paumée que j’étais en 2014.

Alors non, je n’ai aucune objectivité

concernant Xavier Dolan et franchement, je

m’en fiche. Parce que ses films me parlent

plus que jamais, parce que je vis pour voir

ce genre de films, que je veux encre être

touchée, être émue, être éblouie. C’est

peut-être naïf mais je crois en la magie

du cinéma et en la magie de certaines

personnes capables de vous faire déplacer

des montagnes et donner le meilleur de

vous-même. Ma vie avec Xavier Dolan se

résume à un mot : vivre. Et grâce à lui et ses

films je vis plus que jamais.

Margaux Maekelberg


39


20/03

QUI M’AIME ME SUIVE!

DE

JOSÉ ALCALA. AVEC

DANIEL AUTEUIL, CATHERINE

FROT,… 1H30

40

José Alcala retrouve Catherine Frot pour

une seconde collaboration, après «Coup

d’éclat» en 2011, avec «Qui m’aime me

suive !»; l’histoire d’un triangle amoureux

entre Gilbert, Simone et leur voisin Etienne.

Fatiguée de l’attitude de son mari, de leurs

problèmes d’argent et leurs problèmes

familiaux (Gilert s’est disputé avec leur fille

il y a de cela bien des années et ne se sont

jamais reparlés depuis) , Simone décide

de tout quitter du jour au lendemain pour

rejoindre Etienne - son amant et leur ancien

voisin parti profiter de sa retraite au soleil -.

Malgré son casting plus que sympathique

(le trio Auteuil/Frot/Le Coq provoque une

alchimie à l’écran assez plaisante), «Qui

m’aime me suive !» ne va jamais plus

loin que le traditionnel film de triangle

amoureux. Restant très convenu - bien que

très drôle et tendre par moment -, le film

se veut reflet aussi de cette catégorie de la

population, les retraités, qui se sont nourris

pendant des années de leurs espoirs pour

finalement se retrouver dans une situation

souvent précaire.

L’ensemble reste cependant très correct

même si on regrette un manque de

positionnement vis-à-vàs de Gilbert et son

comportement qu’on pourrait qualifier de

‘‘dangeureux’’ ou au moins dans tous les cas

de toxique. Une relation à laquelle Simone

reste malheureusement attachée. Oui, on

aurait préféré qu’elle soit un petit peu plus

indépendante.

Margaux Maekelberg


20/03

WALTER

Premier long-métrage pour Varante

Soudijan qui signe avec «Walter» une

comédie absolument déjantée. Le concept

est simple, une bande de voleurs un peu bras

cassés sur les bords décide de cambrioler

la bijouterie d’un supermarché. Ce qu’ils

n’avaient malheureusement pas prévus c’est

l’arrivée de l’agent de sécurité Walter, un

ancien chef de guerre à qui il ne faut pas

chercher trop d’emmerdes. Dommage pour

le groupe de cambrioleurs qui vont devoir

survivre face à cette machine de guerre.

En y allant honnêtement on avait peu

d’attentes et pourtant, le film s’avère efficace

du début à la fin grâce tout d’abord à une

galerie de personnages plus lêchés les uns

que les autres. Pour la plupart inconnus

au bataillon, la bande de cambrioleurs

est terriblement attachante tant elle est

mauvaise. Dessinant dès le début les traits

DE VARANTE SOUDJIAN. AVEC

ISSAKA SAWADOGO, ALBAN

IVANOV… 1H35

de caractère de chacun, le réalisateur arrive

à nous faire apprécier l’ensemble du casting.

Ajoutez à cela un bon gros lot de situations

aussi drôles que cocasses et on se retrouve

avec une comédie assez sympathique et

qui se tient dans la bonne moyenne des

comédies françaises.

On dit souvent que plus c’est con et

plus c’est bon, et bien «Walter» s’inscrit

définitivement dans cette perspective.

Sans casser énormément de briques, le

film réussità nous faire passer un délicieux

moment si bien qu’on en redemanderait

presque !

Margaux Maekelberg

41


27/03

BOY ERASED

42

Bien que notre société soit en perpétuelle

évolution, l’homosexualité reste un tabou

dans certaines parties du monde. Il suffit de

voir le nombre de personnes agressées pour

avoir osé prendre la main, voire embrasser

son compagnon du même sexe pour noter

que l’intolérance continue encore de

fourmiller partout dans le monde. Et bien

qu’il soit inscrit dans le passé, le fait que

«Boy Erased» vienne d’une histoire vraie ne

fait que nous affecter encore plus.

On y suit Jared, jeune homme de 19 ans et

fils de pasteur. Il est un jour inscrit dans une

thérapie de conversion afin d’être soigné de

son homosexualité et redevenir hétérosexuel.

Sa rencontre avec son thérapeute va mal se

passer.

Ce qui frappe dans le film, c’est la sobriété

de sa mise en scène. Incarnant également

le fameux thérapeute, Joel Edgerton préfère

privilégier une certaine discrétion dans la

réalisation pour mieux mettre en avant la

nature anxiogène d’un établissement et de

ses méfaits au nom d’une religion se prévalant

aux sentiments humains. La douleur est

constante tant l’effet de destruction de

personnalité se fait progressif mais avec

une inévitabilité menaçante, comme s’il


DE JOEL EDGERTON. AVEC

LUCAS HEDGES, NICOLE

KIDMAN… 1H55

n’y avait aucun moyen d’échapper à cette

pression émanant d’une société ancrée

dans sa foi, parfois jusqu’à l’aveuglement.

Cette quête d’écrasement individuel est

encore plus angoissante par ce qu’elle est

narrée d’immersive, ce qui est logique vu

qu’elle vient du témoignage d’une personne

y ayant subi cette thérapie.

La direction d’acteur est d’une même sobriété

avec un casting solide qui ne va jamais sur

la route du surjeu, ce qui aurait pu faire

basculer le long-métrage dans le caricatural.

La représentation des parents est ainsi

dans cette même logique, montrant deux

personnes qui ont tellement été éduquées

et dirigées par leur foi qu’elles voient en

cette thérapie une solution. Nicole Kidman

et Russell Crowe leur confèrent ce qu’il

faut de chair, tout comme Joel Edgerton. Ce

dernier livre une prestation solide par son

calme déstabilisant et assez effrayant sans

effet plombant. Mais c’est bien évidemment

Lucas Hedges qui mène la barque par sa

crainte aussi bien de ses sentiments que de

l’établissement dans lequel il se retrouve

qui donne au film une fausse normalité

faisant ressurgir au mieux l’horreur sourde

des actions de conversion.

Boy Erased est d’une telle terreur sourde

qu’il n’a guère besoin de souligner plus le

caractère dramatique de son histoire. Le film

parvient à parler des doutes d’une Amérique

croyante sans tomber dans l’excès et cela tout

en soulignant l’injustice et la malfaisance

de thérapies de conversion. Dans un monde

où certains voient encore l’homosexualité

comme un péché, un tel film devrait toucher

ceux pour qui l’intolérance est un fléau bien

trop courant.

Liam Debruel

43


17/04

44

L’ÉPOQUE

On se souvient tous du bruit qu’avait

fait «Paris est à nous» lorsqu’il allait sortir

sur Netflix. Un portrait d’un Paris, d’une

jeunesse qui subit de plein fouet une époque

plus que compliquée à tous les niveaux. Au

final le film s’avérait être aussi inutile que

pompeux et nombriliste. Bonne nouvelle !

Un «Paris est à nous» mais en mieux sort

dans les salles en avril !

Pendant trois ans, Matthieu Bareyre s’est

armé de sa caméra pour arpenter les rues de

Paris la nuit. Le film se construit au gré des

rencontres autour d’une question : «C’est

quoi l’époque ? L’époque dans laquelle nous

vivons ?». La vie après Charlie, les émeutes,

les CRS, les bombes lacrymogènes... et

pourtant le film dégage une incroyable soif

d’espoir et de liberté. Tout le monde prend

la parole dans ce film, la DJette, la militante,

le jeune qui vit dans des quartiers difficiles,

DE MATTHIEU BAREYRE. 1H34

des blancs, des noirs, des jeunes qui font

de brillantes études, d’autres en perdition...

Chacun s’exprime librement dans un film

tout aussi libre. Est-ce que «L’Epoque» réussit

à réellement à nous donner une idée dans

laquelle nous vivons ? Oui car en arpentant

ce Paris by night tellement différent de celui

qu’on connait lorsqu’on y traîne la journée,

une autre facette de la jeunesse se dessine.

Quelque chose de plus fougueux, de plus

libre, de plus déterminé peut-être, prêt à

exploser à n’importe quelle moment pour

récupérer pleinement sa liberté.

«L’Epoque» transpire l’envie de vivre à

chaque seconde à travers une galerie de

portraits plus inspirants et touchants les uns

que les autres. Un vrai film qui reflète enfin

notre réalité. Bref, «Paris est à nous» mais en

mieux quoi.

Margaux Maekelberg


24/04

MAIS VOUS ÊTES FOUS

DE

AUDREY DIWAN. AVEC

PIO MARMAI, CÉLINE

SALLETTE… 1H35

Scénariste de qualité («La French», «HHhH»

et «Ami-Ami»), Audrey Diwan passe enfin

derrière la caméra pour réunir à l’écran deux

gros talents du cinéma français : Pio Marmaï

et Céline Sallette. Tiré d’un fait réel, «Mais

vous êtes fous» revient sur la lente descente

aux enfers d’un couple, Roman et Camille,

qui doit faire face à l’addiction du mari. Ce

dernier, accro à la drogue, met en danger

sa femme et ses filles involontairement. S’en

suit un véritable chemin de croix pour réussir

à s’en sortir mais l’amour peut-il perdurer

lorsque la confiance a été ainsi rompue ?

Loin d’être moralisateur, «Mais vous êtes

fous» dépeint surtout l’addiction du mari

à la drogue mais avant tout la dépendance

que Camille a envers son mari qu’elle aime

évidemment plus que tout et qui est la

première à vouloir s’en sortir pour reformer

sa famille. D’abord drame familial intense,

le film glisse petit à petit vers le thriller et

dessine à merveille les dernières brides

d’amour entre eux qui sont en train de

disparaître à mesure où Camille perd sa

confiance envers Roman et où n’importe

quel geste anodin l’effraie au plus au point.

C’est à ce moment-là que la réalisatrice

fait véritablement des merveilles avec la

caméra dans une mise-en-scène intelligente

et littéralement prenante ou lorsque que

de simpls plans sur les mains réussissent à

devenir anxiogène. Le film jouit également

d’une vraie maîtrise du son du début à la

fin pour finalement faire éclater le film en

morceaux dans sa dernière partie.

Intelligent, filmé avec brio, «Mais vous

êtes fous» est une première réussite pour

Audrey Diwan qui dirige à merveille son

duo lumineux.

Margaux Maekelberg

45


46


47


48

Il y a maintenant deux ans, “Get Out” sortait au cinéma et

foutait tout le monde par terre. Qu’est-ce que c’est que ce

cinéma d’horreur qui multiplie les grilles de lecture, se joue

des contraintes du genre et ose mettre les pieds dans le plat

avant d’éclabousser tout le monde avec son contenu ? C’est

le premier film de Jordan Peele, tout simplement.

En 2018, quand le poster puis le trailer de “Us” sont diffusés,

il paraît évident que le gonze a déjà posé son empreinte

sur le cinéma américain. Tout est dans le titre ; “Us”, c’est

‘’nous’’, mais c’est aussi ‘’US’’ comme les United States.

Sacré audace que de passer d’une parabole horrifique sur

la condition noire dans la bourgeoisie américaine à une

parabole sur un pays tout entier… Pour qui se prend ce mec

? Et cette question en amène une autre, pour nous autres

francophones : putain mais... C’est qui Jordan Peele ?


49


50

JORDAN PEELE IS... COMEDY ?

Première surprise pour qui ne serait pas friand de cette partie de la culture

américaine qui s’exporte peu : Jordan Peele ne sort pas de nulle part. Et si

certains et certaines sont surpris au moment de la sortie de “Get Out” au

cinéma, c’est justement parce qu’on le connaissait bien sous un autre visage :

celui de la comédie. Peele, comme beaucoup avant et après lui, est passé par

Second City à Chicago, puis dans MADtv, et fait partie de ses rares privilégiés

à avoir réussi sa carrière tout en ayant raté l’audition du Saturday Night Live.

C’est son duo avec Keygan-Michael Key chez Comedy Central qui lui a valu

une renommée nationale, notamment auprès de la jeunesse : leur série à

sketch (intitulée “Key and Peele”) a percé sur les Internets à de nombreuses

reprises.

A chaud, on vous recommande modestement les épisodes suivants : tous.


51

JORDAN PEELE IS… HORROR ?

Et soudain, après une apparition furtive et géniale dans la série “Fargo”, puis

une comédie produite avec Keygan-Michael Key, Jordan Peele passe derrière

la caméra, s’associe avec Jason Blum et balance un film d’horreur. Pas un

vieux truc putassier avec des jump scares et de la facilité pour se faire de

l’argent facile, mais un vrai film où l’ambiance, le cadre, le montage et le son

surtout permettent à n’importe qui de se mettre dans la peau d’un jeune noir

mal à l’aise invité dans la famille blanche de sa petite amie. Nous ne vous

ferons pas l’affront ici de vous raconter “Get Out” ; si vous nous lisez, vous

l’avez probablement vu.

Passée la surprise “Get Out”, le carton absolu, la figure du comique Jordan

Peele a volé en éclat. “Us” est venu confirmer cela en même temps ou presque

que le premier teaser de la nouvelle série “The Twilight Zone”, dont Jordan

Peele sera le producteur exécutif et le nouveau visage, remplaçant ainsi celui

bien connu de Rod Sterling : désormais, Jordan Peele est l’angoisse, le mystère,

le suspense, l’horreur, la paranoïa, la peur.


52

JORDAN PEELE IS

HORROR… AND

COMEDY ?

Beaucoup se souviennent du retour du

fouet suite à la nomination de “Get Out”

aux Golden Globes : les jurés de la presse

internationale l’avait placé dans la catégorie

comédie. L’audace inouïe que de choisir ce

genre pour parler d’un film d’horreur sur

les violences que subissent les Noirs aux

Etats-Unis a bien évidemment déchaîné les

foudres de Twitter ; Jordan Peele lui-même

s’en est amusé d’un simple tweet : « Get

Out is a documentary ».

Et pourtant, les Golden Globes ont malgré

eux soulevé un des points essentiels de la

filmographie de Jordan Peele : même dans

l’horreur, il y garde la comédie. Pas besoin

d’avoir fait une licence en cinéma pour être

surpris par ce fait : la parenté des deux genres

est aussi évidente qu’elle est ancestrale. On

ajoutera d’ailleurs que s’amuser à trouver le

comique dans les films d’horreur est un jeu

sympa mais limité : on lui préférera le jeu

inverse et avancera que les sketchs de “Key

and Peele” les plus intelligents sont ceux

qui commencent dans la blague et finissent

dans l’angoisse.


53

JORDAN PEELE IS

AMERICA

Que ce soit dans l’humour ou l’horreur, les histoires

que Peele racontent n’ont jamais rien de gratuit :

elles s’appuient toujours sur des choix politiques

importants. Une grande majorité des sketchs de “Key

and Peele” portent déjà sur des questions raciales,

à la fois sur la condition noire des deux héros mais

aussi leur condition métisse qui les place à cheval

entre deux mondes.

La blague et la peur naissent de la même envie :

celle de déconstruire le rêve américain. Le point de

départ de “Us” est un projet de 1986 dont vous vous

souvenez peut-être, puisque beaucoup de sitcoms

des années 90 s’en sont manqués : ‘’Hands across

America’’. Les citoyens du pays devaient tous se

tenir la main et former des chaînes humaines pour

se convaincre qu’ils ne sont pas si différents et que

l’Amérique accepte tout le monde. Au symbole fort

et vain, Jordan Peele répond par un cinéma symbole,

qui fonctionne par l’image et la cristallisation. C’est

un cinéma d’une violence inouïe parce qu’il traduit,

malgré des pseudos happy-endings qui ne sont là que

pour rester dans le divertissement, un pessimisme

terrible, un constat sans appel sur les fantasmes d’une

l’Amérique bourgeoise et aliénée.


54


55

JORDAN PEELE IS

JORDAN PEELE

On a eu envie de comparer Jordan Peele à d’autres

maîtres avant lui. Son approche du cinéma d’horreur

le rapproche de John Carpenter, sa charge politique le

fait parent de Joe Dante, son côté touche à tout rappelle

aisément Steven Spielberg… Mais à quoi bon ? Jordan

Peele n’est rien d’autre que Jordan Peele. C’est-à-dire

le seul cinéaste noir américain à avoir un impact sur

le mainstream depuis Spike Lee… dont le dernier film

“BlackKklansman” était produit par Peele. Il n’aura fallu

que quelques années pour que le type devienne déjà

gigantesque. Comment a-t-il fait ? C’est simple : Jordan

Peele est Jordan Peele.

Captain Jim


RETROSPECTIVE

56


TIM BURTON

57


58

BEETLEJUICE (1988)


59

Beetlejuice, Beetlejuice, Beetlejuice… Une formule pour le moins mémorable

dans une œuvre qui résonne encore dans la filmographie de Burton. Pour son

second long métrage, le réalisateur crée un univers qui lui est déjà propre.

L’intrigue de “Beetlejuice” implique la comédie : un jeune couple, mort

prématurément, décide, en vain, de faire fuir de leur maison les nouveaux

venues envahissant. Domaine qui paraît éloigné des sujets de prédilection du

jeune cinéaste. Pourtant, même si certaines scènes ont pris quelques rides, le

film reste un délicieux moment. Michael Keaton, en dératiseur des vivants,

Winona Ryder, en adolescente dépressive, immortalisent l’image du film.

Bien qu’il joue sur un registre comique, Burton ne délaisse pas ses passions pour

le fantastique et l’horreur. Imaginant un enfer où cohabitent fonctionnaires,

joueurs de football, récents décédés, il crée une mythologie inventive qui

regorge d’idées. Il ouvre la porte à une nouvelle façon d’appréhender l’étrange

et les histoires de fantômes.

De ce qu’on appellera plus tard la « patte Burton » existe déjà son amour pour

les décors, créés par Bo Welch, oscillant entre architecture expressionniste

(pour les passages aux enfers) et le hand-made (sculpture et bâtiment côtoient

maquette et effet spéciaux). Mais aussi pour la musique de Danny Elfman

avec qui il travaillera pour le reste de sa carrière.

C’est finalement un film ‘’culte’’, n’ayons pas peur des mots, que signe Tim

Burton en 1988. Film qui, encore aujourd’hui, régale dans ses moments de

réel bravoure de mise en scène et d’écriture.

ANDRE Baptiste


60

BATMA

En 1989 Tim Burton signe la première

véritable adaptation de Batman. Il y a bien

eu des films avant notamment en 1969

avec Adam West, adapté de la série dans

laquelle il interprétait le chevalier noir,

mais l’incursion de Burton dans l’univers du

justicier masqué signait un tournant. Avec

Richard Donner et son Superman sorti en

1978, ils sont tout deux les pionniers du

genre en signant les premiers films de superhéros

matures et crédibles. Récompensé par

l’Oscar des Meilleurs décors, ce Batman de

Tim Burton est une certaine révolution grâce

à sa capacité à adapter le personnage à son

propre univers noir et gothique.

Un univers totalement

inédit

Grâce à Tim Burton c’est la première fois

que Batman entre réellement au panthéon

cinématographique. Le cinéaste s’est

totalement accaparé ce personnage de

comics pour l’insérer dans son univers

personnel. Ainsi le style et la pâte de

Burton sont bien au rendez-vous avec des

décors très sombres, une batmobile sobre

et raffinée, un Gotham City inquiétant et

un Batman enfin crédible. Bien loin de

l’approche cartoonesque de Adam West on

tient ici le premier véritable chevalier noir.


61

N 1 & 2 (1989-1992)

Aidé par une interprétation plutôt précise

de Michael Keaton, la légende de Batman

est enfin née au cinéma. Warner n’arrêtera

jamais par la suite de décliner ce personnage

dans de nombreuses sagas que ce soit chez

Joel Schumacher, Christopher Nolan ou

Zack Snyder.

Porté par la bande originale superbe de

son compositeur fétiche Danny Elfman,

Batman a enfin l’adaptation qu’il mérite.

Mais le succès du long métrage, en

plus de l’approche personnelle de Tim

Burton doit également beaucoup à Jack

Nicholson. Un bon méchant fait un bon

film, et l’acteur a offert une prestation

anthologique pour incarner le terrible

nemesis du héros : Le Joker. Intemporel et

inoubliable cette interprétation du terrible

Joker demeure encore aujourd’hui une des

plus sensationnelles. Jack Nicholson avait

compris comment aborder ce personnage

difficile à adapter, et avait mis en lumière

sa folie créative avec une classe et un

investissement que seul Heath Ledger

aura réussi à égaler. Adapté des comics du

grand Frank Miller, ce Batman est encore

aujourd’hui une des meilleures versions

du chevalier noir et un classique absolu

du genre super-héroïque. Le long métrage

était aussi l’occasion à Burton d’étendre son

répertoire. Le film a été un tel carton, avec

400 millions de dollars de recettes, que que

Tim Burton est revenu pour un deuxième

opus.

Batman, Le Défi

En 1992, le cinéaste est de retour pour

mettre en scène la suite des aventures

de Batman. Bien évidemment Michael

Keaton est de retour pour interpréter le


62

chevalier noir tandis que le casting s’étoffe

avec les arrivées de Michelle Pfeiffer en

Catwoman et Danny DeVito mémorable

dans le rôle du Pingouin, grand antagoniste

de l’histoire. Burton applique la même

recette en s’appuyant encore une fois sur

un méchant mémorable. Danny DeVito est

lui aussi inoubliable, méconnaissable dans

le costume superbe du Pingouin. L’acteur,

qui n’était pas le favoris de Burton, a quand

même eu le rôle à la barbe de Marlon

Brando, Dustin Hoffman, Christopher Lloyd

ou encore Bob Hoskins. Il passait deux

heures chaque jours à se faire maquiller et

avait l’interdiction totale de divulguer quoi

que ce soit sur le personnage qu’il incarnait.

Joel Schumacher. Une fébrilité certainement

consécutive de l’approche sombre de

Tim Burton. On connaît le résultat et les

adaptations cartoonesques de Schumacher

et son apothéose du ridicule dans Batman

& Robin qui a enterré la franchise jusqu’à

sa résurrection par Christopher Nolan. Tim

Burton ne voulait pas réellement rempiler

pour ce second opus. Warner a réussi a le

convaincre en lui laissant carte blanche. Le

cinéaste a donc réécrit le scénario et évincé

les personnages de Robin et Harvey Dent.

Ainsi, les exigences de Burton ont lassé la

Warner, qui plus tard refusera de produire

son adaptation de Superman avec Nicolas

Cage dans le rôle titre.

Encore une fois très réussi, notamment dans

l’écriture du vilain, parfois très poétique, il

n’empêche que ce second opus ne parvient

pas à égaler le premier film. Cette suite n’a pas

engendré le même succès avec 270 millions

de dollars de recettes. Warner, réputée

pour prendre toujours les bonnes décisions

(ironie) décide d’évincer Tim Burton de la

suite des aventures de Batman, lui préférant

Depuis Batman n’a jamais été aussi

populaire. On connaît l’histoire, Val Kilmer,

George Clooney, Christian Bale et enfin

Ben Affleck ont endossé le personnage, qui,

à l’heure actuelle, se cherche un nouveau

visage. Alors qui pour devenir le nouveau

Bruce Wayne ?

Aubin Bouillé


63


64

EDWARD AUX MAINS

D’ARGENT (1991)


65

Il sculpte de ses mains de damné un ange

dans la glace. Elle tend ses bras naïvement

vers les flocons qui tombent. Elle danse. Sa

main joue avec les étoiles. Soudain, l’Autre, ce

faux-accord du Monde, surgit ! S’ensuit que le

sang coule. Car avec les humains, le sang finit

toujours par couler…

Voilà l’une des scènes les plus poétiques qu’il

m’a été donné de voir. Une scène si naïvement

belle, qu’elle ne peut laisser indifférent le

cinéphile que je suis. Par la même occasion,

il s’avère qu’elle soit synthétique de l’univers

Burtonnien : un instant de légèreté, de liberté

totale, d’envol, que l’Autre, conçu chez le

cinéaste comme représentatif de la force

dominante du monde, vient rompre. Audelà

d’être (j’ose le mot) un chef d’œuvre

du 7ème Art, “Edward aux Mains d’Argent”

est une porte d’entrée recommandable dans

la filmographie du cinéaste. Elle possède en

elle toutes les germes de ce que Tim Burton a

développé avec ses films précédents et qu’il

affinera ensuite jusqu’à atteindre la profondeur

bouleversante de son “Big Fish” : le symbolisme

de l’art gothique, la marginalité, la société de

consommation, la fonction du conte à l’ère

moderne, l’artiste et son rapport au monde etc.

Qu’écrire sur ce film qui n’a pas déjà été écrit ?

L’histoire est bien connue : celle d’un homme

aux mains de ciseaux reclus dans un château


66

érigé sur une colline. Celle d’une femme qui le découvre et le ramène dans le monde des

humains pour résider avec elle et sa famille un certain temps. Celle d’une histoire d’amour

interdite. Celle d’un ‘’monstre’’ qui finira par être chassé.

Mais puisqu’il faut écrire quelque chose, je commencerai par le mot suivant : les mains

! Oui les mains ! Car, la main est un symbole récurrent de l’art expressionniste allemand

dont Tim Burton est l’héritier. On se souvient des mains gantées du Docteur Caligari lui

conférant un caractère magique; les longs doigts de Nosferatu le vampire, beaucoup plus

effrayants que son visage émacié; cette épaisse main de “La Femme à la cigarette” peinte

par Otto Dix, symbole de la masculinité assumée de cette femme moderne ; ou bien la

folie des mains osseuses peintes par Egon Schiele. La main symbolise l’état psychologique

d’une personne et témoigne principalement de ce qui l’affecte. Les mains se crispent

durant les colères. On tapote la table de ses doigts si l’on est anxieux. On joue avec ses

pouces pour tromper l’ennui. Les patients atteints de troubles mentaux se grattent souvent

violemment au niveau de l’avant-bras. Outre, la main est davantage l’outil premier par

lequel on s’incarne dans le monde. Elle est le moyen de médiation entre nous et le dehors.

On attrape des objets ; on se sert de ses mains pour combler ses besoins (manger, boire

etc.) ; on caresse la femme ou l’homme qu’on aime etc. Les mains nous inscrivent dans un

rapport d’utilité avec le monde. L’utilité implique l’asservissement des choses du monde

(qui se trouvent hors de nous) dans le but de combler nos besoins, assouvir nos désirs. On

attrape des objets pour s’en servir ; on utilise ses mains pour obtenir ce que l’on souhaite

etc. Le monde des humains (trop humain !) est régi par ce rapport d’utilité.


Le quartier résidentiel d’”Edward aux

mains d’argent”, ’’pastélisé’’, avec

ses maisons uniformes, ses jardins

tondus, avec cet aspect maniaque de

l’alignement, symbolise l’ordre dominant

de la société consumériste américaine

: l’utilité et l’uniforme. Souvenons-nous

de l’une des premières scènes du film où

l’on découvre le personnage de Peg allant

de maison en maison pour vendre ses

produits cosmétiques (symbole encore

une fois du conformisme utilitaire).

Burton filme, en plan fixe, son trajet sur

le chemin de dalles qui mène jusqu’à

la porte d’entrée. Peg suit le chemin,

comme on suivrait les contours d’un

dessin sans jamais les dépasser, de façon

rigoureuse et docile. Impossible de ne pas

y voir une conséquence du conformisme

américain qui entraîne une robotisation

des mouvements humains, c’est-àdire

au sens où Foucault l’entendrait, à

une ‘’disciplinarisation’’ du corps, lieu

de la liberté individuelle. Aussi, il est

nécessaire d’assimiler cette scène (et

par prolongement toute la conception

de la ville Burtonnienne) à l’image de la

Villa Arpel dans le film de Jacques Tati

: “Mon Oncle”. Madame Arpel fera le

même trajet que Peg, suivant docilement,

comme une automate, le chemin de dalle

qui mène jusqu’à sa maison.

C’est justement dans ce monde où le

Bon est un reflet de l’Utile que débarque

Edward : être non-fini suite au décès

prématuré de son inventeur (joué par the

master : Vincent Price). N’ayant pu être

achevé et donc recevoir les mains que

lui destinés son créateur, Edward demeure

avec ces lames de ciseaux en guise de

mains. De fait, Edward est inapte à vivre

dans ce monde. Il ne peut jamais rentrer

dans un rapport utile avec les choses du

monde qui l’entourent : il ne peut manger

normalement ; il ne peut dormir sans trouer

son lit ; les produits cosmétiques (symbole

du conformisme) non pas d’effets sur lui.

Paroxysme de sa condition tragique : il

ne peut toucher la femme qu’il aime. Il y

a entre lui et le monde un mur de glace,

insurmontable.

Une scène en est l’exemple : Edward dans

la voiture qui le conduit à sa nouvelle vie

voit des enfants s’amuser. Subitement, il se

penche, désireux de les rejoindre. Alors, il

se cogne contre la vitre de la voiture : le

monde est impénétrable pour Edward et ses

joies lui demeureront à jamais inconnues.

Cependant, bien que ses mains-ciseaux le

condamnent à ne pas pouvoir interagir avec

le monde normalement, elles lui ouvrent

une nouvelle voie : celle de la création. Car,

privé du rapport d’utilité, Edward possède

la possibilité de tirer profit de son étrange

individualité : au travers de l’Art. Sur les

haies droites et conformes des jardins

américains, Edward impose des formes

nouvelles. Sous ses mains de lames, l’utile

devient inutilement Beau (au sens positif

!). Dès lors, la petite bourgade se met à

l’admirer. Tous le convoitent, comme on

convoite ces choses étranges qui viennent

rompre avec la monotonie de nos vies pour

un court moment : par pur snobisme. Sans

aucune réelle acceptation et compréhension

67


68

de ce qu’Edward est : un poète ! La critique

que Burton fait de l’Amérique est des plus

subtiles : les américains ne rejettent pas la

différence. Au contraire, ils la prônent. Ce

qu’ils rejettent c’est la différence qui ne se

soumet pas à son dogme. La différence qui

est trop libre. La différence indisciplinée.

Edward est bien trop libre pour être soumis.

Bien trop étrange pour être dompté. Alors,

il devient pour tous, un danger. Ses lames

qu’on a tant admirées deviennent des

poignards. On le rejette. On le chasse jusqu’à

la lisière de la ville, jusqu’au-delà du monde

des Humains. Quel fut son péché ? Celui

d’avoir créé. Celui d’avoir vu différemment.

D’avoir senti différemment. Edward aux

mains d’argent est cet Albatros Baudelairien

pour qui : ‘’Ses ailes de géant l’empêchent

de marcher.’’ Ainsi, à lui aussi, ses mains de

ciseaux l’empêchent de ‘’marcher’’.

Quand bien même Burton atteste de la

cruauté inhérente en chacun de nous, il

adresse aussi la possibilité de l’Amour dont

l’œuvre d’Art en est l’objectivation la plus

totale. Edward est descendu dans le monde,

y a connu le chagrin, la souffrance, le rejet,

mais il a aussi connu l’Amour. Ce monde

n’est pas que laid, corrompu certes, mais

on peut y aimer encore. Et c’est aussi au


travers de l’Amour (la scène de l’Ange) qu’il

prend conscience de sa voie artistique. Ce

n’est d’ailleurs pas un amour terrestre que

filme Burton mais bien un amour céleste

puisqu’il ne peut être consommé sans

qu’Edward blesse (voire tue) Kim (jouée par

la talentueuse Wynona Rider). Pour Burton

la création et l’amour sont une et même

chose. Bien qu’on le chasse, Edward gardera

en lui cet preuve d’amour, souvenir de son

passage dans le monde. Il ne l’oubliera

jamais. Car, depuis lors, Edward du haut de

son château sculpte sans relâche des blocs

de glace. Et chaque flocon de la neige qui

se perd au vent pour retomber sur les toits

de la petite ville en contrebas, est un mot

d’amour qu’il laisse s’envoler pour Kim

comme pour la remercier. Il semble dire –

comme le disait Céline dans le “Voyage” :

‘’ J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si

vivace, si chaude que j’en ai bien pour tous

les deux et pour au moins vingt ans encore,

le temps d’en finir.’’

PS : Tim, je t’aime.

NOURIAN S.

69


ED WOOD (1994)

70

Quel est l’intérêt de se pencher sur le ‘’pire’’

réalisateur, le ‘’plus’’ mauvais de tous les

temps ? Pour Burton c’est précisément tous

ces superlatifs que l’on emploi pour définir

Ed Wood qui sont intéressants, puisque ces

titres infamants l’élèvent au statut d’icône.

Au premier abord, “Ed Wood” semble

étranger dans la filmographie de Burton

car celui-ci délaisse le merveilleux, le

fantastique, supports qui lui permettaient de

développer ces idées, au profit d’un biopic.

C’est là qu’est la vraie force de ce film. “Ed

Wood” n’est pas moins un film de Burton

que l’est “Edward au mains d’argent” (la

comparaison n’est pas anodine : deux

protagonistes du nom de Edward, deux rôles

incarnés par Johnny Depp).

Tous deux sont des personnages maladroits,

mais tous deux créent une poésie, certes

parfois involontaire mais une poésie quand

même. Ed Wood est un personnage avec

une confiance absolue dans son art, et bien

que le public ne lui rendit pas, il croyait à

la perfection de son travail. Réaliser le plus

grand film de tous les temps ou réaliser le

plus mauvais n’avait pas d’importance pour

lui, réaliser était déjà une fin en soi.

C’est un personnage à part, entouré d’une

troupe en marge de la ‘’normalité’’, ce

qui résonne avec les autres personnages


de Burton. Il pose sur Ed Wood un regard

tendre et bienveillant. A l’image de la façon

dont il traite son travestissement : sans

ressort comique ou dramatique outrancier,

ou comme le ‘’problème’’ central du film.

Au contraire, Ed Wood est à saluer comme

le premier film qui évoque cette pratique

comme une habitude naturel et normale

pour une personnalité unique.

Le film recherche donc un réalisme touchant,

à l’image de la relation entre Ed Wood et

Bela Lugosi, et ne penche à aucun moment

dans une parodie ou une œuvre moqueuse

vis-à-vis des films de séries B ou Z. Le choix

du Noir et Blanc résulte alors plus d’un

choix par soucis de réalisme qu’esthétique.

Durant deux heures nous suivons cet étrange

individu qu’est Ed Wood et la façon avec

laquelle il s’attache à créer peu importe

les conditions et les retours. Aspirant à la

célébrité et à la reconnaissance, Burton livre

un brillant hommage à cet homme pleins

de rêves pour qui l’humilité était synonyme

d’ambition.

ANDRE Baptiste

71


BIG FISH (2004)

72

L’un des films les plus décriés de Tim Burton

est pourtant l’un de ses plus personnels

et, une fois mises de côté les attentes

habituelles autour de son auteur, l’un de ses

plus importants.

William Bloom arrive au chevet de son

père Edward qui se rapproche petit à petit

de la mort, l’occasion pour lui de tenter de

découvrir l’homme qui se cache derrière ses

histoires fantasques.

La sortie du film a coïncidé avec une

période de doute chez Burton : souffrant

encore de la production compliquée de

«Superman Lives» et du tournage de son

reboot de «La planète des singes», il se

retrouve également jeune père alors qu’il

vient de perdre le sien, avec qui les relations

étaient compliquées. Le retrouver sur «Big

Fish» était donc assez logique et prendre en

compte ces informations reste pertinent par

rapport à la lecture analytique d’une œuvre

bien trop sous-estimée.

Les doutes sont ainsi permanents, que ce soit

chez le réalisateur ou chez ses protagonistes,

entre William qui semble souffrir des

mêmes maux que Burton ou Edward, dont

l’assurance n’est bien évidemment que de

façade. Sa manière d’aborder ses histoires

est certes particulière mais participe à son

besoin de connexion avec les gens et de

trouver dans l’imaginaire quelque chose

de salvateur et réconfortant. La douleur y

est ainsi absente, le romantisme exacerbé

et le merveilleux ne fait que souligner le

bonheur de l’existence d’Edward. Ainsi,

la dualité d’apparence, exacerbée par une

merveilleuse photographie, ne fait que


73

souligner l’importance de la fiction dans le

réel et inversement.

Un point qui semble régulièrement oublié

est sa lecture extra diégétique. Alors que

l’on reproche souvent aux films actuels de

manquer de réalisme au point de chercher le

moindre détail scénaristique pour mieux le

lui reprocher, Burton nous rappelle que toute

histoire a un sens, personnel ou non. Si l’on

ressent l’aspect exutoire de ce long, il n’en

est pas moins dénué d’une quête absolue

de réalisme. Vouloir absolument que le tout

soit tout à fait crédible est d’un ridicule

analytique assez incohérent par rapport à ce

que le film aborde du mythe. Sur ce point, il

n’est dès lors guère étonnant de trouver des

exemplaires du «Héros aux mille visages»

de Joseph Campbell, créateur de la théorie

du monomythe et de leur importance dans la

construction sociologique de tout individu.

On en vient alors à se demander en qui voir

Burton : en Will, le circonspect qui cherche

à être proche de son père à l’aune de son

décès et de sa future paternité, ou en Edward,

le conteur passionné et passionnant ? Sans

aucun doute chacun des deux, avec une

même approche et un même amour qui ne

peut que bouleverser et nous faire monter

les larmes dans les moments de doute de

chacun et leur manière de tenter de rentrer

en contact par le biais d’histoires profondes

dans ce qu’elles racontent de craintes

sourdes et d’une peur de ne pas être le père/

fils que chacun espère être. On notera dès

lors que ce sont les femmes de l’histoire

qui aident chacun à se rapprocher tout en

étant la raison de leur bonheur et de leur

réconfort, dressant de manière discrète de

beaux portraits féminins également remplis

d’un amour sincère.

Car c’est bien la sincérité qui se dégage

d’un film bouleversant comme «Big Fish».

Celui d’un Burton qui tente de faire de son

mieux, aussi bien en tant qu’artiste qu’en

tant qu’humain, assumant son imperfection

dans chacun de ses rôles. Alors, si ce film

n’est pas aussi célébré que ses premières

œuvres, il n’en reste pas moins indispensable

pour mieux comprendre un réalisateur aussi

particulier…

Liam Debruel


74

ENFANTS PARTICULIERS (2

MISS PEREGRINE ET LES


75

Miss Peregrine et les Enfants Particuliers a été annoncé

comme le grand retour de Tim Burton. Porté par Eva Green

et Samuel L Jackson, le long métrage raconte comment un

jeune enfant va entrer dans un monde parallèle encré dans

le passé et rencontrer des individus doués de particularités

significatives.

Un retour aux sources ?

Avec ces dernières années des longs métrages moins

personnels et d’une qualité moindre, Tim Burton s’est attiré

les foudres de ses fans de la première heure. Avec des films

comme «Dark Shadows» ou «Alice au Pays des Merveilles», le

cinéaste s’est éloigné de ce qui caractérisait si bien son univers

dominé par des œuvres comme «Big Fish», «Beetlejuice» et

bien évidemment «Edward aux Mains d’Argent.» De retour

en demi-teinte l’année précédente avec «Big Eyes», «Miss

Peregrine» était le moyen pour Burton de renouer avec son

monde perdu.

016)

Pari réussi ? Hé bien oui et non. Le roi du gothique tente

effectivement un retour aux sources en présentant une histoire

qui coïncide complètement avec son esprit déjanté. Avec cette

adaptation d’un livre sorti en 2011 signé Ransom Riggs, Burton

peut effectivement jouer avec son imaginaire en présentant

un monde féerique, poétique, gothique et inquiétant peuplé

de monstres et d’individus particuliers en tout genre. Que ce

soit dans l’esthétique des personnages très simple et à la fois

si complexe, directement issue de l’imaginaire collectif, dans

les décors colorés, délabrés, en parfaits adéquations avec le

traitement de l’histoire et enfin dans l’image, une photographie

somptueuse magnifiant une esthétique recherchée, «Miss

Peregrine» rempli son cahier des charges. Incorporant une

discrète romance entre deux individus que tout oppose à la

manière de «Edward aux Mains d’Argent», Burton cherche

clairement à renouer avec ses démons passés et retourner

dans son univers particulier.


76

Et le maître y parvient à de nombreuses

reprises à travers par exemple le design

des méchants, les Sépulcreux, véritables

apparitions démoniaques, à travers les

techniques de réalisation cherchant

à récupérer un réalisme poussé à son

maximum comme l’affirme Frazer

Churchill, le superviseur des effets visuels.

Il a aidé à créer l’apparence unique des

Sépulcreux, en se basant sur des images

de grandes silhouettes émaciées dotées de

dents acérées, de petits yeux, d’une peau

à l’apparence maladive et dépourvues de

visage : ‘’Le tout ressemble à un cauchemar

d’enfant. Cela a constitué le point de départ

pour la conception visuelle. Nous voulions

que les Sépulcreux ressemblent encore un

peu aux humains qu’ils avaient été dans le

passé. Ils sont juste assez monstrueux pour

être effrayants’’.

Burton offre également une palette de

personnages assez prenants et surtout

interprétés par des comédiens de talent.

D’abord Miss Peregrine, cassante,

autoritaire et déterminée, elle est

également compréhensive, protectrice

et compatissante. Eva Green parvient à

transfigurer ce paradoxe avec beaucoup

de verve et de classe, notamment par des

jeux de regard séduisants et transcendants.

Vient ensuite le grand méchant de l’histoire,

Mr Baron, interprété par Samuel L Jackson,

toujours très fidèle à lui-même dans un jeu

où se mélange hargne, classe, malice et

talent brute. Il fait de son personnage un

méchant drôle, charismatique et inquiétant

en quelques mimiques et rictus propres à son

style, appuyés par des dialogues savoureux.

Quant au jeune héros de l’histoire, c’est Asa

Butterfield, 19 ans, qui prête ses traits, qui a

déjà auparavant fait ses preuves dans Hugo

Cabret de Scorsese et La Stratégie Ender face

à Harrison Ford.

Pour autant Burton reste enfermé dans des

défauts parfois récurrents qui stagnent dans

sa deuxième partie de carrière.

Des défauts persistants

Burton s’est tourné depuis quelques

années vers un cinéma d’avantage dicté

par le divertissement. Depuis «Charlie et la

Chocolaterie» ce cinéaste s’est légèrement

enfermé dans une paresse qui se ressent

parfois dans ses films. Mal introduites,

certaines situations font pâles figures, à la

limite du ridicule. «Miss Peregrine «ne fait

pas exception à la règle puisque Burton

fait entrer son héros dans l’autre monde de

manière légèrement abstraite, sans véritable

explication. De même la présentation

des personnages et la manière dont il les

exploite demeurent légèrement décevantes

de par leur simplicité déconcertante. De

même Burton se perd dans ses paradoxes

temporels, ne posant pas suffisamment bien

la situation pour que l’auditoire ait toutes

les cartes en mains.

Reste que «Miss Peregrine et les Enfants


77

Particuliers» est un divertissement haut de gamme, jouant

habilement avec les clichés et l’imaginaire collectif.

Agrémenté ça et là de quelques prouesses visuelles

somptueuses comme la chute de la bombe et le retour en

arrière accrocheur. Ou des scènes très rythmées comme

le combat final entre une armée de squelettes et les

Sépulcreux, scène complètement jouissive, à la fois drôle

et bad-ass, «Miss Peregrine et les Enfants Particuliers» est

un joli conte pour des enfants qui se sentent en marge de

leurs camarades. Une manière idéaliste d’expliquer que

leur monde va évoluer, que la maturité leur apportera

délivrance et assurance.

Aubin Bouillé


78

LAIKA : AU SO

L’ANIMAT


79

MMET DE

ION ?

PAR

LIAM DEBRUEL


A l’occasion de la sortie de leur cinquième

film, «Mr Link», revenons sur les studios Laika

aux œuvres aussi sensibles émotionnellement

qu’abouties techniquement.

Tout commence en 2005 quand Travis

Knight, fils du propriétaire de Nike, met à

profit son travail d’animateur pour bâtir

un studio spécialisé dans la stop-motion,

cherchant à profiter des techniques du passé

tout en gardant un œil vers le futur. En effet,

Laika mettra en avant certaines innovations

technologiques afin de permettre à leur art

d’évoluer tout en enrichissant leur narration.

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C’est ainsi que leur premier film, «Coraline»,

profitera notamment de la stéréoscopie, entre

autres. «Coraline», d’ailleurs, en inaugurant

la création totale de longs-métrages pour le

studio, imposera un certain style à celui-ci.

On n’est d’ailleurs guère étonné de retrouver

aux manettes du film Henry Selick, lui qui

a su s’imposer comme un maître dans le

domaine avec «James et la pêche géante»

ou encore «L’étrange Noël de Mr Jack»,

tout en imposant une imagerie singulière

à mille lieues de l’aseptisation de rigueur

dans le domaine de l’animation familiale.

Adaptation du roman de Neil Gaiman,

«Coraline» suit une jeune fille qui, ennuyée

de son existence banale, va découvrir un

monde alternatif où toutes ses envies sont

assouvies. Son autre mère lui propose alors

de rester si elle accepte de se coudre des

boutons à la place des yeux…

Écrit comme ça, le film pourrait en dissuader

plus d’un de le regarder en compagnie

d’enfants et une partie de nous comprend

parfaitement cela. Au vu de nombreux visuels

cauchemardesques et impressionnants,

«Coraline» ne correspond pas à un

public extrêmement jeune. Néanmoins,

ignorer ce film serait ignorer une véritable

proposition artistique aux thématiques aussi

passionnantes que touchantes aussi bien

l’enfant naïf et l’adulte au courant des aspects

les moins réjouissants de la vie. Reprenant

la singularité de l’univers de Gaiman, le film

éblouit d’abord par sa dichotomie apparente

entre les deux univers, libérant dans celui

rêvé les mouvements d’une certaine rigidité

propre à la stop-motion pour repousser


les limites du techniquement possible (cf

la scène des souris, à s’en décrocher la

mâchoire). Néanmoins, le tout se révèle plus

creux que prévu et développe une nature

bien plus terrifiante que prévue. Les adultes

risquent d’être plus gênés encore que les

enfants par les liens qu’ils pourront faire

avec l’actualité avec une certaine terreur

sourde.

C’est cette menace planante qui révèle

«Coraline» comme un indispensable dans

le domaine de l’animation. Réussissant à

replacer toutes les thématiques inhérentes du

roman, elle les prolonge par un story telling

visuel aussi merveilleux qu’effrayant. On

sent l’expérience de Selick derrière la caméra

ainsi qu’un style visuel reconnaissable

entre mille, notamment de par son travail

commun avec Tim Burton en producteur. En

tout cas, si le film va déjà fêter son dixième

anniversaire, il est loin d’avoir pris une ride,

un exploit à une époque où les effets visuels

ont tant évolué que des productions cossues

vieillissent peu de temps après leur sortie.

«Coraline» est en tout cas un immanquable

dans le domaine de l’animation et assoit

les studios Laika comme une promesse

d’avenir avec beaucoup d’attentes derrière

leur prochain film.

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Celui-ci sera «L’étrange pouvoir de Norman» («ParaNorman» en vo), qui

confirme l’ambition visuelle et narrative de Laika. L’histoire de ce jeune

garçon qui voit les morts et doit sauver sa ville de l’attaque d’une sorcière

pourrait aller dans le convenu mais c’est bien au contraire qu’on a droit. Sous

couvert de récit fantastique proche de Scooby-Doo par la composition de son

groupe, le film s’avère une véritable attaque contre une vindicte populaire

ne remettant jamais en question ses erreurs, à l’image d’une certaine autorité

marquée que nous ne dévoilerons pas. C’est ainsi que la crainte de l’autre

sert de moteur narratif au récit, avec une verve passionnante et une absence

de manichéisme pertinente mais surtout intéressante à aborder. Là où le film

aurait pu prendre une tournure simplette et référentielle sans réflexion, il

préfère prendre un chemin moins aisé qui pourra en rebuter certains mais qui

en fait une des œuvres les plus riches de ces dernières années. Rien que le

final amène un faux happy end qui reflète un certain état populaire tristement

proche de l’actualité…

Techniquement, on reste toujours aussi époustouflé par ce que le longmétrage

a à nous offrir. D’un simple point de vue en coulisses, on profite

des avantages de l’imprimante 3D pour avancer de manière plus rapide dans

la conception des visages des personnages avec un souci du détail proche

du travail manuel. La précision amenée aide à une certaine fluidité dans

l’animation assez bluffante interrogeant la technique utilisée. Cette même

quête de perfection se retrouve dans une production design travaillée, mais

surtout dans la conciliation de la stop-motion avec d’autres techniques pour

offrir le résultat le plus visuellement incarné au long-métrage. Le climax

s’inscrit directement parmi les moments les plus forts et stimulants du cinéma

d’animation avec une imagerie estomaquante. D’ailleurs, jamais le film ne

renie son aspect macabre, notamment dans la représentation des fantômes

et la nature de leur décès. Bref, loin d’être un mix sans âme de ce qui fait

la réussite du cinéma de Joe Dante et Tim Burton, «L’étrange pouvoir de

Norman» est une œuvre bluffante à de multiples niveaux.

C’est sans doute pour toutes ces raisons que «Les Boxtrolls» est souvent

sous-estimé parmi les films Laika. C’est pourtant ignorer tout un travail

derrière, notamment dans l’utilisation du numérique. C’est ainsi que

plusieurs personnages en arrière-plan, pour un souci de détail et de temps,


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se retrouvent animés dans un style collant

le plus possible aux techniques de la stopmotion,

ce qui en fera râler plus d’un. Il faut

néanmoins savoir que cette solution s’avère

pratique pour une production avec une

ambition visuelle assez assumée mais un

budget calqué sur les créations précédentes

du studio. Pourtant, rien ne dépareille de

ce film à l’ambiance british déjà différente

par rapport au ton plus américain des deux

films précédents de Laika. Il s’en dégage un

humour assez loufoque et pince-sans-rire

assez efficace mais sans jamais dénaturer la

partie dramatique du récit. On y suit ainsi

Egg, jeune garçon élevé par les Boxtrolls,

des créatures bricoleuses récupérant les

déchets pour en faire quelque chose de

neuf. Mais quand ceux-ci disparaissent de

manière progressive, Egg se retrouve obligé

d’agir…

Le film est ainsi à charge contre la

discrimination, une nouvelle fois par une

certaine structure sociale normée jouant

de la peur de la population pour soutenir

ses actions. On y aborde notamment la

propagande par le biais culturel avec

une intelligence qui permet de ne jamais

s’aliéner son public, qu’il soit jeune ou plus

âgé. On le ressent dans la critique politique

avec cette classe supérieure ignorant le

mal-être de la population pour tenter de

conserver et surtout asseoir son statut social

supérieur. Quant aux Boxtrolls, on peut

y voir le partage de connaissances et de

traditions possible par la multiculturalité de

notre société, permettant à plusieurs cultures

de mélanger leurs opinions et idées pour

trouver des idées neuves qui améliorent

notre monde. Il y a donc une véritable

recherche narrative dans le film qui a en plus


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l’audace de jouer sur plusieurs tableaux de

manière visuelle, notamment avec un final

assez spectaculaire. Bref, c’est une nouvelle

réussite toujours aussi importante au vu de

la place prépondérante toujours accordée à

la discrimination envers autrui.

Et puis, il y a «Kubo et l’armure magique».

L’auteur de ces lignes va tenter de rester

un tant soi peu objectif par rapport à ce

film mais il doit préciser d’avance qu’il le

considère comme l’un des meilleurs films

d’animation de tous les temps. On part ainsi

d’une intrigue à l’ambition mythologique :

Kubo, jeune garçon borgne, se retrouve

obligé de retrouver l’armure magique pour

défaire le Roi Lune. Derrière ce résumé

laconique se cache un film au souffle épique

vertigineux avec des proportions aussi bien

macroscopiques que microscopiques. En

effet, «Kubo and the two strings» en vo

dissimule un drame familial bouleversant

qui prend des proportions énormes suite au

passé familial du jeune garçon. La présence

de Singe et Beetle, deux personnages avec un

certain potentiel humoristique, va d’ailleurs

se révéler plus passionnante que prévue,

notamment par leur place mythologique.

C’est ainsi que le récit s’avère suivre le

chemin du monomythe campbellien tout en

n’hésitant pas à différer du chemin habituel.

Il y a une telle évidence dans tous les points

du film que l’on pourrait parler de miracle :

l’univers est cohérent sans amener quoi

que ce soit en sur-explication, les traits

d’humour sont inhérents aux personnages

et n’annulent en rien le reste du film et la

dramaturgie est d’un sérieux et d’une gravité

telle que ses moments d’émotion s’en

dégagent comme plus forts encore. Rien

n’est laissé au hasard et l’aspect resserré

de l’intrigue n’entame jamais l’écriture

des personnages ou l’expression de leurs

sentiments. La linéarité de l’intrigue amène

à une irrigation de thématiques, notamment

sur la place de l’art dans la société ou la


nature belligérante et revancharde que nous avons tous (en

cela, le titre original est bien plus pertinent). À une époque

où l’élimination d’un ennemi de manière définitive est

considérée comme un accomplissement total, parler de

pardon dans un climax s’avère rafraîchissant et passionnant,

tout comme la réflexion sur la création artistique en tant que

moyen d’immortalité par le biais du partage des souvenirs.

La rédemption est d’une satisfaction totale et comme le

générique de fin le fait apparaître brièvement, le guerrier va

à sa destruction là où la personne en quête d’apaisement vit

de manière épanouie.

Dès la première seconde du film, celui-ci nous happe par ses

visuels ambitieux. ‘’Si vous devez cligner des yeux, faites-le

maintenant’’ : c’est comme si le réalisateur et directeur de

Laika, Travis Knight, nous suppliait de profiter de chaque

plan au vu du travail titanesque effectué derrière. Toujours

avec le même budget que sur ses films précédents, «Kubo»

a des proportions incroyables et ce dès l’ouverture, inspirée

par la fameuse Vague d’Hokusai. L’inspiration artistique

derrière est, on l’imagine, faramineuse, mais participe

à la création d’un univers unique aux images toutes plus

merveilleuses et travaillées les unes que les autres. On ne

peut pas passer par exemple sur la création de la plus petite

et de la plus grande figure en stop-motion, cette dernière

étant une référence évidente au maitre Ray Harryhausen.

Le film s’amuse également des critiques sur l’utilisation du

numérique au détour d’une réplique sur une figurine en

origami. On pourra noter que les innovations technologiques

de rigueur servent à l’ambition d’un film qui ne délaisse

jamais son drame humain pour sa splendeur visuelle.

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Les superlatifs manquent donc pour décrire «Kubo et

l’armure magique» tant il est difficile de lui trouver ne seraitce

qu’un défaut concret. C’est une œuvre passionnante,

bouleversante, renversante, incroyable tant visuellement

que narrativement, une fulgurance totale qui devrait

marquer à terme le cinéma d’animation pour l’ambition

derrière et le travail plus que remarquable de la part des


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animateurs du studio sur une œuvre aussi

périlleuse. On pourrait même d’ailleurs y

voir une lettre d’amour adressée par Travis

Knight à ses employés, lui qui a su patienter

après avoir travaillé en tant qu’animateur

pour trouver le sujet qui lui permettra de

passer à la réalisation. «ubo et l’armure

magique» s’avère également donc une ode

aux créateurs, aux rêveurs et aux artistes

en tous genres qui tentent par leur art de

modifier le monde et d’en faire un endroit

meilleur tout en n’oubliant pas l’humanité

derrière.

Il est donc intéressant de se demander

ce que pourra offrir «Mr Link», avec ses

premières images à priori plus modestes mais

annonçant déjà une quête d’identité avec

assez de couleurs et d’idées visuelles pour

asseoir la singularité du film, mais surtout du

studio Laika. Il serait donc temps de redonner

à leurs films le statut d’œuvres déjà cultes

et importantes qui vont sans aucun doute

se transmettre de génération en génération

pour faire battre le cœur et émerveiller aussi

bien les petits et les grands. Alors que tant

de producteurs prennent le cinéma familial

comme un moyen de balancer des blagues

scato sans âme et n’hésitent pas à insulter

leur public, les chefs-d’œuvre certifiés

Laika sont plus qu’indispensables. Nous

attendons donc beaucoup de ce «Mr Link»

et espérons qu’il connaîtra un succès public

à la hauteur des ambitions d’un studio qui

mérite d’être installé au même niveau que

Disney ou Ghibli…

Liam Debruel


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HER (2013)


Analyse

DE SPIKE JONZE. AVEC JOAQUIN PHOENIX, SCARLETT JOHANSSON, AMY ADAMS... 2H06

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Comment parler de cette décennie sans

mentionner le chef d’œuvre de Spike

Jonze impossible à prononcer en se faisant

comprendre ? Réputé pour ses talents de

réalisateur déjà dans la musique, il signe 3

long-métrages (plutôt savoureux, avouonsle)

: “Being John Malkovich” (1999),

“Adaptation” (2002) et “Where The Wild

Things Are” (2009) avant de s’attaquer à

son meilleur film dont nous allons parler :

“Her” (2013). De nombreux films ont traité

le futur de l’angle de la menace (mortelle).

Rappelons-le, l’intelligence artificielle

que l’on trouve dans “2001 l’Odyssée de

l’Espace” est loin d’être autant sympathique

que la voix de Scarlett Johansson. Le présent

et le futur, l’influence de la technologie sur

l’amour…

Synopsis : Théodore est sur le point de

divorcer et rencontre Samantha, une

intelligence artificielle.

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut

souligner que le film parvient à être novateur

dans ce qu’il propose grâce à son travail

sur l’époque, loin d’être insoupçonnable

et surtout dans un futur très proche. Dès

le début du film, le constat est évident :

l’opposition entre le futur incroyable que

l’on espérait et le futur présenté très proche

de notre société. Le titre du film s’affiche dans

un style LETTRE, et l’introduction même de

son métier est loin d’être menaçante et pas

impossible à accomplir aujourd’hui : nous

pouvons aujourd’hui faire ce qu’il fait, c’est

à dire dicter sa voix pour qu’elle s’affiche

à l’écrit. N’omettons pas les vêtements

inspirés des années 1940 qui brisent les


stéréotypes de la science fiction classique,

en plus d’avoir des décors naturels (Los

Angeles).

Il m’aura fallu d’un seul et unique visionnage

pour qu’il devienne la pierre angulaire

personnelle de mon 7e Art. Comment le film

parvient-il à dresser un portrait bouleversant

de la solitude tout en définissant avec

précision l’amour à travers un film où

l’essentiel de la relation amoureuse est

ciblée sur une intelligence artificielle ?

Théodore, interprété par le caméléon

Joaquin Phoenix est affreusement seul et

cette vie morose se voit à sa manière de

penser : il perçoit avec sensibilité l’histoire

de chaque personne. Paul (Chris Pratt) lui dit

lors d’une scène qu’il est à la fois homme et

femme, accentuant son malheur. L’absence

pourrait être la thématique principale du

film : Théodore pense à Catherine qui n’est

désormais plus sa femme, il discute avec

une intelligence artificielle qui n’existe

pas réellement. Cette même absence est

toujours comblée par autre chose : dans

le cas de Catherine, avec des flashback, et

dans le cas de Samantha, avec des plans

sur le téléphone d’où elle provient pour

remplacer sa non-présence.

Justement, c’est cette alternance entre sa

routine, sa quête de confiance et son passé

vertigineux qui font de ce film une véritable

réflexion poussée sur l’amour et la vie. On

retrouve sans arrêt des flashback à la fois

somptueux et terrifiant par l’opposition

entre le bonheur et la tristesse de la relation

entre Théodore et Catherine. Il est conscient

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de sa tristesse, elle est apparente dès le début, il assume son

asocialité. C’est cette posture résistante qui met en avant

un personnage opposé aux modèles hollywoodiens de la

masculinité et de la virilité.

Malgré le pessimisme apparent sous sa première couche,

«Her» est une véritable odyssée sur l’épanouissement

personnel. Comment oublier la personne qui a fait de nous ce

qu’on est aujourd’hui ? Si la sexualité est malheureusement

souvent au cœur de sa misère par rapport à ses attentes et à

ce qu’il se passe réellement (la scène gênante du ‘’étouffes

moi avec la queue du chat mort’’, la photographie de l’actrice

nue en début de film, la scène avec le personnage d’Olivia

Wilde, la relation sexuelle avec l’assistance aux relations IA),

l’évolution de sa situation initiale est bien réelle. Tout d’abord,

il existe un contraste conséquent rendant son amélioration

visible et crédible. Lorsqu’Amy (Amy Adams) se sépare de son

mari, il y a une inversion de la joie puisqu’elle était heureuse

et lui malheureux, c’est la première fois que l’on parvient à

jauger sa capacité à ne plus être aussi triste qu’auparavant.

De la même manière, lorsque c’est à son tour d’aller mal et

qu’elle va mieux, il n’y a plus autant ce contraste puisqu’il

parvient à se ressaisir et aller beaucoup mieux. Après son

divorce, lorsqu’il évoque sa vie de marié avec des flashback,

il décrit le sentiment de partager sa vie avec quelqu’un

sans tomber dans le misérabilisme et la tristesse habituelle,

mais en employant une certaine neutralité nostalgique mais

ponctuelle : ces souvenirs appartiennent au passé, ils ne

sont plus et ne seront plus, ce ne sont que des histoires qui

peuvent occuper l’esprit de temps en temps.

Malgré la fin tragique liée au twist, c’est Samantha qui apprend

à le rendre heureux et à profiter de l’instant présent. Dans un

premier temps lorsqu’il est à la fête foraine, puis lorsqu’il

court jusqu’à la plage, elle cristallise ses plus belles lettres en

appelant un éditeur, et ce sont également des instants où la

musique est joyeuse (ce qui est rare vu la mélancolie présente

à chaque instant). Enfin, c’est cette corrélation entre le passé


et le présent qui fait de Théodore un homme

passant de la solitude à l’épanouissement. A

la fin du film, Samantha lui dit ‘’Maintenant,

on sait comment aimer.’’ , comme pour lui

indiquer qu’il en est désormais capable.

Lorsqu’il est en haut du bâtiment avec Amy,

on comprend l’élévation des personnages :

à la fois dans leur estime d’eux-mêmes mais

dans ce qu’ils sont aujourd’hui, des êtres

sachant souffrir comme aimer, s’estimer pour

ce qu’ils sont. Cette voix-off finale, cette

fameuse lettre à Catherine est un message

fonctionnant à la fois pour Catherine et

Samantha. C’est un instant ayant une

double-vocation, le pardon et l’acceptation,

et ainsi : l’épanouissement personnel.

«Dear Catherine, I’ve been sitting here

thinking about all the things I wanted

to apologize to you for. All the pain we

caused each other. Everything I put on you.

Everything I needed you to be or needed you

to say. I’m sorry for that. I’ll always love you

‘cause we grew up together and you helped

make me who I am. I just wanted you to

know there will be a piece of you in me

always, and I’m grateful for that. Whatever

someone you become, and wherever you

are in the world, I’m sending you love. You’re

my friend to the end. Love, Theodore.»

BARADY Pravine

93


37ÈME ÉDITION DU BIFFF : DU SANG, DES

BOYAUX ET BEAUCOUP DE FESTIVITÉS

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Commençons cash : le Festival du Film

Fantastique de Bruxelles est un immanquable

pour tout fan de cinéma de genre. Entre

une programmation aussi bien qualitative

que quantitative, les activités diverses et

les nombreux invités, il y a de quoi ravir

n’importe quel public. La conférence de

presse aura permis de confirmer la présence

de quelques titres et de voir la direction

prise après une trente-sixième édition plus

que réussie.

Quelques titres assez attendus dans le

domaine du genre seront présentés durant

cette édition. On pense ainsi à «Pet

Sematary» , nouvelle adaptation d’un des

(nombreux) classiques de Stephen King par

Kevin Kölsch et Dennis Widmyer («Starry

eyes»), «Iron Sky 2», «Hellboy» de Neil

Marshall («The descent»), «Assasination

nation», «Monsieur Link», «The beach bum»

d’Harmony Korine ou encore «Greta» de Neil

Jordan. La sélection internationale compte

97 films dont 10 avant-premières mondiales,

11 avant-premières internationales et 10

avant-premières européennes. De quoi

faire le tour du monde du cinéma de genre

et découvrir des pépites souffrant souvent

d’une absence de distribution extérieure

à ce genre d’événements. On ne peut que

vous recommander dès lors de profiter

du maximum de séances ainsi que de la

fameuse Nuit Fantastique avec ses 4 films

diffusés à partir de 23h suivis d’un petitdéjeuner

bien mérité.


sur toutes les activités disponibles pourront

retrouver l’intégralité des activités proposées

sur le site du BIFFF ainsi que dans le dossier

de presse disponible dessus et concocté par

la merveilleuse équipe du festival.

En dehors des séances, il y a pléthore

d’événements qui nous font déjà de l’œil,

comme la masterclass Steve Johnson, légende

des effets spéciaux et des maquillages ayant

œuvré pour James Cameron, Sam Raimi ou

encore Steven Spielberg. On aura également

droit à la première nuit Nanarland avec

deux titres de choix : «Samourai cop» et

«Troll 2». On pense également au troisième

BIF market, le ZOMBIFFF Run for your

life (une course où les participants seront

poursuivis par des zombies dans des rues

aménagées exprès), les nombreuses séances

courts-métrages, les concours Body Painting

et Make Up, le fameux Bal des vampires,

le Gaming Madness, les projections VR, le

retour du Rafting sur marée humaine, …

Celles et ceux qui désirent en savoir plus

Car le BIFFF, outre sa fameuse Troll coulant à

flots, ses invités de qualité (dont cette année

Udo Kier en nouveau chevalier du corbeau)

et ses nombreuses activités en dehors de sa

large programmation, c’est un amour sincère

pour le cinéma de genre et ses itérations

dans ses différents médias. Bref, ce sera un

plaisir pour ce rédacteur de revenir dessus

dans le prochain numéro de votre magazine

ciné. Et si vous êtes de passage durant le

festival, n’hésitez pas à le signaler pour se

faire une petite conversation autour d’une

bonne bière. En résumé, de quoi passer à

nouveau un excellent moment dans un

festival aussi généreux et indispensable. En

clair, Welcoooooooome !

Liam Debruel #MonsieurPopcorn #Eule

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Mort aux Plot

holes !

PAR

LIAM DEBRUEL


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Nous sommes tous tombés sur des

remarques de ce genre à la sortie d’un film : le

nombre d’incohérences que celui-ci pourrait

comporter par rapport à la réalité diégétique

ou du moins à la réalité tout court. Et si l’on

peut comprendre certaines de ces remarques,

l’accumulation de ce type d’arguments

amène à une certaine exaspération tant cela

amène souvent à une absence de réflexion

autre qu’une appréhension creuse. Nous

allons donc essayer, avec un certain sens

de l’imperfection, de souligner pourquoi ce

genre de remarques peut desservir un film

pour rien.

Réalité intra diégétique et

extra diégétique

Quand nous regardons un film, deux réalités

se confrontent durant le visionnage : la

réalité du film et notre réalité. Cela pourrait

paraître un détail mais pourtant c’est un

point important que beaucoup oublient

devant toute œuvre. Bien sûr que dans

notre univers, il semble impossible que tel

personnage utilise la Force pour se sauver

d’une mort par asphyxie dans l’espace

ou qu’un dinosaure attaque une voiture

en centre-ville. Mais tout cela ne rentre

pas en conflit avec la réalité de l’œuvre

filmique. Il faut se rappeler que les films

se passent régulièrement dans des univers

différents du nôtre et pas uniquement ceux

se déroulant dans un monde à la fiction

totalement assumée comme la sciencefiction

ou la fantaisie. Quand une œuvre

assume totalement son aspect fictif, fautil

qu’elle corresponde au prisme de notre

réalité ? Cela semble inconsistant d’un point

de vue critique, tout en s’érigeant en tant

que chantre de connaissances, aussi bien

scientifiques que sociales. Faut-il réellement

reprocher à un épisode de Star Wars de

ne pas être totalement cohérent avec telle

loi de physique quand le film tire de cela

une recherche narrative et visuelle ? Peutêtre

devrions-nous nous rappeler que notre

réalité n’est pas celle qui est dépeinte à

l’écran et qu’il faut accepter que certaines

règles n’ont pas cours dans certains univers.

Une histoire à raconter

C’en est même oublier l’adage que l’on

préfère imprimer la légende plutôt que

la réalité. Un film se doit de raconter une

histoire et elle doit maintenir un certain

intérêt. Bien que les facilités scénaristiques

soient légion, elles n’ont pour but que de

faire avancer l’histoire et sont généralement

amenées avec plus ou moins de travail.

On notera également que l’on cherche

à mettre dans le même panier diverses

façons de faire avancer le scénario avec

un aveuglement peu constructif. On pense

ainsi aux moqueries liées à l’utilisation de la

Force par Leia dans le huitième épisode de

Star Wars, «Les Derniers Jedi». Certains se

sont ainsi plaints d’une incohérence totale,

le personnage n’en ayant pas fait usage

selon eux auparavant. On mettra de côté le

fait qu’elle retrouve Luke dans le cinquième


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épisode pour souligner le gros problème de la

remarque : l’abstraction du hors champ. A-ton

besoin de voir Leia s’être entraînée alors

que c’est quelque chose qui devrait sembler

logique au vu du laps de temps passé ? Fautil

voir une incohérence là où on fait usage

d’un des outils les plus fondamentaux du

cinéma ? En faisant abstraction d’un moyen

de story telling essentiel pour faire avancer

l’histoire et se reposant sur la confiance

envers les spectateurs et leur connaissance

sur la technologie, on peut au minimum

voir une certaine mauvaise foi de la part

de certains, au pire une extrémisation du

principe du « show, don’t tell » devenu

un « show everything » afin de justifier les

propos d’un scénario devant se construire

en donnant la main au spectateur dans sa

compréhension.

Scénario, terme

astreignant ?

Le terme même de scénario a quelque

chose de déshumanisant dans sa position

dans la narration du film. Certains y mettent

même une certaine construction mécanique

avec des règles qui, si elles sont brisées,

sont pointées du doigt avec véhémence.

Parlons ainsi du ‘’set up, pay off’’, obligeant

le scénario à amorcer un point narratif

pour mieux en faire usage plus tard. Si

bien amenée, la technique peut retourner

le spectateur et l’obliger à un nouveau

visionnage pour constater la mécanique

huilée. Mais actuellement, il semble que

beaucoup de ‘’pay off’’ souffrent de leur

nature et d’un ‘’set up’’ à la subtilité d’un

Albert Dupontel avec un extincteur. Par

cette installation, le film peut dévoiler

rapidement ses cartes et au final chercher

la logique narrative plus que l’exaltation

cinématographique. On transforme dès lors

le scénario comme un objet et non un cœur

narratif, le squelette d’un film dont la rigidité

peut se retourner contre lui. Qu’on consolide

une intrigue pour survivre aux nombreux

visionnages, tout cela est bien évidemment

logique. On cherche quoi qu’il arrive la

longévité en espérant que les affres du temps

n’affecteront en rien notre création. Mais à

force de chercher la compréhension directe

du spectateur, à force de rafistoler pour

être constamment raccord avec les attentes

du public et surtout à force de ne laisser

aucun blanc, aucun espace interprétatif et

d’évaluer le support comme seul espace à la

liberté narrative du film, ne risque-t-on pas

d’aspirer toute l’âme du projet ? Peut-être

que non, bien évidemment, de nombreux

exemples existent. Néanmoins, les mauvais

exemples sont nombreux et devraient servir

d’inspirations de ce qu’il ne faut pas faire

pour offrir un film qui vit au-delà de nos

espérances et de nos croyances.

Réévaluer la suspension

d’incrédulité

La croyance est d’ailleurs fondamentale

dans le milieu du cinéma de fiction pour

une raison simple : tout cela est de la


100

fiction. Il faut dès lors replacer la suspension

d’incrédulité au cœur de la réflexion

analytique mais surtout dans le rapport

empathique qui s’établit entre le film et le

spectateur. Quand Star Wars démarre par

‘’Il y a bien longtemps, dans une galaxie

lointaine, très lointaine…’’, il joue sur sa

fictionnalité pour rappeler aux spectateurs

leur place. Le film y établit un contrat : si tu

me regardes, il y a des choses que tu te dois

d’accepter pour mieux appréhender mon

propos. Ce rapport est dès lors primordial :

nous nous devons d’accepter des faits qui

ne pourraient se concrétiser dans notre

monde. Peut-on imaginer les événements

de nos fictions préférées se dérouler dans

notre monde ? Pas nécessairement bien

sûr. En regardant un film, il faut dès lors

accepter le contrat régissant la fictionnalité

de ce monde et assumer une forme de

crédulité devant ce qui est narré. Bien sûr,

cette suspension peut se retrouver brisée

par un abus ou une maladresse de trop

(l’auteur de ces lignes repense à la présence

incongrue, d’un point de vue historique dans

la fiction, d’un protagoniste dans le dernier

volet des « Animaux Fantastiques »). Mais

il faut également se résigner à l’utilisation

de la magie ou de quelques coïncidences

ayant peu de chances d’avoir lieu dans

notre univers et mieux accepter que c’est

l’alignement des étoiles dans la fiction qui

a permis au dit événement de se produire.

S’ouvrir à une œuvre, c’est admettre

qu’elle se doit de coller à une histoire qui

se différencie de notre quotidien et parfois

ne se plie pas aux usages habituels dans la

narration visuelle ou scriptée.


101

Mais au fond, que faire ?

Il serait bien prétentieux de se dire qu’on a

la solution pour arranger le problème des

critiques liées aux incohérences et autres

plot holes. Chacun a ainsi sa perception

d’appréhender un film et il se peut que vous

soyez en total désaccord avec les lignes

qui viennent de précéder cette tentative de

conclusion. Il faudrait sans doute réévaluer

notre paradigme respectif concernant la

manière dont nous regardons un film. Peutêtre

qu’en assumant notre propre subjectivité

face à une œuvre pourrons-nous nous ouvrir

à des analyses plus approfondies et remettre

en question l’utilisation de l’incohérence

en tant que facteur négatif sans aller plus

loin dans la réflexion l’entourant. Mais une

nouvelle fois, tout cela est bien théorique et

admettre l’opinion personnelle de l’auteur

à ce sujet serait bien vaniteux. Dès lors, il

faudrait peut-être s’imposer à chacun une

interrogation quant à la manière dont nous

usons ces termes, en espérant être le plus

constructif et le plus riche analytiquement

et sentimentalement parlant.

Liam Debruel #MonsieurPopcorn


102

L’instant


séries

103


the oa - saison 2

104

En décembre 2016, sans vraiment crier

gare, Netflix diffuse sur sa plateforme une

série originale de 8 épisodes : “The OA”. Brit

Marling et Zal Batmanglij sont déjà à l’origine

du projet et viennent de créer une œuvre

atypique, une œuvre qui leur ressemble.

Dès 2007, dans des courts métrages, le duo

était déjà formé. Puis plus tard, en 2011, à

Sundance, Brit et Zal présentent deux longs

métrages, “Sound of my voice” et “Another

Earth” (qui repart avec le Prix Spécial du

Jury). Dès lors, ce sont des œuvres sincères

et libérées qui sont proposées.

The OA ne fait pas office d’exception.

D’aucuns diront : soit on adhère soit on

reste de marbre. (Mais n’est-ce pas le cas

pour la majorité des œuvres ?) Je pense tout

honnêtement que pour la série de l’approche

est plus compliqué que cela. La première

partie de “The OA”, sortie il y a donc

déjà deux ans de cela, nous familiarisait

avec le personnage de Prairie, jeune fille

retrouvé après 7 ans sans nouvelles et ayant

mystérieusement perdu sa cécité. Cette

dernière clame être ‘’The OA’’, traduisez :

the Original Angel. Elle embarque alors un

petit groupe de personne, en plus de son

spectateur, pour leur raconter son histoire.

Fidèles à eux-mêmes, Brit et Zal parsèment

cette épopée contée d’indices et de

mystères, nourrissant à la fois la mythologie

de l’histoire et les différentes interprétations

possibles. Dans le paysage sériel actuel,

“The OA” résonne comme une véritable

bouffée d’air frais. Sincère, assumée, pleine

d’espoir, la proposition est à louer si ce n’est

à apprécier.

La Partie II de l’histoire de Prairie reprend là

où le spectateur l’avait laissé, répondant dès

lors à de nombreuses questions restées sans

réponses pendant 2 ans. Mais pendant 2 ans


105

Brit et Zal ne se sont pas tourné les pouces. Ils

ont (bien) travaillé. Peu actif sur les réseaux

sociaux, Brit affirmait il y a quelque temps

penser la série comme ‘’une nouvelle sorte

de narration, permise grâce au streaming’’.

Et effectivement, “The OA” est une série qui

gagne à être revues encore et encore, ce

que permet une plateforme comme Netflix.

C’est une histoire qui emprunte à beaucoup

d’artistes et à d’œuvres déjà existantes, mais

qui a su trouvé une façon de s’imposer.

Plus ambitieuse dans ses décors, dans son

casting, dans son intrigue, “The OA Part II”

marque 2019 comme une belle année pour

la série et ses créateurs.

ANDRE Baptiste


umbrella

Une adaptation live d’un comics, que ce

soit sur grand ou petit écran, ressemble

désormais à un non événement tant nous

sommes habitués à voir les productions du

MCU et du DCEU dans les grandes salles

ainsi que diverses itérations, que ce soit sur

CW («Flash», «Arrow») ou encore Netflix (

«Jessica Jones», «Daredevil»). On pourrait

donc parler de non-événement à chaque

annonce du genre mais ce serait minimiser

les orientations diverses et variées qu’aura

connu le médium à travers les années.

C’est d’ailleurs le cas de cet «Umbrella

Academy», dont la première saison est

disponible depuis un moment sur la plateforme

au grand N.

106

Il est ainsi compliqué après visionnage de

ses dix épisodes de bien décrire la série. Son

point de départ est en apparence simple :

accouchés par des femmes qui n’étaient pas

enceintes la minute avant, sept enfants sont

adoptés par un milliardaire afin de sauver


academy - saison 1

le monde. Quand leur père adoptif meurt

des années plus tard, chacun doit mettre

ses rancoeurs de côté pour se préparer à la

fin imminente du monde. Et pourtant, tout

est bien plus compliqué, aussi bien dans la

série qu’à propos de celle-ci.

Le style risque principalement de mettre

de côté de nombreux spectateurs et pour

une simple raison : la série est totalement

protéiforme et part dans tous les sens,

basculant d’un genre à l’autre en un

claquement de doigt. On a ainsi l’impression

d’être face à un objet pop avec sa bande

originale de qualité qui, par son style

musicale, envoie «Umbrella Academy» dans

un style ou dans l’autre. Cette hétérogénéité

tonale va en désarçonner plus d’un, sans

doute provoquer des abandons après un

ou deux épisodes. C’est pourtant cette

explosion totale, cette imprévisibilité qui

fait le charme de la série.

Impossible de ne pas parler de son casting

tout aussi hétéroclite que son genre avec

des personnalités reconnaissables. On

pense ainsi à Robert Sheehan dont le surjeu

Misftisien (j’ai déjà mis un copyright sur ce

terme) dissimule un drame bien plus profond

ou encore une Ellen Page dont l’intériorité

et la gêne ambiante participe à l’élaboration

d’un personnage. Si la série est ainsi très

drôle, ses basculements dramatiques sont

d’autant plus juste que celui-ci n’est jamais

éludé par le biais de ‘’héros’’ brisés par

leur enfance et une existence des plus

compliquées.

Difficile d’en dire plus sur «Umbrella

Academy» tant ses bifurcations stylistiques

et narratives méritent d’être découvertes

par soi-même. C’est une proposition assez

différente qui mérite qu’on y jette un œil des

plus curieux, tout en attendant une saison 2

s’annonçant des plus explosives…

Liam Debruel #MonsieurPopcorn

107


ash vs evil dead -

108

Cette série est d’une fidélité totale à ce

qu’était Evil Dead. Une série en dehors

du temps, qui casse totalement les codes

des shows lambdas. «Ash VS Evil Dead»

a réellement une identité unique et

personnelle. Un trip violent, terriblement

gore, mais aussi extrêmement décalé et

drôle. Sam Raimi est de retour à ses premiers

amours, en reprenant le second degré qui

caractérisait les deux suites de son classique

de 1981.

Il s’éloigne de l’approche horrifique de

Alvarez pour revenir à un comique sanglant,

si efficace. «Ash VS Evil Dead» reprend des

codes enfouis depuis un certain temps : une

violence décomplexée, un humour décalé

et trash, et des personnages charismatiques.

Et surtout une action totalement décérébrée,

terriblement rythmée, qui oscille

constamment entre des ressorts horrifiques,

ostentatoirement gores ou comiques. C’est

une joie totale que de retrouver Bruce

Campbell dans son rôle culte. L’acteur n’a

rien perdu de sa verve et prend un plaisir non

dissimulé de revenir botter le cul du mal.

Les éléments qui caractérisent si bien les

films sont de retour : le necronomicon bien

sur, la tronçonneuse culte, mais également

le chalet ou la vieille Delta, la voiture de

Ash qui a traversé le temps et l’espace sans

une égratignure.

Les clins d’œil aux fans sont légions, mais le

show s’adresse également aux néophytes en

offrant de nouvelles aventures au héros. «Ash

VS Evil Dead» est aussi un moyen d’élargir

la mythologie Evil Dead avec originalité

et imagination. La créativité déborde de

ce show, même si la troisième et dernière

saison est un peu moins percutante que les

précédentes.

Une troisième saison plus poussive, moins


saison 3

crédible, plus superficiel. Les showrunners

ont moins de choses à raconter et perde

quelque peu l’aspect traditionnel, l’aspect

système B, pour tenter une approche plus

extravagante, teintée d’incrustations ratées

et de CGI assez dégueux. Le show perd

un peu de son identité irrévérencieuse et

bizarre pour entrer dans un tout venant

plus abordable. Le manque d’inventivité

dans l’écriture se fait ressentir à l’écran :

les tribulations de l’équipe de chasseurs

de démons sont moins convaincantes,

sonnent moins concrètes. Reste pour autant

des séquences très originales, mais aussi

provocantes à souhait, pour divertir les

amateurs de sang, de violence et d’humour

irrévérencieux. On regrette que le show ait

été annulé, surtout après le twist final de

la dernière saison, mais on peut encore se

consoler grâce à Netflix qui diffuse les trois

saisons.

Aubin Bouillé

109


love, death & robo

Love, Death + Robots c’est le petit

événement du moment sur Netflix. Une

anthologie de 18 courts métrages d’animation

réalisés par des équipes différentes pour le

meilleur et pour le pire. Produite par David

Fincher et Tim Miller cette série offre un

format inédit sur la plateforme. Le point

commun entre les différents courts : les

robots, au sens large c’est à dire également

la notion d’esclave, le sexe et la mort. Une

série provocatrice et inventive, mais qui

mérite réellement ce succès non modéré ?

Parce que finalement la recette est

relativement répétitive. Attention on ne dit

pas que «Love, Death + Robots» est une

mauvaise série. Loin de là. Car dans le

paysage de Netflix elle offre une expérience

inédite, que ce soit dans son format,

visuellement ou de manière créative. Et

franchement respect au duo pour avoir

porté à bien cette idée. Néanmoins, la série

est en ce moment terriblement appréciée. A

tel point que la modération a été foutue aux

toilettes et que chacun crie au chef d’œuvre

de cette année 2019. Il va donc falloir

retourner sur Terre quelques secondes et

mettre en exergue les nombreux défauts qui

entourent «Love, Death + Robots».

Déjà, l’air de rien, les différentes intrigues

sont extrêmement répétitives et se

ressemblent toutes globalement. Le schéma

narratif demeure le même : une mise en

situation souvent par le biais d’une voix

off ou d’explications rationnelles par les

protagonistes, quelques rebondissements,

et un twist final grossier et attendu. C’est

finalement relativement tape à l’œil sans

fondements solides. Tim Miller et David

110


suffisamment inédite pour souligner

l’exercice. Voici quelques épisodes coup de

cœur.

Le Témoin de Alberto Mielgo

ts

Fincher nous font du coude pour nous dire :

‘’regardez comme c’est beau, prenant et

original’’. A tel point que la forme prend le

contrôle sur le fond. De plus les animations

réalistes à la manière de «Ready Player One»

sont totalement à proscrire tant leur laideur

n’a n’égale que leur manque d’intérêt.

Voilà en gros en quoi se résume la série qui

cherche sa légitimité dans une provocation

souvent gratuite. Que ce soit la nudité

omniprésente, la violence pas forcément

justifiée, ou des préceptes faussement

philosophiques, «Love, Death + Robots»

est englobé dans une nappe irrévérencieuse

facilement friable, qui masque finalement

un manque d’inventivité. Sur 18 épisodes

seuls quelques uns marqueront les esprits

durablement. Cependant, encore une fois,

l’originalité de l’exercice est à saluer, car

«Love, Death + Robots» a une approche

Porté par une animation réalisée par le

motion designer de Spider-Man : New

Generation, cet épisode 3 reste un des

préférés du public. Si ce n’est encore une

fois une nudité extrêmement gratuite, il

n’empêche que le scénario a quelque chose

à raconter. Une course poursuite d’une

dizaine de minutes dans les rues crasseuses

d’une ville délabrée. Un rythme endiablé,

des incrustations à la manière des comics

comme dans le film Sony/Marvel, et surtout

une histoire de peu de mots qui raconte

comment deux individus sont bloqués dans

une boucle temporelle. Le twist final, qui

semblait attendu, offre une variante subtile

et intelligente qui donne un autre sens à

l’histoire.

Un Vieux Démon de Owen Sullivan

Sans être l’un des préférés du public, il

n’empêche que cette relecture du mythe de

Dracula a quelque chose d’extrêmement

séduisante. Parce que Owen Sullivan ne se

prend pas la tête avec des dialogues ou des

explications fastidieuses. Il va directement à

l’essentiel. C’est à dire des scènes d’action

renversantes. Avec une animation qui se

veut un peu à l’ancienne, cette équipe de

mercenaires chargée de protéger un petit

scientifique a tout de la série B décomplexée

qui offre un divertissement haut de gamme.

Très comics elle aussi, cette histoire d’une

111


112

dizaine de minutes offre un nouveau visage aux

vampires.

Les Esprits de la Nuit de Damian Nenow

Enfin un peu de poésie. En même temps quand

les producteurs vont chercher le réalisateur

de Another Day of Life et son animation ultra

personnelle, forcément les cinéphiles réagissent.

Damian Nenow permet de mettre en lumière

une histoire encore une fois très simple mais

relativement poétique. Deux hommes sont

bloqués en plein désert et sont confrontés, la

nuit tombée, à des fantômes d’animaux marins.

Une opposition des décors intelligente entre

désert et océan, mais également une allégorie

de l’ambition, du désir, qui consument l’Homme

dénué de sagesse, de recul et d’observation.

L’œuvre de Zima de Robert Valley

Incontestablement le meilleur épisode de la série.

L’œuvre de Zima propose enfin un contenu inédit,

très original, et d’une profondeur inattendue.

Robert Valley signe un court métrage extrêmement

puissant qui apporte des questions existentielles

étonnantes. Dans une ambiance et une écriture

qui n’ont rien à envier à Asimov, L’œuvre de

Zima raconte, en quelques minutes, l’évolution,

jusqu’à la quintessence de l’essence artistique et

intellectuel, jusqu’à l’omnipotence, d’une entité

artificielle passionnée d’art et obnubilée par la

couleur bleu. En quelques secondes, dans une

profondeur philosophique inédite et parfaitement

présentée, le cinéaste vient apporter une réponse

au sens de la vie dans une régression qui prend des

allures de renaissance extrêmement puissante.


L’Âge de Glace de Tim Miller

Porté par Mary Elizabeth Winstead et Topher

Grace, c’est le seul épisode qui propose des

prises de vues réelles. Tim Miller, le réalisateur

de Deadpool prend lui même les commandes

de ce court métrage inattendu qui raconte

comment un couple découvre une civilisation

dans son congélateur. Une idée sympathique

et relativement bien matérialisée avec cette

évolution en accélérée d’une société humaine

intelligente. De la préhistoire, à la destruction de

notre société moderne jusqu’à sa résurrection et

une apocalypse définitive, en quelques instants

Tim Miller raconte l’histoire de l’humanité.

Simple et brillant.

Aubin Bouillé

Des Fermiers Equipés

Il y a dans l’épisode 4 de Love + Death & Robots

une vraie rupture par rapports aux épisodes

précédents. Pour peu qu’on regarde la série dans

l’ordre, « Des Fermiers Equipés » vient contraster

avec le réalisme vers lequel tiraient les épisodes

1 à 3. A un style très proche des cinématiques des

jeux vidéo actuels se succède un épisode plus «

dessiné » et léger visuellement. Finalement très

proche de ce que pouvait proposer Spider-Man

into the Spider-verse en termes d’animation,

l’épisode n’est certes pas révolutionnaire dans

son intrigue mais reste un régal pour les yeux.

La thématique des méchas et des aliens restent

quand à elle bien présente et les poncifs du genre

avec. Finalement ce sont un peu moins de vingt

minutes qui se déroulent rapidement, bref, un

épisode qui trouve sa place dans un tout cohérent

bien que terriblement éclectique.

ANDRE Baptiste

113


114

C’est une énorme surprise. Sans en avoir des attentes

considérables, le show Titans est certainement une des

meilleures séries de super-héros à l’heure actuelle derrière

Daredevil et Légion (je vais sûrement me faire taper dessus

après cette phrase mais j’assume) et incontestablement la

meilleure série DC. On ne s’y attendait pas mais Titans offre

une approche définitivement sombre des plus appréciables.

Les protagonistes principaux sont Raven et Robin, aka Dick

Grayson, le premier acolyte de Batman. Un Chevalier Noir

dont la force, la présence et l’influence planent sur l’intégral

de la série jusqu’à son apparition fugace dans le dernier

épisode dont on reviendra dessus plus tard. Les références

sont parfaitement maîtrisées et dosées. Des clins d’œil

efficaces qui permettent à Titans de s’assumer dans l’univers

connecté DC. Le show n’a pas froid aux yeux et n’hésite pas

à citer Superman, La Ligue des Justiciers, ou encore Wonder

Woman. Les guests sont nombreux : Batman, mais aussi Le

Faucon, Jason Todd, ou encore Wonder Girl, de quoi alimenter

les fans de comics en références en tout genre. Titans, à la

différence de beaucoup de séries de super-héros encore trop

timides, utilise son univers, et l’assume entièrement, et ce

jusque dans sa scène post-générique qui n’y va pas de main

morte


titans - saison 1

L’action est très bien menée. Maîtrisée

elle permet d’offrir des combats plutôt

bien chorégraphiés. En fait, les meilleures

séquences surviennent lorsque Robin laisse

parler sa fureur et se débarrasse d’armées

entières d’ennemis. Moins fluide que les

superbes combats de Daredevil, Titans

a néanmoins de quoi se défendre. Dès le

début l’ambiance de la série fonctionne. Une

approche sombre, pleine de mystère, mais

également bourrée de références pour capter

directement l’attention des spectateurs. Avec

cette réplique déjà culte « Fuck Batman »,

Titans a sans aucun doute ouvert quelque

chose. Avec onze épisodes, la série évite le

ventre mou relatif à de nombreuses séries,

oui c’est toi que je regarde Punisher. Même

si certains épisodes ont moins d’énergie, la

série Titans parvient à conserver un rythme

de croisière agréable.

Finalement, si ce n’est quelques maladresses

scénaristiques ici et là, et quelques facilités

dans l’écriture de certaines situations,

notamment dans l’hôpital psychiatrique,

Titans a un potentiel énorme, et la fin de

saison laisse présager de grandes choses.

Un dernier épisode qui tente une approche

inédite et what the fuck de manipulations

psychiques qui permet un retour à Gotham

étonnant et en grande pompe. Une

conclusion très intelligente qui matérialise

enfin les doutes et les thématiques qui

animent Robin mais avec parfois quelques

maladresses. Un épisode final à l’image de

la série : très intelligent mais pas toujours

parfaitement exécuté. Ce dernier tour est

bourré de références et permet l’utilisation

de personnages emblématiques de l’univers

DC comme le Joker. Titans laisse son intrigue

en suspend à la différence de beaucoup de

séries super-héroïques où une saison égale

une histoire.

Aubin Bouillé

115


les chroni

Mandy de Panos Cosmatos (2h01) Avec

Nicolas Cage, Andrea Riseborough...

En DVD le 1 novembre 2018

«Mandy» n’a pas fait l’unanimité au près

des spectateurs l’ayant déjà vus. Pourtant

ce thriller à la frontière de l’épouvante a de

nombreuses visions à offrir. Le scénario tient

sur un timbre-post et n’a rien de très original

: le personnage de Nicolas Cage part

dans une croisade vengeresse pour punir les

meurtriers de sa femme Mandy. Mais cette

odyssée abyssale fait travailler les sens du

spectateur qui s’engouffre dans un voyage

initiatique qui mélange les genres et prend

des risques. Certains n’y voient qu’une coquille

vide clinquante, d’autres y voient une

œuvre profonde et intrinsèque, qui éveille

les sensations. Une chose est sûre, l’esthétique

de Panos Cosmatos est renversante,

reposant son visuel sur une photographie

léchée. Cette dernière propose des variations superbes de couleurs rouge, seul lumière qui

sort des ténèbres mis en place. Le cinéaste grecque n’a presque rien à envier à un réalisateur

de la trempe de Nicolas Winding Refn.

Et peu importe son scénario tant Panos Cosmatos se crée une identité graphique personnelle

et recherchée. Il utilise même quelques ponctuations en animation qui viennent interagir

avec le reste de l’histoire. Quelques apartés superbes qui appuient encore plus la dimension

visuelle du long métrage. «Mandy» est une série B passionnante. Les inspirations

sont nombreuses, NWR et Carpenter en têtes. Visuellement superbe, porté par un Nicolas

Cage habité, le long métrage permet une descente aux enfers qui se la pète un peu mais

qui met en avant des concepts religieux et métaphysiques intéressants. C’est lent, beau,

violent, intriguant, gore et inquiétant.

Aubin Bouillé

116


117

ques dvd

L’internat de Boaz Yakin (1h51) avec

Luke Prael, Will Patton... Disponible

depuis le 18 février chez Metropolitan

Le résumé du film commence par un « Il

était une fois » de rigueur au vu de la tonalité

ambiante. S’amorçant comme un drame

familial sec, le film prend des allures de

conte une fois arrivé dans un pensionnat au

travail coloré rappelant Bava. « L’internat »

est ainsi baigné dans une incertitude

appuyée, notamment par le regard du héros

aussi bien sur ce nouvel environnement que

sur ce qui l’y a mené.

C’est ainsi que le questionnement de

l’influence de la foi et de ses obligations

morales s’insert durant le visionnage avec

une certaine force narrative, notamment

au vu de la violence exercée par sa figure

centrale. L’imagerie chrétienne présente

durant le récit (notamment dans son climax)

appuie cette obligation de conformité à une

certaine imagerie normée. La représentation

des enfants va dans ce sens, jamais

ridiculisés malgré des maux qui auraient

pu être abordés avec un certain ridicule. Le

regard porté sur l’enfance est dès lors des

plus passionnés et passionnants, appuyé

par un casting qui ne tombe jamais dans le

surjeu facile.

Accompagné d’un livret de 28 pages aidant à

prolonger la réflexion entourant le visionnage,

cette édition de « L’internat » permet de

découvrir une œuvre assez particulière.

Ses nombreuses thématiques risquent d’en

mettre de côté certains tant elles ne sont

pas des plus faciles à appréhender en une

seule vision mais elles contaminent l’esprit

avec une certaine curiosité analytique. Bref,

« L’internat » est un film particulier qui vous

laissera une sensation particulière et ce bien

après l’avoir vu…

Liam Debruel #MonsieurPopcorn


118

Les forbans de la nuit

De Jules Dassin, 2018 (1h36

-US- 1h41 -UK-), avec Richard

Widmark,Gene Tierney. Disponible

deouis le 27 mars

Harry Fabian est un rabatteur

en quête de fortune et de

gloire. Alors qu’il pense trouver

sa chance dans les combats,

il va vite déraper dans

une situation de laquelle il va

être compliqué de s’échapper.

« Les forbans de la nuit » est

une œuvre s’inscrivant dans

l’histoire du film noir. Tout

d’abord, elle y rentre de par sa

sortie lors de la fin des années

40, durant une période peu

avenante pour le genre expliquant

l’échec commercial subi

à sa sortie. Mais aussi par son ton assez sombre, logique pour son genre mais sans cesse

appuyé avec une certaine ironie grinçante. Le rythme échevelé du film ne fait que souligner

ainsi la spirale négative autour de Fabian, qui à chaque petite victoire voit lui succéder

un échec assourdissant. Richard Widmark donne ainsi une certaine épaisseur à cet

anti-héros, ce minable qui croit voir le succès l’atteindre alors qu’il se dirige droit dans le

mur en permanence.

Wild Side propose le film dans un coffret comprenant un Blu-Ray, deux DVD et un livret

passionnant dont la lecture permet d’en savoir plus sur les coulisses du film. Le tout s’avère

d’une telle pertinence qu’on se demande encore en cours de rédaction de cette critique

ce que l’on peut écrire de plus tant tout ce que contient ce livret s’avère plus pertinent. Le

film est proposé dans deux montages, celui américain mais également celui britannique,

plus long de cinq minutes mais non validé par le réalisateur.

« Les forbans de la nuit » est une œuvre sombre et nerveuse aussi formellement admirable

que narrativement ombragée. On se retrouve passionné par la figure de larbin qui se dessine

avec Richard Widmark et on se retrouve à le suivre avec un certain intérêt malgré la

certitude que le happy end ne sera pas présent en fin de course.

Liam Debruel #MonsieurPopcorn


Manhunt De John Woo (1h46), avec

Zhang Hanyu, Takumi Saitoh.

John Woo, son action débridée, son

romantisme visuel, ses colombes, c’est tout

un mode de vie. L’évocation de son nom

a d’ailleurs un effet fort sur de nombreux

cinéphiles. Certains se rappelleront de Chow

Yun-Fat dans The killer, d’autres de Nicolas

Cage et John Travolta dans Volte-face. Pour

l’auteur de ces lignes, Woo évoque Mission

Impossible 2, son Tom Cruise déifié, ce

ralenti sur deux voitures qui évoquent

l’idylle naissante entre deux amants et tant

de détails qui en ont fait le film préféré

d’un petit garçon de 8 ans. Il y a dans le

style du réalisateur chinois quelque chose

d’unique qui fait de ses séquences d’action

des moments mémorables qui transcendent

régulièrement le spectateur.

Voilà peut-être le premier reproche que l’on

peut faire à « Manhunt » : aucun moment

n’a la puissance de ses œuvres précédentes,

même si ce n’est pas faute d’essayer. Les

fans risquent d’être circonspects face à un

résultat qui semble ressasser les idées de

Woo sans pouvoir aller plus loin. Là où la

flamboyance passée exultait les sens, on a ici

une sensation d’efficacité un poil trop sèche

pour réellement inscrire le film durablement

dans la filmographie du metteur en scène.

Pourtant, Manhunt est bien loin d’être un

mauvais film, au contraire. Il se dégage

constamment une sensation de nostalgie

comme appuyée par le dialogue inaugural.

Peut-on donc voir en ce film, plus qu’un

hommage au Manhunt original et le regret

de Woo de ne pas avoir pu faire tourner Ken

Takakura avant sa mort, un besoin d’avancer

plus loin en laissant de côté les regrets

personnels, aussi bien ceux des personnages

que ceux du réalisateur ? C’est ce que l’on

pourrait envisager, notamment en jetant un

œil au livret de 16 pages accompagnant

le Blu-Ray qu’a édité Metropolitan pour le

film. À savoir qu’un making-of est également

disponible sur le disque ainsi que sur le

format DVD.

Manhunt, s’il est loin d’être le meilleur film de

Woo, reste un divertissement assez efficace

et bien mené une fois mises de côté toutes

les attentes que pouvaient engendrer le nom

de son réalisateur. On appréciera en tout cas

de retrouver ce dernier dans un nouveau

long-métrage assez amusant. Maintenant, je

retourne voir Mission Impossible 2.

Liam Debruel

119


120

L’ombre d’Emily de Paul Feig (1h57) Avec

Anna Kendrick, Blake Lively...

Paul Feig est clairement le genre de réalisateur

qui ne laisse pas indifférent. Il a ainsi

mis en avant des personnages féminins variés,

le tout avec un humour qui peut passer

de l’hilarant au vulgaire lourdaud. Le

retrouver aux affaires est donc intéressant,

surtout au vu du débat continu entre pro et

anti Ghostbusters 2016, ce reboot qui aura

souffert d’attaques envers son casting féminin

(alors que les actrices étaient l’un des

meilleurs points du film, contrairement à

d’autres points que nous n’aborderons pas

pour ne pas rajouter de l’huile sur le feu). La

surprise que constitue « L’ombre d’Emily »

est dès lors des plus fortes.

On a ainsi l’impression que l’humour acerbe

de Feig s’épanouit dans cette intrigue de

faux semblants où une mère au foyer veuve

et timide enquête sur la disparition de son amie Emily. Son venin se fait plus discret en

apparence mais contamine en profondeur ce thriller aux détours scénaristiques et humoristiques

d’une efficacité exemplaire. Il y a définitivement quelque chose de vénéneux qui

se dégage de cette attaque envers une société américaine qui se veut tellement lisse alors

qu’elle regorge jusque dans ses maisons les plus proprettes de secrets sulfureux.

Dans ce sens, la mise en scène de Feig ainsi que la photographie de John Schwartzman

participent à la sublimation d’apparence du récit. Ces visuels trop propres pour être honnêtes

participent au ton ambiant du film, avançant avec une satire plus subtile qu’à l’accoutumée.

Cela fonctionne également grâce à son duo d’actrices principales. Anna Kendrick

et Blake Lively partent d’archétypes opposés pour mieux fonctionner dans les détails,

révélant des personnalités moins manichéennes qu’attendues grâce à des interprétations

assez mesurées, surtout en comparaison d’autres films précédents de Feig. Le tout participe

donc à une sensation d’élégance qui va jusque dans les tenues des personnages pour

mieux détruire le tout de l’intérieur. Les spectateurs intéressés par le travail effectué sur le

film pourront d’ailleurs profiter de nombreux bonus dans les éditions éditées par Metropolitan

ainsi que plusieurs scènes coupées.

Feig se la joue Wilder et Hitchcock avec « L’ombre d’Emily », autant thriller que comédie

avec une verve grinçante des plus réjouissantes. De quoi s’amuser autant que son metteur

en scène face à une vacuité d’apparence de l’existence de certains qui privilégieront une

rigueur de façade pour mieux dissimuler leurs parts sombres…

Liam Debruel


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