Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

« ILS VEULENT TOUS

S’APPROCHER DU TRÔNE :

C’EST LEUR FOLIE »

Friedrich Nietzsche

M 06296 - 41H - F: 7,90 E - RD

3’:HIKQMJ=[U\^U^:?a@a@e@l@p";

DE LA DESTINÉE

Tu ne sais rien,

Jon Snow

Raphaël Enthoven

et Tristan Garcia

France : 7,90 € / Andorre : 7,90 €

/ Belgique-Luxembourg-Portugal : 8,90 € / Allemagne : 9,20 €

/ Suisse : 14,90 FS / Canada : 13,25 $CAN / COM : 1 100 XPF

/ DOM : 8,90 € / Maroc : 90 DH

DU POUVOIR

Régner par-delà

le bien et le mal

Laurence Devillairs

et Mathieu Potte-Bonneville

DE LA DOMINATION

L’avènement

des femmes

puissantes

Sonia Feertchak

et Sandra Laugier

La BD de Jul • Homère au Louvre-Lens

DE L’EFFONDREMENT

L’humanité

unie face

au changement

climatique ?

Pablo Servigne

GAME OF THRONES

L’ultime saison

Dès le 15 avril sur


franceculture.fr

@Franceculture

en partenariat

avec

Si vous

n’entendez

rien à

la philo,

montez

le son.

SEMAINE SPÉCIALE

GAME OF THRONES

DU 08 AU 11 AVRIL

LES CHEMINS

DE LA

PHILOSOPHIE.

1 H

Adele

Van Reeth

L’esprit

d’ouverture.


© CP

Question de confiance

I

l y a quelque chose de réjouissant lorsque, après de multiples

traîtrises et vilenies, Ramsay Bolton – l’incarnation de la jouissance

du mal dans Game of Thrones – est dévoré par ses molosses comme

le fameux comte dans Les Chasses du comte Zaroff. Alphonse Allais

l’avait déjà remarqué, « on n’est jamais trahi que par les chiens ».

Mais si la violence, la domination et la torture sont au menu de chaque

épisode, ou presque, de la série, c’est bien la trahison qui gagne

le pompon. Quelqu’un a fait le compte : il y en a soixante-dix-sept

durant les sept premières saisons.

Autant dire que la confiance ne règne pas à Westeros.

Paradoxalement, elle est pourtant la véritable héroïne

de la série. Celle qui résiste aux traîtrises, comme

la Justine de Sade reste innocente malgré les outrages.

Celle qui finit par émerger comme la vertu qui

permettra, peut-être, de triompher des Marcheurs

blancs et de leur armée de zombies en unifiant

les vivants contre les morts. Car sans se hasarder à

identifier celui ou celle qui occupera le Trône de fer

si ce dernier est encore debout à la fin de la huitième

saison, on pariera volontiers que les deus ex machina du scénario

poursuivront dans la veine de la précédente. Et que le dénouement,

quel qu’il soit, résultera de cette idée défendue par Georg Simmel

qu’« il y a dans la confiance qu’un être humain porte à un autre une valeur

morale aussi haute que dans le fait de ne pas décevoir cette confiance » 1 .

Celle envers Jon Snow de lady Mormont, étonnant personnage de dix

ans, souveraine de l’Île aux Ours qui le fait acclamer par les seigneurs

du Nord. Celle de Jon Snow qui refuse de mentir, fût-ce à Cersei,

car « si les fausses promesses se multiplient, les paroles n’ont plus de sens ».

SVEN ORTOLI

RÉDACTEUR EN CHEF

Dans une époque hantée par la défiance, celle des complotistes, des

populistes et des climato-sceptiques, tous persuadés, comme le disait

une autre série célèbre, que « la vérité est ailleurs », ce n’est probablement

pas un hasard si la série la plus piratée au monde (plus d’un milliard

de fois pour la septième saison) défend – avec Simmel, encore – que

« sans la confiance des hommes les uns envers les autres, la société

tout entière se disloquerait » 2 .

Ce n’est peut-être pas une consolation, mais c’est déjà un espoir.

1. Secret et sociétés secrètes, trad. S. Muller, Circé, 1996, p. 65. 2. Philosophie de l’argent, trad. S. Cornille et P. Ivernel, PUF, 1987, p. 197.

PHILOSOPHIE MAGAZINE

GAME OF

HORS-SÉRIE

Editorial

THRONES

5


QU’EST-CE

QU’UNE

SOCIÉTÉ

JUSTE ?

CAHIER CENTRAL

En vente chez

votre marchand de journaux

MENSUEL N° 128

Avril 2019

Qu’est-ce qu’une

société

JUSTE ?

Mensuel / France : 5,90 € Bel./Lux./Port. cont. : 6,50 € Suisse : 11 CHF Andorre : 6,20 € Allemagne : 6,90 € Canada : 11,50 $CA DOM : 8 € COM :1 000 XPF Maroc : 70 DH Tunisie 11,30 TND

LE PEUPLE,

CET ACTEUR OUBLIÉ

DE L’HISTOIRE

DE FRANCE

Par Gérard Noiriel

MIGUEL BENASAYAG

« Spinoza

nous invite

à augmenter

notre puissance

d’agir »

LE BUREAU DES LÉGENDES

Quand la philosophie américaine

inspire la meilleure série française

RENCONTRE AVEC ÉRIC ROCHANT

CAHIER CENTRAL

Extraits de

Théorie

de la justice

DE JOHN RAWLS

Ne peut être vendu séparément. © Steve Pyke/Getty images. Illustration : StudioPhilo/William L.

JOHN RAWLS

Théorie de la justice

(extraits)

M 09521 - 128 - F: 5,90 E - RD

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3’:HIKTPC=VUZ^UZ:?a@l@c@s@a";

M 09521 - 128 - F: 5,90 E - RD

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ET SUR ABO.PHILOMAG.COM


© CP © Witi de Tera / Opale / Éditions Albin Michel © Éditions Albin Michel © Nikolai Saoulski © CC BY-SA 3.0 © CP © DR © C. Hélie / Gallimard © Dargaud / Cécile Gabriel © CP © CP © Idriss Bigou-Gilles / Hans Lucas © Julien Falsimagne / Leextra / Leemage © Jérôme Panconi / Opale / Leemage © DR.

ADRIEN BARTON

Docteur en philosophie des sciences

de l’université Paris-I-Panthéon-

Sorbonne, il est chargé de recherche

CNRS à l’Institut de recherche en

informatique de Toulouse (IRIT).

Extraits de dialogues de la série

ou paroles de philosophes ? Il

nous met au défi de parvenir à

identifier les auteurs de quelques

citations choisies, pp. 79-80

SONIA FEERTCHAK

Auteure, enseignante à l’école Les

Mots. Elle a publié un Manuel

d’autodéfense féministe (Plon, 2007),

Ma fille. Conseils aux mères d’ados

(Plon, 2010) et Les femmes

s’emmerdent au lit (Albin Michel,

2015), essai sur le désir et le

féminisme. Elle explore le

traitement de la sexualité à

Westeros et les combinaisons de

destitution et de réhabilitation des

femmes qui s’y dessinent, pp. 43-45

SANDRA LAUGIER

Philosophe, professeure à l’université

Paris-I-Panthéon-Sorbonne,

spécialiste de Wittgenstein,

d’Emerson et de Cavell. Elle a

notamment publié avec Albert

Ogien, à La Découverte, Pourquoi

désobéir en démocratie ? (2010 ;

rééd. 2017) et Antidémocratie

(2017). Elle décèle, dans la place

faite aux marginaux, une dimension

démocratique de la série, pp.

38-42

MARIANNE CHAILLAN

Chargée de cours à l’université d’Aix-

Marseille, elle enseigne également la

philosophie en lycée à Marseille. Elle a

notamment publié La Playlist des

philosophes (Le Passeur, 2015 ; rééd.

2018), Game of Thrones, une

métaphysique des meurtres (Le

Passeur, 2016) et Ainsi philosophait

Amélie Nothomb (Albin Michel, 2019).

Elle a conçu un test afin de nous

aider à rallier le clan qui s’accorde à

nos convictions morales, pp. 68-72

AMADOR FERNÁNDEZ-SAVATER

Philosophe espagnol. Éditeur, il a

participé à diverses publications

(Vacarme, Lignes...) et à l’ouvrage Le

Symptôma grec (Nouvelles éditions

Lignes, 2014) dirigé par A. Badiou et

É. Balibar. Il tient un blog sur le site

de Mediapart. Avec Francisco

Carrillo, il explique comment la

coopération s’avère la seule issue à

l’approche de la catastrophe qui

menace (notamment) les peuples

de Westeros, pp. 50-54

MATHIEU POTTE-BONNEVILLE

Philosophe, maître de conférences à

l’ENS Lyon, cofondateur de la revue

Vacarme, directeur du Département

du développement culturel du Centre

Pompidou. Il a notamment publié

D’après Foucault. Gestes, luttes,

programmes avec Philippe Artières

(Seuil, 2012). et dernièrement

Recommencer (Verdier, 2018). Il

analyse, à la lumière de

Machiavel, les leçons politiques

de la saga, pp. 28-33

LAURENCE DEVILLAIRS

Doyenne de la Faculté de philosophie

de l’Institut catholique de Paris,

maîtresse de conférences, docteure

en philosophie. Elle a notamment

publié Un bonheur sans mesure

(Albin Michel, 2017), Guérir la vie par

la philosophie (PUF, 2017), René

Descartes (PUF, Que sais-je ? 2013 ;

rééd. 2018), Fénelon ou le génie

méconnu (Pocket, 2012). Elle voit en

Jon Snow la figure exemplaire du

leader charismatique, pp. 34-35

TRISTAN GARCIA

Philosophe et romancier, il est l’auteur

d’ouvrages traitant de la souffrance

animale, du temps, des séries

télévisées, dont La Vie intense. Une

obsession moderne (Autrement, 2018)

et Kaléidoscope, I. Images et Idées (Léo

Scheer, 2019). Il a publié deux romans

chez Gallimard : 7. Romans (2015)

et Âmes. Histoire de la souffrance, I.

(2019). Il voit dans la série

l’évocation d’un bouleversement de

l’histoire de l’humanité, pp. 62-67

OLLIVIER POURRIOL

Philosophe, romancier, essayiste. On

lui doit, notamment, Cinéphilo

(Fayard, 2012), On/Off. Comédie

(NiL, 2013), Ainsi parlait Yoda.

Philosophie intergalactique (Michel

Lafon, 2015) et Facile. L’Art français

de réussir sans forcer (Michel Lafon,

2018). Il a mené l’entretien avec

John Truby, pp. 73-74

CÉDRIC ENJALBERT

Après un master de philosophie

politique et une maîtrise de lettres,

diplômé du Centre de formation et de

perfectionnement des journalistes, il

a pris en charge le site Web et les

pages culture de Philosophie

magazine. Il présente l’exposition

consacrée à Homère qui se tient

au Louvre-Lens jusqu’au 22 juillet,

pp. 89-98

JUL

Dessinateur, scénariste. Prix Goscinny

2007, il publie en 2009 sa première

série, Silex and the City, puis

notamment Cinquante nuances de

Grecs (Dargaud, 2017) et les

nouvelles aventures de Lucky Luke, La

Terre promise (Lucky Comics, 2016)

et Un cow-boy à Paris (Lucky Comics,

2018). Il brosse avec humour

quelques personnages aux prises

avec des œuvres de la littérature,

pp. 82-87

PABLO SERVIGNE

Ingénieur agronome, chercheur

indépendant et transdisciplinaire. Il a

notamment publié L’Entraide. L’autre

loi de la jungle (Les Liens qui Libèrent,

2017) avec Gauthier Chapelle, et

Une autre fin du monde est possible

(Seuil, 2018) en collaboration avec

Gauthier Chapelle et Raphaël

Stevens. Il met en perspective le

réchauffement climatique et l’hiver

imminent qui menace Westeros,

pp. 55-57

RAPHAËL ENTHOVEN

Philosophe, écrivain et journaliste, il

anime le programme Philosophie

le samedi sur Arte. Il a récemment

publié Little Brother (Gallimard,

2017) et vient de faire paraître aux

éditions de L’Observatoire, après ses

Morales provisoires (2018), de

Nouvelles Morales provisoires (2019).

Il aborde le déni de réel qui

s’empare, au fil des épisodes, du

spectateur saisi devant la noirceur

du récit, pp. 14-23

OCTAVE LARMAGNAC-MATHERON

Titulaire d’un master de philosophie

contemporaine à Paris-I. Il propose

le synopsis de la série, pp. 8-13,

aborde le thème du Mur, pp. 48-49

et du réveil religieux, pp. 60-61

et met à jour les références qui

sous-tendent le récit, pp. 75-78.

Également auteur de l’entretien

avec Sandra Laugier, pp. 38-42, il a

contribué à l’ensemble du numéro.

JOHN TRUBY

Scénariste, réalisateur, professeur

d’écriture de scénario (script doctor)

et consultant pour les plus grands

studios américains, concepteur du

logiciel d’aide à l’écriture de scénario

Truby’s Blockbusters. Il est l’auteur de

L’Anatomie du scénario (Nouveau

Monde Éditions, 2010 ; rééd. M. Lafon,

2017). Il explique pourquoi Game

of Thrones a révolutionné le genre

de la série, pp. 73-74

PHILOSOPHIE MAGAZINE

GAME OF

HORS-SÉRIE

Contributeurs

THRONES

5


GAME OF

THRONES

6

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

Sommaire

L’EXERCICE

DU POUVOIR

EXTRAIT

L’ombre et la proie

William Shakespeare

p. 26

EXTRAIT

L’ombre du pouvoir

Game of Thrones

p. 27

LE PRINCE SOUS L’ARMURE

Entretien avec Mathieu Potte-Bonneville

pp. 28-33

EXTRAIT

« Il est plus sûr d’être craint que d’être aimé »

Nicolas Machiavel

p. 31

QUI T’A FAIT ROI ?

Par Laurence Devillairs

pp. 34-35

SI VOUS AVEZ MANQUÉ LE DÉBUT

(synopsis de la série)

Par Octave Larmagnac-Matheron

pp. 8-13

CINQUANTE NUANCES DE NOIR

Entretien avec Raphaël Enthoven

pp. 15-23

SEXE, DOMINATION

ET SUBVERSION

LES FEMMES, LES MONSTRES

ET LES ENFANTS D’ABORD

Entretien avec Sandra Laugier

pp. 38-42

DE LA FEMME-OBJET

À LA FEMME-SUJET,

UN RENVERSEMENT DE POSITIONS

Par Sonia Feertchak

pp. 43-45

CATASTROPHE

CLIMATIQUE

ET MIGRATIONS

TENIR L’ENNEMI HORS LES MURS

Par Octave Larmagnac-Matheron

pp. 48-49

COOPÉRER OU PÉRIR

Par Amador Fernández-Savater

et Francisco Carrillo

pp. 50-54

NI CHAUD NI FROID…

Entretien avec Pablo Servigne

pp. 55-57

EXTRAIT

Le combat mouvant des hommes de boue

Michel Serres

p. 56

EXTRAIT

« Nous ne croyons pas ce que nous savons »

Jean-Pierre Dupuy

p. 57

MENSUEL, 10 NUMÉROS PAR AN / Rédaction : 10, rue Ballu 75009 Paris / E-mail : redaction@philomag.com / Information lecteurs :

01 43 80 46 10 / www.philomag.com / Directeur de la rédaction : Alexandre Lacroix / Service abonnés : Philosophie magazine, 4, rue de

Mouchy, 60438 Noailles Cedex – France (01 43 80 46 11), abo@philomag.com / Offres d’abonnement : abo.philomag.com / Diffusion :

Presstalis / Contact pour les réassorts diffuseurs : À Juste Titres (04 88 15 12 42 – Julien Tessier, j.tessier@ajustetitres.fr)

Série Une vie de château © Malo © Bertrand Meunier / Tendance Floue. La Profondeur des Roches #4 © GuillaumeAmat.


© Kyle Thompson / Agence VU © 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO. © Musée du Louvre, dist. RMN-GP / Thierry Ollivier

SEMAINE SPÉCIALE

« GAME OF THRONES »

dans Les Chemins de la philosophie

produits par Adèle Van Reeth

Du lundi 8 au jeudi 11 avril de 10h à 11h

DIEUX

ET DESTINS

LE RÉVEIL DU RELIGIEUX

Par Octave Larmagnac-Matheron

pp. 60-61

SOUS LE REGARD

DES DRAGONS

Entretien avec Tristan Garcia

pp. 62-67

Pour l’ensemble des images

de la série Game of Thrones dans ce numéro :

© 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved.

HBO ® And All Related Programs Are The Property

Of Home Box Office, Inc.

Remerciements aux équipes de OCS et de HBO

PASSEPORT

POUR WESTEROS

REJOIGNEZ VOTRE FAMILLE

À WESTEROS

Par Marianne Chaillan

pp. 68-72

LE TOURNOI

DES SEPT COURONNES

Entretien avec John Truby

par Ollivier Pourriol

pp. 73-74

UNE SÉRIE DE RÉFÉRENCES

Par Octave Larmagnac-Matheron

pp. 75-78

QUI A DIT QUOI ?

Par Adrien Barton

pp. 79-80

GAME OF THRONES

Intégrale des saisons 1 à 7

En exclusivité sur

CAHIER

CULTURE

HORS D’ŒUVRES

Par Jul

pp. 82-87

L’INVENTION

D’HOMÈRE

Par Cédric Enjalbert

pp. 89-98

Origine du papier : Suède (Ortiviken).

Taux de fibres recyclées : 0 %. Certifié PEFC 100 %.

Le taux majoritaire indiqué Ptot est de 0,01 kg/tonne.

HORS-SÉRIE “GAME OF THRONES” Printemps 2019 / Rédacteur en chef : Sven Ortoli / Rédacteur : Octave Larmagnac-Matheron / Secrétariat de rédaction : Vincent Pascal, asssisté de Noël Foiry /

Direction artistique : Jean-Patrice Wattinne / L’Éclaireur / Iconographie : Mika Sato / Couverture : © Erwin Charrier / Directeur de la publication : Fabrice Gerschel / Responsable administrative : Sophie

Gamot-Darmon / Fabrication : Rivages / Impression : Mordacq, rue de Constantinople, ZI du Petit-Neufpré, 62120 Aire-sur-la-Lys / Commission paritaire : 0521 D 88041 / ISSN : 2104-9246 / Dépôt légal :

à parution / Philosophie magazine est édité par Philo Éditions SAS au capital de 340 200 euros, RCS Paris B 483 580 015 / Président : Fabrice Gerschel / Relations presse : Canetti Conseil (01 42 04 21 00),

francoise.canetti@canetti.com / Publicité culturelle, commerciale, partenariats : Audrey Pilaire (01 71 18 16 08), apilaire@philomag.com / Imprimé en France, Printed in France / La rédaction n’est pas

responsable des textes et documents qui lui sont envoyés. Ils ne seront pas rendus à leurs propriétaires /

GAME OF

THRONES

7

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

Sommaire


GAME OF

THRONES

Châteaunoir

LA GUERRE

DES CINQ ROIS

Les «cinq rois»

et leurs alliés

Ennemis

Alliés

Tully

Renley

Baratheon

Stark

Greyjoy

Motte

la Forêt

Tyrell

WINTERFELL

NORD

Lannister

Moat-

Cailin

Martell

Stannis

Baratheon

Mouvements

de troupes

Batailles

8

Les

Jumeaux

CONFLANS

VAL

D’ARRYN

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

Si vous avez manqué le début

ÎLES

DE FER

CASTRAL

ROC

PYK

VIVESAIGUES

OUEST

TYWIN

HAUTJARDIN

BIEF

JAIME

RENLY

PORT-

RÉAL

WESTEROS

PRINCIPAUTÉ

DE DORNE

Harrenhall

LES EYRIÉ

ACCALMIE

Peyredragon

TERRES

DE LA

COURONNE

TERRES

DE L’ORAGE

LANCEHÉLION

STANNIS

Pentos

Myr

ESSOS

© Jules Grandin pour PM


Originellement, c’est une saga romanesque de fantasy, Le Trône de fer,

écrite par George R. R. Martin et publiée à partir de 1996. Puis, adaptée

sous le nom de Game of Thrones, c’est une série télévisée américaine

créée par David Benioff et D. B. Weiss et diffusée depuis 2011 sur HBO.

Alliances, trahisons, complots… : pour mieux se repérer dans les

rebondissements, intrigues de pouvoir et manœuvres militaires

qui font le sel de Game of Thrones, voici le résumé des épisodes,

à l’aube de la huitième et dernière saison.

GAME OF

THRONES

Si vous avez

manqué le début

PAR

OCTAVE LARMAGNAC-MATHERON

9

© 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO.

A

u lever de rideau, l’intrigue de

Game of Thrones se déroule

presque exclusivement sur une îlecontinent,

Westeros, séparée d’Essos,

à l’est, par un détroit, et protégée

des terres sauvages les plus au nord par un

immense mur de glace. Pendant des siècles, le

continent a été sous domination de la dynastie

des Targaryen et de leurs puissants dragons,

dont le souffle de feu a servi à forger le fameux

Trône de fer, constitué de dizaines d’épées

d’ennemis vaincus. Mais les dragons ont,

semble-t-il, disparu, et le dernier roi targaryen,

Aerys ii « le Fou », a été renversé par

une rébellion menée par Robert Baratheon.

Le royaume lui-même est divisé en provinces

gouvernées par de grandes familles

ayant fait allégeance au roi : les Lannister

dans les Terres de l’Ouest, les Stark au nord,

les Tyrell dans le Bief, les Martell à Dorne,

Le roi Robert Le roi Robert Baratheon, qui a renversé

Aerys ii « le Fou », assiste au tournoi de la Main organisé

en l’honneur de Ned Stark (saison 1, épisode 4).

les Baratheon dans les terres de l’Orage, les

Greyjoy dans les îles de Fer, les Arryn dans

le Val et les Tully dans le Conflans. Au roi

sont dévolues les terres de la Couronne, qui

comprennent notamment Port-Réal, capitale

du royaume.

* * * *

LA MORT DE NED

La série débute à la fin du règne de Robert.

Seigneur du Nord, Ned Stark se rend à Port-

Réal avec ses deux filles Arya et Sansa pour

servir comme Main du roi. Mais Robert ne tarde

pas à mourir. Son jeune fils, Joffrey – qui est en

réalité le fruit de la relation incestueuse que la

reine, Cersei Lannister, entretient avec son frère

jumeau, Jaime – monte sur le trône. Au terme

de tensions multiples entre Stark et Lannister,

Ned Stark est exécuté. Son fils, Robb, allié aux

Si vous avez manqué le début

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

MANCE

RAYDER

Châteaunoir

JON

SNOW

Fort-Levant

UNE APPARENTE

DOMINATION

Principaux

protagonistes

Ennemis

Alliés

Stark

Baratheon

Bolton

Fort-Terreur

Batailles

Lannister

WINTERFELL

Mouvements

de troupes

SANSA STARK

PETYR BAELISH

NORD

Bataille

navale

Tyrell

Moat-Cailin

10

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

Si vous avez manqué le début

ÎLES

DE FER

CASTRAL

ROC

PYK

CONFLANS

VIVESAIGUES

OUEST

BIEF

TYWIN

WESTEROS

HAUTJARDIN

Les

Jumeaux

PRINCIPAUTÉ

DE DORNE

Harrenhall

PORT-RÉAL

LES EYRIÉ

LANCEHÉLION

VAL

D’ARRYN

TERRES

DE LA

COURONNE

Peyredragon

ACCALMIE

TERRES

DE L’ORAGE

STANNIS

Pentos

Myr

ESSOS

© Jules Grandin pour PM


Photos : © 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO.

Tully, lance alors ses troupes à l’assaut des Lions

des Terres de l’Ouest. Le Conflans est le principal

théâtre des opérations. Arya parvient à

s’échapper de Port-Réal, mais Sansa est gardée

captive, promise au roi Joffrey.

LA GUERRE DES CINQ ROIS

La guerre se propage rapidement : Stannis

Baratheon, conscient de l’illégitimité de Joffrey,

revendique le trône comme successeur de

Robert. Mais il est contesté par son frère cadet

Renly, soutenu par le Bief, qui ne voit pas en

lui un chef. Enfin, les Greyjoy profitent de ce

que les armées Stark ont quitté le Nord pour

prendre Winterfell, la capitale. La guerre des

Cinq Rois est lancée.

DAENERYS,

HÉRITIÈRE TARGARYEN

Encore lointaine, une autre menace pèse sur

la Couronne : Daenerys, l’héritière targaryen,

entend s’emparer du royaume. Mariée et bientôt

veuve de Khal Drogo, seigneur d’une horde

de cavaliers nomades, les Dothrakis, flanquée

de trois jeunes dragons, elle prépare son retour.

Après divers revers de fortune, elle parvient à

se constituer une armée avec les Immaculés,

des soldats d’élite, puis les mercenaires

Puînés de Daario Naharis, et libère les

esclaves des cités de la Baie des Serfs :

Astapor, Yunkai, et Meereen.

LA MORT DE RENLY

Pendant ce temps, Catelyn Stark cherche à

rallier Renly à la cause des Stark, afin de mettre

un terme à la guerre. Mais Renly est assassiné

par une ombre invoquée par Mélisandre, la

La prêtresse rouge Mélisandre, conseillère de Stannis

Baratheon qui l’a converti au culte de R’hllor, voyant en Stannis

« le Prince qui fut promis ».

Valet de cœur, as de carreau Au terme du mariage

d’Edmure Tully avec Roslyn Frey, Robb Stark, témoin de l’assassinat

de son épouse enceinte, est atteint d’un carreau d’arbalète. Il succombe

à ses blessures. Fin des Noces pourpres (saison 3, épisode 9).

prêtresse rouge qui conseille Stannis. Celui-ci

se tourne alors vers Port-Réal, mais sa flotte est

décimée par le feu grégeois et son armée

défaite par Tywin Lannister, devant les murs

de la cité. Les Tyrell, quant à eux, se rallient

aux Lannister et ne ménagent pas leurs efforts

pour faire de Margaery Tyrell la future épouse

de Joffrey, au détriment de Sansa Stark.

LES NOCES POURPRES

Dans le Conflans, alors qu’il est en position

de force, Robb Stark commet une erreur qui va

lui coûter la vie : il avait promis d’épouser l’une

des filles de Walder Frey, seigneur des Jumeaux,

afin d’obtenir son soutien, mais rompt par

amour sa promesse. Il s’efforce de parer à la

situation en convainquant Edmure Tully de

prendre Rosalin Frey pour femme. Mais lors du

banquet de noces, Walder Frey et Roose Bolton,

puissant seigneur du Nord, qui ont tous deux

secrètement rallié les Lannister, font assassiner

Robb et Catelyn Stark. Le Conflans passe

sous contrôle des Lannister. Roose Bolton est

nommé gouverneur du Nord et chasse les

Fer-nés, avant que son bâtard, Ramsay, ne

l’assassine pour prendre sa place.

MANCE RAYDER

À L’ASSAUT DU MUR

Dans le même temps, des corbeaux de la

Garde de nuit, chargée de protéger le Mur, parviennent

aux grands seigneurs de Westeros :

Mance Rayder est parvenu à unir les tribus de

Sauvageons d’au-delà du Mur, qu’il s’apprête à

franchir. La rumeur du retour des Marcheurs

blancs et de leur armée de morts-vivants court

aussi. Stannis décide alors de faire voile vers le

Nord pour défendre le royaume. Il parvient à

arrêter l’invasion de Mance puis se lance à

l’assaut de Winterfell, mais il est finalement

vaincu par les troupes de Bolton.

LE SAUVETAGE

DES SAUVAGEONS

Jon Snow, le bâtard de Ned Stark (qui est en

fait le fils de Lyanna Stark et de Rhaegar Targaryen,

donc l’héritier légitime du Trône de

fer), devient dans le même temps Lord Commandant

de la Garde de nuit. Il choisit de faire

la paix avec les Sauvageons, et les aide à passer

in extremis le Mur par la mer, alors que l’armée

des Marcheurs blancs les assaille. Sa décision

suscite la polémique parmi certains de ses

frères d’armes, qui l’assassinent. Mais Jon est

ressuscité par Mélisandre.

Jusqu’à la lie Le roi Joffrey Baratheon-Lannister suffoque

sous l’effet du poison versé dans son verre lors de son repas

de noces avec Margaery (saison 4, épisode 2).

LA MORT DE JOFFREY

La situation est tout aussi instable à Port-

Réal : lors de son mariage avec Margaery, Joffrey

est empoisonné – un complot organisé par

les Tyrell et Petyr Baelish, puissant conseiller

de la cour qui convoite le trône. Tyrion, l’oncle

de Joffrey, est immédiatement accusé, mais

parvient à s’enfuir après avoir abattu son père

Tywin. Il rejoint finalement le camp de Daenerys.

Tommen, le frère de Joffrey, est couronné

roi. Son mariage avec Margaery est organisé.

Cersei, régente du royaume, redoute cependant

l’influence croissante des Tyrell : elle autorise

donc le réarmement de la Foi militante, qui

emprisonne Loras Tyrell en raison de son

homosexualité, et Margaery. Mais elle tombe

GAME OF

THRONES

11

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GAME OF

THRONES

MARCHEURS

BLANCS

L’INVASION DES

TARGARYEN

Ennemis

Alliés

Greyjoy

Lannister

WINTERFELL

Targaryen

Stark

NORD

Tyrell

Martell

Batailles

WESTEROS

Mouvements

de troupes

Bataille

navale

12

ÎLES

DE FER

PYK

CONFLANS

Les Jumeaux

VAL

D’ARRYN

LES EYRIÉ

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CASTRAL

ROC

OUEST

HAUTJARDIN

VIVESAIGUES

DOTHRAKIS

BIEF

PRINCIPAUTÉ

DE DORNE

TERRES

DE LA

COURONNE

ACCALMIE

TERRES

DE L’ORAGE

PORT-RÉAL

LANCEHÉLION

Peyredragon

EURON

GREYJOY

YARA GREYJOY

ELLARIA SAND

IMMACULÉS

ESSOS

© Jules Grandin pour PM


Photos : © 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO.

dans son propre piège. Sa vengeance contre

le Grand Moineau, chef de la Foi militante,

est sans appel : alors qu’elle est attendue pour

son procès pour inceste, elle fait exploser le

septuaire de Baelor avec le feu grégeois,

anéantissant la Foi militante et une grande

partie de la maison Tyrell. Tommen, dépassé

par les événements, se suicide. Sans héritier,

Cersei devient alors reine de Sept Couronnes.

BAELISH PREND

LE POUVOIR DANS LE VAL

Comme Tyrion, Sansa parvient à fuir la

capitale avec Petyr Baelish : ils font route

vers les Eyrié, où Baelish épouse Lysa

Arryn, avant de la précipiter dans le vide

par la Porte de la Lune, ce qui lui permet

de mettre la main sur le Val. Cherchant à

allier les Eyrié et le Nord, Baelish organise

alors le mariage de Sansa et de Ramsay

Bolton. Violée et battue, Sansa s’enfuit à

nouveau, et rejoint Jon Snow à Châteaunoir,

une forteresse du Mur.

JON SNOW,

ROI DANS LE NORD

Alors que Brynden Tully, dit « le Silure », a

repris Vivesaigues, une des plus grandes forteresses

du Conflans, Jon Snow décide de se

lancer à l’assaut de Winterfell. La bataille des

bâtards tourne d’abord à l’avantage de Ramsay,

dont l’armée est en surnombre. Mais l’intervention

des cavaliers du Val menés par Baelish

et Sansa renverse la situation : Jon est proclamé

roi dans le Nord. Les Frey, aidés des Lannister,

parviennent à reprendre Vivesaigues, mais

Walder Frey est tué par Arya Stark, de

retour de la cité de Braavos où elle a reçu

une formation d’assassin.

Snow on the grass Jon Snow à Peyredragon,

convoqué par Daenerys Targaryen (saison 7, épisode 5).

Une alliance de fer Nouveau seigneur des Îles de Fer,

Euron Greyjoy, dans la salle du trône à Port-Réal, rallie Cersei

Lannister en vue de lutter contre leurs ennemis communs (saison 7,

épisode 1).

DAENERYS À WESTEROS

La situation évolue aussi dans les Îles de

Fer : le roi Balon Greyjoy est assassiné par son

frère Euron. Celui-ci est choisi pour nouveau

roi des Îles de Fer, au détriment de Theon et de

Yara, les enfants de Balon, qui doivent s’enfuir

avec une partie de la flotte Fer-née pour ne pas

être massacrés. Ils rejoignent à Meereen Daenerys.

Celle-ci embarque alors sur les navires

Fer-nés, traverse le Détroit, et s’établit à Peyredragon.

Une alliance prend forme entre elle,

les Tyrell et Dorne. Daenerys convoque aussi

Jon Snow à Peyredragon : celui-ci accepte de

s’y rendre, car le sous-sol de l’île contient une

grande quantité de verredragon, nécessaire

pour vaincre les Marcheurs blancs.

LES LANNISTER

CONTRE DAENERYS

Une partie de la flotte Fer-née conduit

Ellaria Sand et ses filles à Lancehélion afin de

lancer l’armée de Dorne à l’assaut de Port-

Réal. Mais la flotte est attaquée par Euron

Greyjoy, désormais allié à Cersei. L’autre

partie des vaisseaux Fer-nés conduit les

Immaculés à Castral Roc, capitale de terres

Lannister : les troupes de Daenerys

débarquent dans une cité vide, alors que

leur flotte est détruite, les empêchant de se

replier. L’armée Lannister, soutenue par plusieurs

seigneurs rebelles du Bief, marche en

fait à ce moment sur Hautjardin, et met fin

à la dynastie Tyrell. Mais alors qu’elles se

replient sur Port-Réal, les troupes sous les

ordres de Jaime sont décimées par Daenerys

qui chevauche un de ses dragons, Drogo,

accompagnée d’une horde de Dothrakis.

UN MORT-VIVANT

CONTRE UN DRAGON

Pendant ce temps, les Marcheurs blancs

avancent. Afin d’unir les grands seigneurs de

Westeros contre cette menace commune, Jon

entreprend une équipée afin de capturer un

mort-vivant en guise de preuve. La troupe

finit encerclée par les zombies, mais Daenerys

intervient avec ses trois dragons. L’un d’eux,

Viserion, est abattu par un Marcheur blanc,

mais la compagnie parvient à s’échapper par

les airs. Jon décide alors de prêter serment,

à son tour, à Daenerys.

Le mort-vivant et le nouveau-né Un Marcheur blanc

s’avance vers Vère pour enlever son nouveau-né mais Samwell

Tarly parviendra à le vaincre grâce à sa dague en verredragon

(saison 3, épisode 7).

L’HIVER VIENT

Un mort-vivant ayant été capturé, une rencontre

est organisée entre Cersei, Daenerys, et

leurs alliés, afin de mettre en place un cessezle-feu.

Cersei accepte une trêve et consent à

envoyer des troupes aider au nord. Mais il s’agit

d’un mensonge : elle projette de recourir aux

services de la Compagnie dorée, et d’attendre

que ses ennemis soient décimés par l’armée des

morts. La menace est imminente : les Marcheurs

blancs parviennent en effet à franchir le

Mur, anéanti par le souffle de Viserion,

que le Roi de la Nuit a ramené

à la vie. L’hiver arrive…

« Voici l’heure où le lion

affamé rugit,

Où le loup hurle à la lune »

William Shakespeare,

Le Songe d’une nuit d’été, acte V, scène ii.

GAME OF

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Cinquante nuances de noir

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Cinquante nuances

de noir

ENTRETIEN AVEC

RAPHAËL ENTHOVEN

Propos recueillis par Sven Ortoli

Alors que le pire est toujours sûr à Westeros, on demeure stupéfait

qu’il advienne. Pour Raphaël Enthoven, c’est l’effet d’une illusion analogue

à celle analysée par Clément Rosset à propos de l’histoire d’Œdipe :

un refus du réel. Jon Snow a beau se démener, il n’y a pas de miracles.

© Joël Saget / AFP


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De quoi parle la série, au fond ?

Quel en est le sujet ?

RAPHAËL ENTHOVEN \ La conquête du pouvoir.

Ou la faiblesse de le désirer. Comme dit le

Zarathoustra de Nietzsche : « Voyez donc ces

superflus ! Ils acquièrent des richesses et en

deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance

et tout d’abord le levier de la puissance, beaucoup

d’argent, — ces impuissants ! Voyez-les grimper,

ces singes agiles ! Ils grimpent les uns sur les

autres et se poussent ainsi dans la boue et

l’abîme ! Ils veulent tous s’approcher du trône :

c’est leur folie, — comme si le bonheur était sur

le trône ! Souvent la boue est sur le trône — et

souvent aussi le trône est dans la boue. » 1

Mais la quête du trône et toutes les bassesses

qu’implique un désir d’éminence ne fournissent

que la trame de Game of Thrones. Ce qui en fait

l’intrigue, c’est que le combat pour le trône est

mené conjointement par des gens qui désirent

le pouvoir pour lui-même (comme les Lannister,

ou l’insignifiant Stannis Baratheon), par

d’autres qui y aspirent pour en priver les tyrans

(comme les Stark), d’autres encore parce que

le droit du sang leur donne une légitimité que

les usurpateurs n’auront jamais (Daenerys).

Autrement dit, Game of Thrones met en scène

une guerre civile entre des familles qui s’entretuent

pour dominer, mais met en jeu une opposition

plus fondamentale entre ceux qui donneraient

n’importe quoi pour avoir le pouvoir

et ceux qui ne le désirent pas plus qu’ils ne l’ont.

Ce n’est pas La Guerre des étoiles – et il n’est pas

si aisé d’identifier le camp du Bien – mais les

belligérants ne sont pas tous à placer sur le

même plan. D’un côté, ceux qui sont prêts à

tout pour conquérir et conserver la couronne ;

de l’autre, ceux aux yeux de qui la défaite est

assurée quand, pour vaincre un adversaire, on

adopte ses méthodes. « Je voudrais pouvoir

aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne

veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur,

fût-ce celle du sang et du mensonge. C’est en faisant

vivre la justice que je veux le faire vivre » 2 ,

déclare Camus, dans les Lettres à un ami allemand.

Or, la réponse de son interlocuteur

(nazi) est exemplaire : « Allons, vous n’aimez pas

votre pays ». Or, c’est le contraire qui est vrai.

Celui qui déteste son pays, ou qui l’aime de

À en perdre la tête Joffrey Baratheon, souverain

de Westeros, oblige sa promise Sansa Stark, retenue par un soldat,

à assister à la décapitation de son père Ned (saison 1, épisode 9).

travers, c’est celui qui jette le voile sur les infamies

dont il s’est rendu coupable. Dans la première

saison, Ned Stark – que Port-Réal et sa

pègre dégoûtent comme tout homme de bien

– n’a aucune envie de devenir la Main du Roi,

ni d’exercer la régence après sa mort. Le pouvoir

qu’il accepte est reçu de mauvaise grâce, à

la façon du sage troglodyte qui, dans les Lettres

persanes, reçoit en pleurant les clefs de la Cité.

Seulement, pour le salut de l’État, il est

contraint de se battre avec la fourbe Cersei,

prête à tous les massacres (et qui déchire le

testament du roi) pour le dépouiller (au profit

du fils qu’elle a eu avec son propre frère) du

pouvoir dont lui-même ne veut pas ! En ce

sens, la guerre des Stark contre les Lannister

(sur fond de laquelle se déroulent les trois premières

saisons) est une guerre juste. Mais la

justice n’est pas la vérité. Ou plus exactement :

la vertu n’est pas une garantie. Les Stark – dont

la bonté entame le génie stratégique – sont

1. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. H. Albert, Mercure

de France, 1901, p. 63. 2. Albert Camus, Lettres à un ami allemand,

première lettre, Gallimard, 1948, p. 20.

Cinquante nuances de noir

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GAME OF

THRONES

régulièrement vaincus par les manœuvres des

Lannister. « Un Lannister paie toujours ses dettes. »

Telle est leur devise. Elle est aisée à suivre dans

un univers où le crime paie, lui aussi.

La décapitation de Ned Stark domine

la première saison…

\ D’abord, Ned est tué sur tous les plans. En

poussant Sansa à convaincre son père de reconnaître

sa félonie imaginaire afin d’être gracié,

Joffrey obtient de Stark la confession publique

de ses « crimes » avant sa décapitation. Mais

l’intérêt de ce moment crucial tient moins à

l’infamie du roitelet monstrueux (qui n’est

pas le fils du roi mais le bâtard d’un inceste)

qu’à une incroyable pratique de la stupeur

et du coup de théâtre dans cette série.

Comment opère cet effet de stupeur ?

\ « Si tu crois que ça finit bien, c’est que tu

n’as pas été attentif » 3 , déclare Ramsay Bolton

à Theon Greyjoy, juste avant de l’émasculer,

en une sentence qui résume l’ensemble de la

série (et permet raisonnablement d’espérer

le pire pour la dernière saison). Dès la fin du

premier épisode et la tentative d’assassinat

de Jaime Lannister sur Brandon Stark (qui l’a

surpris en train de forniquer avec sa sœur),

c’est la stupeur qui tient le spectateur captif.

Une stupeur renouvelée à chaque disparition

brutale, dont la décapitation de Ned et la

« nuit de cristal » du neuvième épisode de la

troisième saison sont les sommets. Or, ce qui

est stupéfiant dans cette stupeur, c’est qu’elle

n’est pas provoquée par l’irruption d’un événement

inattendu, mais par l’accomplissement

d’un événement nécessaire. Il est inenvisageable

qu’après avoir découvert que Jaime et

Cersei Lannister sont amants, Brandon Stark

ne soit pas poussé du haut d’une tour, comme

il est inenvisageable que Ned Stark survive à

un imposteur qui, en l’exécutant, se débarrasse

d’un ennemi redoutable tout en passant

pour le défenseur de la légalité ; il est inenvisageable

que le vil Stannis ne sacrifie pas sa

fille aux volontés de la sorcière pourpre, etc.

Et pourtant, nous sommes stupéfaits ! « Non,

ce n’est pas possible !», se dit le spectateur,

sidéré. Effectivement. Ce n’est pas possible.

C’est réel. Rien n’est plus étonnant que ce qui

arrive et pourtant, rien n’est plus prévisible. Le

scénario le plus improbable est aussi celui

auquel on devrait s’attendre. Ce qui semble un

détour du destin ou une fourberie de la providence

est en réalité la voie la plus économique

pour accomplir le fatum [destin, en latin] – que

le tout premier épisode contient déjà tout

entier. Comme dit Clément Rosset, à l’issue de

son analyse du mythe d’Œdipe : « il y a bien

tromperie quelque part, et ce quelque part

réside précisément dans l’illusion d’être

trompé, de croire qu’il y a “quelque chose”

dont la réalisation de l’événement aurait en

somme pris la place. C’est donc le sentiment

d’être trompé qui est ici trompeur. En se réalisant,

l’événement n’a rien fait que se réaliser. Il

n’a pas pris la place d’un autre événement. » 4

3. Saison 3, épisode 6. 4. Clément Rosset, Le Réel et son double. Essai sur

l’illusion, Gallimard, 1984, p. 39.

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Une famille décapitée Catelyn Stark,

l’épouse de Ned, est exécutée lors des Noces pourpres,

le dîner au cours duquel la plupart des membres

de cette famille seront assassinés (saison 3, épisode 9).


Un mythe, un heros,

une vertu

12 PAGES DE

COMPLÉMENT

PÉDAGOGIQUE

DÈS

10 ANS

EN LIBRAIRIE LE 3 AVRIL

À PARAÎTRE

UNE NOUVELLE COLLECTION CONÇUE ET ÉCRITE PAR

LUC FERRY


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Pour le dire simplement : la magie est omniprésente

dans cette série, la sorcellerie

règne et les morts ressuscitent, mais (hormis

la résurrection de Jon Snow et, dans une

moindre mesure car c’est un personnage

secondaire, les résurrections successives de

Béric Dondarrion) on n’y trouve jamais de

miracles. Oberyn est bien tué par La

Montagne. La charitable comédienne qui

recueille Arya est bien tuée par le Dieu

Multiface. Et la stupeur est là. Comparable

à celle de l’enfant qui comprend que la

maman de Bambi est vraiment morte, ou

du spectateur de Homeland devant l’ultime

(et lente) pendaison finale de la troisième

saison. La stupeur s’empare de nous parce

qu’est arrivé l’événement qui s’était annoncé

depuis toujours.

C’est la fin des illusions ?

\ À première vue, rien n’est plus pessimiste

que Game of Thrones. C’est un univers où la

bravoure n’offre aucune garantie, où la vertu

ne promet rien et où l’assassinat rémunère

(grassement). « Je ne t’offre que la vérité, rien

de plus », dit Morpheus à Néo, dans Matrix.

On pourrait en dire autant de cette terre plate

où rien ne vient nous rassurer, et jamais la

révélation du vrai n’est assortie d’un surcroît

de beauté. Ici-bas, les femmes enceintes sont

éventrées, les frères glorieux ont le crâne fracassé,

les gens meurent inquiets et les héros

ne sont pas sauvés quand ils sont injustement

condamnés. Bref, David se fait systématiquement

démonter par Goliath. Mais qui est de

meilleure compagnie ? Celui qui raconte une

fable où les méchants subissent immanquablement

le juste châtiment de leurs crimes

tandis que la bonté se voit reconnue et

récompensée ? Ou celui qui dit le monde

comme il va ? Qui est cynique ? Qui se moque

de l’autre ? Bisounours ou Machiavel ?

Raymond Aron disait : « la vérité qui m’est la

plus désagréable est de reconnaître l’essence

machiavélienne de la politique en détestant

cette essence » 5 . Et pour cause : le cynisme est

de ne pas enseigner Machiavel, ou de nier que

les hommes sont fourbes, ingrats et dissimulateurs,

d’affirmer que le bien en l’homme est

supérieur au mal et que pour cette raison il

est assuré de l’emporter. Non : la victoire de

la vertu n’est pas assurée, militairement en

tout cas. Le dire et le montrer, c’est faire

œuvre de pédagogue, et non de pervers.

Comme c’est faire œuvre de pédagogue que

de montrer Tywin Lannister mort sur des

chiottes, abattu par son fils dans une position

indigne : « Sur le trône le plus élevé du monde,

rappelle Montaigne, nous ne sommes encore

assis que sur notre cul. » 6 Game of Thrones est

sombre et, apparemment, sans appel. Mais au

moins les choses sont dites. Et il y a dans cette

impudeur plus de générosité que de cynisme.

À cela s’ajoute le fait que, malgré maints

triomphes, le mal ne l’emporte jamais complètement

dans Game of Thrones. Même

quand les Stark sont éradiqués, humiliés ou

contraints à la diaspora, il demeure une

« Game of Thrones est

sombre et apparemment

sans appel. Il y a dans

cette impudeur plus de

générosité que de cynisme »

indéracinable pousse de vertu (temporairement

nourrie par le fiel de la vengeance). En

cela, Sansa et Arya Stark font davantage que

résister aux Lannister ; par leur existence et

leur patiente reconquête, elles les pourrissent.

Camus conclut La Peste sur le constat que le

bacille du fléau revient toujours, qu’il survit

comme un tardigrade, dans un tiroir ou sous

un banc inondé de soleil, et qu’à coup sûr, de

nouveau, la Peste enverra ses rats « mourir

dans une cité heureuse » 7 . Game of Thrones,

c’est l’inverse, mais ce n’est pas le contraire.

Le Bien n’est jamais tout à fait détruit. Si dure

que soit la répression, le bacille de la vertu

revient toujours et enverra ses anges mourir

dans une cité atroce.

Qu’en est-il du mal dans Game

of Thrones ? Il est partout, chez tout

le monde ?

\ Il n’épargne personne (hormis Samwell

Tarly et, dans une moindre mesure, Jon

Snow), mais ceux qui le haïssent le mieux

sont ceux qui le côtoient le plus.

Les Lannister sont des nazis. Comme les Targaryen,

ils refusent la souillure, c’est-à-dire

l’altérité, et ne se reproduisent, en somme,

qu’entre eux. Mais le nazisme est contradictoire.

Il célèbre la force tout en valorisant le

sang. Or, que faire d’un sang débile ? Que se

passe-t-il quand la progéniture est un nain qui,

pour cette raison, n’est pas à la hauteur ?

Qu’est-ce qui l’emporte, dans ces cas-là ? Le

sang ou la fierté ? Tywin le père, de son propre

aveu, hésita. Et, après l’avoir emmené au bord

d’une falaise, se ravisa parce que, si difforme

soit-il, son gnome était « quand même un Lannister

». Paradoxalement, cette décision (dont

il faut saluer les effets : imagine-t-on Game of

Thrones sans Tyrion ?) achève de le nazifier.

Elle témoigne d’une passion pour le sang

qu’aucun motif ne vient étayer. Non seulement

Tywin croit à la pureté du sang et à l’instauration

d’une dynastie millénaire, mais son intégrisme

endogame n’est même pas tempéré, si

j’ose dire, par l’eugénisme (dont l’infamie prétend

au moins obéir à une mesure et se donner

des critères) ! Or, en faisant prévaloir le sang,

Tywin a en même temps fait entrer le diable

dans la boîte : c’est par Tyrion que l’édifice Lannister

se fissure. Il fréquente des prostituées, il

boit plus que de raison, et tout comme un type

que l’alcoolisme aurait préservé de l’intégrisme,

son vice le protège du pire, c’est-à-dire

de sa propre famille. C’est ainsi que la question

du mal est abordée frontalement lors d’une


Droit de visite Jaime Lannister (à droite) rend visite

en prison à son frère Tyrion, accusé à tort du meurtre de leur neveu

Joffey Baratheon (saison 4, épisode 7).

GAME OF

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discussion entre Jaime et son frère Tyrion qui

rappelle le souvenir d’un cousin particulièrement

imbécile, dont l’unique volupté était

d’écraser des insectes. Tyrion, le nain à la

queue de géant, l’homme aux mille bordels, le

débauché sans vergogne et sans illusions, ne

connaît pourtant rien de plus insupportable,

ni de plus traumatisant, que le spectacle de

toutes ces petites vies d’insectes gratuitement

détruites, et la pure jouissance de nuire dont

témoigne une telle passion. Or, c’est un sentiment

augustinien. Tel saint Augustin qui entrevoit

le vertige du Mal à l’occasion d’un vol de

poires 8 qui n’était motivé ni par le commerce

ni par la faim mais juste par le goût du larcin,

Tyrion Lannister est allergique au mal absolu,

la nausée le saisit devant le vertige du mal

pour le mal. C’est même le fond de sa querelle

avec sa sœur Cersei. Cette dernière est une

femme austère. Seulement, quoique perméable

au chagrin (quand elle perd ses trois

enfants), elle est aussi étrangère au remords

que la Juliette du marquis de Sade 9 . Elle tue

sans limite et sans hésitation. Le monde

s’arrête à quelques éléments de sa famille. Être

crainte suffit à l’exercice de sa royauté. Jamais

un seul de ses crimes ne l’a hantée. La mort la

console. L’unique horizon qu’elle se donne est

la perpétuation de son sang. La victoire sur ses

ennemis a tant de saveur à ses yeux qu’elle est

prête à exposer le royaume. Et jamais Cersei

ne se sent les mains sales. Ou plutôt, si ça lui

arrive, elle s’en fout. Incurablement. Lady Macbeth

a trouvé sa maîtresse. Elle-même flanquée

d’un personnage qu’elle ne côtoie jamais, mais

qui la supplante dans la passion de nuire car il

n’est jamais triste : Ramsay Bolton, dont la

méchanceté est telle que le spectateur jubile

littéralement à l’idée de son supplice.

La sexualité occupe une place

centrale dans la série

\ À l’image de son prophète et commerçant :

Petyr Baelish (alias Littlefinger), éternel amoureux

éconduit de Catelyn Stark, qui dirige le

meilleur bordel de Port-Réal, tout en exerçant

les fonctions de Grand Argentier du royaume,

et dont les manœuvres sont à l’origine de tous

les drames. « Je ne vais pas les battre, je vais

les baiser » 10 , dit-il en parlant des Stark (et

même des Lannister). De fait. C’est notamment

à cause de lui, et de ses trahisons, que

les deux familles entrent en guerre. Baelish

est un Iago, un traître sournois, une mauvaise

herbe qui se prend pour un chêne, et qui prospère

sur la corruption, la gangrène et la décadence.

Mais c’est aussi un parvenu, une sorte

de Figaro, qui s’élève à la seule force du poignet

et dont les ambiguïtés et les compromissions

peuvent être lues comme l’effet de déceptions

intimes et le goût de la revanche sociale :

« C’est, dit-il, en assumant ce qu’on est qu’on

obtient ce qu’on veut » 11 . Et c’est surtout le principal

pourvoyeur de plaisirs de Port-Réal – ce

5. Entretien radiophonique, 1975, cité par Dominique Schnapper et Fabrice

Gardel dans L’Abécédaire de Raymond Aron, Éditions de L’Observatoire, 2019.

6. Montaigne, Essais, III, 13, éd. Guy de Pernon, 2014, p. 415. 7. Albert

Camus, La Peste, Ebooks libres et gratuits, 2011, p. 21. 8. Saint Augustin, Les

Confessions, trad. J. Trabucco, GF-Flammarion, 1964, p. 42, sq. 9. Sade,

Juliette, ou Les Prospérités du vice (1800). 10. Saison 1, épisode 7. 11. Ibid.

Cinquante nuances de noir

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THRONES

Mon petit doigt m’a dit Petyr Baelish, Grand Argentier

du royaume à l’origine de nombreux complots qui déchirent

Westeros, parmi les prostituées du lupanar qu’il dirige à Port-Réal.

Cinquante nuances de noir

20

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HORS-SÉRIE

qui lui permet de tenir tout le monde par

les couilles, à commencer par les grands

mestres, ce qui est bien utile.

Plus exactement, Baelish tient par les

couilles ceux qui ont des couilles. Ce qui

n’est pas le cas de tout le monde. Ainsi Varys,

l’eunuque chuchoteur, le trafiquant d’informations

dont un magicien a tranché les parties

génitales avant de les jeter au feu sous

ses yeux, est parfaitement inaccessible aux

manœuvres de Littlefinger qui essaie de le

soudoyer en lui offrant des petits garçons.

Dans un monde où la loi ne protège que les

puissants (et encore, pas tous) et dont la

sexualité incestueuse et débridée témoigne

du chaos, l’émasculation est un antidote à la

corruption. Si sournois soit-il, Varys est ainsi

le seul personnage à n’avoir que le sens de

l’État (et de lui-même) pour boussole. Ses

palinodies et ses alliances réversibles sont

toutes dictées par la sauvegarde des institutions

au sein desquelles, pourtant – parce

que, comme les prostituées, il n’a qu’un prénom

–, il ne pourra jamais prétendre à une

position éminente. De la même manière,

l’ablation totale que Ramsay Bolton inflige à

Theon Greyjoy donne paradoxalement à ce

dernier, en le privant de sexe, le courage et

la vertu dont il était dépourvu. Enfin, les

Immaculés – l’armée d’eunuques mercenaires,

soldats d’élite, qui se met librement au service

de Daenerys – sont invincibles, insensibles à

la mort qu’ils donnent, et hermétiques aux

passions ordinaires (hormis la colère).

L’autre effet d’une sexualité anarchique, c’est

l’arrivée de Savonarole au pouvoir, en la personne

du Grand Moineau qui, à première vue,

annonce la fin de l’esclavage délibéré sur

lequel prospère un pouvoir autoritaire et

malade. « Une vie de richesses et de pouvoir

vous a rendus aveugles au monde réel. Vous êtes

quelques-uns, nous une multitude, et quand la

multitude n’a plus peur de quelques-uns… » 12 ,

prophétise-t-il, en lecteur de La Boétie et de

son Discours de la servitude volontaire (« Chose

vraiment étonnante (et pourtant si commune

qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir) […],

de voir un million d’hommes misérablement

asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient

contraints par une force majeure, mais parce

qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés

par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas

redouter, puisqu’il est seul, ni aimer, puisqu’il

est envers eux tous inhumain et cruel. Telle est

pourtant la faiblesse des hommes ! ») 13 . La Foi

militante se présente comme l’antidote à la

corruption qui fermente. Et la popularité que

ses représentants conquièrent est à l’image

d’un peuple qui, de guerre lasse, se tourne

vers un pouvoir plus violent encore que celui

des tyrans eux-mêmes. Ainsi les Lannister

ont-ils, à Port-Réal, deux sortes d’ennemis :

la débauche et l’intégrisme ; les bordels d’un

côté, les talibans de l’autre.

Autre continent, autre reine :

que dire de Daenerys ?

\ C’est par le consentement qu’elle devient

reine. C’est en acceptant sa condition de

femme vendue, violée, livrée par un frère

violent aux Dothrakis (dont il espère le soutien

dans sa conquête du trône), qu’elle accède,

après la mort de son mari, au pouvoir suprême.

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Et sur fond d’indignation, puisque Daenerys,

traumatisée par le pillage d’une petite ville,

intercède en faveur des prisonniers – ce qui

vaut à un chef de guerre de l’insulter et d’être

tué par Drogo dans un combat singulier dont

les séquelles viendront aussi à bout du roi. En

d’autres termes, c’est dans la servitude qu’elle

trouve paradoxalement la liberté, et c’est pour

les libérer de la servitude qu’elle conquiert les

villes une par une. Daenerys, c’est Alexandre

le Grand. Son ambition est d’être aimée plus

que crainte. Chacun, de sa Main à sa femme

de chambre en passant par les Immaculés, est

libre de se soumettre à ses ordres ou non. Elle

combine la détention du plus grand pouvoir

(les dragons) avec le sens de son meilleur

usage. « Mhysa », la surnomment les habitants

de Meereen – ce qui veut dire « Maman ». Or

– dans l’inconscient collectif de cet univers –

« Papa » serait plus juste, puisque son rôle n’est

pas de veiller sur ses affranchis, mais de les

« préparer […] à l’âge viril » 14 selon la formule

« Daenerys, c’est

Alexandre le Grand.

Son ambition est

d’être aimée plus

que crainte »

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THRONES

12. Saison 5, épsiode 5. 13. Étienne de La Boétie, Discours de la servitude

volontaire, Université du Québec à Chicoutimi, 2009, p. 12. 14. Alexis de

Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. 4, Pagnerre, 1848, p. 314.

Cinquante nuances de noir

21

La reine et l’arène Daenerys Targaryen, reine de Meereen,

reçoit Hizdahr zo Loraq, représentant des Grands Maîtres de la cité

– des marchands esclavagistes –, qui plaide pour la réouverture

des arènes (saison 5, épisode 1).

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THRONES

de Tocqueville, c’est-à-dire à la liberté. Seulement,

les humains sont rarement à la hauteur

des gens qui leur veulent tant de bien, et Daenerys

est confrontée à son plus grand dilemme

quand un affranchi lui demande s’il peut, librement,

retourner à sa condition d’esclave. Que

faire ? L’en empêcher, c’est-à-dire le « [forcer]

d’être libre » 15 ? Ou bien étendre le champ de la

liberté jusqu’à la liberté de se nuire ? En élisant

la seconde option, en autorisant qui le souhaite

à se soumettre, Daenerys montre paradoxalement

qu’elle est une vraie démocrate et qu’en

elle-même, la liberté (et l’éventualité de son

mauvais usage) l’emporte sur l’idée sublime

qu’elle se fait de la liberté.

Revenons au Nord. Pourquoi la figure

de Jon Snow vous semble-t-elle

particulièrement intéressante ?

\ Snow est celui qui introduit des

nuances dans le meurtre. Tous les crimes

ne se valent pas. Tous les forfaits ne sont

pas à la même enseigne. Snow n’est pas la

vertu même. Mais il n’est jamais content

de lui. Ce qui fait de son personnage l’adversaire

en chef de tous ceux qui, à l’inverse,

ne font jamais assez de mal pour

défendre leurs intérêts. L’affrontement

moral se joue entre celui qui doute sans

cesse de lui-même et ceux qui ne doutent

jamais que la souffrance des autres est un

moindre mal quand elle leur est utile. C’est

un conflit entre les isolistes, au sens sadien,

et les camusiens. L’isolisme (que théorise

le marquis de Sade dans Les Infortunes de

la vertu) est de dire que la douleur d’autrui

ne me concerne pas mais qu’elle me fait

jouir, et que, par conséquent, je n’ai aucune

raison de ne pas faire souffrir l’autre. C’est

la version morale du solipsisme. En vérité,

c’est une position très faible, qui dépend

d’autrui par le plaisir (ou l’intérêt) que sa

souffrance procure. Les Lannister sont fragiles,

comme tous ceux dont le pouvoir est

l’unique horizon. Tuez-leur un enfant, vous

les énervez. Retirez-leur le sceptre, vous

les tuez. Au fond, la haine des Lannister

pour les Stark n’est qu’un avatar de la

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RAPHAËL ENTHOVEN

Philosophe, écrivain et

journaliste, il anime

le programme Philosophie

tous les samedis sur Arte.

Il a notamment publié Little

Brother (Gallimard, 2017),

Vermeer. Le jour et l’heure

(Fayard, 2017), livre

d’entretiens avec Jacques

Darriulat, et vient de faire

paraître, à la suite des

Morales provisoires (Éditions

de L’Observatoire, 2018 ;

rééd. Livre de Poche, 2019)

de Nouvelles Morales

provisoires (Éditions de

L’Observatoire, 2019).

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Cinquante nuances de noir

22

You know nothing, Jon Snow Ygrid (à gauche), compagne

puis adversaire de Jon Snow, meurt dans ses bras lors de l’assaut

de Châteaunoir par les Sauvageons. Ses dernières paroles, presque

socratiques : « Tu ne sais rien, Jon Snow » (saison 4, épisode 9).


Durlieu Jon Snow arrive avec ses compagnons de la Garde

de nuit dans le village de Durlieu pour aider les Sauvageons, peuple

libre du Nord, à passer le Mur qui les sépare du royaume des Sept

Couronnes et fuir les Marcheurs blancs (saison 5, épisode 8).

GAME OF

THRONES

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vieille rancune que le pouvoir nourrit

contre la puissance. Rien de tel chez Snow

qui reçoit le pouvoir de mauvaise grâce. Il

ne se renie jamais, mais change de camp

souvent. Il se fait aimer de ses ennemis. Il

a un pied des deux côtés du mur qui protège

Westeros du Peuple libre. À force de

se déplacer, il devient l’intercesseur et le

pédagogue universel. C’est par lui que

Sansa apprend le métier de reine, et que

Daenerys apprend la patience et la pondération.

Chacun sort enrichi de sa présence.

Jon Snow est à la fois l’intercesseur et le

maïeuticien. D’où l’importance de son histoire

avec Ygrid, et du fait qu’à deux

reprises (une fois avant de lui tirer dessus,

et la seconde au moment de mourir) elle

lui dise : « Tu ne sais rien, Jon Snow. » Ce

qu’on peut entendre comme « Tu ne sais pas

combien je t’aime » ou bien « Tu ne connais

rien au monde qui est le mien », mais aussi

« N’oublie pas que tu ne sais rien ». Injonction

socratique, par excellence. Ygrid est la maïeuticienne

du maïeuticien qui lui transmet non

pas le savoir, mais le doute, et qui achève

sa formation de roi légitime en l’emmenant

faire l’amour, comme par hasard, dans une

caverne d’où il ressort convaincu (entre

autres) que les affaires humaines ne

relèvent pas exactement de la raison pure.

Jon Snow est un personnage laïc qui,

paradoxe des paradoxes, est ressuscité,

sauvé par un dieu dont il n’entend pas la

parole. Alors qu’une équipée hétéroclite a

franchi le Mur pour capturer un mort-vivant

et le ramener à Cersei afin de lui prouver

qu’il existe d’autres menaces que Daenerys

et qu’elle doit combattre à leurs côtés au

lieu de les combattre, une discussion s’entame

entre Jon Snow et Béric Dondarrion,

qui ont en commun d’avoir été ressuscités.

Snow lui confie qu’il ne sait pas pourquoi

il est ici, pourquoi il a été rappelé par un

Dieu dont il n’entend pas la voix. Il est

sceptique et déterminé. Béric lui répond

que Dieu n’est peut-être pas là pour nous

parler, seulement pour nous laisser agir. La

seule raison que nous avons d’être ici, c’est

peut-être de nous battre. Profession de foi

camusienne ! L’homme de foi et l’athée

s’accordent malgré leurs divergences sur ce

sentiment que la seule éthique qui vaille

impose de se battre. C’est splendide. C’est

un éclat de puissance dans un monde où le

pouvoir triomphe. Il y a donc des gens qui

font ce qu’ils peuvent, et à qui il suffit de

faire ce qu’ils peuvent pour être invincibles,

même lorsqu’ils sont vaincus. Ces deux-là

mourront debout, même si on les abat. Et

si l’infamie triomphe, il restera

toujours assez de courage pour

sauver le monde.

15. Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, éd. G. Beaulavon, SNLE,

1903, p. 134.

Cinquante nuances de noir

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GAME OF

THRONES

L’exercice

du pouvoir

Vous rêvez du Trône de fer et de ses

avatars ? Vous aimez les jeux de pouvoir un

peu saignants ? Commencez par lire Machiavel.

Deux memento mori pour éviter une vie trop

courte : « Entre un homme armé et un homme

désarmé, il n’y a pas de commune mesure ».

Ajoutez-y qu’« en politique, le choix est

rarement entre le bien et le mal mais entre le

pire et le moindre mal ». À Westeros, la lecture

du Prince n’est pas en option.

Ensuite ? Suivez les conseils d’Antigone II, roi

de Macédoine. Occupez-vous de vos ennemis

et gardez-vous de vos amis.

Attention, c’est votre vie qui est en jeu.

Série Une vie de château

© Malo


GAME OF

THRONES

WILLIAM SHAKESPEARE

La proie et l’ombre

Une énigme shakespearienne. Qui incarne le pouvoir ? En invitant

dans son château lord Talbot, général anglais, la comtesse d’Auvergne lui a tendu

un piège. Mais le général avait anticipé la manœuvre.

En coulisse, ses soldats n’attendent que son signal pour le secourir.

Le pouvoir émanerait-il des spadassins ?

EXTRAIT

L’exercice du pouvoir

26

«

LA COMTESSE

— Si tu es Talbot, eh bien, tu es prisonnier.

TALBOT

— Prisonnier ! De qui ?

LA COMTESSE

— De moi, lord altéré de sang. / Et c’est dans ce

but que je t’ai attiré chez moi. / Il y a longtemps

que ton ombre est en mon pouvoir, / car ton

portrait est pendu dans ma galerie. / Mais

aujourd’hui ta personne même subira le même

sort ; / et je vais enchaîner tes jambes et tes bras,

/ tyran qui depuis tant d’années / dévastes notre

pays, tues nos citoyens, / et envoies en captivité

nos fils et nos maris.

TALBOT, éclatant de rire

— Ha ! ha ! ha !

LA COMTESSE

— Tu ris, misérable ! Ton hilarité se dissipera

en gémissements.

TALBOT

— Je ris de vous voir si simple, Madame ; / vous

vous figurez que vous possédez autre chose que

l’ombre de Talbot / pour objet de vos rigueurs !

LA COMTESSE

— Quoi ! tu n’es pas l’homme !

— car ce que vous voyez n’est que la plus mince

fraction, / la plus petite portion de l’homme. / Je

vous le déclare, Madame, s’il était ici tout entier,

/ son envergure est si vaste et si grandiose / que

votre toit ne suffirait pas à le contenir.

LA COMTESSE

— Ce manant parle par énigmes : / il est ici, et n’y

est pas. / Comment ces contradictions peuventelles

se concilier ?

TALBOT

— Je vais vous le montrer sur-le-champ.

Il sonne du cor. Roulement de tambour, puis décharge

d’artillerie. Les portes du château sont enfoncées, et

des soldats entrent.

TALBOT, continuant

— Qu’en dites-vous, Madame ? Êtes-vous convaincue

maintenant / que vous ne voyiez que l’ombre

de Talbot ? / Voici sa substance ; voici les muscles,

les bras, les forces, / avec lesquels il met sous le

joug vos cous rebelles, / rase vos cités, renverse vos

villes / et les rend en un moment désolées. »

William Shakespeare, Henry VI, première partie,

acte II, scène III, in Œuvres complètes, vol. 12,

trad. François-Victor Hugo, Pagnerre, 1873, pp. 230-232.

TALBOT

– Je le suis en effet.

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LA COMTESSE

— J’ai donc la substance, comme l’ombre.

TALBOT

— Non, non, je ne suis que l’ombre de moi-même.

/ Vous vous trompez, ma substance n’est pas ici ;

Henri VI (1590) est un cycle

de trois pièces historiques

composées par William

Shakespeare. S’ouvrant

sur la mort du roi d’Angleterre

Henri V en 1422,

cette fresque relate l’ascension

et le règne du futur Henri VI,

qui n’est âgé que d’un an

lors du décès de son père.

Affaibli à l’extérieur par ses

défaites durant la guerre

de Cent Ans, le jeune roi,

de la famille de Lancastre,

est de plus en plus contesté.

La guerre des Deux-Roses

approche.


L’ombre du pouvoir

La même énigme, obsédante à Westeros. Le pouvoir, est-ce une couronne,

une armée, de l’or, des informations secrètes… ? La force ou le savoir ?

Question cruciale : dans la conquête du Trône de fer, aux accents shakespeariens,

« soit on gagne, soit on meurt. Il n’y a pas de juste milieu. »

« Le pouvoir réside là où les gens

pensent qu’il réside »

« VARYS

«

— Trois grands hommes sont assis dans une

pièce : un roi, un prêtre et un homme riche. Entre

eux se tient un mercenaire. Chacun des grands

hommes essaie de convaincre le mercenaire de

tuer les deux autres. Qui vit ? Qui meurt ?

TYRION

— Cela dépend du mercenaire ?

VARYS

— Vraiment ? Il n’a ni couronne, ni or, ni la faveur

des dieux.

TYRION

— Il possède une épée – le pouvoir de vie et de

mort !

VARYS

— Mais si c’est bien le spadassin qui règne, pourquoi

prétendons-nous que les rois détiennent tout

le pouvoir ? Quand Ned Stark a eu la tête coupée,

qui était le véritable responsable – Joffrey, le bourreau,

ou quelque chose d’autre ?

TYRION

— J’ai décidé que je n’aimais pas les énigmes.

VARYS

— Le pouvoir réside là où les hommes pensent

qu’il réside. C’est un leurre, une ombre sur un

mur. Un tout petit homme peut projeter une

ombre immense. »

Game of Thrones, saison 2, épisode 3

GAME OF THRONES

EXTRAITS

« Le pouvoir,

c’est le pouvoir »

CERSEI

— J’ai entendu une chanson, un jour, à propos d’un

jeune garçon de condition modeste qui avait fait sa

place dans la demeure d’une grande famille. Il

aimait la fille aînée. Malheureusement, celle-ci

n’avait d’yeux que pour un autre.

BAELISH

— D’étranges choses peuvent se produire quand

garçons et filles vivent dans la même maison. J’ai

entendu dire que parfois même frères et sœurs

développent une certaine affection. Et lorsque cette

affection est rendue publique, eh bien, en effet,

la situation est étrange, particulièrement dans

une grande famille. Les grandes familles oublient

souvent une vérité simple que j’ai découverte.

CERSEI

— Et de quelle vérité s’agit-il ?

BAELISH

— Le savoir, c’est le pouvoir.

CERSEI [à ses gardes]

— Tranchez-lui la gorge [les gardes s’avancent

pour exécuter les ordres].

Non, attendez… J’ai changé d’avis. Laissez-le partir.

Reculez de trois pas. Tournez sur vous-même.

Fermez les yeux [les gardes obéissent].

Le pouvoir, c’est le pouvoir. Tâchez de voir si

vous pouvez oublier un instant vos pièces et vos

prostituées pour localiser la fille Stark pour moi.

J’apprécierais beaucoup. »

Game of Thrones, saison 2, épisode 1

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L’exercice du pouvoir

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L’exercice du pouvoir

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Le Prince sous

l’armure

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Le philosophe Mathieu Potte-Bonneville verrait sans surprise le Prince s’asseoir

sur le Trône de fer, tant les personnages de la série se conforment

aux leçons politiques de Machiavel. Illustration des manières de conquérir

et de conserver le pouvoir, de Florence à Westeros.


GAME OF

THRONES

Galerie de portraits de chefs De gauche à droite :

Khal Drogo, Viserys Targaryen, Robb Stark, son père Ned, Mance

Rayder et Joffrey Baratheon.

L’exercice du pouvoir

29

ENTRETIEN AVEC

MATHIEU POTTE-BONNEVILLE

Propos recueillis par Sven Ortoli

Diriez-vous qu’il y a du Machiavel

dans Game of Thrones ?

MATHIEU POTTE-BONNEVILLE \ C’est une série profondément

machiavélienne. Elle suit l’approche

singulière de Machiavel dont je rappelle qu’il

a écrit Le Prince, pas « La Politique ». Pour penser

le pouvoir, il ne faut pas procéder par

concepts généraux ; il faut partir d’exemples,

de trajectoires, de personnages, de caractères.

Dans Game of Thrones, tous les chapitres

sont portés par le point de vue d’un

personnage exactement comme chez Machiavel,

qui considère qu’on ne peut lire une

situation politique sans la rapporter au personnage

qui la traverse et lui donne sens. La

question n’est pas celle de la cité mais celle

du prince, d’un César ou d’un Sforza, enfin

d’un homme particulier, doté d’une virtù particulière,

la volonté et l’opportunisme, qui,

chez Machiavel, sont indissociables. Sans

aucun doute, George R. R. Martin, l’auteur

du Trône de fer, a lu Le Prince de très près, et

très intelligemment.

La paix pour Machiavel est la violence

qui n’a pas besoin de s’exercer. Ici on est

dans une violence affirmée, pourquoi

une telle brutalité ?

\ La violence est un motif ambigu. En un

sens, elle tire la série vers une dimension

régressive, vers la satisfaction de nos pulsions :

elle interroge avec complaisance notre complaisance,

notre goût pour la violence. La

scène emblématique de ce double discours,

c’est la marche de la honte de Cersei : pour

expier ses fautes, celle-ci doit traverser nue la

ville de Port-Réal. La foule rassemblée lui

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GAME OF

THRONES

L’exercice du pouvoir

30

lance des immondices à la figure. Or, cette

scène s’ouvre sur un discours du Grand Moineau,

qui interpelle ainsi le « bon peuple » de

Port-Réal : « Voilà ce que vous avez voulu

voir ! », dit-il en substance. C’est une adresse

au spectateur. En ce sens, la série ne procède

pas autrement que les feuilletons du

xix e siècle, lesquels annonçaient « la très épouvantable

histoire » ou « les horribles et sanglants

forfaits » de tel personnage. On en profitait

pour se rincer l’œil !

Par ailleurs, il faut souligner que cette violence

n’est pas simplement surajoutée pour

faire beau – ou laid. Elle entretient un lien étroit

avec la question de l’irréversible et des conséquences.

Ce qui intéresse Martin, c’est en effet

le constat que les actes politiques changent la

donne, et qu’on doit en éponger, subir et

affronter les conséquences très longtemps. Les

hommes se situent toujours dans l’après-coup

douloureux de décisions politiques. La série

s’inscrit dans l’après-coup de la succession ratée

du roi Robert. Ainsi, Martin s’ingénie à montrer

que les décisions politiques sont lourdes de

conséquences parce qu’elles introduisent de

l’irréversibilité dans l’histoire. L’omniprésence

de la violence dans Game of Thrones manifeste

qu’il ne faut pas croire que les personnages de

série peuvent tomber et se relever à l’épisode

suivant : une fois qu’ils sont perdus, ils ne

peuvent revenir. Et le spectateur va porter leur

absence pendant longtemps.

Les spectateurs de Game of Thrones

sont hantés par la crainte de ce

qui va arriver et par les conséquences

qui en découleront…

\ Et c’est ce qui intéresse Martin : ce qui se

passe après. À propos du Seigneur des anneaux

de J. R. R. Tolkien, il pose cette question : quand

Aragorn devient roi du Gondor, que fait-il, par

exemple, des Orques qui restent dans les montagnes

? Est-ce qu’il les massacre ? Cette insistance

sur l’après-coup politique résonne avec

Machiavel : en effet, dans Le Prince, la question

politique est divisée en deux moments : la

conquête du pouvoir et sa conservation. Ce

sont deux logiques très différentes, si bien

que celui qui pense qu’il va pouvoir exercer le

pouvoir comme il l’a conquis s’expose à de

grands dangers. Contrairement à Robert

Baratheon, qui affirme : « Je ne me suis jamais

senti aussi vivant que durant ma conquête du

trône, et aussi mort depuis que je l’ai conquis » 1 ,

Machiavel comme Martin nous interpellent

ainsi : « Vous croyez que le moment palpitant,

c’est celui de la conquête du pouvoir ? En réalité,

l’après-coup est tout autant, sinon plus

intéressant et décisif. C’est après que les choses

sérieuses commencent. »

Y a-t-il plus de Machiavel

que de Hobbes dans la série ?

\ L’aspect le plus hobbesien de la série, c’est,

pourrait-on dire, la relative égalité des forces.

C’est-à-dire la fin de l’héroïsme. L’un des grands

apports de Hobbes consiste en cette idée que

les hommes sont de force relativement égale,

qu’il n’y a donc pas de grands hommes et de

petits hommes. La politique ne peut compter

sur des superhéros et doit composer avec cette

égalité des forces, et avec la lutte à mort qui

s’ensuit. « Ne croyez pas que, parce que vous

êtes plus intelligent ou plus fort, vous allez

gagner » : c’est une des clefs de lecture de la

série. Cependant, là où la série n’est pas du

tout hobbesienne, c’est dans l’omniprésence de

la guerre qu’elle met en scène. Michel Foucault

a bien montré que la philosophie de Hobbes

n’est pas une pensée de la guerre : les calculs

que les individus font les uns par rapport aux

1. George R. R. Martin, A Game of Thrones. The Illustrated Edition. A Song

of Ice and Fire. Book One, Bantam Books, New York, 2016, p. 331.

[Nous traduisons.]

MATHIEU POTTE-BONNEVILLE

Philosophe, maître de

conférences à l’ENS Lyon,

ancien président du Collège

international de philosophie,

co-fondateur de la revue

Vacarme (www.vacarme.org)

et directeur du Département

du développement culturel

du Centre Pompidou.

Il a notamment publié Michel

Foucault, l’inquiétude

de l’histoire (PUF, 2004) et

Game of Thrones. Série noire

(Les Prairies ordinaires, 2015).

Il écrit régulièrement sur le

cinéma, les séries – ou encore

la littérature dans son

dernier livre, Recommencer

(Verdier, 2018).

« Martin montre que

les décisions politiques

introduisent de

l’irréversible dans l’histoire »

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Le Prince est un manuel de philosophie politique à l’usage de ceux qui veulent

régner dans un monde marqué par l’incertitude et l’instabilité.

Comment conquérir le pouvoir et comment le conserver ? D’abord, dit Machiavel,

en se donnant les moyens du pouvoir sans s’effrayer d’agir avec dureté.

«

T

out prince doit désirer d’être

réputé clément et non cruel. Il faut

pourtant bien prendre garde de ne

point user mal à propos de la clémence.

César Borgia passait pour cruel,

mais sa cruauté rétablit l’ordre et l’union

dans la Romagne ; elle y ramena la tranquillité

et l’obéissance. On peut dire aussi,

en considérant bien les choses, qu’il fut

plus clément que le peuple florentin, qui,

pour éviter le reproche de cruauté, laissa

détruire la ville de Pistoie.

Un prince ne doit donc point s’effrayer

de ce reproche, quand il s’agit de contenir

ses sujets dans l’union et la fidélité. En faisant

un petit nombre d’exemples de

rigueur, vous serez plus clément que ceux

qui, par trop de pitié, laissent s’élever des

désordres d’où s’ensuivent les meurtres

et les rapines ; car ces désordres blessent

la société tout entière, au lieu que les

rigueurs ordonnées par le prince ne

tombent que sur des particuliers.

[…]

Il doit toutefois ne croire et n’agir

qu’avec une grande maturité, ne point

s’effrayer lui-même, et suivre en tout les

MACHIAVEL

(1469-1527)

« Il est plus sûr d’être craint

que d’être aimé »

EXTRAIT

Né à Florence, conseiller,

diplomate, il mène des

missions diplomatiques

pour la République florentine

en France, dans les États

allemands, puis à Rome

auprès du pape, ce qui lui

donne l’occasion d’observer

les échecs et les réussites

d’une multitude

de régimes et d’acteurs.

En 1512, le retour des Médicis

NICOLAS MACHIAVEL

conseils de la prudence, tempérés par

ceux de l’humanité ; en sorte qu’il ne soit

point imprévoyant par trop de confiance,

et qu’une défiance excessive ne le rende

point intolérable.

Sur cela s’est élevée la question de

savoir : S’il vaut mieux être aimé que

craint, ou être craint qu’aimé ?

On peut répondre que le meilleur serait

d’être l’un et l’autre. Mais, comme il est

très-difficile que les deux choses existent

ensemble, je dis que, si l’une doit manquer,

il est plus sûr d’être craint que d’être aimé.

On peut, en effet, dire généralement des

hommes qu’ils sont ingrats, inconstants,

dissimulés, tremblants devant les dangers,

et avides de gain ; que, tant que vous leur

faites du bien, ils sont à vous, qu’ils vous

offrent leur sang, leurs biens, leur vie, leurs

enfants, tant, comme je l’ai dit, que le péril

ne s’offre que dans l’éloignement ; mais

que, lorsqu’il s’approche, ils se détournent

bien vite. Le prince qui se serait entièrement

reposé sur leur parole, et qui, dans

cette confiance, n’aurait point pris d’autres

mesures, serait bientôt perdu ; car toutes

ces amitiés, achetées par des largesses, et

non accordées par générosité et grandeur

d’âme, sont quelquefois, il est vrai, bien

qui le soupçonnent

d’avoir comploté contre eux

le condamne à l’exil.

Il se retire à la campagne

et rédige Le Prince (1513).

méritées, mais on ne les possède pas effectivement

; et, au moment de les employer,

elles manquent toujours. Ajoutons qu’on

appréhende beaucoup moins d’offenser

celui qui se fait aimer que celui qui se fait

craindre ; car l’amour tient par un lien de

reconnaissance bien faible pour la perversité

humaine, et qui cède au moindre

motif d’intérêt personnel ; au lieu que la

crainte résulte de la menace du châtiment,

et cette peur ne s’évanouit jamais.

Cependant, le prince qui veut se faire

craindre doit s’y prendre de telle manière

que, s’il ne gagne point l’affection, il ne

s’attire pas non plus la haine ; ce qui, du

reste, n’est point impossible ; car on peut

fort bien tout à la fois être craint et n’être

pas haï ; et c’est à quoi aussi il parviendra

sûrement, en s’abstenant d’attenter, soit

aux biens de ses sujets, soit à l’honneur

de leurs femmes. S’il faut qu’il en fasse

périr quelqu’un, il ne doit s’y décider que

quand il y en aura une raison manifeste,

et que cet acte de rigueur paraîtra bien

justifié. Mais il doit surtout se garder avec

d’autant plus de soin d’attenter aux biens

que les hommes oublient plutôt la mort

d’un père même que la perte de leur

patrimoine, et que d’ailleurs il en aura

des occasions plus fréquentes. Le prince

qui s’est une fois livré à la rapine trouve

toujours, pour s’emparer du bien de ses

sujets, des raisons et des

moyens qu’il n’a que plus rarement

pour répandre leur sang. »

Machiavel, Le Prince [1532], ch. XVII,

trad. J.-V. Périès, in Œuvres complètes,

Michaux éd., 1825, pp. 71-72.

PHILOSOPHIE MAGAZINE

GAME OF

HORS-SÉRIE

THRONES

L’exercice du pouvoir

31


GAME OF

THRONES

Aux marches du pouvoir Le Trône de fer dans le Donjon

rouge de Port-Réal. Au bas des marches, un casque de la Garde royale.

L’exercice du pouvoir

32

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

autres les conduisent à s’en remettre à l’État

pour sortir de l’état de guerre de tous contre

tous. La guerre, chez Hobbes, s’achève donc

avant même d’avoir commencé : la lutte à mort

est immédiatement résorbée dans une

réflexion institutionnelle sur l’exercice de la

souveraineté. Chez Machiavel, par contre, il

y a de la guerre. Et la guerre est incarnée, là

où Hobbes, même lorsqu’il affirme que

« l’homme est un loup pour l’homme », fait de

l’homme un simple atome abstrait nécessaire

pour élaborer une théorie politique.

Les personnages sont-ils

tous machiavéliens ?

\ Parmi les protagonistes, majoritairement

machiavéliens, les Stark sont une

forme de contre-exemple. Au fond, le destin

tragique des Stark peut être lu comme un

tableau clinique des erreurs fatales que

Machiavel recommande de ne pas commettre.

Ainsi, Ned Stark souhaite se conduire

moralement mais oublie que lorsqu’on

exerce le pouvoir, la morale a une fâcheuse

tendance à se muer en immoralité et à se

retourner contre son défenseur. « Celui qui

veut en tout et partout se montrer homme de

bien ne peut manquer de périr au milieu de

tant de méchants. » 2 Lord Baelish l’avait

d’ailleurs averti : « Vous portez votre honneur

comme on porte une armure, Stark. Vous

vous figurez à l’abri, dedans, alors qu’il ne

sert qu’à vous alourdir et à rendre pénible

chacun de vos gestes. » 3 Robb Stark, de son

côté, commet une erreur fatale : celle de

l’hésitation. Alors qu’il a fait des avancées

conséquentes dans la guerre qui l’oppose

aux Lannister, il atermoie et hésite à pousser

plus avant son offensive. Or, « si on […]

diffère [la guerre], c’est à l’avantage de l’ennemi

» 4 . De plus, Robb tombe amoureux, et

laisse cet amour le détourner de la question

des alliances. L’amour est un revers de fortune,

en ce sens. Bref, les Stark représentent

un écart par rapport à l’intelligence politique

du monde.

Qu’en est-il de Daenerys ?

Fait-elle un bon prince… ?

\ Elle a absolument des problèmes de

prince, en tout cas ! Elle illustre la nécessité

de bâtir sa propre légende. Il n’y a pas de

prince qui ne l’emporterait que par la force.

Daenerys doit ainsi construire sa légende

de libératrice. D’autre part, après avoir

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libéré les différentes cités d’Essos, elle est

confrontée à un problème typiquement

machiavélien : en effet, comme Daenerys,

le Prince a besoin d’alliés pour gagner. Mais

une fois qu’il a gagné, il doit se garder de

trop récompenser ces alliés. Il ne doit

jamais leur donner autant qu’ils espèrent,

et s’expose donc au risque de les décevoir.

Pour être vraiment intéressants, cependant,

les personnages de Game of Thrones ne

doivent pas seulement être de bons tacticiens.

Ils seraient trop ennuyeux. Le Jeu des

trônes n’est pas une partie d’échecs ! Outre

leur intelligence tactique, les protagonistes

sont également habités par une forme de

fêlure. Petyr Baelish, par exemple, est obsédé

par la question de son extraction sociale.

Voilà ce qui lui donne la rage, la volonté de

monter l’échelle sociale. Tyrion, lui, est évidemment

motivé par la question de sa

taille, de sa difformité, et par le rejet dont

il fait l’objet dans sa propre famille. Chacun

de ces personnages est travaillé par une forme

d’impuissance qui lui donne son épaisseur.

C’est une dimension machiavélienne de la

série ! Car, chez Machiavel, la question

politique est inséparable de celle des

classes sociales.

Revenons à Petyr Baelish : « Livre tous

les combats, toujours dans ta tête.

Tout le monde est ton ennemi, tout le

monde est ton ami. Toutes les séries

possibles d’événements se produisent

en même temps. Vis ainsi et rien

ne te surprendra jamais. Tout ce qui se

produit, tu l’auras déjà prévu » 5 ,

dit-il à Sansa. Cet arbitrage entre virtù

et fortuna est-il machiavélien ?

\ La fortune, c’est ce que le prince se doit

d’épouser, d’anticiper, certes. Mais le prince

doit aussi garder à l’esprit que le sort est imprévisible.

Baelish se présente comme grand

prévoyant, mais c’est aussi un opportuniste.

On a parfois l’impression qu’il a tout prévu

en grand calculateur, mais surtout, il sait

épouser les revers de la fortune. Il a le sens

du kairos, de l’instant propice. En ce sens,

ce que dit Baelish ici n’est qu’une moitié

de sa propre vérité.

Baelish est opposé à un autre

personnage, l’eunuque Varys…

\ Varys est un personnage fascinant, mais

il me semble assez raté dans la série, qui se

prive notamment de l’extraordinaire épilogue

présent dans le dernier livre publié. On

découvre, dans les dernières pages du dernier

tome, que Varys a tout fait pour l’intérêt

supérieur du royaume : dès le départ, sa

stratégie, c’est de sauver le royaume en promouvant

un prince capable de mettre fin à

la guerre. Ce personnage croit au royaume,

à l’unification. Cela me fait penser à nouveau

à Machiavel : Le Prince se conclut en

effet par une « exhortation à délivrer l’Italie

des barbares ». C’est un appel à un prince

nouveau, capable d’unifier le pays ! Machiavel

le cynique, le tacticien, le déconstructeur

des illusions du pouvoir, l’auteur de cette

autopsie minutieuse du politique, fait volteface.

Dans un appel vibrant à un prince

capable d’accomplir la souveraineté du

peuple italien, il dit en substance : notre

pays est divisé, les grandes puissances s’y

essuient les pieds... Que vienne enfin un

prince qui, en essayant de se maintenir

au pouvoir, arriverait à faire l’unité du

pays et lui permettre de se défendre ! Ce

passage a beaucoup inspiré les commentateurs

révolutionnaires de Machiavel, comme

Antonio Gramsci. Le cynisme exacerbé de

l’auteur du Prince est comme dépassé dans

un idéalisme supérieur. Varys incarne cet

idéal cynique. Il y a cela dans Game of

Thrones comme dans notre monde contemporain,

et nous sommes pris, nous aussi,

entre le cynisme et le désir de salut.

Quelles sont les leçons politiques

de Game of Thrones ?

\ Il y en a plusieurs. L’une d’elles consiste

à rappeler que, pendant que nous sommes

occupés à nos petits jeux humains, l’hiver

arrive. Il y a une superposition du temps du

politique et du temps de mauvaise saison qui

vient, du temps de la catastrophe. Difficile

de ne pas y voir une métaphore du réchauffement

climatique, même s’il s’agit d’un

refroidissement ! Game of Thrones apparaît

aussi comme une mise en lumière de notre

temporalité contemporaine : un temps qui

n’est plus orienté, même si l’on va vers une

conflagration finale entre la glace et le feu ;

un temps qui a perdu son point de départ

comme son point d’arrivée, son horizon ; un

temps distendu qui a perdu son repère initial

et final. On ne sait plus d’où l’on est parti et

où l’on va. Game of Thrones pose un diagnostic

politique sur le temps présent : l’idée que

nous nous dirigeons dans une certaine direction

– hormis la fin du monde – est diluée

dans un certain flottement du temps. Enfin,

j’ajouterai que cette série est autant un diagnostic

du politique qu’elle est sujette à des

instrumentalisations contemporaines. Pensez

au Tweet de Donald Trump destiné à

l’Iran : une photo de lui-même en majesté

annonçant « Sanctions are coming » [Les sanctions

arrivent] dans une police de caractères

identique à celle de la série. Les politiques

essaient de s’approprier cet imaginaire !

Game of Thrones est à la fois un objet politique,

susceptible d’instrumentalisation, et

un discours sur la politique ; c’est un diagnostic

et une pièce du jeu ! On pourrait

d’ailleurs en dire autant de la majorité des

grands textes politiques, du Prince au Capital

de Karl Marx. Car ces textes sont pris dans

les événements qu’ils s’efforcent de penser.

Il me semble que cette tentation d’instrumentaliser

la série à des fins politiques ne

serait en tout cas pas si forte si la série ne

comportait pas en elle-même un diagnostic

fort de l’intelligence politique.

C’est ce qui vous a le plus intéressé

dans Game of Thrones ?

\ Certainement, mais j’y ajouterai la tension

entre les thèmes que la série développe,

et l’objet série lui-même. C’est une

série qui traite évidemment de la conquête

du pouvoir ; mais elle est elle-même une

sorte de cheval de Troie pour assurer l’hégémonie

de la « forme série » à l’intérieur des

pratiques culturelles contemporaines. Cette

série sur le pouvoir cherche à prendre le pouvoir

! Cela lui a plutôt bien réussi,

en attendant qu’un nouveau prétendant

lui subtilise le trône…

2. Nicolas Machiavel, Le Prince, in Œuvres politiques, trad. J. V.

Périès, Charpentier, 1855, p. 66. 3. George R. R. Martin, Le Donjon

rouge, trad. J. Sola, J’ai lu, 2004, p. 174. 4. Nicolas Machiavel, ibid.,

p. 15. 5. Saison 7, épisode 3.

GAME OF

THRONES

L’exercice du pouvoir

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HORS-SÉRIE


L’exercice du pouvoir

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HORS-SÉRIE

GAME OF

THRONES

Qui

t’a fait

roi ?

PAR

LAURENCE DEVILLAIRS

Qu’est-ce qu’un bon roi ? Pour la philosophe Laurence

Devillairs, Jon Snow incarne la figure exemplaire du

souverain des temps modernes. Alors qu’il ne brigue pas

le pouvoir, il est acclamé « roi du Nord » par son peuple.

Sans filiation dynastique ni affiliation religieuse, fondée

sur le consentement du peuple, son autorité émane

de son charisme.

Souverain malgré lui ? Jon Snow est, dans cette

photo promotionnelle, représenté assis sur le Trône de fer.

Une préfiguration de son futur destin ?

«

L

’homme est un animal qui

[…] a besoin d’un maître.

[…] Mais d’où sortira-t-il ce

maître ?» 1 Où trouver un chef ?

Comment un homme peut-il

commander aux autres et ces autres consentir

à lui obéir ? La désignation d’un chef : à

en croire Kant, c’est là le problème politique

par excellence, plus crucial encore que les

questions de régime, de gouvernement, de

lois, de justice et de force. « Cette tâche est la

plus difficile de toutes, et même sa solution

parfaite impossible. » 2 Comment, en effet, des

hommes en viennent-ils à placer l’un des

leurs au-dessus d’eux ? Le politique est un

mystère d’obéissance et de soumission, un

théâtre de liberté et de puissance, continuellement

menacé de destruction, car « dans un

bois aussi courbe que celui dont est fait

l’homme, rien ne peut être taillé qui soit tout

à fait droit » 3 . Game of Thrones n’est rien

d’autre que la tentative d’apporter une

réponse à cette interrogation kantienne :

l’homme est un animal qui a besoin d’un

chef, mais qu’est-ce qui fait d’un homme

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un chef ? La série tout entière est une galerie

de portraits de chefs, du tyran sanguinaire

(Ramsay Bolton) au seigneur de guerre

(Tywin Lannister) en passant par le chef clanique

(Khal Drogo) et l’enfant-roi (Robin

Arryn), du despote adolescent (Joffrey

Baratheon) au Roi de la Nuit, en passant par

la régente incestueuse (Cersei Lannister) et

le chef religieux (le Grand Moineau). Le politique

s’organise ainsi tout entier autour de

deux pôles : les dominants et les dominés,

les seconds engagés par les premiers dans

des guerres qui semblent ne devoir jamais

finir, tant elles structurent à leur tour les

relations entre dominants, eux-mêmes se

séparant en dominés et dominants (pour un

temps). Game of Thrones confirme ainsi l’affirmation

non de Kant mais de l’une de ses commentatrices,

Hannah Arendt : « Le problème

politique essentiel est et a toujours été de savoir

qui domine et qui est dominé. » 4

Toutes ces figures de souverains s’organisent

autour d’un même centre, qui en est

l’antithèse et qui représente aussi le critère

permettant de les juger – et de les condamner.

Ce centre constitue le lieu unique du

pouvoir légitime et le seul moment de la

série où un chef devient un chef. Car tous

les autres sont des chefs sans peuple, c’està-dire

sans légitimité, se maintenant par la

force ou la servitude, et jamais par le biais

du consentement, et donc de la liberté. Ce

lieu du pouvoir n’est pas le Trône de fer, qui

reste vide, plus objet de convoitise et de

désir, moteur de toutes les passions et de

toutes les histoires, que figure du pouvoir.

Le Trône est un leurre ; ce n’est pas là que

se joue la scène politique décisive. C’est ailleurs

: dans le dixième épisode de la sixième

saison, lorsque Jon Snow, bâtard sans nom

ni couronne, est acclamé « roi dans le Nord ».

La série converge vers ce moment crucial où

le problème politique de la désignation d’un

chef trouve enfin sa résolution : un chef est celui

qui exerce, par son charisme, une autorité à

laquelle d’autres hommes, d’autres chefs même,

consentent à se soumettre, lui conférant ainsi

à la fois pouvoir et légitimité. Ce vers quoi

avance Game of Thrones, c’est cette proclamation

d’un chef charismatique. C’est le pouvoir

comme charisme qui est au cœur de la série.

On objectera que Daenerys Targaryen, mifemme,

mi-déesse, à la fois mère nourricière et

impératrice, est également acclamée. Précisément,

non : elle n’est pas acclamée. Et la scène

de reconnaissance de sa souveraineté (sixième

saison, sixième épisode) constitue l’exact

opposé de celle de l’acclamation de Jon Snow :

Daenerys a devant elle non des sujets debout,

proclamant leur allégeance et lui remettant

leurs armes et leur indépendance ; elle a en

face d’elle un peuple à genoux, prosterné, et

muet d’effroi. Daenerys, c’est le règne du théologico-politique,

du pouvoir reposant sur le

religieux, voire sur le magique ; Jon Snow, c’est

au contraire l’entrée dans la modernité politique,

sans recours au religieux, sans magie ni

sacré. C’est le pur politique, tout entier centré

sur la désignation d’un chef et le consentement

de tous. Jon Snow est l’unique souverain à ne

pas appuyer son pouvoir sur le religieux. C’est

à lui que revient toutefois la tâche de combattre

l’équivalent de Satan, le Roi de la Nuit et ses

armées de morts-vivants ; c’est à lui de sauver

le politique de ce retour du religieux.

BÂTARD SANS HÉRITAGE NI

COURONNE : SELF-MADE MAN

Que se passe-t-il dans ce moment d’exception,

cette acmé de la série que représente l’acclamation

de Jon Snow comme roi du Nord ? Rien.

Jon Snow ne dit rien, ne fait rien. Et c’est en

cela qu’il est un chef charismatique. Car lorsque

le pouvoir ne repose plus sur le religieux ou sur

l’immuabilité des dynasties et des traditions,

que reste-t-il ? Rien, si ce n’est le charisme,

la légitimation du pouvoir par le charisme.

Le souverain charismatique n’a rien, ni héritage

ni couronne. Nécessairement bâtard, il

est sans lignée, mais il a en lui et par lui seul

tout ce qui est nécessaire à l’exercice de son

pouvoir. Sa noblesse est intérieure, faite de

courage et d’audace, elle ne réside ni dans

son sang ni dans son nom.

Il inaugure un monde nouveau, invente les

lois qui le désignent, instaure une réalité

sans passé, tout entière tournée vers l’avenir,

sans la contrainte des convenances et des

lignages (ne va-t-il pas jusqu’à chercher ses

alliés dans le camp ennemi, aux frontières

du monde civilisé, là où les hommes ne sont

que des « Sauvageons » ?). Ce chef-là est, à

strictement parler, un self-made man, homme

providentiel surplombant les clans et les partis,

sans dieu ni père, mais grand arbitre du

bien et du mal, de la vie et de la mort. L’âge

de la modernité politique, l’âge des démocraties

d’acclamation (ou démocraties

directes, sans représentants, ni ministres ni

députés), où le chef n’est pas même élu mais

unanimement désigné, est l’âge des bâtards,

un régime qui ne se fonde ni sur les filiations,

ni sur un clergé, ni sur des élites de

gouvernement, ni sur des féodalités : le roi

est primus inter pares 5 : l’un d’entre nous,

alors même qu’il se voit paré de qualités

extraordinaires. Tel est le sens du pouvoir

charismatique : direct mais exceptionnel,

performatif mais légitime. Le chef ne peut se

prévaloir d’un droit préexistant à commander,

il doit se l’arroger, et sans cesse le

réaffirmer. Et c’est par cette affirmation permanente

que le peuple se transforme en

communauté charismatique, le chef faisant

le groupe qui le fait.

Mais Jon Snow est condamné à réussir, le

charisme n’admet pas la demi-mesure. Il évolue

dans un monde en noir et blanc, sur les terres

contrastées de la morale, où s’affrontent en

combats singuliers les méchants et les gentils,

les héros et les lâches. Le charisme, c’est le

retour du moral en politique. C’est l’incursion

des modalités profondément morales de

l’espoir et de l’enthousiasme, du devoir et de

l’exemple, dans le champ politique.

On sait l’importance que Max Weber, au

début du XX e siècle, a accordée au charisme,

y voyant l’une des sources de légitimité du

pouvoir. Ses analyses sont une clef pour

comprendre la théorie du pouvoir dans Game

of Thrones. Weber montre ainsi que la domination

charismatique repose sur « la soumission

extraordinaire […] à la vertu héroïque

ou à la valeur exemplaire d’une personne » 6 .

« On obéit au chef en tant que tel, chef qualifié

charismatiquement en vertu de la confiance

personnelle en sa révélation, son héroïsme ou

sa valeur exemplaire, et dans l’étendue de la

croyance en son charisme » 7 . Le chef charismatique

obtient l’obéissance car il est hors

du commun et hors du quotidien.

Là est sa force, mais là est aussi sa faiblesse.

Car Game of Thrones est suspendu

tout entier à cette question cruciale, formulée

également par Max Weber, celle de la

« quotidianisation » [Veralltäglichung], c’està-dire

de l’inscription dans la durée et l’ordinaire

d’un pouvoir tout entier fondé sur

des moments forts, héroïques. La septième

saison s’est précisément achevée sur cette

question, qui est celle qui taraude tout pouvoir

charismatique : que fera Jon

Snow, acclamé comme roi du

Nord, lundi ?

1. Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle du point de vue

cosmopolitique (1784), 6 e proposition, trad. Ph. Folliot, Université du

Québec à Chicoutimi, p. 11. 2. Ibid. 3. Ibid. 4. Hannah Arendt, Du

mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, trad.

G. Durand, Calmann-Levy, 1972, p. 144. 5. Expression latine signifiant

littéralement « premier parmi ses pairs ». Elle désigne une personne

présidant une assemblée sans posséder de pouvoir propre, et servait,

dans la France de l’Ancien Régime, à définir le rapport entre le roi et la

noblesse d’épée, en souvenir du haut Moyen Âge où le roi n’était pas

héréditaire mais élu par acclamation. 6. Max Weber, Économie et

Société, t. I, Pocket, 1995, p. 289. 7. Ibid., p. 290.

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L’exercice du pouvoir

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Sexe,

domination et

subversion

© Xxxxxxxxxxxxxxxxx

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À quoi ressemble la vie d’un homme ?

demande Thomas Hobbes depuis la guerre

civile qui oppose les Têtes rondes de Cromwell

aux Cavaliers de Charles I er au milieu de

l’Angleterre du xvii e siècle. La réponse claque

comme la flèche décochée par Ramsay Bolton

sur le jeune Rickon Stark : sa vie est « pauvre,

solitaire, vicieuse, brutale et brève ».

Mais dans Game of Thrones, le Léviathan que

Hobbes appelait de ses vœux pour mettre

fin à « la lutte de tous contre tous » est une

femme escortée d’un nain, d’un eunuque et

d’une ancienne esclave. La disparition du

patriarcat est-elle en vue, et avec elle la fin

des dominations ?

© Bertrand Meunier / Tendance Floue

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Sexe, domination et subversion

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Travaux d’aiguille Au cours d’un exercice impromptu,

Arya Stark tient en joue Brienne de Torth avec son épée Aiguille

(saison 7, épisode 4).

© 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO.


Du nain Tyrion à Jon Snow, le bâtard méprisé, les figures reléguées

ou marginales ne manquent pas dans Game of Thrones. Nombre d’entre elles

parviennent à faire de leur différence assumée une force afin de mener

une existence plus libre. À l’image de fortes individualités féminines

comme Arya ou Brienne, qui déconstruisent les identités de genre.

La philosophe Sandra Laugier met en exergue un souffle démocratique

qui imprègne la série.

Y a-t-il dans la série Game

of Thrones une forme de glorification

des marginaux ?

SANDRA LAUGIER \ En apparence, ce n’est pas

du tout le sujet de la série, qui est centrée sur

la lutte des prétendants au trône – notamment

la famille du beau personnage de Ned Stark :

sa femme, ses enfants et lui ont plutôt un caractère

d’exceptionnalité, voire d’élection, que de

marginalité – même son « bâtard » (qui n’en est

pas un), Jon Snow. Ce qui est plutôt suggéré,

c’est donc l’idée d’une aristocratie. Même

constat, exacerbé, chez les Lannister. La relation

incestueuse entre Jaime et Cersei souligne

cette idée d’une noblesse élitiste, fermée sur

elle-même. Pourtant, c’est dans ces familles

qu’émergent d’emblée des personnages marginaux

: Bran, qui se retrouve handicapé suite à

son accident (une tentative de meurtre) dans

le premier épisode, et bien sûr Tyrion Lannister.

L’acteur Peter Dinklage, qui a tenu d’abord une

place secondaire, est vite arrivé en tête du générique,

ce qui est sans exemple pour un acteur

Les femmes,

les monstres

et les enfants

d’abord

ENTRETIEN AVEC

SANDRA LAUGIER

Propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron

de petite taille. Plus généralement, on ne peut

que souligner la diversité sociale des personnages

de la série : les Sauvageonnes Ygrid et

Osha, d’une intelligence et d’un courage exceptionnels,

la prostituée Shae, le modeste Samwell.

Game of Thrones ne glorifie pas les marginaux

mais transforme l’idée même de gloire

et de noblesse, donnant à des personnes ordinaires

des capacités extraordinaires et nous

attachant à eux comme aux plus « grands ».

Les femmes, à Westeros, paraissent

souvent dominées et soumises

aux codes stricts de la féminité.

Cependant, deux personnages

essentiels s’écartent de ces normes :

Arya et Brienne. En quoi leurs

attitudes subversives se ressemblentelles

et en quoi diffèrent-elles ?

\ Les femmes de Westeros sont en effet souvent

des beautés, incarnées par des stars (au

sens anglais : on les contemple, on est éclairé

par elles). Dire qu’elles sont dominées n’est pas

aussi simple, car ce sont souvent des femmes

fortes, de pouvoir – que ce soit Catelyn qui n’est

pas une mère de famille traditionnelle, ou Daenerys

qui devient une redoutable guerrière.

Game of Thrones est vraiment une série qui met

les femmes à l’honneur ; il ne reste d’ailleurs

presque plus qu’elles au générique ! Toutefois,

Arya et Brienne ont une singularité car elles

refusent la séduction hétérosexuelle et, évidemment,

le rôle de reproductrices. Dès la première

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THRONES

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Homme de main Tyrion Lannister, alors qu’il occupe

les fonctions de Main de Daenerys dont il arbore l’insigne.


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SANDRA LAUGIER

Professeure de philosophie

à l’université Paris-I-

Panthéon-Sorbonne,

membre du comité

de rédaction de différentes

revues comme Multitudes

et membre du comité

scientifique de la revue

Implications philosophiques.

Traductrice de nombreux

ouvrages de Stanley Cavell,

elle s’intéresse plus

particulièrement à la question

du langage ordinaire.

On lui doit notamment

Du réel à l’ordinaire.

Quelle philosophie

du langage aujourd’hui ?

(Vrin, 1999), Faut-il encore

écouter les intellectuels ?

(Bayard, 2003), ou Qu’est-ce

que le care ? (Payot, 2009)

en collaboration

avec Patricia Paperman

et Pascale Molinier,

ou encore Antidémocratie

(La Découverte, 2017)

avec Albert Ogien.

saison, lors d’une séance d’escrime, Arya Stark

explique à son père, qui la voyait à la tête d’une

lignée de petits princes et princesses : « ce n’est

pas moi » 1 . Brienne suscite l’ironie (et la terreur)

par son côté brut et « hommasse ». Mais

elle se laisse tout de même aller à un moment

de séduction, voire d’érotisme, avec Jaime.

Arya, de son côté, a décidé dès le départ qu’elle

n’était pas intéressée par la séduction, et son

destin est bien plus individualiste. Brienne est

un personnage profondément altruiste qui dès

le départ se met au service de Renly, puis de

Catelyn. Elle se caractérise par la loyauté (qualité

de connotation viriliste) et le désir de sacrifice,

tandis qu’Arya est une véritable héroïne,

mystérieuse. L’une et l’autre ont perdu leur

mère et doivent en quelque sorte se re-créer.

Pour tromper le destin qui lui était

promis, Brienne semble devoir en

passer par la négation de ce qui fait

d’elle un individu singulier : elle ne se

laisse plus définir que par les serments

d’allégeance qu’elle prononce. Cette

stratégie n’implique-t-elle pas un

sacrifice de son intimité, de sa vie privée ?

\ Ce qui fait la force et la singularité de

Brienne, c’est cette conjugaison de loyauté et

de professionnalisme, et aussi d’une grande

sensibilité et humanité, paradoxe que l’actrice

Gwendoline Christie incarne magnifiquement.

Ce rôle est subversif car il permet

d’associer des qualités féminines et masculines,

alliance qui lui confère une forte individualité.

Brienne réunit le courage physique

« Le rôle de Brienne

est subversif, car il

associe des qualités

féminines et masculines,

ce qui lui confère

une forte individualité »

et le « care » [soin]. Il y a, comme elle le dit à

Catelyn dans une conversation mémorable,

un « courage de femme » 2 , un style féminin de

courage. Brienne l’assume, tout en ayant

aussi une dimension virile ; pour moi, elle ne

sacrifie rien, elle est elle-même.

Arya doit recourir à une forme de

négation de soi : déjà initiée, par la force

des choses, à l’art de la dissimulation

de son identité, elle devient « personne »

chez les Sans-visage. Pourtant,

elle recouvre finalement son identité

lorsqu’elle quitte la Demeure du blanc

et du noir. Que vous inspire ce parcours ?

\ Arya est depuis le début une véritable

héroïne. Mais au fil de l’histoire, elle se

débarrasse progressivement de son côté

gamine attendrissante pour devenir une

guerrière non dépourvue de violence et parfois

de cruauté. Comme tous les grands personnages,

on ne la comprend pas toujours et

on la suit dans les dernières saisons avec une

curiosité croissante. Comme dans les tragédies

de Shakespeare, elle doit, pour se trouver,

passer par une mort et une renaissance,

la mort ici étant figurée par la perte du

visage et de la vue – une forme radicale de

marginalisation et d’anonymat. C’est en surmontant

cette perte qu’elle retrouve son identité

– ou plutôt en trouve une nouvelle. Elle

nous prend à la gorge lorsqu’elle quitte les

Sans-visage, lançant à Jaqen H’ghar : « Une

fille est Arya Stark de Winterfell. Et je rentre

chez moi. » 3 Elle retrouve le « je » et revendique

son identité. C’est sans doute l’un des

plus beaux moments de la série.

Jon Snow ne peut dépasser sa condition

de bâtard et devenir roi du Nord

qu’après un passage dans la Garde

de nuit, où il renonce à son nom, à sa

famille, à son héritage, et à la possibilité

d’une vie familiale, etc. Sa trajectoire

est-elle analogue à celle d’Arya ?

\ La trajectoire de Jon Snow passe en effet

aussi par de multiples morts et renaissances.

Mais dans son cas la mort est réelle, pas symbolique.

Cette capacité de revenir du royaume

des morts en fait un Élu (comme d’autres

héros avant lui, telle Buffy 4 ). Pourtant, il ne

cesse jamais de douter !

1. Saison 1, épisode 4. 2. Saison 2, épisode 5. 3. Saison 6, épisode 8.

4. Buffy Summers, tueuse de vampires, héroïne de Buffy contre les

vampires, sérié télévisée américaine de fantasy urbaine.

GAME OF

THRONES

Sexe, domination et subversion

41

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

Sexe, domination et subversion

42

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HORS-SÉRIE

Lors de leur rencontre, Tyrion exhorte

Jon Snow : « N’oublie jamais ce que tu

es, car le monde ne l’oubliera pas. Puise

là ta force, ou tu t’en repentiras comme

d’une faiblesse. Fais-t’en une armure et

nul ne pourra l’utiliser pour te blesser. » 5

Qu’est-ce que cela vous évoque ?

\ C’est un passage-clé saisissant de vérité.

Tyrion a d’ailleurs souvent ce génie de la parole

juste et généreuse. La stratégie qui consiste à

faire de sa faiblesse une force est constante dans

la série. Mais elle n’exclut pas la vulnérabilité

essentielle des personnages, qui fait leur humanité.

C’est cela, plus qu’une armure, qui est intéressant

dans Game of Thrones et nous y attache.

Lors de son procès pour le meurtre

du roi Joffrey, le même Tyrion déclare :

« Je suis coupable d’un crime bien

plus monstrueux. […] Je suis né. J’ai vécu.

Je suis coupable d’être nain, je le

confesse. » 6 Comment l’entendezvous

?

\ Il y a surtout de l’ironie de la part de

Tyrion, qui sait très bien qu’il n’y a pas de

culpabilité à naître tel ou tel. S’il se dit « coupable

d’être nain », c’est pour souligner que l’on

s’en prend à lui et qu’on l’accuse de la mort de

Joffrey à cause de sa différence, qui fait de lui

un coupable « idéal ». Tyrion dénonce les préjugés

dont il est victime, et la haine qui en

résulte à son égard. Certes, il a sa part d’ombre,

il connaît des moments de haine de soi, mais

le plus souvent, il s’accommode fièrement

d’être nain – et mène d’ailleurs une belle vie,

sexuelle notamment. C’est un modèle de personne

« différente » qui s’assume et en même

temps dénonce constamment, par son existence

et sa forme de vie, l’imbécillité d’autrui.

En ce sens, il est vraiment la leçon principale

de Game of Thrones, le cœur de ce que la série

a transmis comme valeurs à un large public.

Néanmoins, Tyrion refuse de se laisser

enfermer dans sa corporéité et définir

par le regard de la société qui voit

en lui un monstre. Comment parvient-il

à affirmer sa liberté de se déterminer

lui-même, afin de vivre de manière

plus authentique ?

\ Je ne sais pas si cette formulation

convient. Parler de monstre est offensant, et

la société (à part sa famille !) traite Tyrion souvent

comme un humain ordinaire, imparfait

et plutôt appréciable. Ce n’est pas qu’il refuse

sa corporéité, c’est qu’il assume ce qu’il est

physiquement, refuse de se laisser juger par

autrui, et parvient ainsi à une authenticité

de ton et une lucidité que n’ont pas les

autres, car il n’a pas à sauver la face ou à

assumer un statut supérieur. Le fait d’être un

nain lui donne une grande liberté de ton et

d’action, paradoxalement.

Distingueriez-vous d’autres figures

de marginaux dans la série ?

\ Sandor Clegane le défiguré est une belle

figure, et son rapport à Arya est complexe. Sam

est très touchant. Jorah aussi est un marginal.

Theon Greyjoy est fortement dégradé et marginalisé

par son comportement de lâche, et

pourtant on s’y attache. Mais finalement, le

personnage le plus marginal, le plus singulier,

avec Tyrion, c’est Daenerys. Son statut de

mère de dragons la met à part.

La série vous semble-t-elle plutôt

conservatrice ou progressiste,

au vu de la place faite aux identités

ambiguës ou non-conventionnelles ?

\ Game of Thrones a évidemment des

côtés traditionnels avec sa description de la

conquête du pouvoir, et sa conception des

institutions. La démocratie n’y existe pas, et

le moment où Daenerys libère les esclaves

est assez fugitif. Mais c’est une série moderne

car la démocratie ne s’y trouve justement pas

dans la politique, dans les institutions et les

conquêtes de pouvoir, mais dans la place

donnée à la différence, à Tyrion le nain, à

tous ces personnages mineurs mais qui font

la trame humaine de la série et son succès.

Les personnes différentes ou très défavorisées,

les personnages de couleur, les femmes,

les enfants y ont une place exceptionnelle

et en ce sens on y perçoit un grand élan

démocratique, qui ne peut qu’aider à la

transmission de valeurs alternatives : c’est

la force de la culture populaire

dans un monde de plus en plus

inégal et intolérant.

5. George R. R. Martin, Le Trône de fer. Maximes et pensées de Tyrion

Lannister, trad. J. Sola et P. Marcel, J’ai lu, 2014, p. 63. 6. Saison 4,

épisode 6.

« La vulnérabilité

des personnages, c’est

cela, plus qu’une

armure, qui est intéressant

dans la série »


GAME OF

THRONES

De la femme-objet

à la femme-sujet,

un renversement

de positions

Tantôt considérée comme féministe, tantôt décriée comme complaisante

à l’égard de la violence patriarcale, la série met en scène des rapports genrés

de domination qui s’expriment notamment à travers la sexualité, omniprésente.

En regard de la condition de Sansa traitée en objet sexuel, Sonia Feertchak

envisage le personnage de Daenerys accédant au statut de sujet à travers

son choix de pratique sexuelle.

PAR

SONIA FEERTCHAK

G

ame of Thrones est l’autre

Poème de la force, « la force

devant quoi la chair des hommes

se rétracte » 1 , écrit Simone Weil.

Comme dans l’Iliade, la série

explore les usages extrêmes de la puissance

et les rapports humains qui en découlent.

« La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est

soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au

bout, elle fait de l’homme une chose au sens le

plus littéral, car elle en fait un cadavre » 2 . Le

corps est l’interface par laquelle nous basculons

d’un statut à l’autre : sujet, objet. Les

héros de Game of Thrones en savent quelque

chose, particulièrement les héroïnes. À Westeros,

les femmes sont pour la plupart des

hommes des enjeux, de plaisir à l’endroit de

leurs orifices, de lignée à l’endroit de leur

ventre ; tandis qu’elles-mêmes ne sont pas

dénuées d’ambition, de ruse et de force. Mais

parce que la rencontre hétérosexuelle se

fait à l’intérieur de leur corps et qu’elles

enfantent, il leur faut composer avec cette

vulnérabilité physiologique et le statut d’objet

que, partant, les hommes leur confèrent.

Quand Daenerys Targaryen rencontre son

futur mari, Khal Drogo, elle perçoit tout de

suite que le seigneur dothraki à qui elle est

sur le point d’être vendue est un tueur. La

célébration de leur mariage illustre à son

corps défendant les mœurs brutales du

peuple des chevaux et on la voit, avec

malaise, redouter le « viol nuptial » dont elle

est effectivement victime quelques instants

plus tard (première saison, premier épisode).

Daenerys est traitée comme un objet

par Drogo mais on ne peut pas dire que le

1. Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force, in Œuvres complètes,

II, 3, Gallimard, 1988, p. 529. 2. Ibid.

Sexe, domination et subversion

43

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

Sexe, domination et subversion

44

Khal destitue Daenerys, pour la raison qu’il

ne la voit pas comme un sujet souverain : sa

femme relève de sa possession à l’instar de

ses chevaux et de son khalasar (groupe de

guerriers dothrakis). Drogo n’a visiblement

pas été instruit qu’on pouvait voir les

femmes autrement, il n’est pas civilisé dans

le sens que donne Pascal Bruckner à l’adjectif

dans Misère de la prospérité : « être civilisé,

c’est se savoir barbare » 3 . Le seigneur

dothraki ne se sait pas barbare ; à ce titre,

il est en quelque sorte le « Monsieur Jourdain

du viol » qui force sans le savoir. Non pas

que le crime ou l’homme soit excusable ; de

notre point de vue contemporain c’est

évident… même s’il a fallu attendre un

temps certain pour que ce jugement soit

entériné : Balzac mettait en garde en 1830

dans la Physiologie du mariage : « Ne commencez

jamais le mariage par un viol » 4 , tandis que

le viol conjugal n’est reconnu en France que

depuis 1992, en Écosse depuis 1989, dans

le reste du Royaume-Uni depuis 1991, etc.

Ceci étant précisé, dans le projet posé ici

d’interroger la relation sujet-objet, il faut

noter que Drogo n’est pas intentionnellement

destructeur : il cherche à posséder

Daenerys par la force qu’il exerce sur elle

– et de son point de vue, il la possède effectivement

– ; mais il n’exerce pas sa force

contre elle, pour la dégrader.

Comme Daenerys, Sansa redoute son mari

à la seconde où elle le rencontre. Même viol

nuptial, même levrette traumatisante à Fort-

Terreur (cinquième saison, sixième épisode)

que chez les Dothrakis. Mais la similitude

s’arrête là. Et il n’est pas étonnant que le viol

de Sansa Stark ait suscité un tollé sur les

réseaux sociaux. Car le cadre de pensée de

Ramsay Bolton n’a rien à voir avec celui du

Khal Drogo : tandis que celui-ci n’imagine

pas voir en son épouse un sujet, Ramsay, lui,

est un être vraiment barbare pour reprendre

le fil de Bruckner : « être barbare, c’est se croire

civilisé, rejeter les autres dans le néant » 5 .

Ainsi Ramsay qui, de fait, sait lire et écrire,

a parfaitement conscience du statut de la

femme qu’il vient d’épouser, et que le viol

qu’il lui fait subir la destitue. Ramsay Bolton

terrorise littéralement Sansa Stark : il lui fait

comprendre qu’il n’aura de cesse d’exercer

sa force contre elle, d’attenter à l’intégrité de

son corps, il fait anticiper à la jeune femme

sa dégradation de sujet en objet. Avec raison

: Sansa révèle (sixième saison, cinquième

épisode) que Bolton la frappait, violait, torturait

dès qu’il le pouvait et de toutes les

manières possibles... sans la tuer. Pour

reprendre la formule de Simone Weil, Ramsay

prend soin de ne pas user de « sa force

jusqu’au bout », de ne pas faire de Sansa

Stark « une chose au sens littéral » afin de pouvoir

se repaître de ses destitutions et dégradations

successives. Plus que l’objet, ce qui

intéresse le psychopathe Bolton, c’est le sujet

déchu par lui. Sansa l’a senti dès leur rencontre

: entre les mains de son mari elle est

devenue victime, sa destitution a été effective

immédiatement, avant même que le fait

soit avéré à l’endroit de son corps. Condition

d’autant plus affreuse qu’elle est sans espoir.

Car, selon le cadre historico-politico-social

auquel se réfère la série (un xv e siècle européen

où prévalent la doctrine du devoir

SONIA FEERTCHAK

Auteure et enseignante

à l’école Les Mots.

Elle a publié un Manuel

d’autodéfense féministe

(Plon, 2007), Ma fille.

Conseils aux mères d’ados

(Plon, 2010), L’Encyclo

des filles, un annuel

classique destiné aux ados

(Gründ 2016), et

Les femmes s’emmerdent

au lit (Albin Michel, 2015),

essai sur le désir et

le féminisme.

« Daenerys acquiert son

statut de sujet auprès

de Khal Drogo, son mari,

en exigeant que tous

deux se regardent lors

de leurs ébats »

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


conjugal et l’appartenance de l’épouse à son

mari), et la personnalité sadique de Ramsay,

Sansa Stark ne peut échapper à son horrible

condition qu’en se débarrassant de lui (ce

qui sera fait dans le neuvième épisode de la

sixième saison).

LEVRETTE ET POLITIQUE

La même loi conjugale entoure les mœurs

des Dothrakis mais, Drogo étant ce qu’il est,

Daenerys, elle, parvient à changer la donne.

Au début de leur mariage il est impossible

au Khal de considérer sa femme comme un

sujet, il ne la voit littéralement pas : refusant

de la regarder pendant leurs ébats, il ne

connaît qu’une position, la levrette. C’est

Daenerys qui amorce le rapprochement en

demandant à sa servante Doreah, ancienne

prostituée (Girl power à Westeros !), de lui

apprendre à combler son mari. Travaux pratiques

à l’appui, la leçon est sans équivoque :

« Ne fais pas l’amour en esclave, Khaleesi ! »

(première saison, deuxième épisode). « Sois

sujet ! » La question de la pratique sexuelle

prend son sens : consentie ou non, la levrette,

position officielle de Game of Thrones, est le

marqueur à gros traits de la force, de la bestialité,

de l’asservissement, du patriarcat

enfin. Et de façon tout aussi limpide, Daenerys

acquiert son statut de sujet auprès de

Khal Drogo, son mari, en exigeant que tous

deux se regardent lors de leurs ébats : « Non.

Non. Cette nuit, je voudrais regarder ton

visage » (deuxième épisode de la première

saison). À la suite de quoi madame chevauche

monsieur et l’affaire prend une tournure

romantique : les amants s’expriment

leur amour, un enfant est même conçu lors

de cette étreinte libératrice. Mais Drogo

meurt (première saison, dixième épisode)

sans qu’ils aient pu poursuivre leur

exploration érotique. Le sexe est politique

dans Game of Thrones, mais il n’est pas libre.

Car s’il est vrai que les pratiques sexuelles

révèlent un rapport de force au sein d’un

système de domination, elles ne sont nullement

significatives entre sujets consentants…

contrairement au cadre de pensée qui, lui,

mérite moralement autant d’attention que les

actes. Ainsi, toutes les positions du Kamasutra

peuvent réjouir des amants libres, tandis

que deux crimes sexuels identiques ne

posent pas de la même façon la relation

sujet-objet. Geste et contexte doivent

être considérés de façon complémentaire

« Plus que l’objet,

ce qui intéresse

le psychopathe

Bolton, c’est le sujet

déchu par lui »

pour juger d’une violence. Mais c’est là que

l’affaire se complique : les actes seuls

comptent au regard de la loi car nul ne peut

légiférer sur un cadre de pensée tant qu’il

n’est pas rendu tangible. C’est heureux.

Mais comment contrer les asservissements

pernicieux ?

Les victimes de harcèlement expriment

cette sensation de devenir victimes avant

que l’agression à proprement parler ait lieu,

en raison du cadre de pensée dégradant que

pose leur agresseur et qu’elles perçoivent,

même si elles peineraient à le prouver : rien

de mal encore n’a été accompli. Ainsi, à l’instar

de Ramsay Bolton, certains destituent le

sujet… aussi sûrement que d’autres le réhabilitent.

Et celles (et ceux, même s’ils sont

moins nombreux) qui ont été abîmées dans

leur corps sentent que certains leur

redonnent leur qualité de sujet pendant

l’acte sexuel, c’est-à-dire au moment et à

l’endroit même où elles se savent susceptibles

d’être et ont été destituées au rang

d’objet. Seul un amant peut les réparer :

les considérer en sujet quand et où il pourrait

abuser de leur vulnérabilité. Illustration

assez magistrale par la scène de sexe

(septième saison, deuxième épisode) entre

Missandei et Ver Gris. Naguère considérés

par leurs maîtres comme des possessions, les

deux anciens esclaves s’aimaient

jusqu’alors d’un amour chaste – une

incongruité dans la série. Ils s’enlacent enfin.

L’eunuque Ver Gris refuse d’abord que Missandei

le voie (il a été totalement castré)

mais elle insiste et il obtempère avant de

la faire jouir d’un cunnilingus – pratique

exceptionnelle à Westeros, et Girl power

réaffirmé. Les amoureux se restituent

mutuellement leur qualité de sujet par là

où leur corps a été le plus meurtri, où ils

ont été objectifiés. On peut évidemment

regretter que l’illustration, pour émouvante

qu’elle soit, demeure incomplète : la restitution

du sujet serait d’autant plus puissante

qu’un amant s’approcherait de pratiques

ordinairement jugées dégradantes… Mais

une levrette consentie entre héros amoureux

ne ferait-elle pas encore pincer le

nez ? Même à Westeros ? Le printemps

n’est pas encore arrivé.

3. Pascal Bruckner, Misère de la prospérité. La religion marchande et

ses ennemis, Le Livre de Poche, 2004, p. 246. 4. Honoré de Balzac,

Physiologie du mariage, I, V, xxvi, in Œuvres complètes, t. 16, Houssiaux,

1855, p. 386. 5. Pascal Bruckner, ibid.

GAME OF

THRONES

Sexe, domination et subversion

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GAME OF

THRONES

Catastrophe

climatique

et migrations

Chez eux, « winter is coming » [l’hiver

vient], et avec lui ressuscitent les morts qui

accompagnent les Marcheurs blancs venus

d’au-delà du mur. Chez nous, c’est Summer

qui débarque, le grand été du réchauffement

climatique avec ses guerres de l’eau annoncées,

ses flux de désespérés fuyant la famine,

les conflits et la souffrance. Mais dans les

deux mondes, les luttes pour le pouvoir

continuent. Après nous le déluge. Bienvenue

dans un monde pré-apocalyptique...

La Profondeur des Roches #4

© Guillaume Amat


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GAME OF

HORS-SÉRIE

THRONES

Catastrophe climatique et migrations

48

Tenir l’ennemi

hors les murs

Les murs prolifèrent plus que jamais ; l’obturation de la frontière mexicaine voulue

par Donald Trump ou la « clôture de sécurité » édifiée par Israël en Cisjordanie en sont

les exemples les plus récents. Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, quarante pays

ont fait le choix de se barricader derrière des remparts. À quoi servent

ces murs qui, comme dans Game of Thrones, finissent toujours par s’effondrer ?

MURS ET HISTOIRE

Grande Muraille de Chine, remparts

de Babylone, enceinte de

Jéricho… Les murs frontaliers ont une

longue histoire. Le « Très Long Mur »

découvert dans la steppe syrienne, long de

220 kilomètres, date ainsi du xxi e siècle

avant Jésus-Christ. Il servait à matérialiser

la frontière orientale du royaume et à délimiter

la séparation entre les terres des

populations sédentaires et l’espace dévolu

aux nomades. Haut d’un mètre environ, il

s’agissait d’un ouvrage limitatif plus que

PAR

OCTAVE LARMAGNAC-MATHERON

défensif. Au contraire, le mur d’Hadrien,

flanqué de tours de garde, servait à protéger

la province romaine de Bretagne des

invasions pictes, venues d’Écosse – comme

le Mur protège Westeros de l’avancée des

Sauvageons et, surtout, des Marcheurs

blancs. Pour Rome comme pour le Trône

de fer, la barbarie règne au-delà. À cette

différence près que le Mur dans Game of

Thrones se donne les moyens de ses ambitions,

avec ses 210 mètres de haut. Rien

à voir avec les fortifications romaines du

limes [frontière] qui atteignent au plus

six mètres ! Pas même avec la Grande

Muraille de Chine et ses sept mètres de

haut. Difficile de faire de ce rempart long

de 21 000 kilomètres un dispositif militaire

efficace. Cependant, en délimitant

l’espace politique sur lequel régnèrent les

dynasties chinoises successives, la Muraille

facilita le contrôle des menaces intérieures

et était donc un outil de stabilité.

Indéniablement, les rôles de la frontière

sont multiples. •

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« À cause de la mort, nous tous,

les hommes, habitons une ville

sans rempart »

Épicure, Lettres, maximes, sentences

GAME OF

THRONES

MURS ET FRONTIÈRES

Le mur matérialise la frontière.

« Toute communauté dresse des frontières

pour tenir ceux qu’elle désigne comme

étrangers hors d’elle » 1 , soulignait le philosophe

Étienne Tassin. La démarcation

politique ou militaire établit une séparation

entre une communauté politique

et une autre, entre un « nous » et un « eux »,

entre le prochain et l’étranger. Elle permet

aux hommes de se reconnaître comme

semblables, en s’opposant à d’autres. Ainsi,

le Mur de Westeros sépare la « civilisation »

des Sept Couronnes de la « barbarie » des

autres, les Sauvageons, et des Autres, les

Marcheurs blancs. Mais les frontières,

selon qu’il s’agit de « frontières “de sécurité”

[ou] de simples délimitations administratives

» 2 , produisent différentes formes d’altérité.

Le mur hermétique est l’expression

d’une exclusion radicale de l’ennemi. Mais

dans bien des cas, la frontière relie autant

qu’elle sépare. Elle établit de la différence,

de l’altérité mais permet en même temps

la communication, l’échange. Malgré leurs

rivalités, les seigneurs de Westeros ne

dressent pas de remparts entre leurs terres

et ne cessent d’échanger. Ils sont réunis

par leur appartenance aux Sept Couronnes,

par leur opposition commune à

l’au-delà du Mur. •

1. Étienne Tassin, Un monde commun . Pour une cosmo-politique des

conflits, Seuil, 2003, p. 261. 2. Étienne Balibar, Europe Constitution

Frontière, Éditions du Passant, 2005, p. 135.

MURS ET CITÉS

Ne vois-tu rien venir ? Depuis le Mur, Tormund

Fléau-d’Ogres et Béric Dondarrion guettent la venue redoutée

de Marcheurs blancs.

On trouve à Westeros d’autres remparts,

moins familiers pour les

hommes d’aujourd’hui : les enceintes qui

protègent les villes. Ces fortifications, qui

caractérisaient notamment la cité antique,

séparent non pas le prochain et l’étranger,

mais l’« écoumène » – le monde des

hommes – de l’« érème » 3 – les terres sauvages.

Cette délimitation faisait de la cité

antique le lieu même de la vie politique,

un lieu dans lequel les citoyens pouvaient

délibérer des affaires humaines. « Les murs

de l’État-cité entouraient et protégeaient

l’espace dans lequel l’homme pouvait évoluer

en toute liberté » 4 , écrit Hannah Arendt. Les

choses sont quelque peu différentes à

Westeros : certes, la puissance politique

se concentre dans les villes ;

mais les dirigeants en place ont à gérer

un territoire qui déborde largement les

limites de leur cité, ce qui pousse le pouvoir

à s’absolutiser et à se refermer sur

lui-même, à se barricader derrière les

murs des donjons, comme le faisaient par

exemple les seigneurs des grandes cités

italiennes à la Renaissance [lire l’analyse

de Patrick Boucheron dans le hors-série

« La Renaissance » n° 38, pp. 89-95]. Scindée

entre basse et haute ville, l’architecture

de ces cités témoigne d’une conception

despotique du pouvoir. •

3. Nous reprenons cette opposition au géographe Augustin Berque.

4. Hannah Arendt, Essai sur la révolution, trad. Michel Chrestien, Les Essais,

Gallimard, 1967, p. 408.

Catastrophe climatique et migrations

49

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


Coopérer…

Catastrophe climatique et migrations

50

GAME OF

THRONES

… ou périr

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

À perdre haleine Jon Snow et ses compagnons poursuivis

par l’armée des morts (saison 7, épisode 6).


En portant leur regard sur le Peuple libre d’au-delà du Mur, deux philosophes

espagnols mettent au jour des questions contemporaines brûlantes

sur le commun, les murs et les autres. Réflexions sur le pouvoir et la coopération.

Ou : du bon usage de la catastrophe.

GAME OF

THRONES

PAR

AMADOR FERNÁNDEZ-SAVATER ET FRANCISCO CARRILLO

Traduit de l’espagnol par Vincent Pascal

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« Tout ce qui est bon

est libre et sauvage »

Henry Thoreau, Walden

À

première vue, la série Game of

Thrones peut apparaître profondément

conservatrice. Pour trois

raisons au moins. En premier lieu,

le peuple n’y apparaît jamais. Dans

la dialectique entre fond et figure, le peuple

n’est que le fond sur lequel se dessinent les

figures et leurs luttes de pouvoir : rois, chefs,

guerriers, magiciens, conseillers des

princes, etc. D’autant plus saisissante est

cette scène de la septième saison où un

groupe de soldats chante, mange et discute,

au lieu d’être égorgés ou brûlés par le feu

valyrien. La caméra se place à la hauteur des

gens du peuple, et l’on peut entendre comment

vit et pense le monde d’en bas : les

soldats déplorent l’absence de leurs proches

bien-aimés demeurés au loin, ils se moquent

de l’hypocrisie de leurs leaders et leurs propos

reviennent à peu près à opposer : « leurs

guerres, nos morts ». Le désir du peuple,

disait Machiavel, « c’est, simplement, de ne

pas être opprimé ».

En deuxième lieu, les personnages qui sont

régis par une éthique le payent à un moment

ou un autre : ceux qui refusent la terreur et la

violence, comme ceux qui distinguent la fin

et les moyens ou qui agissent selon des principes.

C’est d’ailleurs l’une des grandes innovations

motrices de la série : tuer les bons.

En troisième lieu, c’est la guerre de tous

contre tous. Tous les personnages cachent un

poignard dans leur dos, n’instaurent que des

relations instrumentalisées (mariage de

convenance, alliance stratégique) et se

défendent en se faisant craindre. Pourquoi

le monde de Game of Thrones est-il si instable

et dangereux ? Il ne manque pas de lois et

d’institutions destinées à garantir l’ordre d’en

haut. Que se passe-t-il donc ? Ce qui brille

par son absence, c’est la confiance. Non pas

celle qui va du haut vers le bas, mais celle

que nous nous accordons les uns les autres.

C’est sans doute le grand thème de la série :

en qui peut-on avoir confiance ? Sur quoi

repose une relation de confiance ?

Mais est-il possible de faire une autre lecture ?

Nous pensons que oui. Il nous semble que l’évolution

de la série fait apparaître un ensemble

d’éléments qui permettent un point de vue distinct,

moins conservateur et hobbesien.

LES MARCHEURS BLANCS :

UNE CATASTROPHE GLOBALE

Comment démarre la série ? La première

scène nous présente les effrayants Marcheurs

blancs, une menace ancestrale qui

réapparaît. Zombies aux yeux bleus qui

habitent au Nord, au-delà du grand Mur.

Une armée en expansion qui s’alimente des

vies qu’elle enlève. Ils auront un rôle croissant

au fil du récit.

Désastres économiques, crise écologique,

conflits religieux ou identitaires... : si les zombies

(dans leurs variantes : morts-vivants, infectés,

etc.) sont aussi présents sur nos écrans,

c’est sans doute que nous vivons des temps

apocalyptiques : « si on continue comme ça, le

monde n’a pas d’avenir. » Cela signifie-t-il qu’il

y a plus de risques objectifs que dans le passé ?

Même pas. La menace nucléaire associée à

la Guerre froide a constitué un seuil guère

dépassable ; cependant, les années 1960 furent

exceptionnellement utopiques. Ce qui s’est

passé depuis lors est plutôt un changement

subjectif : l’avenir n’est plus perçu comme une

promesse, mais comme une menace. L’espoir

placé dans le futur laisse place au sentiment

que demain ne peut qu’être pire qu’aujourd’hui.

Les Marcheurs blancs représentent le mal,

aujourd’hui latent ou assoupi, mais qui finira

par tous nous emporter un jour. La catastrophe

globale dont nul ne peut se protéger et qu’on

ne peut contenir derrière un mur. Une crise

qui n’est pas ponctuelle, mais structurelle ou

civilisationnelle.

AMBIVALENCE

DE LA CATASTROPHE

Mais la catastrophe n’est jamais un phénomène

univoque. Elle a toujours un caractère

double. Ainsi dans Game of Thrones.

D’une part, en tant qu’événement à venir, la

cata strophe est la meilleure manière de justifier

le maintien de l’ordre des choses. « Winter

is coming ». Le mal vient du dehors, il est radicalement

autre. Nous pouvons donc continuer

à vivre de la même manière et à nous protéger

Catastrophe climatique et migrations

51

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

Catastrophe climatique et migrations

52

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

FRANCISCO

CARRILLO

Spécialiste espagnol des

littératures d’Amérique

latine et de théorie littéraire,

il enseigne au Collège

de philosophie et de lettres

de l’université de Claustro

de Sor Juana, à Mexico.

Il a publié Excepción Bolaño:

crisis política y reescritura

de la derrota [« Exception

Bolaño : crise politique et

réécriture de la défaite », non

traduit à ce jour] (ICP, 2014).

AMADOR

FERNÁNDEZ-

SAVATER

Philosophe espagnol,

chercheur indépendant.

Coéditeur des éditions

Acuarela et de Revista

Alexia, collaborateur

de diverses publications

(Vacarme, Lignes, etc.),

il a contribué à l’ouvrage

collectif Le Symptôma grec

(Nouvelles Éditions Lignes,

2014) dirigé par Alain

Badiou et Étienne Balibar.

Engagé dans les mouvements

antiglobalisation, il participe

au mouvement des Indignés

espagnols. Il dirige le blog

« Interferencias » sur

eldiario.es et tient un blog

sur le site de Mediapart.

simplement en coupant la relation avec le

dehors et avec l’autre. Dans la série, un mur

gelé et gigantesque (300 miles de longueur,

700 pieds de hauteur) divise les « règnes des

hommes » et la terre habitée par la menace. Le

mal, ce ne sont pas seulement les Marcheurs

blancs – leur dernière apparition remonte d’ailleurs

si loin dans le passé qu’on se demande

s’ils ne relèvent pas de la légende –, mais surtout

les « peuples sauvages », mille tribus et

clans qui vivent dans ces terres gelées.

La Garde de nuit veille sur le Mur. C’est un

corps répressif (et réprimé : les relations

sexuelles y sont prohibées), élevé dans la

haine de ce qui vit au-dehors. Elle est chargée

de maintenir la division (millénaire) qu’établit

le Mur : entre l’humain et le barbare, entre

les Sauvageons et les humains. Mais le Mur,

à l’évidence, ne protège pas de l’autre : il

construit l’autre en tant qu’autre. Comme le

reconnaît Jon Snow, les Sauvageons « ont seulement

commis l’erreur d’être nés de l’autre

côté ». Le Mur subjectivise l’autre et nous permet

de le déconnaître ; il lui arrache son

humanité, et lui compose le visage de l’ennemi.

L’ordre se sert ainsi de la catastrophe

pour que rien ne change et façonne des boucs

émissaires dans sa stratégie de contrôle social.

Mais on sait que les protections immunitaires

reproduisent souvent les conditions du mal

et alimentent les désastres…

D’autre part, en tant que processus en marche,

la catastrophe peut fonctionner comme un

« révélateur » : une sorte de vide qui nous permet

de voir comment les choses sont faites et

de quoi elles sont faites. C’est l’occasion de

nous interroger sur la vie en commun. Envisagé

de la sorte, le mal ne se situe pas audehors,

il est inscrit dans les structures mêmes

du pouvoir. Il n’est pas le radicalement autre,

c’est un miroir de ce qui est déjà là. Il ne vient

pas d’un espace extérieur, mais du plus profond

de nous. Ce n’est pas un événement à

venir, il est inscrit dans les conditions mêmes

de la vie quotidienne. La réception de ce type

de catastrophe est tout autre : on passe de la

peur engendrée par la menace qui nous maintient

paralysés à un désir de changement, de

la croyance que seul l’ordre peut nous protéger

à la vision de ce même ordre comme

catastrophique en soi. De la peur et de l’espoir

à l’action ici et maintenant. De la crise de

civilisation à la mutation civilisationnelle.

LA CONCEPTION

SOUVERAINE DU POUVOIR

Si nous ne pensons pas la catastrophe

comme un événement à venir mais comme

un processus en marche, la première question

que nous devons nous poser est : quelle est

l’histoire de ce processus ?

Les Marcheurs blancs furent créés il y a un

millier d’années comme une arme dans la

guerre entre les royaumes. À un moment

donné, cette « arme » a pris son indépendance

et est devenue une menace pour tous les êtres

vivants. C’est un thème classique du genre

catastrophe : le monstre produit par la radioactivité

ou le désastre résultant d’un mauvais

usage de la science et de la technique par les

scientifiques, les militaires et le gouvernement…

Le mal ne vient pas de l’extérieur et

ne peut être tenu à l’écart, parce qu’il a vu le

jour ici et vit parmi nous. En quoi consiste la

catastrophe dans la série ? Autrement dit :

quelles sont les conditions qui ont présidé

à l’apparition des Marcheurs blancs ? C’est

la guerre permanente entre les royaumes,

la guerre pour la conquête du Trône de fer.

Le mal est le jeu de trônes lui-même, selon

une conception bien précise, la conception

« souveraine » du pouvoir.

Qu’implique cette conception ? Que le pouvoir

souverain est concentré et exclusif : ou

c’est toi qui l’as, ou c’est moi. Une seule personne

peut occuper le Trône de fer. Le pouvoir

de l’un passe par la soumission de l’autre, le

bien-être de l’un passe par le mal-être de

l’autre, la sécurité de l’un passe par l’insécurité

de l’autre. Comme l’explique très clairement la

reine Cersei : « la vie au Sud implique la mort

au Nord ». Mors tua, vita mea 1 . C’est très facile

à comprendre : il suffit d’ouvrir les yeux sur la

réalité que nous vivons jour après jour. Nos

vies occidentales reposent sur cette conception

catastrophique du pouvoir. Et de temps en

temps, à nous qui sommes protégés par le

Mur, nous revient un boomerang. Un attentat

terroriste, l’exode massif de réfugiés, etc.

Les Marcheurs blancs sont un boomerang.

NED STARK, KHALEESI,

TYRION : DES ALTERNATIVES ?

Y a-t-il une alternative à cette conception du

pouvoir ? Ned Stark n’est pas une option très

sérieuse, tout bien considéré. Ce serait comme

de s’en remettre à l’ONU pour le développement

durable ou le capitalisme vert. Ned Stark

est un personnage bon, avec de l’honneur et

des principes, il aime son peuple, mais il ne

remet rien en question sur le fond : ni le Mur, ni

la Garde de nuit, ni le Trône de fer, seulement

tel ou tel abus de pouvoir. Moraliser le pouvoir

ne change rien. La nostalgie récurrente de Ned

Stark est l’aspiration au retour d’un ordre bon,

juste et équilibré qui n’a jamais existé. Daenerys

Targaryen est la figure du messianisme

populiste, du leadership charismatique auquel

les gens « croient ». Elle soutient une rhétorique

rupturiste (« briser la roue du pouvoir »),

mais ne sort pas de la conception souveraine

du pouvoir : elle ne fait que penser qu’elle doit

occuper le Trône de fer pour y promouvoir de

« bonnes politiques ». Comme elle libère d’en

haut, le résultat est très faible, les esclaves

veulent redevenir esclaves, les traditions

qu’elle avait cru pouvoir abolir par décret

resurgissent, etc. Ce sont là les problèmes classiques

de la conception élitiste du changement

social.

COOPÉRER AVEC L’ENNEMI :

LES SAUVAGEONS

Où trouver une véritable alternative ? Au

cours de la deuxième saison, l’apparition des

Sauvageons introduit une différence qualitative

qui affectera imperceptiblement la

série tout entière. Évidemment, « sauvageons »

est une étiquette colonialiste apposée par

le pouvoir qui maintient ceux-ci confinés

au-delà du Mur. Eux se nomment le « Peuple

libre » et affirment orgueilleusement leur

différence : une force de caractère, une

liberté de mœurs, etc.

Les Sauvageons habitent, au-delà du Mur,

une splendide terre gelée où, comme l’explique

Tormund Fléau-d’Ogres, « pour rester

en vie, tu dois constamment te déplacer ». Ce


GAME OF

THRONES

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Mur de glace Trois cavaliers sortent du tunnel qui mène

à Châteaunoir.

mouvement permanent s’organise désormais

comme une fuite massive : pour survivre, les

Sauvageons doivent franchir le Mur et s’éloigner

des Marcheurs blancs. Ils sont une nation

en marche, un royaume qui chemine, une

fédération impossible de clans et de tribus.

Les Sauvageons sont, dans Game of Thrones,

ce qui ressemble le plus à un peuple (et non

une masse de sujets). On retrouve parmi eux

quelques-uns des personnages les plus libres,

les plus sensibles et les plus attirants de la

série : la guerrière Ygrid, le leader Mance

Rayder, le sympathique Tormund. Ils offrent

trois caractéristiques qui en font, à nos yeux,

une authentique alternative.

D’une part, ils ne cherchent pas le pouvoir.

Ils constituent une armée de plus de

100 000 hommes (et femmes !), mais ce sont

les seuls qui ne songent pas à s’emparer du

Trône de fer. Comme l’explique Mance

1. « Ta mort, c’est ma vie. » Maxime latine prêtée notamment aux

gladiateurs s’apprêtant à pénétrer dans le Colisée romain. Dans un

contexte moins dramatique, s’applique lorsque l’échec d’une personne

est nécessaire au succès d’une autre. [NDLR.]

« De temps en temps, à

nous qui sommes protégés

par le Mur, nous revient

un boomerang. Un

attentat terroriste, l’exode

massif de réfugiés... »

Catastrophe climatique et migrations

53

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

Catastrophe climatique et migrations

54

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

« Les Sauvageons mettent

en œuvre une autre

conception du monde,

du pouvoir et

de l’être-ensemble »

Rayder, ils ne recherchent pas le pouvoir ni

la gloire, ils veulent seulement vivre et qu’on

les laisse en paix. Franchir le Mur, occuper

des terres, cultiver, vivre.

D’autre part, le pouvoir n’y est pas institutionnel.

Il y a un Roi-d’au-delà-du-Mur, Mance

Rayder , un déserteur de la Garde de nuit parti

vivre avec ses ennemis. Mais comme l’explique

avec orgueil Ygrid à Jon Snow, Mance n’est pas

un roi par lignage paternel (idée qui suscite

chez lui à la fois répulsion et rire) mais parce

que c’est un chef élu. Et élu pour accomplir une

mission concrète : conduire le Peuple libre audelà

du Mur. Ce n’est pas un souverain mais un

leader fonctionnel. Il en est parfaitement

conscient et plusieurs de ses décisions se conforment

à cette conception, comme celle de supprimer

le devoir de s’agenouiller après une

défaite militaire, ou encore de ne pas enrôler

les siens dans une guerre étrangère – ce qui

lui coûtera la vie.

Enfin, le Peuple libre est un commun composé

de différences. L’armée de Mance, où l’on parle

jusqu’à sept langues, regroupe plus de

90 clans (Adorateurs de la Lune, Pieds-Cornés,

Thenns…) qui auparavant se haïssaient à mort,

et comprend différentes races (des humains,

des géants, des change-peaux). Il a fallu vingt

ans à Mance Rayder pour tous les unir et tisser

une toile de coopération là où n’existaient que

des inimitiés immémoriales ; c’est l’« œuvre de

sa vie ». La différence chez les Sauvageons

s’unifie sans se soumettre, sans concession à la

souveraineté : nul n’est tenu de s’agenouiller

devant Mance, contrairement à ce qui se pratique

dans les royaumes des hommes. Les

Sauvageons mettent en œuvre une autre

conception du monde, dans laquelle la domination

et la gloire ne passent pas avant la vie.

Une autre conception du pouvoir, réparti ou

partagé ; il ne se concentre que de manière

ponctuelle, lorsque cela s’avère nécessaire.

Et une autre conception de l’être-ensemble

dans laquelle les différences peuvent cohabiter

sans s’exclure, s’abolir ou s’effacer, en

préservant un équilibre toujours instable et

litigieux. À ces conditions-là, la confiance

devient la base possible des liens.

LA PUISSANCE DU DEHORS

Si la vie des uns implique la destruction des

autres, le monde à la longue n’a plus aucun

avenir. Les Marcheurs blancs sont précisément

la figure de ce non-futur. Il faut changer radicalement

de logique. Mais est-ce possible ?

Un exemple dans le monde réel. La sécurité

de l’État d’Israël, qui se fonde sur les murs, les

colonies et les postes de contrôle, est fondamentalement

l’ennemie de la vie des Palestiniens

: des enfants mettent des heures à

atteindre leur collège, on rapporte que femmes

enceintes sont mortes aux check-points, etc. De

temps en temps revient un boomerang : un

attentat, une roquette, une attaque. Mais cela

ne sert qu’à justifier un peu plus les murs.

Les acteurs de la désobéissance civile palestinienne

proposent : changeons de logique. La

désobéissance civile au lieu de la violence

armée. L’humanisation de l’autre au lieu de la

construction de l’ennemi. Une conception partagée

du pouvoir selon laquelle la sécurité, la

justice et le bien-être des uns dépendent de la

sécurité, de la justice et du bien-être des autres.

Vita tua, vita mea. Mais voici venir les Marcheurs

blancs, une armée entière de morts. Le

Mur ne va pas les contenir. Personne ne peut

se sauver. La guerre que se font les rois est ridicule

: à quoi bon le pouvoir dans un monde

mort ? Seuls les salauds ou les idiots s’agrippent

au désir du Trône. Pour vivre, il faut coopérer

avec celui qui était jusque-là notre ennemi.

Seuls les autres peuvent nous sauver.

Jon Snow est celui qui va infléchir la trame

entière de la série. Comment ? En faisant comme

les Sauvageons. Il a vécu parmi eux, a marché

avec eux, est tombé amoureux de l’une d’entre

eux, Ygrid. Il est impliqué, l’expérience l’a transformé.

Ainsi, contaminé, il pourra contaminer

les autres : d’abord les seigneurs du Nord, puis

la Khaleesi elle-même. Il les convainc de coopérer.

Certains philosophes contemporains parlent

de la « puissance du dehors ». Le dehors contient

la force capable de transformer les choses si

nous osons faire alliance avec lui. Mais ce n’est

en rien facile : cela a un prix. En premier lieu, il

faut prendre le risque de modifier la carte des

repères qui nous servaient jusque-là à donner

du sens au monde. Jon Snow fait alliance avec

la puissance du dehors et permet aux Sauvageons

de traverser le Mur : cette alliance monstrueuse

brouille la frontière qui a régi le monde

depuis un millier d’années, celle qui sépare

l’humain et le barbare. Snow propose une nouvelle

alternative entre ceux qui respirent et ceux

qui ne respirent pas. Cela lui coûtera la vie (au

moins l’une d’entre elles !).

Il faudrait pousser le raisonnement

jusqu’au bout et laisser vide à jamais le Trône

de fer. Que personne n’en veuille, que personne

ne le désire, le voir précisément comme

le mal, et entreprendre un autre jeu : celui

qui consiste à éviter que se cristallise un

quelconque pouvoir souverain et central. Le

jeu de la destitution. Sinon, la vieille menace

des Marcheurs blancs finira toujours par

resurgir, comme le miroir et le négatif du

pouvoir souverain qu’il est, avec son Roi de

la Nuit et ses sujets-zombies – y compris ses

dragons de destruction massive !

« Vaincre ou mourir », selon le titre de l’essai

publié par Pablo Iglesias en 2014 sur la série :

cette alternative est une erreur. On peut gagner

et mourir. Détenir le pouvoir et être complètement

impuissant. Régner et ne rien pouvoir

faire que gérer la mort. On peut aussi mourir

et gagner. C’est le cas de Mance Rayder : il

meurt, mais il n’est pas vaincu. Il sème la

graine d’un nouveau paradigme, d’une nouvelle

vision du monde qui perdure

et continue à le transformer, peu à

peu. Honneur à toi, Mance Rayder !


Ni chaud ni froid…

ENTRETIEN AVEC

PABLO SERVIGNE

Propos recueillis par Sven Ortoli

Une catastrophe climatique s’apprête à s’abattre sur Westeros. Retranchés derrière

un vertigineux mur de glace, les hommes se croient à l’abri et poursuivent

leurs guerres intestines. De la fiction à la réalité : aujourd’hui comme hier, l’humanité

saura-t-elle coopérer pour endiguer une menace brûlante comme la glace ?

Le point de vue du théoricien de l’effondrement Pablo Servigne.

GAME OF

THRONES

Avec Raphaël Stevens,

vous avez théorisé la « collapsologie ».

Que recouvre cette notion ?

PABLO SERVIGNE \ La collapsologie est l’étude

scientifique de l’effondrement possible de

notre civilisation. Il s’agit d’abord de rassembler,

dans différents domaines, tous les

indices, les chiffres, les données qui indiquent

les possibilités d’effondrement – financier, écosystémique,

politique, etc. D’autre part, la

collapsologie s’intéresse aux effondrements

systémiques globaux ; elle étudie les effets

domino de contagion entre les « crises » ou

secteurs d’effondrement.

« Winter is coming » [l’hiver arrive] est

le leitmotiv de la série. Cela fait-il écho

à votre propre théorie de l’effondrement ?

\ Game of Thrones, c’est ce que nous vivons

mais à l’envers : le réchauffement climatique,

et non le refroidissement, arrive, et les migrants

ne viennent pas du Nord comme les Sauvageons

qui tentent de franchir le Mur, mais du

Sud. Comme à Westeros, nous construisons des

murs pour nous en protéger. La saga est donc

un récit conscient, mais surtout une mythologie

qui parle à l’inconscient de notre époque et de

notre géographie occidentale et états-unienne.

Les grandes maisons du royaume s’entretuent

pour le pouvoir, l’argent, etc. Mais elles ne

voient pas venir les deux menaces : l’hiver

et l’invasion des Marcheurs blancs. Seuls

quelques-uns s’en rendent compte, comme

Jon Snow qui s’efforce de prévenir tous les

autres et de les pousser à coopérer pour survivre.

Avec Gauthier Chapelle, nous avons

développé cette idée de coopération dans

Montées au créneau Arya et Sansa Stark sur les remparts

de Winterfell (saison 7, épisode 7).

© 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO.

Catastrophe climatique et migrations

55

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

Catastrophe climatique et migrations

56

PABLO SERVIGNE

Ingénieur agronome,

chercheur indépendant et

transdisciplinaire, membre

de l’Institut Momentum et de

l’Association Adrastia. Auteur

notamment de Comment tout

peut s’effondrer. Petit manuel

de collapsologie à l’usage

L’Entraide. L’autre loi de la jungle 1 . En abordant

cette question : quels sont les ingrédients

qui font que les individus d’un groupe s’entraident,

et que différents groupes se mettent

à coopérer ?

Et qu’en concluez-vous ?

des générations présentes

(Seuil, 2015) avec Raphaël

Stevens, et Une autre fin

du monde est possible (Seuil,

2018) avec Gauthier Chapelle

et Raphaël Stevens.

\ Il y a trois conditions externes qui

peuvent jouer : soit créer un « grand méchant

loup », un ennemi – c’est ce qui se passe dans

les guerres – ; soit faire face à un événement

catastrophique, subir un désastre, surgi par

hasard mais qui, en nous plongeant en milieu

hostile, nous impose un objectif commun : survivre

; soit déterminer un objectif commun précis,

clairement atteignable et quantifiable – et

non pas vague et farfelu. Ces trois situations

poussent les individus à se tourner dans la

même direction, comme l’aiguille d’une boussole,

et à agir de conserve.

Jon Snow incarne ce rôle de grand

rassembleur, n’est-ce pas ? Est-ce

une figure idéale du combat écolo ?

\ Je n’y avais pas pensé sous cet angle.

Mais effectivement, l’écologie est une manière

de prendre du recul afin d’envisager toutes

les interactions, non seulement entre les

êtres humains, mais plus généralement entre

tous les êtres vivants et leurs milieux. Jon

Snow opère ce changement de perspective,

à sa manière. C’est un bâtard et son rejet le

place dès le début dans une position de recul

par rapport aux petits conflits qui opposent

les familles. En outre, en tant que membre

de la Garde de nuit, il est allé sur le terrain,

a vu les menaces, les Marcheurs blancs. Il a

eu cette épiphanie.

Que vous inspire l’image du Mur ?

\ Un peu à la manière d’une digue, la civilisation

s’imagine abritée derrière cette immense

construction. L’humanité dépense beaucoup

d’énergie et de matériaux à construire des

murs, qui tiennent un temps. Mais les murs

menacent toujours de s’effondrer. Il faut en

permanence les régénérer, car la nature, le destin

reprennent toujours leurs droits. Regardez

les digues de Hollande – des millions d’euros

dépensés pour se protéger de la montée des

eaux. Mais combien de temps ces ouvrages

tiendront-ils ? Cet effort des hommes pour se

protéger de la nature semble dérisoire, mais

aussi arrogant, présomptueux, démiurgique.

Penser qu’on peut arrêter définitivement les

choses avec un mur, c’est une illusion. Tout est

cyclique, fluide, dans le monde vivant. Le mur

ne fait que ralentir ce mouvement inévitable.

Faut-il se préparer à l’effondrement

ou se battre pour l’empêcher ?

\ Si j’essaie de m’imaginer à Westeros, je

pense que face à cet hiver qui arrive, j’aurais

tendance à me préparer. À suivre Jon Snow. À

écouter les vieux sages. Certes, nous ne pouvons

être sûrs de rien. L’hiver vient… C’est une

rumeur, une croyance. Personne n’en connaît

« Il n’y a pas de

catastrophe

purement naturelle »

Le combat

mouvant

des hommes

de boue

PABLO SERVIGNE

Ingénieur agronome de formation,

c’est un chercheur

indépendant et transdisciplinaire,

membre de l’Institut

Momentum et de l’Association

Adrastia, à qui l’on doit

la théorisation de la notion

de « collapsologie ». Il a

notamment publié Comment

tout peut s’effondrer. Petit

manuel de collapsologie

à l’usage des générations

MICHEL SERRES

présentes (Seuil, 2015) avec

Raphaël Stevens, L’entraide,

l’autre loi de la jungle (Les

Liens qui Libèrent, 2017)

avec Gauthier Chapelle, et

Une autre fin du monde est

possible (Seuil, 2018) en

collaboration avec Gauthier

Chapelle et Raphaël Stevens.

EXTRAIT

«

U

n couple d’ennemis brandissant

des bâtons se bat au beau milieu

de sables mouvants 2 . Attentif aux

tactiques de l’autre, chacun répond

coup pour coup et réplique contre esquive.

Hors du cadre du tableau, nous autres spectateurs

observons la symétrie des gestes au

cours du temps : quel magnifique – et banal –

spectacle !

Or le peintre – Goya – enfonça les duellistes

jusqu’aux genoux dans la boue. À chaque

mouvement, un trou visqueux les avale, de

sorte qu’ils s’enterrent ensemble graduellement.

À quel rythme ? Cela dépend de leur

agressivité : à lutte plus chaude, mouvements

plus vifs et secs, qui accélèrent l’enlisement.

L’abîme où ils se précipitent, les

belligérants ne le devinent pas : au contraire,

de l’extérieur, nous le voyons bien. […] En

tierce position, extérieure à leur chamaille,

nous repérons un troisième lieu, le marécage,

où la lutte s’envase. […]

L’accord des ennemis pour entrer en guerre

fait, sans accord préalable, violence

aux choses mêmes qui peuvent en

retour faire violence à leur accord. »

Michel Serres, Le Contrat naturel,

Le Pommier, 2018, pp. 25-26 et 43.

1. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. H. Albert,

Mercure de France, 1901, p. 63. 2. Albert Camus, Lettres à un ami

allemand, première lettre, Gallimard, 1948, p. 20. 3. Saison 3, épisode 6.


PABLO SERVIGNE

Ingénieur agronome de formation,

c’est un chercheur

indépendant et transdisciplinaire,

membre de l’Institut

Momentum et de l’Association

Adrastia, à qui l’on doit

la théorisation de la notion

de « collapsologie ». Il a

notamment publié Comment

tout peut s’effondrer. Petit

manuel de collapsologie

à l’usage des générations

JEAN-PIERRE DUPUY

« Nous ne

croyons pas

ce que

nous savons »

présentes (Seuil, 2015) avec

Raphaël Stevens, L’entraide,

l’autre loi de la jungle (Les

Liens qui Libèrent, 2017)

avec Gauthier Chapelle, et

Une autre fin du monde est

possible (Seuil, 2018) en

collaboration avec Gauthier

Chapelle et Raphaël Stevens.

Bleu nuit Incarnation d’une menace extra-humaine,

le Roi de la nuit, premier des Marcheurs blancs parmi les siens.

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GAME OF

THRONES

EXTRAIT

«

N

ous ne croyons pas ce que nous

savons. Le défi qui est lancé à la

prudence n’est pas le manque de

boration connaissance ou de la Résistance sur l’inscription durant de la

Seconde la catastrophe Guerre dans mondiale. l’avenir, mais le fait que

cette inscription n’est pas crédible […] La

temporalité Est-ce aussi des une catastrophes, occasion de en tous cas,

réfute transformer l’implication notre que rapport savoir, à la c’est nature croire. ?

[…] Nous tenons la catastrophe pour

impossible \ Il y a deux dans dimensions le même temps dans où la crise les données

dont Westeros. nous disposons D’une part, nous les la font menaces tenir

que

connaît

extra-humaines. pour vraisemblable Arriverons-nous et même à certaine comprendre ou

cette quasi catastrophe certaine. […] écologique Ce n’est ? Arriverons-nous

pas l’incertitude,

comprendre scientifique les ou Marcheurs non, qui est Blancs l’obstacle, ? La

à

réponse c’est l’impossibilité n’est pas évidente. croire D’autre que part, le pire cette va

crise arriver. met La en situation lumière des présente problématiques nous montre intrahumaines

que l’annonce : comment des catastrophes faire pour que ne les produit familles

cessent aucun changement de s’entretuer sensible, ? Comment ni faire dans pour nos

cohabiter manières avec de faire, les Sauvageons ni dans nos à manières qui on a fait de

la penser. guerre […] pendant On ne des croit siècles, à l’éventualité

mais qui ont

désormais d’une catastrophe passé le Mur qu’une ? La fois question celle-ci politique advenue,

l’organisation telle est la du donnée vivre-ensemble de base.

de

se On pose, ne quoi réagit qu’il qu’à arrive. son Car actualité les effets

du – donc, dérèglement trop tard. » climatique, qui

peuvent sembler parfois abstraits, théoriques,

apportent toujours Jean-Pierre avec Dupuy, eux Pour la un guerre, catastrophisme la maladie,

la famine, Seuil, c’est-à-dire 2004, pp. 142-163. des problèmes intra-

éclairé. Quand l’impossible est certain,

humains. En fait, il n’y a pas de catastrophes

purement naturelles. Si catastrophe il y a, c’est

parce que cela touche d’une manière ou d’une

autre les humains.

À titre personnel, êtes-vous plutôt

optimiste ou pessimiste ?

l’ampleur véritable. Mais quelque chose monte.

De même, dans notre monde il est impossible

de conclure à la certitude d’un effondrement à

venir. Mais on ne peut non plus prouver que

l’effondrement ne se produira pas. Nous

sommes dans une situation d’incertitude radicale.

Cependant, nous disposons de nombreux

indices qui indiquent que la catastrophe est une

réelle possibilité, et pas seulement une probabilité

abstraite. Cette attitude n’est ni optimiste

ni pessimiste : Jon Snow est réaliste. Et même

si la catastrophe n’arrive pas finalement, sa

menace aura été l’occasion d’unir les familles.

Cette imminence de la catastrophe

n’est-elle pas plutôt désespérante ?

\ Imaginez qu’un incendie éclate dans votre

immeuble. De quoi avez-vous besoin ? D’espoir

? Non : de courage, pour vous mettre en

mouvement, appeler les voisins, les pompiers,

etc. Vous n’avez pas besoin de savoir que vous

allez réussir à contenir et éteindre l’incendie.

C’est la même chose avec la menace des Marcheurs

blancs ! Il faut y voir une opportunité de

se rassembler, et de se montrer courageux.

Quand la menace arrive, quand l’ordre « normal

» des choses est rompu, notre être profond

se dévoile – comme, j’imagine, dans le choix de

la collaboration ou de la Résistance durant la

Seconde Guerre mondiale.

Est-ce aussi une occasion de

transformer notre rapport à la nature ?

\ Il y a deux dimensions dans la crise que

connaît Westeros. D’une part, les menaces

extra-humaines. Arriverons-nous à comprendre

cette catastrophe écologique ? Arriverons-nous

à comprendre les Marcheurs blancs ? La réponse

n’est pas évidente. D’autre part, cette crise met

en lumière des problématiques intra-humaines :

comment faire pour que les familles cessent de

s’entretuer ? Comment faire pour cohabiter

avec les Sauvageons à qui l’on a fait la guerre

pendant des siècles, mais qui ont désormais

passé le Mur ? La question politique de l’organisation

du vivre-ensemble se pose, quoi qu’il

arrive. Car les effets du dérèglement climatique,

qui peuvent sembler parfois abstraits,

théoriques, apportent toujours avec eux la

guerre, la maladie, la famine, c’est-à-dire des

problèmes intra-humains. En fait, il n’y a pas

de catastrophe purement naturelle. Si catastrophe

il y a, c’est parce que cela touche d’une

manière ou d’une autre les humains.

À titre personnel, êtes-vous plutôt

optimiste ou pessimiste ?

\ Ni l’un ni l’autre : je tente d’être lucide. Je

dis souvent que les collapsologues voient le

verre entièrement plein, à moitié d’eau et à moitié

d’air. Mais surtout, ils le voient fissuré ! Cette

image illustre pour moi la nécessité de prendre

du recul. Comme le dit Spinoza : « Ne

pas se moquer, ne pas se lamenter, ne

pas détester, mais comprendre. » 3

1. Éditions Les Liens qui Libèrent, 2017 ; rééd. avril 2019. 2. Michel Serres

évoque ici le tableau Duel au gourdin (1819-1823) de Goya (1746-1828).

3. Spinoza, Traité politique (I, 4) (traduction de Frédéric Lenoir dans Le

Miracle Spinoza [Fayard, 2017]).

Catastrophe climatique et migrations

57

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Dieux

et destins

© Xxxxxxxxxxxxxxxxx

58

Des dieux qui patronnent les cinq religions

de Game of Thrones, on ne verra rien, on ne

saura rien, et d’ailleurs on ne se soucie pas plus

de leur nature que le sceptique Protagoras dans

la Grèce de l’âge d’or : « Si vous me demandez

ce que sont les dieux, je répondrai qu’il y a

deux obstacles à ma réponse. Le premier est

l’obscurité de la question, le second est la

brièveté de la vie humaine ».

Mais si les dieux de Game of Thrones restent

invisibles, leur invocation peut faire des

miracles, et Jon Snow revient du royaume

des morts pour assumer sa destinée et nous

laisser espérer en avoir encore une.

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© Kyle Thompson / Agence VU

GAME OF

THRONES


GAME OF

THRONES

Dieux et destins

60

Le réveil

du religieux

PAR

OCTAVE LARMAGNAC-MATHERON

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Faire front à l’hérésie Lancel Lannister, cousin

et ancien amant de Cersei, converti en fanatique de la foi

des Sept dont il porte le symbole au front (saison 5, épisode 4).

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En 2015, la population mondiale comptait 84 % de croyants 1 . Le taux est stable, mais la ferveur

s’intensifie, jusqu’à susciter parfois une forme d’intolérance fanatique. De l’expansion des

mouvements évangéliques au dynamisme de l’Islam, en passant par la multiplication de conflits

interconfessionnels, notre époque est moins sécularisée qu’on a pu croire. De même à Westeros :

alors que la religion n’était plus qu’une institution moribonde et que la magie passait pour

un simple mythe, l’omniprésence de la guerre et la menace d’une apocalypse attisent les peurs

et réveillent le besoin de transcendance. Ce retour du religieux questionne aussi bien

les athées que les croyants d’aujourd’hui.

LES ANCIENS DIEUX

Les anciens dieux étaient, à l’origine, vénérés

par les Enfants de la forêt, un peuple quasi

légendaire que combattirent les Premiers

Hommes arrivés à Westeros avant d’en adopter

le culte. Depuis l’arrivée des Andals, le culte

des anciens dieux a été supplanté par celui des

Sept, mais la Couronne protège encore ses

adeptes, qui restent nombreux au nord.

Il s’agit d’une religion dépourvue de clergé,

de rituels et de cérémonies : le rapport entre les

hommes et les dieux est intime et silencieux.

D’ailleurs, les anciens dieux ne possèdent ni

nom ni attribution définie. Seuls les barrals, des

arbres dans l’écorce desquels sont sculptés des

visages, servent d’intercesseurs. Mais en réalité,

les anciens dieux sont présents partout dans la

nature, laquelle forme une totalité qui nous

préexiste et nous survit. « La terre est une. » 2

Ce culte s’apparente donc à l’animisme plus

qu’au polythéisme. Capables d’entrer en symbiose

avec les barrals, les vervoyants prolongent

ainsi leur vie bien au-delà des limites

normales et accèdent à la mémoire du passé

dont ces arbres ont été les contemporains

comme ils du futur dont ils témoigneront. Ils

incarnent cet esprit de communion harmonieuse

avec le monde propre à la religion des

anciens dieux.

Cette spiritualité de la nature semble inciter

l’homme à renoncer à son comportement prédateur

et parasitaire, à son statut de « maître

et possesseur » 3 auquel le vouait Descartes.

Comment s’étonner que ce discours écologiste

avant l’heure nous semble familier ?

LA RELIGION DES SEPT

La religion des nouveaux dieux, ou religion

des Sept, est la religion dominante du royaume.

Ce culte, qui semble de prime abord polythéiste,

s’avère être un monothéisme : à la

manière de la Trinité chrétienne, les Sept sont

en fait sept facettes d’un dieu unique. Trois

sont masculines : le Père, représentant de l’autorité

et de la justice ; le Guerrier, égide des

combattants ; et le Ferrant, protecteur des artisans.

Trois sont féminines : la Mère, figure de

la pitié et de la compassion ; l’Aïeule, source de

sagesse ; et la Jouvencelle, incarnation de

l’honneur et de l’innocence. Quant à l’Étranger,

avatar androgyne et sans visage, il est « l’éternel

proscrit, l’errant venu de contrées lointaines, plus

et moins qu’humain, inconnu, inconnaissable » 4 ,

représentant de la mort et de l’altérité.

La religion des Sept est organisée autour du

Septuaire de Baelor situé à Port-Réal, et du

Grand Septon, représentant suprême du culte,

qui y siège. Comme le christianisme, son

dogme repose sur la notion de faute : tout

homme est considéré comme pécheur. Même

si les « péchés peuvent être pardonnés » 5 , notamment

par la confession, la repentance ou certaines

pratiques ascétiques, « les crimes doivent

être néanmoins punis » 6 . Plus encore en temps

de crise : face aux guerres qui ravagent les Sept

Couronnes, les « moineaux » de la Foi militante

ne ménagent pas leurs efforts pour purger de

ses vices l’humanité et sauver le monde de la

décadence qu’ils annoncent. Quitte à outrepasser

la frontière entre le religieux et le politique,

que Locke considérait comme essentielle à

la paix civile 7 . Pour le philosophe, la foi doit

demeurer une question intime afin de

garantir le principe politique de tolérance ;

dès qu’elle se politise, elle menace de devenir

tyrannique – Daesh en est peut-être

aujourd’hui le meilleur exemple.

LE CULTE DE R’HLLOR

La religion de R’hllor est un culte originaire

d’Asshaï-lès-l’Ombre, sur le continent d’Essos.

Peu implantée à Westeros, elle y est notamment

représentée par la prêtresse rouge Mélisandre.

Ses adeptes adorent R’hllor, le « Cœur de

feu », « Seigneur de la Lumière », « dieu de la

flamme et de l’ombre », représentant de

l’amour et de la vie, en lutte permanente

avec son antagoniste, le « dieu sans nom », le

« Grand Autre », « Âme de Glace », « Seigneur

des Ténèbres », « dieu de la nuit et de la terreur

», incarnation de la haine et de la mort.

On l’aura deviné, il s’agit d’un culte dualiste,

manichéen au sens littéral du terme ; la religion

fondée au iii e siècle par le prophète

perse Mani repose sur cette même opposition

entre deux principes métaphysiques, l’un

bénéfique, l’autre néfaste.

Dans cette guerre, plus fondamentale que

les conflits entre royaumes, tous les hommes

sont appelés à choisir leur camp. Il n’y a pas

d’entre-deux : Mélisandre affirme ainsi que « si

un oignon est à demi noir de pourriture, c’est

un oignon pourri. On est un homme de bien

ou un scélérat. » 8 Point d’orgue de cette

lutte, les adeptes de R’hllor prophétisent la

réincarnation d’Azor Ahai, le champion de

la Lumière, qui vaincra les ténèbres.

Dans un monde en détresse, le réveil de

l’instinct religieux de l’homme et l’attente

d’un rédempteur surhumain n’ont rien de

vraiment surprenant. Comme l’écrivait Emil

Cioran : « chaque fois que cela ne va pas, […]

je suis emporté par une irrésistible envie de proclamer.

C’est alors que je devine de

quels piètres abîmes surgissent réformateurs,

prophètes et sauveurs. » 9

1. http://www.pewresearch.org/fact-tank/2017/04/05/christians-remainworlds-largest-religious-group-but-they-are-declining-in-europe/

2. George R.

R. Martin, A Storm Of Swords, Bantam, 2000, p. 275 [notre traduction]. 3.

René Descartes, Discours de la méthode, in Œuvres, t. I, éd. Victor

Cousin, Levrault, 1824, p. 192. 4. George R. R. Martin, A Clash of Kings,

Bantam, 1999, p. 372 [notre traduction]. 5. George R. R. Martin, A Feast

For Crows, Bantam, 2005, p. 407 [notre traduction]. 6. Ibid. 7. John Locke,

Lettre sur la tolérance (1689). 8. George R. R. Martin, L’Ombre maléfique,

trad. J. Sola, J’ai lu, 2002, p. 319. 9. Cioran, De l’inconvénient d’être né,

NRF Essais, Gallimard, 1990, p. 16.

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THRONES

Dieux et destins

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GAME OF

THRONES

Sous bonne escorte Daenerys à Peyredragon, accompagnée

de Tyrion et entourée de deux de ses dragons : Rhaegal à gauche,

Viserion à droite. En route pour secourir Jon Snow au nord du Mur

(saison 7, épisode 6).

Dieux et destins

62

Sous le regard

des dragons

Pour le philosophe Tristan Garcia, la série dépeint un monde quasi laïcisé,

semblable au nôtre, mais dans lequel dieux et dragons s’apprêtent

à reprendre vie. L’hiver revient. Ce « réenchantement sanglant », imminent, brouille

les frontières entre passé, présent et futur. Car l’avenir est inscrit dans le passé,

le temps est un cycle et les morts-vivants sont peut-être bien des enfants à naître

qui viennent nous demander des comptes.

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THRONES

ENTRETIEN AVEC

TRISTAN GARCIA

Propos recueillis par Sven Ortoli

Pourquoi prenons-nous tant de plaisir

à nous projeter dans cet univers ?

Qu’est-ce qui fait le succès de la série ?

Le cynisme ? Le pragmatisme

et la violence ? Le désenchantement

de notre monde ?

TRISTAN GARCIA \ Il me semble que le meilleur

moyen de comprendre l’attrait qu’exerce

aujourd’hui Game of Thrones est de comprendre

l’œuvre de Martin comme une inversion

du projet originel de la fantasy moderne,

tel qu’on le trouve chez C. S. Lewis, l’auteur

de Narnia, et J. R. R. Tolkien, le créateur du

Seigneur des anneaux. Violemment opposés à

« l’âge du métal », à la Révolution industrielle,

à la rationalisation et à l’administration du

monde – ces « maux » que Tolkien voit aboutir

au fascisme, à la Seconde Guerre mondiale,

à la déspiritualisation de toutes choses –, ces

penseurs chrétiens, antimodernes, ont imaginé

un étrange et fascinant dispositif littéraire

: raconter un monde d’avant l’industrialisation,

bien sûr, mais aussi d’avant la venue

du Christ, afin de rendre possible la représentation

de son retour, afin de rendre son message

de nouveau audible. Donc nous faire

croire de nouveau à un imaginaire païen, pour

pouvoir recommencer le christianisme. Il

s’agit de projets, en particulier chez Lewis,

d’évangélistes de l’imaginaire, qui préfèrent

replonger notre imagination dans les folklores

préchrétiens plutôt que nous abandonner à

un monde laïcisé, désenchanté et rationalisé.

Ces croyants espéraient ainsi que nous puissions

voir de nouveau le christianisme comme

un avenir, comme une possibilité – et non

comme le passé d’une illusion.

Or George R. R. Martin, écrivain issu

comme Stephen King ou Alan Moore de la

contre-culture, critique du monde contemporain

et sensible à l’ésotérisme, a en

quelque sorte inversé le projet de Lewis et

Tolkien. Plutôt que raconter un territoire

païen, magique, sur le point de devenir le

royaume désenchanté des hommes (symbolisé

notamment par le départ vers les terres

immortelles de Gandalf, sur le modèle de

l’exil de Merlin à Avalon, dans la matière de

Bretagne 1 ), Martin raconte un monde quasi

laïcisé. C’est un monde gouverné par le

seul rapport de force, dont les puissances

magiques semblent avoir disparu. Un monde

matériellement archaïque mais spirituellement

moderne. Cependant, dans ce monde

qui ressemble au nôtre dans l’esprit, tout ce qui

a été refoulé est sur le point de ressurgir : les

croyances, les morts, les créatures fantastiques,

la puissance de la magie, l’irrationnel… Ce

n’est plus le récit du désenchantement

mélancolique du monde, mais de son réenchantement

sanglant. Game of Thrones est

l’épopée violente et inquiète du vieux monde

qui redevient le nouveau, du retour de la

magie, du religieux, de l’effondrement de la

modernité et de la raison libérale. Pourquoi ?

Pour nous prévenir que le passé est redevenu

notre avenir.

La magie n’est pas excessivement

présente, sauf peut-être dans les

résurrections, et puis il y a les dragons…

\ Une bonne définition de la magie consiste

à y voir un court-circuitage de ce qui est présenté

comme absolument réel et nécessaire par

le monde rationalisé, industriel et capitaliste :

cette idée que pour faire quelque chose, il faut

d’abord en réunir les conditions de production.

La magie consiste au contraire à faire quelque

chose sans le produire : il suffit de le penser, de

le concevoir, de le souhaiter ou de l’invoquer.

La magie réalise sans fabriquer. Pour cette raison,

un imaginaire magique, à notre époque,

est toujours une protestation contre le rationalisme

classique, qui impose que rien ne naisse

de rien, que rien ne se réalise sans être produit

par une chaîne causale d’événements, et que

tout ce qui est produit puisse être reproduit.

C’est aussi une protestation contre la division

du travail industriel et contre le mode de production

capitaliste, ainsi que Jean-Claude

Milner l’a expliqué dans son ouvrage sur Harry

Potter 2 . La série Game of Thrones n’y échappe

pas : tout ce qui y est présenté comme

« magique » est une attaque contre les pouvoirs

qui administrent la société.

La résurrection est l’acte magique par excellence,

qui suppose de renverser l’irréversible,

1. La matière de Bretagne désigne l’ensemble des textes écrits au

Moyen Âge autour des légendes de l’île de Bretagne et de la petite

Bretagne actuelle, notamment celles du cycle arthurien. 2. Harry Potter

à l’école des sciences morales et politiques, PUF, 2014.

Dieux et destins

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HORS-SÉRIE


Dieux et destins

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GAME OF

THRONES

mais aussi de faire naître sans donner naissance,

de faire renaître ce qui a vécu. Quant

aux dragons, ce sont évidemment des créatures

imaginaires plutôt que magiques, mais

leur action dans Game of Thrones est bien

magique, puisqu’elle donne la puissance de

défaire des armées organisées sans faire l’effort

de construire une arme ni d’assembler une

troupe : c’est le fantasme d’une puissance de

feu spontanée, dont il faut prendre soin, mais

qui ne nécessite pas la conception, l’ingénierie

et la production industrialisée de canons. Cette

spontanéité de la puissance, qui n’a pas à être

conçue, mise en œuvre, rationalisée et fabriquée

– c’est le signe indubitable de la magie.

Enfants de la forêt Dans l’une de ses visions du passé,

Bran aperçoit des Enfants de la forêt qui s’apprêtent à créer

le premier Marcheur blanc (saison 6, épisode 5).

« Sans cesse, les héros

de la série essaient

de déchiffrer de qui ils

sont les héritiers »

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

La puissance est aussi celle

des nombreuses religions

de Game of Thrones ; quel rôle

jouent les dieux et leurs servants ?

\ Les dieux importent peu à Martin. On

sent bien qu’il s’agit d’un esprit intéressé par


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les croyances des hommes plutôt que par

leurs divinités. Ce qui compte, c’est le rapport

que les hommes entretiennent avec ces

êtres plutôt que ces êtres eux-mêmes : Martin

invente des cultes qui sont chaque fois

l’image d’une possibilité de la religion, d’un

certain mode de relation entre les hommes

et leurs dieux.

De ce point de vue, Game of Thrones est

une sorte de prisme fictionnel, à travers

lequel Martin filtre divers aspects des

grandes religions humaines, en particulier

du christianisme. Son œuvre reste centrée

sur l’Europe païenne et chrétienne, et pèche

par orientalisme, par exotisme, dès qu’elle

fait l’effort de se décentrer, échouant à traiter

des croyances non occidentales à la

façon, subtile et complexe, dont elle traite

l’héritage de l’Occident.

Parmi les cinq grands cultes dont il est

question dans la série, trois me paraissent

résulter directement du passage du christianisme

par le prisme fictionnel de Martin.

Il en isole chaque fois une caractéristique,

TRISTAN GARCIA

Philosophe et romancier,

maître de conférences en

philosophie à l’université

Lyon-III, il est l’auteur de

Forme et Objet. Un traité

des choses (PUF, 2011), et

de divers ouvrages traitant

de la souffrance animale,

du temps, des images ou

des séries télévisées, parmi

lesquels Six Feet under. Nos

vies sans destin (PUF, 2012).

Auteur des essais

La Vie intense. Une obsession

moderne (Autrement, 2018),

Kaléidoscope, I. Images

et Idées (Léo Scheer, 2019),

il a également publié

deux romans, 7. Romans

(Gallimard, 2015) et Âmes.

Histoire de la souffrance, I.

(Gallimard, 2019).

qui devient à elle seule une nouvelle religion.

Le culte des Sept est très clairement

une transposition de l’Église catholique

romaine apostolique – c’est le prototype de

la religion institutionnalisée, de la foi organisée

comme pouvoir politique, et dont la

vérité initiale a été dévoyée. Le culte de

R’hllor apparaît au contraire comme une

sorte de christianisme primitif, ou d’hérésie,

de manichéisme échappant à l’institution

religieuse et attirant pour cette raison des

populations dominées, notamment à Essos.

C’est une foi messianique à destination des

esclaves – c’est le prototype de la religion

prophétique comme contre-pouvoir politique.

Enfin, le Dieu multiface évoque la

Trinité du dogme chrétien, mathématiquement

étendu à l’infini (Un est une infinité,

une infinité est Un), sans que son sens soit

clair (quelle est la fin poursuivie par ce Dieu

multiface ?) – c’est le prototype de la religion

métaphysique qui échappe à tous les

camps et prétend moins au pouvoir ou à

l’émancipation qu’au dévoilement de la

vérité, par-delà toutes les divisions entre

les hommes.

Restent deux religions marginales : les

anciens dieux ressemblent à des divinités

païennes et évoquent une sorte d’animisme

vague, de célébration des rochers, des bois,

des êtres naturels adorés par des peuples

pastoraux ou druidiques, dont le souvenir

a été perdu par les civilisations actuelles.

Quant au Dieu noyé des Fer-nés, il est

l’objet d’un culte cruel qui emprunte aux

rites vikings et aux sacrifices précolombiens,

pour donner l’image d’une religion

païenne célébrant la force, à destination

de peuples guerriers.

Au fil de cette typologie, Martin emprunte

à toutes les classifications canoniques des

religions, que l’on retrouve de Hegel à

Durkheim en passant par Comte, qui

essayaient au xix e siècle de les ordonner suivant

leur degré de complexité, de l’animisme

jugé primitif au polythéisme, puis au

monothéisme, en particulier le christianisme

considéré comme la forme supérieure

et achevée de la religiosité. Bien sûr, Martin,

qui n’est pas un chrétien mais plutôt un

hérétique issu de la contre-culture des

années 1960, ne reproduit pas tout à fait ce

schéma linéaire : il met en concurrence

l’Église (le culte des Sept) et une idéalisation

du christianisme primitif ou d’hérésies

pour lesquelles il semble manifester une

affection libertaire. Néanmoins, en décomposant

grossièrement les différents éléments

historiques du christianisme par le

prisme de la fiction, comme autant de religions

imaginaires qui en incarneraient chacune

une facette, il demeure prisonnier de

l’Histoire des religions telle qu’elle se développe

à partir du xix e siècle – une Histoire

qui a fait de l’animisme un primitivisme et

qui a survalorisé le christianisme en le

considérant comme le sens ultime de l’évolution

des croyances humaines.

Que raconte cette épopée

sur notre appétit de destin ?

\ Lorsque György Lukács 3 définit le

roman moderne par opposition à l’épopée,

il y voit le récit d’un monde sans dieux, où

les hommes ne peuvent plus lire leur destin

dans le ciel étoilé, devenu vide et muet. Tous

les récits qui ont voulu revenir, en deçà de

la modernité, vers le récit épique, se sont

employés à repeupler le ciel, à redonner un

sens aux étoiles, aux constellations, et à

l’interprétation de leur destinée qu’y projettent

les hommes.

Dans Game of Thrones, pourtant, l’originalité

est que les héros, dont Jon Snow, Daenerys,

mais aussi Samwell Tarly, interprètent

moins la Nature et les astres que le

passé : c’est dans les grimoires, dans les

bibliothèques et dans le souvenir laissés par

les générations précédentes que les héros

trouvent des types, des archétypes, qui leur

livrent le sens de leurs propres actes. Parmi

les êtres du passé, parmi les héros morts,

les chevaliers disparus, qui suis-je ? De qui

ai-je hérité ? Sans cesse, les héros de Game

of Thrones essaient de déchiffrer – dans un

monde où la mémoire est affaiblie, où les

livres sont de peu de valeur (sauf pour la

3. György Lukács, Théorie du roman.

GAME OF

THRONES

Dieux et destins

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GAME OF

THRONES

Born again Poignardé par ses compagnons d’armes

de la Garde de nuit, Jon Snow ressuscite grâce à l’intervention

de Mélisandre (saison 6, épisode 2).

Dieux et destins

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Guilde des alchimistes et les mestres de la

Citadelle), où la transmission des souvenirs

est fréquemment interrompue par la violence

et par la mort – de qui ils sont les

héritiers. L’effort de Martin, qui ne croit

pas complètement à un retour vers un

monde où les hommes liraient le sens de

leur existence dans les étoiles, consiste à

nous faire croire en un univers où les

hommes qui cherchent la signification de

leurs actions et de leurs vies la trouveraient

dans leur généalogie, dans les

contes, les récits et les traces fragmentaires

de leurs prédécesseurs.

Il y a dans cet univers des

passerelles entre le passé,

le présent et l’avenir, mais cela

ne relève pas tant de la prophétie

que du voyage dans le temps ?

\ Ce très beau moment de la série,

autour du personnage innocent de Hodor

et de son nom (« Hold the door… ») 4 , est

une des clefs de la temporalité de Game of

Thrones : la vérité de ce monde, à laquelle

Bran apprend à accéder au cours de son

initiation, tient à la fausseté de l’Histoire.

Notre Histoire linéaire, qui conduit à la

modernité, qui entraîne les individus dans

son sillage et leur donne l’illusion d’un progrès,

au cours duquel les hommes, les

manières, les croyances du passé sont

dépassées, renvoyées à l’oubli, aux « poubelles

de l’Histoire », est un mythe qui

occulte la permanence et le retour des

êtres. Comme tout récit qui fait le choix de

redescendre en deçà de la modernité par

l’imagination, Game of Thrones défend un

temps cyclique et saisonnier contre notre

temps linéaire et historique. « L’hiver

revient », et ceux qui le savent sont ceux

qui ont la capacité symbolique (comme

Samwell, grâce à son érudition) ou réelle

(à l’exemple de Bran, grâce à son initiation)

de retrouver ce qui sera dans ce qui

a été, et l’avenir dans le passé.

Quel est le rapport entre le monde

des vivants et celui des morts ?

Y a-t-il là aussi des passerelles ?

\ Nous vivons une époque où nous avons

le sentiment d’être hantés par le spectre de

ceux qui ne sont pas encore nés, des hommes

qui viendront après nous, plutôt que par le

fantôme des hommes du passé. La catastrophe

écologique, aussi bien que la crise permanente

du capitalisme, nous font nous représenter

par avance le jugement de ceux qui

nous succéderont : nous tiendront-ils pour

responsables du monde dont ils hériteront ?

Évidemment. C’est la crainte qui tenaille

la plupart d’entre nous.

Mais dans Game of Thrones qui, comme

beaucoup d’œuvres de fantasy, procède par

inversion et projette l’avenir dans le passé, ce

sont les êtres du passé, les hommes qui ont

perdu la vie, qui viennent hanter les vivants

et qui symbolisent la catastrophe à venir.

Contrairement à ce que l’on pourrait d’abord

croire, il ne s’agit pas vraiment de fantômes

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ou de zombies qui représenteraient le peuple

des morts, le prolétariat des charognes, jaloux

de notre cœur qui bat encore, venus punir

l’ingratitude des vivants en réclamant leur

livre de chair et en se nourrissant de notre vie.

Les Marcheurs blancs sont l’hiver qui revient :

dans le temps mythique et cyclique de Game

of Thrones, le passé est l’avenir ; les morts

incarnent, je crois, ceux qui ne sont pas

encore nés, qui viennent hanter les vivants,

les êtres présents, incapables de s’accorder

pour gouverner et préserver le monde actuel.

C’est la structure générale de Game of

Thrones : dans un territoire enclos, les

vivants se battent et se disputent le pouvoir.

Ils font de la politique et ne parviennent

pas à un consensus. Ce monde

ingouvernable se trouve sous la menace

d’un grand dehors (l’hiver, la Nature, la

catastrophe, les morts) à ses frontières, qui

devrait engloutir égalitairement toutes les

factions, toutes les sectes, tous les partis,

tous les camps. C’est le sens de l’appel

désespéré de Jon à Cersei.

Ces morts du dehors qui prétendent

reprendre le monde aux vivants qui ne savent

pas le gouverner, c’est peut-être la Nature

vengeresse, ce sont peut-être les puissances

occultes et archaïques de jadis, d’avant les

hommes, ce sont peut-être les hommes du

passé ulcérés par ce que nous faisons du

monde qu’ils nous ont laissé… Plus sûrement,

je pense qu’ils sont l’image horrifique de ceux

qui ne sont pas encore nés, qui viendront arracher

le trône du monde aux vivants que nous

sommes, dans l’incapacité où nous sommes

rendus de l’habiter et de le rendre vivable.

« La nuit est sombre et pleine

de ténèbres. Mais le feu les chasse » ;

que racontent les oppositions

symboliques de la série ?

\ Puisqu’il travaille avec un imaginaire

archaïque, Martin retrouve ou prétend

retrouver des oppositions fondamentales. Il

y a dans Game of Thrones beaucoup de

manichéisme, de division entre jour et nuit,

lumière et ténèbres, chaleur et froid, bien

et mal, qui servent de directions, d’orient et

d’occident aux personnages du livre et de

la série. Mais une des originalités de l’œuvre

de Martin est de toujours mettre en balance

une part manichéenne et une part qui

refuse ce manichéisme. Le jeu politique de

Game of Thrones est multilatéral, personne

n’y incarne absolument la raison, le bien

commun (ni les Lannnister bien sûr, ni les

Stark, qui apparaissent fréquemment beaucoup

moins au service de l’intérêt commun

qu’ils ne prétendent l’être) : il n’y a que des

clans, des tribus, des conflits d’intérêts particuliers…

En ce sens, Game of Thrones

dépeint un univers désorienté, sans valeur

morale cardinale, un univers politique du

pur conflit, où personne n’est bon ou mauvais.

Et pourtant ressurgit régulièrement

dans cet univers réaliste un autre monde,

non seulement magique mais manichéen,

structuré par l’opposition entre de grands

principes opposés, grâce auquel des personnages

héroïques, souvent moins subtils que

les personnages pragmatiques, s’orientent.

Alors que Cersei, Tywin ou même Tyrion

(qui hésite parfois) appartiennent au premier

monde, qui ne connaît pas le Bien et

le Mal, l’ombre et la lumière, et ne reconnaît

que des intérêts, des forces, des passions,

Jon appartient au second, aussi bien

que Mélisandre ou Daenerys (qui apprend

pourtant à se servir du premier monde

pour parvenir à ses fins, au risque de se

laisser happer par la conscience politique

des jeux d’influence et des rapports de

force). Brienne se situe de plain-pied dans

le second monde, puisqu’elle oriente toute

son action par des valeurs chevaleresques.

Et Jaime, qui vient par son origine familiale

du premier monde, fréquente de

temps en temps le second, avant d’être

rattrapé par son amour incestueux et sa

fidélité pour Cersei. Les plus beaux personnages

du livre et de la série sont ceux qui

se trouvent perdus entre ces deux mondes,

les chevaliers qui entrevoient le Bien et le

Mal, l’ombre et la lumière, tout en ayant

pleine conscience des multiples rapports

de force qui structurent et déstructurent

leur univers sans morale. C’est le cas de

Jorah Mormont, par exemple.

Au fond, Game of Thrones raconte, à travers

une galerie infiniment riche de personnages,

qui sont comme autant de teintes sur

un grand nuancier, toutes les variétés possibles

de réalisme et d’idéalisme. Game of

Thrones met en scène le conflit permanent

entre un monde de valeurs idéalisées, mais

manichéen, et un monde complexe, mais de

forces et d’intérêts réels. De Jon à Arya, de

Tyrion au Limier, tous ressentent cette hésitation,

naviguent sur un même territoire

entre deux mondes et éprouvent à travers

leur long parcours la scission entre un

monde scindé entre le Bien et le Mal et un

univers ouvert, organisé et désorganisé par

mille conflits, mille forces, mille intérêts

divergents.

Game of Thrones devient ainsi le mythe de

notre humanité déchirée entre notre

conscience d’un monde moderne sans autre

valeur que les intérêts particuliers qui nous

opposent, et notre intuition de la persistance

ou du retour d’un autre monde, plus archaïque

et plus manichéen, de valeurs absolues.

La difficulté de Martin à terminer son

ouvrage tient aussi, il me semble, à son incapacité

à trancher sans faire perdre à Game of

Thrones son intérêt, sa force, son ambiguïté :

la conscience d’un monde déchiré en deux,

entre ce qui le met en mille morceaux, à

force de luttes intestines et claniques, et ce

qui le divise bien nettement en deux, entre

Bien et Mal, au risque du manichéisme. Les

deux idées, si elles venaient à

l’emporter définitivement dans le

récit, seraient décevantes.

4. « Hold the door ! » [Tiens la porte !] : injonction adressée à Hodor qui

se sacrifie, permettant ainsi à Bran et à Meera de s’enfuir de la cave

de la Corneille à trois yeux devant l’attaque du Roi de la nuit.

GAME OF

THRONES

Dieux et destins

67

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THRONES

Rejoignez votre famille

à Westeros

PAR

MARIANNE CHAILLAN

Les protagonistes de la série se rangent sous les blasons les plus divers en matière d’éthique.

De quel personnage partagez-vous les principes (im)moraux ? De quelle philosophie morale

êtes-vous le banneret ? Le moment est venu de choisir votre clan…

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Passeport pour Westeros

68

Dragonnade Chevauchant Drogo et aidée des Dothrakis,

Daenerys met en déroute l’armée Lannister (saison 7, épisode 4).


ÉTAPE 1

Répondez à ces questions

1.

Votre roi vous apprend qu’il compte brûler

la ville et tous ses habitants en répandant

le feu grégeois. Seul son meurtre immédiat

permettrait d’éviter le carnage.

GAME OF

THRONES

Vous profitez de ce qu’il a le dos tourné

pour le poignarder. On vous appellera

peut-être régicide mais vous saurez que

vous avez sauvé des milliers de vies.

Un meurtre est moralement inacceptable,

quelles qu’en soient les circonstances.

Sa folie meurtrière vous accable, mais

lui seul est responsable de l’atrocité qu’il

va commettre.

Pourvu que vous-même et ceux que vous

aimez soyez en sécurité, vous n’en avez rien

à faire. Seuls vous et les vôtres comptent.

2.

Tyrion Lannister aime s’offrir les services

d’une prostituée du Nord, prénommée

Ros. Admettons que celle-ci ne

soit pas victime d’un réseau de prostitution.

Elle a choisi librement de louer ses

services sexuels pour gagner sa vie. Qu’en

pensez-vous ?

Il s’agit d’une relation entre adultes

consentants, il n’y a pas de jugement

moral à avoir. Chacun fait ce qu’il veut

de son corps.

Qu’elle soit d’accord ou pas ne change

rien ; Tyrion traite cette femme comme un

moyen en vue d’une fin (son plaisir). Or,

une personne n’est pas un objet à vendre

ou à louer, c’est immoral.

Qu’elle soit d’accord ou pas ne change rien

au fait que Tyrion fait ce qu’il veut. Le lion

ne se soucie pas de l’opinion des moutons !

Qui est partant pour une partie de chasse

dans la forêt en faisant poursuivre Ros

par des chiens affamés ?

3.

Membre du conseil restreint du roi

Robert Baratheon, vous apprenez que

Daenerys Targaryen – sa rivale – est enceinte.

Un jour, elle-même, ou son enfant, pourrait

venir disputer le trône au roi que vous servez.

Une guerre éclaterait. Pycelle suggère qu’on

l’assassine. Que répondez-vous ?

Un roi ne tremble pas devant l’ombre d’un

enfant à naître. Si le conseil votait en

faveur du meurtre de cette femme, vous

démissionneriez.

Passeport pour Westeros

69

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THRONES

Passeport pour Westeros

70

C’est une chose terrible que d’envisager

de la faire tuer, mais n’est-il pas plus sage

qu’elle meure maintenant pour que des

dizaines de milliers de vies soient épargnées

?

Et si vous vous débarrassiez de Robert en

versant du poison dans son vin ?

4.

L’armée de Stannis est aux portes du

Donjon rouge. S’il remporte la bataille

de la Néra, il vous tuera. Nul ne sait quelles

tortures il peut vouloir vous faire endurer

avant cela.

Il ne vous attrapera pas vivant. Vous allez,

à l’aide d’un poison, exercer votre ultime

liberté en vous donnant la mort.

Il ne vous appartient pas de choisir le

moment de votre mort. Ce serait immoral.

Vous attendez Stannis.

Il ne vous attrapera pas vivant, ni vous, ni

personne. Au moment où il franchira la

porte de la salle du trône, vous ferez exploser

du feu grégeois partout dans la ville.

5.

En pleine guerre, tandis que vos soldats

subissent revers sur revers, vos

ennemis se réunissent pour célébrer le

mariage d’un de leurs cousins avec la fille

d’un de vos amis. Que faites-vous ?

Cet ami est tenu, par les lois de l’hospitalité,

de leur faire bon accueil. Vous respectez

cette trêve et reprendrez les combats,

à la loyale, sur le champ de bataille.

Vous passez un accord avec votre ami

pour qu’il les exécute en dépit des lois de

l’hospitalité. En quoi est-il pire de tuer dix

personnes dans un mariage que d’en tuer

cent mille sur un champ de bataille ?

Brûlez-les tous ! Ennemis, amis ! Il n’y a

personne qui compte à part vous.

6.

Jaime et Cersei s’aiment. Jumeaux, ils

sont venus au monde ensemble. Ils se

disent « faits l’un pour l’autre ». Pour Cersei,

vivre sans Jaime serait vain. Pour Jaime,

seule Cersei compte. Que faut-il en penser ?

On ne choisit pas qui l’on aime. Si Cersei

et Jaime sont consentants, ils ne font

de tort à personne. Ils peuvent choquer,

mais ne causent aucun préjudice direct

à quiconque.

C’est une abomination ! Une pratique

dégoûtante et injustifiable, même au nom

de l’amour ! Jaime et Cersei déshonorent

le nom des Lannister.

Proposons-leur de choisir lequel des deux

sera dévoré par les chiens affamés de

Ramsay et voyons s’ils se sacrifient l’un

pour l’autre, ces prétendus tourtereaux. Et

puis, jetons-les tous les deux aux chiens.

7.

Vous êtes l’amant de la reine et le père

(secret) de ses trois enfants. Un jeune

garçon vous surprend tandis que vous faites

l’amour avec elle. Nul doute qu’il rapportera

ce qu’il a vu à son père, qui se trouve être

le meilleur ami du roi. Apprenant l’adultère

de sa femme, et la bâtardise de ses enfants,

à coup sûr ce dernier vous tuera tous. Votre

père enverra alors son armée pour vous

venger. Bref, si ce garçon parle, des milliers

de gens seront tués. Que faire ?

Vous tuez l’enfant. Certes, c’est un enfant

innocent, mais s’il parle, des dizaines

de milliers d’innocents mourront. C’est

un choix douloureux mais arithmétiquement

juste.

Le meurtre de cet enfant serait injustifiable,

quelles que soient les conséquences

pour vous et pour la paix du royaume.

Vous le laissez partir.

Il vous a vu. Il est condamné sans autre

forme de raisonnement ou de procédure.

8.

Khal Drogo est dans un état végétatif.

Aucune parole, aucune pensée ; seul

son corps reste vivant mais il n’a plus de

conscience. Daenerys, sa femme, déclare

qu’elle va lui permettre de rejoindre les

prairies célestes. Que lui répondez-vous ?

C’est un meurtre intolérable ! La mort est

définitive, alors que la vie est pleine de

possibilités.

Que vaut la vie quand tout ce qu’on aime

a disparu ? Khal Drogo est, pour ainsi dire,

déjà mort. Lui donner la paix définitive

est une forme de respect.

Lui donner la mort serait charitable. Aussi

ne faut-il rien en faire. N’avait-il pas promis

de conduire Daenerys à Westeros ? Il

a failli : qu’il paye !

9.

Chef de guerre, vos soldats sont bloqués

par la neige alors que vous vous

apprêtiez à attaquer Winterfell. Tous vont

mourir. Mélisandre vous révèle que si vous

sacrifiez votre fille au Dieu de la lumière,

vos hommes survivront.

Si vous ne sacrifiez pas votre fille, vos

hommes mourront, les Bolton resteront

maîtres de Winterfell et du Nord, le

peuple souffrira. La survie de votre fille

engendre moins de conséquences favorables

pour le plus grand nombre que son

sacrifice. Et comment espérer que vos

hommes donnent leur vie pour vous si

vous n’êtes pas prêt à donner la vôtre

ou celle de vos proches pour eux ?

La Sorcière rouge a-t-elle perdu l’esprit ?

Il est inconcevable de sacrifier qui que

ce soit. Que ce soit votre fille n’est pas

la raison de votre refus : le meurtre est

de toute façon injustifiable.

Vous brûlez Mélisandre et quiconque

oserait s’approcher de vos enfants.


Vue de Port-Réal À gauche, le Donjon rouge

où se trouve le Trône de fer.

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THRONES

ÉTAPE 2

Comptez vos points

10.

Ramsay Bolton a torturé Theon

Greyjoy. Il l’a même amputé d’une

partie du corps (son sexe) pour l’envoyer à

son père, en manière de menace. Si, au lieu

de castrer Theon, Ramsay s’était lui-même

castré, cela aurait-il eu la moindre importance

morale ?

Rien n’a d’importance morale : ni se

mutiler, ni mutiler Theon. C’est d’ailleurs

bien fait pour lui, après ce qu’il a

fait aux Stark.

Si Ramsay choisit librement de se mutiler,

de quel droit le jugerions-nous ? On

pourrait, à part soi, s’étonner de son

choix, ne pas vouloir l’imiter, mais nous

n’avons pas à le juger.

Mutiler Theon ou se mutiler soi-même,

c’est pareil ! C’est un manque de respect

envers son propre corps et envers la dignité

qu’on lui doit. C’est immoral !

11.

Vous êtes convoqué pour être jugé par

le Grand Moineau dans le septuaire de

Baelor. Ce même Grand Moineau vous a

récemment contraint à une humiliante

marche d’expiation. L’issue du procès ne

fait guère de doutes…

Qyburn vous a confirmé que des souterrains

emplis de feu grégeois traversaient

King’s Landing [Port-Réal]. Vous

allez voler dans les plumes de ce Grand

Moineau et lui montrer ce qu’il en coûte

de s’en prendre à vous. Peu importe quels

innocents mourront dans l’explosion.

Vous savourerez le plaisir de votre vengeance,

un verre de vin à la main.

Si le Grand Moineau continue de s’en

prendre à ceux qui ne suivent pas les

règles de la piété, tous les habitants de

King’s Landing vont être tour à tour

condamnés. Une action s’impose. Vous

faites intervenir l’armée et mettre le

Grand Moineau en cage.

Le Grand Moineau abuse de son pouvoir.

Mais vous n’êtes pas un lâche. Vous respecterez

la justice de votre pays, fût-elle

aux mains d’hommes injustes.

12.

Ser Loras Tyrell a été arrêté par le

Grand Moineau pour homosexualité.

Il fut l’amant de Renly Baratheon et d’autres

hommes. Le Grand Moineau vous demande

votre avis.

Sortez une arbalète ! Le premier qui

attrape l’infâme Loras a gagné.

Ce mode de vie est contre-nature. C’est

immoral. Loras doit demander pardon

pour son péché.

Vous ne blâmez pas Loras : on ne choisit

pas qui l’on aime. Mieux : vous êtes ravi

qu’il vive librement ses désirs. Qui êtesvous

pour le juger ?

Questions paires : maximaliste

ou minimaliste ?

Votre affiliation au maximalisme ou au minimalisme

correspond au total des points

obtenu en considérant vos réponses aux

questions 2, 4, 6, 8, 10 et 12.

Lorsque vous avez donné la réponse à une

question paire, comptez 1 point. Si vous avez

donné la réponse , comptez – 1.

Si vous avez un score négatif, vous êtes minimaliste.

On peut déjà dire que vous correspondez

au profil n° 1. Si votre score est positif,

vous êtes maximaliste. Reste à déterminer

votre profil grâce aux questions impaires.

Si vous avez coché en majorité la case

correspondez au profil n° 4.

, vous

Questions impaires : intention

ou conséquence ?

La somme des points obtenue en considérant

vos réponses aux questions 1, 3, 5, 7, 9 et 11

indique si vous accordez une valeur morale

à une action en fonction de ses conséquences

ou de l’intention qui l’anime.

Lorsque vous avez donné la réponse à une

question impaire, comptez 1 point. Si vous avez

donné la réponse , comptez – 1.

Si vous avez un score négatif, vous appartenez

à la morale déontologique. Vous correspondez

au profil n° 2. Si votre score est positif, vous

appartenez à la morale conséquentialiste.

Vous correspondez au profil n° 3.

Si vous avez coché en majorité la case

correspondez au profil n° 4.

, vous

Passeport pour Westeros

71

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THRONES

ÉTAPE 3

À quel profil vous rattachez-vous ?

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Passeport pour Westeros

72

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HORS-SÉRIE

PROFIL N°1

Le minimaliste

ienvenue dans la famille

B minimaliste, pour laquelle

seul le rapport à autrui relève

de la morale. Autrement dit : ce

qui n’engage que nous-mêmes

n’en relève pas.

Être minimaliste, c’est considérer

aussi que ce que deux personnes

consentantes se font entre elles n’a

pas non plus d’importance morale.

L’idée est la suivante : il ne peut y

avoir de crime sans victime. Le

consentement annulant le tort

(éventuel), tout ce que je me fais

à moi-même ou tout ce que deux

adultes consentants se font entre

eux n’entre pas dans le champ de

la morale. Votre Lord Commandant

dans l’histoire de la philosophie

se nomme Ruwen Ogien.

C’est lui qui forge cette doctrine

morale, notamment dans L’Éthique

aujourd’hui. Votre devise : « Je

suis né pour te connaître, /Pour te

nommer, /Liberté».

Prostitution, euthanasie, suicide,

homosexualité, inceste : rien n’est

blâmé par un minimaliste qui

défend le droit pour chacun d’agir

comme bon lui semble à la condition

de ne pas nuire à autrui !

Dans Game of Thrones, votre alter

ego moral se nomme Oberyn

Martell [photo]. Vous vous seriez

bien entendu également avec la

famille Martell de Dorne.

E

PROFIL 2

Le partisan

de la morale

déontologique

n tant que maximaliste,

vous considérez que nous

avons certes des devoirs envers

autrui mais que nous en avons

aussi envers nous-mêmes. Sont

immorales à vos yeux toute une

série de choses que l’on fait à

autrui (lui mentir, le voler, le

violenter, etc.) mais également

certaines choses que l’on peut se

faire à soi-même (comme négliger

ses talents naturels, se mutiler,

se prostituer, se suicider…).

En tant que partisan de la morale

déontologique, le principe d’évaluation

de l’action morale réside

pour vous dans l’intention qui

anime l’action – quelles que

soient, par ailleurs, les conséquences

de cette action.

Le Lord Commandant de cette

philosophie est Emmanuel Kant

qui expose sa doctrine dans les

Fondements de la métaphysique

des mœurs. Votre devise : « Duty

is coming ! », ou traduit de la

version allemande : « Devoir !

Nom sublime et grand ! »

Les Stark de Winterfell, en particulier

Ned Stark [photo] et Jon

Snow, tout comme vous,

semblent des bannerets de cette

maison.

PROFIL 3

Le partisan

de la morale

conséquentialiste

B

ienvenue dans la Maison

conséquentialiste dont le

Lord Commandant est Jeremy

Bentham ! Sa devise : « For the greater

good ! » [Pour le plus grand

bien !]. Cette doctrine évalue

l’action morale en fonction non

plus de son principe, mais de ses

conséquences. Plus précisément,

la morale utilitariste fonde la

moralité d’une action sur son aptitude

à conduire au plus grand

bonheur le plus grand nombre de

personnes. Plus les conséquences

d’une action produisent du bonheur,

plus l’action est morale –

quelle que soit l’intention qui a

présidé à l’action. On pourrait

formuler l’impératif de la morale

utilitariste ainsi : « Agis de telle

sorte qu’il en résulte la plus grande

quantité de bonheur pour le plus

grand nombre. » Assassiner le Roi

fou, pousser le jeune Bran du haut

de la tour, tuer les Stark aux Noces

pourpres : aussi horrible que cela

paraisse, cela n’est que moral dans

un calcul des conséquences favorables

pour le plus grand nombre.

Votre meilleur ami dans Game of

Thrones serait Tywin Lannister

[photo]. Jaime Lannister a souvent

agi selon ces principes avant d’évoluer

suite à la rencontre de Brienne.

V

PROFIL 4

Le monstre

os réponses sont sombres

et pleines de terreur. Vous

n’avez pas la moindre morale !

Votre alter ego dans Game of

Thrones est Ramsay Bolton

[photo] ou Joffrey Baratheon.

La plus douce et morale de vos

amies serait Cersei Lannister – et

encore, vous la choqueriez parfois.

Pensez-vous qu’il soit facile de la

choquer ? Désolé, il n’y

a aucun philosophe

pour vous soutenir.

MARIANNE CHAILLAN

Chargée de cours en éthique

appliquée à l’université d’Aix-

Marseille, elle enseigne également

la philosophie en lycée à Marseille.

Elle a notamment publié Harry Potter

à l’école de la philosophie (Ellipses,

2013 ; rééd. 2015), La Playlist des

philosophes (Le Passeur, 2015 ;

rééd. 2018), Game of Thrones, une

métaphysique des meurtres (Le

Passeur, 2016) et tout récemment

Ainsi philosophait Amélie Nothomb

(Albin Michel, 2019).


Dans les sous-sols du Donjon rouge Cersei face au

crâne de Balerion, la « Terreur noire », le plus grand dragon d’Aegon I

Targaryen, conquérant de Westeros.

GAME OF

THRONES

Le tournoi

des Sept Couronnes

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Une série de Realpolitik qui tue ses personnages, fait de la stratégie et non

de la morale le grand ressort de l’action, et met en avant des personnages féminins

dans un monde patriarcal : voilà comment Game of Thrones brise les codes du genre.

Le point de vue du scénariste-consultant américain John Truby, qui révèle

en prime qui devrait l’emporter au terme de la dernière saison…

ENTRETIEN AVEC

JOHN TRUBY

Propos recueillis et traduits par Ollivier Pourriol

La série Game of Thrones est-elle

vraiment différente des autres ?

JOHN TRUBY \ La télé, par son format, a longtemps

été adaptée aux petites histoires intimes,

par opposition au cinéma qui permettait des

fresques épiques comme Lawrence d’Arabie ou

Autant en emporte le vent. Aujourd’hui, c’est

l’inverse. Game of Thrones en est le meilleur

exemple, avec le casting le plus pléthorique de

toute l’histoire de la télévision : 150 à 200 personnages,

dont 14 principaux ! C’est du jamais

vu, et un défi dramaturgique insensé. Comment

intéresser le spectateur à autant de trajectoires,

comment ne pas perdre l’élan narratif à force

d’allers-retours ? Le coup de génie de la série est

de transformer cet inconvénient en avantage,

en utilisant la structure du tournoi. Comme à

Roland-Garros, on commence avec un grand

nombre de rivaux, pour finir avec un seul roi.

La beauté de la chose est de permettre la création

d’un vortex d’une ampleur considérable, et

une intensification croissante des enjeux : à

chaque saison on monte d’un cran, jusqu’à la

finale. Ce principe du tournoi permet une radicalité

inouïe dans le traitement des personnages

principaux. La mort prématurée de Ned Stark,

dès la première saison, a créé un précédent

révolutionnaire. Après des années d’obéissance

aux règles du mono-mythe telles que les a exposées

Joseph Campbell dans son ouvrage de

référence Le Héros aux mille visages, soudain

Game of Thrones a brisé les codes, a prouvé qu’il

y avait d’autres manières de procéder. Il n’est

plus question de voir comment la moralité d’un

personnage central peut se maintenir lorsqu’il

JOHN TRUBY

Scénariste, réalisateur

et professeur d’écriture

de scénario (script doctor)

américain. Consultant sur

des centaines de films pour

les plus grands studios américains,

il a conçu le logiciel

d’aide à l’écriture de scénario

Truby’s Blockbusters.

Il a publié aux États-Unis

en 2007 un manuel de

référence en la matière,

paru en France sous le titre

L’Anatomie du scénario

(Nouveau Monde Éditions,

2010 ; rééd. M. Lafon, 2017).

est question de vie ou de mort, il n’est plus question

de morale mais de stratégie. Comment

gagner le trône ? C’est tout ce qui compte.

Une question contemporaine ?

\ Je ne connais aucun film ni aucune autre

série capable de montrer la théorie politique en

action, de manière aussi réaliste et complexe.

Ce serait une erreur de considérer Game of

Passeport pour Westeros 73

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

Passeport pour Westeros

74

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

« Sous ses fards féeriques,

la série met en scène

la Realpolitik avec un luxe

de détails inouï »

Thrones comme relevant de la fantasy ou du

mythe, comme Le Seigneur des anneaux. Bien

sûr, il y a des dragons et des géants, mais sous

l’apparence d’un jeu de plateau pour ados

immatures, on a affaire à une histoire politique

alternative de l’Europe entre 1300 et 1500, en

particulier de la guerre des Roses. Sous ses fards

féeriques, la série met en scène la Realpolitik à

grande échelle avec un luxe de détails inouï.

Je suis sûr que Henry Kissinger doit adorer.

Est-ce la fin de la fiction moralisatrice ?

\ La moralité véritable est en tout cas dangereuse.

D’habitude, en Occident, les personnages

qui font leur devoir n’ont jamais véritablement

à en payer le prix. Dans les films

américains, on a une prise de conscience

majeure juste avant la fin, une épiphanie

éthique. Dans la vraie vie, cela n’arrive

presque jamais. Le monde de Game of Thrones

est bien plus réaliste de ce point de vue. Celui

qui se conduit moralement risque sa vie. Et

la moralité sans stratégie est condamnée à

l’échec ou à la mort.

C’est donc moins la mort de la morale

que l’obligation de lui adjoindre

une bonne stratégie si on veut la faire

triompher ?

\ Brienne de Torth, la femme chevalier, est

à la fois morale et bonne guerrière. Elle ne peut

se permettre d’être morale que parce qu’elle

dispose de la force et du savoir-faire militaire

nécessaires. Quant à la stratégie, à un haut

niveau, elle ne saurait se réduire à un exercice

purement intellectuel. Cersei est inégalable

sur le plan de la manipulation, mais elle est

émotionnellement si corrompue que la victoire

ne peut que lui échapper. La manière

dont elle traite son propre frère finira par se

retourner contre elle et par provoquer sa

perte. Même chose pour Littlefinger : il croit

que l’ambition seule est capable de vaincre.

C’est méconnaître l’importance de la loyauté

à l’intérieur d’une famille, aussi tournée vers

le pouvoir soit-elle. C’est pourquoi Sansa,

l’un des personnages les plus moraux, est

capable de l’emporter finalement, car elle

comprend que les liens familiaux structurent

véritablement le royaume et sont essentiels

à toute bonne stratégie.

La violence dont sont victimes

les « faibles » – enfants, femmes,

êtres moraux – tout au long

de la série n’est donc pas une fatalité ?

\ Game of Thrones prouve trois choses : 1.

Une bonne série n’a plus besoin de reposer

sur un conflit moral. 2. Pas besoin non plus

d’un personnage central unique. 3. Dans un

monde de violence et de domination masculine,

les personnages les plus intelligents

sont tous féminins. Dans cette bataille de

OLLIVIER POURRIOL

Philosophe, romancier,

essayiste. Il a animé

pendant dix ans des séances

de Ciné Philo.

On lui doit notamment

Cinéphilo (Fayard, 2012),

On/Off. Comédie (NiL,

2013), Ainsi parlait Yoda.

Philosophie intergalactique

(Michel Lafon, 2015)

et Facile. L’Art français

de réussir sans forcer

(Michel Lafon, 2018) ainsi

qu’un roman, Une fille

et un flingue (Stock, 2016).

rois et de reines, la mort peut frapper n’importe

qui n’importe quand. On a affaire à

l’état de nature au sens politique du terme,

à la Hobbes, exprimé dans sa plus grande

brutalité. C’est la « guerre de tous contre

tous » 1 . Mais je ne crois pas que la victoire

finale reviendra à un homme. Le mythe féminin

moderne devrait prévaloir, et si l’on se

prête au petit jeu des prédictions, et en

tenant compte du génie de cette série pour

les coups de théâtre, lady Sansa paraît toute

désignée pour finir sur le trône. La femme

apparemment la moins susceptible de l’emporter,

sans vice, d’abord victime de ce

monde hostile, a appris progressivement à

mener sa barque sans se trahir.

Le mythe moderne féminin finirait

paradoxalement par l’emporter

dans un monde brutalement masculin ?

\ Il y a une grande similitude entre Game

of Thrones et Mad Men : les deux séries, en

montrant d’abord les femmes comme des

créatures vulnérables – dans Mad Men, elles

ne peuvent être qu’épouses ou secrétaires –,

permettent de suivre leur ascension sociale.

Dans Game of Thrones, on a simplement une

version plus extrême de cette logique. En

voyant Mad Men, dont l’action est située

dans les années 1960, la première réponse

du public fut de remarquer à quel point la

société avait progressé depuis. Dans un deuxième

temps, on s’apercevait à quel point la

situation était toujours injuste et inégale.

Même chose pour Game of Thrones : à l’heure

de #MeToo et des cas de harcèlement ou

pire dénoncés tout en haut d’Hollywood,

qui imagine qu’il en va différemment

dans les autres milieux, et à

tous les étages ?

1. Thomas Hobbes, Le Citoyen, ou Les fondements de la politique (1642),

trad. S. Sorbière, Université du Québec à Chicoutimi, p. 17.


En matière de création artistique, rien ne naît jamais de rien. De même qu’« un Lannister paie

toujours ses dettes », retraçons ici les événements, lieux et personnages historiques

réels qui ont inspiré la fiction du livre de Martin et de la série qu’il a suscitée. Brève visite

dans les coulisses de la création, agrémentée de photos de tournage.

GAME OF

THRONES

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Verte Irlande Scène de l’armée des morts à la poursuite

de Jon Snow et de ses compagnons (saison 7, épisode 7).

Filmé en studio à ciel ouvert, avec écran vert pour incrustations vidéo,

à Magheramorne près de Belfast (Irlande du Nord).

Une série

de références

Passeport pour Westeros

75

PAR

OCTAVE LARMAGNAC-MATHERON

G

ame of Thrones puise abondamment

dans l’histoire occidentale.

Mais à quelle époque la saga

s’apparente-t-elle le plus ? Son

univers passe généralement pour

médiéval. Certes, mais le Moyen Âge s’étale

sur dix siècles ! Pour être plus précis, il faut

au moins se restreindre à la période qui court

entre la crise du féodalisme, au xii e siècle, et

le début de la Renaissance, au xv e siècle.

Prenons l’exemple de la France pour illustrer

ce moment de transition vers l’époque moderne :

alors que la suzeraineté du roi était auparavant

très limitée face à l’influence des grands seigneurs,

on assiste au xii e siècle à un intense

effort de la monarchie capétienne pour étendre

le domaine royal au détriment des seigneurs

territoriaux, et pour contraindre ces derniers à

l’obéissance. Au prix de longues guerres d’élimination,

le « monopole » royal s’impose peu à

peu, et la fragmentation féodale du pouvoir

laisse place à l’absolutisme – préfiguration de

l’État moderne. C’est ce qui se dessine à Westeros

: par le passé, les Targaryens ont soumis les

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE


Passeport pour Westeros

76

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GAME OF

THRONES

Sept Couronnes, et Daenerys compte bien en

faire autant. Quant aux grandes familles, chacune

s’efforce d’éliminer ses adversaires pour

imposer son autorité sur le Trône de fer.

Comme le note le sociologue Norbert Elias,

« la détention d’un monopole exige la mise en

place d’une vaste administration et une division

du travail poussée » 1 . En effet, étant donné la

taille du territoire sur lequel s’exerce ce pouvoir,

le roi n’a d’autre choix que de s’entourer

de conseillers administratifs pour en exécuter

la gestion. Elias nomme « socialisation du

monopole privé » ce processus. « Lord Baelish

et Varys ne peuvent pas exister au xii e siècle, au

début des combats d’élimination, écrit Alex

Baptiste Joubert. Ils sont en effet les exemples

typiques de l’apparition d’une fonction publique

en germe, d’une élite administrative » 2 .

Le xv e siècle, où s’intensifie ce processus de

monopolisation, voit d’ailleurs en même temps

les grands établissements bancaires se développer

: Fugger, Médicis, etc. L’influence de la bourgeoisie

urbaine, fondée sur l’argent, s’accroît.

Dans Game of Thrones aussi : la Couronne doit

des sommes considérables à la Banque de fer

de la « cité libre » Braavos, et l’on entend Baelish,

Grand Argentier, affirmer que « l’or gagne

les guerres, pas les soldats » 3 . Comme le note

Engels, « dans l’économie féodale-type du début

du Moyen Âge, il y avait à peine eu place pour

l’argent » 4 , alors qu’avec l’essor de la bourgeoisie

l’argent devient le « moyen d’échange universel » 5 .

Ainsi, « à la fin du xv e siècle, la féodalité est minée

et rongée intérieurement par l’argent » 6 , « grand

rabot d’égalisation politique » 7 .

Ce xv e siècle est une période de transition dans

laquelle puise G. R. R. Martin, sans s’y cantonner.

Il n’hésite d’ailleurs pas à prendre des libertés

avec cette histoire. Ce qui compte pour lui,

c’est de mettre en scène de manière « réaliste »

la dureté des structures sociales médiévales. Ces

structures « avaient des conséquences. Et les

gens étaient élevés depuis l’enfance à connaître

[…] les devoirs et les privilèges de leur classe » 8 .

Voyons à présent dans le détail quelques

références historiques et littéraires de la série.

Vue sur mer Daenerys Targaryen et Davos Mervault,

conseiller de Jon Snow, sur l’île de Peyredragon, filmés

sur la plage de Downhill (Irlande du Nord). De dos, Tyrion

devant Varys et Missandei (saison 7, épisode 4).

LE SACRIFICE

À l’assaut du Nord, les troupes de Stannis

se retrouvent prises dans la neige, et leur

espoir de survie est plus que faible. La prêtresse

Mélisandre pousse alors Stannis à

sacrifier sa propre fille, Shireen, pour s’attirer

les bonnes grâces du dieu R’hllor. La référence

au sacrifice d’Iphigénie paraît claire :

dans Iphigénie à Aulis (405 av. J.-C.), Euripide

raconte qu’au début de la guerre de

Troie, la flotte achéenne se trouve bloquée

dans un port à cause d’une offense commise

envers Artémis. Agamemnon, sur le conseil

d’un devin, se résout à sacrifier sa fille pour

apaiser la déesse, qui l’épargnera in extremis.

1. Norbert Elias, La Dynamique de l’Occident, trad. P. Kamnitzer, Pocket,

2003, p. 31. 2. Alex Baptiste Joubert, « Game of Thrones, un manuel de

science politique », in La Péniche. Le Journal des étudiants de Sciences

Po, avril 2015. 3. Saison 1, épisode 6. 4. Friedrich Engels, « La

décadence de la féodalité et l’essor de la bourgeoisie », in La Guerre des

Paysans en Allemagne, trad. É. Bottigelli, Université du Québec à

Chicoutimi, 2007, p. 116. 5. Ibid. 6. Ibid., p. 117. 7. Ibid. 8. « GRRM

Interview Part 2 : Fantasy and history », Time, avril 2011.

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LE MUR

Gigantesque muraille de glace de

210 mètres de haut, le Mur sépare le

monde « civilisé » des terres habitées par

les Sauvageons et hantées par les Marcheurs

blancs. Difficile de ne pas y voir une

référence au mur d’Hadrien (4,50 m de

haut), construit entre 122 et 127, afin de

protéger la province romaine de « Bretagne »

des attaques pictes venues d’Écosse.

INVASIONS BARBARES

Entre pillage, viol et esclavage, les mœurs

des Dothrakis choquent à Westeros, et la

menace que représente leur alliance avec

Daenerys est sans cesse agitée. La référence

aux grandes invasions barbares qui précipitèrent

le déclin de l’Empire romain (iv e -

vi e siècle) comme aux invasions mongoles

(xiii e siècle) semble claire. Tel Gengis Khan, qui

exécuta un homme en lui versant de l’argent

liquide dans les yeux et la bouche 9 , Khal Drogo

assassine d’ailleurs Viserys en lui versant de

l’or brûlant sur la tête. Mais les seigneurs de

Westeros n’ont pas de leçons à recevoir de ces

acteurs historiques en termes de cruauté. Ce

qui les inquiète vraiment, c’est sans doute plutôt

le nomadisme des Dothrakis, glisserait

Gilles Deleuze : « les nomades ont inventé une

machine de guerre, contre l’appareil d’État » 10

et son ancrage dans le territoire.

LE FEU GRÉGEOIS

Les Lannister n’ont pas de dragons, mais

ils possèdent une arme non moins redoutable

: le feu grégeois, invention dévastatrice

des alchimistes qu’ils utilisent lors de la

bataille de la Néra. Les Byzantins, eux aussi,

font usage de cette arme contre la flotte arabe

lors du siège de Constantinople de 674-678.

PILLARDS DES MERS

Les Vikings, qui ravagèrent l’Europe

entre le viii e et le xi e siècles, ne sont pas

sans parenté avec ces autres marins redoutés

de Westeros que sont les Fer-nés.

« L’HIVER VIENT »

Après un été long de dix années, les

habitants de Westeros vivent désormais

sous la menace d’un interminable hiver qui

s’apprête à changer la face des Sept Couronnes.

Même si ses effets ont été moins

extrêmes, le « petit âge glaciaire » qui

débute au xiv e siècle a eu, lui aussi, des

effets importants au Moyen Âge : après des

années d’équilibre relatif, la situation économique

se détériore, les famines et les

jacqueries se multiplient, et les pestes

ravagent une grande partie du Vieux

continent. Ces effets conjugués font chuter

la population européenne de 30 % à 50 %

en un siècle.

9. John Man, Genghis Khan. Life, Death, and Resurrection. Macmillan,

2007, p. 163. 10. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Éditions

de Minuit, 1980, pp. 35-36.

GAME OF

THRONES

En cale sèche La Fille du Titan, navire marchand

du marin Ternesio Terys sur lequel embarque Arya à la fin

de la quatrième saison pour gagner la cité de Braavos.

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Passeport pour Westeros

77

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THRONES

Passeport pour Westeros

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LES ROIS MAUDITS

Martin s’inspire beaucoup du xiv e siècle

tel qu’il est mis en scène dans Les Rois

maudits (1955-1977), fresque historique de

Maurice Druon retraçant notamment la rivalité

des dynasties capétienne et Plantagenêt

qui conduisent à la guerre de Cent Ans

(1337-1453). « Il y a tout, dans Les Rois maudits.

Des rois de fer et des reines étranglées,

des batailles et des trahisons, des mensonges

et de la luxure, de la tromperie, des rivalités

familiales, la malédiction des Templiers, des

bébés échangés à la naissance, des femmeslouves,

du péché et des épées, la déchéance

d’une grande dynastie » 11 .

NOCES POURPRES

ET DÎNER NOIR

Les « Noces pourpres », qui ont lieu dans

le neuvième épisode de la troisième saison,

ont choqué les spectateurs de la série :

accueillis aux Jumeaux par Walder Frey

pour le mariage d’Edmure Tully et de Roslin

Frey, les Stark sont massacrés à la fin du

dîner par les soldats de leur hôte, qui s’est

allié aux Lannister.

Même procédé lors du « dîner noir » qui eut

lieu en 1440 : détenu à Edimbourg par William

Plans de carrière L’équipe de tournage dans la cour

de Châteaunoir, fort de la Garde de nuit adossé au Mur, reconstitué

dans la carrière à ciel ouvert de Magheramorne (Irlande du Nord).

Crichton, le jeune roi Jacques II d’Écosse,

âgé de dix ans, invite William Douglas, seize

ans, chef d’un puissant clan écossais, et son

petit frère, David, à des festivités. Tous deux

sont décapités à la fin des réjouissances sur

ordre de Crichton. Scandaleux ? Non, avisé,

dirait Machiavel : « le mal doit se faire tout

d’une fois : comme on a moins de temps pour

y goûter, il offensera moins » 12 .

YORK ET LANCASTRE,

STARK ET LANNISTER

Westeros ne partage pas seulement avec

l’Angleterre une géographie insulaire bien

spécifique, mais aussi une histoire. George

R. R. Martin a lui-même dressé un parallèle

entre la guerre des Cinq Rois – Joffrey

Baratheon-Lannister, Robb Stark, Balon

Greyjoy et les deux frères Baratheon, Stannis

et Renly –, et la guerre des Deux-Roses qui

opposa de 1455 à 1485 les maisons de Lancastre

(rose rouge) et d’York (rose blanche),

toutes deux descendantes de la dynastie

royale des Plantagenêts. Comme à Westeros,

où le conflit éclate en raison de la filiation

litigieuse du roi Joffrey, le conflit des Deux-

Roses se cristallise autour de l’héritier du roi

Henri VI de la maison de Lancastre, soupçonné

par la famille d’York d’être un enfant

illégitime. Joffrey et Édouard partagent d’ailleurs

un goût prononcé pour la violence

débridée et les décapitations. Même si les

enjeux de la guerre des Cinq Rois sont différents,

celle-ci s’articule essentiellement

autour de l’opposition entre les Stark, qu’on

peut identifier aux York, et les Lannister, qui

partagent avec les Lancastre la couleur

rouge. Robb Stark semble d’ailleurs inspiré

par Édouard IV, lequel devient le meneur de

la guerre contre les Lancastre après la décapitation

de son père Eddard… à moins que

ce ne soit Richard.

LA MARCHE DE LA HONTE

Tout comme Cersei, qui doit défiler nue dans

les rues de Port-Réal pour expier ses péchés,

notamment l’inceste dont elle s’est rendue

coupable aux yeux du Grand Moineau, Jane

Shore, maîtresse du roi Édouard IV, fut

emprisonnée pour sa conduite libertine et dut,

pour faire pénitence, parcourir les

rues de Londres vêtue d’une simple

robe de bure (1483).

11. George R. R. Martin, « My hero: Maurice Druon », in The Guardian,

avril 2013. 12. Nicolas Machiavel, Le Prince, chap. VIII, trad. J. Anglade,

Le Livre de Poche, 1972, p. 48.

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Qui a dit quoi ?

GAME OF

THRONES

Saurez-vous attribuer à chacun des personnages suivants les paroles

qu’il a prononcées dans la série ou le roman ?

PAR

ADRIEN BARTON

1. NED STARK

« L’homme qui passe le jugement

doit donner le coup d’épée. » [a]


« Faire la guerre est plus simple

que d’élever ses filles. » [b]


« Celui qui n’a jamais perdu la tête, c’est qu’il

n’avait pas de tête à perdre. » [c]

3. PETYR BAELISH

« Le chaos n’est pas un gouffre,

le chaos est une échelle. » [a]


« Beaucoup de choses peuvent se passer

entre maintenant et jamais. » [b]


« Ne t’inquiète pas pour ta mort.

Inquiète-toi pour ta vie. » [c]

5. MÉLISANDRE

« Il n’y a qu’un seul enfer [...], celui

où nous vivons. » [a]


« La prédiction est difficile, surtout

lorsqu’elle concerne le futur. » [b]


« Qu’est-ce donc que le temps ?

Si personne ne me le demande, je le sais.

Mais si on me le demande et que

je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. » [c]

Passeport pour Westeros

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2. ARYA STARK

« Mon identité est définie par les engagements

et les identifications qui fournissent le cadre

dans lequel je peux déterminer […] ce qui est

bon, ce qui a de la valeur, ou ce qui doit

être fait. » [a]


« La vengeance est une justice sauvage. » [b]


« Laissez un seul loup en vie et les moutons

ne seront jamais en sécurité. » [c]

4. TYWIN LANNISTER

« Lorsque tes ennemis te défient, tu dois leur

donner du feu et de l’acier. Lorsqu’ils tombent

à genoux, cependant, tu dois les aider

à revenir sur leurs pieds. » [a]


« Tout homme qui doit dire “je suis le roi”

n’est pas un vrai roi. » [b]


« La famille est un ensemble de gens

qui se défendent en bloc et s’attaquent

en particulier. » [c]

6. JAIME LANNISTER

« Les âmes sœurs finissent par se trouver

quand elles savent attendre. » [a]


« Baisons la main que nous ne pouvons

couper. » [b]


« Que ne ferait-on par amour ? » [c]

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HORS-SÉRIE


GAME OF

THRONES

7. OBERYN MARTELL

« En feignant d’être vaincus, de nombreux

hommes ont remporté la victoire. » [a]


« Les idées ne sont rien d’autre

que les choses matérielles transposées et

traduites dans la tête des hommes. » [b]


« Tout le monde rate la moitié des plaisirs

du monde lorsqu’il est question d’amour. » [c]

9. SYRIO FOREL

« Il n’y a point de bonheur sans courage,

ni de vertu sans combat. » [a]


« La peur est plus tranchante qu’une épée. » [b]


« Il n’y a qu’une chose qu’on dit [au Dieu de]

la mort : pas aujourd’hui. » [c]

11. TYRION LANNISTER

« Un esprit a besoin de livres comme une épée

a besoin d’une pierre à aiguiser,

pour conserver son tranchant. » [a]


« Les puissants ont toujours chassé les faibles.

C’est ainsi qu’ils sont devenus puissants

en premier lieu. » [b]


« Un homme intelligent est parfois

obligé d’être saoul pour passer du temps

avec les imbéciles. » [c]

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80

8. CERSEI LANNISTER

« L’amour est un poison. Un poison

certes délicieux, mais qui n’en est pas

moins mortel. » [a]


« La honte n’a pas pour fondement une faute

que nous aurions commise, mais l’humiliation

que nous éprouvons à être ce que

nous sommes sans l’avoir choisi, et la sensation

insupportable que cette humiliation

est visible de partout. » b]


« Pourquoi voyez-vous une paille dans l’œil

de votre frère, tandis que vous ne voyez pas

une poutre dans la vôtre ? » [c]

10. DAENERYS TARGARYEN

« Tous les hommes doivent mourir.

Mais nous ne sommes pas des hommes. » [a]


« Les hommes ont appris à aimer

leurs chaînes. » [b]


« Les tantes […] ont une jurisprudence

particulière pour leurs neveux. » [c]

12. HODOR

« Le langage est source de malentendus. » [a]


« Nos malheurs entrent toujours

par des portes que nous leur ouvrons. » [b]


« Hodor ! » [c]

RÉPONSES

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1. a) Ned Stark (saison 1, épisode 3)

b) Ned Stark (saison 1, épisode 1)

c) Marcel Achard (écrivain et dramaturge

français), Gugusse (1968)

2. a) Charles Taylor (philosophe canadien),

Sources of the Self: The Making of the Modern

Identity (1989)

b) Francis Bacon, Essais de politique

et de morale (1597)

c) Arya Stark (saison 7, épisode 1)

3. a) Petyr Baelish (saison 3, épisode 6)

b) Petyr Baelish (saison 4, épisode 7)

c) Petyr Baelish (saison 4, épisode 8)

4. a) Tywin Lannister (George R. R. Martin,

Le Trône de fer)

b) Tywin Lannister (saison 3, épisode 10)

c) attribué à Diane de Beausacq, femme

de lettre française (1829-1899)

5. a) Mélisandre (saison 4, épisode 2)

b) Cette citation a été attribuée à Niels Bohr,

Yogi Berra et Mark Twain, mais il semble

que sa première occurrence remonte

à un volume autobiographique de Karl Kristian

Steincke (1880-1963) politicien danois

c) Saint Augustin, Les Confessions (entre 397

et 401 ap. J.-C.)

6. a) Théophile Gautier, Capitaine Fracasse (1863)

b) Henry de Montherlant, La Reine morte (1942)

c) Jaime Lannister (saison 1, episode 1)

7. a) Proverbe grec, Les Maximes

de la Grèce antique (1855)

b) Karl Marx, Le Capital (1867)

c) Oberyn Martell (saison 4, épisode 3)

8. a) Cersei Lannister, in George R. R. Martin,

Le Trône de fer

b) Milan Kundera, L’Immortalité (1990)

c) Évangile selon Matthieu, chapitre 7,

versets 3 à 5

9. a) Jean-Jacques Rousseau, Émile ou

De l’éducation (1762)

b) Syrio Forel, in George R. R. Martin,

Le Trône de fer

c) Syrio Forel (saison 1, épisode 6)

10. a) Danerys Targaryen (saison 3, épisode 3)

b) Danerys Targaryen (saison 3, épisode 10)

c) Honoré de Balzac, Le Cabinet des

antiques (1838)

11. a) Tyrion Lannister (saison 1, épisode 2)

b) Tyrion Lannister (saison 5, épisode 1)

c) attribué à Ernest Hemingway

(cf. Jean-Félix Monies, Quelques instants

de bonheur cruels [2018] )

12. a) Antoine de Saint-Exupéry,

Le Petit Prince (1943)

b) Proverbe portugais

c) Hodor (multiples occurrences)


HORS D’ŒUVRES

Jul délaisse ici la compagnie des

philosophes et de Lucky Luke pour

celle des écrivains. De Molière

comme auteur de science-fiction

à Salman Rushdie invité sur

l’oreiller : galerie de personnages

en quête d’auteurs...

culture

CAHIER

INVITER

RUSHDIE,

INVENTER

HOMÈRE

81

L’INVENTION D’HOMÈRE

L’épopée de l’Iliade et de l’Odyssée, dont

la postérité innombrable demeure vivace,

est née d’un père putatif. Qui était Homère ?

Est-il l’auteur de ses œuvres... ? À la faveur

de l’exposition qui se tient au Louvre-Lens,

l’archéologue Alexandre Farnoux et l’helléniste

Pierre Judet de La Combe nous éclairent sur

une œuvre phare de la civilisation occidentale.

© Jul © Musée du Louvre, dist. RMN-GP / Thierry Ollivier

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Composé de lecteurs et de spectateurs, le public de Jul s’approprie ici à sa manière

les œuvres de la littérature, de l’Antiquité à nos jours. Très librement adaptées…

Hors d’œuvres

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HORS D’ŒUVRES


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Hors d’œuvres

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Un guide spécialement conçu pour le sprint final

des révisions, ou un premier contact avec la philosophie !

EN VENTE SUR

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L’INVENTION

D’HOMÈRE

L’invention d’Homère

89

Portrait imaginaire d’Homère, ii e siècle après J.-C., d’après un original grec

créé vers 150 avant J.-C., Paris, musée du Louvre

© Musée du Louvre, dist. RMN-GP / Thierry Ollivier

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HORS-SÉRIE


culture

CAHIER

Comment expliquer l’inébranlable fascination suscitée par

Homère ? Au musée du Louvre-Lens, une exposition montre

combien l’Iliade et l’Odyssée ont façonné l’horizon imaginaire

de l’Occident en offrant une lecture de son histoire et de

l’expérience humaine. L’archéologue Alexandre Farnoux expose

la genèse de l’œuvre, tandis que l’helléniste Pierre Judet

de La Combe s’attache à commenter une sélection de peintures

inspirées par l’épopée homérique.

L’invention d’Homère

90

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

PAR

CÉDRIC ENJALBERT

«

P

ère des poètes et des orateurs »,

« prince des reporters » selon Albert

Londres, il serait l’inventeur de tous les

arts en Occident. Homère est pourtant

avant tout un inconnu célèbre, peut-être le plus

fameux de l’histoire des arts. Du poète grec,

auteur des deux premières œuvres de la littérature

occidentale, nous ne savons rien hormis qu’il aurait

vécu au viii e siècle avant notre ère. Les portraits

retiennent de lui la cécité comme un trait distinctif,

sinon comme une commodité romantique, faisant

du génie aveugle un voyant [voir le tableau de

Corot, Homère et les bergers, ci-contre]. Homère

est un nom autour duquel s’est greffée une biographie.

Nous l’avons fabriqué autant qu’il nous a

fabriqués comme lecteurs de notre propre histoire.

Lawrence d’Arabie, qui l’a traduit, dit de lui

qu’il est une « aspiration plutôt qu’une personne ».

Une exposition présentée au musée du

Louvre-Lens jusqu’au 22 juillet retrace l’histoire

de cette fascination, et du rapport que nous

entretenons à cette figure absente, qui hante la

totalité des arts. Qu’il suffise pour s’en convaincre

de relire les hommages de Montaigne, Rabelais,

Racine ou Joyce, d’admirer Rembrandt représentant

Aristote en train de contempler le buste

de l’aède, les tableaux de Gustave Moreau, les

lithographies de Chagall ou les dessins de Cy

Twombly [voir Achille pleurant la mort de

Patrocle, p. 98], d’écouter Monteverdi, Berlioz

ou Wagner… Piochant dans le vaste ensemble

des représentations antiques, classiques et

contemporaines, l’exposition réunit près de

250 peintures, sculptures et objets manifestant

l’extraordinaire postérité du poète, et la façon

dont il borne notre imagination en explorant

la géographie des passions humaines.

Pour Alexandre Farnoux, l’un des commissaires

de l’exposition [lire son entretien, p. 96],

Homère est l’autre nom d’un miracle, celui de

la mystérieuse transmission d’une œuvre,

durant plus de 2 500 ans, qui couvre d’emblée

les aspects fondamentaux de l’existence –

l’amour, la mort, la quête de vérité. Autour

d’eux, Homère invente des personnages

conceptuels pétris de contradictions, animés

par des idéaux puissants, qui parfois les

dépassent mais sans lesquels la vie n’aurait

tout simplement aucun sens. Ils s’appellent

Hector, Patrocle, Achille, Priam, Hélène,

Ulysse, Pénélope…

LE LANGAGE

ET LA RAISON

Pour Daniel Mendelsohn, spécialiste des littératures

grecque et latine, auteur de Une odyssée.

Un père, un fils, une épopée (Flammarion, 2017),

« L’Iliade est le grand poème de la vie et de la mort,

l’Odyssée celui du voyage et de la connaissance. Le

premier monument d’Homère s’interroge sur le sens

de l’existence : la guerre de Troie est ce contexte terrible

dans lequel les hommes affrontent leur condition

d’être mortel et tentent de lui donner une

signification en se démenant sur le champ de

bataille. Au cœur de l’Odyssée se trouve plutôt

un questionnement sur le savoir et la vérité. C’est

le poème fondateur du logos, dans son double

sens de langage et de raison. » 1

Plus que tout autre, le poète a inspiré les

philosophes, dès l’Antiquité, où il imposa son

1. Philosophie magazine, hors-série n° 11, « L’Iliade et l’Odyssée »,

août-septembre 2011, entretien avec Daniel Mendelsohn, p. 11.


culture

CAHIER

Les épisodes de l’épopée homérique ont toujours inspiré les artistes. Pour l’évoquer,

nous avons rencontré l’helléniste Pierre Judet de La Combe, qui commente au fil des

pages un choix de tableaux, en commençant par une représentation du poète lui-même.

Propos recueillis par Cédric Enjalbert

HOMÈRE FABRIQUÉ

Jean-Baptiste Camille Corot, Homère et les bergers (1845)

L’invention d’Homère

91

R

ien dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée, ni dans

la légende d’Homère ne correspond à la

représentation qu’imagine Corot. Il peint un

poète bucolique avec des bergers, des ruines, des

figuiers… Il s’apparente à Hésiode, initié à la poésie

par la muse alors qu’il gardait ses moutons, hors

de la ville. Corot a transposé en peinture cette

idée post-romantique d’une poésie liée à la

nature, mais elle ne correspond en rien à Homère,

qui chante dans les maisons, les villes, qui est

honoré par les foules. La célébration de la nature

est à l’opposé de ce qu’il chante. Les scènes bucoliques

ne sont pas son monde. Corot donne une

illustration du poète aveugle et inspiré, isolé,

sous le soleil avec sa lyre. Il ne chante pour ainsi

dire pour personne, rien qu’un chien qui évoque

celui d’Ulysse, Argos, et trois bergers. Voici une

vision entièrement fabriquée, un Homère projeté

dans la nature. En réalité, on crée du poète la figure

dont on a besoin. Par-delà la question scientifique de

son existence, voici l’énigme : un personnage singulier

et multiple, un génie collectif. Homère est un sujet de

dispute interprétative, notamment au xix e siècle.

Toute une veine symboliste, inspirée par la publication

en Allemagne puis en France de La Symbolique

et la mythologie des peuples anciens de Georg Friedrich

Creuzer, insiste sur le sentiment religieux et le

rapport à la nature, sur le versant sombre de la poésie

d’Homère, comme un approfondissement de

l’âme. Puis, des savants plus positivistes, de la nouvelle

Sorbonne, reviennent à ce qu’il y a de vie, de

nature riante et de naïveté dans l’épopée, retrouvant

l’Homère de la clarté et de la beauté du monde.

— Pierre Judet de La Combe

© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

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culture

CAHIER

L’invention d’Homère

92

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autorité, et jusqu’à l’époque contemporaine,

de Gorgias à Michel Serres, en passant par

Friedrich Nietzsche, Simone Weil et Emmanuel

Levinas. Les chants d’Homère sondent les

affres de l’expérience humaine, nos ruses et

nos bassesses, notre tragédie en somme. Par

contraste, l’éternité des dieux, rejetés dans un

monde d’ennui et de frivolité, paraît presque

sans enjeu. Ulysse préfère d’ailleurs la vie

parmi les siens à l’immortalité que lui promet

Calypso, lorsqu’il échoue sur son île [voir le

tableau de Waterhouse, Circé offrant la coupe

à Ulysse, p. 94]. Comme le souligne Cornelius

Castoriadis, Homère montre combien

« l’homme est nécessairement déchiré par des

motivations opposées, c’est-à-dire d’un côté l’évitement

de la mort, la conscience que rien ne vaut la

vie, et d’un autre côté l’évitement d’une vie qui ne

contiendrait pas ce qui la rendrait digne d’être vécue.

Ce déchirement est d’ailleurs constamment présent

dans les poèmes » (Ce qui fait la Grèce. La Création

humaine, I, Seuil, 2004, p. 103).

L’HUMANITÉ DES HÉROS

Ainsi Achille, refusant de combattre après qu’on

lui a ôté la femme qu’il a ravie, Briséis, et laissant

ses armes à Patrocle, s’emporte lorsqu’il apprend

la mort de son ami, et il tue Hector, le meurtrier

troyen, par vengeance, emportant avec lui le

monde dans sa fureur [voir le tableau de Rubens

Hector tué par Achille, p. 93]. L’humanité perce

sous la carrure du héros et sous la plume du

poète, offrant à la réflexion l’immensité des sentiments

humains. Sa colère est, pour le philosophe

Peter Sloterdijk, plus que la manifestation

d’un esprit impétueux ou la passion d’un homme.

Elle est le ressort de l’histoire occidentale, un

motif puissant de la logique du monde. « Pour

l’ontologie archaïque, écrit-il, le monde est la somme

des combats qu’il faut mener en lui. La colère épique

apparaît à celui qui la chante comme une énergie

primaire qui se déverse d’elle-même, irréductible

comme la tempête et la lumière du soleil. Elle est

force d’action sous une forme quintessentielle »

(Colère et Temps, Fayard/Pluriel, 2010, p. 16).

Quant à Ulysse, à la fin de son odyssée, il

retrouve sa terre d’Ithaque [voir Ulysse à

Ithaque du Primatice, p. 95], sa patrie et sa

bien-aimée Pénélope, mais il revient déçu. Le

voyage lui a permis de connaître le monde,

« Homère montre qu’il faut

explorer le monde pour

le comprendre, mais qu’en

l’explorant on le modifie

inexorablement »

mais cette découverte l’a abîmé. Progressant

dans la connaissance, il a progressé dans l’âge.

« L’exilé courait aussi à la recherche de sa patrie, et

maintenant qu’elle est retrouvée il ne la reconnaît

plus, note Vladimir Jankélévitch. Ulysse, Pénélope,

Ithaque : chaque être, à chaque instant, devient par

altération un autre que lui-même, et un autre que

cet autre. Infinie est l’altérité de tout être, universel

le flux insaisissable de la temporalité. C’est cette

ouverture temporelle dans la clôture spatiale qui

passionne et pathétise l’inquiétude nostalgique. […]

Le voyageur revient appauvri, ayant laissé sur son

chemin ce que nulle force au monde ne peut lui

rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps

perdus, les rencontres sans lendemain et

toutes les premières-dernières fois perdues dont

notre route est semée » (L’Irréversible et la Nostalgie,

Champs, Flammarion, 1974, p. 370).

MÉMOIRE RECOMPOSÉE

Que reste-t-il donc du voyage d’Ulysse ? Qui

pourra jamais vérifier si le récit du héros dit vrai ?

L’Odyssée est le parcours de la mémoire recomposée.

Homère montre avec virtuosité qu’il faut

explorer le monde pour le connaître, mais qu’en

l’explorant on le modifie irrémédiablement ; que

l’histoire est faite pour être racontée, mais qu’en

la narrant on la dénature immanquablement ; qu’il

faut que la vérité soit dite pour qu’elle advienne,

mais que le logos peut servir à dire le vrai comme

le faux. L’épopée apparaît comme un jeu de fidélités

et de trahisons, une vérité tissée de mensonges.

Au ii e siècle, des érudits se sont à leur

tour épuisés à distinguer dans le magma de

l’épopée ce qui relèverait du « véritable »

Homère, entre les multiples versions en circulation.

Mais l’Iliade et l’Odyssée demeurent une

matière vivante, sans cesse reprise et reformée

[voir le tableau d’Hubert Robert, Alexandre le

Grand devant le tombeau d’Achille, p. 97].

Comme l’explique Alexandre Farnoux dans le

catalogue de l’exposition, l’œuvre d’Homère est

« une habile anthologie, […] un choix d’épisodes

rassemblés suivant une intrigue, en l’absence de tous

les autres récits auxquels ils étaient liés. Les poèmes

homériques ne sont donc qu’une infime partie d’une

tradition qui a existé hors de l’écriture et qui, de ce

fait, s’est évanouie. Parce que l’œuvre d’Homère est

liée, par les thèmes ou la diction, aux improvisations

orales des aèdes, elle est ainsi l’écho de poètes disparus.

L’invention d’Homère comme auteur littéraire,

c’est-à-dire lié à la lettre et à l’écriture, a effacé le

souvenir des paroles anonymes qui ont contribué à

la richesse de l’œuvre et a changé le statut de ces

récits » (Éditions Lienart / Louvre-Lens, p. 105).

Nous ne nous sommes pas privés de puiser à

cette source, d’emprunter à cette mémoire en partage,

jusqu’à développer une « homéromanie »,

dont l’exposition rend compte, de même qu’elle

traite des épisodes improprement associés à

Homère, issus des « poèmes du Cycle »[ensemble

d’épopées antiques perdues recoupant des thèmes

communs à Homère], comme le jugement de Pâris,

le cheval de Troie ou la destruction de la ville.

Pour visiter ce monument, il fallait un bon

guide. Nous avons ainsi sollicité l’helléniste Pierre

Judet de La Combe, auteur de L’Avenir des Anciens.

Oser lire les Grecs et les Latins (Albin Michel, 2016).

Ensemble, nous nous sommes arrêtés sur une

sélection d’œuvres présentées dans l’exposition,

tâchant de dessiner un aperçu du

continent homérique et d’ébaucher

une réflexion sur le sens de l’épopée.

Homère

du 27 mars au 22 juillet 2019

Musée du Louvre-Lens

99, rue Paul-Bert à Lens.

À lire :

Homère, le catalogue de l’exposition.


culture

CAHIER

DEUX CHOIX D’HUMANITÉ

Pierre Paul Rubens, Hector tué par Achille (1630)

L’invention d’Homère

93

L

a toute première diffusion d’Homère en

Occident date du xiv e siècle, à l’époque de

Pétrarque et de Boccace. Auparavant, on le lisait

à travers Virgile ou des résumés, via le filtre latin. Mais

Rubens, manifestement, a parfaitement lu l’Iliade,

déjà bien traduit dans toutes les langues et largement

diffusé à son époque ; la scène est très fidèle au

chant xxii. Pour venger la mort de son ami Patrocle,

Achille déchaîne sa colère. Homère la prend comme

point de départ, sans tenter de l’expliquer, ne cherchant

qu’à en déployer les effets tout au long de

l’Iliade. Dans cet épisode, le héros se trouve animé de

sentiments humains. Il est gagné par la démesure et

combat Hector, le prince troyen et meurtrier, un héros

plus « fonctionnel », plus modéré. Le lecteur ou le spectateur

a le choix entre deux modèles d’humanité.

Hector a perdu sa lance et s’est armé d’une épée.

La foule, côté troyen, lève les bras, assemblée au pied

du rempart, alors que dans le poème la plaine est vide.

Du côté d’Achille, quatre chevaux blancs. Ils traîneront

la dépouille du vaincu. Ces chevaux immortels,

presque irréels, prédiront aussi la mort de leur maître.

Avec deux statues, de part et d’autre du tableau, et

deux boucliers, le peintre introduit un principe de

symétrie plastique, qui est littérairement capital dans

l’Iliade. Homère lui-même crée toujours un équilibre

entre les adversaires, même si l’on sait que l’un des

deux doit gagner. Il fait montre d’une forme de générosité

dans le duel, sans jamais désigner un « bon »

et un « méchant ». Là, Athéna, solaire, flotte au-dessus

du combat. Elle fait pencher le duel en faveur

d’Achille, qui tue son rival en le frappant au cou.

Il rend par là la chute de Troie inéluctable.

— Pierre Judet de La Combe

© RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

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© Bridgeman Images

LE RETOUR AU MONDE NORMAL

John William Waterhouse, Circé offrant la coupe à Ulysse (1891)

W

aterhouse peint un tableau conceptuel.

Circé apparaît sous des traits érotiques avec

son épée. Un compagnon d’Ulysse a déjà été

transformé en cochon, à ses pieds, et elle entend bien

charmer le héros à son tour. Mais Ulysse regardant la

magicienne s’aperçoit dans un miroir, à l’arrière-plan.

Il distingue un double de lui-même à travers Circé et

découvre les dangers de sa propre ambiguïté. Cette

déesse des métamorphoses veut le châtrer, mais il

trouve un remède. Il échappe à ses charmes grâce à

une plante magique, une fleur blanche et une racine

noire. Cette drogue agit contre les tentations de Circé.

Il échappe ainsi à la négation de lui-même. Ulysse

fuit toute magie car tout le sens de son périple est

précisément de rentrer dans un monde strictement

« normal », celui qui l’attend au terme de son périple.

Le monde magique, évidemment, paraît plus tentant

qu’un monde normal ou binaire. L’Odyssée repose

précisément sur cette interrogation problématique :

comment penser le retour ? Comment passer de

l’exploit et de la gloire à l’existence simplement politique,

en société ? Ulysse refuse ainsi l’immortalité

que lui promet Calypso, sur son île. La perte est devenue

un motif de son voyage, jusqu’à son retour à

Ithaque. Il lui faut juste garder le minimum vital,

c’est-à-dire son pouvoir viril pour survivre – en grec,

courage se dit virilité, andreia. Même lorsqu’il

retrouve son pays, après des années d’errance, il ne

le reconnaît plus, comme dépouillé par son voyage.

— Pierre Judet de La Combe

L’invention d’Homère

94

PIERRE JUDET

DE LA COMBE

Directeur d’études à l’EHESS

et directeur de recherche au CNRS,

il est l’auteur de maintes

traductions de textes de la poésie

et du théâtre grecs, dont Les Perses

d’Eschyle (Anacharsis, 2018).

En 2004, il écrit avec Heinz Wismann

L’Avenir des langues. Repenser

les Humanités (Le Cerf). Il a publié

Les tragédies grecques sont-elles

tragiques ? (Bayard, 2010) ainsi

que L’Avenir des Anciens. Oser lire

les Grecs et les Latins (Albin

Michel, 2016) et Homère (Gallimard,

2017). Il vient d’achever

une traduction de l’Iliade.

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© Gallimard


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RUSE ET RECTITUDE

Le Primatice, Ulysse à Ithaque. Le jeu de l’arc (fin xvi e siècle)

L’invention d’Homère

95

© RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot

L

e Primatice a étonnamment transformé

les haches décrites dans l’Odyssée en

cercles, à travers lesquels les prétendants de

Pénélope doivent faire passer une flèche tirée avec

l’arc d’Ulysse pour réussir l’épreuve qu’elle a imaginée.

La ligne des cercles est oblique, en contraste avec

celles de l’architecture, qui sont frontales. Des

femmes s’enfuient sur l’escalier, au fond. Pénélope

peut-être ? Ulysse, lui, se courbe, humblement, audessous

d’Athéna, bien droite, cheveux défaits et

bouclier à la main, comme si elle était le vent qui

porte la flèche. Elle annonce le désordre à venir.

L’image pose un paradoxe : pour tirer droit, Ulysse

doit se courber ; pour vaincre, il doit plier. Les jeunes

prétendants auprès de Pénélope, bien musculeux,

s’apprêtent à un banquet. Le lecteur sait cependant

qu’ils vont être assassinés. Ulysse est en position

d’humilité alors qu’il est en train de vaincre. À ce

stade, il est en principe vêtu comme un mendiant.

Les légères altérations du Primatice par rapport à

l’histoire originale montrent que les représentations

de l’épopée sont toujours des recompositions, selon

un monde propre et des attentes particulières, à un

certain moment. Le tableau repose sur cette opposition

entre le debout et le courbe, le musculeux

et le fourbe. Ulysse n’a pas besoin de dresser la

tête pour faire le fier parce qu’il a le soutien de

la déesse. La ruse précède le déchaînement de

violence. Tous mourront ensuite sous les coups

d’Ulysse, vengeant avec rectitude l’affront fait à

sa maison, durant son absence, dans cette reconquête

du pouvoir, de son épouse et de son palais,

qui occupe la seconde moitié de l’Odyssée.

— Pierre Judet de La Combe

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culture

CAHIER

ALEXANDRE FARNOUX

Historien spécialiste de la Crète

minoenne et de Délos, enseigne

l’archéologie grecque à l’université

de la Sorbonne et dirige

l’École française d’Athènes.

Auteur de Homère, le prince

des poètes (Gallimard, 2010),

il a participé au commissariat

de l’exposition portant

sur le poète grec présentée

actuellement au musée

du Louvre-Lens.

« LE “DÉSIR

D’HOMÈRE”,

DÉSIR DE

FABRIQUER

CET AUTEUR

QUI NOUS A

TANT INSPIRÉ »

Alexandre Farnoux, archéologue et co-commissaire

de l’exposition Homère au musée du Louvre-Lens,

souligne la manière dont nous avons « inventé » le poète.

L’invention d’Homère

96

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HORS-SÉRIE

ENTRETIEN AVEC

ALEXANDRE FARNOUX

Propos recueillis par Cédric Enjalbert

Comment comprendre

l’extraordinaire postérité

d’Homère ?

ALEXANDRE FARNOUX Dès l’Antiquité, ses textes

sont très lus et très cités. Ils sont utilisés dans

des domaines très variés, notamment celui de

l’iconographie. Ils n’ont pas seulement donné

matière à la littérature, à la peinture, à la

musique et à la danse. Surtout, ils ont été une

matière scolaire enseignée à l’école depuis

l’Antiquité. Homère a été une sorte de manuel

ou d’encyclopédie, de Wikipédia de l’époque,

dans lequel on trouvait des renseignements

sur la géographie, l’histoire, la philosophie,

l’éthique. La fascination que suscite son œuvre

tient à sa conservation alors qu’on ne sait rien

de l’histoire de sa composition et de sa transmission

jusqu’à ce qu’elle passe par écrit. On

n’en sait pas plus de l’auteur qu’on appelle

Homère. L’aède, dans le banquet des Phéaciens,

est aveugle, et ce détail a été pris pour autobiographique.

Mais dans l’Antiquité, tout le monde

n’est pas convaincu par cette représentation, et

Homère apparaît parfois des papyrus à la main,

comme un littérateur classique. Sa cécité détermine

symboliquement la nature de la poésie

homérique, liée non à l’écriture mais à l’inspiration

et à l’oralité – « Chante, ô muse, la colère

d’Achille » sont les premiers vers de l’épopée. À

l’absence d’informations précises répond le désir

de fabriquer cet auteur qui nous a tant inspiré,

ce que j’appelle le « désir d’Homère », le désir de

faire exister celui qui nous raconte. Nous entretenons

un rapport de mutuelle fabrication.

Quel texte avons-nous

entre les mains ?

Il est le fruit d’une très longue transmission

orale. La mise par écrit se fait, par hypothèse,

au viii e siècle avant notre ère et par information

positive, chez les historiens, au vi e siècle avant

notre ère. À partir de là, le texte continue d’évoluer.

Il est très pratiqué, récité, utilisé, sans qu’il

soit fixé de manière définitive. Il a fallu le travail

des bibliothécaires d’Alexandrie pour tenter

d’élaborer une vulgate, en identifiant toutes les

variantes et en distinguant ce qui serait homérique

et ce qui ne le serait pas. Cette version

alexandrine existe mais Homère continue d’être

réécrit et transmis, à Byzance notamment. Il

est copié dans l’empire romain mais le

Moyen Âge retiendra surtout les versions

latines de l’épopée, la plus célèbre étant

l’Énéïde. À la Renaissance, avec l’arrivée à

Venise d’un certain nombre de manuscrits et

la mise au point de caractères grecs d’imprimerie,

Homère commence à être publié et

son œuvre diffusée plus largement.

Comment le parcours de

l’exposition a-t-il été organisé ?

Nous devions faire une sélection parmi

plus de cinq cents œuvres, issues de tous les

domaines et de toutes les époques. Pour donner

un sens à ce déluge d’images, nous les

avons réunies autour de thèmes : la représentation

du poète, le sentiment des héros dans

l’Iliade, les figures féminines ou les monstres

dans l’Odyssée, l’homéromanie… Le visiteur

peut lire les vers d’Homère et admirer l’intérêt

artistique suscité par les épisodes décrits,

voir comment le cyclope et son œil unique

ont été représentés au fil du temps, par

exemple, ou comment la « voix claire » des

sirènes a été rendue par les imagiers, avec

une grande latitude dans l’interprétation.

Telle est la fécondité de

l’iconographie homérique.

© DR


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L’ÉCLAT DU PASSÉ

Hubert Robert, Alexandre le Grand devant le tombeau d’Achille (vers 1754)

L’invention d’Homère

97

© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

L

a visite au tombeau d’Achille est une tradition.

Dans la légende, Homère lui-même

aurait demandé à voir Achille dans ses belles

armes. Il lui serait apparu si lumineux qu’il l’aurait

ébloui et rendu aveugle. Voici l’éclat resplendissant

du passé. Hubert Robert peint Alexandre le Grand

dans les ruines d’un passé glorieux. Ou plutôt, de

passés glorieux, car les temps se télescopent dans le

tableau, autour du héros absent : ces ruines d’une

Antiquité telle qu’on peut la voir au xviii e siècle sont

censées, dans le tableau, être contemporaines

d’Alexandre. Le peintre représente l’empereur cultivant

un rêve de grandeur, dans un monde pourtant

déjà dispersé, après la fin de l’âge des héros, où les

hommes étaient semblables aux dieux. Le rêve

d’Alexandre est de réunir la Grèce et l’Orient. Entre

les colonnes ioniennes, doriques et la pyramide

égyptienne, l’universel se resserre autour d’un vide,

une sorte d’immense jarre, le tombeau, à Troie, à la

charnière entre l’Asie et la Grèce. Le seul Achille,

ici, c’est Alexandre représenté comme un héros dans

un monde défait. Robert après Homère ravive une

réflexion sur l’irréversibilité du temps et sur le sens

de l’histoire. Quel en est le moteur ? Un grand vide.

L’épopée homérique s’intéresse à des trajectoires

singulières, déjà connues, dont elle enrichit les

aventures. Elle est avant tout une recomposition

à partir d’une perte, une question ouverte plutôt

qu’un raisonnement.

— Pierre Judet de La Combe

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L’invention d’Homère

98

culture

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LA POÉSIE D’HOMÈRE

Cy Twombly, Achille pleurant la mort de Patrocle (1962)

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© Cy Twombly Foundation / Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat

C

e tableau est issu d’une série intitulée

Fifty Days at Iliam, réalisée durant les

années 1960. Iliam [Troie] rime avec Vietnam,

où la guerre faisait alors rage. Twombly n’est pas illustratif.

Il dissocie, de manière à créer une image synthétique.

En haut : deux nébuleuses, Achille et

Patrocle, deux masses de sang, de délire et de mort

réunies par le lien du trait. Deux entités prises dans

la dualité et le déséquilibre. Ce mouvement est en

tension avec la ligne droite, qui sert d’horizon et qui,

segmentée, rythme le temps, tandis que la douleur de

la double mort manifeste au contraire le désordre, une

double explosion. Le temps est comme spatialisé. La

ligne d’horizon sépare le tourbillon de l’écriture, en

dessous, dédoublant le tableau entre le dessin et

le langage. La mort de Patrocle et la vengeance

d’Achille sont dites et elles ne le sont pas. C’est ainsi

que le peintre écrit le titre directement sur le tableau

et qu’il le biffe. Il mêle la présence et l’absence,

comme peut le faire l’évocation poétique. Une certaine

narration est bel et bien nécessaire, car il y a le

mythe, l’épopée comme substrat, et en même temps

le tableau s’en dégage pour acquérir une épaisseur

interprétative, pour donner à l’épopée un écho

contemporain. Il y a les vers du poète, mais il faut

aller au-delà. Grâce à la peinture, Twombly élabore

une remarquable réflexion sur le pouvoir de la poésie

qui lie le langage, l’action et le temps, qui ne parle

que sur le mode indirect, par allusions et par questions,

qui exige que nous sortions de nous-mêmes

pour accueillir sa nouveauté et penser autrement.

— Pierre Judet de La Combe


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