Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

GAME OF

THRONES

© 2019 Home Box Office, Inc. All Rights Reserved, HBO.

De quoi parle la série, au fond ?

Quel en est le sujet ?

RAPHAËL ENTHOVEN \ La conquête du pouvoir.

Ou la faiblesse de le désirer. Comme dit le

Zarathoustra de Nietzsche : « Voyez donc ces

superflus ! Ils acquièrent des richesses et en

deviennent plus pauvres. Ils veulent la puissance

et tout d’abord le levier de la puissance, beaucoup

d’argent, — ces impuissants ! Voyez-les grimper,

ces singes agiles ! Ils grimpent les uns sur les

autres et se poussent ainsi dans la boue et

l’abîme ! Ils veulent tous s’approcher du trône :

c’est leur folie, — comme si le bonheur était sur

le trône ! Souvent la boue est sur le trône — et

souvent aussi le trône est dans la boue. » 1

Mais la quête du trône et toutes les bassesses

qu’implique un désir d’éminence ne fournissent

que la trame de Game of Thrones. Ce qui en fait

l’intrigue, c’est que le combat pour le trône est

mené conjointement par des gens qui désirent

le pouvoir pour lui-même (comme les Lannister,

ou l’insignifiant Stannis Baratheon), par

d’autres qui y aspirent pour en priver les tyrans

(comme les Stark), d’autres encore parce que

le droit du sang leur donne une légitimité que

les usurpateurs n’auront jamais (Daenerys).

Autrement dit, Game of Thrones met en scène

une guerre civile entre des familles qui s’entretuent

pour dominer, mais met en jeu une opposition

plus fondamentale entre ceux qui donneraient

n’importe quoi pour avoir le pouvoir

et ceux qui ne le désirent pas plus qu’ils ne l’ont.

Ce n’est pas La Guerre des étoiles – et il n’est pas

si aisé d’identifier le camp du Bien – mais les

belligérants ne sont pas tous à placer sur le

même plan. D’un côté, ceux qui sont prêts à

tout pour conquérir et conserver la couronne ;

de l’autre, ceux aux yeux de qui la défaite est

assurée quand, pour vaincre un adversaire, on

adopte ses méthodes. « Je voudrais pouvoir

aimer mon pays tout en aimant la justice. Je ne

veux pas pour lui de n’importe quelle grandeur,

fût-ce celle du sang et du mensonge. C’est en faisant

vivre la justice que je veux le faire vivre » 2 ,

déclare Camus, dans les Lettres à un ami allemand.

Or, la réponse de son interlocuteur

(nazi) est exemplaire : « Allons, vous n’aimez pas

votre pays ». Or, c’est le contraire qui est vrai.

Celui qui déteste son pays, ou qui l’aime de

À en perdre la tête Joffrey Baratheon, souverain

de Westeros, oblige sa promise Sansa Stark, retenue par un soldat,

à assister à la décapitation de son père Ned (saison 1, épisode 9).

travers, c’est celui qui jette le voile sur les infamies

dont il s’est rendu coupable. Dans la première

saison, Ned Stark – que Port-Réal et sa

pègre dégoûtent comme tout homme de bien

– n’a aucune envie de devenir la Main du Roi,

ni d’exercer la régence après sa mort. Le pouvoir

qu’il accepte est reçu de mauvaise grâce, à

la façon du sage troglodyte qui, dans les Lettres

persanes, reçoit en pleurant les clefs de la Cité.

Seulement, pour le salut de l’État, il est

contraint de se battre avec la fourbe Cersei,

prête à tous les massacres (et qui déchire le

testament du roi) pour le dépouiller (au profit

du fils qu’elle a eu avec son propre frère) du

pouvoir dont lui-même ne veut pas ! En ce

sens, la guerre des Stark contre les Lannister

(sur fond de laquelle se déroulent les trois premières

saisons) est une guerre juste. Mais la

justice n’est pas la vérité. Ou plus exactement :

la vertu n’est pas une garantie. Les Stark – dont

la bonté entame le génie stratégique – sont

1. Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. H. Albert, Mercure

de France, 1901, p. 63. 2. Albert Camus, Lettres à un ami allemand,

première lettre, Gallimard, 1948, p. 20.

Cinquante nuances de noir

15

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

More magazines by this user
Similar magazines