Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

un chef ? La série tout entière est une galerie

de portraits de chefs, du tyran sanguinaire

(Ramsay Bolton) au seigneur de guerre

(Tywin Lannister) en passant par le chef clanique

(Khal Drogo) et l’enfant-roi (Robin

Arryn), du despote adolescent (Joffrey

Baratheon) au Roi de la Nuit, en passant par

la régente incestueuse (Cersei Lannister) et

le chef religieux (le Grand Moineau). Le politique

s’organise ainsi tout entier autour de

deux pôles : les dominants et les dominés,

les seconds engagés par les premiers dans

des guerres qui semblent ne devoir jamais

finir, tant elles structurent à leur tour les

relations entre dominants, eux-mêmes se

séparant en dominés et dominants (pour un

temps). Game of Thrones confirme ainsi l’affirmation

non de Kant mais de l’une de ses commentatrices,

Hannah Arendt : « Le problème

politique essentiel est et a toujours été de savoir

qui domine et qui est dominé. » 4

Toutes ces figures de souverains s’organisent

autour d’un même centre, qui en est

l’antithèse et qui représente aussi le critère

permettant de les juger – et de les condamner.

Ce centre constitue le lieu unique du

pouvoir légitime et le seul moment de la

série où un chef devient un chef. Car tous

les autres sont des chefs sans peuple, c’està-dire

sans légitimité, se maintenant par la

force ou la servitude, et jamais par le biais

du consentement, et donc de la liberté. Ce

lieu du pouvoir n’est pas le Trône de fer, qui

reste vide, plus objet de convoitise et de

désir, moteur de toutes les passions et de

toutes les histoires, que figure du pouvoir.

Le Trône est un leurre ; ce n’est pas là que

se joue la scène politique décisive. C’est ailleurs

: dans le dixième épisode de la sixième

saison, lorsque Jon Snow, bâtard sans nom

ni couronne, est acclamé « roi dans le Nord ».

La série converge vers ce moment crucial où

le problème politique de la désignation d’un

chef trouve enfin sa résolution : un chef est celui

qui exerce, par son charisme, une autorité à

laquelle d’autres hommes, d’autres chefs même,

consentent à se soumettre, lui conférant ainsi

à la fois pouvoir et légitimité. Ce vers quoi

avance Game of Thrones, c’est cette proclamation

d’un chef charismatique. C’est le pouvoir

comme charisme qui est au cœur de la série.

On objectera que Daenerys Targaryen, mifemme,

mi-déesse, à la fois mère nourricière et

impératrice, est également acclamée. Précisément,

non : elle n’est pas acclamée. Et la scène

de reconnaissance de sa souveraineté (sixième

saison, sixième épisode) constitue l’exact

opposé de celle de l’acclamation de Jon Snow :

Daenerys a devant elle non des sujets debout,

proclamant leur allégeance et lui remettant

leurs armes et leur indépendance ; elle a en

face d’elle un peuple à genoux, prosterné, et

muet d’effroi. Daenerys, c’est le règne du théologico-politique,

du pouvoir reposant sur le

religieux, voire sur le magique ; Jon Snow, c’est

au contraire l’entrée dans la modernité politique,

sans recours au religieux, sans magie ni

sacré. C’est le pur politique, tout entier centré

sur la désignation d’un chef et le consentement

de tous. Jon Snow est l’unique souverain à ne

pas appuyer son pouvoir sur le religieux. C’est

à lui que revient toutefois la tâche de combattre

l’équivalent de Satan, le Roi de la Nuit et ses

armées de morts-vivants ; c’est à lui de sauver

le politique de ce retour du religieux.

BÂTARD SANS HÉRITAGE NI

COURONNE : SELF-MADE MAN

Que se passe-t-il dans ce moment d’exception,

cette acmé de la série que représente l’acclamation

de Jon Snow comme roi du Nord ? Rien.

Jon Snow ne dit rien, ne fait rien. Et c’est en

cela qu’il est un chef charismatique. Car lorsque

le pouvoir ne repose plus sur le religieux ou sur

l’immuabilité des dynasties et des traditions,

que reste-t-il ? Rien, si ce n’est le charisme,

la légitimation du pouvoir par le charisme.

Le souverain charismatique n’a rien, ni héritage

ni couronne. Nécessairement bâtard, il

est sans lignée, mais il a en lui et par lui seul

tout ce qui est nécessaire à l’exercice de son

pouvoir. Sa noblesse est intérieure, faite de

courage et d’audace, elle ne réside ni dans

son sang ni dans son nom.

Il inaugure un monde nouveau, invente les

lois qui le désignent, instaure une réalité

sans passé, tout entière tournée vers l’avenir,

sans la contrainte des convenances et des

lignages (ne va-t-il pas jusqu’à chercher ses

alliés dans le camp ennemi, aux frontières

du monde civilisé, là où les hommes ne sont

que des « Sauvageons » ?). Ce chef-là est, à

strictement parler, un self-made man, homme

providentiel surplombant les clans et les partis,

sans dieu ni père, mais grand arbitre du

bien et du mal, de la vie et de la mort. L’âge

de la modernité politique, l’âge des démocraties

d’acclamation (ou démocraties

directes, sans représentants, ni ministres ni

députés), où le chef n’est pas même élu mais

unanimement désigné, est l’âge des bâtards,

un régime qui ne se fonde ni sur les filiations,

ni sur un clergé, ni sur des élites de

gouvernement, ni sur des féodalités : le roi

est primus inter pares 5 : l’un d’entre nous,

alors même qu’il se voit paré de qualités

extraordinaires. Tel est le sens du pouvoir

charismatique : direct mais exceptionnel,

performatif mais légitime. Le chef ne peut se

prévaloir d’un droit préexistant à commander,

il doit se l’arroger, et sans cesse le

réaffirmer. Et c’est par cette affirmation permanente

que le peuple se transforme en

communauté charismatique, le chef faisant

le groupe qui le fait.

Mais Jon Snow est condamné à réussir, le

charisme n’admet pas la demi-mesure. Il évolue

dans un monde en noir et blanc, sur les terres

contrastées de la morale, où s’affrontent en

combats singuliers les méchants et les gentils,

les héros et les lâches. Le charisme, c’est le

retour du moral en politique. C’est l’incursion

des modalités profondément morales de

l’espoir et de l’enthousiasme, du devoir et de

l’exemple, dans le champ politique.

On sait l’importance que Max Weber, au

début du XX e siècle, a accordée au charisme,

y voyant l’une des sources de légitimité du

pouvoir. Ses analyses sont une clef pour

comprendre la théorie du pouvoir dans Game

of Thrones. Weber montre ainsi que la domination

charismatique repose sur « la soumission

extraordinaire […] à la vertu héroïque

ou à la valeur exemplaire d’une personne » 6 .

« On obéit au chef en tant que tel, chef qualifié

charismatiquement en vertu de la confiance

personnelle en sa révélation, son héroïsme ou

sa valeur exemplaire, et dans l’étendue de la

croyance en son charisme » 7 . Le chef charismatique

obtient l’obéissance car il est hors

du commun et hors du quotidien.

Là est sa force, mais là est aussi sa faiblesse.

Car Game of Thrones est suspendu

tout entier à cette question cruciale, formulée

également par Max Weber, celle de la

« quotidianisation » [Veralltäglichung], c’està-dire

de l’inscription dans la durée et l’ordinaire

d’un pouvoir tout entier fondé sur

des moments forts, héroïques. La septième

saison s’est précisément achevée sur cette

question, qui est celle qui taraude tout pouvoir

charismatique : que fera Jon

Snow, acclamé comme roi du

Nord, lundi ?

1. Emmanuel Kant, Idée d’une histoire universelle du point de vue

cosmopolitique (1784), 6 e proposition, trad. Ph. Folliot, Université du

Québec à Chicoutimi, p. 11. 2. Ibid. 3. Ibid. 4. Hannah Arendt, Du

mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, trad.

G. Durand, Calmann-Levy, 1972, p. 144. 5. Expression latine signifiant

littéralement « premier parmi ses pairs ». Elle désigne une personne

présidant une assemblée sans posséder de pouvoir propre, et servait,

dans la France de l’Ancien Régime, à définir le rapport entre le roi et la

noblesse d’épée, en souvenir du haut Moyen Âge où le roi n’était pas

héréditaire mais élu par acclamation. 6. Max Weber, Économie et

Société, t. I, Pocket, 1995, p. 289. 7. Ibid., p. 290.

GAME OF

THRONES

L’exercice du pouvoir

35

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

More magazines by this user
Similar magazines