Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

« À cause de la mort, nous tous,

les hommes, habitons une ville

sans rempart »

Épicure, Lettres, maximes, sentences

GAME OF

THRONES

MURS ET FRONTIÈRES

Le mur matérialise la frontière.

« Toute communauté dresse des frontières

pour tenir ceux qu’elle désigne comme

étrangers hors d’elle » 1 , soulignait le philosophe

Étienne Tassin. La démarcation

politique ou militaire établit une séparation

entre une communauté politique

et une autre, entre un « nous » et un « eux »,

entre le prochain et l’étranger. Elle permet

aux hommes de se reconnaître comme

semblables, en s’opposant à d’autres. Ainsi,

le Mur de Westeros sépare la « civilisation »

des Sept Couronnes de la « barbarie » des

autres, les Sauvageons, et des Autres, les

Marcheurs blancs. Mais les frontières,

selon qu’il s’agit de « frontières “de sécurité”

[ou] de simples délimitations administratives

» 2 , produisent différentes formes d’altérité.

Le mur hermétique est l’expression

d’une exclusion radicale de l’ennemi. Mais

dans bien des cas, la frontière relie autant

qu’elle sépare. Elle établit de la différence,

de l’altérité mais permet en même temps

la communication, l’échange. Malgré leurs

rivalités, les seigneurs de Westeros ne

dressent pas de remparts entre leurs terres

et ne cessent d’échanger. Ils sont réunis

par leur appartenance aux Sept Couronnes,

par leur opposition commune à

l’au-delà du Mur. •

1. Étienne Tassin, Un monde commun . Pour une cosmo-politique des

conflits, Seuil, 2003, p. 261. 2. Étienne Balibar, Europe Constitution

Frontière, Éditions du Passant, 2005, p. 135.

MURS ET CITÉS

Ne vois-tu rien venir ? Depuis le Mur, Tormund

Fléau-d’Ogres et Béric Dondarrion guettent la venue redoutée

de Marcheurs blancs.

On trouve à Westeros d’autres remparts,

moins familiers pour les

hommes d’aujourd’hui : les enceintes qui

protègent les villes. Ces fortifications, qui

caractérisaient notamment la cité antique,

séparent non pas le prochain et l’étranger,

mais l’« écoumène » – le monde des

hommes – de l’« érème » 3 – les terres sauvages.

Cette délimitation faisait de la cité

antique le lieu même de la vie politique,

un lieu dans lequel les citoyens pouvaient

délibérer des affaires humaines. « Les murs

de l’État-cité entouraient et protégeaient

l’espace dans lequel l’homme pouvait évoluer

en toute liberté » 4 , écrit Hannah Arendt. Les

choses sont quelque peu différentes à

Westeros : certes, la puissance politique

se concentre dans les villes ;

mais les dirigeants en place ont à gérer

un territoire qui déborde largement les

limites de leur cité, ce qui pousse le pouvoir

à s’absolutiser et à se refermer sur

lui-même, à se barricader derrière les

murs des donjons, comme le faisaient par

exemple les seigneurs des grandes cités

italiennes à la Renaissance [lire l’analyse

de Patrick Boucheron dans le hors-série

« La Renaissance » n° 38, pp. 89-95]. Scindée

entre basse et haute ville, l’architecture

de ces cités témoigne d’une conception

despotique du pouvoir. •

3. Nous reprenons cette opposition au géographe Augustin Berque.

4. Hannah Arendt, Essai sur la révolution, trad. Michel Chrestien, Les Essais,

Gallimard, 1967, p. 408.

Catastrophe climatique et migrations

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