Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

GAME OF

THRONES

Catastrophe climatique et migrations

52

PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

FRANCISCO

CARRILLO

Spécialiste espagnol des

littératures d’Amérique

latine et de théorie littéraire,

il enseigne au Collège

de philosophie et de lettres

de l’université de Claustro

de Sor Juana, à Mexico.

Il a publié Excepción Bolaño:

crisis política y reescritura

de la derrota [« Exception

Bolaño : crise politique et

réécriture de la défaite », non

traduit à ce jour] (ICP, 2014).

AMADOR

FERNÁNDEZ-

SAVATER

Philosophe espagnol,

chercheur indépendant.

Coéditeur des éditions

Acuarela et de Revista

Alexia, collaborateur

de diverses publications

(Vacarme, Lignes, etc.),

il a contribué à l’ouvrage

collectif Le Symptôma grec

(Nouvelles Éditions Lignes,

2014) dirigé par Alain

Badiou et Étienne Balibar.

Engagé dans les mouvements

antiglobalisation, il participe

au mouvement des Indignés

espagnols. Il dirige le blog

« Interferencias » sur

eldiario.es et tient un blog

sur le site de Mediapart.

simplement en coupant la relation avec le

dehors et avec l’autre. Dans la série, un mur

gelé et gigantesque (300 miles de longueur,

700 pieds de hauteur) divise les « règnes des

hommes » et la terre habitée par la menace. Le

mal, ce ne sont pas seulement les Marcheurs

blancs – leur dernière apparition remonte d’ailleurs

si loin dans le passé qu’on se demande

s’ils ne relèvent pas de la légende –, mais surtout

les « peuples sauvages », mille tribus et

clans qui vivent dans ces terres gelées.

La Garde de nuit veille sur le Mur. C’est un

corps répressif (et réprimé : les relations

sexuelles y sont prohibées), élevé dans la

haine de ce qui vit au-dehors. Elle est chargée

de maintenir la division (millénaire) qu’établit

le Mur : entre l’humain et le barbare, entre

les Sauvageons et les humains. Mais le Mur,

à l’évidence, ne protège pas de l’autre : il

construit l’autre en tant qu’autre. Comme le

reconnaît Jon Snow, les Sauvageons « ont seulement

commis l’erreur d’être nés de l’autre

côté ». Le Mur subjectivise l’autre et nous permet

de le déconnaître ; il lui arrache son

humanité, et lui compose le visage de l’ennemi.

L’ordre se sert ainsi de la catastrophe

pour que rien ne change et façonne des boucs

émissaires dans sa stratégie de contrôle social.

Mais on sait que les protections immunitaires

reproduisent souvent les conditions du mal

et alimentent les désastres…

D’autre part, en tant que processus en marche,

la catastrophe peut fonctionner comme un

« révélateur » : une sorte de vide qui nous permet

de voir comment les choses sont faites et

de quoi elles sont faites. C’est l’occasion de

nous interroger sur la vie en commun. Envisagé

de la sorte, le mal ne se situe pas audehors,

il est inscrit dans les structures mêmes

du pouvoir. Il n’est pas le radicalement autre,

c’est un miroir de ce qui est déjà là. Il ne vient

pas d’un espace extérieur, mais du plus profond

de nous. Ce n’est pas un événement à

venir, il est inscrit dans les conditions mêmes

de la vie quotidienne. La réception de ce type

de catastrophe est tout autre : on passe de la

peur engendrée par la menace qui nous maintient

paralysés à un désir de changement, de

la croyance que seul l’ordre peut nous protéger

à la vision de ce même ordre comme

catastrophique en soi. De la peur et de l’espoir

à l’action ici et maintenant. De la crise de

civilisation à la mutation civilisationnelle.

LA CONCEPTION

SOUVERAINE DU POUVOIR

Si nous ne pensons pas la catastrophe

comme un événement à venir mais comme

un processus en marche, la première question

que nous devons nous poser est : quelle est

l’histoire de ce processus ?

Les Marcheurs blancs furent créés il y a un

millier d’années comme une arme dans la

guerre entre les royaumes. À un moment

donné, cette « arme » a pris son indépendance

et est devenue une menace pour tous les êtres

vivants. C’est un thème classique du genre

catastrophe : le monstre produit par la radioactivité

ou le désastre résultant d’un mauvais

usage de la science et de la technique par les

scientifiques, les militaires et le gouvernement…

Le mal ne vient pas de l’extérieur et

ne peut être tenu à l’écart, parce qu’il a vu le

jour ici et vit parmi nous. En quoi consiste la

catastrophe dans la série ? Autrement dit :

quelles sont les conditions qui ont présidé

à l’apparition des Marcheurs blancs ? C’est

la guerre permanente entre les royaumes,

la guerre pour la conquête du Trône de fer.

Le mal est le jeu de trônes lui-même, selon

une conception bien précise, la conception

« souveraine » du pouvoir.

Qu’implique cette conception ? Que le pouvoir

souverain est concentré et exclusif : ou

c’est toi qui l’as, ou c’est moi. Une seule personne

peut occuper le Trône de fer. Le pouvoir

de l’un passe par la soumission de l’autre, le

bien-être de l’un passe par le mal-être de

l’autre, la sécurité de l’un passe par l’insécurité

de l’autre. Comme l’explique très clairement la

reine Cersei : « la vie au Sud implique la mort

au Nord ». Mors tua, vita mea 1 . C’est très facile

à comprendre : il suffit d’ouvrir les yeux sur la

réalité que nous vivons jour après jour. Nos

vies occidentales reposent sur cette conception

catastrophique du pouvoir. Et de temps en

temps, à nous qui sommes protégés par le

Mur, nous revient un boomerang. Un attentat

terroriste, l’exode massif de réfugiés, etc.

Les Marcheurs blancs sont un boomerang.

NED STARK, KHALEESI,

TYRION : DES ALTERNATIVES ?

Y a-t-il une alternative à cette conception du

pouvoir ? Ned Stark n’est pas une option très

sérieuse, tout bien considéré. Ce serait comme

de s’en remettre à l’ONU pour le développement

durable ou le capitalisme vert. Ned Stark

est un personnage bon, avec de l’honneur et

des principes, il aime son peuple, mais il ne

remet rien en question sur le fond : ni le Mur, ni

la Garde de nuit, ni le Trône de fer, seulement

tel ou tel abus de pouvoir. Moraliser le pouvoir

ne change rien. La nostalgie récurrente de Ned

Stark est l’aspiration au retour d’un ordre bon,

juste et équilibré qui n’a jamais existé. Daenerys

Targaryen est la figure du messianisme

populiste, du leadership charismatique auquel

les gens « croient ». Elle soutient une rhétorique

rupturiste (« briser la roue du pouvoir »),

mais ne sort pas de la conception souveraine

du pouvoir : elle ne fait que penser qu’elle doit

occuper le Trône de fer pour y promouvoir de

« bonnes politiques ». Comme elle libère d’en

haut, le résultat est très faible, les esclaves

veulent redevenir esclaves, les traditions

qu’elle avait cru pouvoir abolir par décret

resurgissent, etc. Ce sont là les problèmes classiques

de la conception élitiste du changement

social.

COOPÉRER AVEC L’ENNEMI :

LES SAUVAGEONS

Où trouver une véritable alternative ? Au

cours de la deuxième saison, l’apparition des

Sauvageons introduit une différence qualitative

qui affectera imperceptiblement la

série tout entière. Évidemment, « sauvageons »

est une étiquette colonialiste apposée par

le pouvoir qui maintient ceux-ci confinés

au-delà du Mur. Eux se nomment le « Peuple

libre » et affirment orgueilleusement leur

différence : une force de caractère, une

liberté de mœurs, etc.

Les Sauvageons habitent, au-delà du Mur,

une splendide terre gelée où, comme l’explique

Tormund Fléau-d’Ogres, « pour rester

en vie, tu dois constamment te déplacer ». Ce

More magazines by this user
Similar magazines