Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

GAME OF

THRONES

Catastrophe climatique et migrations

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PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

« Les Sauvageons mettent

en œuvre une autre

conception du monde,

du pouvoir et

de l’être-ensemble »

Rayder, ils ne recherchent pas le pouvoir ni

la gloire, ils veulent seulement vivre et qu’on

les laisse en paix. Franchir le Mur, occuper

des terres, cultiver, vivre.

D’autre part, le pouvoir n’y est pas institutionnel.

Il y a un Roi-d’au-delà-du-Mur, Mance

Rayder , un déserteur de la Garde de nuit parti

vivre avec ses ennemis. Mais comme l’explique

avec orgueil Ygrid à Jon Snow, Mance n’est pas

un roi par lignage paternel (idée qui suscite

chez lui à la fois répulsion et rire) mais parce

que c’est un chef élu. Et élu pour accomplir une

mission concrète : conduire le Peuple libre audelà

du Mur. Ce n’est pas un souverain mais un

leader fonctionnel. Il en est parfaitement

conscient et plusieurs de ses décisions se conforment

à cette conception, comme celle de supprimer

le devoir de s’agenouiller après une

défaite militaire, ou encore de ne pas enrôler

les siens dans une guerre étrangère – ce qui

lui coûtera la vie.

Enfin, le Peuple libre est un commun composé

de différences. L’armée de Mance, où l’on parle

jusqu’à sept langues, regroupe plus de

90 clans (Adorateurs de la Lune, Pieds-Cornés,

Thenns…) qui auparavant se haïssaient à mort,

et comprend différentes races (des humains,

des géants, des change-peaux). Il a fallu vingt

ans à Mance Rayder pour tous les unir et tisser

une toile de coopération là où n’existaient que

des inimitiés immémoriales ; c’est l’« œuvre de

sa vie ». La différence chez les Sauvageons

s’unifie sans se soumettre, sans concession à la

souveraineté : nul n’est tenu de s’agenouiller

devant Mance, contrairement à ce qui se pratique

dans les royaumes des hommes. Les

Sauvageons mettent en œuvre une autre

conception du monde, dans laquelle la domination

et la gloire ne passent pas avant la vie.

Une autre conception du pouvoir, réparti ou

partagé ; il ne se concentre que de manière

ponctuelle, lorsque cela s’avère nécessaire.

Et une autre conception de l’être-ensemble

dans laquelle les différences peuvent cohabiter

sans s’exclure, s’abolir ou s’effacer, en

préservant un équilibre toujours instable et

litigieux. À ces conditions-là, la confiance

devient la base possible des liens.

LA PUISSANCE DU DEHORS

Si la vie des uns implique la destruction des

autres, le monde à la longue n’a plus aucun

avenir. Les Marcheurs blancs sont précisément

la figure de ce non-futur. Il faut changer radicalement

de logique. Mais est-ce possible ?

Un exemple dans le monde réel. La sécurité

de l’État d’Israël, qui se fonde sur les murs, les

colonies et les postes de contrôle, est fondamentalement

l’ennemie de la vie des Palestiniens

: des enfants mettent des heures à

atteindre leur collège, on rapporte que femmes

enceintes sont mortes aux check-points, etc. De

temps en temps revient un boomerang : un

attentat, une roquette, une attaque. Mais cela

ne sert qu’à justifier un peu plus les murs.

Les acteurs de la désobéissance civile palestinienne

proposent : changeons de logique. La

désobéissance civile au lieu de la violence

armée. L’humanisation de l’autre au lieu de la

construction de l’ennemi. Une conception partagée

du pouvoir selon laquelle la sécurité, la

justice et le bien-être des uns dépendent de la

sécurité, de la justice et du bien-être des autres.

Vita tua, vita mea. Mais voici venir les Marcheurs

blancs, une armée entière de morts. Le

Mur ne va pas les contenir. Personne ne peut

se sauver. La guerre que se font les rois est ridicule

: à quoi bon le pouvoir dans un monde

mort ? Seuls les salauds ou les idiots s’agrippent

au désir du Trône. Pour vivre, il faut coopérer

avec celui qui était jusque-là notre ennemi.

Seuls les autres peuvent nous sauver.

Jon Snow est celui qui va infléchir la trame

entière de la série. Comment ? En faisant comme

les Sauvageons. Il a vécu parmi eux, a marché

avec eux, est tombé amoureux de l’une d’entre

eux, Ygrid. Il est impliqué, l’expérience l’a transformé.

Ainsi, contaminé, il pourra contaminer

les autres : d’abord les seigneurs du Nord, puis

la Khaleesi elle-même. Il les convainc de coopérer.

Certains philosophes contemporains parlent

de la « puissance du dehors ». Le dehors contient

la force capable de transformer les choses si

nous osons faire alliance avec lui. Mais ce n’est

en rien facile : cela a un prix. En premier lieu, il

faut prendre le risque de modifier la carte des

repères qui nous servaient jusque-là à donner

du sens au monde. Jon Snow fait alliance avec

la puissance du dehors et permet aux Sauvageons

de traverser le Mur : cette alliance monstrueuse

brouille la frontière qui a régi le monde

depuis un millier d’années, celle qui sépare

l’humain et le barbare. Snow propose une nouvelle

alternative entre ceux qui respirent et ceux

qui ne respirent pas. Cela lui coûtera la vie (au

moins l’une d’entre elles !).

Il faudrait pousser le raisonnement

jusqu’au bout et laisser vide à jamais le Trône

de fer. Que personne n’en veuille, que personne

ne le désire, le voir précisément comme

le mal, et entreprendre un autre jeu : celui

qui consiste à éviter que se cristallise un

quelconque pouvoir souverain et central. Le

jeu de la destitution. Sinon, la vieille menace

des Marcheurs blancs finira toujours par

resurgir, comme le miroir et le négatif du

pouvoir souverain qu’il est, avec son Roi de

la Nuit et ses sujets-zombies – y compris ses

dragons de destruction massive !

« Vaincre ou mourir », selon le titre de l’essai

publié par Pablo Iglesias en 2014 sur la série :

cette alternative est une erreur. On peut gagner

et mourir. Détenir le pouvoir et être complètement

impuissant. Régner et ne rien pouvoir

faire que gérer la mort. On peut aussi mourir

et gagner. C’est le cas de Mance Rayder : il

meurt, mais il n’est pas vaincu. Il sème la

graine d’un nouveau paradigme, d’une nouvelle

vision du monde qui perdure

et continue à le transformer, peu à

peu. Honneur à toi, Mance Rayder !

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