Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

billagate

Dossier Games of Thrones

GAME OF

THRONES

Passeport pour Westeros

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PHILOSOPHIE MAGAZINE

HORS-SÉRIE

« Sous ses fards féeriques,

la série met en scène

la Realpolitik avec un luxe

de détails inouï »

Thrones comme relevant de la fantasy ou du

mythe, comme Le Seigneur des anneaux. Bien

sûr, il y a des dragons et des géants, mais sous

l’apparence d’un jeu de plateau pour ados

immatures, on a affaire à une histoire politique

alternative de l’Europe entre 1300 et 1500, en

particulier de la guerre des Roses. Sous ses fards

féeriques, la série met en scène la Realpolitik à

grande échelle avec un luxe de détails inouï.

Je suis sûr que Henry Kissinger doit adorer.

Est-ce la fin de la fiction moralisatrice ?

\ La moralité véritable est en tout cas dangereuse.

D’habitude, en Occident, les personnages

qui font leur devoir n’ont jamais véritablement

à en payer le prix. Dans les films

américains, on a une prise de conscience

majeure juste avant la fin, une épiphanie

éthique. Dans la vraie vie, cela n’arrive

presque jamais. Le monde de Game of Thrones

est bien plus réaliste de ce point de vue. Celui

qui se conduit moralement risque sa vie. Et

la moralité sans stratégie est condamnée à

l’échec ou à la mort.

C’est donc moins la mort de la morale

que l’obligation de lui adjoindre

une bonne stratégie si on veut la faire

triompher ?

\ Brienne de Torth, la femme chevalier, est

à la fois morale et bonne guerrière. Elle ne peut

se permettre d’être morale que parce qu’elle

dispose de la force et du savoir-faire militaire

nécessaires. Quant à la stratégie, à un haut

niveau, elle ne saurait se réduire à un exercice

purement intellectuel. Cersei est inégalable

sur le plan de la manipulation, mais elle est

émotionnellement si corrompue que la victoire

ne peut que lui échapper. La manière

dont elle traite son propre frère finira par se

retourner contre elle et par provoquer sa

perte. Même chose pour Littlefinger : il croit

que l’ambition seule est capable de vaincre.

C’est méconnaître l’importance de la loyauté

à l’intérieur d’une famille, aussi tournée vers

le pouvoir soit-elle. C’est pourquoi Sansa,

l’un des personnages les plus moraux, est

capable de l’emporter finalement, car elle

comprend que les liens familiaux structurent

véritablement le royaume et sont essentiels

à toute bonne stratégie.

La violence dont sont victimes

les « faibles » – enfants, femmes,

êtres moraux – tout au long

de la série n’est donc pas une fatalité ?

\ Game of Thrones prouve trois choses : 1.

Une bonne série n’a plus besoin de reposer

sur un conflit moral. 2. Pas besoin non plus

d’un personnage central unique. 3. Dans un

monde de violence et de domination masculine,

les personnages les plus intelligents

sont tous féminins. Dans cette bataille de

OLLIVIER POURRIOL

Philosophe, romancier,

essayiste. Il a animé

pendant dix ans des séances

de Ciné Philo.

On lui doit notamment

Cinéphilo (Fayard, 2012),

On/Off. Comédie (NiL,

2013), Ainsi parlait Yoda.

Philosophie intergalactique

(Michel Lafon, 2015)

et Facile. L’Art français

de réussir sans forcer

(Michel Lafon, 2018) ainsi

qu’un roman, Une fille

et un flingue (Stock, 2016).

rois et de reines, la mort peut frapper n’importe

qui n’importe quand. On a affaire à

l’état de nature au sens politique du terme,

à la Hobbes, exprimé dans sa plus grande

brutalité. C’est la « guerre de tous contre

tous » 1 . Mais je ne crois pas que la victoire

finale reviendra à un homme. Le mythe féminin

moderne devrait prévaloir, et si l’on se

prête au petit jeu des prédictions, et en

tenant compte du génie de cette série pour

les coups de théâtre, lady Sansa paraît toute

désignée pour finir sur le trône. La femme

apparemment la moins susceptible de l’emporter,

sans vice, d’abord victime de ce

monde hostile, a appris progressivement à

mener sa barque sans se trahir.

Le mythe moderne féminin finirait

paradoxalement par l’emporter

dans un monde brutalement masculin ?

\ Il y a une grande similitude entre Game

of Thrones et Mad Men : les deux séries, en

montrant d’abord les femmes comme des

créatures vulnérables – dans Mad Men, elles

ne peuvent être qu’épouses ou secrétaires –,

permettent de suivre leur ascension sociale.

Dans Game of Thrones, on a simplement une

version plus extrême de cette logique. En

voyant Mad Men, dont l’action est située

dans les années 1960, la première réponse

du public fut de remarquer à quel point la

société avait progressé depuis. Dans un deuxième

temps, on s’apercevait à quel point la

situation était toujours injuste et inégale.

Même chose pour Game of Thrones : à l’heure

de #MeToo et des cas de harcèlement ou

pire dénoncés tout en haut d’Hollywood,

qui imagine qu’il en va différemment

dans les autres milieux, et à

tous les étages ?

1. Thomas Hobbes, Le Citoyen, ou Les fondements de la politique (1642),

trad. S. Sorbière, Université du Québec à Chicoutimi, p. 17.

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