Philosophie magazine-Hors-série avril 2019

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Dossier Games of Thrones

culture

CAHIER

Les épisodes de l’épopée homérique ont toujours inspiré les artistes. Pour l’évoquer,

nous avons rencontré l’helléniste Pierre Judet de La Combe, qui commente au fil des

pages un choix de tableaux, en commençant par une représentation du poète lui-même.

Propos recueillis par Cédric Enjalbert

HOMÈRE FABRIQUÉ

Jean-Baptiste Camille Corot, Homère et les bergers (1845)

L’invention d’Homère

91

R

ien dans l’Iliade, ni dans l’Odyssée, ni dans

la légende d’Homère ne correspond à la

représentation qu’imagine Corot. Il peint un

poète bucolique avec des bergers, des ruines, des

figuiers… Il s’apparente à Hésiode, initié à la poésie

par la muse alors qu’il gardait ses moutons, hors

de la ville. Corot a transposé en peinture cette

idée post-romantique d’une poésie liée à la

nature, mais elle ne correspond en rien à Homère,

qui chante dans les maisons, les villes, qui est

honoré par les foules. La célébration de la nature

est à l’opposé de ce qu’il chante. Les scènes bucoliques

ne sont pas son monde. Corot donne une

illustration du poète aveugle et inspiré, isolé,

sous le soleil avec sa lyre. Il ne chante pour ainsi

dire pour personne, rien qu’un chien qui évoque

celui d’Ulysse, Argos, et trois bergers. Voici une

vision entièrement fabriquée, un Homère projeté

dans la nature. En réalité, on crée du poète la figure

dont on a besoin. Par-delà la question scientifique de

son existence, voici l’énigme : un personnage singulier

et multiple, un génie collectif. Homère est un sujet de

dispute interprétative, notamment au xix e siècle.

Toute une veine symboliste, inspirée par la publication

en Allemagne puis en France de La Symbolique

et la mythologie des peuples anciens de Georg Friedrich

Creuzer, insiste sur le sentiment religieux et le

rapport à la nature, sur le versant sombre de la poésie

d’Homère, comme un approfondissement de

l’âme. Puis, des savants plus positivistes, de la nouvelle

Sorbonne, reviennent à ce qu’il y a de vie, de

nature riante et de naïveté dans l’épopée, retrouvant

l’Homère de la clarté et de la beauté du monde.

— Pierre Judet de La Combe

© RMN-Grand Palais / Agence Bulloz

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