The Red Bulletin Juin 2019

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Le

paysage américain est constellé des vestiges des

activités du passé – aciéries closes, complexes touristiques

abandonnés et restaurants condamnés. À

l’image de ces 150 hectares dans la Bay Area de San

Francisco – où les prix de l’immobilier sont pourtant

parmi les plus élevés du pays.

Bienvenue sur Treasure Island, une île artificielle

que des centaines de milliers de banlieusards croisent

tous les jours en empruntant le Bay Bridge, sans lui

accorder la moindre attention. Mais le potentiel d’un

terrain vague ou d’un immeuble abandonné

n’échappe pas à certains. Notamment aux skateurs.

À commencer par Josh Matlock, en pleine contemplation

d’un court de tennis en piteux état sur le côté

est de Treasure Island, à y projeter ses rêves de béton.

L’endroit parfait pour un skatepark. « Quand on met

tout son cœur à l’ouvrage, dit-il, la récompense est au

bout du tunnel. »

Un tunnel sacrément long pour Matlock, 43 ans,

l’un des meneurs de la communauté de skateurs de

l’East Bay. Élevé par une mère célibataire et droguée,

après une adolescence tumultueuse, il est passé maître

dans l’art de construire des skateparks en béton dans

tout le pays. Aujourd’hui, la Bay Area grouille de skate

parks, mais du côté d’Oakland, depuis longtemps aux

prises avec les difficultés, c’était loin d’être le cas. Làbas,

la scène du skate a mis plus de temps à décoller et

encore aujourd’hui, le financement des projets de loisirs

n’est pas la priorité de la ville. Ici, c’est à l’initiative

de bénévoles comme Matlock que des skateparks

parviennent à sortir de terre. Ils dénichent des lieux

cachés et s’occupent de la construction eux-mêmes,

sans passer par les formalités administratives et autres

demandes d’autorisation.

Construite à l’origine pour l’exposition universelle

de 1939, Treasure Island est saisie par la marine américaine

pendant la Seconde Guerre mondiale et devient

alors un terrain d’entraînement à la guerre nucléaire,

jusqu’à la fermeture de la base en 1997. Après

une décennie d’élimination des déchets radioactifs,

les logements des militaires ont été transformés en

locations subventionnées par la ville pour 2 500 résidents.

La marine a fini par restituer l’île à la ville de

San Francisco, mais d’immenses parcelles sont toujours

inoccupées. Un plan de développement de cinq

milliards de dollars pour 20 000 nouveaux résidents

est en cours, mais nécessitera vingt ans de travaux.

Et c’est ainsi que Matlock et sa petite équipe commencent

à construire des skateparks de leurs propres

Construire des skateparks là où il n’y a rien, pour les kids : une joie pour Josh Matlock.

mains. Des chantiers qu’ils poursuivent jusqu’à l’arrivée

de la police ou des promoteurs immobiliers.

Matlock le sait, cela aidera une flopée de skateurs

à trouver leur voie – comme ça l’a aidé lui.

Quand Matlock arrive à Oakland il y a de cela

18 ans, pas le moindre skatepark à l’horizon.

À l’époque, il a tout juste la vingtaine et

cherche encore sa voie. « J’étais vraiment un petit

con, dit-il en évoquant sa jeunesse. Quelque part, je

pense que je serai toujours un petit con. » Après avoir

enchaîné les petits boulots pendant quelques années,

il est engagé dans une scierie. Il commence alors à

passer le mot auprès des skateurs du coin qu’il peut

avoir de bons prix sur le bois s’ils veulent construire

des rampes. Et c’est là qu’il reçoit un appel du Wizard

qui lui demande s’il pourrait dénicher du béton pour

des gars qui construisent un spot secret.

Le « Wizard », c’est Mark Leski, un constructeur

qui connaît les créateurs de Burnside, un park légendaire

de Portland, dans l’Oregon, dont la création au

début des années 90 a marqué l’émergence du mouvement

des skateparks DIY (pour Do It Yourself).

« QUAND ON MET SON CŒUR À

L’OUVRAGE, LA RÉCOMPENSE

EST AU BOUT DU TUNNEL. »

THE RED BULLETIN 51

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