Thema Pour la science n°12 : Vaincre la dépression

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Tristesse permanente, perte d’intérêt pour les activités plaisantes, sentiment de dévalorisation, fatigue continue, idées suicidaires, perte d’appétit… La dépression n’est pas une simple saute d’humeur passagère, mais une véritable maladie, qui frappe quelque 350 millions de personnes dans le monde. Environ un homme sur dix et une femme sur cinq fera une dépression majeure au cours de sa vie. Et entre 3 et 7

Sport

UN TRAITEMENT EFFICACE

Méditation

ELLE ÉVITE LES RÉCIDIVES

Adolescence

UNE PÉRIODE À RISQUE

Comment vaincre la

DÉPRESSION


ÉDITO

DE NOUVELLES PISTES

POUR VAINCRE LA DÉPRESSION

Philippe Ribeau

Responsable éditorial Web

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Tristesse permanente, perte d’intérêt pour les activités

plaisantes, sentiment de dévalorisation, fatigue continue,

idées suicidaires, perte d’appétit… La dépression n’est pas

une simple saute d’humeur passagère, mais une véritable

maladie, qui frappe quelque 350 millions de personnes dans

le monde. Environ un homme sur dix et une femme sur

cinq fera une dépression majeure au cours de sa vie. Et entre

3 et 7 % des adolescents, notamment, connaissent un épisode

de dépression profonde.

Heureusement, nous ne sommes pas démunis contre

cette maladie. S’il est inutile de dire à un patient dépressif

de « se secouer », de nombreuses approches thérapeutiques

commencent à faire la preuve de leur efficacité. La pratique

sportive est l’une d’elles. Le sport renforce notre résistance au

stress, stimule la synthèse neuronale et améliore l’estime de

soi. Les preuves s’accumulent que l’exercice physique est un

traitement efficace contre la dépression modérée.

La méditation, pour sa part, permet de prendre de la

distance avec ses pensées négatives et de briser le cercle vicieux

des ruminations. Associée à des thérapies plus classiques,

elle réduit le risque de rechute dépressive.

L’activité sociale, enfin, est un puissant antidote contre

la dépression. Club de lecture, de bridge, de yoga… Peu importe

l’activité, s’impliquer dans un groupe suffit à faire chuter

le risque de dépression.

Pour les dépressions sévères, un traitement médicamenteux

peut s’avérer indispensable. Là encore, de nouvelles pistes

émergent : la kétamine montre des bénéfices spectaculaires

pour certaines personnes, et les hallucinogènes pourraient

« réinitialiser » les réseaux cérébraux de la dépression.

Alors, ne déprimez pas : comme vous le verrez dans ce Thema,

on peut vaincre la dépression !

Pour la Science

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de copie (20, rue des Grands-Augustins - 75006 Paris).

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EAN : 9782490754007

Dépôt légal : Mars 2019

Thema / La dépression

2


SOMMAIRE

P/6

P/40

P/31 P/45

P/4/FEMMES ET DÉPRESSION : LES

INÉGALITÉS DE SALAIRE EN CAUSE

GUILLAUME JACQUEMONT

P/6/LE SPORT CONTRE

LA DÉPRESSION FERRIS JABR

P/16/MÉDITER CONTRE

LA DÉPRESSION GILLES BERTSCHY

P/25/LE GROUPE, UN ANTIDOTE

À LA DÉPRESSION

TEGAN CRUWYS, ALEXANDER HASLAM

ET GENEVIEVE DINGLE

P/31/BIEN DANS SON VENTRE,

BIEN DANS SA TÊTE ?

VALÉRIE DAUGÉ, MATHILDE JAGLIN,

LAURENT NAUDON ET SYLVIE RABOT

P/40/LA DÉPRESSION, UNE

OPPORTUNITÉ DE LÂCHER PRISE

BÉNÉDICTE SALTHUN-LASSALLE

P/43/UN HALLUCINOGÈNE

CONTRE LA DÉPRESSION

GUILLAUME JACQUEMONT

P/45/L’ADOLESCENT DÉPRESSIF

MARIE CHOQUET

P/52/LA KÉTAMINE, UN REMÈDE

MIRACLE POUR LES ENFANTS

SUICIDAIRES ? JACK TURBAN

P/58/LES GÉNIES SONT-ILS

DE GRANDS DÉPRESSIFS ?

BERNARD GRANGER

Thema / La dépression

3


Le sport contre

la dépression

FERRIS JABR

© lzf/Shutterstock.com


Courir, nager, faire du vélo… Une activité physique régulière

diminue les symptômes dépressifs. Pour beaucoup

de patients, ce serait même le traitement le plus efficace

et le plus sain.

Le 14 février 2014, jour de la Saint-

Valentin, Elizabeth Droge-Young est admise

à l’hôpital de Syracuse, dans l’état de New

York. Depuis plus d’un an, elle se bat contre

la dépression : elle mange peu, et mal, perd

tout intérêt pour ses petits plaisirs d’avant

– les films, les livres et la musique. Elle s’est

progressivement éloignée de ses amis et

manque régulièrement les cours de l’université

où elle est inscrite en master de biologie

évolutive. Depuis cet hiver, Elizabeth

est parfois incapable de sortir de son lit,

malgré l’action des antidépresseurs qu’elle

a commencé à prendre à l’automne dernier.

Dans les moments les plus sombres, des

pensées obsessionnelles d’automutilation

et de suicide lui traversent l’esprit. C’est

alors qu’elle réalise qu’elle a sérieusement

besoin d’être aidée.

Après une semaine et demie passée à

l’hôpital de Syracuse, sous étroite surveillance

pour éviter qu’elle ne se suicide pas,

et traitée par un sérieux cocktail de médicaments,

Elizabeth rentre chez elle, dispensée

de cours jusqu’à la fin de l’année. Un temps,

elle semble aller mieux. Mais quand elle

retourne à l’université à la rentrée, sa tristesse

incontrôlée et ses pulsions morbides refont

surface. Cette fois, on l’oriente vers l’hôpital

de Saratoga Springs, à deux heures et demie

de route de chez elle, où les médecins lui proposent

une prise en charge plus globale. En

plus des médicaments et des consultations

psychologiques, ceux-ci lui prescrivent des

activités quotidiennes : de l’art créatif et des

marches à pied en plein air. Pendant son

séjour, un thérapeute lui conseille également

de pratiquer une autre activité physique. À sa

sortie, Elizabeth commence à fréquenter les

salles de sport, trois à cinq fois par semaine,

pour marcher ou courir sur les tapis de

course, lever des haltères ou suivre les très

populaires cours de Zumba.

« C’était très ressourçant », confie

Elizabeth qui, à 33 ans, est aujourd’hui journaliste

scientifique free-lance à Providence,

la capitale de l’État de Rhode Island. « Cela

a eu un effet très positif sur mon humeur.

C’est comme si l’exercice permettait

de reconnecter l’esprit et le corps. Ça a

quelque chose de magique. Lever des poids

ou courir demande de poser un regard sur

soi : “Tu vois à quel point tu es solide et

endurante ? Il y a du positif en toi.” Et danser

me procurait une sensation de joie – les

Thema / La dépression

7


Méditer contre

la dépression

GILLES BERTSCHY

© Nadiia - Irish_design/Shutterstock.com


Après un épisode dépressif, le principal danger

qui guette les patients est la rechute. En analysant

les mécanismes qui y conduisent, les chercheurs

en psychiatrie commencent à comprendre pourquoi

la méditation, associée à des thérapies plus classiques,

réduit fortement le risque de récidive.

Au cours de sa vie, environ un

homme sur dix et une femme sur cinq

fera une dépression majeure. Dans la moitié

de ces cas, il ou elle sera sujet(te) à des

récurrences, c’est-à-dire au retour d’épisodes

dépressifs plus ou moins sévères,

séparés de plusieurs mois. Même si l’on

serait tenté de croire que la personne

« guérit » entre les épisodes, la réalité est

plus nuancée et on observe fréquemment,

après les épisodes eux-mêmes, des symptômes

résiduels. Troubles du sommeil,

sensation de fatigue, perte d’appétit ou au

contraire accès de boulimie, sensibilité

aux événements sociaux stressants, pessimisme,

troubles sexuels, baisse d’estime

de soi, manque de motivation ou d’investissement

dans les activités du quotidien :

l’un ou l’autre de ces signes (parfois plusieurs

combinés) peuvent alors indiquer

que « quelque chose » est toujours là. Que

faire pour éviter de basculer de nouveau

dans un vrai épisode de dépression ?

La psychiatrie dispose, pour la prévention

des récurrences dépressives, d’un

arsenal thérapeutique qui comprend en

premier lieu les antidépresseurs, mais

aussi les psychothérapies parmi lesquelles

les thérapies cognitivo-comportementales

ont le mieux démontré leur efficacité.

Depuis plus d’une dizaine d’années, la

méditation est passée, pour le grand public

mais aussi pour les soignants, du statut

de discipline spirituelle à celui d’activité

cognitive et affective capable d’apporter

une série de bienfaits à la fois pour le corps

et pour l’esprit. Son pouvoir thérapeutique,

face à des pathologies sérieuses comme la

dépression, mais aussi le trouble bipolaire

ou les troubles alimentaires, commence

à être évalué selon les méthodes scientifiques

en psychiatrie.

Dans le cas précis de la dépression,

comprendre l’action de la méditation

nécessite de bien analyser la façon dont

les épisodes dépressifs surviennent et

reviennent à la charge.

La rechute,

un emballement cognitif

Fondamentalement, les mécanismes

de la dépression sont de nature neurobiologique

et psychologique, ces deux volets

étant fortement intriqués et variables d’un

patient à l’autre. Dans une perspective

Thema / La dépression

17


Le groupe,un antidote

à la dépression

TEGAN CRUWYS, ALEXANDER HASLAM ET GENEVIEVE DINGLE

© Muriel Frega/GettyImages


Clubs de lecture, de bridge, de yoga… Peu importe

le cercle social que vous fréquentez : si vous vous

y impliquez, votre risque de dépression chutera.

Et cumuler plusieurs clubs augmente la protection !

Rappelez-vous tous les matins où

vous avez dû vous forcer à sortir du lit. Vos

pensées tournaient en boucle autour d’un

examen raté, d’une soirée à laquelle vous

n’étiez pas invité ou d’un emploi que vous

n’aviez pas réussi à décrocher.

Et bien, quand on est cliniquement

déprimé, tous les matins ressemblent à

ceux-là, en pire. Rien de ce que l’on appréciait

auparavant n’a plus de sens et l’on n’a

aucune envie de faire les efforts nécessaires

pour sortir de cette torpeur – par exemple

en allant courir ou en appelant un ami.

La dépression est une cause majeure

d’invalidité à travers le monde, selon

l’OMS. En moyenne, une personne sur cinq

connaît un épisode dépressif dans sa vie.

Le risque est plus élevé chez les femmes,

les jeunes adultes, les membres des communautés

défavorisées ou les habitants des

pays en voie de développement. La tristesse

est parfois si oppressante qu’elle pousse à

laisser son travail ou sa famille, d’où des

répercussions sur l’entourage et un coût

important pour la société.

Les limites

des traitements classiques

Comment lutter contre cette pathologie

? Dans la plupart des cas, l’association

américaine de psychiatrie recommande

de commencer par une double prise en

charge : médicamenteuse et psychothérapeutique.

Ce traitement a une certaine

efficacité, mais aussi plusieurs limites.

D’abord, les antidépresseurs ont des effets

secondaires – somnolence, dysfonctionnements

sexuels, prise de poids – qui

poussent de nombreux patients à les interrompre

prématurément. Ensuite, le traitement

est inefficace dans près de un tiers

des cas. Enfin, même quand il fonctionne,

il protège mal des rechutes, qui touchent

80 % des patients. En moyenne, ceux-ci en

subissent quatre au cours de leur vie.

De nouvelles stratégies sont donc

nécessaires pour traiter la dépression,

notamment dans les zones géographiques

la prise en charge médicamenteuse et

psychothérapeutique est chère ou inexistante.

De nombreuses études récentes

recommandent une solution simple et

abordable : pratiquer une ou plusieurs activités

en groupe, par exemple en intégrant

un club. Nos recherches et celles d’autres

collègues montrent en effet que cela permet

à la fois de prévenir et de traiter la maladie.

Foot, échec, voyage… Peu importe ce que

vous ferez dans ces clubs, du moment que

Thema / La dépression

26


Bien dans son ventre,

bien dans sa tête ?

VALÉRIE DAUGÉ, MATHILDE JAGLIN, LAURENT NAUDON ET SYLVIE RABOT

Shutterstock.com/Dmitri Maruta


L’implication des bactéries intestinales dans certaines

maladies mentales comme l’autisme et la dépression

fait de moins en moins de doutes. Faut-il soigner

ces maladies par le ventre plutôt que par le cerveau ?

L’expérience ne manque pas de

surprendre : l’utilisation d’antibiotiques

ou de prébiotiques (des composés qui stimulent

l’activité ou la croissance des bactéries

intestinales) diminue l’intensité de

certains troubles neuropsychiatriques. Le

microbiote influerait donc sur le cerveau !

Ces liens s’observent-ils même dans un

organisme sain ? Jouent-ils un rôle dans

d’autres maladies du système nerveux

central ? Par quels mécanismes les bactéries

intestinales agissent-elles à distance

sur le cerveau ? Depuis quelques années,

les éléments de réponse s’accumulent et

établissent de façon claire la connexion

entre intestin et microbiote.

Un exemple ? L’encéphalopathie hépatique

est une des maladies associées à des

déséquilibres du microbiote, nommés dysbioses.

Ce syndrome neuropsychiatrique

se manifeste, entre autres, par de l’anxiété

et des troubles de l’humeur et de la cognition.

Il résulte principalement d’une insuffisance

hépatique, mais il se caractérise

aussi par une composition particulière

du microbiote intestinal. Ce dernier produit

en quantité excessive certaines substances,

tel l’ammoniaque, qui ne sont plus

détoxifiées par le foie et s’accumulent de

façon anormale dans la circulation sanguine

et le cerveau. C’est bien la preuve

d’une influence du microbiote sur le cerveau.

Il y en a bien d’autres !

Plantons le décor. Notre tube digestif

abrite une communauté microbienne

comptant près de cent mille milliards de

bactéries. Composé d’environ un millier

d’espèces différentes, ce « microbiote intestinal

» représente une diversité génétique

énorme. On le considère aujourd’hui comme

un véritable organe, situé à l’interface des

aliments ingérés, qu’il contribue à digérer,

et de la muqueuse intestinale. Il échange des

signaux moléculaires avec cette dernière,

ce qui lui permet in fine de communiquer

avec tout l’organisme. Au cours des dix dernières

années, le séquençage du génome du

microbiote (le métagénome) et l’analyse des

espèces chimiques qu’il produit ont progressé

grâce à diverses avancées techniques.

Des souris sans microbiote

Pour étudier l’effet du microbiote

intestinal sur le cerveau, les biologistes ont

mis au point deux stratégies. La première se

Thema / La dépression

32


La dépression, une opportunité

de lâcher prise

BÉNÉDICTE SALTHUN-LASSALLE

© Shutterstock.com / Alexeysun


La dépression permettrait de renoncer

plus facilement à des objectifs inatteignables,

une étape indispensable à la guérison.

Let it go ! Laissez aller ! C’est ainsi que

Katharina Koppe et Klaus Rothermund, de

l’université de Jena en Allemagne, titrent

leur dernier article de recherche sur… la

dépression. Car d’après les résultats d’une

expérience toute simple qu’ils ont réalisée,

la dépression permettrait de lâcher prise,

c’est-à-dire d’abandonner des objectifs

inatteignables, et par conséquent de passer

à autre chose.

Notre comportement dépend des

objectifs que nous souhaitons atteindre,

et si notre vie actuelle ne correspond pas

à ce que nous espérons, nous faisons tout

pour réduire cet écart. Deux méthodes

permettent d’y parvenir : soit nous changeons

notre situation actuelle pour qu’elle

corresponde mieux à nos attentes, soit

nous ajustons nos envies à notre situation

du moment, en abandonnant les objectifs

trop compliqués. Mais si nous n’arrivons

pas à appliquer ces stratégies, nous risquons

de produire des efforts inutiles pour

un plan de vie trop ambitieux. D’où une

possible dépression : grande tristesse, perte

d’intérêt et de plaisir, sentiment de culpabilité

excessif, manque d’appétit, fatigue…

En France, en 2010, 7,5 % des personnes âgées

de 15 à 85 ans ont connu un épisode dépressif

au cours des 12 derniers mois. C’est une

maladie mentale, nécessitant le recours à

des médicaments ou des psychothérapies,

et l’une des principales causes de mortalité

(par suicide) avec les maladies cardiovasculaires.

Mais la dépression a un autre

effet, jusque-là insoupçonné.

Les chercheurs ont proposé à 40 patients

gravement dépressifs et à 38 personnes ne

souffrant d’aucun trouble de résoudre des

anagrammes en un temps limité : 29 étaient

simples, 15 difficiles et 16 insolubles, c’est-àdire

qu’il était impossible de trouver un mot

allemand avec la proposition de lettres – ce

que les participants ignoraient. Les patients

dépressifs ont résolu aussi bien les anagrammes

faisables que les personnes non

dépressives, mais ont passé beaucoup moins

de temps sur les combinaisons impossibles.

C’est la preuve que les personnes dépressives

« lâchent prise » plus facilement, abandonnent,

se « désengagent », pour passer à

autre chose.

Bien sûr, résoudre un anagramme n’a

rien à voir avec les difficultés de la vie ou

les objectifs que nous nous fixons. Mais

pour Koppe et Rothermund, cela permettrait

d’améliorer un peu notre idée de la

Thema / La dépression

41


L’adolescent dépressif

MARIE CHOQUET

© Kamina / Shutterstock.com


Environ un jeune sur quatre pense au suicide.

Mais tous ne sont pas déprimés au sens clinique

du terme : la prise de risques, l’opposition et le retrait

sont des processus de maturation « normaux ».

La dépression est un trouble

fréquent à l’adolescence. En 1995, nous

avons montré que près de huit pour

cent des garçons et 23 pour cent des

filles de moins de 18 ans se déclarent

assez souvent ou très souvent déprimés.

En revanche, ce que l’on nomme l’« épisode

dépressif majeur », la dépression profonde,

qui représente un danger pour la vie de

l’individu, concerne selon les études de

trois à sept pour cent des individus âgés de

12 à 23 ans.

En réalité, seuls 26 pour cent des jeunes

de 16 à 18 ans semblent sans problème

apparent, se sentent plutôt bien dans leur

peau, ont une opinion positive de leurs

parents, sont satisfaits de leur vie familiale,

aiment se divertir sans excès. À l’autre extrémité,

dix pour cent des adolescents de 16 à

18 ans cumulent au moins quatre troubles

recensés par diverses enquêtes de l’Inserm :

céphalées, troubles du sommeil, vie familiale

ressentie comme pénible avec des

parents jugés envahissants, indifférents ou

peu compréhensifs.

Ces jeunes sont sujets aux excès (ils ont

des comportements à risques) et souffrent

d’un sentiment de tristesse et de mal-être.

C’est souvent parmi ces derniers que l’on

trouve les cas de dépression. Les 64 pour

cent d’adolescents qui restent font partie

d’une catégorie intermédiaire qui aura

connu, entre 16 et 18 ans, un à trois troubles

de la liste précédente. Si des difficultés

familiales, scolaires ou sentimentales surviennent,

elles peuvent faire basculer le

jeune dans la catégorie des « adolescents à

problèmes multiples ».

Certes, les outils d’évaluation (entretiens

standardisés, échelles remplies à partir

d’un entretien ou par le sujet lui-même),

ainsi que les systèmes de classifications

sont divers, ce qui explique la variation

dans les prévalences observées. Rappelons

que la classification française tient compte

de l’âge et du contexte psychopathologique,

alors que les classifications internationales,

de l’Organisation mondiale de

la santé ou de l’Association américaine de

psychiatrie, tiennent surtout compte des

symptômes. Mais les cliniciens s’accordent

sur le fait qu’un jeune qui se dévalorise,

perd son estime de soi, exprime des sentiments

de culpabilité, de honte et de désespoir

(surtout si ces sentiments se répètent

Thema / La dépression

46


La kétamine, un remède miracle

pour les enfants suicidaires ?

JACK TURBAN

Shutterstock.com/LeviQ


Les premières recherches sur l’usage thérapeutique

de la kétamine montrent des bénéfices rapides

et spectaculaires pour certaines personnes vulnérables.

À l’âge de 14 ans, Nicole voulait

mettre fin à ses jours. Elle le répétait quotidiennement

à sa mère, et cela dura des

années. Entre deux tentatives de suicide, la

jeune fille enchaînait tellement de visites

en hôpital psychiatrique qu’elle ou sa mère

ne peuvent même plus les compter. Nicole

refusait d’aller au lit, de prendre sa douche

ou d’aller à l’école. Une année, elle a raté

60 jours de cours. Lors d’une visite chez

son thérapeute, elle a avoué prier chaque

soir pour ne pas se réveiller le lendemain

matin. Après qu’un nombre incalculable

de psychiatres et de psychothérapeutes

eurent échoué à la sortir de sa dépression,

sa mère transforma la salle de bain en un

coffre-fort, qui contenait tous les objets

pointus et les médicaments de la maison.

Ses parents étaient certains que ce n’était

plus qu’une question de temps avant que

Nicole se tue.

Aujourd’hui âgée de 17 ans, Nicole me

salue avec un grand sourire. Ses longs cheveux

attachés révèlent ses yeux d’un bleu

vif. Elle m’assure ne plus rater aucun jour

d’école et se prépare pour l’université. Non

sans une certaine gène, elle me raconte

que son premier rendez-vous amoureux

approche à grands pas, un rendez-vous

pour son bal de promo. Pour la première

fois depuis des années, elle est heureuse et

veut vivre.

Comment en sommes-nous arrivés

à ce changement radical ? En décembre,

Nicole a commencé des injections d’une

drogue psychédélique, la kétamine. Alors

que tous les traitements pour combattre

sa dépression avaient échoué jusque-là

(inhibiteurs sélectifs de la recapture de la

sérotonine, mirtazapine, topiramate, antipsychotiques

et lithium pour n’en citer

que quelques-uns), la kétamine effaça sa

dépression en quelques heures. Les effets

ont duré pendant deux semaines avant

qu’elle ait besoin d’une nouvelle injection.

La kétamine est une drogue aux multiples

facettes. Pour les anesthésistes, c’est

un sédatif pour les interventions douloureuses.

Pour les fêtards, c’est un moyen

cool d’avoir des hallucinations et d’éprouver

une expérience de sortie du corps. Pour

ses détracteurs, il s’agit d’une drogue dangereuse

et addictive qui peut causer des

problèmes de mémoire, des maladies de la

vessie et des psychoses lorsqu’on en abuse.

Thema / L’Univers avant le Big-Bang

53


Les génies sont-ils

de grands dépressifs ?

BERNARD GRANGER

©Shutterstock.com/neftali


C’est une idée reçue : la dépression n’est ni nécessaire,

ni suffisante pour transformer un quidam en génie,

même si les variations de l’humeur favorisent la créativité.

« Pourquoi tous les

hommes qui furent exceptionnels en philosophie,

en politique, en poésie ou dans

les arts étaient-ils manifestement mélancoliques,

et quelques-uns au point d’être

pris des accès causés par la bile noire,

comme il est dit d’Héraclès dans les mythes

héroïques ? » Cette interrogation attribuée

à Aristote hante l’histoire de la pensée et de

l’art occidental. La remarquable exposition

organisée par Jean Clair, à Paris, en 2005, ne

s’intitulait-elle pas « Mélancolie : génie et

folie en Occident » ?

Cette idée d’une parenté étroite entre

génie ou dons exceptionnels et folie, et plus

précisément mélancolie ou dépression,

résiste-t-elle à l’examen ? Pour répondre à

cette question, encore faut-il s’entendre sur

les mots et, notamment, sur ceux de mélancolie

et de dépression, qui ne sont pas synonymes,

et dont la signification a varié au fil

du temps, surtout pour le premier.

lancolie signifie étymologiquement

humeur noire, et ce terme doit être

replacé dans les théories médicales humorales,

nées dans l’Antiquité et qui durent

toujours, sous d’autres formes. Les pseudosavants

ne disent-ils pas aujourd’hui

que la dépression est due à un manque

de sérotonine, les neuromédiateurs ayant

pris la place des traditionnelles humeurs ?

Ces dernières sont au nombre de quatre :

le sang, la lymphe, la bile jaune, la bile

noire. À chacune d’elles est attaché un élément,

respectivement l’air, l’eau, le feu et la

terre, et un tempérament, le tempérament

sanguin, lymphatique, bilieux et mélancolique,

termes toujours en usage dans le

langage courant.

De lalancolie à la dépression

La bile noire est une humeur putative,

par opposition aux trois autres, directement

visibles. On la suppose sécrétée

par la rate (d’où le spleen cher aux poètes

du XIX e siècle, Baudelaire en particulier).

En cas d’excès marqué, la bile noire provoque

un accès mélancolique, qui était

défini ainsi, il y a presque 2500 ans, dans

les Aphorismes d’Hippocrate : « Si crainte et

tristesse durent longtemps, un tel état est

lancolique », soit à peu de choses près

la définition actuelle de la dépression,

avec un critère de durée, et une description

de l’état psychologique caractérisé

par l’angoisse et la tristesse. L’adjectif

lancolique peut donc à la fois qualifier

Thema / La dépression

59


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