Cerveau & Psycho n°112 - juillet/août 2019

PourLaScienceMagazine

« C’est avec la logique que nous prouvons, et avec l’intuition que nous trouvons », disait le mathématicien Henri Poincaré. On ne saurait mieux dire les choses. L’intuition est cette reconnaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement : elle va droit au but, instantanément. Ce dossier le montre – joueurs d’échecs, footballeurs, médecins, peintres et même pompiers, tous prennent des décisions très rapides qui sont autant de solutions à des problèmes, de voies nouvelles et d’ouverture créatrices. Mais, comme nous l’explique le chercheur en sciences cognitives Sylvain Moutier, il faut ensuite prouver que l’intuition a vu juste, sous peine de graves faux pas. Alors oui, vous pouvez écouter votre instinct, mais prenez d’abord soin de l’éduquer à la sueur de votre front. Pour faire vôtre cette maxime de Thomas Edison : « Le génie, c’est 1 % d’inspiration et 99

Cerveau & Psycho

ÊTRE INTELLIGENT

REND-IL HEUREUX ?

N° 112 Juillet-août 2019

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SAVOIR ÉCOUTER SON

INTUITION

Une clé

pour débloquer

les situations

CHUCHOTEMENTS

POURQUOI ILS NOUS

FONT DU BIEN

HOMMES/FEMMES

DES CERVEAUX

DIFFÉRENTS

À LA NAISSANCE ?

MATHS

POURQUOI LE

NIVEAU BAISSE

HANDICAP

COMMANDER

UNE MACHINE

PAR LA PENSÉE

D : 10 €, BEL : 8,5 €, CAN : 11,99 CAD, DOM/S : 8,5 €,

LUX : 8,5 €, MAR : 90 MAD, TOM : 1 170 XPF,

PORT. CONT. : 8,5 €, TUN : 7,8 TND, CH : 15 CHF


3

N° 112

NOS CONTRIBUTEURS

ÉDITORIAL

p. 14-19

Richard Andersen

Professeur de neurosciences au laboratoire

James G. Boswell, directeur du centre des interfaces

cerveau-machine à l’institut technologique

de Californie. Membre de l’Académie des sciences

et de l’Académie de médecine des États-Unis.

SÉBASTIEN

BOHLER

Rédacteur en chef

p. 38-44

François Maquestiaux

Professeur de psychologie cognitive à l’université

de Franche-Comté, à Besançon, et membre de l’institut

universitaire de France, il a passé en revue les

expériences répliquant un certain nombre de travaux

en psychologie pour confirmer leurs résultats.

p. 54-57

Fernand Gobet

Professeur de psychologie cognitive à l’université

de Liverpool, maître international d’échecs, il étudie

les mécanismes de la prise de décision et de l’intuition

chez les personnes expertes dans leur domaine

de compétence, ou bien totalement novices.

p. 58-66

Sylvain Moutier

Professeur de psychologie du développement

à l’université de Paris, au Laboratoire

de psychopathologie et des processus de santé,

à Boulogne-Billancourt, Sylvain Moutier décrypte

les processus de décision rationnels et intuitifs

que nous employons quotidiennement.

Écoute le doux

murmure de l’eau…

Écoute, disait le poète. Écoute le bruit de l’eau qui coule sur son lit

de mousse, le murmure des feuilles dans la brise, le craquement de

l’écorce et les battements de ton propre cœur. Ces sons infimes,

presque inaudibles, auxquels nous ne prêtons plus attention, tant

notre oreille est prise d’assaut par les vrombissements des voitures,

les klaxons, les transistors et les smartphones qui crachent une musique omniprésente.

Dans nos vies quotidiennes nous subissons le bruit et tentons avant

tout de nous en protéger, alors comment aller vers lui, comment aller à sa

rencontre, comment souhaiter accueillir ses manifestations les plus discrètes ?

Cela explique peut-être le succès de ces drôles de vidéos sur YouTube,

où l’on entend des personnes craquer dans une chips, se passer une brosse

dans les cheveux, tapoter un coin de table ou caresser une feuille de papier.

Le petit bruit léger, isolé de son contexte, redevient un point d’intérêt de

l’oreille pour son environnement.

Savoir tendre l’oreille aux bruits les plus infimes a ouvert la voie à des

découvertes fondamentales. En 1940, le chercheur Bernard Katz cherchait à

mesurer les courants électriques produits par les neurones dans leur état de

repos. Au départ il ne détectait rien du tout, mais il décida de « tendre l’oreille »,

en augmentant le gain de son amplificateur. Il vit alors apparaître de tout

petits courants électriques, le « bruit minimal » des neurones, qui lui fit découvrir

les lois secrètes de la communication de nos cellules nerveuses.

Dans le domaine de l’intuition, l’écoute est aussi essentielle pour

entendre la petite « voix intérieure » qui saura nous conseiller sur un choix

important. Mais attention, l’écoute ne saurait être béate ou naïve : elle se

veut attentive et sélective, et se doit de faire intervenir la raison. Après tout,

c’est ce qu’on attend d’un bon auditeur : qu’il soit aussi critique ! £

N° 112 - Juillet-août 2019


SOMMAIRE

N° 112 JUILLET-AOÛT 2019

p. 14 p. 22 p. 28 p. 32

p. 6-44

DÉCOUVERTES

p. 47-66

Dossier

p. 47

SAVOIR

ÉCOUTER

SON INTUITION

p. 6 ACTUALITÉS

Pourquoi il faut (parfois)

critiquer son boss

Spiderman soigne

la peur des araignées

Le vocabulaire rend intelligent

p. 12 FOCUS

Hommes/femmes :

des différences

à la naissance ?

Les cerveaux des fœtus différeraient

selon leur sexe.

Christophe Rodo

p. 14 NEUROSCIENCES

Quand les

machines décodent

nos intentions

Un implant détecte les intentions de patients

paralysés et pilote un bras robotique.

Richard Andersen

p. 22 NEUROSCIENCES

Peut-on ressusciter

le cerveau ?

Des chercheurs ont fait revivre des cerveaux

de porcs décédés depuis quatre heures.

Simon Makin

p. 28 CAS CLINIQUE

La drogue des sosies

Le jeune Antonin a trop fumé. Depuis, il

prend ses amis et sa copine pour des fakes.

GRÉGORY MICHEL

p. 32 GRANDES EXPÉRIENCES

DE NEUROSCIENCES

Bernard Katz : les

bulles de la pensée

Ce neuroscientifique a montré que les

neurones communiquent avec des bulles

contenant des neurotransmetteurs.

JEAN-GAËL BARBARA

p. 38 PSYCHOLOGIE

Psychologie :

le grand ménage

Pour éviter un discrédit à leur discipline,

les chercheurs en psychologie ont

entrepris un tri radical entre les études

fiables et les résultats bancals.

François Maquestiaux

p. 48 PSYCHOLOGIE

QUAND ÉCOUTER

SON INSTINCT ?

Qu’est-ce que l’intuition ? Quand faut-il

s’y fier ? Les résultats les plus importants

de la psychologie pour se repérer sur

un terrain mouvant.

Laura Kutsch

p. 54 INTERVIEW

L’INTUITION

ÇA SE TRAVAILLE

Fernand Gobet

p. 58 PSYCHOLOGIE COGNITIVE

QUAND L’INTUITION

NOUS ÉGARE

Sentir les choses et décider au feeling ?

La psychologie montre que de nombreux

pièges risquent alors de se présenter.

Passez-les en revue avant de vous lancer.

Sylvain Moutier

En couverture : © Sylvie Serprix


p. 68

p. 94

p. 74 p. 80 p. 82

p. 88

p. 92

p. 68-81 p. 82-85 p. 94-97

ÉCLAIRAGES VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 68 RETOUR SUR ACTU

Maths : une génération

sacrifiée ?

Selon une récente étude, le niveau

des élèves a baissé de 30 % en trente ans.

Que s’est-il passé, et peut-on redresser

la barre ?

Grégoire Borst

p. 74 BIEN-ÊTRE

Ces petits

bruits qui apaisent

Des vidéos sur YouTube font fureur

en faisant écouter le bruit d’une chips

qu’on croque ou d’un papier froissé.

Mais pourquoi ?

Katja Maria Engel

p. 80 L’ENVERS

DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

YVES-ALEXANDRE

THALMANN

Retrouvez

la profondeur

du temps

Gardez-vous des commandements

absurdes, comme : « seul compte

l’instant présent » !

p. 82 PSYCHOLOGIE

Être intelligent

rend-il heureux ?

Les gens plus intelligents seraient

en moyenne plus heureux que les autres.

Mais qu’est-ce qui compte plus :

QI ou intelligence émotionnelle ?

Scott Barry Kaufman

p. 86 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

JEAN-PHILIPPE

LACHAUX

Un laboratoire

national

de l’apprentissage

Fascinant projet, que de réunir

enseignants et chercheurs pour imaginer

ensemble de nouvelles pédagogies…

p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT

NICOLAS

GUÉGUEN

Le télétravail,

c’est la santé

Bien-être, productivité, vie familiale,

fidélisation des employés… Le télétravail

a de multiples retombées positives.

p. 92 SÉLECTION DE LIVRES

Je sais ce que vous pensez

La nuit, j’écrirai des soleils

Le Syndrome de l’imposteur

Penser en algorithmes

Quand le cerveau devient masculin

Sauvés par la sieste

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

SEBASTIAN

DIEGUEZ

En attendant le vote

des bêtes sauvages

Dans son dernier roman, l’écrivain

ivoirien Ahmadou Kourouma

explique comment les traditions se sont

propagées dans de larges populations

sans l’aide des livres.


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DÉCOUVERTES

p. 12 Hommes/femmes : des différences à la naissance ? p. 14 Quand les machines décodent nos intentions p. 22 Peut-on ressusciter le cerveau ?

Actualités

Ça le rendra plus créatif ! Mais attention : les critiques

« descendantes » (du boss vers le subordonné)

sont plutôt paralysantes…

Y. Joon Kim et J. Kim,

Academy of Management Journal,

21 mars 2019.

Par la rédaction

PSYCHOLOGIE DU TRAVAIL

Pourquoi il faut (parfois)

critiquer son boss

© cosmaa / shutterstock.com

La critique est une arme

à double tranchant : parfois nécessaire

pour pointer ce qui ne va pas,

elle peut autant stimuler que paralyser.

C’est particulièrement vrai en

ce qui concerne la créativité. Yeun

Joon Kim, de l’université de

Cambridge, et Junha Kim, de l’université

d’État de l’Ohio, ont découvert

la raison de cette ambivalence : tout

dépend d’où vient la critique.

Dans une première expérience,

les chercheurs se sont penchés sur

le cas de 225 employés d’une entreprise

coréenne, occupant différents

niveaux hiérarchiques et exerçant

des métiers créatifs : concevoir de

nouveaux produits, développer des

plans marketing, élaborer des publicités…

Quatre fois par an, les performances

de ces employés étaient

évaluées, tantôt par leurs supérieurs,

tantôt par leurs subordonnés. Pour

tester les conséquences de ces évaluations

sur leur créativité au travail,

les chercheurs ont mesuré celle-ci

N° 112 - Juillet-août 2019


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RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO

COGNITION

Plus fortes

en maths quand

il fait chaud

T. Y. Chang et A. Kajackaite,

PLOS ONE, le 22 mai 2019.

deux mois après, grâce à un questionnaire

rempli par leur responsable.

Ils se sont concentrés sur les retours

négatifs, qui pointaient des performances

insuffisantes.

Résultat : quand le retour négatif

provient de l’échelon inférieur, il

entraîne un accroissement de la

créativité. Il serait donc parfois utile

de critiquer ses supérieurs. Des

mesures complémentaires ont

révélé que ces derniers y réagissent

souvent en se focalisant sur les

tâches à accomplir : ils se demandent

en quoi leur comportement nuit à

leur créativité et élaborent de nouvelles

stratégies pour y remédier.

Selon Kim, les superviseurs « sont

dans une position de pouvoir et

peuvent mieux gérer le désagrément

d’un retour négatif ».

« CE RETOUR SIGNIFIE-T-IL QUE

JE SUIS INCOMPÉTENT ? »

La situation est différente pour

les subordonnés, qui perdent en

créativité après un tel retour. Ils

auraient alors tendance à se sentir

menacés et à s’inquiéter pour leur

carrière ou leur image. Rien d’étonnant

à cela : leurs supérieurs ont

davantage de pouvoir sur eux et

sont en mesure d’influer sur leurs

promotions et augmentations de

salaire. D’où un stress contreproductif

et une tendance à se remettre en

cause de façon globale, par des

interrogations comme : « Ce retour

signifie-t-il que je suis incompétent

? » ou « Cela veut-il dire que mon

chef ne m’aime pas ? ». Finalement,

ces pensées détourneraient leur

attention de leur tâche et ils oseraient

moins prendre le risque de

proposer des idées nouvelles.

L’ART DE LA CRITIQUE

Il semble que ces effets ne soient

pas une question de culture,

puisqu’une deuxième expérience, où

217 étudiants nord-américains

devaient simuler le fonctionnement

d’une entreprise, a obtenu les mêmes

résultats. Ceux-ci n’impliquent pas

qu’il faille renoncer à émettre des critiques

envers ses subordonnés. Mais

il serait préférable de ne pas les formuler

au beau milieu d’une tâche

créative et de les aider à assimiler

ces retours négatifs, soit lors de sessions

de suivi, soit par une attitude

adéquate : « Expliquez comment le

point que vous soulevez se rapporte

seulement à leur comportement dans

cette tâche, et non à la personne ellemême

», conseille Kim.

Dans le sens inverse, le problème

se pose différemment : bien des gens

n’osent pas critiquer leur patron – du

moins en face de lui. Les chercheurs

préconisent alors de créer des processus

d’évaluation formalisés, afin

d’encourager les retours constructifs,

sur le modèle de l’entreprise

coréenne qu’ils ont analysée. £


Guillaume Jacquemont

À quelle température faut-il régler

le chauffage ou la climatisation ? Cette question

fait l’objet d’un conflit larvé entre les sexes, souvent

qualifié de « bataille du thermostat ». De fait,

les enquêtes révèlent que les femmes préfèrent

une température plus élevée que les hommes.

Les résutats obtenus par Agne Kajackaite, du

Centre des sciences sociales de Berlin, et son

collègue suggèrent que ce n’est pas qu’une question

de confort : leurs performances cognitives

s’en ressentent.

Les chercheurs ont soumis plus de

500 participant(e)s à diverses épreuves, dans une

pièce dont la température allait de 16 à 33 °C. Ils

ont constaté que plus il faisait chaud, mieux les

femmes réussissaient aux tests mathématiques et

verbaux – la différence de score atteignant 30 %

entre les deux températures extrêmes. En

revanche, les performances des hommes avaient

tendance à légèrement diminuer. Il semble que,

se sentant mieux grâce à ce petit surcroît de chaleur,

les femmes soient davantage prêtes à l’effort :

l’amélioration de leurs résultats venait surtout de

ce qu’elles répondaient à un plus grand nombre

de questions.

N’en déduisez pas pour autant qu’il faut toujours

régler le thermostat à plus de 30 °C – ce qui

ne serait de toute façon pas très écologique. Les

tests n’ayant duré qu’une heure, on ignore la température

idéale à plus long terme. Le chemin vers

la parité passera-il par le radiateur ? £ G. J.

© Marek Valovic / shutterstock.com

N° 112 - Juillet-août 2019


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DÉCOUVERTES Actualités

PSYCHIATRIE

Spiderman

soigne la peur

des araignées

Y. S.G. Hoffman et al., Frontiers

in Psychiatry, à paraître.

Vous êtes terrorisé par les araignées ? Vous montez

sur une chaise dès que vous en voyez une apparaître ? Yaakov

Hoffman, de l’université Bar-Ilan, en Israël, et ses collègues ont

imaginé un remède original : regarder les films de Spiderman.

Les chercheurs ont présenté un extrait d’un de ces films à

une centaine de personnes, effrayées par les araignées à des

degrés divers. On y voyait ramper sur sa toile l’arthropode qui

allait donner ses pouvoirs au héros. Les résultats furent spectaculaires

: alors que l’extrait ne durait que 7 secondes, l’intensité

de la peur des participants, mesurée par un questionnaire avant

et après le visionnage, a baissé de 20 %. En revanche, les

membres du groupe contrôle, qui ont visionné une scène de

nature, n’ont connu aucune amélioration.

Le bénéfice observé ne résulte donc pas d’un apaisement

général provoqué par le visionnage. Il s’explique plutôt par l’exposition

au stimulus redouté. Cette méthode est la plus efficace pour

traiter ce type de phobie : le patient imagine une araignée, en

observe une – d’abord en photographie, puis en vrai –, la prend

dans sa main… Ainsi, il dompte peu à peu sa peur, par le simple

fait de s’y confronter. Selon les chercheurs, ce bénéfice serait

décuplé par le contexte positif associé aux araignées dans le film.

Reste que les participants de cette étude n’étaient pas des

vrais phobiques, leur peur initiale étant modérée. Ces résultats

sont donc préliminaires. Il faudra aussi mesurer à quel point

l’amélioration est durable. Mais si cette méthode confirme son

efficacité, elle pourrait constituer un complément de choix aux

thérapies actuelles, fournissant un moyen simple et ludique

d’exposer les patients à l’objet de leur terreur.

Ce serait d’autant plus intéressant que son potentiel ne se

limite pas aux araignées : les chercheurs ont également réussi

à diminuer la peur des fourmis grâce au film Antman (l’hommefourmi).

Par chance, la liste des superhéros est presque aussi

étendue et bigarrée que celle des phobies : Batman, Catwoman,

Aquaman, tortues ninja… Il y en a même un pour les « ornitophobes

», épouvantés par les oiseaux : connaissiez-vous

Howard le Canard, un palmipède humanoïde accidentellement

transporté sur Terre ? £ G. J.

2

neurones : le plus petit

cerveau créé par des

chercheurs japonais en

joignant de force deux

cellules nerveuses à

l’aide de microsupports

bio-adhésifs.

Le Pokémon dans le cerveau

Quand vous étiez petit, avezvous

beaucoup joué aux

Pokémon, ces petits

personnages pixélisés aux allures de

lapins, de dragons ou de tortues ?

Sachez alors qu’ils ont laissé une

empreinte tenace dans vos

neurones. Dans un article pointu

publié dans la revue Nature Human

Behaviour, des chercheurs de

l’université de Stanford révèlent

l’existence d’une zone précise du

cortex temporal ventral qui reste

marquée au fer rouge par cette

pratique, au point qu’il est possible,

en mesurant son activité, de savoir

si un individu a été ou non

passionné par ces figurines dans son

enfance. C’est un peu comme les

tatouages : au début c’est amusant,

mais quand on veut s’en débarrasser,

c’est une autre affaire… £ S. B.

© Alexander Tolstykh / shutterstock.com

N° 112 - Juillet-août 2019


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NEUROLOGIE

Des opérations

à mourir de rire

K. R. Bijanki et al., Journal of Clinical Investigation,

vol. 129, pp. 1152-1166, 2019.

Un magazine édité par POUR LA SCIENCE

170 bis boulevard du Montparnasse

75014 Paris

Directrice des rédactions : Cécile Lestienne

Cerveau & Psycho

Rédacteur en chef : Sébastien Bohler

Rédactrice en chef adjointe : Bénédicte Salthun-Lassalle

Rédacteur : Guillaume Jacquemont

Conception graphique : William Londiche

Directrice artistique : Céline Lapert

Maquette : Pauline Bilbault, Raphaël Queruel,

Ingrid Leroy

Réviseuse : Anne-Rozenn Jouble

Développement numérique : Philippe Ribeau-Gésippe

Community manager : Aëla Keryhuel

Marketing et diffusion : Arthur Peys

Chef de produit : Charline Buché

Direction du personnel : Olivia Le Prévost

Fabrication : Marianne Sigogne, Olivier Lacam

Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot

Ont également participé à ce numéro :

Chantal Ducoux, Maud Bruguière, Aline Gerstner et

Séverine Duparcq

Anciens directeurs de la rédaction :

Françoise Pétry et Philippe Boulanger

Presse et communication

Susan Mackie

susan.mackie@pourlascience.fr – Tél. : 01 55 42 85 05

Publicité France

stephanie.jullien@pourlascience.fr

© Xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

VILevi / shuttestock.com

C’est une toute petite

électrode qui pénètre entre les deux

hémisphères cérébraux. Une tige

métallique fichée dans une fibre neuronale

appelée faisceau cingulaire.

Au moment où un courant électrique

de fréquence 130 hertz est envoyé

dans l’électrode, la personne chez

qui elle est implantée se met à rire.

« Pourquoi riez-vous ? », lui demande

le chirurgien. « Je ne sais pas, c’est

si drôle ! », répond le patient…

C’est précisément l’effet recherché

! Grâce à cet artifice, l’intervention

est beaucoup plus amusante – et

moins pénible. Le patient est opéré du

cerveau pour des crises d’épilepsie et

doit être éveillé pour que l’équipe vérifie

ses fonctions cognitives, afin de ne

pas léser de zones essentielles

comme celle du langage ou des mouvements.

Ce qui est tout de même fort

angoissant. D’où l’idée de faire rire les

patients en stimulant la zone appropriée

du cerveau – avec leur consentement,

bien entendu.

Les chirurgiens ont choisi de stimuler

le faisceau cingulaire de

l’hémisphère gauche parce que des

expériences antérieures avaient suggéré

que la zone corticale voisine, le

cortex cingulaire antérieur, intervenait

dans la modulation des états

affectifs. Cette cible semblait notamment

donner de bons résultats dans

le traitement de certaines formes de

dépression, en suscitant des états

d’euphorie et d’analgésie.

Trois patients ont donc été opérés

de cette façon, et tous ont positivement

réagi à ce protocole. Les

trois interventions ont même permis

de localiser un petit segment du faisceau

cingulaire le long duquel on

peut déplacer l’électrode pour obtenir,

soit un fou rire seul, soit un fou

rire avec effet anxiolytique. L’effet a

été suffisamment puissant pour décider

l’équipe chirurgicale à interrompre

la perfusion d’anesthésique

et d’anxiolytiques. Le rire est la meilleure

des thérapies, quelle que soit

la manière dont il est obtenu : peu

importe le flacon, pourvu qu’on ait

l’ivresse ! £

Sébastien Bohler

Espace abonnements

https ://boutique.cerveauetpsycho.fr

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Tél. : 03 67 07 98 17

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Contact kiosques : À juste titres ; Stéphanie Troyard

Tél : 04 88 15 12 43

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Abonnement France Métropolitaine :

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Europe : 67,75 € ; reste du monde : 81,50 €

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français ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les

documents contenus dans la revue Cerveau & Psycho doivent

être adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. », 162, rue du

Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris.

© Pour la Science S.A.R.L.

Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation et de

représentation réservés pour tous les pays. Certains articles de

ce numéro sont publiés en accord avec la revue Spektrum der

Wissenschaft (© Spektrum der Wissenschaft Verlagsgesellschaft,

mbHD-69126, Heidelberg). En application de la loi du 11 mars 1957,

il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement la présente

revue sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français

de l’exploitation du droit de copie (20, rue des Grands-Augustins

- 75006 Paris).

Origine du papier : Finlande

Taux de fibres recyclées : 0 %

« Eutrophisation » ou « Impact sur l’eau » :

Ptot 0,005 kg/tonne

La pâte à papier utilisée pour la fabrication du papier de cet

ouvrage provient de forêts certifiées et gérées durablement.

N° 112 - Juillet-août 2019


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DÉCOUVERTES Actualités

COGNITION

Mais où donc me

suis-je trompé ?

M. Sarafyazd et M. Jazayeri,

Science, vol. 364, eaav8911, 2019.

Imaginons que vous faites une tarte aux abricots et

qu’au moment de la déguster, elle s’avère immangeable. Le

problème vient-il des fruits ? Ou du temps de cuisson ? Ou bien

y avait-il trop de farine dans la pâte ? Si vous aviez acheté les

meilleurs abricots et que la cuisson était parfaite, le problème

est alors peut-être que vous avez eu la main trop lourde sur la

farine. Lorsque la ca use d’un échec n’est pas évidente, le cerveau

procède de la sorte, en évaluant chacune des sous-étapes

qui ont mené à la décision finale. Il évalue sa confiance en chacune

des étapes et utilise la répétition des tentatives pour affiner

cette confiance. Ainsi, si la prochaine fois que vous cuisinez, vous

changez uniquement la dose de farine et que la tarte est excellente,

vous avez probablement identifié la cause.

Cette façon de procéder suppose de pouvoir évaluer précisément

le degré de confiance que l’on a en chacune des étapes

du processus. Les circuits cérébraux évaluant ce degré de

confiance viennent d’être identifiés par deux chercheurs du MIT,

grâce à une expérience sur des macaques. Les singes devaient

décider si le temps séparant deux signaux lumineux était supérieur

ou inférieur à une durée apprise préalablement. Pour

indiquer leur choix, ils devaient regarder à gauche ou à droite.

Mais de temps à autre, la règle du jeu s’inversait sans qu’ils le

sachent. Lorsqu’ils donnaient une mauvaise réponse, ils avaient

donc le choix : était-ce à cause d’une inversion de la règle, ou

d’une mauvaise estimation du temps ? Les chercheurs ont

constaté que lorsque les temps étaient faciles à apprécier, les

singes concluaient à une inversion de la règle et en changeaient.

En revanche, quand l’estimation temporelle était difficile, ils continuaient

d’appliquer la même règle pour être certains que l’erreur

venait d’eux. Ce comportement montre que le singe est capable

d’évaluer la confiance qu’il a dans son propre jugement. Et les

mesures réalisées avec des électrodes ont montré que dans ce

cas, une partie du cerveau nommée cortex cingulaire antérieur

s’active. C’est donc cette zone cérébrale qui est mise à contribution

quand vous concluez que vraiment, il faut mettre moins

de farine. £

Aline Gerstner

Un contrôle

cérébral du flux

sanguin

Certains neurones situés dans le

bulbe rachidien pourraient

constituer le centre de contrôle cérébral

du système cardiovasculaire, en

régulant le flux sanguin dans différentes

parties du corps. Chez le rat,

une équipe internationale a utilisé

des virus génétiquement modifiés

pour rendre ces cellules lumineuses

et ont ainsi montré qu’elles établissent

des connexions avec différentes

zones du système cardiovasculaire.

Les chercheurs ont ensuite

rendu ces neurones sensibles à la

lumière, afin d’étudier leur activité

une fois stimulés par un flash lumineux.

Ils ont ainsi découvert que ces

cellules avaient un effet excitateur

sur différentes parties du corps,

notamment le cœur et les vaisseaux

sanguins des pattes avant et arrière

de l’animal. £ A. G.

53 %

des Français peinent

à parler de leur état

psychologique à leur

médecin généraliste,

ce qui freine le

dépistage précoce des

maladies mentales.

Source : Sondage Odoxa

pour la Fondation FondaMental, 30 mars 2019

© beeboys / shutterstock.com

N° 112 - Juillet-août 2019


11

© Sunny studio / shutetrstock.com

L’amour

des chiens,

c’est génétique !

C

’est bien connu, il y a ceux qui adorent les

chiens et ceux qui n’en veulent pour rien au

monde. Et quand on aime, on ne compte pas.

Cette préférence pourrait être en partie

génétique, révèle une étude publiée dans la

revue Scientific Reports. Des chercheurs suédois

et anglais ont étudié l’amour des canidés chez

35000 paires de jumeaux monozygotes et ont

observé que lorsqu’un jumeau aime les chiens,

l’autre aussi. Et ces deux jumeaux ont

évidemment exactement le même patrimoine

génétique. Alors que chez les jumeaux dizytotes,

qui n’ont en commun que la moitié de leur

patrimoine génétique, l’un peut aimer les chiens,

et l’autre non... Signe que les gènes jouent un

rôle important. Après calcul, la part de ce rôle

serait estimée à 57 %… £ S. B.

Cocktail

précolombien

En fouillant un site à 3 900 mètres

d’altitude dans le sud-ouest de la Bolivie,

en 2008 et 2010, des chercheurs découvrent

un sac en cuir, fabriqué il y a environ mille

ans. À l’intérieur, plusieurs objets pouvant

être associés à la consommation de drogues,

dont un tube à priser et une petite poche.

Une analyse récente de résidus organiques

contenus dans la poche a révélé des traces d’au

moins cinq substances psychotropes, dont

de la cocaïne et deux des ingrédients primaires

de l’ayahuasca, une boisson hallucinogène.

Les substances provenaient d’au moins trois

plantes qui ne poussent pas dans cette région

des Andes. Il reste à déterminer si les

chamanes se déplaçaient pour se les procurer

ou si des réseaux d’échange leur permettaient

de les obtenir. £ A. G.

COGNITION

Le vocabulaire

rend intelligent

R. A. Kievit et al., Psychological Science,

édition en ligne du 17 mai 2019.

«

Je me fiche de bien ou

mal parler, ça ne m’empêche

p a s d’avoir

des idées. » Oui, mais quelles idées ? Il

y a quelques années, le linguiste Alain

Bentolila s’alarmait en estimant à

400 mots le vocabulaire moyen de certains

jeunes des cités. Selon lui, la porte

ouverte à une pensée qui peine à s’articuler

et débouche plus facilement sur

des conduites violentes.

Aujourd’hui, l’idée que l’on peut

penser correctement avec peu de

mots ou avec des mots inappropriés

vole en éclats. En suivant 227 enfants

entre les âges de 5 et 8 ans, et en leur

faisant régulièrement passer des tests

de raisonnement et de vocabulaire,

des chercheurs de l’institut Max-

Planck de Londres et des universités

d’Oxford et de Cambridge ont montré

que toute augmentation du vocabulaire

s’accompagne d’une amélioration

du raisonnement. Ce phénomène baptisé

couplage mutualiste montre que

le fait de disposer d’un réservoir de

mots plus important stimule l’ouverture

d’esprit, donne davantage d’outils

pour préciser sa pensée et favorise

les apprentissages.

Lorsqu’un enfant se dote d’un

vocabulaire plus riche (notamment à

travers la lecture), les mots emmagasinés

lui permettent de structurer son

raisonnement plus facilement : par

exemple, disposer de mots comme

« agrume » ou « baie » permet de

résoudre de façon commode des

problèmes de classification de fruits,

alors que si l’on est obligé de noter

mentalement qu’il y a des « gros fruits

jaunes ou orange » et des « petits

fruits rouges ou violets », cela occupe

beaucoup plus d’espace en mémoire

de travail et entrave le raisonnement.

En outre, plus un enfant étend son

vocabulaire, plus il augmente aussi

ce qu’on appelle sa mémoire phonologique,

c’est-à-dire sa capacité à

conserver présent à l’esprit, lors de

la réflexion, un nombre important de

phonèmes. La conclusion s’impose :

si vous voulez développer vos capacités

de raisonnement ou celles de

votre enfant, lisez des romans, écrivez,

compulsez des encyclopédies,

apprenez des poèmes, et parlez

beaucoup avec votre entourage,

avec le souci de la précision et de la

richesse d’expression ! £ S. B.

N° 112 - Juillet-août 2019


14

Quand les

machines décodent

nos intentions

© Shutterstock.com/Stock Vector

N° 112 - Juillet-août 2019


DÉCOUVERTES Neurosciences

15

Par Richard Andersen, professeur de neurosciences au laboratoire

James G. Boswell et directeur de l’institut de neurosciences Tianqiao

and Chrissy Chen de l’institut de technologie de Californie.

Piloter une prothèse à la seule force de la pensée,

c’est ce que permet un implant fiché dans la zone

du cerveau qui crée nos intentions.

Un jour de 2014, dans mon laboratoire,

Erik Sorto, paralysé après avoir été blessé

par balle à l’âge de 21 ans, a utilisé sa pensée,

et elle seule, pour boire une bière sans assistance,

pour la première fois depuis plus de dix

ans. Un an plus tôt, nous avions implanté des

électrodes dans son cerveau afin de contrôler les

signaux nerveux que le cerveau produit pour

déclencher les mouvements. Ce jour de 2014, une

interface cerveau-machine (ICM) a envoyé un

signal nerveux depuis une aire complexe du cortex.

Un bras électromécanique s’est alors étendu

jusqu’à la bouteille, l’a saisie et l’a portée aux

lèvres d’Erik. Mes collègues et moi avons assisté,

émerveillés, à l’accomplissement de cette tâche,

incroyablement complexe en dépit des apparences.

Un chercheur qui partage avec les patients

leur joie de pouvoir déplacer un bras robotisé

pour interagir avec le monde physique ressent un

indéniable sentiment de réalisation personnelle.

Cette scène fait aussi naître immédiatement

de nombreuses interrogations sur la manière

dont des pensées peuvent contrôler une prothèse

mécanique. Tous les jours, nous bougeons

sans y réfléchir. L’objectif d’une ICM perfectionnée

est de parvenir à effectuer ces mouvements

avec aisance. À cette fin, des neuroscientifiques

tentent depuis des dizaines d’années de décoder

les signaux nerveux qui amorcent les gestes de

tendre le bras et saisir un objet. Des avancées

réelles, bien que limitées, ont stimulé de nouvelles

voies d’exploration de l’activité électrique

qui foisonne lorsque les 86 milliards de neurones

de notre cerveau communiquent. La nouvelle

génération d’ICM porte en elle la promesse

EN BREF

£ £ Les interfaces cerveaumachine,

ou ICM,

peuvent envoyer ou

recevoir des messages

vers ou depuis

le cerveau.

£ £ Parvenir à un

mouvement fluide et

rapide d’une prothèse

contrôlée par une ICM

est toutefois

très complexe.

£ £ De nouvelles

électrodes, implantées

dans les aires du cerveau

où naît l’intention du

mouvement, permettent

à des patients paralysés

de contrôler plus

finement le mouvement

de la prothèse.

d’une association étroite entre cerveau et prothèse,

en ciblant avec une grande précision les

zones cérébrales qui sont à l’origine de l’action.

Les ICM peuvent faire deux choses : « lire » les

signaux nerveux dans le cerveau et les utiliser

pour commander un bras robotisé, ou « écrire »

dans le cerveau, en captant des informations

dans l’environnement et en les faisant parvenir

au cerveau. Les ICM qui « écrivent », appelées

write-in en anglais, utilisent la stimulation électrique

pour transmettre un signal au tissu cérébral.

Des applications de cette technologie sont

déjà utilisées. C’est le cas de la prothèse

cochléaire, qui stimule le nerf auditif pour permettre

à des personnes atteintes de surdité d’entendre

à nouveau. La stimulation profonde d’une

aire cérébrale qui contrôle l’activité motrice, les

ganglions de la base, permet de traiter des

troubles moteurs comme ceux de la maladie de

Parkinson ou le tremblement essentiel. Des appareils

qui stimulent la rétine sont en essais cliniques

pour traiter certaines formes de cécité.

DU CERVEAU AU ROBOT

À l’inverse, les ICM de la seconde catégorie,

dites read-out, qui « lisent » et enregistrent l’activité

nerveuse, en sont encore au stade de développement.

Il faut d’abord franchir les obstacles

de la lecture des signaux nerveux avant que cette

technologie de nouvelle génération ne puisse

bénéficier aux patients. Des techniques de lecture

existent déjà, mais elles sont encore grossières.

Certes, l’électroencéphalogramme (EEG) enregistre

l’activité de quelques centimètres de tissu

dans lesquels s’activent plusieurs millions de neurones.

Toutefois, il s’agirait plutôt d’enregistrer

l’activité de neurones individuels impliqués dans

un circuit cérébral unique. L’imagerie par résonance

magnétique fonctionnelle (IRMf), quant à

elle, est un outil de mesure indirect qui

N° 112 - Juillet-août 2019


22

Peut-on

ressuciter

le cerveau ?

N° 112 - Juillet-août 2019


DÉCOUVERTES Neurosciences

23

Une étude récente a permis de ressusciter

partiellement des cerveaux de porcs décédés depuis

quatre heures. Elle pourrait remettre en question

notre conception de la mort cérébrale.

Par Simon Makin, journaliste scientifique.

EN BREF

£ £ La mort est définie

comme l’arrêt définitif

des fonctions cérébrales.

£ £ Récemment, des

chercheurs sont arrivés

à rétablir en partie

le fonctionnement

de cerveaux de cochons

morts depuis 6 heures.

£ £ On ignore

actuellement s’il serait

possible de ramener

ces cerveaux décédés

à la conscience.

£ £ Si c’était le cas, notre

conception de la mort

devrait être révisée.

L’une des deux définitions légales

de la mort est l’arrêt irréversible de toute fonction

cérébrale, communément appelé « mort

cérébrale ». (L’autre est l’arrêt des fonctions circulatoire

et respiratoire.) On croyait généralement

que les cellules du cerveau subissent une

dégénérescence rapide et irréversible immédiatement

après la mort. Mais une nouvelle étude

frappante, publiée mercredi dans la revue Nature,

suggère qu’une grande partie de la fonctionnalité

de nos cellules nerveuses peut être préservée ou

restaurée, même plusieurs heures après la mort.

Une équipe de recherche, basée principalement

à l’école de médecine de Yale, a réussi à rétablir

certaines fonctions dans l’ensemble de cerveaux

de porcs abattus quatre heures plus tôt, et à les

maintenir en vie pendant six heures

supplémentaires.

© Fer Gregory / shutterstock.com

LES COCHONS MORTS-VIVANTS

À l’origine de ces travaux : le constat que des

cellules pouvaient être prélevées sur des cerveaux

post mortem et être conservées en culture, a

déclaré le neuroscientifique et chef d’équipe

Nenad Sestan dans une conférence de presse :

« Bref, si on peut le faire dans une boîte de Petri,

N° 112 - Juillet-août 2019


28

La drogue

des sosies

N° 112 - Juillet-août 2019


DÉCOUVERTES Cas clinique

29

EN BREF

£ £ Les personnes

atteintes du syndrome

de Capgras

reconnaissent leurs

proches, mais ont

l’intime conviction qu’ils

ont été remplacés par

des sosies, généralement

malveillants.

£ £ Des causes

psychiatriques,

neurologiques

ou infectieuses sont le

plus souvent avancées.

Mais dans certains cas,

la consommation

de drogues semble

être le déclencheur

des crises.

GRÉGORY MICHEL

Professeur de psychopathologie et de psychologie

clinique à l’université de Bordeaux, psychologue

et psychothérapeute en cabinet libéral.

Antonin, 22 ans, est persuadé que sa

copine a été remplacée par un sosie et que

les SDF du coin sont des agents des

services secrets… En cause : probablement

sa consommation de drogues.

Après avoir pris de la drogue,

Antonin ne reconnaît plus

ses amis ni sa petite copine :

il admet que la ressemblance

est presque parfaite, mais

reste convaincu qu’il s’agit

de sosies.

© Shuuterstock.com/unclenikola

«C’était à la fois eux et pas

eux. » Lors de notre deuxième séance, mon patient, Antonin,

arrive dans mon bureau très angoissé. Le jeune homme de

22 ans est envoyé par son psychiatre pour un suivi psychologique

de son TDAH (trouble déficit de l’attention/hyperactivité),

mais surtout pour traiter sa dépendance au cannabis.

Grand, athlétique, il a des cheveux très courts et des yeux bleu

acier qui pourraient être perçants, si son regard ne semblait pas

lointain. Son look soigné et son bomber kaki lui donnent une

allure presque militaire. La première fois que j’avais parlé à

Antonin, j’avais d’emblée été surpris par son ton monocorde et

détaché. Le découpage de ses phrases est mécanique et n’exprime

que peu d’émotions. Son visage lui aussi est peu expressif

et le contact visuel est singulier, avec un regard fixe, vide,

qui ne cille presque jamais.

Antonin me rapporte une mésaventure qui l’a profondément

effrayé. Le week-end précédent notre rendez-vous, il a retrouvé

deux de ses amis, consommateurs de drogues, dont son expetite

amie. Après avoir fumé quelques joints dans un parc en

leur compagnie, puis consommé de l’ecstasy, Antonin s’est senti

étrangement inquiet, puis affolé. « Après m’être un peu assoupi,

raconte-t-il, j’ai retrouvé mes esprits et j’ai eu une terrible

impression : j’étais avec deux inconnus. » Je lui demande alors

si ses amis étaient partis, et il me répond que non… avant de se

N° 112 - Juillet-août 2019


32

DÉCOUVERTES Grandes expériences de neurosciences

JEAN-GAËL BARBARA

Chercheur en histoire des neurosciences au CNRS,

au laboratoire Neuroscience Paris-Seine, Sorbonne Université et

Sorbonne-Paris-Cité, laboratoire Sciences, philosophie, histoire.

BERNARD KATZ

Les bulles

de la pensée

Comment les neurones de notre cerveau s’échangent-ils

des informations ? En s’envoyant des messagers chimiques

dans de microscopiques bulles. C’est ce que découvrit

le neuroscientifique allemand Bernard Katz, voici soixante ans.

Si vous ouvrez un livre de neurosciences,

vous trouverez obligatoirement le

schéma d’une synapse. Autrement dit, un point

de raccordement entre deux neurones. C’est là

que les neurones communiquent : celui par où

arrive le signal nerveux (le neurone présynaptique)

relâche des messagers chimiques appelés

neurotransmetteurs, qui traversent l’espace de la

synapse et vont se fixer sur des récepteurs à la

surface du neurone situé en aval de la synapse,

le neurone post-sypnatique. Ce qui suscite l’apparition

d’un nouveau signal nerveux.

Si votre manuel de neuroscience est assez

bien fait, il précisera davantage le mécanisme de

libération des neurotransmetteurs. Un mécanisme

qui ressemble à l’éclosion de bulles de

champagnes à la surface d’une coupe. On trouve,

dans le neurone présynaptique, les neurotransmetteurs

empaquetés dans de petites bulles lipidiques

appelées vésicules. Chaque bulle se dirige

vers l’extrémité du neurone et « crève », libérant

les molécules de neurotransmetteurs dans l’espace

de la synapse. La quantité de neurotransmetteurs

libérée dépend alors uniquement du

© Illustrations de Lison Bernet

N° 112 - Juillet-août 2019


33

EN BREF

£ £ En 1940, on savait

que les neurones

communiquaient avec

des molécules appelées

neurotransmetteurs.

£ £ Mais on ignorait

comment ces molécules

étaient libérées par les

cellules nerveuses.

£ £ La réponse

de Bernard Katz :

les neurotransmetteurs

sont libérés dans de

minuscules paquets

ressemblant à des bulles.

N° 112 - Juillet-août 2019


DÉCOUVERTES Sciences cognitives

39

Psychologie

le grand ménage

Par François Maquestiaux, professeur de psychologie

cognitive à l’université de Franche-Comté, à Besançon,

et membre de l’institut universitaire de France.

Non, vous ne vivrez pas plus longtemps si vous

souriez sur les photographies. De façon générale,

beaucoup de prétendus résultats scientifiques

doivent être soumis à un examen plus approfondi.

Ce que les spécialistes de la psychologie ont

eu la bonne idée de faire depuis quelques années.

© Ryan Peacock / EyeEm

EN BREF

£ £ Ces dernières années,

un grand nombre

d’études de psychologie

ont échoué à répliquer

les résultats de

recherches précédentes.

£ £ Une crise en a

découlé, mais ces échecs

sont aussi le signe que

la psychologie s’est

résolument engagée

dans la voie

de l’autocorrection.

£ £ Loin d’en être affaiblie,

elle en sort donc

renforcée. D’autant plus

que les effets classiques,

corroborés par tout

un faisceau d’études,

tiennent bon.

«La plupart des résultats

scientifiques publiés sont faux » : tel est le titre

provocateur d’un article écrit en 2005 par John

Ioannidis, professeur de médecine à l’université

Stanford, aux États-Unis. De fait, plusieurs cas

de fraude seront découverts par la suite :

quelques années après le cri d’alarme de

Ioannidis, le psychologue néerlandais Diederik

Stapel sera par exemple radié de l’université de

Tilburg, à l’âge de 45 ans, pour avoir inventé ou

trafiqué les résultats de 55 de ses 137 publications

scientifiques. Mais le problème dépasse

largement ces tricheries manifestes. Il porte sur

la nature et l’organisation même de la recherche

dans de nombreuses disciplines, qui entraînent

la publication de nombreux « faux positifs » – des

travaux qui semblent démontrer un phénomène,

mais de façon illusoire (voir l’encadré page 43).

Si la question concerne toutes les disciplines

expérimentales, les projecteurs se sont braqués

sur la psychologie en 2015, avec la parution dans

N° 112 - Juillet-août 2019


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COMMENT RETROUVER

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P/15

P/48

P/32 P/77

P/4/DORMIR, C’EST LA VIE

ROBERT STICKGOLD

P/15/COMMENT APPRENDRE

EN DORMANT

KEN A. PALLER ET DELPHINE OUDIETTE.

P/25/MAIGRIR SUR L’OREILLER ?

MANFRED HALLSCHMID

P/32/UN INQUIÉTANT

MANQUE DE SOMMEIL

DAVID ELMENHORST

ET EVA-MARIA ELMENHORST

P/45/COMBIEN DE TEMPS

PEUT-ON TENIR SANS DORMIR ?

MARIE-FRANÇOISE VECCHIERINI

P/48/RÉAPPRENDRE À DORMIR

PATRICK LEMOINE

P/60/COMMENT PASSER

UNE BONNE NUIT

ANNA VON HOPFFGARTEN ET YOUSUN KOH

P/63/POUR EN FINIR

AVEC L’INSOMNIE ROMINA RINALDI

P/74/LA SIESTE AMÉLIORE-T-ELLE

LES PERFORMANCES KIMBERLY COTE

COMMENT RETROUVER

P/77/SOMMEIL DES BÉBÉS

ATTENTION AUX ÉCRANS !

BÉNÉDICTE SALTHUN-LASSALE

LE SOMMEIL ?

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Dossier

SOMMAIRE

p. 48

Quand faut-il écouter

son instinct ?

SAVOIR

ÉCOUTER SON

p. 54 Interview

L’intuition,

ça se travaille

p. 58

Quand notre intuition

nous égare

INTUITION

« C’est avec la logique que nous

prouvons, et avec l’intuition que nous trouvons », disait

le mathématicien Henri Poincaré. On ne saurait mieux

dire les choses. L’intuition est cette reconnaissance

immédiate qui ne recourt pas au raisonnement : elle va

droit au but, instantanément. Ce dossier le montre –

joueurs d’échecs, footballeurs, médecins, peintres et

même pompiers, tous prennent des décisions très rapides

qui sont autant de solutions à des problèmes, de voies

nouvelles et d’ouverture créatrices. Mais, comme nous

l’explique le chercheur en sciences cognitives Sylvain

Moutier, il faut ensuite prouver que l’intuition a vu juste,

sous peine de graves faux pas.

Lui-même champion d’échecs et chercheur en

psychologie, Fernand Gobet ajoute que l’intuition ne

voit juste que si elle a été préalablement entraînée par de

longues années de pratique. Alors oui, vous pouvez

écouter votre instinct, mais prenez d’abord soin de

l’éduquer à la sueur de votre front. Pour faire vôtre cette

maxime de Thomas Edison : « Le génie, c’est 1 %

d’inspiration et 99 % de transpiration. »

Sébastien Bohler

N° 112 - Juillet-août 2019


48

Dossier

QUAND FAUT-IL ÉCOUTER

Qu’est-ce que l’intuition ? Quand faut-il

s’y fier, ou plutôt se reposer sur une analyse

rationnelle des événements ? Une clé du

succès : bien évaluer son niveau d’expertise

dans un domaine – plus il est élevé,

plus on peut se reposer sur son instinct.

Par Laura Kutsch,

psychologue et journaliste scientifique.

© Serprix.com


49

SONINSTINCT ?

Je prends mes décisions à l’instinct, « avec

mes tripes », déclare la jeune entrepreneuse Judith Williams.

Comme elle, la plupart d’entre nous serait sans doute d’accord

avec cet avis lorsqu’il s’agit de choisir entre un gâteau au chocolat

ou à la vanille. Mais dans les situations professionnelles

que rencontre Williams, les options sont généralement plus

nombreuses, et le choix plus difficile ; dans ce cas, faut-il

prendre davantage le temps de la réflexion ?

Cette jeune femme participe à une émission de télévision

en Allemagne, appelée « La grotte aux lions », au cours de

laquelle plusieurs chefs d’entreprise doivent investir de l’argent

sur de nouveaux concepts proposés par les autres participants

– il vaut mieux donc faire preuve de jugeote et si possible, de

flair. Cette émission n’est pas la seule à proposer ce genre de

N° 112 - Juillet-août 2019


54

INTERVIEW

FERNAND

GOBET

MAÎTRE INTERNATIONAL D’ÉCHECS,

PROFESSEUR DE PSYCHOLOGIE COGNITIVE

À L’UNIVERSITÉ DE LIVERPOOL

L’INTUITION

ÇA SE

TRAVAILLE

Fernand Gobet, vous êtes à la

fois chercheur en psychologie

et maître international

d’échecs. L’intuition peut-elle

être définie scientifiquement,

selon vous ?

Oui, absolument. Dans les recherches

sur ce domaine, on définit

l’intuition comme la reconnaissance

rapide et automatique de

« motifs » ou de relations entre les

éléments de notre environnement.

Il n’existe pas de terme très satisfaisant

en français pour désigner de

© commons.wikimedia.org

N° 112 - Juillet-août 2019


55

tels motifs, aussi utilise-t-on très

souvent le terme de pattern. Ce

qu’on entend par pattern dépend

de l’activité que l’on exerce : pour

un médecin, il s’agit d’une combinaison

de symptômes observée

chez un patient ; pour un agriculteur,

ce sera un degré d’humidité

combiné à un vent froid de nordouest

et une certaine forme des

nuages ; pour un joueur de football,

c’est une certaine disposition des

joueurs de la défense adverse ; et

pour un joueur d’échecs, ce sera les

positions relatives de différents

groupes de pièces sur l’échiquier.

Vous dites que notre

« intuition » repère

continuellement de tels

patterns et les traite à

un niveau non conscient,

pour livrer des décisions

quasi instantanées ?

Oui, et cela se comprend d’un point

de vue cognitif. Lorsqu’on a été exposé

de façon répétée, de par sa

pratique professionnelle, à de très

nombreux patterns de ce type (prenez

par exemple un médecin qui a

vu des dizaines de milliers de patients

dans sa vie), notre cerveau

constitue une base de données

conséquente. Des connexions se

font entre l’apparition de certains

motifs et certains résultats (typiquement,

des symptômes et un diagnostic).

Le moment venu, observer

un tableau clinique donné fait surgir

presque instantanément un diagnostic

possible. Il faut parfois

confirmer ce diagnostic, mais l’intuition

défriche, elle va très vite,

elle tire parti de tous ces cas observés

et emmagasinés par le passé.

Un joueur d’échecs

fonctionne-t-il aussi de

cette façon ?

Tout à fait. Aux échecs, les études en

psychologie cognitive ont montré

que les joueurs experts repèrent des

regroupements de pièces appelés

chunks. Leur regard ne voit pas vraiment

les pièces individuellement,

mais plutôt leurs combinaisons sur

Pour développer votre

intuition, acquérez de

l’expérience dans votre

domaine. Alors, vos

jugements deviendront

de plus en plus rapides,

sûrs et intuitifs.

l’échiquier, comme des motifs abstraits.

Au fil d’une carrière, on commence

par apprendre à repérer de

telles combinaisons à un rythme assez

lent, mais ensuite, le bénéfice

devient considérable. La plupart des

domaines d’expertise professionnelle

dans la vie sont complexes et

demanderont des années d’apprentissage.

Mais ensuite, on constate

effectivement que les experts résolvent

la plupart des problèmes de

manière intuitive.

L’intuition fait-elle intervenir,

par conséquent, une part

importante de mémoire ?

Principalement, la mémoire à long

terme. Dans le cerveau, les patterns

sont stockés dans des zones de mémoire

à long terme, par exemple

dans la partie médiale temporale où

se trouve le gyrus fusiforme, habituellement

dévolu à la reconnaissance

des visages. Or, de plus en

plus, les neuroscientifiques pensent

que ce gyrus fusiforme pourrait coder

plusieurs types de motifs, et pas

seulement liés aux traits des visages.

Toujours est-il qu’il se réactive

au moment de la réponse intuitive.

À ce moment, la solution sort

de façon automatique, est transférée

en mémoire à court terme et se

traduit par une action. Par exemple,

le choix d’un traitement médical.

Ce mécanisme est-il

entièrement inconscient ?

Progressivement, au fil de l’apprentissage,

s’opère un glissement du traitement

conscient vers le traitement non

conscient. Chez les débutants (que ce

soit en médecine, aux échecs, ou ailleurs),

la résolution des problèmes est

d’abord consciente : ils doivent réfléchir

explicitement à la situation, opérer

par déduction, en se référant à des

livres ou en « calculant » mentalement

les résultats des différentes solutions

possibles. Mais plus ils avancent en

expérience, plus la résolution se fait

inconsciente. Ce qui est étonnant,

c’est que même chez un débutant qui

doit résoudre les problèmes de façon

consciente, le cerveau apprend des

configurations perceptives de façon

automatique et inconsciente, en parallèle.

C’est d’abord dans le jeu

d’échecs que les chercheurs ont découvert

que l’apprentissage se fait en

apprenant des configurations perceptives.

La plupart des joueurs ne se

rendent même pas compte qu’ils apprennent

des configurations. Puis, le

même phénomène a été observé dans

d’autres domaines.

Peut-on avoir une intuition

quand on est totalement

novice dans un domaine ?

Non, pour un novice, on ne peut pas

parler d’intuition. Pour qu’il soit

N° 112 - Juillet-août 2019


58

DOSSIER SAVOIR ÉCOUTER SON INTUITION

QUAND NOTRE

INTUITION

NOUS ÉGARE

Gauche ou droite ?

Quand on ne sait pas

quoi choisir, on laisse

parler son intuition.

Mais elle est loin d’être

parfaite. Connaître ses

biais est alors

indispensable pour

minimiser les erreurs.


59

EN BREF

£ £ Décider à l’instinct

peut faire gagner

du temps, mais aussi

commettre des erreurs.

£ £ Un des biais les plus

répandus est l’effet

de cadre : une même

situation peut paraître

plus ou moins favorable

selon sa formulation.

£ £ Nos jugements

moraux sont parfois

aussi viscéraux : sans

être forcément mauvais,

ils doivent être soumis

à l’examen critique

de la raison.

Sentir les choses et décider

au feeling ? Dans ce cas, prenez

d’abord quelques instants pour

vous instruire des pièges tendus

par votre propre cerveau.

Par Sylvain Moutier, professeur de psychologie

du développement, Université de Paris, LPPS,

à Boulogne-Billancourt.

© Photo de Jens Lelie sur Unsplash

Une loupe, une pipe, une casquette, une formidable

intuition… Sherlock Holmes ! Pour Conan Doyle, tout

le talent de son célèbre détective ne repose pas uniquement

sur sa formidable habileté logique mais aussi sur son flair ou

son intuition, comme si cette part d’irrationnel était indispensable

à la résolution des énigmes les plus complexes. De ce

point de vue, l’intuition qui consiste à penser que l’on connaît la

solution d’un problème mais sans savoir ni pourquoi ni comment,

est présentée comme « vraie » et indispensable à l’intelligence.

Bien entendu, il ne s’agit que de littérature et l’on peut se

demander si l’on peut se fier à ces mystérieuses pensées intuitives

qui nous viennent si rapidement à l’esprit, à l’occasion des

innombrables situations de résolutions de problèmes auxquels

nous sommes confrontés au quotidien, pour l’achat d’un appartement,

le choix d’un candidat pour les élections, ou tout simplement

lorsqu’il s’agit de décider si nous devons sortir avec ou

sans notre parapluie. De façon intéressante, la littérature n’est

pas la seule à vanter les mérites de l’intuition. Einstein lui-même

écrivait que « le plus important pour un scientifique n’est pas

dans ses diplômes, ni le nombre de ses années d’études, ni même

son expérience, mais tout simplement son intuition ».

Plus récemment, de nombreuses recherches menées en psychologie

ou en neurosciences cognitives montrent en revanche

les intuitions sous un angle bien moins positif voire comme

l’une des principales causes de nos décisions absurdes. Afin de

comprendre dans quelles situations nos intuitions (mais peutêtre

aussi celles de Sherlock Holmes) seraient dangereuses et

en conflit avec la logique, les chercheurs ont élaboré des

épreuves expérimentales qui s’apparentent souvent à des

N° 112 - Juillet-août 2019


68

ÉCLAIRAGES

p. 68 Maths une génération sacrifiée ? p. 74 Ces petits bruits qui apaisent p. 80 Retrouvez la profondeur du temps

Retour sur l’actualité

GRÉGOIRE BORST

Professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives

de l’éducation à l’université de Paris, Directeur du Laboratoire de Psychologie

du Développement et de l’Éducation de l’enfant (LaPsyDÉ – CNRS).

Maths

une génération

sacrifiée ?

Selon une récente étude,

le niveau des élèves a baissé

de 30 % en trente ans.

Pourtant les neurosciences

montrent que tous

les cerveaux sont équipés

pour réussir dans

cette matière.

Depuis plus de trente ans la Direction

de l’évaluation, de la prospective et de la

performance (Depp) du ministère de l’Éducation

nationale évalue à intervalles réguliers les compétences

en mathématiques des élèves de CM2 du

secteur public scolarisés en France métropolitaine.

Ces compétences sont évaluées à travers

40 items dans lesquels les élèves doivent résoudre

a) des opérations arithmétiques (addition, soustraction,

multiplication et division) impliquant

des nombres entiers et des nombres décimaux et

b) des problèmes portant sur la proportionnalité

et le calcul horaire.

Le résultat de l’étude menée par la Depp est

sans appel : le niveau en mathématiques des

élèves de CM2 n’a cessé de diminuer ces trente

dernières années. La diminution des performances

(de l’ordre de 30 % en trente ans)

concerne l’ensemble des opérations arithmétiques

avec une baisse plus marquée pour la division.

L’évolution des performances est comparable

chez les filles et les garçons même si l’écart

tend à diminuer avec le temps. Enfin, le niveau

N° 112 - Juillet-août 2019


69

L’ACTUALITÉ

Le niveau en maths serait

en chute libre : selon une

récente étude de la

Direction de l’évaluation,

de la prospective et de la

performance, les écoliers

sont aujourd’hui bien moins

capables qu’il y a trente ans

de poser divisions

et multiplications. En outre,

le fossé entre les « bons » et

les « mauvais » est immense.

Ce qui crée un véritable

problème de durabilité de

notre système de formation.

LA SCIENCE

Aujourd’hui personne ne

sait désigner de véritable

explication à cette baisse.

Les programmes en

vigueur depuis une dizaine

d’années ont moins mis

l’accent sur les opérations

arithmétiques, pour

préparer les jeunes

à d’autres enjeux dans

un monde où le calcul

mental pourrait être moins

important. Mais cela

ne suffit pas à expliquer

une telle chute.

L’AVENIR

D’une certaine façon,

se fixer pour objectif

de réduire les inégalités

pourrait être un bon

moyen de sortir

de l’impasse, en tirant

tout le monde vers

le haut. Et pour cela,

le développement des

sciences cognitives

et des neurosciences ouvre

une voie prometteuse,

en montrant pourquoi et

comment chaque cerveau

peut devenir bon en maths.

© Shutterstock.com/Mark Payne

des élèves en mathématiques reste très dépendant

du milieu social dont est issu l’élève, le poids

des inégalités sociales dans la réussite scolaire

étant persistant sur les trente dernières années.

En somme, la France est le pays de l’OCDE dans

lequel la relation entre le niveau des élèves et le

milieu social dont ils sont issus est la plus forte.

Comment expliquer ce constat alarmant ? À

vrai dire, les facteurs à l’origine de cette diminution

progressive des compétences en mathématiques

restent mystérieux. C’est un problème qu’il

faudra élucider. Rapidement, écartons tout de

même deux explications abondamment relayées

dans les médias et dans la société. Non le cerveau

des enfants ne s’est pas transformé en l’espace de

trente ans, et non, les enfants d’aujourd’hui ne

sont pas moins intelligents que ceux d’hier. La

découverte, pour la première fois depuis l’apparition

des tests d’intelligence au début du

xx e siècle, que les scores baissent dans ces tests

(anti-effet Flynn) alors qu’ils avaient tendance à

augmenter d’une génération à une autre (effet

Flynn) ne signifie pas que les humains deviennent

moins intelligents, mais bien que leur intelligence

change. Et ce, essentiellement sous la pression

d’un environnement qui s’est transformé en profondeur.

C’est vrai dans notre vie quotidienne

mais aussi à l’école. Les programmes scolaires ont

évolué, la programmation pédagogique aussi. Ces

deux facteurs, conjugués à un environnement

dans lequel la puissance de calcul des ordinateurs

est telle que le bien-fondé du calcul humain

devient moins clair, sont sans doute pour partie

responsables des difficultés rencontrées par les

élèves de CM2 en mathématiques. Il faut toutefois

bien garder à l’esprit que le classement de la

France dans les études internationales Pisa est

stable dans le temps, avec une très légère baisse

de 10 points par rapport au dernier rapport qui

n’est statistiquement pas significative : la France

n’est donc pas en train de « décrocher » par comparaison

aux autres états, et l’étude nationale

menée par la Depp révèle en fait que l’enseignement

ne met plus l’accent sur les mêmes compétences.

En outre, d’autres capacités cognitives

comme la maîtrise de soi (résister à des impulsions

du moment, comme cela peut se mesurer

dans le célèbre test du marshmallow, où un

enfant doit résister à l’envie de manger une friandise

tout de suite s’il veut en avoir deux plus tard)

sont plutôt meilleures que par le passé. Ce qui

s’est produit avec les résultats en mathématiques

en France reste donc un véritable mystère, et tout

n’est pas entièrement négatif, même s’il faudra

N° 112 - Juillet-août 2019


74

ÉCLAIRAGES Bien-être

CES PETITS

BRUITS

QUI APAISENT

L’actrice Salma Hayek, en

pull rouge, est assise devant un fond tout noir

et murmure, tantôt à droite, tantôt à gauche,

dans deux micros. Tout en chuchotements, elle

raconte sa vie : où elle est née, quelles langues

elle parle. Un sachet jaune apparaît à l’écran. Du

bout de ses ongles vernis de noir, Salma Hayek

le tapote. Cela crisse et craquette. La comédienne

ouvre le sac avec circonspection et sort

une chips de maïs, qui s’émiette et crépite tandis

N° 112 - Juillet-août 2019


75

Le froissement d’un papier, le frôlement d’un

peigne dans les cheveux : ces petits bruits discrets

sont mis en scène dans des milliers de vidéos qui

font fureur sur YouTube. Le but : vous apaiser et

vous endormir. Cela fonctionne-t-il vraiment ?

Par Katja Maria Engel, journaliste scientifique.

© Shutterstock.com/buritora

N° 112 - Juillet-août 2019


82

VIE QUOTIDIENNE

p. 82 Être intelligent rend-il heureux ? p. 86 Un laboratoire national de l’apprentissage p. 88 Le télétravail, c’est la santé

© Westend61 / GettyImages.com

N° 112 - Juillet-août 2019


83

Être intelligent rend-il

heureux ?

Par Scott Barry Kaufman, psychologue à l’université Columbia

de New York. Il tient la colonne de Scientific American « Beautiful Minds »

et anime « The Psychology Podcast ».

Les gens plus intelligents seraient en moyenne plus heureux

que les autres. Cela passe notamment par la réalisation

professionnelle et financière, qu’un QI plus élevé facilite.

Mais pour le bien-être, l’intelligence émotionnelle compte

davantage encore que le QI.

Dans son étude de

référence de 1923, intitulée « Intelligence

as the tests test it », Edwin Boring écrit

que « l’intelligence est ce que les tests

testent ». Presque un siècle de recherches

plus tard, nous savons que cette définition

est trop étroite, comme le soulignait luimême

Boring. Les tests doivent donc être

suffisamment complexes pour solliciter

un large spectre de fonctions cognitives et

brosser ainsi un portrait plus précis des

capacités cognitives d’un individu. En

général, l’habileté cognitive est un indicateur

de réussite dans la vie (études, carrière,

santé et longévité).

Mais l’intelligence permet-elle aussi

d’être heureux ? Certaines études ont

conclu qu’il n’existe aucun lien entre le

quotient intellectuel (QI) individuel et

le bonheur. Dans d’autres, en revanche,

les individus de QI plus faible ont

exprimé des niveaux de bien-être

moindre par rapport à ceux de plus haut

QI. Dans une de ces études, néanmoins,

le mal-être des individus de plus bas QI

a été réduit de 50 % après qu’eurent été

pris en compte le revenu du foyer et les

troubles de la santé mentale. Pour les

auteurs de l’étude, « il est possible de

rehausser le niveau de bonheur des

groupes de plus bas QI par des prises en

charge qui ciblent des variables-leviers

comme les revenus (avec, par exemple,

un renforcement de la formation professionnelle

et donc de l’employabilité)

et les symptômes névrotiques (par une

meilleure détection des troubles mentaux

notamment) ».

Mais ces études se limitaient à un

seul marqueur du bonheur : la

satisfaction par rapport à sa vie.

Désormais, les chercheurs disposent

d’outils pour tester un spectre beaucoup

plus étendu d’indicateurs du bien-être,

dont l’autonomie, le développement

personnel, les relations interpersonnelles

positives, l’autoacceptation, le

contrôle, la direction et le sens que l’on

donne à sa vie.

Une nouvelle étude a été conduite,

avec ces outils, par l’équipe d’Ana

Dimitrijević pour analyser les liens entre

les multiples formes d’intelligence et

celles du bien-être. L’équipe est partie de

la définition suivante de l’intelligence :

« Capacité à comprendre des raisonnements

complexes, à s’adapter efficacement

à son environnement, à apprendre

de ses expériences, à varier les formes

de raisonnement et à dépasser des

N° 112 - Juillet-août 2019


88

VIE QUOTIDIENNE Les clés du comportement

NICOLAS GUÉGUEN

Directeur du Laboratoire d’ergonomie

des systèmes, traitement de l’information

et comportement (LESTIC) à Vannes.

Le télétravail

c’est la santé

Bien-être, productivité, vie familiale, fidélisation

des employés… Le télétravail a de multiples retombées

positives. À condition de trouver le bon dosage.

Et si, au lieu de passer une

heure dans le métro ou les bouchons demain

matin, vous vous accordiez une journée de travail

à domicile ? Après tout, pour finaliser votre

rapport, vous n’avez pas besoin de voir vos collègues,

plutôt de vous concentrer sans être

constamment interrompu. Et puis, vous pourriez

en profiter pour aller chercher les enfants à la

sortie de l’école…

Apparu dans les années 1960, le télétravail

est en plein essor depuis une vingtaine d’années.

Il profite de la tertiarisation de l’économie dans

les pays industrialisés et des nouveaux moyens

de communication offerts par le numérique, qui

permettent de travailler depuis chez soi mais

aussi au sein d’espaces de coworking spécialement

aménagés. S’il est davantage présent dans

les pays anglo-saxons, il commence à s’installer

en France : selon une enquête Ipsos, réalisée

en 2018 et commandée par la mutuelle santé

EN BREF

£ £ S’il est de plus en plus

fréquent, le télétravail

suscite encore un certain

nombre d’inquiétudes.

£ £ Les recherches

montrent pourtant que

son bilan est largement

positif, tant pour

les employeurs que pour

les salariés.

£ £ L’idéal est qu’il ne

représente qu’une partie

du temps de travail total,

sans quoi il risque

de nuire à la motivation.

Malakoff Médéric, 25 % des salariés du privé

déclarent le pratiquer.

Toutefois, seuls 4 % le font régulièrement et le

télétravail n’est contractualisé que dans moins d’un

quart des cas. Le plus souvent, il se pratique donc

de façon occasionnelle et plus ou moins informelle.

Comme s’il y avait une certaine réticence à institutionnaliser

ce nouveau mode de travail.

QUI A PEUR DU TÉLÉTRAVAIL ?

De fait, les craintes sont nombreuses, tant du

côté des employeurs que des employés : les adaptations

à apporter à l’organisation de l’entreprise

ne sont-elles pas trop importantes ? Comment

vérifier que le salarié accomplit bien ses heures

du travail ? Les occupations professionnelles ne

risquent-elles pas d’envahir la vie privée ?

Ces inquiétudes ne sont pas dénuées d’ambivalence.

Dans une analyse de plusieurs enquêtes

menées sur le sujet, Anne Aguilera, de l’université

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89

© Charlotte Martin/www.c-est-a-dire.fr

N° 112 - Juillet-août 2019


92

LIVRES

p. 92 Sélection de livres p. 94 En attendant le vote des bêtes sauvages : aux origines des traditions

ANALYSE

Par Cyril Thomas et André Didierjean

SÉLECTION

PSYCHOLOGIE Je sais ce que vous pensez

de Rémi Larrousse Larousse

PSYCHIATRIE

Le Syndrome

de l’imposteur

de Claire Le Men

La Découverte

Dans cet ouvrage, le mentaliste français Rémi Larousse

propose une immersion dans cette forme particulière

de « magie ». Avec une promesse forte : comprendre

les failles et les ressources de notre cerveau, afin de mieux

l’utiliser dans la vie de tous les jours.

Dans une première partie, l’auteur expose certains biais cognitifs

exploités par les mentalistes. Cette partie vulgarise plusieurs

concepts de la psychologie cognitive et sociale, abordant

notamment les travaux de Daniel Kahneman sur les biais de

raisonnement ou ceux de Peter Wason sur les biais de confirmation.

Ces concepts sont illustrés par de nombreux exemples extraits

de spectacles de mentalistes, historiques ou contemporains

(des liens vers des vidéos de tours sur Internet sont inclus). Chaque

chapitre se conclut sur des conseils pratiques permettant, selon

l’auteur, de « colmater » ces failles au quotidien.

La seconde partie de l’ouvrage propose une série d’exercices

et de conseils pour développer ou mieux exploiter diverses

capacités cognitives : la créativité, la mémoire, la persuasion…

Moins scientifique, cette partie s’appuie surtout sur des travaux

de prestidigitateurs célèbres du xx e siècle.

Petit regret : les travaux de psychologie cognitive sur la magie,

pourtant de plus en plus nombreux, ne sont pas mentionnés.

Cet ouvrage n’en demeure pas moins très intéressant, abordant

de manière originale et ludique le fonctionnement de l’esprit

humain. Il offre également de nombreuses clés pour mieux

comprendre les « pouvoirs » attribués aux mentalistes. Au final,

l’auteur réussit le tour de force de contenter la curiosité de ses

lecteurs tout en préservant une bonne partie de ses secrets :

« Car, tout vous dire aurait été trahir la lignée qui, des oracles

de Delphes jusqu’aux grands artistes mentalistes contemporains,

conserve précieusement l’esprit du merveilleux pour continuer

de vous tromper et de vous faire douter, le temps d’un soir,

de la réalité », conclut-il malicieusement.

Cyril Thomas est postdoctorant à l’université de Franche-Comté.

André Didierjean est professeur de psychologie à l’université de

Franche-Comté et membre de l’Institut universitaire de France.

CULTURE & SOCIÉTÉ

La nuit, j’écrirai

des soleils

de Boris Cyrulnik

Odile Jacob

Rimbaud, Stendhal,

Hugo… Nombre

d’écrivains et de poètes

ont vécu des expériences

terriblement

douloureuses, comme

une séparation précoce

avec un parent ou la perte

d’un enfant. Le

neuropsychiatre Boris

Cyrulnik tente ici d’en

décrypter les

conséquences sur leur

cerveau et leur psychisme.

D’une plume limpide et

sensible, il réfléchit aussi

à la façon dont l’écriture

peut aider à se

reconstruire… ou au

contraire se transformer

en piège, accroissant

la souffrance.

Les unités pour

malades difficiles

abritent bien des

histoires dramatiques :

c’est là que sont internés

les patients dont les

symptômes psychotiques

représentent un danger

pour les autres. Dans

ce roman graphique

inspiré de sa propre

expérience, Claire

Le Men raconte le

parcours d’une jeune

interne qui découvre

une de ces unités. Pour

ne rien arranger, son

personnage souffre du

syndrome de l’imposteur,

un sentiment maladif

d’illégitimité difficile à

assumer dans ce

contexte où les décisions

pèsent si lourd. Souvent

drôle, en particulier

quand elle raconte les

tribulations d’un étudiant

en médecine, l’auteure

sait aussi se faire plus

grave lorsqu’elle évoque

le cas de ses patients.

Au final, elle trouve

le ton juste pour nous

dévoiler le quotidien

de ce type d’unité.

N° 112 - Juillet-août 2019


93

COUP DE CŒUR

Par Guillaume Jacquemont

PSYCHOLOGIE

Penser en algorithmes

de Brian Christian

et Tom Griffiths

Quanto

Si vous êtes du genre

à ne jamais savoir

prendre une décision,

ce livre est fait pour vous.

Coécrit par l’écrivain

Brian Christian et le

professeur de

psychologie Tom Griffiths

(également directeur d’un

laboratoire de cognition

computationnelle),

il propose des stratégies

inspirées de divers

algorithmes pour faire

face aux problèmes

du quotidien. Le spectre

est large, allant du choix

d’un appartement à celui

du partenaire idéal. Aussi

original qu’instructif, il

nous éclaire au passage

sur notre propre

fonctionnement cognitif.

NEUROSCIENCES

Quand le cerveau

devient masculin

de Jacques Balthazart

Humensciences

Jacques Balthazart

a étudié le rôle des

hormones sexuelles dans

le contrôle du

comportement pendant

plus de quarante ans.

Sur le sujet polémique

des différences entre

hommes et femmes– et

de leur origine biologique

ou culturelle –, il livre

un ouvrage équilibré

et convaincant. Avec une

pédagogie certaine et un

louable souci de préciser

la taille des effets

observés, il passe ces

différences en revue et

s’interroge sur leurs

conséquences sociétales.

En médecine, par

exemple, nombre de

médicaments n’ont été

testés que sur des

hommes, d’où une

posologie

potentiellement

inadaptée aux femmes.

Loin de justifier

d’éventuelles

discriminations,

ces découvertes doivent

ainsi conduire à une

véritable équité de droits

et de traitements.

SANTÉ Sauvés par la sieste

de Brice Faraut Actes Sud

Yeux qui se ferment, tête qui s’incline, concentration qui

vacille… Après une mauvaise nuit de sommeil ou une

semaine exténuante, vous vous sentez sérieusement

somnolent. Seulement voilà : vous avez un travail à finir,

et puis vous aimeriez sortir tôt ce soir pour aller boire un verre.

Ne vous est-il jamais arrivé, dans ce type de situation, de vous

contenter de hausser les épaules avec une dérobade du type :

« J’aurai le temps de dormir quand je serai mort » ?

Un conseil, n’attendez pas jusque-là : faites une sieste avant.

Dans ce livre passionnant et ultradocumenté, le chercheur Brice

Faraut, spécialiste du sommeil, nous explique tous les bienfaits de

cette pratique. Le plan de l’ouvrage est chirurgical. D’abord, l’auteur

décrit avec précision comment et pourquoi nous dormons. Ensuite,

à grand renfort d’enquêtes, il dresse le constat d’une planète en dette

criante de sommeil, avec de nombreuses conséquences négatives :

sur la santé, sur la vigilance, sur l’humeur, sur la sensibilité à la

douleur… Enfin, il montre comment la sieste peut en partie réparer ces

dégâts – étant entendu que cela reste une « médecine de poche »,

qui ne doit pas faire oublier la nécessité de soigner ses nuits.

À ce vibrant plaidoyer, l’ouvrage allie un certain nombre de conseils

inspirés des recherches sur le sujet. On découvre ainsi les meilleurs

moments pour faire la sieste, les positions à privilégier pour bien

dormir, la durée idéale en fonction de l’objectif recherché : coup

de fouet immédiat avant un rendez-vous important ou récupération

plus fondamentale d’une dette de sommeil chronique ?

Les modalités ne seront pas les mêmes.

Sauvés par la sieste nous donne donc les outils théoriques

et pratiques pour maîtriser ce petit moment de pause bienfaiteur.

Et pour le justifier, dans un monde du travail qui ne le voit pas

toujours d’un très bon œil. Si vous faites partie des siesteurs

à la sauvette, qui filent se terrer quelques minutes dans leur bureau

ou leur voiture en tremblant de peur d’être découverts, vous pourrez

désormais afficher fièrement sur la porte de votre refuge : « Ne pas

déranger, sauvetage en cours. »

Guillaume Jacquemont

est journaliste à Cerveau & Psycho.

N° 112 - Juillet-août 2019


94

N° 112 - Juillet-août 2019


LIVRES Neurosciences et littérature

95

SEBASTIAN DIEGUEZ

Chercheur en neurosciences au Laboratoire

de sciences cognitives et neurologiques

de l’université de Fribourg, en Suisse.

En attendant le vote

des bêtes sauvages

Aux origines des traditions

Comment les traditions ont-elles pu se propager au sein

de populations entières, à des époques où l’écrit n’existait

pas ? Dans son roman, l’écrivain ivoirien Ahmadou

Kourouma saisit brillamment les ressorts qui décuplent

la force de la transmission orale.

«Un vieil homme qui

meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », dit un

proverbe africain. Façon de montrer l’importance

passée et le déclin actuel de la tradition orale.

Dans notre monde centré sur l’écrit et le stockage

informatique des données, on pourrait désormais

la tenir pour négligeable. Et pourtant, c’est ainsi,

durant notre longue histoire, que se sont formées

et transmises la plupart des connaissances, des

coutumes, des techniques, des normes et des

croyances que nous considérons comme nos traditions.

Bon nombre de ces dernières ont survécu

à travers les siècles. Comment un support aussi

fragile que la transmission orale a-t-il pu avoir un

impact si durable, et aboutir aux cultures riches,

diverses et complexes que nous connaissons

aujourd’hui ?

EN BREF

£ £ Dans En attendant le

vote des bêtes sauvages,

un conteur africain

raconte l’histoire d’un

dictateur imaginaire et des

coutumes de son pays.

£ £ Il livre ainsi les clés

d’une transmission orale

efficace.

£ £ Il réconcilie au passage

les écoles de pensée

américaine et française,

qui pointent

respectivement le rôle

des conteurs et celui

des thèmes évoqués.

La réponse à cette énigme passe peut-être par

un instinct typiquement humain : celui de raconter

des histoires. Cette étonnante habitude est

merveilleusement illustrée par l’écrivain ivoirien

Ahmadou Kourouma (1927-2003), à travers le cas

des griots – des conteurs et musiciens africains.

Son roman En attendant le vote des bêtes sauvages

est construit comme une série de veillées, dans

lesquelles le sora – un griot d’une caste particulière

– raconte l’histoire de Koyaga, dictateur sanguinaire

d’une République du Golfe imaginaire,

devant une assemblée qui comprend le dirigeant

lui-même. Il est accompagné d’une sorte d’assistant

appelé cordoua, qui danse, invective, apporte

des précisions et fait le bouffon.

Dès le début de la première veillée, on

remarque à quel point cette tradition orale est

N° 112 - Juillet-août 2019


À retrouver dans ce numéro

p.

6

BOSS ?

Critiquer son responsable au bureau (de manière

constructive) profiterait surtout au responsable en

question. Ce dernier aurait souvent tendance à

vouloir relever le défi et se mettrait en quête de

solutions, ce qui augmenterait sa créativité.

p.

70

BAYÉSIEN

Le cerveau des bébés fait des statistiques (appelées

bayésiennes) sans le savoir : avant même d’avoir

appris à compter, il observe ce qui se passe lorsque,

plusieurs fois de suite, une main place une bille puis

une autre dans une boîte. Puis, si une exception a lieu

et que la boîte en contient trois et non deux, il est

surpris.

p.

60

p.

42

des résultats

d’études

de psychologie

seraient erronés.

Ceci est le résultat

d’une étude

de psychologie.

p.

56

p.

30

FREGOLI

Les personnes atteintes du syndrome

de Fregoli croient reconnaître un

de leurs proches sous les traits de

divers individus, dont des célébrités

- le pape, Michael Jackson ou le

présentateur du journal télévisé.

C’est l’inverse du syndrome

de Capgras, où les patients croient

que d’autres personnes ont pris

l’apparence d’un de leurs proches...

EMPLOYÉE DE BANQUE FÉMINISTE

Linda, végétarienne, antispéciste, a défilé dans des mouvements antinucléaires. À votre avis,

est-elle : 1) employée de banque, ou 2) employée de banque féministe ? Réponse : page 62.

64 %

MBAPPÉ

Les footballeurs qui ont la meilleure “vista” du jeu ont

engrangé des milliers de situations passées dans leur

mémoire à long terme. Face au but, leur cerveau

compare en un éclair la position des défenseurs à

ces données accumulées au fil des rencontres. Il livre

alors une décision immédiate et intuitive : goal !

p.

14

DIMORPHISME

Le dimorphisme sexuel a été observé dans

le cerveau des foetus, dont la structure diffère

selon le sexe masculin ou féminin. Ces différences

portent sur la connectivité (les fibres nerveuses

qui relient entre elles différentes aires cérébrales),

et seraient par conséquent innées.

p.

74

2 MILLIONS

de vues pour une vidéo sur

Youtube montrant une femme

en train de caresser des draps.

Les internautes adorent écouter

des sons furtifs du quotidien qui

provoqueraient un sentiment

de détente et d’apaisement.

Imprimé en France – Roto Aisne (02) – Dépôt légal juillet-août 2019 – N° d’édition M0760112-01 – Commission paritaire : 0723 K 83412

– Distribution Presstalis – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur 19/05/0026 – Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot

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