The Red Bulletin Août 2019

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« On oublie l’importance qu’a

la contemplation et la façon

dont elle peut nous pousser

à agir au présent. »

UNIVERSAL MUSIC

sensations que m’inspirent les paroles,

à l’essence de l’histoire. Alors, inconsciemment,

j’ai préféré ne pas avoir de

rêves de grandeur, ni rien de ce style,

mais simplement être là, à ressentir profondément

mon corps lors de mes cours

de ballet, à apprendre le piano plongée

dans les notes. C’est une sorte d’inertie,

un chemin qui me conduit à la joie

qu’offre tout ce qui constitue la vie. Car

tout nous apporte quelque chose : une

conversation, une balade, un coucher de

soleil, une lecture. Je crois qu’on oublie

parfois l’importance qu’a la contemplation

et la façon dont elle peut nous pousser

à agir au présent. J’ai toujours eu

l’exemple de mes parents, qui travaillaient

dur, qui étaient plongés dans des

projets, mais qui, à la fois, disposaient de

suffisamment de temps pour ne pas être

sous le joug de la tension permanente.

Penser à l’avenir génère du stress…

C’est pour ça que je n’aime pas y songer. Si

on a l’esprit occupé par des situations passées

et des futurs potentiels, on étouffe le

présent. Je trouve que ça n’a pas de sens

car, de cette manière, on évite l’instant

qu’on vit pendant ce temps si fugace.

Miser sur l’avenir est une pression inutile.

On vit à cent à l’heure…

Ridiculement vite. En mode : « Allons-y le

plus vite possible, peu importe la destination.

» J’ai appris à profiter de chaque

étape de ma vie. J’ai eu la chance de sortir

mon premier album maintenant et c’est

déjà très bien pour l’instant. Je ne pense

pas à ce qui pourrait arriver à l’avenir.

Une chose à la fois et, tout comme le processus

de composition et d’enregistrement

a été sensationnel, je me focalise sur ce

que je dois faire maintenant, comme parler

à plein de gens de tout ça.

Le fait de créer sans crainte, est-ce

quelque chose de précieux ?

Nous vivons dans une société gouvernée

par des valeurs soi-disant basées sur l’apparence,

des standards esthétiques qui

sont souvent définis en pensant aux éventuelles

conséquences plus qu’à une

véritable origine. Je ne crois pas à ces

processus qui essaient d’anticiper le résultat,

je crois justement le contraire. Je me

fiche du « qu’en dira-t-on », ce qui m’intéresse

en réalité, c’est ce que je pense de

moi-même par rapport à ce que me fait

ressentir ce que je fais. Il se peut que ce

soit contagieux, c’est-à-dire que ça aide

quelqu’un d’autre à se sentir bien aussi,

mais cela ne dépend pas de moi. Quand

mon frère et moi écrivons ces chansons,

nous nous efforçons de raconter des histoires,

certaines personnelles et d’autres

fictives, mais elles ont toutes quelque

chose à voir avec ce qu’on n’ose pas dire

d’une autre manière. Et si on se met à

fouiller dans les rêves, on peut se retrouver

dans des situations assez provocatrices.

Quoi qu’il en soit, c’est moi qui

apparais et pas un personnage que je

cherche à fabriquer. En réalité, je ne sais

pas faire autrement. Je chante ce dont j’ai

envie et cette interprétation n’a pas

d’autre arrangement.

Si on observe l’art et le divertissement

sous un autre angle, côté business, il

existe une certaine pression pour se

démarquer, pour vendre…

Le stress, c’est mortel, il te rend malade, il

te prive de l’occasion de profiter, il te met

dans une situation amère, qui n’a pas de

sens. Franchement, est-ce que ça vaut la

peine de souffrir quand on fait quelque

chose qu’on aime ? Dès la première chanson

qu’on a enregistrée, on a ressenti du

plaisir pour le plaisir en soi que représente

pour nous le fait de faire de la

musique, rien de plus. Le monde et ses

possibilités sont trop vastes pour s’accrocher

aux résultats précis d’un projet. Ce

qu’on fait marche bien et on s’en réjouit,

mais on était déjà heureux avant. Un jour,

j’ai entendu quelqu’un dire que le bonheur

n’est pas une destination à atteindre

mais une façon de voyager. Je suis on ne

peut plus d’accord avec cette philosophie.

Le son de vos chansons fait voler en

éclats les codes établis…

Je ne cherche pas à être une artiste à la

mode, ni quelqu’un d’hyper populaire ni

rien de tout ça. Je respecte évidemment

ceux qui jouent ce rôle, mais je préfère être

de l’autre côté de la barrière. Je ne fais que

la musique que je sais faire. Peut-être que

plus tard, d’autres formes verront le jour

mais, d’une façon ou d’une autre, ce sera la

seule chose que je saurai faire, sans tenter

d’être quelqu’un que je ne suis pas.

La spontanéité est-elle plus importante

qu’un projet bien défini ?

Absolument, parce que sa richesse, c’est

d’être unique. Pendant l’enregistrement,

il y a eu des moments où nous nous éloignions

de ce que nous avions réalisé lors

des répétitions préalables. Ça se passe

sans qu’on n’y réfléchisse, sans qu’on le

planifie. Ça arrive, simplement et puis on

se l’approprie. L’intuition nous guide,

nous dicte la manière dont ce doit être

enregistré, et c’est comme ça que nous

pourrons finalement le partager. En fait,

il n’y a pas d’explication à cela, ce n’est

qu’une question de sensation, on ne

s’attarde pas à gamberger.

Pour passer de la phase cérébrale au

résultat perçu par les auditeurs, qui,

eux, se trouvent en dehors du processus

de création, vaut-il mieux être

détendu ?

C’est l’idéal, évidemment. Autrement, on

serait en train de faire une course contre

la montre pour respecter le calendrier.

Cette fois, nous avons la chance de n’avoir

aucune échéance. Pas de délais à respecter.

Je sais que c’est un luxe à une époque

où presque tout est passé à la moulinette

du facteur temps, alors quand l’opportunité

se présente, c’est un sentiment de

liberté totale. Chaque avancée dans le

projet s’effectue sans pression.

Sans cela, l’imagination et l’inspiration

disparaîtraient-elles ?

À coup sûr, car il est difficile de créer

quand on est soumis à quelconque forme

de pression, notamment celle du temps.

C’est un piège qui les anéantirait à

petit feu.

billieeilish.com

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