Cerveau & Psycho n°113 - septembre 2019

pourlascience

Cognition incarnée : quand le corps stimule la pensée

Cerveau & Psycho

LA TÉTINE ENTRAVE-T-ELLE

LE DÉVELOPPEMENT

DES ENFANTS ?

N° 113 Septembre 2019

M 07656 - 113S - F: 6,50 E - RD

3’:HIKRQF=[U[ZU\:?a@l@b@n@g"

Cognition

incarnée

QUAND

LE CORPS STIMULE

LA PENSÉE

NEUROSCIENCES

NOTRE CERVELET,

UN DEUXIÈME

CERVEAU BIEN UTILE

CONCENTRATION

COMMENT

GÉRER SES SAUTES

D’ATTENTION

CULTE

LES MESSES

EN SOUVENIR

DE JOHNNY

SYNDROME

DE BAMBI

QUAND LES

DESSINS ANIMÉS

TRAUMATISENT

D : 10 €, BEL : 8,5 €, CAN : 11,99 CAD, DOM/S : 8,5 €, LUX : 8,5 €, MAR : 90 MAD, TOM : 1 170 XPF, PORT. CONT. : 8,5 €, TUN : 7,8 TND, CH : 15 CHF


COLLECTION

Une lecture simple

et rapide

de la recherche

actuelle

CHEZ VOTRE LIBRAIRE

LE 26 SEPTEMBRE

Pourquoi un leader

doit être exemplaire

Tessa MELKONIAN

Ce livre offre les élements clés sur l’exemplarité

et ses principaux effets. Il explique pourquoi

il est difficile d’être perçu comme exemplaire

aujourd’hui et propose un certain nombre de

leviers qui permettent aux leaders d’améliorer leur

comportement.

Une coédition UGA Éditions et PUG

2019 – ISBN : 978-2-7061-4384-7

Le management juste

Thierry NADISIC

Premier livre pour le grand public sur les

dernières recherches en comportement organisationnel.

Une autre vision du management

avec, en exergue, le bien-être au travail.

Une coédition UGA Éditions et PUG

2018 – 96 p. – ISBN : 978-2-7061-4228-4

Croyez-vous aux théories

du complot ?

Anthony LANTIAN

Pour comprendre les mécanismes

de croyances attachés aux théories

du complot de plus en plus prégnantes dans

les médias depuis quelques années.

Une coédition UGA Éditions et PUG

2018 – 80 p. – ISBN : 978-2-7061-4229-1

Action sociale et

empowerment

Bernard VALLERIE

Un ouvrage synthétique, centré sur le

développement du pouvoir d’agir, pour aider

les personnes en difficulté sociale à devenir

actrices de leurs propres changements.

Une coédition UGA Éditions et PUG

2018 – 80 p. – ISBN : 978-2-7061-4230-7

uga-editions.com

Diffusion Sofédis


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N° 113

NOS CONTRIBUTEURS

ÉDITORIAL

p. 16-17

Sarah Genon

Chercheuse en psychologie et directrice du groupe

de recherche en neuro-informatique cognitive

à l’université Jülich, en Allemagne, Sarah Genon

met au point de nouvelles méthodes de cartographie

du cerveau pour comprendre les différences

cognitives entre individus.

p. 40-47

Manuela Macedonia

Chercheuse en neurosciences de l’apprentissage

à l’université de Linz, en Autriche, Manuela Macedonia

développe des systèmes d’interface homme-machine

pour favoriser l’apprentissage multimodal, basé sur la

fusion des sens pour un meilleur ancrage mnésique.

p. 66-71

Zeynep Tufekci

Professeure associée à la School of Information and

Library Science, à l’université de Caroline du Nord.

Collaboratrice régulière du New York Times,

elle analyse entre autres les ressorts des grandes

séries télévisées comme Game of Thrones.

p. 72-74

Yves-Alexandre Thalmann

Professeur de psychologie au collège Saint-Michel,

à Fribourg, Yves-Alexandre Thalmann porte un regard

critique sur les différents courants du développement

personnel et sur les avantages – réels

ou fantasmés – que nous pouvons en retirer.

SÉBASTIEN

BOHLER

Rédacteur en chef

Restez

connectés !

Bonne nouvelle, la fibre arrive chez vous. Et autant vous le

dire, elle connecte tout. Dès le jour de votre naissance, elle

relie entre elles les différentes régions de votre cerveau. Si

vous naissez prématuré, la connexion sera certes incomplète,

mais des chercheurs viennent de découvrir qu’écouter de la

musique douce favorisera le processus de maturation. Ensuite, la fibre va

parcourir tous les recoins de votre cerveau et relier entre eux les deux

hémisphères : en 1954, un neurologue, Roger Sperry, se rend compte que

le fait de couper ces fibres transversales produit de curieuses pathologies :

un homme en agresse un autre de la main gauche, mais arrête son propre

coup avec sa main droite. La cause : ses deux hémisphères ne sont pas

connectés, et donc ses deux mains font des choses différentes et incohérentes.

Sperry va jusqu’à explorer le trajet de la fibre dans tout le corps, en

inversant les connexions des pattes de rats de laboratoire, qui se mettent à

descendre un escalier lorsqu’ils essaient de le monter. Horribles expériences

qui ont cependant mis en lumière un fait nouveau : notre vie est

faite de connexions. Il y aurait de quoi rire… si le rire lui-même n’était pas

affaire de fibre bien connectée ! Car chez une patiente que nous décrit le

neurologue Laurent Cohen, une rupture de fibre entre deux centres cérébraux

conduit à des accès de rire incontrôlés, y compris lorsqu’elle licencie

un de ses salariés. Et puis, pour couronner le tout, la fibre met en relation

votre corps et votre cerveau, de telle sorte que chacune de nos pensées est

influencée par l’état de notre corps, un phénomène baptisé « cognition incarnée

», qui fait le cœur de notre dossier de ce mois-ci.

La fibre est chez vous, la fibre est en vous, et vous avez compris que cela

n’a rien à voir avec celle des opérateurs téléphoniques. Si nous nous passionnions

un peu plus pour ces connexions internes à notre cerveau que

pour toutes les 3G, 4G et bientôt 5G d’un monde survolté et surchauffé,

nous ferions un pas décisif vers la connaissance de soi. Ce que votre magazine,

mois après mois, s’efforce de faire modestement. £

N° 113 - Septembre 2019


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SOMMAIRE

N° 113 SEPTEMBRE 2019

p. 39-59

p. 14 p. 16 p. 20 p. 26

Dossier

p. 6-37

DÉCOUVERTES

p. 6 ACTUALITÉS

La Joconde :

quelle simulatrice !

Pourquoi les chiens

ont le regard tendre

Deux heures de nature,

sinon rien !

Se coucher tôt :

c’est possible !

L’hippocampe,

travailleur de l’ombre

Le neurofeedback

change le cerveau

en 30 minutes

p. 14 FOCUS

La musique

connecte le cerveau

des prématurés

Un programme musical adapté accélère

le développement du cerveau prématuré.

Guillaume Jacquemont

p. 16 NEUROSCIENCES

Les nouveaux

cartographes

du cerveau

Une nouvelle méthode d’analyse permet

de savoir précisément ce que fait

chaque région de notre cerveau.

S. Genon, A. Plachti et S. Eickhoff

Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho, jeté en cahier intérieur

de toute la diffusion kiosque et posé sur toute la diffusion abonné.

En couverture : © Sylvie Serprix

p. 20 CAS CLINIQUE

LAURENT COHEN

La femme qui riait

pour un rien

Au moment de licencier un collaborateur,

madame R. éclate de rire ! Au service

de neurologie, on mène l’enquête…

p. 26 GRANDES EXPÉRIENCES

DE NEUROSCIENCES

Roger Sperry,

la découverte

du câblage cérébral

En coupant des cerveaux en deux,

le neurologue Roger Sperry révéla le rôle

précis de notre câblage cérébral.

Christian Wolf

p. 32 NEUROANATOMIE

Le cervelet,

petit mais costaud

Séisme dans le monde des neurosciences :

le cervelet, qu’on croyait tout

au plus régulateur des mouvements,

intervient dans la cognition !

Joachim Retzbach

p. 39

QUAND

LE CORPS

STIMULE

LA PENSÉE

p. 40 COGNITION INCARNÉE

APPRENDRE

AVEC SON CORPS

Rester assis et écouter ? Il y a mieux à faire.

Utilisez vos bras et vos jambes : vous

mémoriserez mieux !

Manuela Macedonia

p. 48 INTERVIEW

NOTRE CORPS

DÉTERMINE

NOTRE RAPPORT

AU MONDE

Rémy Versace

p. 54 SCIENCES COGNITIVES

J’AI UN CORPS,

DONC JE PENSE

Penser uniquement avec son cerveau

est impossible. Conscience, perception,

émotions : tout cela naît d’un dialogue

entre neurones et cellules du corps.

Christian Wolf

N° 113 - Septembre 2019


5

p. 66 p. 76

p. 94

p. 60 p. 72 p. 84

p. 88

p. 92

p. 60-74 p. 76-91 p. 92-97

ÉCLAIRAGES VIE QUOTIDIENNE LIVRES

p. 60 RETOUR SUR L’ACTUALITÉ

Johnny :

le culte du défunt

Les messes mensuelles en l’honneur de

Johnny Hallyday révèlent la constitution

d’un culte contemporain.

Gabriel Segré

p. 66 CULTURE & SOCIÉTÉ

Game of Thrones :

la saison qui fâche

Une pétition réclame la réécriture

de la dernière saison. Qu’est-ce

qui a dérapé dans Game of Thrones ?

Zeynep Tufekci

p. 72 L’ENVERS

DU DÉVELOPPEMENT

PERSONNEL

YVES-ALEXANDRE

THALMANN

Stop au mythe

de la « motivation

intrinsèque »

Arrêtez de croire que la seule motivation

valable est liée au plaisir de travailler.

Les incitations (et même les sanctions)

sont parfois indispensables.

p. 76 PSYCHOLOGIE

Bambi m’a traumatisé !

Les psychologues découvrent l’impact des

dessins animés sur les émotions enfantines.

Paola Emilia Cicerone

p. 84 L’ÉCOLE DES CERVEAUX

JEAN-PHILIPPE

LACHAUX

Sauvez

les poissons rouges !

Concentration de poisson rouge ? Optimisez

alors les courtes phases d’attention.

p. 87 LA QUESTION DU MOIS

Que se passe-t-il

quand on panique ?

Peter Zwanger

p. 88 LES CLÉS DU COMPORTEMENT

NICOLAS

GUÉGUEN

Docteur Tétine

et Mister Tototte

Les débats sur la tétine font rage :

abrutissante ou apaisante ?

Mais cette fois, la science va trancher.

p. 92 SÉLECTION DE LIVRES

Le Jour où je suis

devenue moi-même

Surchauffe mentale

La Santé psychique

de ceux qui ont fait

le monde

Faut-il sentir bon

pour séduire ?

Le Mensonge

L’École en pleine

conscience

p. 94 NEUROSCIENCES ET LITTÉRATURE

SEBASTIAN

DIEGUEZ

Thackeray :

comment détecter

un snob en soirée

Dans Le Livre des snobs, William

Makepeace Thackeray révèle

un des fondements du snobisme :

une inépuisable prétention à tout savoir.

Mais c’est aussi là que réside sa faille…

N° 113 - Septembre 2019


6

DÉCOUVERTES

p. 14 Focus p. 16 Les nouveaux cartographes du cerveau p. 20 La femme qui riait pour un rien p. 26 Roger Sperry, la découverte du câblage cérébral

Actualités

Par la rédaction

CULTURE & SOCIÉTÉ

La Joconde,

quelle simulatrice !

Une nouvelle analyse révèle que les deux moitiés du sourire de la Joconde

expriment des émotions différentes. Ce qui pourrait traduire un manque

de sincérité, selon les spécialistes des expressions faciales…

Luca Marsili et al., Unraveling

the asymmetry of Mona Lisa

smile, Cortex, le 3 avril 2019.

S’il est un sourire qui fascine

le monde entier, c’est bien celui

de la Joconde. Observez-le, sur

l’image ci-contre : n’est-il pas mystérieux,

énigmatique, envoûtant ? De la

paralysie d’une moitié du visage à un

problème dentaire en passant par

l’épanouissement de la femme

enceinte, tout a été évoqué pour expliquer

ses étranges caractéristiques.

Mais les analyses menées par Luca

Marsili, de l’université de Cincinnati,

et ses collègues suggèrent qu’il serait

tout simplement… mensonger !

Lorsqu’on observe ce sourire d’un

peu plus près (b), on constate qu’il

semble légèrement asymétrique. Pour

le confirmer, les chercheurs ont créé

deux images dites « chimériques » de

la Joconde, en reconstituant un visage

entier à partir de la moitié gauche ou

droite du portrait (c et d). Ils ont ensuite

interrogé une quarantaine de participants

sur les émotions exprimées par

chaque visage. Les résultats ont montré

que si la moitié droite (pour l’observateur)

du sourire semble rayonner de

joie, la moitié gauche est relativement

© Musée du Louvre, Paris

N° 00 - Mois 2000


7

p. 32 Le cervelet, petit mais costaud

RETROUVEZ LA PAGE FACEBOOK DE CERVEAU & PSYCHO

PSYCHOLOGIE

Pourquoi les

chiens ont le

regard tendre

J. Kaminski et al., PNAS, 17 juin 2019.

Le sourire chimérique créé

en dédoublant la moitié gauche

du visage (pour l’observateur)

n’exprime aucune joie (C),

tandis que celui obtenu à partir

de la partie droite semble heureux (d).

neutre, voire laisse transparaître du

dégoût ou de la tristesse.

Alors, la Joconde était-elle fourbe

et simulatrice ? Ou bipolaire ? Selon les

travaux de Paul Ekman, éminent spécialiste

des émotions et des expressions

faciales, une telle asymétrie suggère

en tout cas que son sourire

n’exprime pas une joie sincère. Mais

pour les auteurs de cette étude, la

jeune femme pourrait tout simplement

avoir été fatiguée de poser pendant

des heures. Giorgio Vasari, historien

de l’art du xvi e siècle rapporte pourtant

que Léonard avait employé des bouffons

et des musiciens pour la divertir.

Il semble que ça n’ait pas suffi pour

maintenir une émotion réelle…

Mais que les amateurs de mystère

se consolent : les chercheurs envisagent

encore une autre explication.

Léonard était connu pour avoir une

profonde connaissance de la physionomie

humaine. Il est alors possible

qu’il ait deviné, plusieurs siècles avant

les psychologues modernes, que ce

type de sourire n’était pas sincère, et

qu’il ait volontairement dessiné cette

expression ambivalente pour signaler

au spectateur que le tableau cache

quelque chose. Voilà qui donnera du

grain à moudre à tous ceux qui imaginent

un sens cryptique à la Joconde

– comme l’italien Silvano Vinceti, qui

affirme avoir décelé d’énigmatiques

lettres tracées dans les yeux de la

jeune femme… £


Guillaume Jacquemont

Les chiens disposent d’une arme

redoutable pour obtenir ce qu’ils veulent : leur

regard. Qu’ils lèvent vers vous leurs grands yeux

humides, et vous risquez fort d’éprouver une irrésistible

envie de vous en occuper. Quel est donc

leur secret ?

C’est ce qu’ont étudié Juliane Kaminski, de

l’université de Portsmouth, et ses collègues. En

comparant l’anatomie faciale des chiens et des

loups, les chercheurs ont montré que le plus fidèle

ami de l’homme dispose d’un muscle supplémentaire

qui lui permet de relever l’intérieur du sourcil.

Avec un double effet : d’une part, ses yeux

paraissent plus grands et donc plus proches de

ceux d’un bébé, et d’autre part, l’expression qui en

résulte ressemble à celle qu’adoptent les humains

quand ils sont tristes. Deux bonnes raisons pour

vous pousser à cajoler votre toutou.

Des observations comportementales ont

confirmé que les chiens ne se privent pas d’user de

ce regard fatal. De précédents travaux avaient d’ailleurs

montré que ceux qui élèvent davantage le

sourcil sont plus vite adoptés dans les refuges pour

animaux. Pendant des centaines de générations, les

humains auraient ainsi montré une préférence plus

ou moins consciente pour les canidés les plus doués

pour les acrobaties faciales, dont ils se seraient

mieux occupés. Au point que ce muscle supplémentaire

aurait émergé en un temps record, puisque les

chiens n’ont été domestiqués qu’il y a 33 000 ans.

Une paille, à l’échelle de l’évolution. £ G. J.

© Pavlina Trauskeova/shutterstock.com

N° 113 - Septembre 2019


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DÉCOUVERTES Actualités

BIEN-ÊTRE

Deux heures de

nature, sinon rien !

Mathew P. White et al., Scientific Reports,

publicaion en ligne du 13 juin 2019

Pour une bonne santé du corps et de l’esprit, on

sait aujourd’hui, avec toujours plus de certitude, que le contact

avec la nature est primordial. Par exemple, ces dernières

années, plusieurs études ont montré que le risque de développer

des maladies psychiatriques (anxiété, dépression, schizophrénie)

est supérieur en ville qu’à la campagne, et que ce

risque augmente avec la taille de l’agglomération où l’on vit.

Même certains facteurs comme la distance au parc le plus

proche ou le temps de trajet nécessaire pour se rendre dans

un espace vert sont associés au bien-être général. Alors, que

faire lorsqu’on n’habite pas dans une zone arborée. Quelle

stratégie employer lorsqu’on vit, comme des centaines de millions

de personnes de par le monde, dans des centres urbains

où parfois pas une feuille n’est visible à l’horizon ?

Une possibilité est de faire des sorties régulières en forêt,

quitte à se prendre une journée entière pour cela. Mais évidemment,

on peut alors se demander si un contact épisodique

suffit à compenser l’absence de verdure pendant toute la

semaine. Dans un domaine un peu différent, celui du sport,

on sait en effet qu’une séance hebdomadaire ne remplace

pas une activité régulière.

Pour répondre à cette question, Mathew White et ses collègues

de l’université d’Exeter, en Angleterre, ont comparé le niveau

de santé et de bien-être de 90 000 urbains avec le temps passé

par semaine dans un environnement naturel, indépendamment

de la proximité de cet environnement, qu’il s’agisse de parcs, de

forêts, de rivières ou de plages. Ils ont constaté qu’en dessous

de deux heures hebdomadaires, aucun effet positif n’est constaté.

En revanche, au-dessus de ce seuil, les niveaux de santé physique

et de bien-être psychologique s’envolent. Les personnes

ont moins de pépins cardiovasculaires, de diabète, de dépression,

d’anxiété… Au-delà de deux heures, le bénéfice sur la santé corporelle

semble stagner, mais celui sur la santé mentale continue

de progresser jusqu’à 6 ou 7 heures de dose hebdomadaire.

Que tirer de cette étude de grande ampleur ? Principalement

que si vous n’avez pas la chance de vivre à côté de la nature,

vous pouvez aller à elle. Et vous constaterez que, au-delà des

bienfaits pour votre santé, vous redécouvrirez peut-être votre

propre… nature. £ S. B.

Compter

avec sa trompe

Souvenez-vous de la dernière fois

où vous êtes passé devant une

boulangerie. Essayez de vous

rappeler l’odeur chaude et alléchante

qui s’en exhalait. Maintenant,

faites un pronostic : combien

y avait-il de croissants ?

Une telle prouesse est impossible,

bien sûr. Du moins pour un humain.

Mais peut-être pas pour les

éléphants ! Ceux-ci sont beaucoup

plus doués pour estimer les quantités

sur la base d’une odeur, comme

le montre une expérience menée

par l’éthologue américain Joshua

Plotnik et ses collègues. Les animaux

devaient renifler deux sceaux

opaques contenant des graines

de tournesol et estimer lequel

en renfermait le plus. Ils y sont

parvenus avec une bonne précision.

Une finesse olfactive qui serait

précieuse dans la nature, notamment

pour se diriger vers les sources de

nourriture les plus abondantes. £G. J.

40 %

des questions

sont posées

par des femmes

dans les congrès

de génétique,

même lorsqu’elles

représentent 70 %

du public.

American Journal of Human Genetics

© Poprotskiy Alexey /shuttertstock.com

N° 113 - Septembre 2019


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Quand votre cœur

vous fait croire que

vous êtes fatigué

SOMMEIL

Se coucher tôt :

c’est possible !

E. R. Facer-Childs et al., Sleep Medicine, en ligne le 10 mai 2019.

© Lena Ivanova/shutterstock.com

Une étrange illusion a été mise en évidence

par des psychologues de l’université

de Pittsburgh, aux États-Unis. Des volontaires

étaient placés sur un vélo d’appartement,

avec des capteurs de fréquence cardiaque sur

la poitrine. Les psychologues voulaient savoir

à quel point nous utilisons la perception de nos

battements cardiaques pour nous sentir

fatigués. Ils ont donc fait croire aux participants

que leur rythme était beaucoup plus élevé

qu’en réalité, en émettant de faux bips sonores

de plus en plus rapprochés. Rapidement, les

participants se sont dits épuisés. Mais l’inverse

ne fonctionnait pas : on ne peut pas faire croire

à quelqu’un qu’il est frais comme un gardon

en émettant des bips sonores plus lents…£ S. B.

Méditez...

avec application

Pour ceux qui ont du mal à s’imposer dès le

début une discipline stricte afin d’apprendre

à méditer (et d’en retirer de nombreux bénéfices

notamment en termes de santé physique et

de concentration), une application mise au point

par l’université de Californie à San Francisco

vient de faire ses preuves. Cette application

propose, quelques minutes par jour, d’apprendre

à focaliser son attention sur sa respiration tout

en prenant conscience des moments où l’esprit

se met à vagabonder. Au bout d’un mois,

les sujets testés dans cette étude ont réussi

à étendre leur temps de focalisation sur leur

respiration de 20 secondes à 6 minutes. Et leurs

capacités de concentration et de mémoire

de travail dans des tâches purement cognitives

se sont améliorées concomitamment. £ S. B.

«J’aimerais bien me

coucher plus tôt,

mais je n’y arrive

pas. » Combien d’entre nous, un brin

découragés et des cernes jusqu’aux

genoux, ont déjà fait ce constat ? La

multitude des tâches du quotidien est

bien sûr en cause, mais pas seulement.

Une crainte insidieuse

empêche parfois d’avancer le

moment d’aller au lit : si je change

mes habitudes, ne vais-je pas passer

des heures à fixer le plafond, sans

réussir à m’endormir ?

Rassurez-vous, le sommeil est

plus modelable qu’on ne le croyait.

Certes, il y a une part de génétique

et certains sont davantage « lèvetôt

», tandis que d’autres sont plutôt

« couche-tard ». Mais Elise Facer-

Childs, de l’université de Birmingham,

et ses collègues ont montré que

quelques mesures comportementales

simples permettent de décaler

son horloge biologique et d’apprendre

à s’endormir bien plus tôt

que d’habitude.

Pour leur étude, les chercheurs ont

recruté une vingtaine d’« oiseaux de

nuits », qui se couchaient en moyenne

vers 2 h 30 du matin. Ces couche-tard

extrêmes sont plus à risque pour les

troubles de l’humeur et divers autres

problèmes de santé, notamment parce

que leur décalage avec le rythme de

la société – en particulier avec les

horaires de travail usuels – les conduit

souvent à accumuler une dette de

sommeil dévastatrice.

Pendant trois semaines, les participants

ont suivi les règles suivantes

: se lever et se coucher 2 à

3 heures plus tôt que d’habitude ;

s’exposer à la lumière extérieure le

matin et limiter l’exposition aux

sources lumineuses le soir ; garder

des horaires de sommeil identiques

la semaine et le week-end ; prendre

un petit déjeuner le plus tôt possible

et un dîner à 19 heures maximum ;

faire du sport plutôt le matin.

À l’issue de cette période, les

mesures ont révélé qu’ils s’endormaient

près de deux heures plus tôt

que d’habitude. En outre, pendant la

journée, ils étaient moins somnolents,

moins stressés et d’humeur moins

dépressive qu’avant.

Le sommeil s’apprend donc en

partie. Ce qui ne signifie pas que vous

n’aurez aucune difficulté à vous

endormir dès la première nuit où vous

vous coucherez tôt. Mais ce résultat

encourage à persévérer. £ G. J.

N° 113 - Septembre 2019


16

© Xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

N° 113 - Septembre 2019


DÉCOUVERTES Neurosciences

17

Les nouveaux

cartographes

du cerveau

Par Sarah Genon, Anna Plachti et Simon Eickhoff, neuroscientifiques

au centre de recherche Jülich, en Allemagne.

© Alfred Pasieka/Science Photo Library / GettyImages

Q u’avez-vous réellement fait

quand vous êtes arrivé sur cette

page ? Peut-être avez-vous parcouru

le titre, puis jeté un œil à l’illustration de

gauche, avant de réfléchir à l’opportunité de continuer

votre lecture ou d’aller vous servir un café.

Autant de tâches cognitives qui ont mobilisé une

cascade de processus mentaux. En tant que neuroscientifiques,

nous essayons de découvrir comment

votre cerveau les produit.

On considère aujourd’hui que ce dernier est

organisé en régions distinctes, qui coopèrent au

sein de réseaux plus ou moins étendus. Néanmoins,

nous ne savons pas encore exactement de quelle

façon chaque région contribue à notre

comportement.

Au cours des dernières décennies, les chercheurs

ont utilisé diverses approches pour percer

le mystère. L’une d’elles est tout simplement… la

recherche bibliographique ! Puisqu’une seule

équipe ne peut étudier expérimentalement toutes

les zones du cerveau, il faut d’abord collecter les

découvertes des autres groupes.

Le cerveau est organisé en régions distinctes, qui

coopèrent au sein de réseaux plus ou moins vastes.

Mais que fait exactement chacune d’elles ? C’est

ce qu’une nouvelle méthode permet de découvrir.

EN BREF

£ £ Le cerveau humain

comprend différentes

régions, mais on connaît

encore mal leurs rôles

respectifs.

£ £ Les neuroscientifiques

ont développé une

nouvelle méthode

pour étudier ces rôles :

ils « scannent »

d’immenses banques

de données compilant

des études d’imagerie

de types variés

et croisent les données

qu’elles contiennent.

£ £ En appliquant leur

méthode à une région

appelée hippocampe,

ils ont découvert qu’elle

est divisée en sousrégions,

responsables

de tâches distinctes.

Prenons l’exemple de l’hippocampe, une structure

profonde dont la forme évoque celle de l’animal

marin du même nom. Cette structure est souvent

qualifiée de centre de la mémoire, mais

lorsqu’on parcourt les publications scientifiques sur

le sujet, on s’aperçoit qu’elle a un champ d’activité

bien plus diversifié. Ainsi, l’hippocampe est associé

à une multitude de fonctions : émotions, navigation

spatiale, pensée créative… Même quand on se restreint

à la mémoire, les choses ne sont pas aussi

simples qu’elles en ont l’air : autobiographique,

explicite, contextuelle, la mémoire est multiple !

L’hippocampe est-il vraiment responsable de

toutes ces fonctions ? En fait, les expériences ont

juste mis en évidence des corrélations entre son

activation et leur réalisation. Mais son rôle précis

n’est pas si facile à déterminer…

LA PIÈCE MANQUANTE DU PUZZLE

L’exemple suivant illustre les difficultés auxquelles

nous sommes confrontés. Imaginez un

groupe de chercheurs qui étudient ce qu’un ordinateur

est capable d’accomplir – par exemple,

N° 113 - Septembre 2019


20

DÉCOUVERTES Cas clinique

LAURENT COHEN

Professeur de neurologie

à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière.

© Xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx


21

La femme

qui riait

pour un rien

Assise face à un collaborateur qu’elle

doit licencier, madame R. éclate de rire…

Une situation bien embarrassante.

Que lui est-il passé par la tête ?

© durantelallera/shutterstock.com

EN BREF

£ £ Madame R.

souffre d’une sclérose

en plaques depuis

des années, mais

ses symptômes sont

presque inexistants.

£ £ Jusqu’au jour où elle

commence à éclater

de rire pour un rien…

Elle décide alors de

consulter, le phénomène

étant gênant dans

diverses situations.

£ £ La patiente ne peut

plus contrôler le rire

automatique qui naît

dans son tronc cérébral.

Car sa sclérose en plaques

a provoqué des lésions

des voies neuronales

qui inhibent cette région.

Lorsque je vis pour la première

fois madame R., elle semblait tendue

dans la salle d’attente. Mais quand je lui serrai

la main avec un large sourire, elle explosa de

rire… sans raison. Cette patiente, âgée de

39 ans, souffrait d’une sclérose en plaques relativement

bénigne et ne présentait comme symptômes

que quelques picotements sur le visage.

Pour mémoire, la sclérose en plaques est une

maladie auto-immune, dans laquelle le système

immunitaire, qui normalement nous défend

contre les agressions extérieures, se retourne

contre notre propre système nerveux et y provoque

de petites lésions. Ces dégâts perturbent

N° 113 - Septembre 2019


26

ROGER SPERRY

La découverte

du câblage cérébral

N° 113 - Septembre 2019


DÉCOUVERTES Grandes expériences de neurosciences 27

Comment se connectent les yeux aux mains,

les pieds à la bouche ? Par des expériences

surprenantes, qui l’amenèrent à couper littéralement

en deux des cerveaux, le neurologue Roger Sperry

révéla l’intérieur de notre câblage cérébral.

Par Christian Wolf, docteur en philosophie

et journaliste scientifique à Berlin.

© Illustrations de Lison Bernet

EN BREF

£ £ Avant l’américain

Roger Wolcott Sperry,

on ignorait les fonctions

respectives de chaque

hémisphère cérébral.

£ £ Le neuropsychologue

réalisa les premières

expériences de « cerveau

fendu » ou split brain

dans les années 1960,

en sectionnant le corps

calleux d’animaux

et d’êtres humains. Cela

lui valut le prix Nobel.

£ £ Mais il a aussi travaillé

sur la régénération

nerveuse et la chimioaffinité

: le système

nerveux n’est pas tant

plastique que cela,

car les neurones

se connectent entre

eux grâce à des forces

d’attraction chimiques.

Dans un bloc opératoire au début

des années 1960. Un chirurgien scie le crâne

d’un homme puis se fraie un chemin dans son

cerveau à l’aide d’une pince à épiler jusqu’au

sillon situé entre les deux hémisphères. Son

but : le faisceau de fibres nerveuses reliant les

deux moitiés du cerveau, qu’il sectionne. Et

quand le patient, épileptique, se réveille de cette

intervention, plutôt traumatisante, le neurobiologiste

Roger Wolcott Sperry (1913-1994) lui fait

passer toute une série de tests.

C’est ainsi que Sperry entra dans l’histoire de

la science avec cette expérience du « cerveau

fendu » (ou split brain en anglais). Ses résultats

révolutionnaires sur les fonctions cérébrales lui

valurent le prix Nobel de physiologie ou de médecine

en 1981, l’aboutissement de sa carrière de

chercheur riche en découvertes.

SPORTS OU SCIENCES ?

Sperry naquit le 20 août 1913 à Hartford dans

le Connecticut, où il passa les premières années de

sa vie dans une ferme. Mais son père, banquier,

attachait une grande importance à la lecture et à

la réussite scolaire. Il joua probablement un rôle

important dans la rencontre du petit Roger avec

la psychologie expérimentale. En effet, un jour,

monsieur Sperry apporta à son fils un livre de la

bibliothèque du grand psychologue et physiologiste

William James, le père de la psychologie

américaine ; l’ouvrage impressionna le garçon.

Néanmoins, il ne semblait pas que le jeune

Sperry endosserait la blouse d’un scientifique.

Adolescent, il s’intéressait à un tout autre domaine :

le sport. Après la mort prématurée de son père

(lorsque Roger avait 11 ans), la famille déménagea

N° 113 - Septembre 2019


32

Le cervelet

Petit mais

costaud


DÉCOUVERTES Neuroanatomie

33

Par Joachim Retzbach, docteur en psychologie

et journaliste scientifique.

Alors qu’on croyait le cervelet seulement impliqué

dans la motricité, de nouvelles études révèlent qu’il

participe aussi à nos pensées et émotions. Le « petit

cerveau », injustement oublié, fait son retour en force !

Cervelet : Yousun Koh ; arrière-plan : © Rimma Z/shutterstock.com

EN BREF

£ £ La fonction du cervelet

est longtemps restée

incertaine. Depuis

le début du xix e siècle,

les scientifiques pensent

qu’il sert principalement

de centre de contrôle des

mouvements corporels.

£ £ Mais depuis quelques

années, de nouvelles

études ont révélé

qu’une partie

considérable de

ce « deuxième cerveau »

n’a aucune fonction

motrice, et qu’il

contribue plutôt à divers

processus cognitifs

et émotionnels,

en lien avec le reste

du cerveau.

£ £ L’énorme capacité

de calcul du cervelet

serait particulièrement

importante dans

l’enfance, lorsque

les circuits neuronaux

se développent.

Le cochon commença à « tituber

comme un ivrogne. Ses pieds bougeaient paresseusement,

ses mouvements d’ensemble étaient

maladroits, et quand il tombait, il avait des difficultés

pour se relever ». Voilà ce que le physiologiste

français Marie-Jean-Pierre Flourens, l’un des

fondateurs des neurosciences expérimentales,

observa en 1823 après avoir enlevé une partie du

cervelet à l’animal. C’était bien avant la prise de

conscience sur les enjeux du bien-être animal et

les horrifiantes vaches hublot. Une fois privé de

l’ensemble de son cervelet, le cochon pouvait seulement

rester couché sur le côté, incapable de se

tenir debout ou de marcher. Flourens réalisa aussi

cette expérience sur des pigeons et des chiens,

avec des résultats similaires ; à l’époque, c’était la

seule façon de se faire une idée de la fonction des

différentes régions du cerveau. Le physiologiste

déclara alors que le cervelet était apparemment

responsable du contrôle des mouvements.

UNE ABLATION COMPLÈTE DU CERVELET

Avant ces expériences, cet appendice du cortex

cérébral de la taille de la paume d’une main était

un mystère pour les scientifiques. À la Renaissance,

il était considéré comme le siège de la mémoire.

En 1664, le médecin et anatomiste anglais Thomas

Willis considéra qu’il contribuait aux fonctions

vitales comme les battements cardiaques et la respiration.

Puis au xviii e et au début du xix e siècles,

les hypothèses sur l’utilité de cette structure

étrange située à l’arrière de la tête changèrent

radicalement : on pensait qu’elle intervenait dans

N° 113 - Septembre 2019


40

Dossier

APPRENDRE

AVEC SON

CORPS

N° 113 - Septembre 2019


41

Rester assis et écouter ? Selon la

psychologie cognitive, il y a mieux à faire :

nos gestes peuvent nous aider à mieux

assimiler les concepts.

Par Manuela Macedonia, chercheuse à l’institut Max-Planck

de neurosciences cognitives de Leipzig.

EN BREF

£ Pendant des décennies,

les psychologues ont cru

que la manipulation

des concepts ou des mots

fonctionnait comme

un algorithme dans

le cerveau.

£ Des expériences

montrent aujourd’hui

que le corps contribue

à la cognition

en interagissant

avec le cerveau.

£ L’apprentissage

des mathématiques,

du vocabulaire

ou de la géométrie

bénéficie ainsi d’une

participation corporelle

par des gestes ou des

actions du corps.

© Kiselev Andrey Valerevich / shutterstock.com

Depuis des décennies, les

experts en pédagogie tentent d’améliorer l’enseignement et

l’apprentissage à l’école. Chez les plus petits, il a déjà été

reconnu que le corps dans son ensemble est un outil d’apprentissage

efficace. Par exemple, à l’école maternelle, élèves et

enseignants construisent, pétrissent, chantent, dansent ou

font des sciences naturelles avec de l’eau, de l’herbe et de la

boue. À l’école élémentaire, cependant, l’enseignement reste

généralement fondé sur quelques principes traditionnels :

écoutez, lisez, écrivez ! Les enseignants intègrent de moins en

moins les expériences physiques dans le processus d’enseignement

et d’apprentissage à mesure que le niveau de la classe

augmente. Pourtant, les études psychologiques et neuroscientifiques

prouvent que les élèves apprennent plus facilement les

langues étrangères et même les mathématiques lorsque leur

corps participe à cet apprentissage.

N° 113 - Septembre 2019


48

DOSSIER  QUAND LE CORPS STIMULE LA PENSÉE

INTERVIEW

RÉMY

VERSACE

PROFESSEUR DE PSYCHOLOGIE

COGNITIVE À L’UNIVERSITÉ

LUMIÈRE-LYON 2

NOTRE CORPS

DÉTERMINE

NOTRE RAPPORT

AU MONDE

Dans les rapports entre

le corps et la pensée, une

notion revient très souvent :

la « cognition incarnée ».

Pouvez-vous nous expliquer

de quoi il s’agit ?

Cette notion renvoie à l’idée que la

cognition se construit dans l’interaction

entre l’organisme et son environnement.

Elle est incarnée en ce sens

qu’elle n’a pas d’existence en dehors

de ces interactions. Une telle conception

change totalement la manière de

penser le fonctionnement du cerveau

N° 113 - Septembre 2019


49

et les grandes fonctions qui lui sont

rattachées (perception, émotions,

mémoire, etc.). Ainsi, le sens du

monde se construisant dans l’instant

présent et dans l’activité de l’individu,

il n’est pas strictement l’image du

monde physique qui nous entoure, et

n’est pas non plus représenté dans le

cerveau. Autrement dit, le monde ressenti

émerge du fonctionnement du

cerveau, dans une sorte d’espacetemps

cognitif.

Qu’est-ce que

l’espace-temps cognitif ?

De la même manière que la théorie

de la relativité affirme que le temps

physique est indissociable de l’espace,

le temps psychologique n’existe

cognitivement que par l’intermédiaire

de notre interaction avec l’environnement

(physique et social) qui

nous entoure. La cognition peut donc

être décrite comme une projection

du monde dans notre espace-temps

cognitif, en ce sens qu’elle dépend de

notre activité dans l’espace proche,

mais aussi qu’elle repose (et c’est là

sa dimension temporelle), sur des

expériences sensorimotrices passées

qui ont forgé notre cerveau, tout en

prenant en compte les besoins et buts

poursuivis.

Prenons un exemple : je vois une

tasse posée devant moi. Cette tasse

n’est pas seulement une représentation

purement visuelle. Sans que je le

veuille, mon corps se souvient des

situations où, par exemple, il a pris

une tasse pour boire, et se projette

ainsi dans un passé sensoriel et

moteur, dont il fait ressurgir la trace

dans les zones sensorimotrices de

mon cerveau. Ce faisant, il réalise

une simulation d’états neuronaux

antérieurs générés par des expériences

antérieures analogues.

Cette idée de simulation est centrale

en cognition incarnée : se souvenir,

c’est faire une sorte de

voyage dans le temps et l’espace,

percevoir c’est s’imaginer ou simuler

le monde tel qu’on imagine qu’il

doit être ou qu’il sera. Les émotions

elles-mêmes ne sont bien souvent

que le résultat de simulations et

Dès que nous

pensons, notre

corps fait ressurgir

des souvenirs de ce

que nous avons fait

ou pensé dans

la même situation.

d’anticipations des conséquences

réelles ou potentielles de nos interactions

avec l’environnement.

Pouvez-vous donner

un exemple concret

de la façon dont se manifeste

cette cognition incarnée ?

Imaginez que je vous montre un dessin

représentant une colline, et que je

vous demande d’en estimer la pente.

Si je vous ai d’abord chargé d’un

lourd sac à dos, vous ne livrerez une

estimation supérieure que si vous

voyagez léger. Ce type d’effet ne s’explique

pas dans le cadre de la cognition

classique. Mais il s’explique dans

celui de la cognition incarnée, où la

perception que vous avez de cette

pente dépend d’une simulation de

l’effort qui vous serait nécessaire si

vous deviez la gravir. Et pour que

cette simulation puisse avoir lieu, il

faut avoir été confronté à des situations

similaires dans le passé.

Si le corps influe sur notre

perception de la réalité,

faut-il s’attendre

à ce que nous raisonnions

différemment, selon que

nous sommes reposés

ou au contraire fatigués ?

C’est en effet ce qui est observé avec

la situation de la pente de la colline.

Si vous comparez un groupe de

personnes venant de faire un footing

à un groupe reposé, la pente est

jugée plus raide par le groupe de participants

fatigués que par ceux au

repos. Cela signifie bien l’on envisage

une donnée objective (l’inclinaison

d’un objet) en fonction de ce que

nous dit notre corps, en partie en

nous projetant dans le passé (en nous

remémorant les situations où nous

avons éprouvé une semblable fatigue

en gravissant une colline) et dans le

futur (si je devais monter une pente

maintenant, aurais-je du mal ?). La

même chose a été montrée avec la

distance apparente d’un objet. Elle

dépend de la facilité avec laquelle on

pourrait l’atteindre, et donc augmente

par exemple dès qu’un obstacle

est placé entre nous et cet objet.

Quels signaux internes

le corps utilise-t-il pour

répondre à cette question ?

Dans l’exemple précédent de la

fatigue physique, les participants ont

parfaitement conscience de leur état

physique. Mais la cognition peut

aussi utiliser des signaux internes qui

peuvent renseigner sur leur aptitude

à interagir avec l’environnement,

sans qu’ils en aient conscience. C’est

le cas de la concentration de glucose

dans le sang. Toujours dans la même

situation d’estimation de la pente,

une recherche a montré qu’en

N° 113 - Septembre 2019


54

DOSSIER  QUAND LE CORPS STIMULE LA PENSÉE

J’AI UN

CORPS

DONC

JE PENSE

N° 113 - Septembre 2019


55

Penser uniquement avec son cerveau est

impossible. À tout instant, des signaux issus

de chaque cellule de notre corps forgent

à la fois notre conscience, notre perception

et notre réflexion sur nous-mêmes.

Par Christian Wolf, philosophe, journaliste scientifique.

© Iuliia Isaieva / GettyImages

EN BREF

£ Notre cerveau interagit

à tout instant avec

notre corps pour forger

notre conscience, nos

perceptions et même

notre sentiment d’exister.

£ Par exemple,

nos émotions prennent

naissance dans notre

corps et sont captées

par notre cerveau qui

s’en inspire pour prendre

des décisions.

£ Même notre vision

ne se développerait

pas si nous ne pouvions

pas nous déplacer dans

notre environnement.

C’est une chaude journée d’été.

Allongé dans l’herbe, vous sentez les rayons

chauds du soleil sur votre visage. En tendant le

bras, vous pouvez toucher les fleurs dans

l’herbe qui se balancent doucement au gré du

vent. Rien ne semble plus réel que ça.

Mais la vérité est bien différente. Il y a

quelques jours, un scientifique fou est entré dans

votre appartement, vous a assommé, vous a scié

le crâne et en a extrait votre cerveau. Maintenant,

ce même cerveau flotte dans un bac rempli d’une

solution nutritive qui maintient les neurones en

vie. Un superordinateur connecté aux extrémités

des nerfs stimule l’organe comme s’il recevait des

stimuli de son environnement, et vous fait croire

que vous êtes toujours en vie.

À partir des années 1970 ont commencé à

circuler des versions de plus en plus nombreuses

de cette expérience de pensée philosophique (ici

basées sur le chapitre « Cerveau dans une cuve »

de l’ouvrage du philosophe Hilary Putnam

Reason, Truth and History, en 1981). Le cerveau,

selon l’opinion courante des scientifiques cognitifs

à l’époque, fonctionnerait comme un ordinateur.

Cet organe pesant environ 1 300 grammes

générerait la conscience, nos désirs, sentiments

ou pensées de façon algorithmique, à la façon de

représentations symboliques. Certains penseurs

soutiennent que nous ne pouvons tout simplement

pas savoir si nous existons en tant qu’humains

dans la réalité ou simplement en tant que

cerveaux dans un réservoir.

Au cours des dernières décennies, l’opposition

au « modèle informatique de l’esprit » s’est toutefois

accrue dans les rangs de l’entreprise. Les

représentants de la science cognitive incarnée,

par exemple, soulignent un fait que les chercheurs

sur le cerveau risquent d’oublier lorsqu’ils

examinent principalement des sujets immobiles

dans un tomographe : les êtres humains sont des

êtres vivants dont le corps est en mouvement et

interagit avec le monde pendant la plus grande

partie de son existence. Pour les adeptes de la

« thèse de l’incarnation », la conscience s’appuie

en grande partie sur un corps agissant.

Mais l’incarnation est aussi depuis longtemps

un concept dans les sciences de la vie, par

exemple en psychologie, en psychiatrie, en psychothérapie

et, bien sûr, en neurosciences.

Habituellement, le terme est utilisé lorsqu’est

révélée une influence du corps sur l’esprit beaucoup

plus grande qu’on ne le pensait auparavant.

Et maintenant, les spécialistes du cerveau doivent

se demander s’ils n’ont pas cherché la conscience

au mauvais endroit.

LE SENTIMENT PHYSIQUE DE SOI

L’importance du corps dans nos expériences

subjectives est déjà évidente à un niveau très élémentaire,

selon le psychiatre et philosophe

Thomas Fuchs, de l’hôpital universitaire de

Heidelberg. Car la conscience ne comprend pas

seulement des processus cognitifs de plus haut

niveau tels que les pensées, mais, selon Fuchs,

« inclut une sorte de faculté centrale – un sentiment

physique de soi, un sentiment de vie, qui est

donné en arrière-plan à chaque instant et est lié

N° 113 - Septembre 2019


60

ÉCLAIRAGES

p. 60 Johnny : le culte du défunt p. 66 Game of Thrones : la saison qui fâche p. 72 Stop au mythe de la « motivation intrinsèque »

Retour sur l’actualité

DEPUIS JANVIER 2019

Des messes très spéciales en l’église de la Madeleine

GABRIEL SEGRÉ

Sociologue, maître de conférences à l’université de Paris-Nanterre,

rattaché au Sophiapol (à l’unité de recherche Sophiapol).

Johnny

le culte

du

défunt

Les étonnantes messes

du souvenir à la mémoire

de Johnny Hallyday

réunissent les ingrédients

d’un culte religieux.

Les 9 de chaque mois, à 12 h 30, une

messe est célébrée en hommage à Johnny

Hallyday, disparu le 5 décembre 2017. Cette

messe du souvenir se tient à la paroisse de la

Madeleine, à Paris, dans le 8 e arrondissement, où

les obsèques du chanteur avaient été célébrées le

9 décembre de la même année. L’initiative a été

lancée en janvier dernier par le curé de la

Madeleine, le père Bruno Horaist, répondant aux

demandes renouvelées des fans. À la presse,

l’homme d’église rapporte le succès croissant de

la cérémonie, qui attire de plus en plus de monde.

L’audience est en effet passée de 300 ou 400 personnes

en janvier à pratiquement 1 000 personnes

en novembre.

L’engouement pour ces célébrations fait suite

à l’immense ferveur collective qui a accompagné

les obsèques du rocker. Il n’est pas sans susciter

quelques interrogations, quelques surprises ou

même quelques craintes. Certains raillent ces

« excès » d’amour et de tristesse, parfois s’en

offusquent ou s’en inquiètent, décelant en ceux-ci

autant de manifestations de l’immaturité, de

l’aliénation ou de la pathologie des fans. (On

N° 113 - Septembre 2019


61

L’ACTUALITÉ

Depuis janvier 2019,

des messes réunissent

chaque mois à l’église

de la Madeleine, à Paris,

des fans de Johnny Hallyday

qui viennent commémorer

son souvenir. Le public

a triplé et une ferveur peu

commune habite désormais

cette enceinte. Livres d’or,

cierges, couronnes de

fleurs : des fidèles de tous

horizons viennent ici faire

groupe autour de leur idole

disparue.

LA SCIENCE

Sociologiquement

et anthropologiquement,

ces rassemblements

réunissent certains

éléments caractéristiques

de la naissance d’un culte

contemporain. Les fidèles

y trouvent du réconfort,

éprouvent un fort

sentiment d’appartenance,

partagent des émotions

puissantes autour d’une

figure idéalisée, dont

les qualités éthiques

et humaines sont exaltées.

L’AVENIR

Pour la communauté des

fidèles, il s’agit de combler

le vide laissé par le départ

de l’idole. Les rituels et

offrandes (chants, cierges,

livres d’or) permettent

d’inscrire le culte dans

la durée et d’en assurer

la perpétuation. La

transmission du souvenir

auprès des nouvelles

générations, l’initiation

des jeunes, tend vers

une victoire décisive contre

l’oubli et la mort.

© Pierre Suu / GettyImages

pourra se reporter avec profit à l’analyse, par Joli

Jensen, de la littérature savante sur les fans.

Deux figures émergent, stéréotypées et stigmatisantes

: celle de l’individu isolé, asocial et immature,

et celle du membre, irrationnel et incontrôlable,

d’une foule collective et hystérique).

Pourquoi une telle émotion, si grande et si partagée

? Pourquoi ce besoin de la manifester ? Que

signifie cette participation à ces messes du souvenir

? Que peut-il bien se jouer dans cette église

de la Madeleine tous les 9 du mois (et, semble-t-il,

à présent, les 15 juin de chaque année, date anniversaire

de la naissance du chanteur) ? Ces questions

sont essentielles. Elles conduisent à porter

le regard sur la production de nouveaux rites, sur

le développement des émotions collectives et des

grandes effervescences sociales, sur l’émergence

de mythes et de cultes contemporains en marge

des religions historiques.

De telles interrogations se trouvent au cœur

de mes travaux. Depuis une vingtaine d’années,

je m’intéresse aux processus de sacralisation posthume

des grandes vedettes disparues (Elvis

Presley, Jim Morrison, Michael Jackson, Edith

Piaf, Claude François, Dalida, ou encore James

Dean, Marilyn Monroe, Lady Di, Che Guevara…),

et aux récits relatant leurs hauts faits. J’étudie ces

récits qui empruntent leur structure, leurs motifs

et dimensions au récit hagiographique (la vedette

présentée comme saint) et mythique (la vedette

comme héros mythique). J’analyse la mise en

patrimoine de ces personnages et de leur œuvre

(auxquels sont consacrés des musées, des

ouvrages, des films, des documentaires). Leur vie

comme leur œuvre se trouve conservée, exposée,

valorisée. Je m’intéresse à la construction de la

postérité (et notamment à la production de lieux

et d’objets de mémoire et de rites commémoratifs).

J’étudie enfin les fans, les consommateurs

de cette célébrité posthume, leurs pratiques, leurs

croyances, leurs discours, la nature de leur attachement,

les raisons de leur passion, les liens

qu’ils entretiennent avec la vedette.

TOUTES LES RAISONS DU MONDE…

C’est ce type de relation, liant les adeptes de

ces messes de la Madeleine à Johnny Hallyday,

qui explique leur présence et leur ferveur et qui

les caractérise, davantage qu’un même profil

générationnel ou culturel, une appartenance

socioprofessionnelle, un genre ou un lieu d’habitation

(même si un examen un peu plus poussé

peut conduire à constater une prédominance des

catégories populaires et une faible représentation

des moins de trente ans). Il est tout aussi difficile

de les réduire à un seul type de comportement, à

un même niveau d’engagement, un modèle

unique de relation à Johnny Hallyday (même si

N° 113 - Septembre 2019


66

ÉCLAIRAGES Culture & société

GAME OF THRONES :

LA SAISON QUI FÂCHE

Par Zeynep Tufekci, professeure associée à la School of Information

and Library Science, à l’université de Caroline du Nord,

et collaboratrice régulière du New York Times.

Une pétition réclamant la réécriture de la dernière

saison a remporté un succès massif sur Internet.

Pourquoi ce désamour ?

Attention

spoiler

La huitième et dernière saison

de Game of Thrones s’est ouverte sur un

succès d’audience colossal : plus de 17 millions

de personnes ont regardé le premier épisode.

Mais à mesure que l’histoire avançait, de nombreuses

déceptions sont apparues. Elles ont

atteint un tel niveau qu’une pétition a été lancée

pour réclamer la réécriture de la saison. Quelques

heures après la diffusion du dernier épisode, elle

avait récolté plus d’un million de signatures !

Nouveaux scénaristes moins talentueux, saison

trop courte (elle ne comportait que six épisodes),

trop de « trous » dans l’intrigue… La vindicte

populaire a désigné de nombreux coupables.

Peut-être a-t-elle en partie raison : les incohérences

ne manquent pas et certains personnages méticuleusement

dessinés au fil des saisons se transforment

soudain en caricatures. Les dragons semblent

passer de monstres indestructibles à bestioles vulnérables,

Tyrion Lannister se change d’humaniste

attachant en dénonciateur meurtrier tout en perdant

ses capacités intellectuelles (il n’a pas pris

EN BREF

£ £ Game of Thrones

a longtemps excellé

à replacer les individus

dans un contexte plus

large, qui les façonnait

et contraignait

leurs actions.

£ £ Mais dans la dernière

saison, les ressorts

de l’intrigue viennent

plutôt de la psychologie

des personnages.

£ £ À l’heure où nous

sommes confrontés à des

changements majeurs

– technologiques,

climatiques… –,

nous avons besoin de

retrouver cette capacité

à raisonner d’un point

de vue sociologique.

© Gavriil Grigorov / GettyImages

N° 113 - Septembre 2019


67

une seule bonne décision de toute la saison),

Brienne de Torth ne sert plus à grand-chose…

Toutefois, cela reste superficiel et les vraies

causes du désarroi me semblent bien plus profondes.

Elles résident dans une lacune fondamentale

de notre culture narrative : nous ne savons

pas raconter des histoires « sociologiques ». Selon

moi, c’est même l’une des principales raisons

pour lesquelles nous avons tant de mal à répondre

au bouleversement technologique actuel, causé

par l’arrivée du numérique et de l’intelligence

artificielle – dont j’analyse l’impact sociétal dans

mes recherches. Mais nous y reviendrons plus

loin. Voyons d’abord ce qui est arrivé à la série.

Pourquoi Game of Thrones a-t-elle suscité tant

de passions ? Le jeu d’acteur brillant, la superbe

cinématographie ou la bande-son flamboyante ne

La dernière saison de

Game of Thrones (ici

diffusée dans un stade,

à Moscou) a suscité de

violentes polémiques

parmi les fans.

sont pas ses seuls atouts et d’autres séries partagent

ces caractéristiques, qui restent d’ailleurs

bien présentes dans la dernière saison. Quelle est

donc la spécificité de Game of Thrones, à une

époque que les critiques appellent « le deuxième

âge d’or de la télévision » tant les productions de

qualité abondent sur le marché ?

À son meilleur, la série était un animal aussi

rare qu’un dragon amical : c’était un récit sociologique

et institutionnel, dans un médium dominé

par le psychologique et l’individu. La meilleure

preuve en est que les auteurs parvenaient à tuer

précocement de nombreux personnages principaux

sans perdre le fil de l’histoire. Ainsi, Ned

Stark meurt dès la fin de la première saison, alors

que la série semblait construite autour de lui. La

deuxième saison donne naissance à un héritier

N° 113 - Septembre 2019


76

VIE QUOTIDIENNE

p. 84 Sauvez les poissons rouges ! p. 87 Que se passe-t-il quand on panique ? p. 88 Docteur Tétine et Mister Tototte

N° 113 - Septembre 2019


77

La mort tragique de la mère

de Bambi a fait pleurer des

générations de spectateurs,

petits et grands. Ce genre

de dessins animés permet-il

de mieux appréhender les

difficultés de la vie ?

Bambi

m’a traumatisé !

Par Paola Emilia Cicerone, journaliste scientifique.

Nous nous souvenons tous que Bambi perd sa maman

dès le début de l’histoire… Le faon se remettra de ce drame,

mais nous ? Les dessins animés sont-ils traumatisants ?

Bambi © Walt Disney Pictures, 1942 (capture d’écran).

EN BREF

£ La plupart des dessins

animés à succès ou des

contes de fées racontent

la mort d’un personnage.

£ Les enfants peuvent

accepter et comprendre

ces scènes s’ils sont

accompagnés par

un adulte.

£ Ils développent

alors des stratégies

pour surmonter

des événements

traumatiques réels.

La scène du célèbre dessin

animé de Walt Disney reste dans bien des

mémoires : en pleine nuit, sous la neige, Bambi,

petit faon terrorisé, appelle en vain sa mère qui

vient d’être tuée par un chasseur. Ce souvenir

est, pour nombre d’entre nous, notre premier

contact avec la mort et la douleur, peut-être avec

l’épisode où le petit éléphant Dumbo est séparé

de sa maman, mise aux fers pour avoir réagi avec

trop de fougue contre ceux qui se moquaient de

son petit. Des histoires qui laissent leur

empreinte : Stephen King a affirmé que Bambi

était son « film d’horreur préféré » et, en 2007, le

critique cinématographique du Time, Richard

Corliss, a inscrit ce film dans le classement des

25 meilleurs films d’horreur de tous les temps, à

la 14 e place juste derrière Les Dents de la mer.

N° 113 - Septembre 2019


88

VIE QUOTIDIENNE Les clés du comportement

NICOLAS GUÉGUEN

Directeur du Laboratoire d’ergonomie

des systèmes, traitement de l’information

et comportement (LESTIC) à Vannes.

Docteur Tétine

et Mister Tototte

Bienfaisante assistante médicale ou frein

au développement émotionnel de l’enfant ?

Les recherches sur la tétine dressent

un bilan contrasté.

S’il est un objet de puériculture

qui divise les parents, c’est bien la tétine.

Massivement utilisée dans les sociétés occidentales

– 80 % des petits Français en auraient une,

selon une étude réalisée dans les maternelles par

Laurence Lupi-Pégurier, de l’université de Nice-

Sophia-Antipolis –, elle suscite autant d’inquiétude

qu’elle apporte de soulagement. Combien de

jeunes mamans, épuisées par les nuits d’insomnie

ou les heures passées à bercer une petite boule

hurlante, ont déjà déclaré : « Avant j’étais contre,

mais c’est la seule chose qui empêche mon bébé

de pleurer » ? Ce n’est pas pour rien que les

Anglais appellent cet ustensile pacifier, littéralement

« pacificateur »…

Si la tétine inquiète autant, c’est notamment

parce qu’elle a été très critiquée par le corps

médical, qui la rendait responsable de diverses

infections et de mortalité infantile. Pourtant,

elle semble connaître un relatif retour en grâce.

Les recherches ne nient pas qu’elle présente un

certain nombre d’effets négatifs, mais elles lui

trouvent aussi des atouts. Alors, quel bilan

EN BREF

£ £ Autrefois très

contestée par le milieu

médical, la tétine aurait

en réalité certains

avantages chez les très

jeunes enfants.

£ £ Elle limiterait la mort

subite du nourrisson,

aurait un effet

antidouleur et aiderait

les prématurés à

apprendre la tétée.

£ £ Mieux vaut toutefois

ne pas l’utiliser trop

longtemps, car elle

risque alors de nuire à

l’apprentissage

émotionnel et d’entraîner

plus tard des

comportements addictifs.

dresser à la lumière des connaissances scientifiques

dont nous disposons ?

SAUVÉS PAR LA TÉTINE

Du côté des effets positifs, la tétine pourrait

aider à lutter contre l’un des drames les plus

terribles qui menacent les jeunes parents : la

mort subite du nourrisson. Cette pathologie, où

un bébé apparemment en bonne santé décède

dans son sommeil, ferait plus de 200 victimes

par an en France. En passant en revue les travaux

sur ce thème, Ann Callaghan, de l’hôpital

de Perth, en Australie, et ses collègues, ont montré

que les nourrissons qui utilisent une tétine

ont 2 à 5 fois moins de risque de décéder ainsi.

L’Académie américaine de pédiatrie va jusqu’à

recommander d’en proposer une aux enfants au

moment de s’endormir – sans les forcer à la

prendre ni la réintroduire lorsqu’elle tombe pendant

le sommeil.

Ce bienfait s’expliquerait par un effet stimulant

de la tétine, selon une étude menée par

Stephanie Yiallourou, de l’université Monash, à

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89

© Charlotte Martin/www.c-est-a-dire.fr

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92

LIVRES

p. 92 Sélection de livres p. 94 Thackeray : comment reconnaître un snob en soirée

ANALYSE

Par Nicolas Gauvrit

SÉLECTION

PSYCHOLOGIE Le Jour où je suis devenue moi-même

de Nathalie Clobert Leduc.s

Le thème des personnes « à haut potentiel intellectuel »

donne régulièrement lieu à des descriptions caricaturales.

Cette particularité ferait de vous un génie incompris

aux pensées stratosphériques, ou un damné de la terre

forcément soumis à l’anxiété, à la dépression et à l’échec scolaire.

Rien de tel dans ce roman, où l’on découvre l’histoire d’un jeune

surdoué et de sa mère : Nathalie Clobert, psychologue clinicienne

qui a reçu nombre de ces personnes en consultation, ne donne

jamais dans l’exagération.

Son récit plonge le lecteur dans un univers riche, où se croisent

des personnages pleins d’humanité. Destins variés, sans drame,

émaillés des découvertes et des difficultés du quotidien… Ce sont

des exemples seulement, des cas suffisamment divers pour nous

faire sentir que le haut potentiel ne suffit pas à définir un humain

et n’en fait pas un être totalement à part.

Ces personnes n’en gardent pas moins quelque chose de commun :

le sentiment d’être un peu en marge, une quête identitaire, peut-être

une forme d’idéalisme et d’ambition déçue… Les surdoués ont aussi

souvent un petit décalage dans les centres d’intérêt, une tendance

à se retrouver entre eux, non par orgueil et sentiment d’être « élu »,

mais par le penchant qui nous rapproche de ceux qui nous

ressemblent.

Et, bien sûr, ils possèdent une vive intelligence. Ce livre nous

en apprend beaucoup sur le haut potentiel : les tests utilisés

pour l’identifier, la variété de ses expressions, les performances qu’il

permet – ou ne permet pas… L’auteure fait en effet passer de multiples

informations, notamment grâce à des dialogues, précis sans être

jargonneux, entre les personnages et une psychologue spécialiste

du sujet. Un cahier pratique complète en outre le roman.

Au final, cet ouvrage donne un aperçu de ce que certains individus

vivent et ressentent du fait de leur haut potentiel, tout en offrant

bon nombre de repères. L’analyse psychologique est rigoureuse,

l’histoire poignante mais sans fioritures. À lire si vous vous interrogez

sur vous-mêmes ou sur quelqu’un de votre entourage.

Nicolas Gauvrit est psychologue du développement et chercheur en

sciences cognitives à l’École pratique des hautes études, à Paris.

PSYCHOLOGIE

Surchauffe mentale

de Gaël Allain

Larousse

Dans nos sociétés où

les sollicitations sont

permanentes, l’allègement

de la charge mentale

repose sur deux piliers :

d’une part, apprendre

à se concentrer sur les

informations et les

activités pertinentes, et

d’autre part, savoir ignorer

le reste. Gaël Allain,

docteur en psychologie,

nous explique comment

y parvenir. Après une

description fine de notre

fonctionnement mental,

il délivre ainsi une série de

conseils pratiques. Sans

oublier quelques chiffres

bien sentis, qui montrent

à quel point nous avons

tendance à « partir dans

tous les sens »: saviezvous

par exemple qu’en

moyenne, nous avons

plus de 2500 interactions

avec notre smartphone

chaque jour ?

PSYCHIATRIE

La Santé psychique

de ceux qui ont fait

le monde

de Patrick Lemoine

Odile Jacob

Et si ce n’était pas

seulement leurs

forces, mais aussi leurs

déséquilibres qui ont

construit les grands

personnages historiques ?

À partir de cette

hypothèse, le psychiatre

Patrick Lemoine passe

au crible la biographie

de dix-neuf d’entre eux

– de Gaulle, Hitler,

Napoléon, César… –,

à la recherche de signes

trahissant une éventuelle

maladie mentale. Et la

récolte est fructueuse,

puisque seuls deux de ses

sujets d’étude seraient

exempts de pathologie !

Avec un humour certain

et un côté irrévérencieux

assumé – Bouddha

lui-même se voit poser un

diagnostic d’anorexie –,

l’auteur nous invite dans

les coulisses de l’histoire,

tout en délivrant une

leçon de psychiatrie pour

le moins originale.

N° 113 - Septembre 2019


93

COUP DE CŒUR

Par Rebecca Shankland

PERCEPTION

Faut-il sentir bon

pour séduire ?

de Roland Salesse

Quæ

Voilà un petit livre sur

l’odorat aussi

instructif qu’amusant.

Vous y trouverez toutes

les réponses aux

questions que vous vous

posez… et à celles que

vous n’auriez même pas

imaginées ! Vous

découvrirez ainsi que le

plus long nez du monde

mesure 8,8 centimètres,

que les phéromones

d’éléphantes excitent

les papillons, que les

Japonais surnomment

les Européens batakusaï

(« pue-le-beurre »), ou que

les spermatozoïdes sont

dotés de récepteurs

olfactifs et attirés par

l’odeur du muguet. Bref,

une constellation

d’anecdotes étonnantes

en même temps qu’une

mine d’informations

sur la neurobiologie

de l’olfaction.

PSYCHOLOGIE

Le Mensonge

de B. Elissalde, F. Thomas,

H. Delmas, G. Raffin

Dunod

Votre interlocuteur

évite votre regard,

bégaie, rougit… Il ment,

n’est-ce pas ? Sauf

qu’aucun de ces signes

n’est réellement associé

aux mensonges, apprendon

dans ce livre. Coécrit

par un enquêteur

judiciaire et plusieurs

psychologues, il dresse un

bilan très complet des

connaissances sur les

moyens de détecter les

menteurs. En la matière,

nous sommes

naturellement peu doués,

faisant à peine mieux que

le hasard lorsqu’il s’agit de

reconnaître si quelqu’un

nous dit la vérité ou pas.

Heureusement, plusieurs

méthodes permettent de

s’améliorer. L’intérêt de cet

ouvrage est autant de les

présenter que de tordre le

cou à un certain nombre

d’idées reçues sur le sujet.

ENSEIGNEMENT L’École en pleine conscience

de Patricia Jennings Les Arènes

Plus que jamais, les enseignants se disent en difficulté.

Confrontés à des élèves peu réceptifs, à des parents qui

remettent en cause leurs compétences, au manque

de soutien, ils puisent toujours plus dans leurs ressources

personnelles. Pour nombre d’entre eux, le burn-out est à la clé. Patricia

Jennings nous livre un ouvrage précieux pour prévenir cette issue

néfaste, ainsi que pour favoriser la motivation et le bien-être à l’école.

Cette chercheuse américaine a développé un programme spécifique

pour les enseignants, en adaptant des techniques de méditation

de pleine conscience au cadre éducatif. L’objectif : « Aider les

professeurs à comprendre, à reconnaître et à réguler leurs propres

réponses émotionnelles, ainsi qu’à répondre avec plus d’efficacité

à celles des autres (élèves, parents et collègues) ».

Les recherches montrent que ce programme augmente le bien-être et

le sentiment de compétence des enseignants, tout en diminuant leur

stress. Mais c’est aussi un outil précieux pour améliorer l’enseignement

lui-même. De fait, les aspects émotionnels sont cruciaux. Du côté du

professeur, les sentiments d’impuissance ou de frustration conduisent

parfois à se replier sur soi et à perdre le fil du cours. Chez les élèves,

les émotions négatives sont également peu propices à l’apprentissage,

tandis que les émotions positives le stimulent. En développant

l’attention et la bienveillance envers soi et les autres, le programme

de Patricia Jennings permettra aux enseignants de mieux gérer

ces aspects et d’orchestrer avec finesse la dynamique de la classe.

De multiples autres programmes de pleine conscience sont

proposés en milieu scolaire. Mais la force de celui-ci est qu’il a été

pensé expressément pour les enseignants, et testé chez eux.

L’auteure sait de quoi elle parle : elle fut elle-même enseignante

pendant plus de vingt ans, avant de devenir formatrice, puis

chercheuse. Son ouvrage s’appuie donc sur plusieurs décennies

d’expérience professionnelle au contact des élèves, des parents

et du monde éducatif. D’une grande qualité scientifique, très riche

en ressources pratiques, plein de tact et de bienveillance, il est aussi

important qu’utile.

Rebecca Shankland est maîtresse de conférences

en psychologie, à l’université Grenoble-Alpes.

N° 113 - Septembre 2019


94

N° 113 - Septembre 2019


LIVRES Neurosciences et littérature

95

SEBASTIAN DIEGUEZ

Chercheur en neurosciences au Laboratoire

de sciences cognitives et neurologiques

de l’université de Fribourg, en Suisse.

Thackeray

Comment détecter un snob en soirée

Dans Le Livre des snobs, l’écrivain britannique

William Makepeace Thackeray montre

qu’un des fondements du snobisme réside

dans une inépuisable prétention à tout savoir.

Mais c’est aussi là que réside sa faille…

Comment, vous n’avez jamais vu

Citizen Kane ? Et qu’est-ce donc, la musique atonale

vous laisserait-elle indifférent ? D’ailleurs,

vous n’étiez pas présent au vernissage de ce sculpteur

si prometteur, ni à la réception de l’ambassadeur…

Seriez-vous, tout simplement, un plouc ?

Si ce genre d’accusation vous laisse de marbre,

vous n’êtes en tout cas pas un snob. Du moins en

matière artistique et mondaine, ce qui n’exclut

pas que vous le soyez dans d’autres domaines.

Peut-être êtes-vous un snob intellectuel, qui ne

jure que par le Sein und Zeit de Heidegger, bien

que vous n’y ayez rien compris. Ou alors un de

ces snobs du sport, qui pérorent sans discontinuer

sur d’anciennes gloires injustement oubliées

et sur les minutes décisives des matches de

légende. Sans doute, comme beaucoup d’entre

nous, êtes-vous un peu snob quant aux séries

EN BREF

£ £ Le Livre des snobs

dresse un portrait

satirique des snobs

de tous les milieux.

£ £ Thackeray y montre

notamment comment ces

derniers prétendent tout

savoir pour se distinguer

de la masse.

£ £ Une attitude qui

permet aux psychologues

de les détecter et de

les étudier, notamment

grâce à des

questionnaires et à des

expériences d’imagerie

cérébrale.

télévisées qu’il ne faut ab-so-lu-ment pas manquer,

ou un snob gastronomique qui se pique de

connaître les astuces des grands chefs, ou encore

un snob voyageur qui sait tout des petits coins

secrets, bien à l’abri du tourisme de masse…

LE SNOB À TRAVERS LES ÂGES

Si le snobisme est omniprésent aujourd’hui et

s’immisce dans nos interactions les plus banales,

il n’a pas attendu notre époque pour s’installer.

On s’accorde à attribuer la paternité du terme,

dans son sens moderne, à l’écrivain britannique

William Makepeace Thackeray (1811-1863). À son

époque, le mot snob évoque les étudiants des

grandes universités dénués de lignage aristocratique

: ils sont sine nobilitate, c’est-à-dire « sans

noblesse », expression dont la contraction donnerait

« snob ». Mais Thackeray, qui écrit alors pour

N° 113 - Septembre 2019


À retrouver dans ce numéro

p.

94

SNOB !

Pour détecter un snob en soirée, demandez-lui

s’il a vu un film ou une exposition qui n’existe pas.

S’il répond que oui bien sûr, c’est qu’il possède

la principale caractéristique du snobisme étudiée

par le romancier William Makepeace Thackeray :

prétendre tout savoir.

p.

84

11 MINUTES

La durée moyenne consacrée à une tâche

de manière ininterrompue. Cette estimation

date de 2005, avant l’explosion des messageries

instantanées et des e-mails. Elle est probablement

beaucoup plus faible aujourd’hui.

p.

16

HIPPOCAMPE

Le fameux « organe de la mémoire »

au nom de petit animal marin pourrait

servir en réalité à bien d’autres

choses : on lui a découvert trois

subdivisions. La première traiterait

les émotions, la seconde interviendrait

dans les processus cognitifs

(raisonnement, repérage spatial

et sens de l’orientation)

et la troisième, dans l’encodage

véritable de nos souvenirs…

p.

60

p.

20

des rires sont précédés

de propos réellement

drôles, a constaté

le chercheur Robert

Provine. Le rire se glisse

dans nos propos,

surtout à la fin des

phrases, comme

manière de socialiser

ou de détendre

l’atmosphère.

p.

26

JOHNNY FOREVER

Cierges brûlés, couronnes de fleurs, livres d’or et chants : les messes données chaque

mois en souvenir de Johnny Hallyday ont toutes les caractéristiques d’un culte religieux.

10 %

p.

48

HYPOGLYCÉMIE

Nous ne percevons pas le monde de la même façon

lorsque nous avons mangé et quand nous avons

le ventre creux. Par exemple, après avoir bu

une boisson sucrée, une même pente nous paraît

visuellement moins raide. Signe que l’énergie

dont dispose le corps rétroagit sur le système visuel.

RATS RECÂBLÉS

Le neurologue Roger Sperry mit au jour les schémas

de câblage de nos neurones par des expériences

aujourd’hui inimaginables : il intervertit les nerfs entre

les muscles fléchisseurs et extenseurs des pattes

de rats, lesquels se mirent à descendre une échelle

lorsqu’ils essayaient de la monter…

p.

76

2,5

fois plus de morts tragiques

dans les dessins animés pour

enfants que dans les films

pour adultes, en moyenne.

Le summum : la mort

de la maman de Bambi.

Imprimé en France – Roto Aisne (02) – Dépôt légal septembre 2019 – N° d’édition M0760113-01 – Commission paritaire : 0723 K 83412

– Distribution Presstalis – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur 19/06/0024 – Directeur de la publication et gérant : Frédéric Mériot

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