Le temps des hordes_Menaces_extrait
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Anouk Langaney<br />
<strong>Le</strong> Temps <strong>des</strong> Hor<strong>des</strong><br />
I<br />
<strong>Menaces</strong>
I<br />
Louna<br />
par Pierre-Ézéchiel
vv<br />
La Parisienne<br />
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve les gens normaux assez<br />
chiants. <strong>Le</strong>s tarés me font rire davantage. Dans certaines limites.<br />
Dans ma classe, la troisième K de la cité scolaire du Gozzi, jusqu’à ce matin,<br />
on comptait sept tarés. Dont :<br />
– quatre comiques ;<br />
– un fantôme ;<br />
– un lourd ;<br />
– un vrai psychopathe.<br />
Soit une majorité de tarés marrants. Et voilà qu’à la mi-novembre, on<br />
nous colle sur les bras une Parisienne hystérique, folle à bouffer ses doigts, et<br />
manifestement nuisible ! Ça fiche en l’air mes statistiques ! <strong>Le</strong>s fous méchants<br />
sont aussi nombreux que les bons. On est mal. Enfin, quand je dis « on », je me<br />
compte dans les gens normaux : c’est peut-être vite dit.<br />
Normal ou non, je ne pue pas la névrose à plein nez, comme cette Louna.<br />
Alex dit que je ne suis pas objectif, parce qu’elle est parisienne, et que j’ai <strong>des</strong><br />
préjugés… C’est vrai que je n’aime pas trop les Parisiens. J’ai mes raisons : l’été,<br />
mon île est envahie par <strong>des</strong> flots de crétins tout blancs, qui virent au rouge après<br />
quelques heures de cuisson sur la plage. Ils sont <strong>des</strong> millions, chaque année<br />
plus nombreux depuis qu’il y a la guerre dans les pays moins chers. Quand ils<br />
arrivent, plus rien ne marche, tout est saturé : les routes, les réseaux, les égouts…<br />
Ils nous paralysent, tout ça pour ne rien foutre de leur <strong>temps</strong>, pour rester vautrés<br />
dans leur graisse en bord de mer, comme les phoques du <strong>temps</strong> <strong>des</strong> banquises !<br />
Alors, je les hais. Mon pote Alex dit que j’ai la haine facile. Possible.<br />
Cela dit, les touristes, au moins, rentrent chez eux fin août. Tandis que<br />
Louna et sa mère, c’est de la Parisienne qui reste ! Elles sont venues s’échouer<br />
à Ajaccio, apparemment sans connaître personne, va savoir pourquoi. On ne<br />
9
<strong>Menaces</strong><br />
sait pas ce que fait sa mère dans la vie, il paraît qu’elle a plein de pognon, mais<br />
qu’elle a l’air tordue – moi, je ne l’ai jamais vue. Et la fille me suffit bien. Une<br />
grande gamine toute maigre, complètement speed, avec <strong>des</strong> yeux de chouette<br />
qui papillonnent partout… Toujours habillée comme un sac ! Je m’en fous, <strong>des</strong><br />
fringues, attention. Mais à ce point ? Elle est arrivée, une fois, avec deux baskets<br />
de couleur différente. Même pas exprès, pour se donner un genre, non : celle de<br />
gauche était à sa mère, une pointure trop petite, elle lui faisait un mal de chien !<br />
Avec ses grands yeux écarquillés et ses vêtements de clown, elle a souvent<br />
l’air d’une petite fille, mais qui parlerait comme une vieille… Paraît qu’elle a<br />
deux ans d’avance, donc dans les treize balais, j’imagine ; mais elle ne les fait<br />
pas : on lui en donnerait beaucoup moins, et beaucoup plus à la fois. C’est…<br />
dérangeant.<br />
En plus, petit génie ou non, cette fille a une tête de passoire. Elle oublie<br />
tout, tout le <strong>temps</strong>. <strong>Le</strong>s noms <strong>des</strong> gens, les numéros <strong>des</strong> salles, les devoirs, son<br />
matériel… une plaie géante. Et je me retrouve à côté d’elle en classe, parce que<br />
cette garce de Rinazzi m’a séparé d’Alex ! « Pierre-Ézéchiel, je compte sur votre<br />
légendaire sens de l’accueil. » Vieille carne !<br />
Pierre-Ézéchiel, c’est mon vrai nom ; enfin, mon nom de baptême. Pas<br />
évident à porter, mais il me vient du Niolu, ma région d’origine : il y a chez<br />
nous plein de prénoms bibliques, qu’on se refile d’une génération à l’autre. C’est<br />
parfois encombrant, mais c’est précieux, aussi. Surtout quand ceux qui l’ont<br />
transmis ne sont plus là. Bref. Une fois passé l’appel du jour de la rentrée, tous<br />
les profs m’ont appelé Pierre, ou Petru, quand les cours sont en corse ; certains<br />
de mes potes, comme Alex, m’appellent Zé. Rinazzi est la seule à prononcer mon<br />
nom complet, en détachant bien les syllabes, pour le faire durer plus long<strong>temps</strong>,<br />
sachant que ce qui vient après est toujours une vacherie… C’est comme si elle<br />
tirait sur un élastique, qu’elle me lâche ensuite dans la tronche.<br />
Nous avons tous cru, au début, que Louna la Parisienne n’avait rien dans<br />
le crâne, mais ce n’est pas si simple : elle cartonne dans pas mal de matières.<br />
D’où les deux ans d’avance. En maths, c’est juste un monstre ! En français, elle<br />
est forte pour tout ce qui est lecture ; sans surprise, parce qu’elle s’enfouit à<br />
chaque récré dans <strong>des</strong> bouquins plus gros qu’elle. Par contre, elle écrit n’importe<br />
comment, très vite, de travers quand c’est à la main, et avec <strong>des</strong> fautes partout !<br />
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La Parisienne<br />
En techno, ça m’arrache la bouche de le dire, mais elle assure grave. Elle<br />
scotche tout le monde, à part Sevan, qui plane dans une autre sphère et passe<br />
sa vie sur le web. <strong>Le</strong> jour où elle a fait son exposé sur les avatars en 3D, même<br />
lui avait l’air d’écouter, c’est dire ! Quand elle programme, c’est vachement<br />
dur de se concentrer, à côté, parce qu’elle frappe son clavier comme si elle lui<br />
voulait du mal, mais le résultat est impressionnant. Elle encode tellement vite<br />
que j’ai à peine le <strong>temps</strong> de copier ! Non, rien à dire, elle n’est pas bête. Juste<br />
complètement ravagée.<br />
Ce que je supporte le moins, c’est sa façon de terminer les phrases <strong>des</strong><br />
autres. Elle le fait avec tout le monde. Même avec les profs. Parfois d’un air<br />
exaspéré, comme si Madame n’avait pas la patience d’attendre qu’on ait fini<br />
de réfléchir ! Comme si elle avait mieux à faire que de perdre son <strong>temps</strong> avec<br />
<strong>des</strong> cons comme nous ! Insupportable. Si c’était un type, je crois qu’il se serait<br />
déjà pris une beigne – de moi, ou d’un autre. Elle gonfle tout le monde. Depuis<br />
qu’elle est arrivée, c’est bien simple : personne, ni prof, ni élève, n’a réussi à<br />
aller au bout d’une question ! Sauf en physique : M. Mondino a craqué avant<br />
nous, et lui a dit de la fermer jusqu’à la fin de l’année…<br />
C’est le pire cours, pour moi, du coup. Déjà qu’en <strong>temps</strong> normal, elle n’arrête<br />
pas de bouger, de trépigner, de faire tomber <strong>des</strong> trucs et de me flanquer <strong>des</strong> coups<br />
de pied sous la table, mais là… Forcée à se taire, elle est en crise permanente !<br />
C’est flippant. Elle respire bruyamment, les yeux lui sortent de la tête, on dirait<br />
que les mots remontent et se coincent dans sa gorge. Elle s’agite tellement que<br />
souvent tout le monde se retourne, sauf Mondino, qui fait semblant de ne pas<br />
l’entendre. J’ai la trouille qu’elle refasse une crise, comme en sport.<br />
Parce qu’elle est malade de la tête, au sens figuré et au sens propre.<br />
Épileptique. Elle n’a fait qu’une seule crise en classe, mais ça nous a suffi :<br />
c’est hyper-angoissant ! Elle se roulait par terre, avec <strong>des</strong> sortes de spasmes,<br />
comme mon cousin le jour où il s’est mis les doigts dans la prise. <strong>Le</strong>s yeux<br />
blancs, révulsés. Un vrai film d’horreur. Plusieurs filles ont raconté qu’elles<br />
avaient fait <strong>des</strong> cauchemars, après ça ; et je pense que les gars aussi, même s’ils<br />
ne l’ont pas dit. Moi, je ne me souviens pas de mes rêves. Enfin, de ceux que je<br />
fais en dormant, parce que les autres… passons.<br />
11
<strong>Menaces</strong><br />
Aujourd’hui, on est vendredi. <strong>Le</strong> bon côté <strong>des</strong> choses, c’est que dans quelques<br />
heures je pourrai me barrer au village avec Mina et Papy, mes grands-parents,<br />
qui sont aussi impatients que moi de quitter la ville. <strong>Le</strong> mauvais côté <strong>des</strong> choses,<br />
c’est que parmi les heures en question, il y en a deux de TP de bio, en binôme<br />
avec Louna la folle ! J’ai tout tenté pour qu’on me déplace, mais il n’y a pas eu<br />
moyen. Certains profs compatissent un peu, ils voient bien que je souffre, mais<br />
Rinazzi a fait passer le mot : c’est bien fait pour ma gueule.<br />
Rinazzi m’a pris en grippe dès la rentrée, et ça ne s’arrange pas… C’est<br />
réciproque, j’admets. Elle fait peur à tout le monde – à ses collègues aussi, je<br />
pense – et c’est plus fort que moi, les gens qui font peur, je ne peux pas les<br />
blairer. Il faut que je leur rentre dedans. Si je ne vais pas au clash tout de suite,<br />
ils risquent de me faire peur à moi aussi, et je ne peux pas me le permettre. Je<br />
hais la peur. Alors, je lui suis rentré dedans. Et je le paye depuis. Louna, c’est<br />
sa plus belle vengeance.<br />
Malgré Louna et ses tics nerveux, le TP du jour me branche bien ; il s’agit de<br />
roche, et j’ai un truc avec la roche. La prof de bio, M me Al-Rinad, a long<strong>temps</strong> été<br />
géologue. On raconte qu’elle bossait sur <strong>des</strong> plates-formes pétrolières offshore.<br />
Ça expliquerait le bimoteur japonais hallucinant dans lequel elle arrive le<br />
matin, qu’elle ne risque pas d’avoir payé avec son salaire de prof ! Un truc<br />
de fou, autoportant, avec la puissance d’un gros transporteur dans une toute<br />
petite coque hyper-maniable et chromée de partout. Un bijou, quoi ! Qu’elle a<br />
sacrément bien en main, qui plus est. Elle pilote avec ses nerfs, comme elle fait<br />
tout le reste, d’ailleurs, mais on sent un sacré contrôle ! Elle envoie de méchants<br />
courants d’air en prenant de la vitesse, mieux vaut être bien accroché quand<br />
on la croise ! Je parle pour les gosses de riches qui viennent au bahut en drone,<br />
en quadcoptère ou en aéroskate vintage. Avec mon vélo électrique pourri, je<br />
ne risque pas de m’envoler.<br />
En cours, c’est un peu la même chose. Elle maîtrise toujours son sujet, son<br />
ordi est bourré de réponses à toutes les questions d’élèves imaginables, illustrées<br />
par ses soins, qu’elle nous balance à tout bout de champ sous forme de projections<br />
3D bluffantes. Mais elle est sur les nerfs en permanence. Hyper-stressée,<br />
et stressante… C’est ce qui fait que pas mal de mes potes ont du mal avec elle,<br />
malgré son bimoteur et ses hologrammes. <strong>Le</strong> chapitre qu’elle a commencé l’autre<br />
jour, par exemple, s’intitule dans le manuel « Découverte de l'environnement<br />
12
La Parisienne<br />
géologique immédiat », mais quand c’est elle qui le traite, ça devient tout de suite<br />
« Pourquoi tout va péter bientôt », « Pourquoi les sols s'épuisent », « Comment<br />
on va crever de soif dans un nuage de particules toxiques »… Et c’est d’autant<br />
moins rassurant qu’elle maîtrise son sujet ! Au lycée, elle est même responsable<br />
de la section « Environnement », celle où j’irai si tout va bien.<br />
<strong>Le</strong>s discours alarmistes de M me Al-Rinad ne me dérangent pas, j’ai l’habitude.<br />
Depuis tout petit, j’ai ce truc avec les rochers, dont je ne parle à personne<br />
– même ma grand-mère ne me croit pas, de toute façon. Pourtant, ce ne sont pas<br />
<strong>des</strong> conneries : <strong>des</strong> fois, les pierres me parlent. Toutes les pierres. Celles <strong>des</strong> murs,<br />
<strong>des</strong> statues, le sol, les petits cailloux… Même le sable, mais c’est moins clair.<br />
Quand je dis « me parlent », je simplifie : c’est chaud à expliquer à quelqu’un<br />
qui ne l’a pas vécu. Et comme je ne connais personne qui l’ait vécu… En gros,<br />
de <strong>temps</strong> en <strong>temps</strong>, quand je me balade près d’une pierre (ce qui arrive assez<br />
souvent), je sens que quelque chose remonte vers mes yeux, depuis l’arrière de<br />
ma tête. C’est comme une espèce de chaleur. Ou comme un bourdonnement.<br />
Sauf que ce n’est pas du bruit, ni de la température : plutôt une sorte d’image.<br />
Une vision, quoi. Celle de l’intérieur de la pierre. Ensuite, arrivent les voix.<br />
Parfois l’image vient vite, et elle est nette ; d’autres fois c’est plus lointain,<br />
plus lent, et l’image reste floue – c’est ce qui se passe avec le sable. Quand la<br />
montée est lente et floue, je peux résister. Refuser l’appel, si vous voulez. Et<br />
c’est souvent ce que je fais, quand ça ne tombe pas au bon moment : si je suis<br />
sur mon vélo, par exemple (ou sur l’aéroskate d’Alex, quand il me le prête), c’est<br />
un coup à me péter la gueule, vu que si je laisse l’image s’installer, je ne capte<br />
plus rien d’autre. Mais quand c’est une image très forte, je n’ai pas le choix :<br />
elle monte de manière fulgurante, comme une énorme vague, et là, j’ai intérêt<br />
à m’arrêter très vite, et à m’asseoir, ou même à m’allonger en attendant que ça<br />
passe ! C’est très rare, heureusement, et ça ne dure pas long<strong>temps</strong>. <strong>Le</strong> <strong>temps</strong> que<br />
la pierre me dise ce qu’elle a à me dire. On dirait une sorte de chant. Pas avec<br />
de vrais mots, plutôt <strong>des</strong> sons que je comprends. <strong>Le</strong> chant ne dure que quelques<br />
secon<strong>des</strong>, une minute maximum.<br />
Mina m’a conseillé de parler de chute de tension, dans ces cas-là, plutôt que<br />
d’expliquer le coup <strong>des</strong> pierres qui chantent. Quand j’étais à l’école, je pouvais<br />
en parler : j’ai même fait une rédac <strong>des</strong>sus, en CM1. <strong>Le</strong>s potes aimaient bien mes<br />
13
<strong>Menaces</strong><br />
histoires, et la maîtresse me trouvait chou. Je sentais bien qu’elle ne me croyait<br />
pas, et ça me gonflait un peu, mais au moins, elle souriait !<br />
Tandis qu’au collège, mon premier collège, je veux dire, j’ai eu de gros<br />
soucis, en racontant. <strong>Le</strong> principal me prenait pour un dingue, les élèves et<br />
certains profs se foutaient de ma gueule… et ça me rendait… disons, difficile<br />
à contrôler. C’est à cause de ça que mes grands-parents ont déménagé, et que<br />
j’ai atterri à la cité scolaire du Gozzi, en cinquième. Je me suis refait <strong>des</strong> potes,<br />
mes notes sont décentes sans être géniales, et je n’ai encore frappé personne.<br />
Alors, pas de danger que je refasse l’erreur de raconter mes histoires de cailloux !<br />
<strong>Le</strong>s deux fois où une vision forte m’est montée en public, j’ai placé la chute de<br />
tension, et le truc est bien passé.<br />
Il n’y a qu’avec M me Al-Rinad, que je regrette de devoir fermer ma gueule.<br />
Non seulement elle sait <strong>des</strong> millions de trucs scientifiques sur les pierres, mais<br />
elle a ce côté « angoissée de la vie » qui saoule mes copains ; or, justement, les<br />
pierres stressent un max ! On ne dirait pas, quand on les voit : un rocher, c’est<br />
plutôt placide, d’apparence. En fait, pas du tout. Ou alors, peut-être qu’ils ne<br />
chantent que quand ils ont peur, et qu’ils se taisent le reste du <strong>temps</strong> ; ça, je<br />
ne peux pas le savoir. Quand ils me causent, en tout cas, c’est toujours parce<br />
qu’ils flippent. Des fois, c’est juste un gros caillou qui a peur de faire tomber<br />
quelqu’un, d’autres fois, c’est un rocher qui va se fendre sous l’effet du gel,<br />
ou se décrocher, et saccager un bout de forêt. <strong>Le</strong>s falaises ont peur de l’eau,<br />
le sable a peur <strong>des</strong> vagues, et de la tempête. <strong>Le</strong>s bâtiments ont peur du <strong>temps</strong>,<br />
quelquefois <strong>des</strong> engins de chantier.<br />
Des fois, les cailloux exagèrent, surtout les petits ! Quand j’étais en CP, j’ai<br />
failli me vautrer en trottinette, juste parce qu’un con de gravillon voulait qu’on<br />
le retourne. Je n’osais jamais refuser leurs appels, à l’époque. Plus ça va, moins<br />
je les écoute… ne serait-ce que parce que, la plupart du <strong>temps</strong>, je ne peux pas<br />
grand-chose pour eux. Il y a même <strong>des</strong> pério<strong>des</strong> assez longues où je n’entends<br />
plus grand-chose, je dois devenir plus sélectif. Ou un peu sourd.<br />
Quand M me Al-Rinad part de l’observation d’un bout de basalte sous-marin<br />
au microscope, et embraye direct, ce vendredi comme tant d’autres, sur la<br />
montée <strong>des</strong> eaux et le réchauffement climatique, je ne peux pas m’empêcher<br />
de me demander si elle n’est pas comme moi. Si ce ne sont pas les pierres qui<br />
lui communiquent leur trouille, et la chargent de nous faire passer les infos…<br />
14
La Parisienne<br />
À ma droite, Louna trépigne, comme d’habitude. J’ai à peine le <strong>temps</strong> de mettre<br />
les lunettes macro pour observer le machin qu’elle me les arrache, en me griffant<br />
le nez au passage. Je ne dis rien, mais je la bouscule un peu, histoire de<br />
marquer le coup, et le porte-tubes à essai finit par terre. Chaos général, paillettes<br />
de verre partout, un quart d’heure de perdu… pour une fois qu’un cours<br />
m’intéresse vraiment, c’est quand même un peu dommage. Je ne peux même<br />
pas en vouloir à Louna, sur ce coup-là, car je note qu’elle ne m’a pas dénoncé<br />
à la prof : elle a parlé d’une maladresse, pas de mon coup d’épaule. Soit elle ne<br />
l’a même pas remarqué, tellement elle plane, soit elle m’aime bien. Je ne sais<br />
pas ce qui m’inquiète le plus.
vv<br />
<strong>Le</strong> chant du Gozzi<br />
C’est à 11 h 40 que l’orage gronde. La pluie s’abat presque aussitôt sur le<br />
bahut, un vrai déluge ! Des gouttes énormes s’écrasent sur la baie vitrée ; peutêtre<br />
même de la grêle, vu le bruit. Notre salle de TD, située dans le bâtiment C,<br />
à flanc de colline et sous le toit, résonne comme une cymbale géante.<br />
Personne ne s’y attendait. Il n’a pas plu depuis <strong>des</strong> semaines. Depuis que je<br />
suis tout môme, les prin<strong>temps</strong> sont brûlants, chez nous. <strong>Le</strong> sirocco, le vent du<br />
désert, traverse la Méditerranée, chargé de sable rouge, et le répand sur toute la<br />
Corse. L’après-midi, lorsqu’il se lève, on dirait que Quelqu’un Là-Haut a ouvert<br />
la porte du four ! <strong>Le</strong> ciel est rouge, les yeux nous piquent. Tous ceux qui ont<br />
de l’asthme ou <strong>des</strong> allergies, comme Cheyenne, sont obligés de se balader avec<br />
leurs filtres dans le nez, et parfois <strong>des</strong> lunettes de protection. <strong>Le</strong>s pluies d’orage<br />
nous arrivent à la fin de l’été, jamais avant…<br />
En voyant ruisseler l’eau, je pense à ce que raconte Mina : qu’il pleuvait<br />
souvent, au prin<strong>temps</strong>, dans sa jeunesse. Que c’était une saison très douce, où<br />
tout était vert et fleuri, et que les incendies ne commençaient pas avant l’été.<br />
Du coup, j’essaie de me convaincre que c’est une bonne nouvelle, mais quand<br />
je le dis à voix haute, M me Al-Rinad secoue la tête :<br />
« Ce n’est pas si simple, Pierre. <strong>Le</strong> sol est complètement sec, je ne pense pas<br />
qu’il puisse absorber une averse pareille.<br />
– Et qu’est-ce qui se passe, quand le sol n’absorbe plus ?<br />
– On peut redouter <strong>des</strong> inondations. Parfois <strong>des</strong> glissements de terrain. »<br />
<strong>Le</strong>s filles du premier rang ricanent, l’air entendu. Je sais ce qu’elles<br />
pensent : que, quel que soit le sujet, Al-Rinad va encore nous annoncer la fin<br />
du monde. Difficile de leur donner tort : elle s’est approchée de la fenêtre, et fixe<br />
la montagne d’un air encore plus anxieux que d’habitude. Ses lèvres bougent,<br />
mais je ne sais pas si elle parle. Au boucan qui nous tombe du ciel s’ajoutent<br />
17
<strong>Menaces</strong><br />
les rires et les braillements de toute la classe, qui part en vrille. <strong>Le</strong>s uns jouent<br />
à se faire tomber <strong>des</strong> tabourets, les autres se tirent <strong>des</strong> bouts de basalte <strong>des</strong>sus.<br />
La prof ne dit rien, ne se retourne même pas, ce qui est très inhabituel : elle<br />
tolère les gloussements, les blagues occasionnelles et les apartés, ce n’est pas<br />
une hystérique comme Rinazzi, mais elle a de l’autorité… Je reçois un projectile<br />
en plein dans l’oreille, mais je ne suis pas tenté de riposter. Il me semble que<br />
quelque chose cloche.<br />
En jetant un œil sur ma droite, je vois que je ne suis pas le seul à ressentir<br />
le malaise : Louna ne s’agite plus, ne trépigne plus. En fait, elle ne cille même<br />
pas. Elle fixe M me Al-Rinad, qui fixe la montagne devenue cascade : le flanc<br />
du Gozzi, une paroi de roche rouge haute de sept cent seize mètres. La cité<br />
scolaire a été bâtie au tiers de sa hauteur. Deux barres jumelles pour le lycée et<br />
les gymnases, une cour centrale en terrasses, et les trois bâtiments du collège<br />
qui dominent l’ensemble. Dans les salles les plus hautes, celles d’arts plastiques<br />
et de musique, la vue sur le golfe de Lava est splendide.<br />
Je cherche Alex du regard, mais il profite de la panique pour draguer<br />
Léonie. Tous les autres papotent et rigolent, beaucoup ont sorti leurs portables.<br />
Je me décide à causer à Louna, puisqu’il n’y a qu’elle qui semble concernée, et<br />
que la prof est trop loin pour m’entendre :<br />
« C’est spé, comme pluie, non ? »<br />
Elle ne me répond pas, et je me rends compte d’un coup qu’en fait elle est<br />
trop fixe. Très pâle, parfaitement immobile, comme un con de chien à l’arrêt, les<br />
yeux exorbités, et la respiration haletante. Merde ! À tous les coups, elle nous<br />
refait une crise ! Je bondis de mon tabouret, traverse la salle à toute vitesse.<br />
J’alpague Al-Rinad, qui bloque toujours sur le monde transformé en cabine<br />
de douche, mais ce que je tente d’articuler se perd dans le fracas du tonnerre.<br />
Pas de doute, l’orage est maintenant juste au-<strong>des</strong>sus de nos têtes ! L’éclairage<br />
clignote à trois reprises, et puis nous lâche, et le moins qu’on puisse dire est<br />
qu’il fait vraiment sombre, pour un midi. Cette fois, plus grand monde ne rigole,<br />
quelques cris résonnent même de part et d’autre de la salle. M me Al-Rinad fait<br />
volte-face pour reprendre la situation en main.<br />
Je cherche Louna du regard : le fond de la salle est obscur, mais il me semble<br />
qu’elle n’a pas changé d’expression. En tout cas, elle ne se roule pas par terre<br />
les yeux révulsés, comme en sport. Je compte tout de même prévenir la prof,<br />
18
<strong>Le</strong> chant du Gozzi<br />
mais je décide de lui laisser quelques instants pour ramener le calme, ce qui<br />
n’est pas simple, car dans le chaos général on ne capte qu’un mot sur deux. Il<br />
me semble qu’elle essaie de nous préparer à l’idée d’évacuer vers le bâtiment<br />
principal, ce qui suppose de traverser toute la cour sous l’orage : inutile de dire<br />
que personne n’est très motivé ! Je ne comprends pas bien l’idée, moi non plus,<br />
mais si elle arrive à convaincre les autres, je ferai ce qu’elle décidera. Enfin, si<br />
Louna est en état de bouger.<br />
En attendant de pouvoir en placer une, je me tourne vers la fenêtre, pour<br />
admirer, moi aussi, les trombes d’eau qui dévalent le long de la paroi, rebondissent<br />
sur les roches saillantes, s’écrasent sur les toits <strong>des</strong> deux écoles et du<br />
lotissement voisin. <strong>Le</strong> mont Rouge semble noir, à présent ; il nous surplombe,<br />
et j’ai le <strong>temps</strong> de me dire que sa forme est celle d’une vague immense, une<br />
déferlante dont nous serions les minuscules surfeurs. Et puis je ne me dis plus<br />
rien, parce que c’est lui qui parle.<br />
La vision monte, comme d’habitude, de l’arrière de mon crâne, mais si<br />
rapide, si puissante, qu’il me semble qu’elle va m’arracher les yeux de la tête<br />
pour en jaillir ! Elle est rouge, luisante, et d’une densité incroyable. Elle me<br />
possède entièrement, je ne sais plus si je suis debout, où peuvent être le haut, le<br />
bas, mes pieds… La voix du Gozzi s’élève et me submerge, elle couvre l’orage.<br />
Son chant est une vibration intense, basse et douloureuse, comme le souffle<br />
d’un orgue gigantesque. J’entends <strong>des</strong> percussions, aussi, comme <strong>des</strong> coups<br />
de gong, et <strong>des</strong> sortes d’arrachements. Et, comme toujours, je comprends tout.<br />
<strong>Le</strong> Gozzi hurle en moi qu’il va tomber. Il chante l’eau qui s’infiltre dans ses<br />
crevasses, rongées par les sécheresses successives. Il pleure les racines, dont le<br />
réseau l’étreignait, le soutenait autrefois : celles <strong>des</strong> chênes verts et <strong>des</strong> arbousiers<br />
du maquis ravagé par les incendies successifs ; celles <strong>des</strong> pins, arrachés<br />
pour construire de nouvelles villas, toujours plus haut sur les pentes ; celles <strong>des</strong><br />
eucalyptus, tronçonnés pour gagner une vue mer depuis les terrasses. Plus rien<br />
ne le retient, à présent, et toutes ces constructions lui pèsent, compromettent<br />
son équilibre ! De toute sa formidable masse, le mont Gozzi me crie qu’il va se<br />
casser la gueule.
vv<br />
Sauve-qui-peut<br />
Lorsque je reprends conscience, l’éboulement a déjà commencé. <strong>Le</strong> bruit en<br />
provenance du toit est plus infernal que jamais, ce ne sont plus <strong>des</strong> gouttes, ni<br />
même <strong>des</strong> grêlons qui pleuvent, mais <strong>des</strong> cailloux. Ce qui ruisselle sur la fenêtre<br />
est une boue épaisse et rouge sang. Je suis à terre. Je me redresse et me dirige<br />
vers les silhouettes que je distingue à l’autre bout de la salle.<br />
« Qu’est-ce qui s’est passé ?! Où sont les autres ?! »<br />
J’ai l’impression de crier, mais je ne suis pas sûr qu’ils m’entendent, dans<br />
ce bordel. Il ne reste que huit élèves, dont Alex et Louna, et M me Al-Rinad qui<br />
est allongée par terre, du sang sur la tempe gauche. Alex me remarque enfin,<br />
il est hagard, il lâche :<br />
« Merde, tu es là ! Je pensais que tu avais réussi à sortir !<br />
– Non, j’étais de l’autre côté, à la fenêtre. Il faut qu’on se barre, et vite !<br />
– Tu crois que je ne le sais pas ?! On ne peut pas sortir, on est coincés ! »<br />
C’est alors que je remarque les blocs de rochers imposants qui bouchent la<br />
sortie de la salle. Alex court vers les fenêtres, il se penche, comme s’il voulait<br />
sortir par là, mais je sais bien que c’est impossible : le bâtiment C est construit<br />
dans la pente. La porte est au niveau de la cour, mais les fenêtres, de l’autre<br />
côté, donnent à au moins quatre mètres de haut. Je me tourne vers Louna, qui<br />
me regarde bizarrement, et je désigne la prof inerte :<br />
« Qu’est-ce qui lui est arrivé ?<br />
– Elle a fait traverser les autres, par groupes, en les couvrant avec un<br />
rideau. Au début, personne ne voulait y aller ; à la fin, c’était le contraire, ils<br />
se marchaient <strong>des</strong>sus. À son dernier passage, au retour, elle s’est pris un gros<br />
caillou dans la tête. Elle marchait de travers. On lui a crié “Allez-y, partez sans<br />
nous !”, mais elle est revenue tout de même. Je suis sortie à sa rencontre, j’ai<br />
failli me faire assommer aussi : ces saletés s’abattaient de partout, une vraie<br />
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<strong>Menaces</strong><br />
pluie de météorites ! Quand on l’a allongée, elle était encore consciente, mais<br />
ça n’a pas duré. Et toi, qu’est-ce qui t’est arrivé ?<br />
– Comment ça ?<br />
– J’ai vu que tu étais tombé aussi.<br />
– Oh ! Non, c’est rien. »<br />
Je sens bien qu’elle ne me croit pas, et je me demande ce qu’elle a vu, au<br />
juste. Elle était loin, mais j’étais juste devant la fenêtre, en pleine lumière. Je<br />
ne sais pas comment sont mes yeux, pendant les visions, si je les ferme ou s’ils<br />
restent ouverts… En tout cas, rien de spectaculaire, comme ses yeux blancs à<br />
elle pendant les crises ! Sinon, on m’aurait amené direct aux urgences, au lieu<br />
de me filer un sucre à l’infirmerie. Louna ouvre la bouche, mais je me détourne,<br />
et quand je relève les yeux elle est partie plus loin. On dirait qu’elle tâte le mur<br />
du fond.<br />
J’agrippe Alex, et je lui montre le faux plafond : beaucoup de plaques de<br />
plâtre se sont déjà cassé la gueule, et le réseau électrique pendouille. Dans<br />
certains coins, le toit lui-même semble enfoncé. <strong>Le</strong>s rochers qui tombent à<br />
présent sont moins nombreux, mais plus lourds, sans doute pas loin du format<br />
de ceux qui bloquent la porte.<br />
« Il faut qu’on fasse quelque chose, on va tout se prendre sur la gueule !<br />
– À quoi tu penses ? On est bloqués ! Et ça continue à tomber, dehors. Il<br />
vaut mieux rester à l’abri, attendre que ça se calme. »<br />
J’inspire bien fort. Il faut que je le dise à quelqu’un.<br />
« Ça ne va pas s’arrêter, mec. <strong>Le</strong> Gozzi va se casser la gueule.<br />
– Tu déconnes ? Qu’est-ce que tu racontes ?!<br />
– Je suis sérieux, je te jure. C’est un gruyère tout sec, qui se remplit de<br />
flotte. Avec <strong>des</strong> tonnes de saloperies en béton <strong>des</strong>sus, et plus une racine pour<br />
le tenir. Crois-moi ! Il va tomber, je te dis.<br />
– Tu délires, mon pote. Tu as trop écouté cette vieille parano d’Al-Rinad.<br />
Écoute, j’aimerais bien te faire plaisir, mais je ne vois aucune issue, à moins de<br />
sauter par la fenêtre !<br />
– Alors, on va crever.<br />
– Pas forcément, répond Louna. On pourrait construire un abri.<br />
– Pourquoi, tu crois à ces conneries, toi aussi ?! demande Alex, scotché.<br />
Tu crois que la montagne va s’effondrer ?<br />
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