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Gens de Bastia_extrait

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Préface<br />

J’ai écrit mes quatre pièces bastiaises <strong>de</strong> 1999 à 2009. <strong>Bastia</strong> l’hiver, intitulée<br />

initialement Clémence (1999), puis Liberty Valance est mort (2002), Forza <strong>Bastia</strong><br />

(2006) et Reprise d’un triomphe (2009).<br />

Depuis 2000, elles ont donné lieu à près <strong>de</strong> quatre cents représentations en Corse et<br />

à l’extérieur.<br />

En 2010, à l’occasion <strong>de</strong> leur programmation en intégrale à Ajaccio (Espace Diamant)<br />

et Marseille (Théâtre <strong>de</strong>s Bernardines et Théâtre Joliette-Minoterie), j’ai essayé <strong>de</strong><br />

comprendre ce qui pouvait les relier les unes aux autres, outre le fait que leurs<br />

actions ont en commun <strong>de</strong> se dérouler « à <strong>Bastia</strong>, <strong>de</strong> nos jours ».<br />

Il m’a alors semblé que chacune d’elles mettait en jeu un rapport particulier que les<br />

gens <strong>de</strong> <strong>Bastia</strong> ont avec la parole. Retenue ou tue par la peur dans <strong>Bastia</strong> l’hiver,<br />

empêchée ou contrariée chez un homme entre <strong>de</strong>ux âges par une mère et une grandmère<br />

indisposées par ses récits <strong>de</strong> westerns, complètement débridée dans Forza<br />

<strong>Bastia</strong> grâce à l’invraisemblable épopée sportive européenne du Sporting qui avait<br />

plongé <strong>Bastia</strong> (et la Corse) dans une liesse proche du délire, et fantaisiste jusqu’aux<br />

limites d’une mythomanie inquiétante dans Reprise d’un triomphe.<br />

Aujourd’hui, cette lecture me semble toujours d’actualité.<br />

N. C.<br />

<strong>Bastia</strong>, mars 2020<br />

5


L’écriture, la création et la diffusion <strong>de</strong> ces quatre pièces bastiaises<br />

et <strong>de</strong> Vie <strong>de</strong> Jean Nicoli ont été possibles grâce au concours <strong>de</strong>s partenaires suivants :<br />

Villes d’Ajaccio et <strong>de</strong> <strong>Bastia</strong>, Collectivité <strong>de</strong> Corse, DRAC <strong>de</strong> Corse et d’Île-<strong>de</strong>-France,<br />

Aria Corse, Bourses d’écriture et <strong>de</strong> recherche <strong>de</strong> la fondation Beaumarchais,<br />

<strong>de</strong> l’AFAA-Institut français (Paris-New York), du ministère <strong>de</strong> la Culture (DMDTS)<br />

et du Centre national <strong>de</strong>s écritures du spectacle à la Chartreuse <strong>de</strong> Villeneuve-lès-Avignon, Centres<br />

dramatiques nationaux <strong>de</strong> Montpellier (Théâtre <strong>de</strong>s 13 vents) et <strong>de</strong> Gennevilliers, Théâtre d’Arras, Théâtre<br />

L’Échangeur (Bagnolet), Théâtre <strong>de</strong>s Bernardines (Marseille),<br />

Théâtre Joliette-Minoterie (Marseille), Les Laboratoires d’Aubervilliers,<br />

Théâtre Artistic Athévains (Paris), Le Minotaure, scène <strong>de</strong> Vendôme,<br />

l’Atelier du Plateau (Paris), Studio-Théâtre <strong>de</strong> Vitry-sur-Seine, La Fon<strong>de</strong>rie du Mans,<br />

Théâtre Le Colombier (Bagnolet), Maison d’Europe et d’Orient (Paris),<br />

Jeune Théâtre national, CCAS Corse (et nationale),<br />

Compagnie Lanicolacheur-Xavier Marchand (Marseille), Éditions Léo Scheer (Paris).<br />

Je tiens à les en remercier ici, très chaleureusement.


<strong>Gens</strong> <strong>de</strong> <strong>Bastia</strong>


<strong>Bastia</strong> l’hiver<br />

À la mémoire <strong>de</strong> Thierry Poli<br />

Des échos <strong>de</strong> bruit nous arrivent parfois<br />

Nous sommes si loin <strong>de</strong> tout.<br />

Giuseppe Ungaretti


GENS DE BASTIA<br />

<strong>Bastia</strong> l’hiver<br />

Clémence ou <strong>Bastia</strong> l’hiver<br />

Création au Théâtre Kallisté d’Ajaccio le 8 octobre 2000<br />

Mise en scène Noël Casale<br />

Assistant à la mise en scène Sébastien Derrey<br />

Scénographie Alexandre Dedar<strong>de</strong>l<br />

Lumière Maryse Gautier<br />

Musique (composition & interprétation) Hubertus Biermann<br />

Administration-Production Silvia Mammano<br />

Relations publiques-Diffusion Karine Gloanec<br />

Avec Hubertus Biermann, Olivier Bonnefoy, Sébastien Bravard, Rodolphe Congé, Maïa Gresh,<br />

Olga Grumberg, Nicolas Pignon, Marc Susini, Maria Verdi, Zobeïda.<br />

Coproduction Théâtre du Commun – Théâtre Kallisté, Ville d’Ajaccio – Théâtre <strong>de</strong>s 13 vents, Centre<br />

dramatique national <strong>de</strong> Montpellier – Théâtre d’Arras / Ai<strong>de</strong>s DRAC Île-<strong>de</strong>-France – DRAC Corse –<br />

Collectivité territoriale <strong>de</strong> la Corse / Soutien Fondation Beaumarchais / Participation artistique du<br />

Jeune Théâtre national / Concours Studio-Théâtre <strong>de</strong> Vitry-sur-Seine, CCAS Corse.<br />

*<br />

<strong>Bastia</strong> l’hiver a été créée en une secon<strong>de</strong> version (solo) en partenariat avec La Fon<strong>de</strong>rie<br />

du Mans et le Centre national <strong>de</strong>s écritures du spectacle à la Chartreuse <strong>de</strong> Villeneuve-lès-<br />

Avignon en mars et octobre 2009.<br />

Mise en scène, scénographie & costume Noël Casale<br />

Avec Antonia Buresi<br />

Lumière Marie Vincent<br />

Maquillage, coiffure Catherine Bloquère<br />

Construction décor Tanguy Nédélec<br />

L’enjeu <strong>de</strong> cette secon<strong>de</strong> version, en solo, n’a pas été <strong>de</strong> jouer la pièce du point <strong>de</strong> vue <strong>de</strong>s<br />

personnages et <strong>de</strong>s situations, mais <strong>de</strong> concevoir une dramaturgie et un dispositif qui visent à jouer<br />

avec – à l’évoquer.<br />

Coproduction Théâtre du Commun, Ville d’Ajaccio / Soutiens Collectivité territoriale <strong>de</strong> Corse, La<br />

Fon<strong>de</strong>rie du Mans, Centre national <strong>de</strong>s écritures du spectacle à la Chartreuse <strong>de</strong> Villeneuve-lès-<br />

Avignon, Studio-Théâtre <strong>de</strong> Vitry-sur-Seine, Théâtre <strong>de</strong>s Bernardines, Marseille / Ai<strong>de</strong>s Compagnie<br />

Lanicolacheur-Xavier Marchand (Marseille), Les Laboratoires d’Aubervilliers, Théâtre Artistic<br />

Athévains, Paris.<br />

<strong>Bastia</strong>, hiver 1987<br />

Depuis <strong>de</strong>s mois, un jeune homme a disparu. Autour <strong>de</strong> cette absence, c’est la résignation<br />

et le silence. Seule, sa jeune sœur <strong>de</strong> dix-sept ans, Clémence, va tenter <strong>de</strong> le retrouver.<br />

De se mettre en quête <strong>de</strong> ce frère – <strong>de</strong> paroles qui pourront lui ouvrir un chemin vers lui.<br />

Elle questionne, écoute, voit, découvre et, peu à peu, sa quête se révélera dangereuse non<br />

seulement pour elle mais aussi pour toute la communauté où elle vit.<br />

Personnages<br />

CLÉMENCE<br />

LA MÈRE DE CLÉMENCE<br />

LA GRAND-MÈRE DE<br />

CLÉMENCE<br />

THOMAS<br />

LOUIS<br />

MARINE<br />

PIERRE<br />

THÉODORE<br />

RICHARD<br />

JEAN-JEAN<br />

UN GARÇON<br />

UNE FILLE<br />

PREMIER TUEUR<br />

SECOND TUEUR<br />

LE VIEUX<br />

LE RECTEUR<br />

LE TRÈS VIEUX<br />

CHŒUR DES ÉLUS<br />

SCANDALISÉS<br />

10


I.<br />

BASTIA, 21 JANVIER 1987, 8 HEURES.<br />

La mère <strong>de</strong> Clémence, Clémence, puis sa grand-mère.<br />

LA MÈRE. – Ça a soufflé cette nuit.<br />

En tempête. Comme toujours.<br />

Tu as dormi ?<br />

CLÉMENCE. – Non.<br />

LA MÈRE. – Moi non plus.<br />

Tu veux du café ?<br />

CLÉMENCE. – Non.<br />

LA MÈRE. – Je me suis tournée dans tous les sens très tard. J’ai fini par prendre un<br />

calmant et ça m’a un peu endormie. Maintenant je ne le sens presque plus. Ce<br />

n’est plus ce genre <strong>de</strong> calmant que l’on prenait, il y a une quinzaine d’années,<br />

après la mort <strong>de</strong> ton père. Tu <strong>de</strong>vrais en essayer un, une fois ou <strong>de</strong>ux.<br />

CLÉMENCE. – Non, pas <strong>de</strong> drogue.<br />

LA MÈRE. – Et moi, tu crois que je n’y pense pas ?<br />

CLÉMENCE. – Alors ?<br />

LA MÈRE. – Rien.<br />

CLÉMENCE. – Ça ne sert à rien d’y penser.<br />

LA MÈRE. – Ça me donne <strong>de</strong> l’espoir.<br />

CLÉMENCE. – Moi, l’espoir, ça me donne mal à la tête.<br />

11


GENS DE BASTIA<br />

LA MÈRE. – Tu sais, ça me rappelle cette femme qui avait perdu son mari en mer<br />

pendant la guerre. Elle avait commencé par dire qu’il n’avait pas pu se noyer<br />

parce qu’il était un bon nageur. Et alors, elle s’était mise à l’attendre. Elle<br />

avait élevé leur fils, s’était remariée, en avait eu <strong>de</strong>ux autres, et elle avait<br />

continué d’attendre pendant <strong>de</strong>s années et <strong>de</strong>s années en se répétant qu’il<br />

était un très bon nageur et qu’il <strong>de</strong>vait être quelque part dans le mon<strong>de</strong> et<br />

qu’un jour ou l’autre, il reviendrait…<br />

CLÉMENCE. – Et cette femme, elle avait l’air d’aller bien, toute sa famille avait l’air<br />

d’aller bien, et tout le mon<strong>de</strong> trouvait normal qu’un bon nageur, ça peut nager<br />

<strong>de</strong>s semaines et revenir un jour chez lui, même trente ans après.<br />

LA MÈRE. – Ne parle pas si fort, tu vas réveiller ta grand-mère.<br />

CLÉMENCE. – Elle, ça ne l’empêche pas <strong>de</strong> dormir.<br />

LA MÈRE. – À son âge, elle en a vu d’autres.<br />

Son père, son mari, ses <strong>de</strong>ux frères, son fils – ton père –, sa mère – elle<br />

s’appelait comme toi, Clémence –, sa fille… ta grand-mère, elle a passé sa<br />

vie au cimetière.<br />

CLÉMENCE. – Mon frère n’est pas au cimetière.<br />

LA MÈRE. – C’est pour ça qu’il faut gar<strong>de</strong>r l’espoir.<br />

CLÉMENCE. – Moi, je n’en peux plus.<br />

Je n’en peux plus <strong>de</strong> penser à lui jour et nuit <strong>de</strong>puis <strong>de</strong>s mois.<br />

Où est mon frère… que fait mon frère… pourquoi mon frère ne revient pas…<br />

pourquoi mon frère ne me donne pas <strong>de</strong> nouvelles… qu’est-ce qu’il a bien pu<br />

faire mon frère… qu’est-ce qu’il lui est arrivé… mon frère a disparu… avec<br />

qui… comment… pourquoi…<br />

LA MÈRE. – Tu m’épuises ma fille.<br />

CLÉMENCE. – Dis-moi quelque chose. Autre chose que ce que tu dis tout le temps.<br />

Dis. Vraiment.<br />

LA MÈRE. – Ton pauvre père…<br />

CLÉMENCE. – Non.<br />

LA MÈRE. – Ton pauvre père…<br />

CLÉMENCE. – J’ai dit non.<br />

LA MÈRE. – Clémence…<br />

12


BASTIA L’HIVER<br />

CLÉMENCE. – Non.<br />

LA MÈRE. – Tu me tues ma fille.<br />

CLÉMENCE. – Cette histoire, tu me l’as racontée et racontée et racontée… les<br />

<strong>de</strong>rnières recommandations <strong>de</strong> mon père mourant. Il te les a toutes soufflées<br />

à l’oreille parce qu’à la fin il n’avait plus <strong>de</strong> voix. Et tu m’as toujours dit :<br />

« Pas à la fin seulement… mais dès qu’il a commencé à travailler à l’usine… »<br />

LA MÈRE. – Il s’est mis à tousser…<br />

CLÉMENCE. – Et les docteurs <strong>de</strong> l’usine t’ont dit : « C’est normal. Au début, il y a<br />

un temps d’adaptation, surtout pour ceux qui travaillent dans les galeries les<br />

plus profon<strong>de</strong>s et qui sont en contact direct avec l’amiante… »<br />

LA MÈRE. – Et on les a écoutés, les docteurs. En toute confiance…<br />

CLÉMENCE. – Et quand il n’a plus fait que tousser, mon père, tu l’as emmené<br />

consulter un grand professeur sur le continent et le très grand professeur,<br />

qu’est-ce qu’il a dit, qu’est-ce qu’il a dit ?<br />

LA MÈRE. – « Madame, vous m’avez apporté un cadavre. Si votre mari doit mourir<br />

dans son village, rentrez chez vous au plus vite. »<br />

Sortie <strong>de</strong> Clémence.<br />

Entrée <strong>de</strong> la grand-mère.<br />

LA GRAND-MÈRE. – O figlioli… chi nuttata… / Ô les enfants… quelle nuit…<br />

LA MÈRE. – Vous avez dormi, maman ?<br />

LA GRAND-MÈRE. – Un pocu ieri sera… / Un peu hier soir… dopu, cù stu ventu… / après,<br />

avec ce vent… impossible <strong>de</strong> me rendormir… und’hè a cinina ? / elle est où, la petite ?<br />

LA MÈRE. – Maman, ne dites plus ça. Je vous le répète <strong>de</strong>puis <strong>de</strong>s années. Chaque<br />

fois que vous <strong>de</strong>man<strong>de</strong>z : « Où elle est la petite ? Und’hè a cinina ? », il me<br />

semble entendre son père. Dès qu’il se levait le matin, dès qu’il rentrait le<br />

soir <strong>de</strong> la mine, il n’avait que ça dans la bouche : « Où elle est la petite…<br />

und’hè a… »<br />

LA GRAND-MÈRE. – Alors dites-moi où elle est avant que je vous le <strong>de</strong>man<strong>de</strong> et ça<br />

m’évitera <strong>de</strong> vous le <strong>de</strong>man<strong>de</strong>r tous les jours.<br />

LA MÈRE. – Je suis inquiète. Clémence m’inquiète <strong>de</strong> plus en plus.<br />

LA GRAND-MÈRE. – C’est son frère.<br />

13


GENS DE BASTIA<br />

LA MÈRE. – C’est mon fils.<br />

LA GRAND-MÈRE. – Mon petit-fils.<br />

LA MÈRE. – C’est insupportable.<br />

LA GRAND-MÈRE. – Moi, quand mon frère est mort, j’étais déjà vieille. Elle, elle est<br />

jeune. Les gens qu’on aime, il vaut mieux les perdre très vieille ou très petite.<br />

Mon père – je suis née <strong>de</strong>ux mois après la mort <strong>de</strong> mon père –, tout ce que<br />

j’ai vu <strong>de</strong> lui, c’est sa photo en communiant dans la chambre <strong>de</strong> ma pauvre<br />

mère, et une autre, en militaire, sur la cheminée. Ma mère me parlait <strong>de</strong> lui.<br />

À l’école, l’instituteur nous racontait la guerre. Les batailles. Les tranchées.<br />

Les souffrances. Les Allemands. Pour moi – j’étais petite –, tous les Allemands<br />

avaient tué mon père. Pas que les soldats. Tous. Et moi, le rêve que j’avais,<br />

c’était <strong>de</strong> tuer tous les Allemands. Toute la population alleman<strong>de</strong>. Et pendant<br />

la <strong>de</strong>rnière guerre – celle <strong>de</strong> 40 – tous les Italiens. Et <strong>de</strong>puis ces <strong>de</strong>rnières<br />

années, tutt’i naziunalisti… tutti ! / tous les nationalistes… tous !<br />

LA MÈRE. – Chut maman !<br />

LA GRAND-MÈRE. – Tous <strong>de</strong>s gangsters ! Nationalistes ! Autonomistes ! Chemises<br />

noires ! Gestapo ! C’est la même maladie ! Et maintenant, ils ont réussi à faire<br />

du mal à ma petite-fille. Le même mal que m’ont fait à moi les Allemands et<br />

les Chemises noires ! Tous <strong>de</strong>s gangsters !<br />

LA MÈRE. – Maman, les murs ont <strong>de</strong>s oreilles.<br />

LA GRAND-MÈRE. – Les murs ont <strong>de</strong>s oreilles et moi j’ai une langue et je m’en sers.<br />

Retour <strong>de</strong> Clémence, habillée en homme.<br />

LA GRAND-MÈRE. – O a mo figliulina ! / Oh, ma petite-fille ! Tu m’as fait une peur ! Tu<br />

ressembles tellement à ton père – cù tutti sti capelli rossi. / avec tous ces cheveux<br />

roux.<br />

LA MÈRE. – Qu’est-ce que tu fais avec ça sur le dos ? Pourquoi tu ne mets pas ceux<br />

<strong>de</strong> ton frère ?<br />

CLÉMENCE. – Parce que mon frère, il va revenir un jour, et quand je touche à ses<br />

affaires, ça l’énerve.<br />

LA GRAND-MÈRE. – Zitta, a mo figliulina. / Tais-toi, ma petite-fille.<br />

Tu sais, ça te va bien ces habits. Et puis en ce moment, ça revient à la mo<strong>de</strong><br />

cette époque. Son père tout craché. Clémence et moi, on est pareilles. Nous,<br />

on n’a pas connu notre papa, nous.<br />

14


BASTIA L’HIVER<br />

CLÉMENCE. – Pas du tout. On n’est pas du tout pareilles.<br />

LA GRAND-MÈRE. – C’est une façon <strong>de</strong> parler, ma chérie.<br />

CLÉMENCE. – Ce n’est pas la mienne.<br />

LA MÈRE. – Je vais te dire une chose, Clémence. Ici dans cette maison, tu es chez<br />

toi, mais tu n’es pas seule. Je suis là, moi aussi, et ta grand-mère est là, elle<br />

aussi. C’est vrai qu’on est sans nouvelles <strong>de</strong> ton frère <strong>de</strong>puis longtemps mais<br />

il vaut mieux attendre avec patience que <strong>de</strong> se mettre dans tous les états où<br />

tu te mets. Et si tu veux vraiment faire quelque chose pour ton frère, tu n’as<br />

qu’à rejoindre le Collectif <strong>de</strong>s femmes contre la violence !<br />

LA GRAND-MÈRE. – Vous dites n’importe quoi. N’importe quoi. Vous les avez vues<br />

ces femmes contre la violence. Un jour, elles manifestent dans les rues, on<br />

dirait que c’est vrai. Un autre jour, vous avez un ministre qui atterrit pour les<br />

rencontrer et vous les voyez toutes s’habiller avec <strong>de</strong>s toilettes – poudrées,<br />

maquillées, les permanentes, le rouge aux lèvres, la cigarette à la bouche –<br />

non, non, non, il ne faut pas lui dire ça !<br />

LA MÈRE. – Alors dites-lui, vous, ce qu’il faut lui dire. Moi je suis épuisée, je vais<br />

dormir, dormir, dormir.<br />

Sortie <strong>de</strong> la mère.<br />

LA GRAND-MÈRE. – Je vais te raconter une histoire, Clémence. Un jour, quelque<br />

temps après la mort <strong>de</strong> ton grand-père, mon pauvre mari, je suis entrée par<br />

le portail en bas <strong>de</strong> chez moi. Il y avait une dizaine <strong>de</strong> marches pour aller<br />

jusqu’à ma porte d’entrée et, en haut <strong>de</strong> ces marches, il était là, ton grandpère,<br />

peut-être un mois ou <strong>de</strong>ux après sa mort. On s’est regardés pendant<br />

un bon moment. Et puis il est entré chez nous. Je l’ai suivi. L’escalier. Ma<br />

porte, ouverte, gran<strong>de</strong> ouverte, je suis entrée chez moi et là, il n’y avait plus<br />

personne.<br />

CLÉMENCE. – Et alors ?<br />

LA GRAND-MÈRE. – Et alors quoi, ma chérie ?<br />

CLÉMENCE. – Quand je pense que, pendant toute mon enfance, j’ai entendu chez<br />

toi <strong>de</strong>s chants révolutionnaires chantés par les Chœurs <strong>de</strong> l’Armée rouge et<br />

que je t’ai vue tenir <strong>de</strong>s bureaux <strong>de</strong> vote avec l’emblème du parti cousu sur la<br />

poitrine – et vendre leurs journaux et te battre comme une chienne pour un<br />

regard <strong>de</strong> travers, j’ai envie…<br />

15


GENS DE BASTIA<br />

LA GRAND-MÈRE. – Mon Dieu…<br />

CLÉMENCE. – Un jour tu as <strong>de</strong>s visions et un autre tu entends <strong>de</strong>s voix. Et plus tu<br />

vieillis, plus c’est pire. Et après tu vas traîner dans les églises avec les curés.<br />

Tu l’as confessé qu’une nuit <strong>de</strong> 1942, tu comptais l’argent <strong>de</strong> tes trafics <strong>de</strong><br />

nourriture, qu’on a cogné <strong>de</strong>s coups à ta porte sans te répondre quand tu as<br />

<strong>de</strong>mandé : « Qui c’est ? » et qu’alors tu as vidé un chargeur <strong>de</strong> revolver sur<br />

cette porte ? Et après, avec la complicité <strong>de</strong> mon grand-père – la vision –,<br />

vous avez fait disparaître le corps ! Le corps d’un gamin <strong>de</strong> seize ans qui avait<br />

dû un peu trop boire ce soir-là et qui s’était trompé <strong>de</strong> porte ! Tu l’as confessé<br />

ça ! Et qu’ensuite tout le quartier a pleuré l’enfant et maudit les Italiens !<br />

LA GRAND-MÈRE. – Seigneur Dieu…<br />

CLÉMENCE. – Ta vie ! Tu te rends compte <strong>de</strong> ta vie. Une vie dans les cimetières<br />

à parler avec les morts. (La grand-mère se met à prier.) Et maintenant tu<br />

te traînes, mais c’est ce qui t’est arrivé toute ta vie et tu ne t’en es jamais<br />

aperçu. Jamais. Si tu n’arrêtes pas tout <strong>de</strong> suite <strong>de</strong> prier, je te casse les reins<br />

à coups <strong>de</strong> pied ! Tu entends !<br />

Sortie <strong>de</strong> Clémence.<br />

II.<br />

MÊME JOUR, FIN DE MATINÉE.<br />

Terrasse d’un café.<br />

Théodore, Thomas, Pierre, Louis, Richard, Marine, Jean-Jean, puis Clémence.<br />

Louis lit un livre.<br />

THÉODORE. – Que lisez-vous en ce moment, M. Louis.<br />

Ah oui – Au cœur <strong>de</strong>s ténèbres, Heart of Darkness, Téodor Józef Konrad, fils<br />

d’Apollo Korzeniowski et d’Evelina Bobrowska, né à Berditchev en Ukraine le<br />

3 décembre 1857.<br />

THOMAS. – Sagittaire, c’est un sagittaire.<br />

THÉODORE, il lit. – « Remonter ce fleuve, c’était comme voyager en arrière vers les<br />

premiers commencements du mon<strong>de</strong>, quand la végétation couvrait follement<br />

la terre et que les grands arbres étaient rois. Un cours d’eau vi<strong>de</strong>, un grand<br />

16


BASTIA L’HIVER<br />

silence, une forêt impénétrable. L’air était chaud, épais, lourd, langui<strong>de</strong>. Il n’y<br />

avait pas <strong>de</strong> joie dans l’éclat du soleil. La voie fluviale poursuivait longuement<br />

son cours, déserte, vers l’obscurité <strong>de</strong>s lointains que couvrait l’ombre. Sur les<br />

bancs <strong>de</strong> sable argenté les hippopotames et les crocodiles prenaient le soleil<br />

côte à côte. Les larges eaux couraient à travers un désordre d’îles boisées ; on<br />

perdait son chemin sur ce fleuve comme on ferait dans un désert, et on butait<br />

tout le jour sur <strong>de</strong>s hauts-fonds, essayant <strong>de</strong> trouver le chenal, tant qu’on<br />

se croyait ensorcelé et coupé à tout jamais <strong>de</strong> ce qu’on avait connu jadis –<br />

quelque part – bien loin – dans une autre existence peut-être. Il y avait <strong>de</strong>s<br />

moments où le passé vous revenait, comme il fait parfois quand on n’a pas<br />

un moment à perdre sur soi-même ; mais c’était avec un aspect <strong>de</strong> rêve agité<br />

et bruyant, remémoré avec étonnement parmi les réalités accablantes <strong>de</strong> ce<br />

mon<strong>de</strong> étrange <strong>de</strong> plantes, d’eau, <strong>de</strong> silence. Et cette immobilité <strong>de</strong> la vie ne<br />

ressemblait nullement à une paix. »<br />

THOMAS. – C’est ça les sagittaires.<br />

PIERRE. – Théo, quand’ellu parla, ùn pare micca chi ha passatu a so vita à ven<strong>de</strong><br />

scarpi. / Théo, quand il parle, on ne dirait pas qu’il a vendu <strong>de</strong>s chaussures toute sa vie.<br />

THÉODORE. – Pensu…<br />

RICHARD. – Théo, se vengu à cumprati un paghju di scarpi, mi caccerai qualcosa ?<br />

/ Théo, si je viens t’acheter une paire <strong>de</strong> chaussures, tu m’enlèveras quelque chose ?<br />

THÉODORE. – Ié, ti cacceraghju i liacciuli. / Oui, je t’enlèverai les lacets.<br />

THOMAS. – C’est ça les Juifs.<br />

PIERRE. – Oh Thomas, falla finita. / Arrête-toi.<br />

THOMAS. – C’était pour rire.<br />

PIERRE. – Ma ancu pè ri<strong>de</strong>, ùn si dice micca. / Mais même pour rire, ça ne se dit pas.<br />

Ici, en Corse, il n’y a pas eu un seul Juif arrêté pendant la guerre. Ùn vi<br />

scurdate micca. / Ne l’oubliez pas. On <strong>de</strong>vrait nous appeler « L’île <strong>de</strong>s Justes ».<br />

LOUIS. – Èramu occupati da i Lucchesi chi ùn facìanu micca a caccia aux Juifs. /<br />

On était occupés par les Italiens qui ne pourchassaient pas les Juifs. Mais si on avait eu les<br />

Allemands…<br />

Déboulé <strong>de</strong> Marine.<br />

17


GENS DE BASTIA<br />

MARINE. – Hassan est à l’hôpital !<br />

Il s’est fait frapper hier soir ! Ils étaient au moins dix !<br />

LOUIS. – Et il n’y en avait pas un qui savait que tu sors avec lui ?<br />

THOMAS. – Ça n’aurait rien changé. Pour se battre…<br />

PIERRE. – È po’, a sapemu tutti. / Et puis on le sait tous. Que ce soit pour Hassan ou<br />

pour d’autres – déjà les Arabes, mais en plus…<br />

RICHARD. – Alors, c’est tout ce que vous trouvez à dire ?<br />

MARINE. – Hassan est à l’hôpital !<br />

THOMAS. – Comment il va ?<br />

MARINE. – Ils l’ont défoncé !<br />

RICHARD. – Qu’est-ce que vous comptez faire ?<br />

LOUIS, à Marine. – Ils étaient combien, tu as dit ?<br />

THÉODORE, à Marine. – Une belle fille comme toi qui sort avec un Arabe, tu<br />

comprends…<br />

THOMAS. – Et puis on les connaît. Si on s’en mêle, ils reviennent, encore plus<br />

nombreux. Un jour, à quinze ou vingt sur un type, ils l’ont à moitié tué.<br />

RICHARD. – C’est exagéré <strong>de</strong> dire ça.<br />

THÉODORE. – Quellu chì parla di esagerà, ghjè sempre un buciardu di quelli. / Celui<br />

qui parle d’exagérer, c’est toujours le plus gros menteur. È u tò babbu, cos’hà pigliatu sta<br />

notte ? / Ton père, qu’est-ce qu’il a pêché cette nuit ? Aiò, dilla ! / Allez, raconte !<br />

RICHARD. – Ùn hè micca surtitu. / Il n’est pas sorti. C’era troppu ventu. / Il y avait trop<br />

<strong>de</strong> vent. Après, les filets dérivent. L’altru ghjornu, il y a <strong>de</strong>ux dauphins qui se<br />

sont pris <strong>de</strong>dans.<br />

Un cri, quelque part. – Grands comment les dauphins ?<br />

THÉODORE. – Qual’hè ch’ha mughjatu ? / Qui c’est qui a crié ?<br />

RICHARD. – C’est Jean-Jean Monte Monte ! Ghjè l’amicu di Thomas. / C’est l’ami <strong>de</strong><br />

Thomas. (À Thomas.) Hein, chì ghjè u tò amicu, Jean-Jean ? / N’est-ce pas que c’est<br />

ton ami, Jean-Jean ?<br />

THÉODORE. – Bast’a macagna ! / Ne vous moquez pas ! Arrêtez <strong>de</strong> vous moquer <strong>de</strong> Jean-<br />

Jean !<br />

18


BASTIA L’HIVER<br />

RICHARD. – Tu dis ça parce que c’est son ami.<br />

THOMAS. – Je ne sais pas pourquoi mais la mort d’un dauphin, ça me fait toujours<br />

un drôle d’effet.<br />

THÉODORE. – Bébés les dauphins ?<br />

RICHARD. – C’est pour ça qu’ils se sont fait piéger. Ils étaient trop petits.<br />

Même cri, au loin. – Petits comment ?<br />

THÉODORE. – Torna Jean-Jean Monte Monte ? / C’est encore Jean-Jean Monte Monte ?<br />

THOMAS. – Oui, oui, oui ! C’est Jean-Jean ! Mais il a peur <strong>de</strong> venir. Tutt’u mondu<br />

u si pigli’à a risa ! / Tout le mon<strong>de</strong> se moque <strong>de</strong> lui !<br />

RICHARD. – Aiò, Jean-Jean ! Veni puru ! / Allez, viens ! Veni cù noi ! / Viens avec nous !<br />

RICHARD ET LOUIS. – Jean-Jean avec nous ! Jean-Jean Monte Monte !<br />

PIERRE. – C’est lequel l’hôpital ?<br />

THOMAS. – Falcunaghja.<br />

PIERRE. – On <strong>de</strong>vrait aller le voir.<br />

THÉODORE. – Chjuchi chjuchi i <strong>de</strong>lfini ? / Petits petits les dauphins ?<br />

RICHARD. – Parianu ciucci ! / On aurait dit <strong>de</strong>s bébés !<br />

THÉODORE. – Il fait presque chaud.<br />

LOUIS. – Il est midi.<br />

PIERRE. – Oui, mais on est en janvier.<br />

LOUIS. – Après manger, une petite sieste…<br />

THOMAS. – On dort trop.<br />

LOUIS. – Et qu’est-ce que tu veux faire d’autre ?<br />

Entrée <strong>de</strong> Jean-Jean.<br />

RICHARD. – Allez Jean-Jean, fais-toi servir ! Pierre, sers un verre à mon ami !<br />

PIERRE. – Mancu pè ri<strong>de</strong> ! / Même pas pour rire ! L’altru ghjornu, era pienu cum’un ovu,<br />

si hè mezzu strangulatu cù un fiadunettu. / L’autre jour, il était plein comme un œuf, il<br />

s’est à moitié étranglé avec un fiadunettu.<br />

THOMAS. – Arrêtez ! Basta ! Lasciatellu un’pocu tranquillu ! / Laissez-le un peu tranquille !<br />

19


GENS DE BASTIA<br />

THÉODORE. – M. Jean-Jean, ce n’est pas pour insister, mais à l’époque, quand vous<br />

imitiez les cris d’animaux…<br />

PIERRE. – C’était trop beau. Quand il fait l’éléphant, c’est impressionnant.<br />

RICHARD, à Jean-Jean. – Oh Jean-Jean ! Et les vaches, comment elles font les<br />

vaches ! Meu Meu Meu.<br />

JEAN-JEAN. – Des fois non, <strong>de</strong>s fois, elles font Meueueueueueu – comme les<br />

bateaux.<br />

RICHARD. – Oui, ça c’est dans ta tête à toi.<br />

JEAN-JEAN. – Non, écoute bien. Meueueueu.<br />

PIERRE. – Oh ça oui, ça c’est déjà une belle vache.<br />

JEAN-JEAN, à Pierre. – Toi, on dirait une grosse vache.<br />

PIERRE. – Et le cheval, comment il fait le cheval ?<br />

Pierre se met à hennir <strong>de</strong> plus en plus fort.<br />

JEAN-JEAN rit et crie. – J’entends rien ! J’entends rien !<br />

Les autres se mettent à caqueter, à miauler, à ululer, tandis que les hennissements<br />

<strong>de</strong> Pierre se transforment en barrissements si vraisemblables que chacun veut tenter<br />

<strong>de</strong> les égaler – ça dégénère, ça se met à beugler, à mugir, à aboyer, à bramer, à<br />

rugir, à siffler, à braire, à crier coucou, coucou, coucou.<br />

Entrée <strong>de</strong> Clémence.<br />

MARINE. – Si tu savais.<br />

CLÉMENCE – Et Hassan ?<br />

MARINE. – C’est trop dur.<br />

CLÉMENCE. – Marine.<br />

MARINE. – Laisse-moi.<br />

CLÉMENCE. – Mon frère.<br />

MARINE. – Clémence, arrête. C’est du passé tout ça. C’est mort. Écoute. (Elle pose<br />

ses mains sur son ventre.) Là.<br />

CLÉMENCE. – Et toi ?<br />

20


BASTIA L’HIVER<br />

MARINE. – Moi, je ne sais pas. Avec cette putain <strong>de</strong> maladie pourrie, je ne sais<br />

pas. Mais lui, il faut qu’il vive.<br />

CLÉMENCE. – Et Hassan ?<br />

MARINE. – Il n’a qu’à se démer<strong>de</strong>r tout seul. Moi, je ne savais pas. Lui, il savait.<br />

Avec toute la mer<strong>de</strong> qu’il s’est envoyée dans les veines, il savait. Six mois avec<br />

lui, six mois à peine, sans avoir jamais déconné avant et voilà. Je m’en vais,<br />

Clémence. Je prends le bateau ce soir. Il faut que je me soigne. Il faut que je<br />

tienne. Il le faut. Sinon, c’est mort pour lui aussi. (Mains sur son ventre.) Je<br />

vois tout d’ici. Je le vois avec le nez qui coule et personne pour le lui essuyer.<br />

Ses larmes. Ses questions. Et celle qu’il finira bien par poser un jour – peut-être<br />

à toi, Clémence, si je ne m’en sors pas – : « Qui a été ma mère ? »<br />

Marine part.<br />

Clémence pleure.<br />

THOMAS. – Qu’est-ce qu’on pourrait faire ?<br />

LOUIS. – Rentrer.<br />

THOMAS. – Encore ?<br />

LOUIS. – Qu’est-ce que tu veux faire ?<br />

THOMAS. – Il n’y a pas si longtemps, toi et moi, on rêvait.<br />

LOUIS. – Oui c’est vrai. Une gran<strong>de</strong> ferme à l’écart <strong>de</strong> tout et nous tous <strong>de</strong>dans.<br />

Toute la ban<strong>de</strong>. Avec <strong>de</strong> bonnes terres à défricher et plein d’animaux partout.<br />

THOMAS. – Il y a <strong>de</strong>s jours – surtout pendant le travail – par moments, ça me<br />

revient.<br />

LOUIS. – Tu rêves encore à ces conneries ?<br />

THOMAS. – C’est surtout quand je travaille. Quand je fais une pause après avoir<br />

charrié <strong>de</strong>s cartons et <strong>de</strong>s cartons <strong>de</strong> livres pendant <strong>de</strong>s heures. C’est là que<br />

ça me reprend.<br />

LOUIS. – Je ne sais plus qui a dit : « Dans la vie, il faut choisir : se reposer ou<br />

être libre. »<br />

THOMAS. – Nous on n’a pas choisi.<br />

LOUIS. – Tu veux dire quoi avec ton nous ?<br />

21


GENS DE BASTIA<br />

THOMAS. – Nous. Nous tous. Moi, toi, Marine. Tout le mon<strong>de</strong>.<br />

LOUIS. – Tu veux dire, moi, Thomas, je n’ai pas choisi. C’est ça que tu veux dire.<br />

THOMAS. – Avec toi on peut parler <strong>de</strong> n’importe quoi tu as toujours <strong>de</strong>s réponses.<br />

Même quand on rêvait au grand air tu réussissais à nous le rendre irrespirable<br />

avec tes commentaires interminables sur… sur, sur quoi – l’échec <strong>de</strong>s réformes<br />

agraires <strong>de</strong> je ne sais même plus où, le silence sur la vraie réalité <strong>de</strong>s kolkhozes,<br />

les kibboutz comme outil <strong>de</strong> propagan<strong>de</strong>, le courage <strong>de</strong> l’engagement… aller<br />

se battre au Chili, en Colombie… Même à la mort d’Olivier et même juste<br />

après son enterrement, on était tous perdus, on ne savait plus où taper <strong>de</strong><br />

tête, et toi, tu as failli nous faire une conférence sur l’héroïne. Et moi je suis<br />

là, j’essaie <strong>de</strong> te parler et toi, tu pourrais recommencer, là, tout <strong>de</strong> suite – à<br />

parler, parler, parler. Alors qu’on n’a pas trente ans et qu’on connaît déjà<br />

autour <strong>de</strong> nous autant <strong>de</strong> morts que <strong>de</strong> vivants ou <strong>de</strong> condamnés à survivre,<br />

et toi tu dis : « Il faut choisir. »<br />

LOUIS. – Si tu as vraiment, mais vraiment, conscience que le travail que tu fais<br />

est…<br />

THOMAS. – Je travaille tous les jours <strong>de</strong>puis huit ans, mais je ne fais rien !<br />

LOUIS. – Doucement, calme, tu as un peu trop bu.<br />

THOMAS. – Et toi, non seulement tu ne travailles pas mais en plus tu ne fais rien.<br />

Mais rien <strong>de</strong> rien. Tu ne sers à rien. Tu t’es retiré dans tes livres. Au début, on<br />

a pris ça pour un choix, un engagement. Marine et moi, on t’admirait plus que<br />

tous les autres. Et le résultat – voilà. Tu n’as rien vu. Tu ne vois rien. Marine,<br />

à vingt-<strong>de</strong>ux ans, se meurt, et moi, j’étouffe. Et toi, c’est quoi ta vie ? Les<br />

allocations chômage, l’aumône <strong>de</strong> l’État, et tu viens au magasin marchan<strong>de</strong>r,<br />

avec la patronne, <strong>de</strong>s livres que je porte par dizaines <strong>de</strong> kilos sans jamais en<br />

lire un.<br />

LOUIS. – Tu <strong>de</strong>vrais prendre le temps…<br />

Thomas se jette sur Louis.<br />

CLÉMENCE. – Vous êtes fous ! Arrêtez ! Vous êtes fous !<br />

PIERRE. – Laisse-les Clémence ! Tous les jours, c’est pareil. Allez vous battre plus<br />

loin !<br />

CLÉMENCE, elle se démène pour les séparer. – Arrêtez, je vous dis ! Arrêtez !<br />

Avec tout ce que mon frère a pu me dire <strong>de</strong> vous, c’est ça que je vois !<br />

22


Table <strong>de</strong>s matières<br />

<strong>Bastia</strong> l’hiver . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9<br />

Liberty Valance est mort . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43<br />

Forza <strong>Bastia</strong> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59<br />

Reprise d’un triomphe ou Le Songe d’une nuit bastiaise. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .109<br />

Vie <strong>de</strong> Jean Nicoli . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .135

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