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AM 416 extrait

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CÔTE D’IVOIRE

LA RÉFORME

PERMANENTE

Un dossier spécial

de 20 pages

COVID-19

La révolution

des vaccins

ARN messager

RENCONTRE

AXELLE FANYO

Tout feu tout flamme

ENTRETIEN

TOUMANI DIABATÉ

« Seule la culture

peut faire bouger

le monde »

DOCUMENT

Barack Obama

par lui-même

C’était BBY

(1928-2021 1928-2021)

Il a marqué l’histoire moderne du continent.

Béchir Ben Yahmed, fondateur de Jeune Afrique,

a vécu des vies multiples. Éditeur, entrepreneur, militant aussi.

Portrait d’un homme qui se voulait libre avant tout.

416 - MAI 2021

L 13888 - 416 - F: 4,90 € - RD

France 4,90 e – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 e – Autriche 6,90 e – Belgique 6,90 e – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 e – Espagne 6,90 e – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 e – Italie 6,90 e – Luxembourg 6,90 e – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 e – Portugal cont. 6,90 e

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


édito

PAR ZYAD LIMAM

DEMAIN, APRÈS LE COVID

Les épidémies, les virus, les bactéries font

partie de notre humanité. La lutte est incessante

depuis la nuit des temps. Les civilisations ont dû faire

face à des vagues meurtrières parfois endémiques et

durables. On pense aux grands épisodes de peste du

Moyen Âge européen, venue d’Asie sur les bateaux

de la première mondialisation, et qui décimèrent une

population sans repères scientifiques et qui s’en remettait

à Dieu (ou au diable). On pense aussi au typhus,

aux maladies dites infantiles, comme la rougeole, la

rubéole, aux grippes… Certains de ces vecteurs ont

été éradiqués. D’autres résistent (paludisme/malaria).

De nouveaux agresseurs apparaissent. On pense au

sida, et à la succession d’épidémies à coronavirus

qui nous touchent depuis le début des années 2000 :

SRAS, MERS, et le tout nouveau SARS-CoV-2 – provoquant

le Covid-19 –, qui a mis notre monde à l’arrêt.

Ces pandémies auront souvent induit de

véritables bonds scientifiques, comme la vaccination

(la toute première en 1796, contre la variole),

arme majeure de l’immunité collective et de l’éradication

des agresseurs. C’est le cas avec celle du

Covid-19 et l’apparition de vaccins ARN de première

génération, révolutionnaires dans leur approche.

Toutes les épidémies ne changent pas le

monde de la même manière. La peste noire (1347-

1352) tua entre un tiers et la moitié des Européens. En

moins de cinq ans… Pour de nombreux chercheurs,

le bacille provoqua in fine la chute de l’ordre moyenâgeux.

Et de nouvelles recherches assez stupéfiantes

estiment que ces épisodes de peste dévastateurs

auraient pu atteindre l’Afrique subsaharienne (via

l’Afrique du Nord), provoquant de graves ruptures

démographiques et structurelles tout au long du

XIV e siècle. Les civilisations incas et mayas ont été

détruites aussi par l’arrivée des germes portés par des

conquistadors avides. Le paludisme aura, lui, décimé

les troupes coloniales aux quatre coins du monde,

ralentissant souvent leurs avancées vers l’intérieur des

terres. Les vagues de choléra du XIX e siècle provoqueront

une véritable prise de conscience sanitaire. Et la

grippe dite espagnole (mars 1918-juillet 1921) ravagera

l’humanité (de 20 à 100 millions de décès selon

les études) au lendemain d’une Première Guerre mondiale

déjà particulièrement cruelle. Provoquant dans

la foulée une éphémère valse des « années folles ».

La pandémie de Covid-19 laissera des

marques profondes. Elle a touché au cœur le

modèle de globalisation, d’urbanisation, de densification

des échanges, des mouvements de populations,

du tourisme, qui enrichit l’humanité depuis

des décennies. Elle a percuté le mythe de sociétés

occidentales invulnérables. La Chine, barricadée, en

sort (provisoirement) grandie, mais c’est également

le pays des origines de l’épidémie et des secrets qui

l’entourent. Le Covid a stoppé net l’évolution positive

d’un certain nombre de zones émergentes, l’Afrique

en particulier. Le modèle global a déraillé, entraînant

chômage, dette et désordres multiples. Enfin, surtout,

les vaccins posent une question presque ontologique,

celle d’un partage globale, à l’échelle de la planète,

au-delà des frontières, des règles dictées par la puissance

et la richesse. On ne pourra pas sauver les uns

sans sauver les autres.

L’intensité et la fréquence de ces pandémies

augmentent. Une situation liée aussi à la destruction

des équilibres naturels. Comme jamais dans

l’histoire, nous perturbons l’ordre de la nature, par la

déforestation, l’urbanisation, l’impact de nos modèles

de croissance. En ce mois de mai 2021, personne ne

sait vraiment où va la pandémie (variants, résistance

et adaptabilité des vaccins, nouveaux foyers, comme

en Inde…). Il va falloir que l’on change, que l’on sorte

des carcans conceptuels d’hier. Que l’on pense et

agisse autrement. Que l’on génère du progrès pour

tous avec d’autres méthodes. Les virus, le Covid, la

protection de notre écosystème, le changement climatique,

le mode de vie, le partage, tout est corrélé. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 3


Un dossier spécial

de 20 pages

France 4,90 e – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 e – Autriche 6,90 e – Belgique 6,90 e – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 e – Espagne 6,90 e – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 e – Italie 6,90 e – Luxembourg 6,90 e – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 e – Portugal cont. 6,90 e

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416 MAI 2021

3 ÉDITO

Demain, après le Covid

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Mad in Bled, l’ethno-chic

à la marocaine

26 PARCOURS

Jhonel

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Terres brûlées

par Emmanuelle Pontié

80 CE QUE J’AI APPRIS

Omar Sosa

par Astrid Krivian

88 LE DOCUMENT

Barack Obama

par lui-même

par Cédric Gouverneur

106 VINGT QUESTIONS À…

Nesrine

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

30 C’était BBY

par Zyad Limam

38 La révolution

ARN messager

par Cédric Gouverneur

DOSSIER

CÔTE D’IVOIRE

48 La réforme permanente

par Zyad Limam

54 Portfolio : Construire

le futur !

par Jihane Zorkot

60 Kherann Yao :

« Il faut sensibiliser

les opinions

aux défis écologiques »

par Alexandra Fisch

62 L’urgence du

développement durable

par Élodie Vermeil

P.06

68 Axelle Fanyo, tout feu tout flamme

par Catherine Faye

74 Toumani Diabaté : « Seule la culture

peut faire bouger le monde »

par Astrid Krivian

82 Gaëlle Prudencio : « J’ai décidé

de vivre ma meilleure vie »

par Astrid Krivian

P.38

CÔTE D’IVOIRE

LA RÉFORME

PERMANENTE

COVID-19

La révolution

des vaccins

ARN messager

RENCONTRE

AXELLE FANYO

Tout feu tout flamme

ENTRETIEN

TOUMANI DIABATÉ

« Seule la culture

peut faire bouger

le monde »

DOCUMENT

Barack Obama

par lui-même

C’était BBY

(1928-2021 1928-2021)

Il a marqué l’histoire moderne du continent.

Béchir Ben Yahmed, fondateur de Jeune Afrique,

a vécu des vies multiples. Éditeur, entrepreneur, militant aussi.

Portrait d’un homme qui se voulait libre avant tout.

PHOTO DE COUVERTURE :

BRUNO LÉVY POUR JA

416 - MAI 2021

L 13888 - 416 - F: 4,90 € - RD

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

DR - DPA/PICTURE ALLIANCE VIA GETTY IMAGES

4 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


FONDÉ EN 1983 (37 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Catherine Faye,

Alexandra Fisch, Virginie Gazon, Glez,

Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne,

Astrid Krivian, Jean-Michel Meyer,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont,

Élodie Vermeil, Jihane Zorkot.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

TÉL. : (33) 1 56 82 12 00

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Com&Com/Afrique Magazine

18-20, av. Édouard-Herriot

92350 Le Plessis-Robinson

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

P.68

P.48

NABIL ZORKOT - AMANDA ROUGIER - NICOLAS REMENE/REA - DEMARTIN

BUSINESS

92 Le rêve africain

d’Erdogan

96 Le Covid-19 dope

les start-up

dans la santé

97 Vers un rebond

des banques en 2022 ?

98 Le Sénégal face

à ses défis

100 La RDC se rêve en géant

mondial du cobalt

101 L’illusion de la

souveraineté monétaire

par Jean-Michel Meyer

VIVRE MIEUX

102 Arthrose : les solutions

pour moins souffrir

103 Trois plantes qui

améliorent le sommeil

104 Le vrai et le faux

sur le gras

105 Rhinite allergique :

Comment soulager

les troubles

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.82

P.74

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

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Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : mai 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

DESIGN

Mad in Bled,

l’ethno-chic

à la marocaine

Le volcanique créateur HICHAM EL MADI continue

de pousser sa créativité et de se fixer de nouveaux défis.

DR

6 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


Ses créations

sont la plupart

du temps des

pièces uniques,

puisque

fabriquées

à partir

de matières

de récupération

et de tissus tissés

à la main.

En ces moments

si durs d’épidémie

et de distanciation

sociale, une belle

sélection quand même,

pour penser à autre

chose, lire, écouter,

regarder, s’évader.

LE MAROCAIN HICHAM EL MADI s’est fait connaître pour sa

façon innovante de réutiliser déchets et résidus de production

dans ses créations contemporaines et uniques. Aujourd’hui, il

gère une belle équipe de production artisanale, performante et

polyvalente, qui lui garantit une liberté créative qu’il n’aurait

nulle part ailleurs : « C’est l’un des points forts du Maroc.

En Europe, il faut des mois pour voir l’aboutissement d’un

projet. Ici, on va à toute vitesse. Au point qu’en ce moment,

on essaye plutôt de brider notre inventivité », explique celui

qui est à la tête de Mad in Bled. Le designer veut se lancer

un nouveau défi : offrir aux clients la possibilité de composer

leur article, en choisissant la taille, la texture et le modèle

de pieds du meuble. Le résultat sera quand même une pièce

unique, puisque le procès de production (à partir de bois,

verre, céramiques et tissus artisanaux de récup ou tissés

à la main) ne peut qu’amener à des créations originales.

Le fil rouge derrière ses collections est toujours là : créer

un modèle pour se faire plaisir, puis le décliner, le faire

évoluer en travaillant les couleurs et la matière pour obtenir

des objets de déco ethno-chic qui donnent de l’énergie à

n’importe quelle pièce. madinbled.com ■ Luisa Nannipieri

DR

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 7


ON EN PARLE

THE UNDERGROUND

RAILROAD

(États-Unis), de Barry Jenkins.

Avec Thuso Mbedu, Joel Edgerton,

Chase W. Dillon. Disponible

sur Amazon Prime Video.

ÉPOPÉE

HISTORIQUE

UN TRAIN D’ENFER

Une femme tente de fuir l’horreur

de L’ESCLAVAGE aux États-Unis

grâce à un réseau ferré sous-terrain.

Une série puissante et douloureuse.

LA SCÈNE EST SAISISSANTE : une famille déjeune dans le

jardin d’une belle propriété de Géorgie, au milieu du XIX e siècle,

et des musiciens jouent pour eux, tandis qu’un homme noir,

suspendu par les bras à un immense gibet, hurle sous les coups

de fouets stridents qui lui lacèrent la chair : son torse est en

lambeaux. Le maître des lieux va ensuite allumer un feu sous

ce corps supplicié, en faisant la leçon à tous les esclaves de la

plantation, obligés d’assister à cet insoutenable châtiment. On

comprend que la production ait fait appel à un psychologue sur

le tournage… Cette épopée en 10 épisodes, inspirée du roman

éponyme de Colson Whitehead (prix Pulitzer 2017 et coup

de cœur de Barack Obama), montre comment Noirs affranchis

et Blancs abolitionnistes ont aidé des milliers d’Afro-Américains

à s’échapper grâce à un réseau clandestin baptisé « chemin

de fer souterrain », car il reprenait un vocabulaire ferroviaire

(passagers, stations, agents…). Les trains à vapeur ne circulent

pas sous terre, mais Barry Jenkins utilise cette métaphore

en montrant des tunnels secrets empruntés par de vraies

locomotives, ajoutant au spectaculaire d’une mise en scène

aussi soignée qu’anxiogène. Après avoir remporté un Oscar

(Moonlight, 2016) puis adapté l’écrivain James Baldwin (If Beale

Street pouvait parler, 2018), le cinéaste lui-même afro-américain

signe une ambitieuse fresque qui suit la traque de Cora (la Sud-

Africaine Thuso Mbedu, magnifique), échappée de la plantation

évoquée au début, mais poursuivie par un redoutable chasseur

d’esclaves. D’État en État, la jeune femme va croiser l’horreur,

l’amour aussi, parfois des Blancs qui veulent trop bien faire,

des Noirs complices des maîtres, sans parler d’une religiosité

étouffante. Et partout, cette cruauté qui est au fondement des

États-Unis, comme le dit un leader noir : « La race blanche croit,

avec tout son cœur, que c’est son droit de prendre leur terre

aux Indiens et de les tuer, et de réduire leurs frères en esclavage

[…]. Cette nation est fondée sur le meurtre. » Plus de cent

ans après Naissance d’une nation de D. W. Griffith, classique

muet et novateur mais qui faisait l’apologie du Ku Klux Klan,

Barry Jenkins répond implacablement. ■ Jean-Marie Chazeau




SOUNDS

À écouter maintenant !

Thaïs Lona

Dancing Again, Mister Ibé

Signée par le label Mister

Ibé, Thaïs Lona est une

chanteuse – également

capable de rapper avec

brio – qui revendique ses origines

plurielles et ses premières amours soul,

lesquelles déteignent sur ce premier EP

de cinq morceaux ensoleillés. Si l’on ne

peut hélas pas encore la voir le défendre

sur scène, on devine le potentiel live

de cette musique anglophone, dans

l’air du temps sans en faire trop.

Samba Touré

Binga, Glitterbeat/Modulor

Située sous le désert

saharien du Mali, la région

de Binga a vu grandir

Samba Touré. Celui-ci

revisite aujourd’hui les mélodies

de ses racines avec la fibre songhoy

qui l’anime depuis ses débuts. Au cœur

du propos sonore, la guitare de Touré,

mais aussi des percussions, du n’goni,

de l’harmonica et de la calebasse. Face

à la violence qui dévaste son pays, il offre

aujourd’hui de magnifiques chansons

acoustiques adoucissant les mœurs.

Neta Elkayam

Muima, CD Baby

Depuis quelques années,

l’Israélienne Neta Elkayam

puise dans ses origines et

dans le patrimoine judéomarocain.

Dans cet EP, elle twiste le beau

« Muima », interprété au départ, dans les

années 1970, par Yasmine Al-Maghribia.

De même pour « Hak a Mama », de Zahra

El Fassia, et « Muhal Nensah », de Sliman

Almagribi. Revigorés par une approche

à la fois pop, jazz et urbaine, ces trésors

sortent de l’oubli. ■ Sophie Rosemont

DR

8 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


Le premier

chapitre,

« Mangrove »,

met en scène

des activistes

jugés

pour incitation

à l’émeute.

SÉRIE

ANTHOLOGIE DU RACISME ANGLAIS

Cinq épisodes magistraux qui racontent la CONDITION DES NOIRS

dans la Grande-Bretagne de la seconde moitié du xx e siècle.

DR

PLUS QU’UNE SÉRIE, c’est une collection de cinq films

qu’a réalisés Steve McQueen (12 Years A Slave, oscarisé

en 2014). Les personnages sont différents d’un récit à l’autre,

mais tous nous racontent ce que vivaient les Noirs dans

la société britannique des années 1960 à 1980. Avec une

bande originale très soul et reggae, particulièrement dans

le deuxième épisode, qui nous immerge, façon Abdellatif

Kechiche, dans une soirée dansante au cœur du « black

London ». Le premier chapitre raconte comment des policiers

de Notting Hill ont harcelé pendant des années le patron

et les clients d’un restaurant caribéen. Les autres épisodes

nous montrent les racines des émeutes de Brixton en 1981,

la difficile intégration d’un policier noir (John Boyega, aussi

à l’aise que dans Star Wars), et la force des mères antillaises et

africaines face à un système éducatif qui exclut leurs enfants.

Parfois démonstratif, mais drôlement efficace. ■ J.-M.C.

SMALL AXE (États-Unis), de Steve McQueen. Avec Letitia

Wright, Shaun Parkes, John Boyega. Disponible sur Salto.

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 9


ON EN PARLE

TRADITIONNEL

VOUS AVEZ DIT HYPNOTIQUE ?

Basé à Kinshasa, le collectif KASAI ALLSTARS continue

de réinventer à sa sauce les danses rituelles d’antan.

DEPUIS SON PREMIER ALBUM, In The 7th Moon, The Chief

Turned Into A Swimming Fish And Ate The Head Of His Enemy

By Magic, paru en 2008, Kasai Allstars s’est fait un nom bien

au-delà des frontières congolaises, grâce à l’énergie contagieuse

de leurs chansons mais aussi du spectacle Congotronics

vs Rockers et de la bande originale du film Félicité d’Alain

Gomis (inspiré par la chanteuse du groupe, Muambuyi).

Elle tient encore la barre haute sur ce nouvel album, réalisé

par le guitariste Mopero Mupemba. Le collectif originaire de la

province du Kasaï bénéficie également de la dextérité de Baila

Tshilumba (xylophone), Célestin Kabongo (likembé) ou encore

Tandjolo Yatshi (tambour à fente). Tous ont pour objectif

de rendre accessible la musique

des cérémonies de transe du Kasaï

(notamment des Luba, Songye et

Tetela), désormais considérée comme

pécheresse. S’ils puisent aussi leurs influences dans le rock

et l’électro, ne fût-ce que le titre du disque (« Les fourmis

noires volent toujours en groupe, un seul bracelet ne peut

pas produire de son », en français) revendique l’importance

que revêtent pour eux les mythes et proverbes du Kasaï. ■ S.R.

KASAI ALLSTARS, Black Ants Always Fly Together,

One Bangle Makes No Sound, Crammed Discs/L’Autre

Distribution/Pias.

AFROSURF,

Mami Wata,

300 pages, 52,99 €.

mamiwatasurf.com

PHOTOS

LE BERCEAU DU SURF

CHOSE MÉCONNUE, le premier témoignage écrit sur le surf date du XVII e siècle et ne vient pas

d’Hawaï, mais d’une région qui est aujourd’hui le Ghana. Ce beau livre (en anglais) riche en photos et

histoires fantastiques, véritable petit bijou éditorial, ne cesse de nous le rappeler : que ce soit au Maroc,

au Sénégal, au Congo ou en Afrique du Sud, la pratique du surf a toujours existé. Loin de la culture

californienne, les Africains attrapent les vagues pour se reconnecter avec les traditions et la nature.

Afrosurf est le premier livre à leur donner la parole. Financé grâce à une campagne de crowdfunding

lancé en janvier dernier par la marque de surf captonienne Mami Wata, l’ouvrage a été réalisé avec

l’aide de photographes et de connaisseurs éparpillés sur le continent. Un projet si original que les

New-Yorkais de la Penguin Random House vont le rééditer cet été. Le résultat, un mix d’histoires, de

portraits et de fiches pays évocatrices, donne envie de mettre sa planche à l’eau. Le plus ? Les droits

d’auteur sont reversés à des associations qui pratiquent la surf thérapie avec les enfants. ■ L.N.

BENOÎT VAN MAEL - DR (2)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


VALERIAN MAZATAUD - ÉDITIONS DU SEUIL

LITTÉRATURE

Pour penser les plaies

Au fil d’une narration

foisonnante, l’auteur

congolais Blaise Ndala

ausculte la RELATION

POST-COLONIALE

entre la Belgique

et la RDC.

BLAISE NDALA,

Dans le ventre du Congo,

Seuil, 368 pages, 20 €.

DIFFICILE DE NE PAS SE PRÉCIPITER sur un roman qui invoque,

en exergue, Victor Hugo, James Baldwin et Toni Morrison.

Surtout lorsque son titre, Dans le ventre du Congo, et son propos,

l’histoire douloureuse et singulière entre les Belges et les

Congolais, réveillent en nous les vers emblématiques d’Alfred

de Musset : « Sombre et silencieux, étendu sur la pierre /

Partageant à ses fils ses entrailles de père / Dans son amour

sublime il berce sa douleur. » Il y a dans le romantisme tourmenté

du Pélican l’idée de sacrifice et de rédemption. De malheur

et d’espérance. Comme dans ce récit captivant, qui emporte

le lecteur sur les traces de la jeune Tshala, fille de l’intraitable

roi des Bakuba, exhibée en 1958 dans le « village congolais »

de l’Exposition universelle de Bruxelles – c’était hier –, avant de

disparaître sans explication. Près d’un demi-siècle plus tard, l’une

de ses nièces croise la route d’un professeur de droit à l’Université

libre de Bruxelles, hanté par le fantôme de son père, qui fut l’un

des responsables de l’exposition consacrée aux colonies. Une

succession d’événements et de révélations leur dévoile peu à peu

les secrets emportés dans la tombe. C’est justement en découvrant

les tombes de sept Congolais, morts après avoir été exhibés

dans le parc de Tervueren lors de l’Exposition internationale

de Bruxelles de 1897, qu’est venue à Blaise Ndala l’idée de raviver

la mémoire de ces hommes et femmes oubliés de l’histoire, des

deux côtés de la Méditerranée. Hanté par ces figures éteintes,

le juriste et auteur de deux romans remarqués, J’irai danser

sur la tombe de Senghor (L’Interligne, 2014) et Sans

capote ni kalachnikov (Mémoire d’encrier, 2017),

s’est fixé comme objectif de donner une voix

à cette relation, souvent complexe, entre les

anciens colonisés et la Belgique contemporaine.

À travers trois personnages très forts,

la princesse, son père et sa nièce,

il se fait le chantre des héros

occultés, des 5 millions de

Congolais exterminés par

les travaux forcés imposés

par Léopold II, de toutes

les femmes qui ont joué

un rôle important pendant

la période coloniale. Mais

aussi du royaume Bakuba, l’un

des plus fastueux, qui résonne encore

aujourd’hui à travers l’art statuaire exposé,

à son corps défendant, dans les musées

occidentaux. Sans jamais tomber dans

un manichéisme réducteur. ■ Catherine Faye

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 11


ON EN PARLE

COMÉDIE MUSICALE

LE PLAY-BACK

ENCHANTÉ

Cette série ivoirienne accueille

des GRANDS NOMS du

continent, mais ses audaces

sont bien timides…

BEAU LIVRE

ÉTATS DE GRÂCE

Un livre hommage paru à l’occasion de l’exposition

« Azzedine Alaïa, Peter Lindbergh » (pour l’instant, entre

parenthèses) à la fondation du couturier, à Paris.

L’UN EST L’ARCHITECTE des corps, celui qui les habille,

les sculpte, l’autre est le révélateur, celui qui met en lumière

l’avers et l’envers. Alaïa et Lindbergh. Deux immenses talents.

Et une connivence, chacune de leur expression se voulant

le reflet de l’autre. De main de maître, l’un et l’autre

subliment mannequins et stars du show-biz, telles Naomi

Campbell, Milla Jovovich, Tina Turner, Madonna ou encore

Dilone, et cultivent le noir, en tirages argentiques ou en aplats

vestimentaires. Comme Richard Avedon et Christian Dior

ou Helmut Newton et Yves Saint Laurent, Peter Lindbergh

et Azzedine Alaïa convergent vers une communauté d’esprit,

où photographie et haute couture dialoguent sans trêve.

Ce livre immortalise un partenariat artistique unique,

qui aura duré quarante ans. Et une quête d’authenticité.

Où l’âme et l’image se fondent dans un même souffle. ■ C.F.

ALAIN GUIKOU CONNAÎT LA CHANSON : le réalisateur

et producteur avait déjà introduit des tubes africains et

français dans sa série Brouteur.com. Cette fois, il se lance

dans la comédie musicale, façon sitcom, avec sentiments

surjoués et cascade d’invraisemblances qui s’étirent sur

12 épisodes. L’enjeu, c’est Mélody, une école de musique

de théâtre et de danse à Abidjan, menacée d’être remplacée

par un luxueux centre commercial. Il y a des méchants,

des couples qui se font et se défont, et des comédiens

qui reprennent avec leur voix (mais dans un play-back

parfois hésitant) des chansons d’Ismaël Lô ou d’Alpha

Blondy, mais aussi de Patrick Bruel, d’Édith Piaf ou d’Amel

Bent. Des séquences souvent dansées, du zoblazo au zouk,

en passant par le hip-hop. Mais surtout, à chaque épisode,

un guest d’envergure internationale vient soutenir l’école :

Meiway, Khadja Nin, Pat Sako, Lokua Kanza ou encore

Jacob Desvarieux jouent leur propre rôle. La série aborde

aussi, bien que parfois maladroitement, des dossiers

difficiles : place de la culture, émigration de la jeunesse,

enfants des rues (Nash, qui s’exprime en noushi, vient

bousculer la francophonie lisse de la série), corruption

généralisée, violence policière, et même homosexualité

– presque normalisée, jusqu’à ce que le personnage gay

de l’école finisse par tomber amoureux d’une femme…

Un peu d’audace, mais pas trop ! ■ J.-M.C.

MELODY, LA VICTOIRE EN CHANSONS

(Côte d’Ivoire), d’Alain Guikou. Avec Polha

Andréa Goure, Landry Gnamba, Franck

Vlehi. Disponible sur TV5MONDEplus.

PETER LINDBERGH,

AZZEDINE ALAÏA, Taschen,

240 pages, 60 €.

DR

12 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


À Philadephie,

des cavaliers soudés

et fiers se retrouvent

autour de valeurs

rédemptrices.

DRAME

LES COW-BOYS NOIRS

Sortir des stéréotypes grâce aux chevaux : un beau WESTERN

DES TEMPS MODERNES emmené par Idris Elba.

« HOLLYWOOD a fait du white washing,

on nous a complètement rayés des livres

d’histoire », déplore une Afro-Américaine,

chapeau de cow-boy sur la tête, auprès d’un

feu de camp dans la banlieue de Philadelphie.

Premier mérite de ce film : nous apprendre

qu’un tiers des cow-boys étaient noirs ou métis !

Et qu’aujourd’hui encore, certains de leurs

descendants vivent auprès de leur écurie un peu

misérable, en milieu urbain. Une communauté

marginale, mais soudée et fière de ses valeurs.

C’est là qu’atterrit un ado paresseux et à fleur

de peau, amené de Détroit par sa mère qui

n’en peut plus. Il se retrouve les pieds dans

le crottin, avec un père taiseux (Idris Elba)

qu’il connaît mal. Au contact des chevaux, il va

s’ouvrir aux autres et se transformer. Un beau

film sur la relation père-fils, et un salutaire pied

de nez aux westerns de John Wayne. ■ J.-M.C.

CONCRETE COWBOY (États-Unis), de Ricky

Staub. Avec Idris Elba, Caleb McLaughlin,

Lorraine Toussaint. Disponible sur Netflix.

La jeune

génération, Caleb

McLaughlin et

Jharrel Jerome.

JESSICA KOURKOUNIS/NETFLIX © 2021 - DR - AARON RICKETTS/NETFLIX © 2021

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 13


ON EN PARLE

AFROBEAT

Tony

Allen,

vivant

pour

toujours

Un an après

la DISPARITION

du batteur nigérian,

cet album donne

la parole à de jeunes

artistes qu’il souhaitait

accompagner de ses grooves

légendaires. Précieux.

TONY ALLEN,

There Is No End,

Blue Note Records.

BERNARD BENANT/NAVIRE ARGO/PHOTOPRESS - DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


DR

L’ANNONCE DE SA MORT, le 30 avril 2020,

alors qu’il devait fêter ses 80 ans, a été une

secousse. Comment croire que le Tony Allen

que l’on avait eu la chance de rencontrer

quelques mois plus tôt, vu jouer sans faillir

tant de fois, toujours tout sourire et malice,

s’était éteint ? D’autant que le plus grand

batteur du monde avait une foule de projets

en tête. Comme celle de proposer à de

jeunes artistes évoluant au sein des sphères

urbaines de s’exprimer sur des beats

concoctés sur mesure par ses soins. Qu’à cela

ne tienne, les producteurs Vincent Taeger,

alias Tiger Tigre, et Vincent Taurelle ont

décidé que ce disque aurait lieu, quoi qu’il

arrive : « Tous les grooves ont été créés par

Tony avant sa mort, et il avait sélectionné

de nombreux invités parmi les rappeurs

et chanteurs que nous avons utilisés. Les

beats collaient parfaitement quand nous

avons recommencé la production quelques

semaines après son décès, et qu’il a fallu

marier ses grooves avec les voix… »

Ainsi, There Is No End brille par

la richesse de son expressivité, chaque

intervenant étant conscient de l’importance

de sa mission. Avec « Cosmosis », le

romancier et poète nigérian Ben Okri,

aux côtés du rappeur britannique Skepta,

perdure ce que Allen proposait au

monde : une dimension parallèle capable

d’illuminer nos jours moroses, d’avoir

foi en l’avenir. Lui qui voulait « ramener

les jeunes rappeurs à la maison » réussit,

même après sa mort, à fédérer. Ce que

l’on entend effectivement sur le hip-hop

tendance G-funk de « Rich Black » (feat.

Koreatown Oddity), plutôt synthétique

de « Coonta Kinte » (feat. Zelooperz), de

profundis grâce au flow de Danny Brown

sur « Deer in Headlights ». Brillent aussi le

futurisme spirituel de « Stumbling Down »,

porté par la rappeuse Sampa the Great, ou

l’afro-trap en mode swahili sur « Mau Mau »,

avec la chanteuse kenyane Nah Eeto.

Ici, on chante des quatre coins du monde

avec, en tête, le jeu de batterie elliptique,

fantastique et profondément généreux

de Tony Allen. Et en effet, « there is no

end » (« il n’y a pas de fin ») : même après

sa mort, les précieuses leçons du musicien

continuent de porter leurs fruits. ■ S.R.

PREMIER ROMAN

POCHE

NOSTALGIES

D’ENTRE LES MURS

Un récit sur les derniers jours des lieux

de l’enfance, la violence des rapports

familiaux et des interdits sociaux.

ELLE A ÉCRIT cette histoire

entre Tanger, Alger et Alicante.

Un premier roman ancré au bord

de la Méditerranée, dans un village

imaginaire, Tephles – « l’enfant », en arabe. Une manière

pour Hajar Azell, 29 ans, née à Rabat, de revendiquer

une part d’universalité et d’interroger le besoin d’ancrage

du lecteur. Plus encore, de redessiner une géographie.

Les lieux des souvenirs, de l’attachement à un territoire,

à un récit familial, éveillant par trop souvent des blessures

gardées secrètes. Ce qui fascine la primo-romancière est

de voir comment tout ce qui symbolise l’unité d’un collectif

devient, à un moment ou à un autre, l’objet d’une inflation de

récits discordants au sein d’une même famille. De rivalités.

De révélations. À Tephles donc, dans la grande maison

familiale, Gaïa vient de mourir. May, sa petite-fille, qui

a grandi en France, décide d’y passer quelques mois avant

sa mise en vente. C’est l’heure des legs et des dommages.

Malgré la sensualité des lieux de l’enfance. ■ C.F.

HAJAR AZELL, L’Envers de l’été, Gallimard, 176 pages, 16 €.

VOYAGE LUMINEUX

DANS L’ISLAM

Réédité en format poche, cet ouvrage

éclaire avec la plus grande liberté

une religion par trop souvent méconnue.

« L’ISLAM EST AMOUR, mais l’islam

dont je parle ici n’est pas seulement

un territoire, une communauté ou un

dogme, il est aussi un univers, une langue, un esprit. » Publié

en 2004, ce dictionnaire s’inscrit dans le plaidoyer plus que

jamais vivant de Malek Chebel (1953-2016), anthropologue

algérien des religions et spécialiste du monde arabe, pour un

islam libéral et moderne. Dans un langage simple et efficace,

l’ouvrage s’impose comme une clé pour comprendre le vécu

de cette religion et la sensibilité orientale. Plus encore,

il aspire à relier musulmans et non-musulmans, dans une

visée de tolérance et de discernement. Face au détournement

de l’islam par ceux qui ont alimenté sa dérive sectaire et

djihadiste, la liberté et la finesse d’esprit de cet humaniste

érudit et éclairé ouvrent le champ des possibles. ■ C.F.

MALEK CHEBEL, Dictionnaire amoureux de l’islam,

Plon, 752 pages, 14 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 15


ON EN PARLE

MUSIQUE

Le songwriter

(à gauche) avait

à l’époque distribué

200 cassettes.

ROGÉR FAKHR

OLDIES BUT

GOODIES

Encore une réédition

indispensable

du label Habibi

Funk : le trésor FOLK PSYCHÉ

du musicien libanais, enregistré

en plein âge d’or des seventies.

VIDÉO

MARCEL MOUSSA

DIOUF, L’AUTODIDACTE

Cet étudiant sénégalais a remporté

le GRAND PRIX AFRICA pour

son court-métrage, Je suis Liberté,

lors de l’édition panafricaine

du Mobile Film Festival.

C’EST UN FESTIVAL AU CONCEPT UNIQUE : réaliser un film

d’une minute avec un téléphone. Une contrainte de format

dont Marcel Moussa Diouf a tiré parti avec talent pour aborder

un sujet qui le préoccupe : la dépendance au smartphone.

Sa première réalisation, Je suis Liberté (à voir sur YouTube),

est une métaphore percutante sur les dangers de leur usage

excessif. « Ma génération est trop connectée, elle passe son

temps sur son téléphone. Cela modifie nos comportements,

nos priorités, et nuit à notre liberté », alerte ce cinéaste

en herbe, qui a pensé son film seconde par seconde, avec

une attention rigoureuse à chaque détail, visuel et sonore. Né

en 1998, ce passionné de cinéma depuis l’adolescence a étudié

à l’École de bibliothécaires, archivistes et documentalistes

de Dakar. Fasciné par les œuvres de Quentin Tarantino, Alain

Gomis, Ousmane Sembène ou encore Mati Diop, il assouvit

sa curiosité en puisant ses connaissances sur le Web et apprend

en autodidacte. Grâce au prix remporté au Mobile Film

Festival Africa, il compte réaliser son prochain court-métrage,

qui s’intéressera aux enfants des rues : « J’aime le cinéma

militant, qui éveille les consciences. » Un regard mature qui

ne manquera pas de faire mouche à nouveau. ■ Astrid Krivian

DEPUIS QUELQUES ANNÉES, le cocréateur du label

berlinois Habibi Funk, Jannis Stürtz, ne cesse de rechercher

des trésors sonores du monde arabe tombés dans l’oubli.

On lui doit, entre autres, la réédition de Mouasalat

Ila Jacad El Ard, du Libanais Issam Hajali – lequel avait

vécu en colocation à Paris avec un certain Rogér Fakhr…

La nouvelle pioche de Habibi Funk, c’est justement l’album

de ce musicien libanais vivant désormais aux États-Unis :

Fine Anyway. Enregistré au milieu des seventies entre

Beyrouth et Paris, distribué via 200 cassettes, ce disque

anglophone sonne comme un classique instantané,

une merveille de folk psyché mâtinée de pop, de rock

californien et de soul. Quelque part entre Simon and

Garfunkel, Stevie Wonder, Neil Young et Fleetwood Mac,

Fine Anyway groove sec sans perdre de vue l’émotion

que peut ressentir n’importe quel exilé… ■ S.R.

ROGÉR FAKHR, Fine Anyway, Habibi Funk.

ARCHIVES DE RAYMOND SABBAH - DR (2)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


DANSETRAVERSÉES

Face à la situation sanitaire

rendant les représentations

impossibles, un film de danse

à voir en ligne, inspiré du solo

de la KÉNYANE WANJIRU

KAMUYU, An Immigrant’s Story.

TEL UN FAUVE LÂCHÉ dans l’arène des mezzanines

et du forum art déco du Palais de la Porte dorée, Wanjiru

Kamuyu danse une histoire. Celle de l’humanité tout

entière, qui va, vient, circule, cherche. Esseulé, presque

désarticulé, son corps habité, forme mouvante déployée

en un cri primal, navigue au milieu des fresques,

des bas-reliefs, des parquets géométriques – autant

de témoignages emblématiques de l’histoire coloniale

et de l’immigration. Ce voyage, entre déplacement

et altérité, est au cœur du travail chorégraphique

de la Kényane cosmopolite, dont l’engagement pour

la cause des réfugiées est fondamental. Conçue par le

dramaturge Dirk Korell et le réalisateur Tommy Pascal,

la retranscription filmée de son solo s’en fait l’écho,

mettant l’accent sur l’éloquence du détail. Le langage

de ses mains, de ses expressions, irradie. Et explore

les soubresauts d’identités malmenées, d’émotions

contraintes. Puis, libérées. Comme une peau en

lambeaux qui tombe enfin. ■ C.F.

LA VISITE, d’après des éléments du spectacle

de Wanjiru Kamuyu, An Immigrant’s Story.

À voir sur caminaktion.eu/lavisite.

Extrait

de La Visite.

DR

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 17


ON EN PARLE

FASHION

IAMISIGO

La rencontre avec le spirituel

Plus que des collections, un manifeste : cette marque nigériane

repense la mode à travers le PRISME DES CULTURES,

des histoires et des traditions africaines.

« LAND OF GODS », la terre des dieux.

La designeuse derrière Iamisigo, Bubu Ogisi,

n’a pas choisi le nom de sa dernière collection

au hasard. Cette artiste éclectique qui gravite

entre Lagos, Accra, Abidjan et Nairobi travaille

toujours ses pièces à partir d’un concept créatif

qui va bien au-delà d’une simple idée visuelle.

Dans ses collections, entièrement réalisées

par des artisans éparpillés sur le continent

et à partir de matières premières locales, elle

revendique et met à l’honneur les philosophies,

les tissus et les techniques d’Afrique.

Après avoir creusé le sujet de l’exploitation

de la République démocratique du Congo

avec « Chasing Evil », en 2020, elle s’inspire,

pour les 16 modèles de cette nouvelle ligne, de

la mythologie Yoruba et Edo et explore le concept

de divinité. Le corps est un temple, un paysage

spirituel et vital en mouvement constant, et il

communique en s’habillant. Ses créations rendent

donc hommage à la tradition du adaigho, l’habit

porté par les hauts prêtres et prêtresses. Chaque

motif de la collection rappelle un élément votif

ou cérémoniel, pensé pour lier le corps et l’esprit

à travers une prière contemporaine. Et chaque

couleur envoie un message précis : le rouge

représente le sang, le feu, la provocation, le

sacrifice et la violence, le noir renvoie au sentiment

de honte, et le blanc à la joie et à la pureté.

Lorsqu’elle crée une robe, Bubu Ogisi, qui aime

travailler avec des matières non conventionnelles,

emploie des couches chiffonnées en polyester

recyclé, afin de symboliser l’abondance spirituelle.

Pour une veste, il s’agit de plastique recyclé

aux reflets miroitants, comme un plan d’eau,

qui invite à entrer en transe et à se connecter

avec l’au-delà. En accessoires, elle reconstitue

avec des perles un symbole Edo, le Igha-ede, une

croix accompagnée de cercles aux significations

multiples, du partage du temps à la transmission

d’un message spirituel. Et pour la touche finale,

les chaussures, elle a signé un partenariat

avec le Nigérian Kkerele, qui utilise du cuir

écoresponsable de manière artisanale. ■ L.N.

Ses pièces

sont réalisées

par des artisans

du continent et à

partir de matières

premières locales.

DR

18 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


Chaque couleur

utilisée par Bubu

Ogisi envoie un

message précis :

le blanc renvoie

à la joie et

la pureté.

BANDE DESSINÉE

NAUFRAGÉS

DU DÉSERT

Dans ce roman graphique, Jacques Ferrandez

illustre l’un des textes les plus emblématiques

de l’univers labyrinthique de l’auteur algérien Mohammed Dib.

COMME DANS UN ROMAN À TIROIRS ou un conte philosophique,

nous voici aspirés dans un voyage sans fin. Au centre d’une terre

inconnue. Dans les méandres de l’énigme du monde. Une guerre

vient de se terminer, deux hommes errent dans le désert. L’un,

Hagg Bar, le potentat, l’autre, Siklist, son fidèle valet. Ils disent

marcher vers une source, chercher les traces d’un campement

où ils devraient trouver les restes d’une écriture mystérieuse

à déchiffrer. Les deux personnages sont comme dans un temps

blanc. Une parenthèse. Qu’attendent-ils en réalité ? « Nous n’avions

déjà pas d’histoire. Nous vivions nos jours, les jours que le destin

impartit à chacun, et nous passions. Une fois passés, nous n’avions

pour ainsi dire jamais existé. » Dans ce dédale de la pensée, les

héros de cette fable becketienne, aux faux airs de Don Quichotte

et de Sancho Panza, questionnent interminablement nos

enchevêtrements intérieurs. Et l’attrait des mirages. ■ C.F.

MOHAMMED DIB ILLUSTRÉ PAR JACQUES FERRANDEZ,

Le Désert sans détour, Actes Sud, 192 pages, 25 €.

DR

CONFIDENCES

OUI, LA MUSIQUE !

Cinquante ans de tubes inoubliables,

de fous rires et de coups de gueule

dans ce beau livre de Nicoletta.

RAY CHARLES la considérait comme

l’une des plus belles voix de la chanson

française : « La seule Blanche avec

une voix de chanteuse noire. » Une

rencontre décisive pour l’interprète de

« Mamy Blue » et d’« Il est mort le soleil », que l’artiste américain

surnommait sa « soul sister ». Élevée dans la campagne savoyarde

par une grand-mère mélomane, Nicoletta a non seulement le blues

et le gospel dans la peau, mais aussi l’ardeur de celles et ceux qui

entrent par la petite porte. 23 albums, plus de 3 000 concerts et une

apparition au cinéma (Un aller simple, Laurent Heynemann, 2000)

plus tard, ce tempérament de feu peut se targuer d’avoir su saisir

sa chance. Jalonnée de rencontres marquées d’une pierre blanche

– Eddie Barclay, Johnny Hallyday, Jimi Hendrix, mais aussi

l’inénarrable Hervé Vilard –, sa carrière ne manque pas de piquant.

À 77 ans, l’artiste au timbre reconnaissable entre tous nous livre

confidences, anecdotes et souvenirs de scène dans un ouvrage

illustré de photographies et de documents inédits. ■ C.F.

NICOLETTA, Soul Sister : Cinquante ans de scène,

Le Cherche-Midi, 152 pages, 28 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 19


ON EN PARLE

PHOTOJOURNALISME

Une année sous le signe du virus

Le WORLD PRESS PHOTO, c’est le concours le plus prestigieux,

une plongée à chaque édition dans le rythme, l’énergie et le chaos

du monde, à travers la focale des reporters d’images.

POUR L’ÉDITION 2021, 4 315 photographes venus de 130 pays

auront soumis plus de 74 470 images. Le jury aura sélectionné

45 d’entre elles. Le prestigieux prix World Press Photo of the

Year (Photo de l’année) a été attribué au Danois Mads Nissen,

déjà vainqueur en 2015 (avec un reportage sur l’homophobie

en Russie). C’est une image forte, sous le sceau du Covid-19,

intitulée The First Embrace. Celle d’une première étreinte

entre une infirmière d’une maison de retraite de São Paulo,

au Brésil, et une résidente octogénaire. Au moment de la

photo, en août 2020, Rosa Luzia Lunardi, 85 ans, profitait

de son premier contact avec un autre être humain depuis

le début de la pandémie en… mars. Un moment d’émotion,

dans l’un des pays les plus violemment impactés par

l’épidémie, un moment particulier, à travers une protection

en plastique, comme un symbole de la fragilité de notre

monde, mais aussi de la force de nos émotions.

Cette année sous le signe du virus se retrouve aussi

dans cette image de Ralph Pace (1 er prix Environnement), prise

au large de la Californie, où un lion de mer, surpris, croise

un masque FFP2 entre deux eaux. Un raccourci graphique où

se rencontrent la pandémie et la lutte pour le développement

durable. L’ensemble du palmarès et du travail des reporters

est à découvrir sur le remarquable site Web de l’organisation

(worldpressphoto.org). ■ Zyad Limam

RALPH PACE, California Sea Lion Plays with Mask, 1 er prix Environnement.

RALPH PACE, USA/WORLD PRESS PHOTO FOUNDATION

20 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


MADS NISSEN, DANEMARK, POUR «POLITIKEN»/PANOS PICTURES/WORLD PRESS PHOTO FOUNDATION

MADS NISSEN (POLITIKEN/PANOS PICTURES), The First Embrace, Photo de l’année.

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 21


ON EN PARLE

Le Coq Noir, à Clichy-la-Garenne,

est une véritable institution ouverte

depuis près de quinze ans (ci-dessous).

SPOTS

Le Choukouya

de Côte d’Ivoire du

Moonlignt (ci-contre).

ET SI L’ON

REVENAIT

AUX BASIQUES ?

Ces deux restaurants nous font (re)découvrir

des CLASSIQUES dont on ne se lasse pas.

IL Y A UN PEU PLUS D’UN AN,

une étonnante table gastronomique

panafricaine a ouvert dans le quartier

chinois du 13 e arrondissement,

à Paris : le Moonlight. Le chef et

gérant ivoiro-camerounais, Tillard

Cadevall Diomande, y sert des assiettes

généreuses, comme à la maison.

Dans le top 5 de ses plats préférés,

on retrouve le Choukouya de Côte

d’Ivoire (une épaule d’agneau émincée,

accompagnée de frites de patates douces

et de plantains), le mafé de bœuf du

Sénégal, le sauté de bœuf au gombo,

ou encore l’indémodable poulet

braisé. En ces temps de pandémie,

le Moonlight compte sur les livraisons,

avec des menus pensés pour se faire

plaisir, même au bureau, ainsi que

sur la remise de 20 % sur le click

and collect pour attirer les nouveaux

clients. Parce qu’une fois qu’on

découvre ce restaurant, on l’adopte !

D’une nouvelle table à une

historique : Le Coq Noir est une

véritable institution située à Clichyla-Garenne,

aux portes de Paris.

Ouvert depuis près de quinze ans,

le restaurant peut compter sur une

clientèle fidèle. Avec sa cuisine raffinée,

délicate et parfumée, la cheffe

franco-camerounaise Marie Christine

Riou a su séduire ses habitués et les

curieux qui découvrent les saveurs

africaines. La carte fait la part belle aux

grands classiques camerounais, comme

le Ndolé (viande de bœuf, crevettes ou

encore mixte). À ne pas rater du côté des

entrées : le Soya de bœuf (des brochettes

marinées aux épices du Cameroun)

fait toujours des heureux. ■ L.N.

moon-light.restaurant / lecoqnoir.fr

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


HISTOIRE

David Adjaye décolonise l’art

Le célèbre architecte britannico-ghanéen connecte présent et passé dans

la conception de l’EDO MUSEUM OF WEST AFRICAN ART, au Nigeria.

LE FUTUR MUSÉE d’Edo pour l’art ouest-africain

ouvrira dans cinq ans à Bénin City, au Nigeria,

mais le projet fait déjà couler beaucoup d’encre.

En effet, c’est le dernier grand chantier africain

du starchitecte britannico-ghanéen Sir David

Adjaye. Destiné à mettre en avant l’art et les restes

archéologiques de l’ancien royaume du Bénin,

il est le symbole de la coopération entre le

Nigeria et le British Museum sur le terrain

de la revalorisation de la culture africaine.

Un partenariat qui vise à créer une

institution mondialement reconnue

autour d’une collection d’objets pillés par

les colonisateurs. Comme les bronzes

du Bénin, une série de sculptures

en métal et en ivoire, corail et bois,

dont le Nigeria demande le retour.

Le projet du musée, qui surgira

sur une zone de fouilles, prévoit de

connecter présent et passé à travers les restes

archéologiques, mariant harmonieusement

le nouveau bâtiment et les anciennes ruines

avec le paysage. À l’intérieur, le visiteur

se promènera entre jardins ombragés,

galeries flottantes au-dessus de la

végétation et pavillons s’inspirant

de maisons historiques des Edos. Tout

est fait pour remettre les artefacts

dans leur contexte précolonial

et « déconstruire l’objectification

telle qu’elle s’est construite

en Occident ». L’architecture

elle-même assume une fonction

fondamentale dans la fruition

des œuvres, leur restituant

le sens qui leur a été volé.

adjaye.com ■ L.N.

À l’intérieur, les visiteurs

se promèneront sous des répliques

des maisons des Edos. Ici, un toit

faisant référence à la royauté.

DR

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 23


ON EN PARLE

Ci-dessus, à gauche,

Cuba Si, 1961.

Ci-dessus, à droite,

Procession, les ailes

du désir, 1985.

FARID

BELKAHIA,

POUR UNE

AUTRE

MODERNITÉ,

Éditions

du Centre

Pompidou,

160 pages, 24 €.

EXPO

HOMMAGE

À LA QUÊTE DU MONDE

Considéré comme l’un des fondateurs de la modernité artistique

marocaine, et plus largement arabe, FARID BELKAHIA fait l’objet

d’une rétrospective au Centre Pompidou.

IL EST CONNU pour ses œuvres peintes sur du cuir

avec des pigments naturels. Un choix esthétique et intime

entérinant sa rupture avec la peinture occidentale : « J’ai

délibérément opté pour un matériau hautement inscrit

dans la tradition artisanale du Maroc. » La peau devenant

ainsi médium central de son art et support métaphorique.

Par cette démarche, Farid Belkahia (1934-2014) rappelle

que la modernité est multiple et que la création est avant

tout acte de liberté, où la mémoire, le réel et l’imaginaire

se combinent. L’exposition qui lui est consacrée au

Centre Pompidou s’articule autour de la période pragoise

et expressionniste de l’artiste à partir de 1959, puis

de son retour à Casablanca en 1962, avec une salle

spécifiquement consacrée à ses cuivres. Elle se clôt par un

ensemble d’œuvres réalisées à partir de peaux de chèvres :

un dialogue entre avant-garde et culture traditionnelle.

Dédié à l’événement, le catalogue Farid Belkahia, pour

une autre modernité invite à une première visite. Immobile.

En attendant la réouverture des musées. ■ C.F.

« FARID BELKAHIA », Centre Pompidou, Paris (France),

jusqu’au 19 juillet 2021 (les dates peuvent évoluer

en fonction de l’actualité). centrepompidou.fr

DR

24 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


INTERVIEW

Dalila Kerchouche

enquête sur le plaisir féminin

Après Espionnes (2016), la journaliste et autrice française

publie Sexploratrices. Elle y rencontre des femmes

émancipées, résilientes, qui se réapproprient leur puissance

sexuelle, leur désir, en brisant les normes patriarcales.

PASCAL ITO © FLAMMARION - EDITIONS FLAMMARION

AM : Qui sont les « sexploratrices » de votre livre ?

Dalila Kerchouche : Ces femmes inspirantes, de

milieux sociaux et âges différents, sont dans une quête

d’émancipation, explorant avec leur corps et leur esprit

leur sexualité. Selon moi, devenir une « sexploratrice »

– synonyme de panache, d’audace, de liberté –, c’est

mettre sa sexualité en mouvement, sonder ses zones

de fragilité, blessées, se questionner sur notre héritage…

Notamment sur notre « arbre gynécologique », notion

de la gynécologue Danièle Flaumenbaum, qui s’intéresse

à quels schémas sexuels nous sont transmis à travers

les femmes de notre lignée. C’est important

d’en avoir conscience. On sous-estime

l’impact de la sexualité dans la construction

psychique d’un individu. Or, aujourd’hui,

à l’adolescence, elle se réalise dans une

solitude, pétrie de non-dits, de tabous,

un demi-siècle après la révolution sexuelle

des années 1970 ! La clé est de remettre

de la réflexion, de l’introspection, de

la poésie, de la relation, de l’émotion

dans sa sexualité. C’est primordial pour

se sentir complète. Il faut rompre avec

ces féminités amputées, amoindries,

contrôlées, afin de retrouver sa puissance

intime et prendre toute sa place

dans la société. C’est aussi une quête

existentielle et identitaire. L’enjeu,

à la fois intime et sociétal, est colossal.

Vous parlez d’un sexe féminin

DALILA KERCHOUCHE,

Sexploratrices : À la conquête

du plaisir, Flammarion,

320 pages, 19,90 €.

universellement meurtri…

La sexualité féminine s’est construite sur des

traumatismes, une civilisation du viol, rappelle la psychiatre

Muriel Salmona. Le mouvement #MeToo a permis de mettre

des mots sur ces atteintes à l’intégrité que les femmes

ont toutes vécues, traversées, sans en avoir conscience

ni oser le dire. Tourmenté depuis des siècles, le corps

féminin fait l’objet de privation, d’instrumentalisation,

d’objectification. Des clichés maintiennent les femmes

dans une ignorance dangereuse de leur corps. Et non,

elles ne sont pas des réceptacles passifs pour le plaisir

masculin. La plupart de celles que j’ai rencontrées se

sont construites par rapport au regard de l’homme, lequel

les « validerait ». Mais le corps des femmes n’est pas un bien

public que chacun aurait le droit de juger ! Un contrôle

social s’exerce fortement sur elles, encore aujourd’hui, et

définit les limites de la morale et de la pudeur. S’émanciper,

c’est déconstruire ces normes qui entravent la quête de

notre plaisir, la construction et l’expression d’une sexualité

singulière, individuelle. C’est un livre sur les sexualités

féminines. Les affranchies sexuellement

sont encore stigmatisées, car la peur millénaire

du plaisir féminin persiste. Une femme qui

jouit, qui assume sa libido est puissante, libre,

indépendante, insoumise, à l’écoute de ses

désirs. C’est dangereux pour l’ordre social.

Qu’avez-vous découvert à ce sujet ?

La sexualité est un univers très vaste,

à l’opposé de la vision conventionnelle,

normative, assez étriquée et pauvre que j’en

avais – génitale, mécanique, physiologique.

C’est un art, qui prend différentes formes

d’expression. Les représentations classiques

véhiculées par le cinéma ou la publicité

sont très influencées par la pornographie,

le consumérisme, la logique utilitariste :

la course à l’orgasme, la jouissance à tout

prix, utiliser l’autre pour son propre plaisir.

Il manque la rencontre, la relation, la

dimension émotionnelle, spirituelle, créative, lumineuse,

joyeuse… Toutes ces dimensions sont explorées à travers

ces témoignages. Une deuxième révolution sexuelle est

en marche depuis quelques années. On voit se multiplier

les conférences et ateliers dédiés au plaisir féminin, à

l’épanouissement intime, les comptes Instagram autour du

clitoris, de la vulve… Les jeunes femmes sont très mobilisées

et engagées pour revendiquer cette réappropriation de leur

plaisir et de leur sexualité. ■ Propos recueillis par Astrid Krivian

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 25


PARCOURS

Jhonel

LE SLAMEUR ET POÈTE NIGÉRIEN, GRIOT 2.0,

a choisi le pouvoir de la parole pour revendiquer la justice sociale

et éveiller les consciences. Armé de son phrasé éloquent et

de ses images fortes, il égrène ses mots au rythme de sa révolte.

par Astrid Krivian

Les mots pour dire les maux. Cette célèbre formule figure bien l’art oratoire

de Jhonel, qui scande en musique ses textes conscients, engagés, dénonçant

les fléaux de la société. D’aucuns le considèrent slameur, lui se présente

comme « fils de la parole », inspiré par la pratique des conteurs et des griots.

« Dans notre culture, basée sur la littérature orale, la parole a une force. Hélas,

cette tradition s’éteint à petit feu. On se dirige vers la marche du grand monde,

mais en rompant avec nos valeurs, nos coutumes, notre identité », regrette l’artiste.

À la différence des louanges et des hauts faits racontés par la tradition

griotique, son verbe est un outil de révolte pour dépeindre les injustices sociales,

éveiller les consciences, porter la voix des opprimés. Né en 1984 au Niger, cet « enfant du voyageur »

a grandi entre son pays natal et la Côte d’Ivoire, où ses parents commerçants ont émigré. Dans son premier

recueil de poésies Niamey, cour commune (L’Harmattan, 2014), celui qui, adolescent, slamait déjà avec

ses amis, raconte son enfance au sein d’une famille élargie, levant le tabou sur la polygamie : « Je décris

la tristesse de ces conditions de vie difficiles pour les femmes et les enfants, l’injustice permanente. »

Après un premier album, Assalam Aleykoum, réalisé au Mali en 2010, il met le cap sur la France

en 2013 et crée un spectacle voix-percussions avec le batteur Jean-Luc Bernard. Avec sa verve éloquente, il sillonne

l’Hexagone lors d’une tournée en 2016, puis les États-Unis, au sein d’universités, en 2017. Par ailleurs, Jhonel

fonde Fish Goni, un festival de slam, d’humour et de colloques dédié aux enjeux de développement, à Niamey.

L’édition 2019 était consacrée à l’inclusion des personnes en situation de handicap. Une question à laquelle

le griot moderne est particulièrement sensible : enfant, il a profondément été marqué par les discriminations

auxquelles sa tante, frappée de mutisme, devaient faire face. Que ce soit en français ou en zarma, l’une des

langues du Niger, sa plume indignée manie habilement l’ironie. Dans « Ils ne sont que des pauvres », morceau

pétri d’outrance et de sarcasme, et titre de son deuxième recueil, il singe un homme politique cynique, véreux.

« Je veux que la société prenne conscience qu’elle est la main-forte du changement, si elle se lève, refuse de se

laisser manipuler, combat sa pauvreté. » La clé pour une société plus égalitaire ? L’éducation. « C’est un droit. »

Vent debout contre la corruption des puissants – « Ma conscience n’est pas à vendre », martèle-t-il –, il met

également le citoyen face à ses contradictions, comme dans la chanson « 1000 poèmes », où les mots sont

les miroirs d’une vérité difficile à affronter. Son leitmotiv « La porte ne peut s’ouvrir de l’extérieur / Mais

seulement de l’intérieur !» invite à incarner soi-même le changement, avant de l’exiger du monde.

Partisan du panafricanisme, il plaide pour une Afrique unie et forte. « Nos dirigeants doivent répondre

à ces questions : comment faire profiter aux populations des richesses du continent ? Transformer nos

matières premières chez nous ? On peut échanger avec l’autre, mais selon un accord gagnant-gagnant.

Ce n’est pas le cas actuellement, donc on ne peut pas se déclarer indépendants. » griotmoderne.com ■

26 AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021


LE RÊVE AFRICAIN

« Je veux que

la société prenne

conscience qu’elle

est la main-forte

du changement. »

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 27


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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

DOM

TERRES BRÛLÉES

La pandémie de Covid-19 aura relégué la question mondiale de l’environnement

au second plan. Plus de manifestations, pas de COP en 2020. Certes, un des effets

de cette longue période d’arrêt généralisé aura été, indirectement, la diminution des

émissions de CO 2

. En avril 2020 par exemple, au plus fort de la fermeture internationale

des échanges, on mesurait -75 % dans le secteur de l’aviation, -50 % dans le domaine

des transports en général, et -15 % pour l’énergie. Très bien. Mais évidemment, la planète

aspire à la reprise des activités, et la généralisation de la vaccination peut le laisser

espérer pour bientôt. Donc il semble que nous allions droit dans le mur.

Une petite lueur positive s’est allumée aux États-Unis, les 22 et 23 avril, quand Joe

Biden a organisé son sommet virtuel sur le climat, avec de belles annonces, qui montrent

une rupture, enfin, avec les années Trump et le climat bashing américain. Les États-Unis

promettent de réduire leurs vilaines émissions de gaz à effet de

serre de 50 % d’ici 2030, l’Europe de 55 %, et la Chine assure

qu’elle atteindra la neutralité carbone en 2060. C’est bien.

Mais c’est loin. Et l’Afrique semble être la grande oubliée du

système, elle qui n’émet que 4 % des gaz en question, mais se

bat déjà au quotidien contre les effets du réchauffement, entre

sécheresse galopante, inondations, cyclone et invasions de

criquets. Alors, passons sur le fait que seuls cinq chefs d’État du

continent noir, en tout, étaient conviés par Joe à son sommet…

Mais la question du financement archi-urgent dont

nos pays ont besoin n’a jamais été résolue, de COP en COP.

Les fonds verts de soutien se sont multipliés, ont été votés. Et ce,

même avant l’accord de Copenhague de 2009. Fonds spécial

pour les changements climatiques, Fonds d’adaptation, Fonds

pour l’environnement mondial, etc. En gros, plus de 100 milliards

de dollars par an… qui n’ont jamais vraiment été versés. Principalement

pour des raisons techniques de mécanismes hyper compliqués,

dont l’allègement sera d’ailleurs l’un des ordres du jour

de la prochaine… COP, qui devrait (enfin) se tenir en novembre

à Glasgow, sous la houlette conjointe des Britanniques et des

Italiens. C’est top ! En attendant, l’Afrique brûle.

Et si ses dirigeants ne mettent pas la question verte

au centre de leurs politiques d’une part, et ne tapent pas

du poing sur la table internationale très fort d’autre part… le

continent risque d’être englouti par les fléaux naturels et submergé

par la famine. Et comme dit l’adage, c’est déjà demain.

Alors, il faut vraiment bouger ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 416 – MAI 2021 29


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