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ÉDITO

Une nouvelle

indépendance

par Zyad Limam

Un soldat français sur

la base opérationnelle

de Gao.

Géopolitique

LE MALI FACE

À SON DESTIN

Maghreb

Tunisie

La

La joueuse

de tennis

Ons Jabeur.

côté lumières

Éléments positifs et réjouissants malgré une crise multiforme

TRANSFORMONS

L’AFRIQUE !

La

pandémie de Covid-19 doit

ouvrir la voie à des changements

profonds, à une rupture

avec les modèles anciens, à une renaissance tournée vers le progrès et la jeunesse.

INTERVIEWS

Angélique

Kidjo

« J’aime la

vie simple »

418 - JUILLET 2021

L 13888 - 418 - F: 4,90 € - RD

Yamina Benguigui

« Réaliser

un film,

c’est

lever

un tabou »

+

Dalila Dalléas

Bouzar « L’art

a toujours fait

partie de ma vie »

LE DOCUMENT

« Noir ou blanc.

Choisis ton camp »

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


édito

La lutte contre le Covid-19 est loin d’être finie, et

dans le monde, et tout particulièrement en Afrique. Le

continent, qui a su faire preuve de résilience et de responsabilité

depuis mars 2020, reste phénoménalement fragile

devant la pandémie. L’économie a été touchée de

plein fouet. Une troisième vague, alimentée par le variant

Delta, est en cours, notamment en Afrique australe et en

Afrique de l’Est. De nouveaux variants « africains » peuvent

émerger. Le taux de vaccination reste désespérément

bas : moins de 2 % des Africains auront été vaccinés

à la date de cet édito. La lutte contre la pandémie, la

lutte pour vacciner au plus vite le plus grand nombre, la

lutte pour sécuriser les approvisionnements, mobiliser les

ressources internes et externes restent essentielles, primordiales.

Le pire danger serait une forme de complaisance,

d’un « finalement ce n’est pas si grave », de toute

façon « c’est une maladie de riches, ou de Blancs… ».

Une Afrique avec un Covid durablement endémique

se retrouverait sur le côté de l’humanité, en marge des

formidables mutations qui se dessinent.

Tout événement de cette ampleur, guerre

massive ou épidémie globale, a toujours eu un effet

profondément transformateur sur l’humanité. Le Covid

bouleversera nos habitudes de vivre, de vivre ensemble,

de travail et de production. Des milliards d’êtres humains

ont accepté et acceptent encore de formidables

contraintes dans leur vie quotidienne et intime. De nouveaux

modes de communication émergent. La numérisation

va prendre une ampleur encore plus envahissante,

pour le meilleur et pour le pire. Psychiquement,

notre faiblesse d’êtres humains, la vanité des frontières,

les limites du modèle « capitalistico-technologique » sont

apparues, béantes, déstabilisatrices. Quelque chose

de plus encourageant, qui relève d’une forme encore

« fœtale » de conscience humaine collective, apparaît.

Nous sommes tous dans la même barque planétaire…

L’Afrique doit s’inscrire dans ce mouvement de

changement, de renouvellement. Le Covid a souligné à

quel point le modèle « postcolonial » était rapiécé, usé.

À quel point nous avons besoin de modernité. À quel

PAR ZYAD LIMAM

UNE NOUVELLE INDÉPENDANCE

point nos débats politico-politiciens sont dépassés par

le vertige des défis auxquels nous devons faire face. Et à

quel point nous devons construire une véritable indépendance

basée sur la croissance, le développement, l’accroissement

des richesses collectives, l’inclusivité sociale,

le développement massif des nouvelles technologies,

de l’éducation, la formation… À quel point nous devons

trouver la clé de notre indépendance financière, en proposant

d’abord les bons projets, en pesant plus lourds

sur les débats stratégiques, en aidant nos entrepreneurs

à créer des richesses, en diversifiant nos productions, en

ouvrant le marché intérieur continental, en générant des

ressources domestiques (avec une imposition juste, voir

pages 76-79). Et en luttant contre la fraude, l’évasion des

capitaux, en investissant nous-mêmes, chez nous dans

notre avenir.

L’Afrique doit aussi prendre le leadership sur le

débat essentiel, celui du développement durable et de

la lutte contre le réchauffement climatique. Nous avons

un formidable capital naturel, un trésor (eau, soleil, forêts,

terres arables, espace…) qu’il nous faut à la fois protéger

et mettre en valeur. Nous avons un rôle à prendre dans

cette bataille essentielle pour le futur de l’humanité. Une

carte à jouer. Une proximité avec notre environnement,

sur lequel nous pourrions nous appuyer. Et les sources

de financement dans ce domaine sont multiples. Il faut

sortir cette question des ministères à peine dotés, des

discours convenus, et la placer au cœur de nos stratégies

de développement.

Cet effort historique, cette nouvelle indépendance,

cette « renaissance » (pour reprendre un terme

à la mode il y a déjà une bonne vingtaine d’années),

ce dépassement collectif, nous le devons à cette formidable

jeunesse montante, à ces centaines de millions

de nouveaux Africains, premières victimes sociales du

Covid, en recherche d’une perspective, d’un élan, pour

investir leur énergie, leur créativité. Les tentations destructrices

sont toujours possibles. Alors qu’ils sont la force

de l’Afrique en devenir [à lire pages 28-35, notre dossier

« Transformons l’Afrique »]. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 3


Un soldat français sur

la base opérationnelle

de Gao.

La joueuse

de tennis

Ons Jabeur.

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3000 FCFA ISSN 0998-9307X0

418 JUILLET 2021

3 ÉDITO

Une nouvelle indépendance

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

El Anatsui en sa Conciergerie

24 PARCOURS

Jean d’Amérique

par Astrid Krivian

27 C’EST COMMENT ?

Tourisme à domicile

par Emmanuelle Pontié

72 LE DOCUMENT

« Noir ou blanc.

Choisis ton camp »

par Alexandra Fisch

90 VINGT QUESTIONS À…

Yousra Mansour

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

28 Transformons

l’Afrique !

par Cédric Gouverneur

et Zyad Limam

36 La Tunisie

côté lumières

par Frida Dahmani

46 Le Mali face

à son destin

par Cédric Gouverneur

56 Yamina Benguigui :

« Réaliser un film,

c’est lever un tabou »

par Astrid Krivian

62 Angélique Kidjo :

« J’aime la vie simple »

par Sophie Rosemont

68 Dalila Dalléas

Bouzar : « L’art

a toujours fait

partie de ma vie »

par Fouzia Marouf

P.28

P.06

ÉDITO

Une nouvelle

indépendance

par Zyad Limam

Géopolitique

LE MALI FACE

À SON DESTIN

Maghreb

La Tunisie

côté lumières

Éléments positifs et réjouissants malgré une crise multiforme

TRANSFORMONS

La pandémie de Covid-19 doit

ouvrir la voie à des changements

L’AFRIQUE ! profonds, à une rupture

avec les modèles anciens, à une renaissance tournée vers le progrès et la jeunesse.

INTERVIEWS

Angélique

Kidjo

« J’aime la

vie simple »

418 - JUILLET 2021

L 13888 - 418 - F: 4,90 € - RD

Yamina Benguigui

« Réaliser

un film,

c’est

lever

un tabou »

Dalila Dalléas

Bouzar « L’art

a toujours fait

partie de ma vie »

+ LE DOCUMENT

« Noir ou blanc.

Choisis ton camp »

AM 418 COUV.indd 1 15/07/21 11:43

PHOTOS DE COUVERTURE : BENOIT TESSIER/REUTERS -

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Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

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4 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


FONDÉ EN 1983 (37 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

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Zyad Limam

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Assisté de Laurence Limousin

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RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

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DE LA RÉDACTION

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PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

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Amanda Rougier PHOTO

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ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani,

Catherine Faye, Alexandra Fisch, Glez,

Cédric Gouverneur, Dominique Jouenne,

Astrid Krivian, Fouzia Marouf, Jean-Michel

Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont,

Arnaud Salvat.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

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FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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GEMA CORTES/MINUSMA - MARK PETERSON/REDUX-REA

P.46

BUSINESS

76 Les Africains n’échapperont

pas à l’impôt

80 Nigeria Air va enfin

pouvoir décoller

81 Le Cameroun sous tension

82 Le Maroc en quête

d’un nouveau souffle

84 Côte d’Ivoire : vers

la fin des délestages ?

par Jean-Michel Meyer

VIVRE MIEUX

86 Vitamines : démêler

le vrai du faux

87 De la propolis

contre le Covid-19

88 Comment bien choisir

sa brosse à dents électrique

89 Prise de poids : les impacts

sur l’organisme

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.72

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : juillet 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

SAISON AFRICA2020

EL ANATSUI EN

SA CONCIERGERIE

Après quarante-cinq ans de carrière, l’ARTISTE GHANÉEN

investit pour la première fois Paris avec une exposition personnelle.

BENJAMIN GAVAUDO/CENTRE DES MONUMENTS NATIONAUX - ÉRIC SANDER/CENTRE DES MONUMENTS NATIONAUX/EL ANATSUI, COURTESY OCTOBER GALLERY, LONDON, AND FACTUM ARTE, MADRID

6 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


ÉRIC SANDER/CENTRE DES MONUMENTS NATIONAUX/EL ANATSUI, COURTESY OCTOBER GALLERY, LONDON, AND FACTUM ARTE, MADRID - DR

IL AURA FALLU ATTENDRE la Saison Africa2020

pour qu’El Anatsui, mondialement respecté

et connu, ait sa première exposition personnelle

en France. Mais son installation au cœur de l’un

des monuments les plus beaux et symboliques de

Paris, la Conciergerie, sur invitation du Centre des

monuments nationaux, fait presque oublier l’attente.

« En quête de liberté » est une exposition poétique

et intime créée sur mesure pour ce lieu historique.

Ses éléments entrent en résonance avec les voûtes

médiévales et les grandes cheminées du lieu, jouant

avec la lumière naturelle et l’éclairage artificiel

pour donner vie à une atmosphère tamisée et

onirique. Notre regard se pose sur les six sculptures

métalliques, composées de capsules de bouteilles

et de canettes de soda, ou sur les deux rivières

qui mêlent textile et projection vidéo, clin d’œil à la

Seine. Une installation à arpenter et à s’approprier,

qui invite à méditer sur le temps qui s’écoule, ou

simplement un lieu dans lequel s’immerger pour

se sentir bien et apaisés. Libres. ■ Luisa Nannipieri

Les cheminées de l’immense salle

accueillent les sculptures du plasticien.

« EN QUÊTE

DE LIBERTÉ »,

Conciergerie,

Paris (France),

jusqu’au

14 novembre.

paris-conciergerie.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 7


ON EN PARLE

Ousmane

Sembène,

à gauche, et

Samba Gadjigo,

à droite.

CLASSIQUE

SEMBÈNE

INTERNATIONAL !

Le CINÉASTE SÉNÉGALAIS

est l’objet d’un documentaire

richement illustré qui sort en même

temps que la version restaurée

de son chef-d’œuvre, Le Mandat.

QUATORZE ANS APRÈS SA DISPARITION, Ousmane Sembène reste

plus que jamais « le père du cinéma africain », expression qu’il réfutait

par ailleurs. En 2015, un documentaire sénégalo-américain lui rendait

hommage, mais sa diffusion était restée cantonnée aux festivals. Le

voici enfin en salles, à l’occasion de la ressortie en version restaurée de

son classique, Le Mandat, qui nous plonge au cœur du Dakar de 1968 :

dans cette fable tragi-comique, un homme tente d’obtenir auprès de

l’administration le droit de toucher un mandat envoyé par son neveu

balayeur à Paris – de quoi l’aider à nourrir ses sept enfants et ses deux

épouses, qu’il prend pour ses domestiques. Un bonheur de mise en

scène, aux couleurs flamboyantes. Le documentaire soigne lui aussi

sa forme avec d’élégantes transitions animées qui introduisent chaque

chapitre retraçant la carrière et l’impact international de celui qui disait :

« Si les Africains ne racontent pas leurs propres histoires, l’Afrique va

bientôt disparaître. » Les deux réalisateurs (sénégalais et américain)

mêlent archives et témoignages dans un salutaire et passionnant rappel

des faits d’armes du cinéaste : il était contre la colonisation, le racisme,

l’excision, ou les dérives de la religion musulmane. Sans pour autant

oublier les zones d’ombre de cet homme au caractère ombrageux…

Père du cinéma africain peut-être, mais absent pour ses enfants

– même si son fils Alain confie finalement devant la caméra qu’il

avait fini par devenir comme un ami. ■ Jean-Marie Chazeau

SEMBÈNE ! (Sénégal, États-Unis), de Samba Gadjigo et Jason

Silverman. En salles (et en DVD/Blu-ray pour Le Mandat).




SOUNDS

À écouter maintenant !

Cedric Burnside

I Be Trying, Single Lock Records

D’abord connu pour

son impressionnant jeu de

batterie, Cedric Burnside,

petit-fils du légendaire

bluesman R. L. Burnside

et fils du batteur Calvin Jackson, réinvente

le Mississippi hill country blues depuis son

premier album solo, paru il y a trois ans.

Nouvelle démonstration ici, qui remonte aux

racines africaines tout en cultivant des riffs

typiquement sudistes… Bref, du rythme,

de l’élégance et une authenticité palpable !

Fixi & Nicolas Giraud

Tempo Tempo ! A Tony Allen Celebration,

La Familia/L’Autre Distribution/Idol

Si le petit-fils de Tony

Allen, Tunji, s’est joint

à l’enregistrement de

ce disque hommage, c’est

qu’il connaissait la loyauté

de Fixi et de Nicolas Giraud, compagnons

du légendaire batteur pendant près de

vingt-cinq ans. C’est lui qui les a formés,

et s’ils ont chacun œuvré avec d’autres,

de Keziah Jones à Manu Dibango, ils ont

continué à suivre son tempo. Après sa mort

brutale, en avril 2020, ils ont composé autour

des enregistrements de ses batteries et invité

Fatai Rolling Dollar, Maïa Barouh ou encore

Ayo Nefretiti. Une véritable célébration.

Dobet Gnahoré

Couleur, Cumbancha

Enregistré durant

la pandémie sanitaire

de 2020, ce bien nommé

Couleur témoigne de l’énergie de la

chanteuse ivoirienne, couronnée d’un

Grammy Award en 2010, et qui, une fois

encore, défend la cause des femmes comme

celle de la terre africaine. Rythmes relevés,

instrumentation gracieuse, exploration

afropop : Dobet Gnahoré n’oublie pas d’où

elle vient, mais sait renouveler sa grammaire

musicale. Une réussite. ■ Sophie Rosemont

DR

8 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


BUNNY BREAD - DR

INTERVIEWANTHONY JOSEPH

Le pouvoir des mots

Le poète et musicien

originaire de

TRINIDAD revient

avec un album

aussi groovy

qu’engagé.

AM : En quoi la mort

de George Floyd a

influencé votre opus ?

Anthony Joseph : Si

la mort d’un homme noir

aux États-Unis était chose banale,

sa diffusion, massive, ne l’était

pas. Nuit après nuit, des gens

descendaient dans la rue, et

le mouvement Black Lives Matter

a pris une ampleur inattendue

et réconfortante. Pour affronter

un système aussi oppressif, il ne faut

pas avoir peur d’être vindicatif. On

ne peut pas négocier avec les racistes,

qui se nourrissent d’une lutte

de pouvoir. Là où j’ai grandi, à

Trinidad, tout le monde était noir, je

n’ai donc pas subi le racisme comme

d’autres. Au Royaume-Uni, en

revanche, j’ai découvert un racisme

institutionnalisé, du système

financier à celui des classes. C’est la

part la plus violente du capitalisme,

et donc de l’individualisme.

Sur « Swing Praxis », vous mettez

en lumière la pluralité de la

musique noire, qui a pu aussi

bien être un refuge qu’un outil politique…

Oui, depuis longtemps. Quand on regarde

un tableau, on réfléchit. Mais une chanson

te chope immédiatement, c’est une forme d’art

très directe… La musique a ce pouvoir de

fédérer les gens. Pas besoin d’être noir pour

aimer Fela Kuti, par exemple ! Son impact

a été musical mais aussi politique, sur le sol

américain comme en Afrique. Beaucoup de

jeunes artistes apprennent de personnalités

comme lui, qui brisent les frontières.

En quoi votre œuvre témoigne à la fois

de l’influence du spoken word, façon Gil

ANTHONY JOSEPH,

The Rich Are Only

Defeated When

Running For

Their Lives,

Heavenly Sweetness.

Scott-Heron, et de la poésie caribéenne ?

Bien que révolutionnaire, Scott-Heron

possédait une vulnérabilité, une sentimentalité

qui a inspiré tout le monde, des poètes

aux rappeurs. Moi compris, mais je ne l’ai

découvert qu’autour de mes 20 ans. Et j’ai

commencé à écrire à 12 ! Dans les Caraïbes,

nous bénéficions d’une grande tradition orale.

Parmi ceux qui m’ont influencé, il y a Mighty

Sparrow, Lord Kitchener, Linton Kwesi

Johnson, Mighty Shadow, et beaucoup de

reggae men des années 1970 comme Big Youth

et Leroy Sibbles. J’ai toujours été marqué par

un personnage griot du carnaval de Trinidad,

le Midnight Robber, qui se lance chaque soir

dans de complexes et élégants discours…

« Language » rend, elle, hommage au poète

jamaïcain Anthony McNeill…

Comme Edward Kamau

Brathwaite, il a essayé de forger

une esthétique panafricaine

expérimentale hors des carcans

européens. Le principe était

de décrire ce qu’était sa vie

dans les Caraïbes, de mettre

en valeur la culture noire.

De Frantz Fanon à Aimé Césaire,

le langage est un outil

précieux… Comme dans

votre musique, finalement ?

Absolument. Kamau, qui s’était fixé pour

mission d’élaborer un néo-créole, disait : « Où

est-on plus esclave que dans le langage ? » On

a voulu contrôler la manière dont on parlait,

dont nous étions nommés, et aujourd’hui,

nous devons pleinement le maîtriser. ■

Propos recueillis par Sophie Rosemont

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 9


ON EN PARLE

MUSIQUE

Mehdi Haddab et Hamdi Benani

La perpétuelle expérimentation

Nuba Nova est l’occasion de célébrer le talent du maître

du MALOUF ALGÉRIEN récemment disparu.

LE 21 SEPTEMBRE 2020, l’un des plus grands représentants du malouf, Hamdi Benani,

nous quittait, emporté par le Covid-19. En plus de cinq décennies de carrière, il avait réinventé

les codes de cette musique classique algérienne, notamment en l’habillant de basse, de batterie

et même de guitare électrique ! Peu avant son décès, il avait rencontré et sympathisé avec l’un

de ses compatriotes, le virtuose du oud électrique Mehdi Haddab. Ensemble, ils ont enregistré

Nuba Nova, riche de 10 morceaux qui cultivent le patrimoine arabo-andalou tout en lui

insufflant une fraîcheur contemporaine. Quand le malouf visite pop et blues, ressuscitant la

dextérité des musiciens d’antan, de Constantine à Cordoue… c’est forcément très beau. ■ S.R.

HAMDI BENANI ET MEHDI HADDAB (AVEC SPEED CARAVAN),

Nuba Nova, Buda Musique/Believe/Socadisc.

HISTOIRE

D’UNE POIGNE DE FER

Après plus de 30 romans sur le Moyen-Orient, Gilbert Sinoué nous emmène au Maroc au XVII e siècle.

ON LE SURNOMME LE ROI-SOLEIL MAROCAIN. Durant son demi-siècle de règne, cet homme hors

du commun a réussi l’impossible : unifier son royaume et étendre son territoire. Pourtant, en plus de

luttes internes, Moulay Ismaïl, sultan et commandeur des croyants, a dû faire face à l’hégémonie de

pays européens, tels l’Espagne, le Portugal ou l’Angleterre, prêts à s’approprier cette terre. En arabe,

on appelle la région « Jzirat al maghreb ». Et en français, l’« île du Couchant ». D’où le titre du nouvel

ouvrage de l’écrivain et scénariste franco-égyptien, dont le talent de conteur ne cesse de mettre en

lumière les héros de l’histoire. Ce premier volume d’une trilogie – qui se terminera en 1912, à l’heure

du protectorat – débute avec l’intronisation de Moulay Ismaïl le 10 avril 1672. L’histoire nous est

contée à travers le regard d’un Français, Casimir Giordano, médecin personnel du sultan. Une mise

à distance efficace. ■ C.F. GILBERT SINOUÉ, L’Île du couchant, Gallimard, 304 pages, 20 €.

SKANDER BESBES - DR (2)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


DR

LITTÉRATURE

FEU SACRÉ

L’Égyptien

Naguib

Mahfouz

(1911-2006)

était un

écrivain

prolifique.

Paru en arabe en 1983, ce roman

initiatique de NAGUIB MAHFOUZ

interroge le sens de la vie.

LE TITRE DE SON OUVRAGE rappelle le célèbre voyage

d’Ibn Battûta (1304-1368/1377). Mais contrairement

à l’audacieux explorateur marocain, Naguib Mahfouz n’a

pas bougé du Caire. Le Voyage d’Ibn Fattouma est un voyage

intérieur, dans le temps, à travers les pérégrinations de

son héros fictif, depuis les premières civilisations jusqu’à

l’époque contemporaine. Musulman révolté par la corruption

qui règne dans son pays et encouragé par son précepteur

et maître spirituel, Ibn Fattouma décide de partir à la

recherche d’une cité lointaine réputée vertueuse, Dâr

al-Gabal, la Demeure de la Montagne. Personne ne l’a

encore visitée. Dès lors, embarqué dans une caravane

de commerçants, il entreprend un long périple à travers

cinq pays. Chaque État traversé figurant une étape de

l’histoire de l’humanité, en même temps qu’un système

social, et symbolisant la liberté, le capitalisme ou encore

l’oppression. « Que cherches-tu voyageur ? Quels sentiments

bouillonnent-ils en toi ? », écrit l’auteur de plus de 50 romans

et recueils de nouvelles et prix Nobel de littérature en 1988.

Au-delà de l’identification et du dédoublement de l’être, il y

a indéniablement une intention de conférer à ce court roman

non seulement une dimension didactique, philosophique

et religieuse, mais également une portée sociologique.

Sans oublier d’interroger les rêves que chacun porte en soi.

« Que cherche l’être humain ? Est-ce le même rêve ou y a-t-il

autant de rêves que de contrées et de patries ? La perfection

se trouve-t-elle vraiment à Dâr al-Gabal ? » Il est passionnant

de cheminer dans les contrées intimes de l’enfant de Khân

al-Khalili, quartier populaire du vieux Caire, devenu

monstre sacré de la littérature. Ici, l’écrivain aux lunettes

noires, auteur des mémorables Impasse des deux palais,

Le Jardin du passé ou encore La Belle du Caire, propose une

fable existentielle. Loin des descriptions de la vie cairote,

truffées de satire politique et de personnages truculents,

il nous mène sur le chemin d’une réflexion sans fin. ■ C.F.

NAGUIB MAHFOUZ, Le Voyage d’Ibn Fattouma,

Actes Sud, 144 pages, 16 €.

BD

D’HOMME À HOMME

Le destin hors du commun d’un individu a priori ordinaire,

plongé dans la tourmente de l’histoire contemporaine.

QUI SAVAIT que le commandant Massoud avait eu un garde

du corps russe ? L’histoire est suffisamment surprenante pour

que Jean-Pierre Pécau nous entraîne sur les traces de ce soldat

de l’ex-URSS en pleine guerre d’Afghanistan. Nikolaï Bystrov,

réquisitionné en 1983, à 19 ans, intègre les forces spéciales

et devient un redoutable tireur d’élite. Lors d’une patrouille

dans un village, il tombe dans une embuscade, est fait

prisonnier par les moudjahidines, puis vendu aux hommes

de Massoud. Au fil des jours, il épouse la cause afghane

et gagne la confiance du chef, au point de devenir l’un de

ses fidèles et son garde du corps dévoué, lui sauvant la vie

à plusieurs reprises. Une aventure humaine hors du commun,

portée par un récit documenté. Où l’âpreté des paysages et

les atrocités de la guérilla renforcent la singularité de deux

personnalités que tout semble opposer. En apparence. ■ C.F.

JEAN-PIERRE PÉCAU ET RENATO OARLEM, Le Garde

du corps de Massoud, Delcourt, 60 pages, 15,50 €.

BEAU LIVRE

JARDIN DES MERVEILLES

Une ode aux agrumes, pour célébrer l’été

et l’impétuosité d’un horticulteur amateur.

TOUT COMMENCE avec J. C. Volkamer

(1644-1720), marchand de Nuremberg

fou d’agrumes. Il fait ainsi venir des

plants d’Italie, d’Afrique du Nord et

du Cap de Bonne-Espérance. Citrons,

cédrats, bergamotes, rien ne manque à ce festival botanique.

Il ne s’arrête pas là et commande à une équipe de graveurs

sur cuivre 256 planches de 170 espèces pour illustrer un

traité en deux volumes. Trois siècles plus tard, Taschen livre

un ouvrage à couper le souffle, publié à 5000 exemplaires.

Sous la couverture en tissu imprimé, gravures éclatantes,

reproductions rares colorées à la main et narration

captivante ravivent une époque où ces fruits doux-amers

étaient vraiment exotiques. Un témoignage sensuel et

historique sur leur arrivée dans le nord des Alpes. ■ C.F.

J. C. VOLKAMER, The Book of Citrus Fruits,

Taschen, 384 pages, 125 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 11


ON EN PARLE

Fétiche, Pascale

Marthine Tayou,

2014.

Au night-club,

Philippe Koudjina,

Niamey, vers 1970.

La Petite Danse,

Mustapha Dimé,

1995.

EXPO

TOUT UN ART

Une sélection d’œuvres et un

panorama de 300 photographies,

en écho aux 34 numéros de

l’audacieuse REVUE NOIRE,

publiée de 1991 à 2000.

« REVUE NOIRE :

UNE HISTOIRE D’ARTS

CONTEMPORAINS AFRICAINS »,

Les Abattoirs, Toulouse

(France), jusqu’au 29 août.

lesabattoirs.org

Le premier numéro,

avec en couverture

les Lutteurs, du

sculpteur sénégalais

Ousmane Sow.

DÈS LE PREMIER NUMÉRO, paru le 1 er mai 1991, avec

en couverture les Lutteurs, du sculpteur Ousmane Sow,

le trimestriel audacieux Revue noire, publié en français et

en anglais, et diffusé en Europe, en Afrique, en Amérique

et en Asie, crée le buzz. Un pari fou pour rendre compte

de la modernité et de la créativité du continent et dépasser

les notions de post-colonialisme. C’est cette même

sculpture de l’artiste sénégalais qui accueille trente ans

plus tard les visiteurs à l’entrée des Abattoirs. L’objectif

de l’exposition ? Faire (re)découvrir une scène artistique

foisonnante, riche et pluridisciplinaire, d’Alex Agbaglo

Acolatse à Hervé Yamguen, en passant par Samuel Fosso

ou Seydou Keïta. En mixant des créations signées de

plasticiens connus du grand public et d’autres d’artistes

plus confidentiels, comme le Mauricien Ennri Kums. Une

manière de prendre le relais de la revue iconique, disparue

en 2000. Car, bien plus qu’une publication, celle-ci révéla

une représentation artistique peu connue en Occident

et touchant toutes les formes d’expressions. ■ C.F.

DR

12 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


JULIEN BENHAMOU

MEHDI

PORTRAIT

KERKOUCHE

Le casseur

de codes

À 35 ans, cet artiste

PLURIDISCIPLINAIRE

redonne du souffle

à la création.

LES CONFINEMENTS successifs

n’auront pas eu raison de lui. Jamais

il n’a cessé de se répéter la maxime

de la prodigieuse chorégraphe Pina

Bausch : « Dansez, dansez, sinon

nous sommes perdus. » Porté par

cette énergie, en pleine pandémie,

le jeune metteur en scène a posté

sur Instagram une vidéo, devenue

virale, montrant des danseurs en

mouvement, chacun depuis chez

soi. Il ne s’attendait pas à ce que

cette publication l’amène si loin.

Joint par la directrice de la danse

de l’Opéra national de Paris, Aurélie

Dupont, Mehdi Kerkouche, venu

du monde du hip-hop, a été invité à

signer une pièce pour la compagnie

légendaire. Un rêve d’enfant. Qui a

germé en banlieue parisienne, dans

une famille algérienne, où sa mère,

voyant en lui une volonté singulière,

lui a donné les moyens de se

réaliser. Son parcours est fulgurant.

Du cinéma aux défilés, en passant

par la publicité, il coache des

artistes de tous horizons, comme

Christine and the Queens. Et gère

les mises en scène de grands

événements culturels. En 2017,

il monte la compagnie EMKA, pour

laquelle il chorégraphie Dabkeh,

du nom d’une danse traditionnelle

au Moyen-Orient, qu’il déstructure

en mode hip-hop. Aujourd’hui, que

ce soit à l’opéra ou sur les réseaux

sociaux, ce passeur, influencé

par ses origines berbères, crée des

ponts entre danse contemporaine

et ballet classique. ■ C.F.

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 13


ON EN PARLE

FILM

UNE FEMME DEBOUT

Dans son deuxième long-métrage, HAFSIA HERZI fait le portrait

lumineux d’une mère maghrébine

des quartiers nord de Marseille.

« LES ENFANTS, ils nous bouffent notre vie », confie

Nora, qui abrite sa famille dans une cité HLM marseillaise

déglinguée. Plus de mari, un grand fils en prison, un

autre collé à ses jeux vidéo, une fille avec un enfant, une

belle-fille et son ado… Pour nourrir tout ce petit monde,

Nora part à l’aube à l’aéroport pour nettoyer des avions,

puis s’occupe d’une vieille dame et de sa maison. Mais la

chronique n’est pas misérabiliste. Derrière la caméra, Hafsia

Herzi est en immersion dans un milieu qu’elle connaît bien.

Comme dans son premier film en tant que réalisatrice (Tu

mérites un amour, en 2019) et ceux d’Abdellatif Kechiche

(qui l’a fait jouer dans La Graine et le Mulet, en 2007),

les dialogues assurent le spectacle. Accent marseillais,

embrouilles : ça se coupe la parole, ça rit, ça s’engueule…

Avec au centre, cette femme droite et bienveillante

Derrière la caméra,

l’actrice est en

immersion dans

un milieu qu’elle

connaît bien.

qui, comme pour les autres personnages, n’est pas

incarnée par une comédienne professionnelle. Authentique,

sa douceur mélancolique mais déterminée rayonne.

Un superbe hommage à bien des mamans. ■ J.-M.C.

BONNE MÈRE (France), d’Hafsia Herzi. Avec Halima

Benhamed, Sabrina Benhamed, Justine Grégory. En salles.

FESTIVAL

UNE PALME D’OR POUR L’AFRIQUE ?

Deux chances (sur 24) pour le continent cette année, sous le regard du jury de Spike Lee !

HUIT ANS après Grigris, le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun retrouve la compétition

officielle avec Lingui, et Nabil Ayouch concourt pour la première fois pour la Palme d’or

avec Haut et fort – le dernier film marocain en compétition remontant à 1962 ! Cannes

se donne aussi une touche écolo avec le docu d’Aïssa Maïga réalisé au Niger : Marcher

sur l’eau. À noter dans les sélections parallèles, La Femme du fossoyeur, tourné à Djibouti

par le Finlandais Khadar Ayderus Ahmed (né à Mogadiscio) est sélectionné dans la Semaine

de la critique, laquelle sera clôturée par le nouveau film de la Tunisienne Leyla Bouzid :

Une histoire d’amour et de désir. Comme une définition du cinéma. ■ J.-M.C.

74 E FESTIVAL DE CANNES (France), du 6 au 17 juillet. festival-cannes.com

DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


R’N’B

CAUTIOUS CLAY

Le Soul Brother

Son premier album, Deadpan Love,

démontre UN TALENT qui sait

jongler entre musique et comédie,

scène indie et mainstream. À suivre !

CE N’EST QUE SON PREMIER ALBUM studio,

et pourtant il est déjà très attendu. À son compteur,

plus de 100 000 disques vendus et 200 millions

de streams. Not bad… Né Joshua Karpeh il y a

vingt-huit ans dans l’Ohio, ce chanteur à la voix haut

perchée et multi-instrumentiste accompli (d’abord

flûtiste) s’est fait remarquer sur la scène de Brooklyn

avec une poignée d’EP. Ils ont attiré l’attention de

Taylor Swift ou de John Mayer, qui lui ont demandé de l’aide. Sur ce très

réussi Deadpan Love, Cautious Clay collabore avec la crème des songwriters

anglo-saxons, de Tobias Jesso Jr. à Daniel Nigro, en passant par Ammar

Malik, et propose un duo au rappeur de Chicago Saba. De « High Risk Travel »

à « Bump Stock », les 14 titres cultivent un R’n’B dont les échos hip-hop

ne dérangent guère la richesse instrumentale et sa recherche sonore. ■ S.R.

CAUTIOUS CLAY, Deadpan Love, The Orchard.

BLUES

NINA SIMONE

ET ETTA JAMES

Divas sur scène

Le MONTREUX JAZZ FESTIVAL édite des live

emblématiques de sa programmation. Honneur aux

dames avec deux reines de la musique noire américaine.

LEEOR WILD - DR (3)

C’EST AVEC LE LABEL BMG que le célèbre festival suisse lance la collection de disques

« The Montreux Years », afin de faire valoir un corpus exceptionnel de performances

scéniques. Nina Simone y a joué cinq fois entre 1968 et 1990, et y a repris « Ne me quitte

pas » ou « No Woman No Cry », incarné avec l’engagement qu’on lui connaît. C’est également

sur trois décennies qu’Etta James est montée sur la scène de Montreux : son premier

passage, en 1975, était aussi sa première apparition européenne. Des frissons dans le dos

quand on écoute « I’d Rather Go Blind »… Nina et Etta : deux voix de diamant, des énergies

électriques et des idoles pour les générations de chanteuses qui ont suivi. ■ S.R.

Nina Simone : The Montreux Years et Etta James : The Montreux Years,

BMG/Montreux Jazz Festival.

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 15


ON EN PARLE

Ci-contre, Au bord du réel,

Jean-Christian Bourcart.

Ci-dessous, Vigne, Ketuta

Alexi-Meskhishvili, 2021

(série Ornements géorgiens).

« LES RENCONTRES

D’ARLES » (France),

jusqu’au 26 septembre.

rencontres-arles.com/fr

Ci-dessus, Nyadhour, Elevated,

Dana Scruggs, Vallée de

la Mort, Californie, 2019.

Ci-contre, Shaun Oliver, Pieter

Hugo, Le Cap, 2011 (série Kin).

PHOTOS

IDENTITÉS

MOUVANTES

À ARLES

Une INVITATION AU VOYAGE

et un rendez-vous incontournable,

qui s’inscrit dans le cadre

de la Saison Africa2020.

SI L’ÉDITION 2020 des Rencontres d’Arles n’a pu se tenir,

cet observatoire privilégié de la création photographique

sera, en 2021, composé d’une vingtaine d’expositions dans

la ville et plusieurs lieux de la région Provence-Alpes-Côte

d’Azur. Reflet des évolutions sociétales que cet art n’a de cesse

de documenter, il met en lumière, cette année, les questions

de genres et d’identités. Une réflexion sur la représentation

est abordée par l’exposition « The New Black Vanguard », qui

célèbre celle des corps noirs dans leur diversité, à la croisée

de l’hybridation des disciplines entre art, mode et culture.

Expressions et constructions individuelles et collectives,

regards multiples sur le monde trouvent également un

écho dans l’introspection à laquelle se livre le Sud-Africain

Pieter Hugo dans l’expo « Être présent ». Des regards venus

d’Afrique, mais aussi du Soudan, du Chili, et d’ailleurs. ■ C.F.

DR

16 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


Tahar Rahim

est très juste dans

ce rôle éprouvant.

THRILLER

LE SOURIRE DE GUANTÁNAMO

Un film grand public qui rend justice à un Mauritanien

torturé et enfermé à tort durant quatorze ans dans

les GEÔLES DE L’ARMÉE AMÉRICAINE à Cuba.

GRAHAM BARTHOLOMEW - DR

THE MAURITANIAN (titre original de ce thriller très

politique), c’est Mohamedou Ould Salahi. Deux mois

après le 11 septembre 2001, soupçonné d’appartenir à

Al-Qaïda et d’avoir commandité l’attentat contre le World

Trade Center, il est arrêté dans sa famille (les scènes ont

réellement été tournées à Nouakchott), puis transféré

en Jordanie, en Afghanistan, et au camp de Guantánamo,

à Cuba. Il n’a aucun lien avec les islamistes mais sera

torturé à tel point qu’il avouera tout ce qu’on lui dira…

Tahar Rahim, dans ce rôle éprouvant, donne toute

la mesure de la sensibilité, l’humilité et l’humour de cet

homme, dont on découvre le vrai visage lors du générique

de fin, souriant et chantant en écoutant du Bob Dylan ! Car

Mohamedou Ould Salahi, innocent, est sorti de cette épreuve

de quatorze ans sans perdre son humanité, quand, face à lui,

tout était fait pour la nier. Grâce à sa force de caractère, sa

foi, son recours à l’écriture et l’aide d’une avocate américaine

(Jodie Foster, implacable), déterminée à dénoncer une

détention illégitime. Côté Pentagone, c’est un militaire chrétien

conservateur qui va peu à peu comprendre que ses aveux

ont été obtenus sous la torture et ne valent rien. Mais George

W. Bush et Donald Rumsfeld veulent un coupable. L’armée

ne reconnaîtra jamais son erreur, même sous Barack Obama.

On pénètre ainsi au cœur d’une justice d’exception, dans la base

américaine de Guantánamo (reconstituée en Afrique du Sud).

Réalisé par le Britannique Kevin Macdonald – dont

le biopic sur le dictateur ougandais Idi Amin Dada, Le Dernier

Roi d’Écosse, avait valu un oscar à Forest Whitaker –, ce film

dénonce efficacement les reniements de la démocratie

américaine. Pour mieux souligner l’extraordinaire

personnalité d’un Mauritanien qui a tout pardonné. ■ J.-M.C.

DÉSIGNÉ COUPABLE (Royaume-Uni), de Kevin

Macdonald. Avec Tahar Rahim, Jodie Foster, Benedict

Cumberbatch. En salles.

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 17


ON EN PARLE

INTERVIEW

Mamadou Dia, cinéaste du réel

Ce journaliste sénégalais sort son premier

film, Le Père de Nafi, qui raconte l’affront entre

deux frères dans un village en proie à l’extrémisme

religieux. Un regard empreint de justesse sur la

complexité des liens familiaux, l’instrumentalisation

de la foi, les aspirations de la jeunesse.

AM : Comment avez-vous imaginé cette histoire familiale,

au sein d’un village menacé par le fondamentalisme ?

Mamadou Dia : En tant que journaliste, j’ai fait face

à l’extrémisme religieux lors de mes reportages au Mali,

au Burkina Faso, au Nigeria… Tous ces pays ont été pris

de court. Pourtant, en regardant de plus près, on observait

des signes avant-coureurs, mais ils n’ont pas été relayés,

considérés : des institutions religieuses au financement

opaque sortaient de terre, le comportement et le langage

des personnes changeaient, l’interdiction de la musique,

du football… Mais tant que les extrémistes

ne nous atteignent pas directement, on se

croit à l’abri. Au Sénégal, les mariages dits

communautaires, qui unissent deux familles,

ont encore cours. Le clan familial joue un

rôle très important, la communauté doit

se souder. Donc quand elle est touchée, tout

change dans le pays. Je me suis demandé

quelle serait l’issue si un extrémiste essayait

de corrompre ce lien. Pour imposer sa

doctrine, mon personnage, Ousmane,

profite du manque d’action de l’État dans

l’intérieur du pays, de son discrédit auprès

de la population. Il n’est jamais filmé

comme un danger. Souvent, on pense que

la menace vient de l’extérieur, des étrangers,

des migrants… Or, ici, il est au cœur de la

famille. La violence n’est pas seulement visible, graphique :

elle est aussi dans ces plans où les protagonistes sont

cernés, leurs visages emprisonnés dans un cercle vicieux.

Vous venez du journalisme. Pourquoi avoir

choisi la fiction pour aborder ce thème ?

En général, les médias jouent sur les attentes du public.

J’ai travaillé pour des agences de presse : certaines ne

s’intéressent qu’aux sujets négatifs (coups d’État, épidémies…),

d’autres aux success-stories uniquement. Or, les choses sont

plus nuancées, et la fiction permet cet angle. Elle donne

la liberté de se projeter, de dépeindre une menace qui n’est pas

encore tangible dans le réel. Elle voyage beaucoup plus que

les actualités et ouvre des débats. C’était important d’ancrer

l’histoire à Matam, mon village natal. Après la projection

là-bas, nous avons longuement échangé avec le public.

Où avez-vous appris le métier de réalisateur ?

J’ai étudié à la Tisch School of the Arts, à New York.

J’ai appris qu’un cinéaste doit maîtriser la technique, savoir

quel objectif utiliser, quelle valeur de plan, quel grain

d’image… J’adore ! Ma classe réunissait plus de 20 nationalités

différentes : tant d’histoires, d’expériences

à raconter ! Ces divers regards sur mes

productions étaient très constructifs. Je

me suis constitué ma bande d’amis, avec

qui je travaille depuis : mon chef opérateur,

mon monteur, mon producteur. Être

dans un lieu où les gens rêvent de cinéma

est essentiel. C’est ce qui manque parfois.

Le Sénégal regorge de talents, mais il est

très difficile d’obtenir les financements,

le soutien. Même si plusieurs projets voient

le jour, tel le Centre Yennenga, dédié au

cinéma, créé par le réalisateur Alain Gomis.

Que vous a conseillé Spike Lee,

l’un de vos professeurs ?

Le Père de Nafi est sorti

De ne jamais puiser dans mes économies

en salles le 9 juin.

pour produire un film. Mais même s’il a

raison, je n’ai pas le luxe de suivre cette règle ! Malcolm X est

le premier film que j’ai vu, enfant, sur grand écran – un drap

blanc accroché au mur de l’école. J’ai alors pris conscience

de l’existence du réalisateur derrière la toile. Je lui ai raconté

cette anecdote, et il m’a donné l’autorisation d’utiliser

les voix et l’affiche de son œuvre pour mon court-métrage

Samedi Cinéma. Nous avons des affinités, il est très gentil,

entier, direct. Un jour, découragé, je lui ai dit : « C’est

très difficile de faire des films !» Il m’a répondu : « Mais

qu’est-ce qui est facile ?» ■ Propos recueillis par Astrid Krivian

SHELDON CHAU - DR

18 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


FOLK

SHUNGUDZO

Chanteuse

aux mille vies

À 31 ans, l’Américano-Zimbabwéenne

sort son premier ALBUM au titre éloquent.

BACKYARD SHOOT - DR

C’EST ALICIA KEYS qui l’a remarquée lorsqu’elle était

étudiante à l’université Stanford. Puis Jessie Ware ou Yuna

ont fait appel à ses talents de songwriteuse. Aujourd’hui,

Alexandra Govere, alias Shungudzo, sort un premier album

remarquablement orchestré et chanté, et s’impose comme

une folkeuse contemporaine : « Et pourtant, à cause de la

couleur de ma peau, j’ai dû me battre pour que l’on l’accepte !

Ma mère, qui a grandi en Amérique, adore la musique folk.

Des artistes comme Bob Dylan, Crosby, Stills, Nash and

Young ou encore Tracy Chapman ont été mes premiers

amours, pour leur engagement lié à leur poésie. » Ainsi,

sa musique est « sociopolitique », singulière et engagée :

« Qu’ils soient contre le gouvernement, la météo, leurs

partenaires amoureux, leurs corps qui se détériorent dans le

miroir, les humains sont intrinsèquement des protestataires,

explique-t-elle. La plupart d’entre nous sont même nés

en pleurant ! Cela effraie presque les gens de s’affirmer

activistes, alors que c’est l’une des choses les plus naturelles

que nous puissions faire. » D’où I’m Not A Mother, But I Have

Children, un album nourri de protest songs, qui rappelle

à quel point nos vies valent plus que ce que nous proposent

nos gouvernements. Née à Hawaii en 1990, Shungudzo

a grandi entre deux continents, l’Afrique et l’Amérique du

Nord, et a cofondé jeune adolescente une association venant

en aide aux enfants orphelins à cause du sida. En 1999, elle

a été la première gymnaste noire à représenter le Zimbabwe

aux All-Africa Games. Une expérience qui l’influence encore

en tant qu’artiste : « J’y ai vécu la concurrence et le racisme,

mais le sport m’a appris la discipline et la volonté de

persister malgré les échecs. À la fois dans l’art et dans la vie,

j’en ai gardé l’idée que chaque obstacle est une opportunité.

Je pleure beaucoup quand je me plante. Mais je me lève

et réessaye !» Bien qu’installée à Los Angeles, elle n’a

pas oublié ses racines africaines : « Les années que j’ai

passées au Zimbabwe m’ont permis de développer mes

boussoles morales, spirituelles et créatives, mes guides SHUNGUDZO, I’m Not

les plus fiables tout au long de ma vie. Même quand je A Mother, But I Have

les ai ignorées, elles ne se sont jamais trompées. » ■ S.R. Children, BMG.


ON EN PARLE

Les bandes tissées qui rehaussent certains

kimonos de la ligne « Humaine » ont été

confectionnées par des artisanes béninoises.

Les étoffes

s’intègrent

discrètement

à des pièces

modernes

en lin, soie

ou coton.

MODE

TOUCOULOR,

L’ÉTHIQUE AVANT TOUT

Une marque ÉCORESPONSABLE ET ENGAGÉE

à destination des femmes déterminées.

LANCÉE EN 2019 par la Parisienne Amy Lee

Djougari, Toucoulor est une marque éthique

et engagée, pensée pour les citadines modernes

qui aiment les coupes travaillées et affichent

leur style dans les détails. Le nom de la marque

rend hommage aux Toucouleurs, un peuple

d’Afrique de l’Ouest, connus pour leur mixité et

leur ouverture d’esprit. Mais aussi aux origines

de la styliste et notamment à sa grand-mère

peule, qu’elle n’a connue qu’à travers les récits

de son père. La découverte de cette femme forte

et indépendante, loin des clichés, a été pour elle

une révélation qui l’a poussée à entreprendre

un voyage initiatique au Mali et au Sénégal.

C’est là qu’est née l’idée de Toucoulor.

Depuis, Amy Lee Djougari, qui vient

de signer sa cinquième collection, baptisée

« Humaine », travaille entre Paris et le continent

pour réhabiliter les savoir-faire en perdition

et les tissus traditionnels. Teints, tissés

et cousus par des artisans africains, ceux-ci

s’intègrent discrètement à des pièces modernes

et confortables. « Je travaille avec des matières

naturelles ou nobles, à partir de chutes de

créateurs parisiens, comme Balenciaga ou Yves

Saint Laurent », précise la designeuse. Une

démarche écoresponsable qui valorise d’autant

plus les insertions en bogolan ou en lépi.

Les bandes tissées qui rehaussent certains

kimonos ont par exemple été confectionnées

par des artisanes béninoises. Dans sa variante

à manches longues, en lin blanc et coton, ou en

tant que surchemise, déclinée en version marine

ou ocra, le kimono est l’une des pièces phares

de la collection été. Dans laquelle on retrouve

aussi des robes et des chemises aux manches

bouffantes. Sans oublier des tailleurs et des

vestes souples aux coupes larges et résolues.

En somme, la garde-robe idéale d’une femme

affranchie et résiliente. toucoulor.com ■ L.N.

JUAN SAPANATAYM - SKY THE LIMIT - DR (2)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


DR

DESIGN

Jacquie

Créations,

la joie

de vivre

Toute la VARIÉTÉ

DU SAVOIR-FAIRE

de l’Afrique de l’Ouest

en un label.

NÉE EN 2004 à Lomé sous le nom de Jacquie Bijoux, la marque

de la designeuse togolaise Jacquie Atandji a connu un succès

retentissant. En quelques années, celle qui a commencé par créer

des bijoux originaux et des sacs en wax à partir de chutes de tissus

a tellement élargi ses collections qu’elle a dû changer le nom

de l’entreprise. Aujourd’hui, elle vend sur Internet et dans deux

boutiques vêtements, accessoires et petits meubles uniques,

réalisés à partir d’une grande variété de matériaux, sous le nom

de Jacquie Créations au Togo, et depuis 2017, sous celui d’Ethnic

Chic au Sénégal. Passionnée par son travail, la styliste dessine

elle-même la plupart de ses produits, notamment les bijoux

en corne et os ciselés par un ébéniste à Lomé, puis s’appuie sur

le travail d’une vingtaine d’artisans spécialisés pour les réaliser.

Les objets en bronze sont par exemple forgés au Burkina, la

maroquinerie vient du Sénégal et les batiks sont imprimés au

Ghana. À peu près tous les deux mois, cette incorrigible voyageuse

fait le tour des ateliers afin de veiller au processus de production.

Et de trouver de nouvelles idées pour ses créations, colorées

et joyeuses comme l’Afrique. jacquiecreations.com ■ L.N.

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 21


ON EN PARLE

SPOTS

RETOUR À

LA NORMALE, ENFIN !

Réserver une table est un petit plaisir qui a encore plus de saveur depuis

la fin des restrictions sanitaires parisiennes. DEUX ADRESSES pour se régaler.

Mabrouk s’est spécialisé

dans la cuisine juive

tunisienne contemporaine.

DEPUIS LA RÉOUVERTURE des restaurants, chez Mabrouk,

un spot en plein Paris dédié à la cuisine juive tunisienne

contemporaine, l’équipe a lancé un brunch coloré composé

de pancakes à la fleur d’oranger, merguez grillées, halla

perdue à la pistache, briques au thon ou au bœuf, et même

une salade de kale pour les plus tendance. L’adresse idéale

Villa Maasai

est le restaurant

africain le plus

grand de

la capitale.

pour bien commencer le dimanche en sirotant une infusion

à base de miel, jus de citron, gingembre et menthe fraîche,

que l’on soit attablés à la terrasse de couleur bleu ciel, comme

la médina de Sousse, ou assis à l’intérieur sur les banquettes

en tissu gratté, entourés de tapis d’Orient suspendus et de

mosaïques murales turquoises, comme la faïence artisanale.

On quitte l’ambiance solaire du Mabrouk pour plonger

dans l’atmosphère sophistiquée du restaurant africain

le plus grand de la capitale, au cœur du 2 e arrondissement.

La célèbre Villa Maasai peut compter sur un bar lounge

et un délicieux bar à cocktails et, surtout, sur une carte

gastronomique panafricaine très séduisante. De grands

classiques tels que le mafé, le yassa, le ndolé ou le

thiéboudienne sont à savourer dans un décor qui mélange

architecture néoclassique et habillage ethnique. Chaque

soir, l’établissement sort le grand jeu avec des spectacles

et concerts en live, qui animent l’ambiance et égayent

le public. Une expérience qui séduit tous les sens. ■ L.N.

Mabrouk, 64 rue Réaumur, 75003 Paris. mabrouk-paris.fr

Villa Maasai, 9 boulevard des Italiens, 75002 Paris.

villamaasai.fr

DR - ILYA KAGAN - DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


Alasiri: Doors for

Concealment or Revelation,

Peju Alatise, 2020.

ARCHI

HASHIM SARKIS, COMMISSAIRE

DE LA 17 E BIENNALE DE VENISE

« Les projets africains OUVRENT LES YEUX au public »

DR - ANDREA AVEZZÙ COURTESY OF LA BIENNALE DI VENEZIA

JUSQU’AU 21 NOVEMBRE, Venise accueille la 17 e Biennale

d’architecture. Une édition intitulée « How Will We Live

Together? », qui interroge sur les problèmes de notre

société. Parmi les 112 participants de 46 pays, on retrouve

beaucoup de jeunes cabinets africains, comme Atelier

Masomi (Niger) ou Cave_Bureau (Kenya). Nous avons

rencontré le commissaire de l’événement, Hashim

Sarkis, architecte libanais et professeur au MIT.

AM : Mis à part l’Égypte, les pays africains

n’ont pas de pavillons nationaux cette année.

Quelle est la place du continent ?

Hashim Sarkis : Le problème des financements a pesé

énormément, et en effet, malheureusement, beaucoup de

pays n’ont pas pu participer. Mais je tenais à ce que l’Afrique

ait une place importante, parce qu’on y retrouve toutes

les problématiques dont l’on parle : le climat, les migrations,

les polarisations politiques et économiques… Les sections

« Among Diverse Beings » et « As One Planet » s’ouvrent avec

deux projets du continent, car je pense vraiment qu’ils ouvrent

les yeux du public sur le passé et le futur. Mais on parle

aussi d’Addis-Abeba dans la série d’études hors concours

« Co-Habitat », et pas mal d’autres projets abordent la question

des migrations sur le continent. Étant moi-même réfugié,

je crois que vivre en transition aujourd’hui est devenu

une condition normale. C’est la nouvelle citoyenneté,

et il faut reconcevoir les espaces sous ce jour.

Les invités ne sont pas forcément très connus et beaucoup

sont jeunes. Comment les avez-vous sélectionnés ?

Cette édition part d’un questionnement, mais on voulait

surtout présenter des solutions, des idées innovantes. Et

ce sont les citoyens qui vont les trouver, nous proposer de

nouvelles façons de vivre ensemble. C’est ce que je cherchais

quand j’ai choisi les participants, et j’ai trouvé beaucoup de

jeunes avec des idées formidables, qui mélangent artisanat et

nouvelles technologies. Ils ont apporté des projets inattendus.

Peju Alatise (Niger) est plasticienne et poète, Paula

Nascimento (Angola) et Mpho Matsipa (Afrique du

Sud) effectuent des recherches dans les domaines

de l’urbanisme et de la mobilité… C’est une biennale

très artistique, et il se trouve que la plupart des invités

africains sont des femmes. Est-ce un choix ou un hasard ?

Les deux [rires] ! On a veillé à ce que tous les ateliers

soient menés ou coanimés par une femme, et environ

les deux tiers des invités sont des femmes. On ne voit

pas encore une majorité de femmes à la tête des cabinets,

mais ça avance tout doucement. Mon but était de présenter

des idées qui parlent d’un futur différent, et il se trouve

tout simplement que les Africaines ont beaucoup d’idées

innovantes. ■ Propos recueillis par Luisa Nannipieri

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 23


PARCOURS

Jean d’Amérique

JEUNE ÉTOILE DES LETTRES HAÏTIENNES,

le poète publie son premier roman, un récit foudroyant qui raconte

la vie d’une ado dans les bas-fonds de Port-au-Prince. par Astrid Krivian

voici, récit des abysses en quête d’un asile au bout des lettres.

[...] Un alphabet de volcans, de mots rouges, de mots blessés

par le feu des violences. » Ainsi parle Tête Fêlée, héroïne de Soleil

à coudre, qui « remue le ciel du verbe » pour écrire des lettres

à son amoureuse. Dans un quartier défavorisé de la capitale

haïtienne, l’adolescente affronte l’adversité et tente de survivre

dans un environnement pétri de violence et de cruauté. L’écriture

est ici un souffle salutaire, une quête de lumière, métaphore

«Me de la démarche de l’auteur. Ce qui ne nous tue pas, nous rend

peut-être plus poète, avance-t-il : « Je viens des bas-fonds. C’est grâce à la poésie que j’existe. Elle m’a sorti

d’une spirale de violence. À travers elle, je cherche une fenêtre, un espoir où je peux agir contre les ombres,

les ténèbres. Un espace où je peux faire entendre le chant blessé du monde. » Dans ce roman, cartographie

sociale et politique d’Haïti, la voix de son personnage fait résonner celle de son peuple. « Malgré la pauvreté,

la précarité, l’absence totale de l’État, les Haïtiens ont toujours trouvé un moyen de construire leur vie. »

Cet orfèvre des mots, qui taille ses puissants « stupéfiants images »,

pour citer Aragon, dans la brutalité du monde, écrit dans un français irrigué

par l’imaginaire et la musique du créole. Sa boussole ? Une citation de

Sony Labou Tansi : « On n’est écrivain qu’à condition d’être poète. »

Né en Haïti à Côtes-de-Fer en 1994, il découvre le rap à 11 ans, à son arrivée

à Port-au-Prince. Fasciné par cette musique au verbe brut, qui fait écho à sa réalité

sociale, il jette ses premiers textes sur le papier et les déclame sur scène. Au lycée,

grâce à ses professeurs, il entre véritablement dans « le bain des mots », bouleversé

par ses lectures de Frankétienne, Mahmoud Darwich, Kateb Yacine, René Depestre…

Mais sa famille ne voit pas d’un bon œil ses choix de vie, de ses dreadlocks à ses

études : philosophie à l’École normale supérieure, ethnologie et psychologie à la faculté.

« Mes parents sont des chrétiens très conservateurs. Je ne me reconnaissais pas dans ces

dogmes. Les mouvements sociaux de gauche étant fréquents à l’université, ils me disaient

que j’allais finir dans la rue avec une balle dans le crâne. » Ils le mettent à la porte à ses

Soleil à coudre,

Actes Sud.

18 ans. Cette rupture difficile nourrit son écriture. « Je voulais me battre contre ces situations extrêmes.

Une voix souterraine, qui cherche à contrer les discriminations, les injustices, traverse mon œuvre. »

Dans un acte de naissance artistique, Jean se choisit un patronyme : « d’Amérique ». « Un symbole

d’ouverture, de voyage. » Ses trois recueils (il signe le premier, Petite fleur du ghetto, en 2015) et sa pièce de

théâtre Cathédrale des cochons seront presque tous primés. Dédiée « aux accusés de poésie », cette dernière

est le long cri d’un poète détenu par un régime autoritaire, porté par la force de son art qui brise les barreaux.

Dans un pays où la poésie, « veine qui fait respirer la littérature », est très estimée, il a fondé le festival

Transe Poétique à Port-au-Prince, pour faire entendre les nouveaux talents. Aujourd’hui, il partage sa vie

entre son île natale, Paris et Bruxelles : « Je garde une branche de mon arbre dans ces différents lieux ». ■

DR

24 AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021


MARIE MONFILS

« Une voix

souterraine,

qui cherche

à contrer

les injustices,

traverse

mon œuvre. »


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qui change,

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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

DOM

TOURISME À DOMICILE

Alors voilà, les vacances arrivent ! Chouette ! Je vois déjà les Africains fortunés

rêver de leurs destinations habituelles : Dubaï, Paris, New York, Marrakech… Et se réjouir

à l’idée de ne rien faire, loin des tracasseries locales du quotidien, des sollicitations

incessantes de la famille proche ou éloignée, des réunions politiques interminables

ou des chéries toujours plus capricieuses. Eh bien, justement, et si cette année, on

changeait de braquet ?

En 2021, malgré quelques efforts réalisés par les pays touristiques qui allègent un

peu les restrictions dues à la pandémie mondiale que l’on n’a plus besoin de nommer,

globalement, le voyage restera un vaste casse-tête chinois ! La valse des tests PCR et

des quarantaines continue de s’imposer, notamment pour les Africains voyageurs,

qu’ils aient envie de quitter leur continent ou

même de se déplacer dans un pays voisin. Du

coup, pourquoi ne pas vous essayer cette année

à la découverte de votre propre pays et aller

enfin visiter en masse les richesses culturelles ou

naturelles, dont vos contrées regorgent, et que

vous ne connaissez finalement qu’à travers les

récits que vous entendez quand vous échangez

avec un étranger qui paye cher pour venir voir

les chutes de la Lobé, lézarder sur la plage de

la Somone, s’enfoncer en pays pygmée, ou

remonter vos fleuves en pirogue géante ?

Bref, un peu de tourisme intérieur, à la

conquête des joyaux nationaux, risquerait de plus

vous épater que de dormir dans une chambre

d’hôtel au 18 e étage d’un building quelconque.

Accessoirement, ça coûte moins cher. Mieux, ça

donne un coup de fouet géant aux industries

locales de locations de bungalows, de véhicules

tout-terrain, de guides formés et de bien d’autres

secteurs exsangues depuis l’avènement du

Covid-19.

On parle bien de découvrir d’autres

régions, d’autres cultures, d’autres ethnies que la vôtre. Car aller au sempiternel village

où vous avez construit une maison secondaire ne vous coupera pas du harcèlement

familial et des centaines de soucis à résoudre qui vous y attendent. Cette année, allez,

un peu de curiosité sur votre pays et les cultures de vos congénères. Ça changera. Et

paradoxalement, ça vous reposera encore plus l’esprit. On prend le pari ? Essayez. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 418 – JUILLET 2021 27


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