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CHINE

La révolution Xi

ÉDITO

Après la France-Afrique

par Zyad Limam

WAGNER

Le retour des mercenaires ?

BUSINESS Algérie-Maroc

Un très coûteux divorce

PORTFOLIO Les audaces

d’Omar Victor Diop

DÉCOUVERTE Côte d’Ivoire

Le secteur privé à l’avant-garde

TUNISIE

KAIS

SAIED

LE NOUVEAU

RAISIl a

pris les pleins pouvoirs, bien décidé à changer

le cours de la révolution. Un chemin solitaire, assumé

et risqué dans un pays à la recherche d’un nouvel équilibre.

Et en proie à d’immenses difficultés économiques.

421 - OCTOBRE 2021

L 13888 - 421 - F: 4,90 €

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


édito

PAR ZYAD LIMAM

APRÈS LA FRANCE-AFRIQUE

À Montpellier, le 8 octobre, dans ce « sommet »

qui n’en sera pas vraiment un (aucun chef d’État

n’est attendu dans le sud de la France), on parlera

de refonder la relation France-Afrique, de la réinventer…

On évoquera le renouvellement générationnel,

la culture, les imaginaires communs. On cherchera

surtout à se dire la vérité en face, sans la présence des

chefs justement (qui seraient certainement les protecteurs

du statu quo…). Achille Mbembe a recueilli

et synthétisé le produit de plus de 66 débats préparatoires

dans 12 pays africains. Il semblerait que ce

soit musclé. Et l’écrivain camerounais s’apprête à les

restituer, sans censure, face au président français.

Emmanuel Macron aime ce type d’échange

« frontal ». Il pense que cela fait bouger les lignes. Le format

de ce sommet original et ambitieux est à l’image

de ce président de 43 ans. Un « produit » postcolonial,

plus encore que Nicolas Sarkozy et François Hollande.

Il est né en… 1977. Il ne porte pas le poids de l’histoire.

Il n’est pas le prisonnier d’un appareil politique emberlificoté

dans les méandres plus ou moins acceptables

de la vieille Françafrique. Il a fait son stage pour l’ENA

(École nationale d’administration) à l’ambassade de

France à Abuja, et, pour l’avoir suivi, sur place, lors de

son voyage à Lagos (juillet 2018), on peut témoigner

de son absence de préjugés, de son empathie et de

son ouverture à l’Afrique.

Macron cherche à échapper au modèle du

passé, à dynamiser les échanges économiques, les

partenariats, en traçant court, hors des « traditions »

et des réseaux. Son univers précédant, celui des

banques d’affaires, le pousse à trouver les solutions, les

financements, à innover. La réforme du franc CFA est

en cours. Les prêts et les crédits sont en constante augmentation.

La France a ouvert ses horizons et cherche

à nouer des alliances en Afrique anglophone, lusophone.

Le président a multiplié la création d’organismes

plus ou moins efficaces (plutôt moins que plus

d’ailleurs) pour doper l’échange : Choose Africa, Digital

Africa, le conseil présidentiel pour l’Afrique…

Emmanuel Macron veut aussi solder les comptes

du passé, comme avec l’Algérie ou le Rwanda. Il s’est

lancé dans une politique de restitution des œuvres

d’art. Et lors des derniers mois, la France a vécu au

rythme de la Saison Africa2020. Plusieurs fois au cours

de son quinquennat, Macron aura également évoqué

le français comme une langue multiculturelle,

commune à près de 700 millions de locuteurs, enrichie

d’apports multiples.

Comme souvent avec le président français, il cherche

à construire des relations personnelles (comme

celles avec Alassane Ouattara, Mohamed Bazoum,

Cyril Ramaphosa, et plus surprenante encore avec

Paul Kagame) pour appuyer sa politique.

Comme souvent avec le président français, il

cherche à parler franc, parfois trop franc, sur la responsabilité,

sur la démographie, plus récemment sur

le Mali ou l’Algérie, provoquant de sérieuses crises

diplomatiques. On retrouve toute cette philosophie

africaine dans le discours fondateur de Ouagadougou

(novembre 2017). Il va séduire des étudiants

remontés, par un mélange de provocation et de parler

vrai : « Je considère que l’Afrique est tout simplement

le continent central, global, incontournable, car

c’est ici que se télescopent tous les défis contemporains.

» Puis : « Je ne vous donne pas de leçon, je vous

dis quelle sera ma part, je vous dis aussi avec beaucoup

de franchise, quelle sera la vôtre. » Séquence

conclue par le fameux : « Mais moi, je ne veux pas

m’occuper de l’électricité dans les universités au Burkina

Faso ! C’est le travail du président [Kaboré, ndlr] ! »

Pourtant, malgré cette politique de rupture à la

fois sur le fond et sur la forme, l’image de la France

se dégrade, et tout particulièrement en Afrique francophone.

La relation franco-africaine est dense,

ancienne. Marquée aux traumatismes de l’histoire

qui l’ont fondée. Elle ne peut échapper au souvenir

de l’esclavage (et qui a fait la fortune de grandes villes

comme Bordeaux ou Nantes). Elle ne peut échapper

à l’immense chapitre colonial (de 1830 à 1960), à la

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 3


Le président français Emmanuel

Macron lors de l’inauguration

d’une centrale solaire à Zagtouli,

près de Ouagadougou, au Burkina

Faso, le 29 novembre 2017.

décolonisation plus ou moins brutale, au postcolonialisme

qui nourrira fantasmes et réalités sur la fameuse

Françafrique. La France s’est longtemps enrichie grâce à

l’empire, et les luttes pour la libération ont été marquées

par la violence, la répression. La France a « invité » sur

son sol des centaines de milliers de travailleurs africains

indépendants pour venir faire tourner ses usines. Des

travailleurs qui n’ont pas eu la gratitude de la nation…

Il y a évidemment la personnalité du président

Macron, cette manière de se mettre en scène, ce parler

franc clivant. Cette manière également de choisir luimême

ses interlocuteurs. Il y a la présence des troupes,

les bases militaires. La guerre au Sahel, la lutte contre les

djihadismes. Il y a « l’interventionnisme » français, reflet

souvent, comme au Mali, de l’effondrement de l’État et

des institutions locales. Il y a aussi évidemment l’instrumentalisation

de « la France », de son rôle, de son importance

par des forces populistes africaines, à la recherche

d’un ennemi bien utile pour le peuple…

Il y a aussi le message implicite que renvoie la

France des Lumières, via les télévisions, les réseaux

sociaux, Internet. L’image du pays des droits de l’homme,

de l’universalisme, minée en réalité par les discours lepéniste,

zemmouriste, par le racisme ambiant et l’obsession

identitaire. Et le repli.

Il y a enfin la question de l’immigration, de ces

visas impossibles à obtenir, de ces études impossibles à

poursuivre, et même de ces simples voyages d’agrément

ou de tourisme impossibles à effectuer… Cette France-là,

pourtant, attire toujours autant tous ceux qui, à Alger,

à Casa, à Tunis, à Dakar, à Abidjan, ailleurs, sont prêts

à affronter le désert et la mer pour changer de vie, se

donner une chance. Et cette immigration chaotique, ininterrompue,

ne fait que souligner l’incapacité de l’Afrique

à garder ses propres enfants.

Les mythes sont tenaces. On parle encore de cette

France superpuissance africaine, opérant comme bon

lui semble et en particulier dans sa zone linguistique,

son pré carré. La réalité économique est nettement plus

contrastée. Les parts de marché des entreprises françaises

en Afrique ont été divisées par deux depuis vingt

ans. Les exportations françaises ont certes doublé, mais

le marché a quadruplé. Paris a perdu son statut de premier

fournisseur mondial de l’Afrique depuis 2007 au profit

de la Chine. Et plus surprenant encore, son statut de premier

fournisseur européen est remis en cause par… l’Allemagne.

Mais aussi par les États-Unis, par les Pays-Bas,

par la Turquie, et même par une puissance continentale,

l’Afrique du Sud.

MONTANT DES EXPORTATIONS VERS L’AFRIQUE (en dollars)

CHINE : 111 milliards, soit 27,75 %

FRANCE : 29,4 milliards, soit 7,35 %

ALLEMAGNE : 26,3 milliards, soit 6,57 %

ÉTATS-UNIS : 26 milliards, soit 6,5 %

AFRIQUE DU SUD : 24,3 milliards, soit 6,07 %

PAYS-BAS : 17,8 milliards, soit 4,45 %

TURQUIE : 17,4 milliards, soit 4,35 %

Sources : Observatoire de la complexité économique, recherches DW, 2019.

Le « décalage de réalité » est encore plus perceptible

en matière de volume. La France est le cinquième

exportateur mondial de biens et services (chiffre 2019,

période pré-Covid-19). Elle exporte pour plus de 500 milliards

d’euros par an. Le continent africain ne représente

que 5,3 % de ce volume. Et les 15 pays de la zone franc,

moins de 1 %. Les principaux pays partenaires sont le

Maroc (18,9 % des exports), l’Algérie (18,4 %), la Tunisie

(15,2 %), le Nigeria (8,5 %) et l’Afrique du Sud (5,8 %). Le

premier pays de la zone franc, la Côte d’Ivoire, se situe à

la neuvième position avec 3,8 % devant le Sénégal. Les

investisseurs tricolores ne se bousculent pas non plus sur

4 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


LUDOVIC MARIN/POOL/REUTERS

le continent. En 2019, l’Afrique n’accueillait que 4 % des

IDE (investissements directs étrangers) français. Bien loin

des pays de l’UE (67 %), de l’Amérique du Nord (17 %), de

l’Asie (8 %), mais aussi de l’Amérique latine (5 %).

Ces chiffres permettent de mettre en perspective la

réalité du couple France-Afrique. Pourtant, les champs

d’évolution sont tangibles. Les années Macron auront

permis de poser un premier changement de paradigme.

De réorienter l’énergie et les débats vers l’investissement

et les projets. Et pour peu que les entreprises et les décideurs

« franco-africains » s’adaptent, qu’ils décident de

s’impliquer dans des collaborations réellement communes,

les options sont multiples, « co-profitables » : changement

climatique, développement durable, gestion

des cités, eau, co-investissement dans l’industrie, dans

la transformation des produits africains, dans la production

de vaccins, dans la lutte contre le Covid-19, dans la

préparation aux prochaines pandémies…

La langue et la culture, ce socle issu d’une très

longue histoire partagée (Saint Louis meurt en faisant le

siège de Tunis, le 25 août 1270…), participent fortement

à la création d’un espace commun, à défaut d’un « imaginaire

commun ». La proximité est réelle. Le double miroir

joue son rôle. On se regarde, on échange, on s’interpelle,

on se métisse. On est loin de l’approche chinoise, centralisatrice,

utilitariste et « sans curiosité » selon l’expression

d’Achille Mbembe, ou de l’approche purement mercantile

du monde anglo-saxon.

À Montpellier, les échanges seront donc certainement

riches et motivants. Pourtant, on se dit aussi que ce

débat est lui-même dépassé. Que les exigences du siècle

et de l’avenir vont au-delà du cadre finalement étroit

de la relation France-Afrique. Que l’on devrait penser

stratégiquement, « dépasser Paris », imposer cette idée

d’une boucle vertueuse entre l’Europe et l’Afrique, d’une

alliance gagnant- gagnant de deux continents pour faire

face aux nombreux défis. Et pour contribuer à la balance

du monde.

Et que dans cette perspective, la France a son rôle

à jouer, celui d’un pont pour favoriser ce lien. Et l’Afrique,

une immense responsabilité. Celle d’exister par ellemême,

de faire valoir son poids stratégique, d’accentuer

son autonomie, son intégration, de se développer plus

rapidement, de créer les 450 millions d’emplois dont elle

aura besoin d’ici à 2050, De libérer les énergies et les

opportunités pour sa jeunesse. De réaliser pas à pas,

mais de manière décisive, son potentiel. Et donc, de

mieux se gouverner. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 5


421 - OCTOBRE 2021

3 ÉDITO

Après la France-Afrique

par Zyad Limam

8 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Un voyage dans le temps

29 C’EST COMMENT ?

Après coups…

par Emmanuelle Pontié

84 CE QUE J’AI APPRIS

Malika Zarra

par Astrid Krivian

96 PORTFOLIO

Omar Victor Diop :

Sur tous les fronts

par Fouzia Marouf

114 VINGT QUESTIONS À…

Nuru Kane

par Astrid Krivian

P.08

TEMPS FORTS

30 Kaïs Saïed,

le nouveau raïs

par Frida Dahmani

et Zyad Limam

38 La révolution Xi

par Cédric Gouverneur

46 Wagner, le business

en treillis

par Jean-Michel Meyer

52 Derrière le « miracle »

du Botswana

par Cédric Gouverneur

86 Nabil Ayouch :

« L’avenir passe

par la transmission »

par Astrid Krivian

90 Lina et Zinedine

Soualem,

recomposer le puzzle

par Astrid Krivian

DÉCOUVERTE

59 Côte d’Ivoire :

La méthode privé

par Zyad Limam, Emmanuelle

Pontié, Francine Yao,

et Jihane Zorkot

60 Made in Ivory Coast

64 Madina Yankalbé

Alliali :

« Les atouts

de la Côte d’Ivoire

sont indéniables »

66 Youssouf Carius :

« Pouvoir

exploiter autrement

nos opportunités »

68 PME : priorité

au financement

P.52

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

ZANELE MUHOLI - SHUTTERSTOCK

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AM 421 Afrique subsaharienne.indd 1 04/10/2021 23:47

NABIL ZORKOT - AMANDA ROUGIER

P.59

71 Marina Nobout :

« Des bâtiments

écologiques

pour le logement»

72 Jean Kobenan

Djohou :

« Disposer

d’un écosystème

entrepreneurial

diversifié »

74 Emmanuel Yéo :

« Viser

l’efficacité

énergétique »

76 Les jeunes passent

à l’action

BUSINESS

104 Algérie-Maroc,

un très

coûteux divorce

108 De l’or noir

en Côte d’Ivoire

109 NDA prend

son envol

110 C’est par où la sortie

de crise ?

112 OPay, nouvelle

perle

de la finance

113 Le miracle

de l’impression 3D

par Jean-Michel Meyer

P.90

CHINE

La révolution Xi

ÉDITO

Après la France-Afrique

par Zyad Limam

WAGNER

Le retour des mercenaires ?

BUSINESS Algérie-Maroc

Un très coûteux divorce

PORTFOLIO Les audaces

d’Omar Victor Diop

DÉCOUVERTE Côte d’Ivoire

Le secteur privé à l’avant-garde

TUNISIE

KAIS

SAIED

LE NOUVEAU

RAIS

Il a pris les pleins pouvoirs, bien décidé à changer

le cours de la révolution. Un chemin solitaire, assumé

et risqué dans un pays à la recherche d’un nouvel équilibre.

Et en proie à d’immenses difficultés économiques.

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CHINE

LA RÉVOLUTION

Le leader du parti communiste

imprime un formidable

changement de cap pour

XI maintenir la stabilité du régime.

ÉDITO APRÈS

LA FRANCE-AFRIQUE

par Zyad Limam

TUNISIE

KAÏS SAÏED,

LE NOUVEAU RAÏS

DÉCOUVERTE CÔTE D’IVOIRE

LE SECTEUR PRIVÉ

À L’AVANT-GARDE

MIRACLE

BOTSWANA :

LE PAYS

LE PLUS DÉVELOPPÉ

D’AFRIQUE ?

PORTFOLIO

L’AUDACE

SELON OMAR

VICTOR DIOP

WAGNER

LE RETOUR DES MERCENAIRES

Présent dans une vingtaine d’États, le groupe

russe propose sécurité et bonnes affaires…

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PHOTOS DE COUVERTURE :

MAGHREB/INTERNATIONAL : NICOLAS FAUQUE/IMAGES DE TUNISIE/ABACAPRESS.COM

AFRIQUE : LINTAO ZHANG/GETTY IMAGES ASIAPAC/GETTY IMAGES VIA AFP - FLORENT VERGNES/AFP

FONDÉ EN 1983 (37 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Jean-Marie Chazeau, Frida Dahmani,

Catherine Faye, Glez, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Fouzia Marouf, Jean-Michel Meyer,

Luisa Nannipieri, Carine Renard, Sophie

Rosemont, Francine Yao, Jihane Zorkot.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : octobre 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 7


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

BEAU LIVRE

UN VOYAGE DANS LE TEMPS

Un très bel ouvrage qui nous projette sur le parcours

de 300 ARTISTES du continent depuis… 1882.

DÈS L’INTRODUCTION, Chika Okeke-Agulu, artiste et

professeur à Princeton, répond à la question que l’on se pose

d’emblée : comment délimiter le territoire africain dans ce

répertoire de personnalités créatives, qui ont en commun

ce seul et même continent fait de multitudes de singularités ?

« Alors que le champ de l’art africain en général a été

essentiellement limité à l’Afrique noire et subsaharienne

– en grande partie à cause de l’ethnographie coloniale et de

l’anthropologie culturelle –, l’histoire de l’art africain moderne

et contemporain qui a émergé à la fin du XX e siècle est à

l’échelle du continent : il englobe l’art et les artistes florissants

de l’Afrique du Sud à l’Égypte, du Sénégal à l’Éthiopie. » Les

choses étant dites, on peut se plonger, par ordre alphabétique,

dans les portraits de 300 peintres, photographes, sculpteurs

et autres plasticiens, de Hamed Abdalla à Portia Zvavahera.

Certains de ces noms sont très connus : Leila Alaoui, Rachid

Koraïchi, Chéri Samba, Omar Victor Diop, ou encore

les légendaires Malick Sidibé et Seydou Keïta. D’autres le sont

peut-être un peu moins, mais ont été exposés par de grandes

institutions hors frontières : Keyezua, Mohamed Bourouissa,

Cassi Namoda, Cinga Samson, Marcia Kure… Chacun

est présenté dans un court texte accompagné d’images

emblématiques de leur corpus. Et comme le souligne Chika

Okeke-Agulu, tous « restent imprégnés d’une certaine idée de

l’Afrique, conscients des liens complexes qu’elle entretient avec

le reste du monde ». Plus de 30 conseillers et 50 auteurs se sont

investis dans ce travail quasi encyclopédique, dont l’objectif

est d’ouvrir des fenêtres nouvelles sur les créateurs cités. Ce

beau livre offre un panorama d’une rare richesse éclectique,

revenant sur ce qui a créé l’art contemporain : un hier marqué

des traumas, stigmates et combats cruciaux des années 1960.

En cela, il permet de coucher sur papier des noms défendus

par des centres artistiques qui ne cessent de prendre de

l’ampleur à Abidjan, Rabat ou encore Lagos. Enfin, un précieux

glossaire définissant l’afrofuturisme, le Black Arts Movement,

le kente, le Mbari Club ou encore l’école de Khartoum

complète cet ouvrage dont la fragmentation n’entame guère

la belle densité des œuvres abordées. ■ Sophie Rosemont

VERTIGO SEA © JOHN AKOMFRAH / © SMOKING DOGS FILMS. AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE SMOKING DOGS FILMS ET LISSON GALLERY

8 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


Ci-contre,

Bhekezakhe,

Parktown, Zanele

Muholi, 2016.

Page de gauche,

Vertigo Sea, John

Akomfrah, 2015.

ZANELE MUHOLI. STEVENSON, AMSTERDAM, LE CAP ET JOHANNESBURG, ET YANCEY RICHARDSON, NEW YORK

Artistes africains,

de 1882 à nos jours,

Phaidon, 352 pages,

59,95 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 9


ON EN PARLE

DRAME

QUAND LES HOMMES

DISPARAISSENT

Une formidable immersion dans le HAÏTI

D’AUJOURD’HUI, en coproduction avec le Bénin.

FREDA (Haïti-

France-Bénin),

de Gessica

Généus. Avec

Néhémie Bastien,

Fabiola Rémy,

Djanaïna François.

En salles.

PARTIR OU RESTER… Alors que Haïti sombre dans la

violence politique, la question se pose plus que jamais pour

deux jeunes femmes qui vivent dans la petite épicerie familiale

d’un quartier populaire de Port-au-Prince. Freda, fière de ses

origines africaines, va à l’université et veut croire à l’avenir de

son pays (parmi les plus pauvres de la planète), mais son petit

ami doit se réfugier en République dominicaine… Sa sœur

Esther, qui se blanchit la peau, veut sortir de sa condition en

épousant un homme de la bourgeoisie mulâtre. Pour leur frère,

le choix est fait, appuyé par leur mère : partir à l’étranger dès

que possible pour étudier. « Les hommes disparaissent et ont

le droit d’aller ailleurs, d’exister ailleurs. Alors que les femmes

sont comme dans des étaux et doivent vivre là », explique

la réalisatrice haïtienne, autrice jusque-là de documentaires

reconnus. Gessica Généus fait la part belle à ces femmes qui

font bouillir la marmite, à l’écart des manifestations violentes,

et sous pression d’une église évangélique qui remplace l’État

déliquescent et se dresse contre les croyances vaudoues. Ce

n’est d’ailleurs pas un hasard si un producteur béninois, Faissol

Gnonlonfin (Merveilles Production) s’est embarqué dans ce

projet. Résultat : une fiction (en créole) ancrée dans la réalité

d’un pays peu vu au cinéma, servie par des actrices dont c’est

le premier film et qui insufflent une émotion authentique

dans ce récit d’une énergie folle. ■ Jean-Marie Chazeau

FESTIVALS

Ouaga et Carthage, le retour

Deux rendez-vous incontournables de la cinéphilie mondiale se succèdent ce mois-ci.

LA PANDÉMIE DE COVID-19 continue à bousculer le calendrier des grands événements de cinéma : le Festival panafricain

du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) n’avait pu se tenir au début de l’année, mais la 27 e édition aura bien

lieu du 16 au 23 octobre (sauf aggravation de la situation sanitaire ou sécuritaire), avec pour thème « Cinémas d’Afrique et

de la diaspora : nouveaux regards, nouveaux défis », le Sénégal en invité d’honneur, et le Mauritanien Abderrahmane Sissako

en président du jury. En Tunisie, les Journées cinématographiques de Carthage (JCC) avaient tenu bon en 2020, mais sans

compétition officielle : la course au Tanit d’or doit ainsi reprendre pour la 32 e édition, du 30 octobre au 6 novembre. Avec un

colloque qui pose la question « Quel avenir pour notre cinéma dans le monde des plates-formes ? », une invitation aux cinéastes

libyens et une sélection de films de pays membres de l’Organisation internationale de la francophonie – dont le 18 e sommet

se déroulera à Djerba en novembre. ■ J.-M.C. Programmes complets : fespaco.org et jcctunisie.org.

DR

10 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


DR

PORTRAIT

ORNELLA

CINDY EBOKO

L’animation

au service

du continent

Cette jeune Camerounaise a créé

Frikakidz TV, une chaîne de

DESSINS ANIMÉS qui valorise

les histoires et cultures africaines.

PASSIONNÉE PAR LE DESSIN et diplômée en Business

Economics à l’université de Bangor au Royaume-Uni,

Ornella Cindy Eboko est la fondatrice de Frikakidz TV,

une chaîne YouTube qui promeut les valeurs et les

traditions du continent à travers des dessins animés

éducatifs. Palliant le manque de représentation de

héros africains dans ce domaine, Frikakidz TV entend

nourrir les imaginaires et permettre à tous les enfants de

s’identifier et de développer l’estime de soi. On suit ainsi

les aventures de deux personnages – Foufoulou, la fillette,

et Jojo, le garçon –, qui font par exemple le tour de

l’Afrique en chansons, ou découvrent l’origine du nom du

Cameroun, l’histoire de son hymne ou celle du monument

de la Réunification… Ces programmes sensibilisent

également à l’écologie, l’hygiène, la santé et aux valeurs

de solidarité, de tolérance et d’égalité, déconstruisant

le sexisme ou le racisme. Déjà disponibles en français

et en anglais, ils seront bientôt proposés en ewondo,

fulfudé, lingala, swahili et wolof. Actuellement en

production, un long-métrage Les Miroirs de Kama (en

référence à l’ancienne appellation d’une partie du

continent) promet un voyage féerique, entre afrofuturisme

et royaumes ancestraux. ■ Astrid Krivian frikakidz.com

RÉCIT

DE FIL EN AIGUILLE

En lice pour plusieurs grands prix littéraires

de cette rentrée, ce roman cosmopolite explore

les méandres du pouvoir de la littérature.

ENQUÊTE, roman initiatique ou encore

maelstrom inventif, cette intrigue fait écho

à l’affaire du Malien Yambo Ouologuem,

prix Renaudot en 1968 pour Le Devoir

de violence, qui fut accusé de plagiat. Dans une mise en abîme

fascinante, le héros, un jeune écrivain sénégalais, part sur les

traces d’un certain T.C. Elimane, mystérieux auteur d’un livre

mythique, Le Labyrinthe de l’inhumain : qualifié en son temps

de « Rimbaud nègre », l’homme s’est volatilisé depuis le scandale

déclenché à la parution de son texte, en 1938. Dans sa quête,

le narrateur nous mène de Dakar à Amsterdam, de Paris à

Buenos Aires. On y croise les jeux de miroirs de Borges, l’exil

de Gombrowicz, l’existentialisme de Sábato, mais aussi les grandes

tragédies que furent le colonialisme et la Shoah. Onirique et

intemporel, le cheminement se fait philosophique, critique, parfois

singulier. Tortueux, il nous entraîne dans les replis de la création

littéraire et les contrariétés de l’écrivain. ■ Catherine Faye

MOHAMED MBOUGAR SARR, La Plus Secrète Mémoire

des hommes, Philippe Rey, 448 pages, 22 €.

RELIGION

NOUVELLE DONNE

Qualifiés de califes « bien guidés »

par la tradition apologétique, les quatre

premiers successeurs du prophète Muhammad

n’auraient en réalité cessé de s’entre-déchirer.

C’EST UNE VÉRITABLE TRAGÉDIE

grecque qui se noue dans le triptyque des

Califes maudits. Plus encore, Hela Ouardi

y déconstruit la version mythique d’un âge d’or de l’islam.

Après La Déchirure et À l’ombre des sabres, parus en 2019, où la

chercheuse tunisienne, spécialiste de littérature française

et de l’islam, nous faisait revivre l’élection mouvementée

du premier calife, Abou Bakr, et sa guerre totale contre les

tribus arabes révoltées, ce troisième tome nous plonge dans

une affaire politico-religieuse captivante, avec l’assassinat en

pleine mosquée du deuxième calife, ‘Umar, devant des dizaines

de témoins. En confrontant les sources chiites et les sources

sunnites, celle qui déclare devoir « dresser le savoir comme un

rempart face à la peur » révèle une tout autre réalité des textes

de la tradition musulmane. Son éclairage pourrait bien s’avérer

décisif pour l’histoire de l’islam jusqu’à nos jours. ■ C.F.

HELA OUARDI, Les Califes maudits : Meurtre à la mosquée,

volume 3, Albin Michel, 368 pages, 20 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 11


ON EN PARLE

INTERVIEW

OBI

« Je rêve éveillé »

Ce demandeur d’asile en France de 35 ans commence

une NOUVELLE VIE : avec son premier album Black Prayers,

il conjure la tragédie du destin sur une trame mêlant électro,

folk, rap et afrobeat.

AYANT FUI LE NIGERIA à 23 ans,

Obi a connu ce que la plupart des

migrants subissent : la précarité

ultime, la peur, la faim, la soif, les

foyers, la rue, les prisons… Lui qui

écrivait, ado, des morceaux de rap

sous influence de 2Pac voit aujourd’hui

réaliser son souhait le plus fou, livrant

un premier album d’une grande

puissance narrative et rythmique.

AM : Pourquoi ce titre d’album ?

Obi : Quand je suis arrivé en France,

c’était terrible : j’ai vécu dans un squat,

nous pouvions être entassés jusqu’à

20 dans une seule pièce. Il se passait

parfois une semaine sans que je puisse

prendre de douche. Tout ce que l’on

entend dans mes chansons, c’est

moi : mes luttes, mon parcours, ma

vie, que je ne peux pas mener sans

prières. C’est grâce à elles que je vais

de l’avant. Dieu, c’est tout pour moi.

En quoi la musique est-elle

une thérapie ?

Sans elle, je ne sais pas ce que je

deviendrai. Personne ne peut m’aider

à être heureux, à part moi-même et les

chansons, dans lesquelles je raconte

ce que je vois. Ce que je vois est ce

que je vis, et ce que je vis est ce en quoi

je veux croire. Si je partage autant

mes sentiments, c’est parce que je

veux que cela soit une thérapie pour

d’autres. Tout devient possible.

Comment ces chansons ont-elles

pu se frayer un chemin du squat

jusqu’au public ?

J’ai eu la chance de rencontrer,

par hasard, le musicien Cédric de

La Chapelle, à qui j’ai fait écouter mes

maquettes produites sur un ordinateur

portable acheté grâce à des petits

boulots quand j’étais en prison. Une

fois encore, Dieu m’a beaucoup aidé

car Cédric a adoré ce qu’il a entendu.

Il m’a accompagné pour tout mettre en

forme, et, bien que ce soit difficile pour

moi d’accorder ma confiance à qui que

ce soit, j’ai su que j’étais bien entouré.

Quelle est votre relation

aujourd’hui avec le Nigeria, et en

quoi compte-t-il dans votre musique ?

Je suis né là-bas, mais ça ne veut pas

dire que j’en viens. Je suis d’Abakaliki,

au sud-est. Ma famille est igbo, du

Biafra, pas du Nigeria, et nous ne

souhaitons pas en faire partie. Je suis

OBI, Black Prayers,

Un plan simple/Sony Music.

passé par Lagos pendant quelque temps,

mais je n’ai pas l’attitude nigériane. Mon

père était activiste, il a été empoisonné

lorsque j’avais 13 ans. Sans vouloir

être comme lui, je sais que la vie est

un combat et que la musique peut être

un moyen de s’exprimer. Mon objectif,

c’est de transmettre un message aux

gens, sinon cela n’a aucun intérêt.

Un rêve à réaliser ?

Je rêve déjà chaque jour.

Je n’ai pas besoin de dormir : je rêve

éveillé ! Mais désormais, il est temps

de vivre la réalité. ■ Propos recueillis

par Sophie Rosemont

DR

12 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


FRANK LORIOU

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 13


ON EN PARLE

En RDC, des femmes

et des hommes handicapés

se battent pour obtenir

réparation après la guerre

des six jours à Kisangani.

DOCU

L’ARGENT

DU SANG

Un PÉRIPLE ÉPIQUE

contre l’indifférence.

DEPUIS VINGT ANS au nord-est de la RDC,

des femmes et des hommes se battent pour que

leur soient versées les réparations promises après

la guerre des six jours à Kisangani. Un conflit

éclair oublié (4 000 morts, 3 000 blessés) qui les a

laissés handicapés à vie. Le nouveau documentaire

du Congolais Dieudo Hamadi, natif de la ville,

est un spectaculaire appel à la justice. Ces

invalides, vus comme des parias, ont transcendé

leurs souffrances via le théâtre, mettant en scène leurs corps amputés (« Il faut

qu’on impressionne »). Quand ils décident de s’embarquer sur le fleuve Congo

à bord d’une barge surpeuplée et surchargée vers Kinshasa, pour aller interpeller

les politiques, la caméra les suit pour une longue séquence épique qui vaut

à elle seule le visionnage de ce film d’une grande beauté formelle. ■ J.-M.C.

EN ROUTE POUR

LE MILLIARD

(France-RDC),

de Dieudo

Hamadi. En salles.

INAUGURATION

D’un continent à l’autre Figure du monde de l’art américain,

Mariane Ibrahim ouvre une nouvelle galerie à Paris.

PRÈS DE DIX ANS après avoir fondé sa galerie d’art contemporain à Seattle, puis deux ans après s’être

installée à Chicago, la Franco-Somalienne Mariane Ibrahim revient aux sources et crée un nouvel espace

sur la très convoitée avenue Matignon. Si elle a réussi son pari de donner de la visibilité aux artistes

afro-américains tels que Ayana V. Jackson, la galeriste ouvre désormais son influence à ceux de la diaspora

africaine, comme le Ghanéen Amoako Boafo, star montante, dont le prix des grands formats a dès lors

plus que décuplé. Pour l’inauguration de sa galerie parisienne, elle a demandé à chacun des 15 poulains de

son écurie de produire deux œuvres, en référence aux « deux amours » de la chanson de Joséphine Baker.

En leur donnant la voix, elle soigne son ambition : créer des ponts et mettre en lumière. ■ C.F. « J’AI DEUX

AMOURS », Galerie Mariane Ibrahim, Paris (France), jusqu’au 13 octobre. marianeibrahim.com

DR (3) - FABRICE GOUSSET/COURTESY OF MARIANE IBRAHIM

14 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


La coréalisatrice

Siam Marley (à gauche)

dirige Dialika Haile

Sané (à droite).

SÉRIE

LE PAYS D’OÙ L’ON VIENT

Une Dakaroise plonge malgré elle dans sa culture d’origine, celle des MANJAKS,

en Guinée-Bissau : c’est le nouveau show vitrine de Canal+ Afrique.

DR

AVEC SA PERRUQUE de cheveux lisses et ses talons

aiguilles, Jella est une jeune femme d’affaires moderne

au cœur de Dakar. Mais alors qu’elle a bien du mal à

digérer son divorce et à décrocher un nouveau contrat,

son père réapparaît après vingt-cinq ans d’absence. Et sa

mère l’encourage à rentrer avec lui au village des ancêtres,

en Guinée-Bissau… Mais voilà, ses parents, séparés, ne lui

ont jamais transmis leur culture, celle de la communauté

manjak. Éleveurs, cultivateurs de noix de cajou et tisserands

réputés, ils vivent toujours dans un monde qui fait la part

belle à la magie et au mysticisme, dans un environnement

de forêts préservées. La plongée dans cette ruralité pleine

de mystères ne va pas être simple pour la jeune citadine…

La grande qualité de cette nouvelle variation sur le

thème du retour aux sources est de nous faire approcher

une culture méconnue et riche, notamment sur le plan visuel :

les Manjaks ont un vrai talent dans la fabrication des

pagnes, une grande attention est apportée aux couleurs

et aux motifs, jusqu’à la malfaisante jeteuse de sorts du

village qui arbore une tenue magnifique et un maquillage

à faire pâlir d’envie les producteurs de Black Panther !

Le suspens repose sur les non-dits et les conflits

familiaux et avance avec fluidité. Les réalisateurs Hubert

Laba Ndao et Siam Marley se sont partagé le tournage des

épisodes, qui s’est déroulé en grande partie en Casamance,

mais la série est portée par sa créatrice, Anna Gomis, la

coordinatrice artistique et littéraire de la série à succès

Sakho et Mangane, repérée par Netflix. Native de la région

parisienne mais originaire de cette communauté, elle réussit

avec d’excellents interprètes (dont un ex-Mister Sénégal)

à nous faire partager l’âme manjak et ce message universel

qui veut que pour mieux se connaître et savoir où aller, il faut

parfois savoir rentrer quelque temps au pays… ■ J.-M.C.

MANJAK (Sénégal-Guinée-Bissau), d’Anna Gomis.

Avec Dialika Haile Sané, Aminata Mbaye, Pape Boubou

Ndiaye. 6 épisodes sur Canal+ Afrique.

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 15


ON EN PARLE

Flowers VII, Lady Bird,

Owanto, 2018.

SOUNDS

À écouter maintenant !


Ayra Starr

19 & Dangerous,

Mavin Records.

Le R’n’B et l’afropop habillent

le timbre déjà affirmé

de cette très jeune chanteuse d’à peine

20 ans. Élevée entre Cotonou et Lagos dans

une famille d’artistes, au son du gospel

(comme Rihanna…), Ayra Starr a toujours

su que la musique était inscrite dans son

ADN. Avec son frère, elle partage une guitare

et l’écriture de morceaux groovy imparables,

à savourer grâce à ce premier album.

SAISON AFRICA2020

AMBIVALENCE

DES REGARDS

Une mise en abyme de L’ENGAGEMENT

des artistes à travers les décennies,

où prise de position anticolonialiste

des Surréalistes et œuvres

contemporaines dialoguent ensemble.

❷ MK Isacco

On s’amuse,

MK Production.

Originaire du Rwanda, ce

jeune artiste basé en France

a de l’énergie à revendre.

En témoigne son premier album, fort

de titres comme « Cheza » ou « Uramp »,

sous influence R’n’B, dancehall et afrobeat.

Affrontant complications financières et

sanitaires, MK Isacco a tenu bon pour ce

premier album, s’entourant d’artistes comme

le Guinéen Lil Saako, qui intervient sur le

dansant « Zunguza » (« Bouge ton corps »).

C’EST L’UN DES ÉVÉNEMENTS de la Saison Africa2020. Un

tête-à-tête entre des œuvres d’artistes surréalistes européens des

collections du Musée d’art et d’histoire Paul Éluard de Saint-Denis, et

celles de 13 artistes contemporaines d’Afrique et de ses diasporas. Les

premiers interrogent la politique coloniale française et s’y opposent.

Les secondes questionnent le fait colonial et postcolonial. L’enjeu

de l’exposition est de montrer à quel point le continent a inspiré tout

au long de l’histoire. On y comprend toute l’ambiguïté constitutive

de l’appartenance des Surréalistes au mouvement primitiviste. Si les

objets « sauvages », autrement dit les artefacts de l’art dit « primitif »,

en provenance d’Océanie, d’Afrique ou d’Amérique du Nord,

prennent une place centrale dans leur esthétique, leur engagement et

leurs collections, il n’en reste pas moins que les préjugés et les clichés

de l’époque les ont empreints. À travers différents points de vue,

l’exposition explore les multiples facettes d’un élan commun. ■ C.F.

« UN.E AIR.E DE FAMILLE », Musée d’art et d’histoire

Paul Éluard, Saint-Denis (France), jusqu’au 8 novembre.

musee-saint-denis.com


King Kofi

Primary Colours,

King Kofi.

Très élégant, habité d’une

voix de velours, le hip-hop

de King Kofi se confirme dans ce nouveau

disque particulièrement réussi, Primary

Colours. En 2016, il était révélé par sa

mixtape Just A Dude In Need Of A Chance.

Et en 2018, il sortait un premier album

remarqué, Summer With the Wolves.

Originaire du nord de Londres, ce jeune

rappeur talentueux voit son flow porter

jusqu’aux États-Unis, et notamment

l’une de ses idoles, Kanye West. ■ S.R.

OWANTO - DR (3)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


MUSIQUE

Esinam

CROISER

LES GENRES

Basée à Bruxelles,

cette chanteuse

et musicienne

accomplie livre

un PREMIER

ALBUM à la richesse

hybride et hypnotique.

Le disque

incontournable

de l’automne.

MAËL G. LAGADEC - DR

QUAND ON LUI DEMANDE pourquoi

elle a choisi de baptiser, fort joliment

d’ailleurs, son premier disque Shapes

in Twilights of Infinity, Esinam Dogbatse

répond que « c’est une manière

poétique et symbolique de le nommer » :

« Chaque morceau est une part de

l’album. Je souhaitais que son titre incite

à la rêverie, aux horizons infinis, là

où de nouveaux espoirs, de nouveaux

cycles se créent, là où tout est possible.

De la musique, et pas de frontières entre

les genres et les styles. Des émotions,

des mélodies, du rythme et des grooves

cycliques qui vous entraînent dans

mon univers éclectique. » Bien résumé.

Cet éclectisme, cette brillante

multi-instrumentiste belgo-ghanéenne

le cultive depuis l’enfance. Après

avoir découvert le piano, elle n’a cessé

de questionner d’autres pratiques.

« J’ai commencé la musique assez jeune,

à ma demande, raconte-t-elle. D’abord,

en apprenant le solfège à l’école de

musique. Je voyais cela comme un jeu.

Puis, j’ai pratiqué le piano classique

durant dix années, c’était un moyen

d’expression. J’ai appris les percussions

au fil des rencontres et des voyages, et

la flûte traversière plutôt de manière

autodidacte. » D’où un « background

musical assez large », qui lui permet

de se faire une place à part sur la scène

jazz non seulement belge mais aussi

internationale. En 11 titres, Esinam

explore nombre de pistes sonores : jazz,

pop, trip-hop, blues, hip-hop, soul, funk,

afrobeat… sans oublier la bande-son de

ses origines africaines. Si elle imagine,

compose, écrit et chante, elle aime

néanmoins s’entourer. Ainsi, outre son

groupe (le guitariste Pablo Casella, le

bassiste Axel Gilain et le batteur Martin

Méreau), on entend aussi bien la voix

du poète anglais Nadeem Din-Gabisi

que celle du Sud-Africain Sibusile Xaba.

« J’aime croiser les genres, explique

Esinam, cela fait partie de mon identité :

mixte, multi-instrumentiste… J’avais

envie que mon premier album découle

ESINAM, Shapes in Twilights

of Infinity, W.E.R.F Records.

de ces mélanges et inspirations très

larges. Si mon son et mes couleurs

sonores me sont propres, j’espère

qu’en l’écoutant, certaines personnes

seront touchées et emmenées vers

une ouverture d’écoute. » ■ S.R.

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 17


ON EN PARLE

Figures 1928, Airline routes

and distances, Malala

Andrialavidrazana, 2018.

Untitled, Sabah Naim, 2020.

ÉVÉNEMENT

L’ŒIL DES MAÎTRES

Première foire internationale

dédiée à l’art contemporain

d’Afrique et de sa diaspora, 1-54

est DE RETOUR à Londres.

Men of Influence, Zemba Luzamba, 2021.

The Throne of the

Living, Gonçalo

Mabunda, 2020.

LEADER DANS LE DOMAINE du marché de l’art africain,

l’événement est devenu incontournable. Lancée en 2013

par la Marocaine Touria El Glaoui, et déclinée chaque année

à Londres, Marrakech et New York, la foire s’installe à nouveau

pour quatre jours dans la capitale britannique qui l’a vue

naître. Pour cette 9 e édition, la néoclassique Somerset House

accueille 48 galeries internationales de premier plan, dont

20 venues d’Afrique (de l’Angola, de Côte d’Ivoire ou encore

du Kenya) – un nombre record – et 150 artistes émergents

ou déjà renommés. Avec des choix de plus en plus pointus,

l’exposition présente une grande variété de médiums

et d’horizons géographiques : représentations abstraites

de la nature de la photographe sud-africaine Hazel Mphande,

sculptures arachnéennes de l’Ougandais Donald Wasswa,

portraits flashy du Zimbabwéen Tafadzwa Tega… Toutes

les œuvres seront disponibles à l’achat et à la visualisation

sur Artsy (artsy.net) du 14 au 31 octobre 2021. ■ C.F.

1-54 CONTEMPORARY AFRICAN ART FAIR,

Somerset House, Londres (Royaume-Uni),

du 14 au 17 octobre. 1-54.com/london

GALERIE DOMINIQUE FIAT - MASHRABIA GALLERY OF CONTEMPORARY ART - EBONY CURATED - JACK BELL

18 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


LITTÉRATURE

TA-NEHISI COATES

De l’ombre à la lumière

Premier roman très attendu de l’un des auteurs

les plus marquants de la scène américaine,

La Danse de l’eau interroge l’héritage

des QUESTIONS RACIALES, à travers

l’affranchissement prodigieux

d’un enfant né dans les fers.

RENAUD MONFOURNY/OPALE LEEXTRA - DR

« TOUTE MA VIE, j’avais voulu m’enfuir. Je n’avais

rien d’exceptionnel à cet égard – tous les Asservis

désiraient la même chose. À ceci près que moi,

qui étais différent d’eux, différent de tout Lockless,

j’en avais les moyens. » Dès les premières pages, par

ces quelques mots sibyllins, le narrateur nous convie

à une odyssée inattendue. Un périple aux multiples

rebondissements. Et une quête initiatique. L’histoire

se situe juste à la veille de la guerre de Sécession,

dans une plantation de tabac esclavagiste menée

d’une main de fer par un propriétaire implacable.

Le héros, Hiram Walker, porte le même nom que son

maître. Il est son fils et celui d’une esclave, vendue

à un autre exploitant du Sud. Mais ce jeune orphelin

découvre peu à peu qu’il est doué d’un pouvoir

magique. Il a une mémoire prodigieuse et est capable

de se déplacer et de faire déplacer les autres par la

simple magie du souvenir. Grâce à ce don, il prend

la fuite, s’enrôle dans la guerre clandestine qui oppose

les maîtres et les esclaves, vole vers la liberté. En

flirtant avec le réalisme magique, l’auteur d’Une colère

noire, couronné par le National Book Award en 2015,

nous livre un texte jubilatoire, à la fois ancré dans

une réalité historique tragique et animé d’une énergie

positive. Cette fois-ci, l’éminent penseur et essayiste

nord-américain – à tel point que Toni Morrison disait

de lui qu’il avait comblé le vide intellectuel laissé

par James Baldwin – place sa foi de romancier dans

l’inexplicable et l’imagination. C’est une surprise.

Et une réussite. Car en aspirant son lecteur dans un

grand roman d’aventures, hybride et très documenté,

il entre en résonance avec le monde actuel, et parle,

de manière générale, de notre héritage à chacun.

Avec, en toile de fond, une ode au pouvoir du roman

pour échapper à sa condition. ■ C.F.

TA-NEHISI COATES, La Danse de l’eau,

Fayard, 480 pages, 23 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 19


ON EN PARLE

RAP

CHEU-B

Viser le ciel

Avec son nouvel album, le jeune Français

d’origine ivoirienne prouve qu’il a,

en plus d’un FLOW INNÉ, des ambitions

pop dignes de ce nom.

C’EST DANS LE 17 E ARRONDISSEMENT de Paris qu’il a grandi, en écoutant

le reggae et le zouglou plébiscités par ses parents, en faisant du foot avec

les copains, et en freestylant, l’adolescence arrivée, avec d’autres graines de

rappeur du quartier. Remarqué au sein du groupe XV Barbar, il se distingue

rapidement avec la mixtape Welcome to Skyland et son premier

album Icône. Son truc qui change tout : allier flow et

chant, mélodies et beats incisifs, et s’amuser du

synthétique. Dans sa famille, tout le monde est

musicien, Cheu-B a donc grandi dans

un environnement très

riche du point de vue

sonore. Ce qui s’entend sur ce WTSKL, Vol. II

(« Welcome to Skyland II »). Précisons que la

Skylanderie est l’un des surnoms donnés par

le

rappeur à sa fanbase, aussi fidèle que

solide. Peu d’invités (Da Uzi,

Leto, son petit frère Kepler),

mais une énergie distillée à

travers moult pistes invitant à

danser comme à rêver à des

jours meilleurs, malgré un

quotidien morose. ■ S.R.

CHEU-B, WTSKL,

Vol. II, Big Sky

Entertainment.

ROMAN CHORAL

LES RACINES

DU MAL

Ce PLAIDOYER

contre l’intolérance

est sélectionné pour

le prix Goncourt.

9-1-1. A PRIORI, trois chiffres

insignifiants. Pourtant, c’est en

composant le numéro d’urgence pour

un billet de banque suspect que le gérant

pakistanais d’une supérette d’un quartier

de Milwaukee provoque l’irréparable. Un

appel qu’il regrettera toute sa vie. Bientôt,

Emmett (un nom en écho à Emmett Till,

un adolescent lynché et torturé à mort

par des racistes du Sud en 1955) mourra

étouffé sous le genou d’un policier blanc.

Bien sûr, le meurtre de George Floyd

en 2020 sourd dans ce texte poignant.

Au fil des pages, le portrait de ce

protagoniste se dessine à travers les voix

de ceux qui l’ont connu, de son ancienne

maîtresse d’école à sa mère, en passant

par son coach sportif. C’est l’histoire d’un

homme ordinaire, promis à une carrière

de footballeur américain, pour lequel,

après un accident, rien ne se passe

comme prévu. C’est l’histoire d’un

martyr devenu un héros par disgrâce.

Et un hommage à toutes les victimes

de violence et de racisme. ■ C.F.

LOUIS-PHILIPPE DALEMBERT,

Milwaukee Blues, Sabine Wespieser,

288 pages, 21 €.

FIFOU - DR (2)

20

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


Jupe en cuir

de la fin

du XIX e siècle,

peuple

Bella, Mali.

Statuette nkisi

de la seconde

moitié du

XIX e siècle,

peuple Vili,

Congo.

EXPO

DERRIÈRE

LES OBJETS

Collectées aux quatre coins du globe

et envoyées en Europe par les

missionnaires, des centaines de PIÈCES

EMBLÉMATIQUES s’exposent à Lyon.

OLIVIER GARCIN - MATHIAS BENGUIGUI - DR

ON DIT QUE DANS CHAQUE OBJET se cache une histoire. Ceux présentés dans

cette exposition au Musée des confluences en racontent plusieurs. Ce sont des

pièces emblématiques, parfois rarissimes, que les missionnaires catholiques ont

ramenées depuis les quatre coins du monde : Afrique, Asie, Océanie et Amériques.

Des instruments de musique à des vêtements, en passant par des objets rituels

et des commandes d’œuvres qui dépeignaient la vie et la culture de ces peuples,

la centaine d’objets exposés photographie un monde disparu. Et permet également

de mieux comprendre la façon dont les missionnaires voyaient leurs lieux de

mission, les liens profonds qu’ils entretenaient avec les locaux, et les points en

commun, ou de fort désaccord, avec les colonisateurs. Remarquables, dans la

section africaine : un siège tanzanien à figuration féminine, des objets rituels et

musicaux, une jupe en cuir de Tombouctou, ainsi qu’un curieux groupe sculpté,

probablement modifié en prévision de son envoi en Europe. ■ Luisa Nannipieri

« JUSQU’AU BOUT DU MONDE,

REGARDS MISSIONNAIRES »,

Musée des confluences de Lyon,

Lyon (France), jusqu’au 8 mai 2022.

museedesconfluences.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 21


ON EN PARLE

Trois questions à…

ISMAËL EL IRAKI

De rock et d’amour

APRÈS H’RASH, court-métrage

tarantinesque, le Franco-Marocain

signe son premier long : road-movie

endiablé, Burning Casablanca est

une ode à la vie et à la musique

au nom de la liberté.

AM : Comment

est né Burning

Casablanca ?

Ismaël El Iraki :

Ce film est un

incendie. Un désir

qui a fait feu de tout

ce qu’il trouvait en

moi : mon amour

pour Casablanca, ville libre,

pour la musique et le cinéma

des années 1970, la pellicule et le

CinémaScope, les acteurs, pour qui j’ai

écrit ces personnages qui portent leur

prénom… Mais aussi ma haine pour

Casa, ville violente, et mes souvenirs

et cauchemars liés au stress posttraumatique

d’être un survivant de

l’attentat du 13 novembre au Bataclan.

Comment la chanteuse Khansa

Batma, voix emblématique et

star au Maroc, a-t-elle accueilli

ce projet ?

Le film a été très long à financer,

je l’ai porté pendant plus de dix ans.

Je réécrivais souvent pour qu’il reste

proche de moi. J’ai écrit le personnage

de Rajae pour Khansa : il n’y a jamais

eu de doute sur le fait qu’elle porte

ce film, bien qu’on ait tenté de me

pousser à caster une actrice connue du

public européen. Il était inimaginable

sans elle : elle lui apporte sa

puissance, sa gouaille casaouie,

et surtout la liberté de mettre en

scène des séquences musicales

grâce à la beauté et la maîtrise de

sa voix. Le chant s’y mélange au

jeu, à la narration, on mêle cinéma

et musique de façon organique.

La métropole casablancaise

est rock, underground, mais

votre court-métrage détonnant

H’Rash y dénonçait la corruption,

l’hogra des riches parvenus

sur les pauvres…

Dans un pays qui est comme

une vieille dame, avec ses traditions

et son inertie, Casablanca est

une adolescente Tous les Casaouis

l’aiment et la détestent : c’est la

ville des grands écarts, des très

riches et des très pauvres, des

clashs permanents, à la fois laide

et belle, avec une beauté qui naît

de ses imperfections, et qui change

constamment. Violente, polluée,

agressive. Et quel espace de liberté !

L’imaginaire et l’esprit subversifs,

très rock, de cette ville ont inspiré les

habitants : Nass El Ghiwane, Fadoul

ou Don Bigg n’auraient pas pu

venir d’autre part ! ■ Propos recueillis

par Fouzia Marouf

BURNING CASABLANCA (France-

Maroc), d’Ismaël El Iraki. Avec

Khansa Batma, Ahmed Hammoud,

Saïd Bey. En salles le 3 novembre.

ÉLECTRO

ONIPA

ENTRE

LE GHANA

ET LONDRES

La collaboration

entre K.O.G et TOM

EXCELL s’avère

toujours aussi

fructueuse dans

ce second opus.

LA DOUCE FRÉNÉSIE de « Porridge »,

le groove insidieux de « Waist », le

percussif ultra-galactique de « Tami », la

force d’un interlude spoken word tel que

« Poem »… Voici l’alléchant programme

du nouvel opus d’Onipa, formé par

deux musiciens enthousiasmants – et

enthousiastes. D’un côté, le Ghanéen

Kweku Sackey, alias K.O.G (pour

Kweku of Ghana), jusqu’ici officiant

dans son groupe The Zongo Brigade.

De l’autre, le Londonien Tom Excell,

à la tête du collectif Nubiyan Twist.

Leur objectif avec Onipa ? Allier les

rythmiques occidentales et africaines

avec un sens du contemporain, sans

oublier les plus belles traditions. Après

We No Be Machine, Excell et Sackey

livrent l’excellent Tapes of Utopia, clin

d’œil aux cassettes audio vendues

sur les stands des marchés africains,

en ville ou en zone rurale. ■ S.R.

ONIPA, Tapes of Utopia,

Boomerang Records.

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


DESIGN

Lunettes pour tous !

La marque Reframd propose des MONTURES HI-TECH s’adaptant

aux visages qui ne sont pas forcément « caucasiens ».

« JE N’AI PAS UN VISAGE À LUNETTES, je ne trouverai

jamais la paire qui me va. » Pendant des années, le

designer sud-africain Ackeem Ngwenya et l’aspirant

startuppeur néerlandais d’origine sud-américaine Shariff

Vreugd se sont dit cette phrase, pensant avoir un défaut

au nez ou au visage qui les empêchait de porter des

lunettes aussi bien que les autres. Puis, ils ont compris

que le problème venait plutôt des producteurs, qui ne

proposaient que des modèles adaptés aux traits caucasiens.

C’est de cette frustration et d’une rencontre à Berlin

en 2019 qu’est née l’idée de Reframd : créer des montures

pour tous les visages à un prix (plutôt) abordable. Le

duo lance alors un crowdfunding qui lui permet de lever

très rapidement 43 000 euros et reçoit des commandes

du monde entier. En même temps, le projet évolue :

au lieu de proposer quelques modèles de base, pour des

arcades nasales basses, ils poussent le développement

technologique jusqu’au bout et programment une

application qui permet de scanner le visage du client

et de créer des montures numérisées uniques qui seront

imprimées en 3D, en Belgique. Du sur-mesure hi-tech,

pour l’instant axé sur les lunettes de soleil de haute

qualité, à moins de 200 euros. ■ L.N. reframd.com

Alors que les producteurs

habituels ne proposent que

des modèles adaptés aux

traits caucasiens, le label

permet de se créer des

montures sur-mesure, qui sont

ensuite imprimées en 3D.

ARNE ZACHER (4)

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 23


ON EN PARLE

Situé porte de

Clignancourt,

O’Maki est un

parfait point

de chute pour

les carnivores,

mais saura aussi

satisfaire

les végétariens.

SPOTS

DEUX ARRÊTS

SUR LA LIGNE

PARIS-LONDRES

Une brasserie panafricaine et un nouveau

restaurant afro qui pourrait se faire

une place dans le prochain Michelin

sont nos ADRESSES À SUIVRE.

Le Britannico-Nigérian

Aji Akokomi (ci-dessous)

a ouvert Akoko fin 2020.

À SON OUVERTURE en 2012 à Paris, O’Maki s’est fait

connaître comme simple fast-food à l’africaine. Mais depuis

quatre ans, il s’est transformé en véritable brasserie, où

retrouver toutes les saveurs du continent. Les snacks, tels

l’attiéké ou l’alocos, sont toujours à la carte, mais le menu

propose aussi un savoureux Dibi N’Taba (de l’agneau

braisé avec ses épices) ou de délicieuses brochettes de

poulet et de bœuf, également braisées et épicées. Parfait

point de chute pour les carnivores, O’Maki a aussi de quoi

satisfaire les végétariens et, depuis quelque temps, les fans

de cocktails. Concoctés à partir de jus de gingembre ou de

bissap, ces derniers sont à savourer en regardant une expo

ou en écoutant l’un des DJ venus mettre l’ambiance.

On prend la direction de Londres, et plus précisément

de l’un de ses nouveaux spots afro-gastronomiques de

choix, en lice pour une étoile

Michelin : Akoko. Inauguré fin

2020, il est né de la volonté du

Britannico-Nigérian Aji Akokomi

de secouer la scène locale avec

une version progressiste de la cuisine

d’Afrique de l’Ouest. L’ambiance minimaliste pousse à

se concentrer sur la dégustation, ouverte par une entrée

d’exception comme l’Huître à la gambienne – une huître braisée

avec son ragoût d’huîtres typique de Gambie – et à la suite,

du pain malté à la Guinness avec du beurre yassa, du riz jollof

avec terrine de carottes et une sauce d’aubergines ivoirienne,

sans oublier des glaces au baobab, à l’hibiscus ou encore à

l’irù, ce haricot également connu sous le nom d’afitin. ■ L.N.

www.omakiparis.com / akoko.co.uk

JULIETTE AVICE - TOM ASTERIADES - FOOD STORIES MEDIA

24 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


ARCHI

Saota

AUX QUATRE COINS

DE LA PLANÈTE

Dirigé par des professionnels dynamiques,

ce CABINET SUD-AFRICAIN sait

jongler avec les styles et les usages.

BASÉ AU CAP, le cabinet Saota est codirigé par une équipe

de six architectes : Stefan Antoni, Philip Olmesdahl, Greg Truen,

Phillippe Fouché, Mark Bullivant et Logen Gordon. Ce combo

dynamique permet à la firme de gérer des projets de tailles et

de styles assez disparates aux quatre coins de la Terre. Parmi

leurs réalisations les plus récentes, on retrouve par exemple

la tour Kingsway, à Lagos, et la ferme de charme Buffelsdrift,

en Afrique du Sud. Deux projets aux antipodes l’un de l’autre.

Le premier bâtiment, terminé en 2019, a tout pour devenir un

point de repère dans la plus grande ville du Nigeria. Avec ses 15 étages

de bureaux et de commerces, la forme de la tour

rappelle celle des traditionnels voiliers qui sillonnent

la lagune. Même le motif iconique de la façade vise

à reproduire l’effet de la brise sur les voiles carrées,

en rendant hommage au climat de Lagos tout en

maximisant la performance thermique de la structure.

Le second, un projet de rénovation d’une ferme

historique dans la région aride du Klein Karoo, entre

le Cap et Port Elizabeth, est en revanche un exemple

de préservation adaptative. Le chantier, terminé

en 2020, a permis de moderniser le design des espaces

intérieurs et d’intégrer des détails contemporains dans

les structures, soigneusement restaurées. Une nouvelle

station de pompage a aussi vu le jour, édifiée avec un dessin moderne

mais à partir de matériaux et de techniques traditionnels. Un travail

impeccable, récompensé par la médaille d’or du prix international

Domus de la restauration et de la conservation. ■ L.N. saota.com

La ferme

Buffelsdrift,

en Afrique

du Sud.

La tour Kingsway, à Lagos.

DR

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 25


ON EN PARLE

Emmanuel Okoro (au centre)

est le vainqueur de la première

édition de cet événement.

Le styliste présentait la collection

printemps-été 2022 de sa marque,

Emmy Kasbit (ci-dessous et à droite).

MODE

COULEURS

CONTINENTALES

À PARIS

Lors du défilé AFRICA FASHION UP, dédié

aux designers émergents, le Nigérian Emmanuel Okoro

s’est démarqué avec une ligne puissante.

LA RENTRÉE DE L’UNIVERS fashion parisien a été marquée

par un événement très spécial : Africa Fashion Up (AFUP).

Le 17 septembre, l’association Share Africa a organisé cette

grande manifestation consacrée à la mode contemporaine

du continent, qui a réuni de jeunes talents dans les salons

de l’historique Hôtel Salomon de Rothschild, à Paris. La soirée

a été l’occasion pour cinq lauréats sélectionnés par un jury

de montrer leurs créations lors d’un défilé en bonne et due

forme. Le petit groupe, regroupant les Ivoiriens Zak Koné

et Guy Fabrice Sullivan, le couple sénégalais formé par

Laure Tarot et Baay Sooley, le duo sud-africain Carina Louw

et Natasha Jaume, la Tanzanienne Anjali Borkhataria et

le Nigérian Emmanuel Okoro, a été accueilli et formé par

des pros de la haute couture. Les lauréats ont aussi échangé

avec cinq grands designers africains (Imane Ayissi, Éric

Raisina, Karim Tassi, Martial Tapolo et Soraya da Piedade),

qui ont présenté leurs dernières collections en deuxième

partie de soirée, avant la remise du prix au grand gagnant

de l’événement : Emmanuel Okoro.

Comme les autres lauréats, le Nigérian est peu connu

de ce côté de la Méditerranée. Mais il a fait ses preuves

sur le continent en lançant sa propre marque, Emmy Kasbit,

en 2014, sur un marché national en pleine expansion, se

démarquant avec des créations aux coupes architecturales

et des lignes épurées et non conventionnelles, inspirées

par les cultures et les traditions de son pays. Le défilé AFUP

lui a permis de dévoiler, devant un parterre d’exception,

sa neuvième collection, « Ozoemena » (« que cela ne se

reproduise pas »), qui explore délicatement le sujet de la

guerre civile du Biafra. Voici donc apparaître les silhouettes

du drapeau des indépendantistes ou les barreaux en

métal des murs du bunker d’Ojukwu – devenu un musée –

transformés en motifs décoratifs sur des habits aux formes

tranchantes, tissés à la main et confectionnés au Nigeria.

Même les couleurs, du jaune beurre au vert citron, sont

symboliques et évocatrices d’une cicatrice que beaucoup

voudraient oublier, mais qui pour d’autres demeurent

un souvenir indélébile. ■ L.N. africafashionup.com

BRUNO LÉVY - -AMANDA ROUGIER

26 AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021


À gauche et

ci-dessous, des

créations de Zak

Koné et du duo

Natasha Jaume

et Carina Louw,

qui faisaient partie

des lauréats.

Les jeunes talents ont pu

échanger avec de grands

designers, dont Martial

Topolo, qui a montré

ses derniers modèles

(ci-dessous).

AMANDA ROUGIER

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 27


A PARAÎTRE EN LIBRAIRIE

LE 3 NOVEMBRE 2021

ISBN : 978-2-268-106 18-2

éditions du

rocher


C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

DOM

APRÈS COUPS…

Août 2020, le président malien est renversé par un coup d’État militaire.

Avril 2021, le fils du dirigeant tchadien, tué au combat, s’empare du pouvoir. Septembre

2021, c’est au tour d’Alpha Condé, en Guinée, d’être contraint de céder sa

place, au profit de son chef du Groupement des forces spéciales… Voici donc revenu

le temps, que certains pensaient révolu, des coups militaires ou constitutionnels, et des

transitions africaines. Avec même des « coups » dans les « coups », comme au Mali, où

un autre militaire a renversé le premier putschiste en mai dernier.

Évidemment, chaque histoire est particulière. Mais globalement, les pouvoirs

inamovibles au bilan mitigé sont sanctionnés. Et la tentation du népotisme, atavique,

culturel, comme au Tchad, est bien ancrée. Localement, en général, deux courants

d’opinion se distinguent : ceux qui condamnent la méthode et s’inquiètent pour l’avenir

; et les autres, appartenant à des couches souvent

plus populaires, qui se réjouissent de voir le pouvoir

en place dégager, lui qui n’a jamais résolu les rudes

soucis du quotidien.

Certes, on peut dire, comme ces derniers,

qu’une page se tourne et que demain sera peut-être

plus rose. Pourtant, rien n’est plus incertain. Dans ces

pays, frappés de plein fouet par un changement brutal,

hors scrutin, le réveil est souvent amer. Les chefs

de transition, comme le nom l’indique, ne feront

certainement pas des miracles durant leur passage.

Et la tentation de reculer les échéances démocratiques

une fois que l’on a goûté aux ors du pouvoir

est grande.

Durant ces périodes d’instabilité, placées

plus ou moins sous sanctions internationales lorsqu’elles

s’éternisent, les investissements, les grands

travaux, les projets sont stoppés. Et le développement,

plus ou moins engagé de-ci et de-là, frappé

en plein vol. Pour peu que l’insécurité et les djihadistes

s’invitent dans le décor, comme au Mali ou au Tchad, l’enjeu est encore plus grand.

Bref, ce grand retour en arrière qu’incarne le coup d’État est une bien mauvaise

nouvelle pour le continent. Pour le contrer ou l’éviter, il faut absolument renforcer

les institutions, sécuriser les scrutins et installer un vrai suffrage universel, où chaque

vote « contre » comptera. Il n’y a pas d’autre solution pour sanctionner un pouvoir qui

ne convaincrait plus ses électeurs. C’est au citoyen de décider de son sort, et certainement

pas à un homme en treillis autoproclamé président de le faire à sa place. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 421 – OCTOBRE 2021 29


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