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BIENVENUE

EN FRANCE!

Ce que dit le « phénomène »

ÉRIC ZEMMOUR.

Et ce que dit

aussi l’entrée de

JOSÉPHINE BAKER

au Panthéon.

MALI

SORTIR

DES CRISES

PERMANENTES

Un dossier spécial

16 pages

ESPOIR

VERS LA FIN

DU PALUDISME ?

NOS INTERVIEWS

AVEC

◗ MOHAMED

MBOUGAR SARR

◗ CÉCILE FAKHOURY

◗ MEHDI CHAREF

◗ AÏSSA MAÏGA

DOCUMENT

NUMÉRIQUE,

L’ENFER DU DÉCOR

ÉDITO

BÉCHIR BEN YAHMED

TEL QU’EN LUI-MÊME

par Zyad Limam

422 - NOVEMBRE 2021

L 13888 - 422 - F: 4,90 € - RD

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


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édito

PAR ZYAD LIMAM

BBY PAR LUI-MÊME

Le livre est posé là, sur la table de mon bureau.

Il vient de sortir, à Paris, et puis un peu partout,

progressivement. Les mémoires autobiographiques

et posthumes de Béchir Ben Yahmed. BBY, pour

reprendre des initiales devenues célèbres, y mettait

la dernière main, quand la pandémie de Covid-19 l’a

emporté. Il nous a quittés le 3 mai dernier, à l’aube, le

jour de la liberté mondiale de la presse, il avait 93 ans,

presque un siècle. J’aime le titre (je l’ai proposé), J’assume.

Ça lui correspond, ses réussites, ses échecs, ses

intuitions, ses entêtements, ses fulgurances, ses faiblesses,

BBY était entier, il ne finassait pas. Il ne regrettait

rien. Dans ses derniers jours, il se battait pied à

pied, par principe, tout en étant fatigué par son long

chemin. Fidèle à lui-même, dans un monde sens dessus

dessous, cherchant à avoir les idées claires, à être

« debout » : « Je n’ai pas peur, m’avait-il dit sur son lit

d’hôpital. Je ne veux pas être dépendant, je sais que

ma vie a été vécue. J’ai fait du mieux possible entre

le point de départ et le point d’arrivée. »

La vie d’un point A à un point B. Voilà. La phrase

m’est restée.

Il fallait ce livre, qui échappe au « récit dominant

», témoignage d’une génération unique, celle

des indépendances. François Poli fut le premier à

lui en parler. Puis ce fut Jean-Louis Gouraud, ami de

toujours. Il y eut une première tentative prometteuse,

et sans lendemain, avec Hamid Barrada et Philippe

Gaillard, tous deux collaborateurs de longue date

de Jeune Afrique. Puis Jean-Louis Gouraud proposa,

fin 2011, de m’associer au projet. De 2012 à 2016, les

entretiens se sont donc succédé pour rassembler la

base du texte. BBY ne parlait pas comme il écrivait. Il

était à la fois plus libre, moins organisé, plus instinctif.

Il foisonnait d’idées, d’anecdotes. Il « tapait » pas

mal aussi. La masse de travail est devenue impressionnante.

En octobre 2017, je suis « débarqué », sans

trop de cérémonie. Pour des raisons multiples et complexes,

dont certaines n’ont rien à voir avec le livre

lui-même. Tandis que d’autres ont certainement à

voir avec le livre lui-même, un manuscrit devenu un

peu fou, et un BBY plus qu’agacé par la lenteur et par

ses propres hésitations. D’autres, tout particulièrement

Joséphine Dedet, auteure et journaliste à JA, auront

l’immense mérite de mener le manuscrit à terme.

Ce livre, c’est lui. Un autoportrait réel, très proche

de sa vérité, un BBY tel qu’il est, soucieux « de dire »

sans filtre, avec ses sincérités, ses contradictions,

ses silences, ses ambiguïtés, son sens du pouvoir, sa

capacité à oublier ou à atténuer. Et ce regard unique,

incisif, « sans fausse diplomatie », sur le monde tel qu’il

était, tel qu’il est, et tel qu’il pourrait devenir. BBY fait

revivre le soleil des indépendances, les espoirs et les

désillusions de l’Afrique contemporaine, les convulsions

du monde, les guerres d’Orient. On croise des

personnages de l’histoire d’hier et d’aujourd’hui :

Bourguiba, Houphouët, Lumumba, Che Guevara,

Hô Chi Minh, Senghor (« un intellectuel et un homme

d’action »), Foccart, Mitterrand, Omar Bongo, Hassan

II, Alassane Ouattara (« un véritable ami »), et tant

d’autres… On y retrouve l’histoire stupéfiante de JA

(« Je voulais créer un journal qui dépasse les frontières,

qui soit connu dans le monde entier », disait-il sans

fausse modestie aucune). Et son roman personnel,

l’autoportrait d’un entrepreneur aussi perspicace

qu’aventureux, qui pensait que seule la persévérance

pouvait mener au succès (« Le monde est peuplé de

losers intelligents… »). Le texte ouvre aussi une porte

sur l’intime, une réflexion émouvante, sur l’identité, la

spiritualité, Dieu et la fin du chemin.

Voilà, c’était un homme à part, un personnage

unique, qui a su dépasser ses frontières, qui a vu

grand, qui a mené une vie de journaliste, d’éditorialiste

et d’entrepreneur, une vie libre, forte et dense.

Dans les derniers moments, il faisait face au mystère

de l’éternité, mais il ne croyait pas beaucoup

à la persistance, à la postérité de l’œuvre humaine

elle-même.

J’espère que l’accueil, ici-bas, de ce livre, de son

livre, lui prouvera, là où il est, le contraire. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 3


Extraits

Ce chapitre se situe à la toute fin du livre.

BBY propose un autoportrait très personnel.

Retour aux sources

Si j’ai un seul mérite, c’est d’avoir suivi une voie

difficile. De tous les jeunes nationalistes de ma

génération, ces futurs hauts cadres du tiers-monde

naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté. La

plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux,

Premiers ministres, parfois même chefs d’État. Aucun

d’entre eux n’a fait, comme moi, une longue carrière

de journaliste, de patron de presse, d’homme

indépendant. Je l’ai voulu et j’en ai payé le prix. À ce

titre, je suis quelqu’un d’atypique, peut-être d’original.

(…)

Je ne suis pas non plus un intellectuel. Je me

considère comme un chef d’entreprise, un homme

d’action qui risque son argent, sa vie. Un chef

d’entreprise est obligé de résoudre des problèmes

matériels. J’y ai passé toute ma vie. Et cela, ce n’est

pas de l’intellectualisme. En revanche, les intellectuels

qui sont devenus des hommes d’action m’intéressent.

Senghor l’écrivain a construit un État en s’appuyant sur

des principes que les Sénégalais continuent d’observer.

De Gaulle, Bourguiba (même s’il n’écrivait pas comme

ce dernier), Mitterrand, Obama sont à la fois des

hommes d’action et des intellectuels.

Je me considère aussi comme un homme

de gauche. La personnalité qui m’a le plus influencé,

Hubert Beuve-Méry, était un intellectuel de

centre-gauche et un homme d’action. Il a créé

un journal et s’est colleté avec tous les problèmes

que cela suppose, notamment ceux liés à la

préservation de son indépendance.

(...)

Avec le recul, je suis conscient que la chance et

les rencontres ont beaucoup compté dans ma relative

réussite. Encore faut-il savoir saisir les perches que nous

tend le destin, « enfourcher le cheval qui passe », comme

le disait François Mitterrand. Il y a aussi, évidemment,

la persévérance, sans laquelle on n’arrive à rien. On me

dit obstiné. Je le suis sans doute, car je n’abandonne

presque jamais. Je sais qu’il faut « vouloir longtemps ».

C’est la clé de tout. Le monde est peuplé de gens

très intelligents qui n’ont pas réussi.

Persévérance ne signifie cependant pas

entêtement. La capacité à s’adapter est essentielle.

Bourguiba nous l’a appris, Deng Xiaoping en a fait

sa stratégie. Tous les grands chefs d’entreprise et les

hommes politiques d’envergure ont su s’arrêter, voire

reculer quand il le fallait. Je tâche de m’y employer.

(…)

Aujourd’hui encore, je suis et je me sens Tunisien.

Je suis de la génération de ceux qui ont lutté

pour l’indépendance, l’ont gagnée, ont participé

à l’édification de la nation et pour qui la nationalité

est un honneur, un motif de fierté. C’est indélébile,

inscrit au plus profond de moi ; je ne conçois même

pas d’en changer.

Vivant et travaillant en France depuis plus d’un

demi-siècle, je possède aussi, depuis trois décennies,

un passeport français. Si je n’y avais pas été obligé

pour des raisons professionnelles, je n’aurais jamais

pris cette décision.

(…)

Je ne suis pas Français, j’ai seulement un passeport

français. Je ne regrette pas de ne pas être né Français,

tout en sachant pertinemment que tout aurait été

bien plus facile pour moi.

Nous sommes le produit de notre lieu et de notre

date de naissance. Je suis né à Djerba en 1928. Je suis

donc musulman et Tunisien. Je ne peux pas – et ne

veux pas – être d’identité française. Et quand on me dit :

« Monsieur, vous êtes d’origine… », je réponds : « Non, je

suis Tunisien, pas d’origine. » Je n’ai pas d’états d’âme.

J’ai donné à la France plus qu’elle ne m’a donné.

Je pense néanmoins la connaître et la comprendre,

et j’éprouve une certaine admiration pour ce pays,

qui, tout en ne représentant que moins de 1 % de la

population du monde, a donné de grands savants,

de grands écrivains. Il a beaucoup de qualités, comme

les Français. Beaucoup de défauts aussi, que l’on

connaît tous. Son histoire, millénaire, en a fait l’une

des très grandes puissances planétaires, la sixième.

(…)

Je ne suis pas sensible au « fantasme » du retour

au pays. Le temps a fait son œuvre. Je vais en Tunisie

pour les vacances, pour garder le contact avec mes

amis et ma patrie. Les personnes avec qui je peux

discuter et avec qui je partage des souvenirs y sont

de moins en moins nombreuses, c’est normal. La Tunisie

post-Bourguiba, et maintenant post-Ben Ali, est une

autre Tunisie, avec une autre génération, un autre

rapport à la politique. J’en suis parfaitement conscient.

Ceux qui ne comprennent pas que la Tunisie est

passée à autre chose ont tort.

(…)

Plus le temps passe, plus je mesure tout ce que je

dois à mon père, et je suis fier de lui. Il a eu l’intelligence

de faire faire des études à ses enfants et de rompre

le « cycle de l’épicerie ». Après le certificat d’études,

il a dit à mon frère aîné, Sadok : « Tu seras pharmacien. »

Dans son esprit, la pharmacie était l’épicerie moderne,

4 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


le stade suprême du business. Sadok a reçu une

éducation française, au lycée Carnot. Selon la

conception djerbienne de la répartition des risques,

mon père a envoyé mon deuxième frère à la Zitouna.

Au bout de dix ans, Othman en est sorti docteur

en théologie, puis est devenu… épicier. Mon troisième

frère, Brahim, qui était bagarreur et dynamique,

a décrété : « Je ne veux pas faire d’études, je veux

travailler. » Mon père ne s’y est pas opposé. Et Brahim

est devenu… épicier. Quand mon tour est arrivé,

Sadok est intervenu : « Béchir pourrait aller à Sadiki,

un établissement prestigieux et qui, contrairement

à Carnot, fait une place importante à la culture

arabe. » Mon père a dû trouver le projet raisonnable.

Voilà comment je me suis retrouvé à Tunis,

élève du meilleur collège du pays,

foyer du nationalisme.

Sadok a été mon deuxième père.

Tous mes frères ont été d’une gentillesse

et d’une générosité extraordinaires à mon

égard. Ils travaillaient pendant que je

faisais des études et dépensais. Pourtant,

à chaque fois qu’ils achetaient un bien,

ils le partageaient en quatre, et m’en

donnaient donc une part.

Un jour, Danielle a retrouvé des photos

de mes parents. Elle les a fait encadrer

et me les a offertes. Je ne sais comment

elles sont arrivées jusqu’à nous. En tout

cas, ce sont les seules photos de mon père

et de ma mère qui ont traversé le temps,

la seule manière tangible que j’ai de les

revoir. Elles sont sur mon bureau. J’emmène

celle de mon père partout où je vais. C’est

la seule chose qui me rattache à lui.

(…)

Reste la question de l’islam, et de la foi. Comme

le dit l’islamologue tunisien Mohamed Talbi, je suis

de culture musulmane. Selon Talbi, nous tous, croyants

mais non pratiquants, finissons par être seulement

« de culture musulmane ». Je connais le Coran. Je sais

qui est le Prophète. Je sais ce qu’est l’islam, j’ai été

élevé dans cette religion. Quand le général de Gaulle

disait : « Je suis chrétien par l’histoire et la géographie »,

il avait parfaitement raison. J’ai été croyant, pieux

et pratiquant. Je ne suis plus pratiquant. Je suis

croyant… tout en ayant des doutes. Pour moi, ce

doute est consubstantiel à la foi. Ceux qui ont une foi

aveugle sont des intégristes et des fanatiques.

Les agnostiques croient à la non-existence

de Dieu. Je ne sais pas si le Prophète fut littéralement

le porte-parole du divin, mais je considère qu’il fut

un très grand initié. Sa philosophie (la sienne, pas

celle qu’on lui prêtera par la suite) trouve un écho

en moi. Mohammed était un homme moderne. Il a

révolutionné les mœurs et les usages d’un peuple

arriéré et ignorant. Il a édicté des règles qui ont fait

faire aux Arabes un formidable bond en avant.

Je suis proche des néo-islamologues Rachid

Benzine ou Abdelmajid Charfi, qui disent du Coran

qu’il « est la parole de Dieu, mais dans l’esprit, pas

à la lettre ». Charfi va jusqu’à affirmer que le vin n’est

pas interdit par l’islam, ou que le crime d’apostasie est

une chimère. En somme, la charia n’existe pas comme

corpus religieux authentique. On l’a créée un siècle et

demi après la disparition du Prophète,

un peu comme les catholiques

ont « créé » la religion catholique

bien après la mort du Christ.

Il faut, à mon sens, simplifier notre

approche de la foi. Dans la religion

musulmane, vous croyez en un seul

Dieu, vous croyez que Mohammed

est son Prophète, et qu’il y a un

au-delà. Le reste est secondaire. Pour

moi, dès lors que l’on partage ces

trois convictions, on est musulman.

Ou, du moins, de culture musulmane.

La prière n’est pas une obligation

absolue. Le pèlerinage non plus.

Il ne m’intéresse pas, et je n’irai

jamais à La Mecque. De même,

on peut se libérer du ramadan

en donnant aux plus pauvres.

Quand le Prophète a épousé

Khadija, il est resté monogame

pendant vingt-cinq ans. Après, il s’est laissé aller.

J’ai interrogé Abdelmajid Charfi sur la crémation

en islam. Après réflexion, il m’a répondu que ce n’était

pas interdit. Ce type de penseurs m’intéresse, parce

qu’ils cherchent. Je les lis, je les consulte, je discute

avec eux. Les questions religieuses m’intriguent,

mais pas au point d’y passer des jours et des nuits.

J’ai envie de comprendre, mais pas d’aller plus loin.

Si je crois de moins en moins en la vie

éternelle, je n’ai pas pour autant complètement

perdu confiance. Je ne suis pas absolument sûr

qu’il n’y ait rien « après ». Omar Khayyam disait :

« L’au-delà, c’est soit le néant, soit la miséricorde. »

J’en suis là. Et je penche plutôt pour le néant

que pour la miséricorde. Au seuil de la mort,

François Mitterrand, lui, a dit : « Maintenant,

je vais savoir. » Je serais tenté d’en dire autant. ■

Béchir Ben Yahmed,

J’assume :

Les Mémoires du fondateur

de Jeune Afrique,

éditions du Rocher.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 5


422 - NOVEMBRE 2021

3 ÉDITO

BBY par lui-même

par Zyad Limam

8 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Désir de connexions

28 PARCOURS

Randa Maroufi…

par Fouzia Marouf

31 C’EST COMMENT ?

La COP de la dernière chance ?

par Emmanuelle Pontié

54 CE QUE J’AI APPRIS

Patrick Bebey

par Astrid Krivian

94 PORTFOLIO

Samuel Fosso :

Des autoportraits

et des miroirs

par Luisa Nannipieri

100 LE DOCUMENT

Numérique, l’envers

bien réel du décor

par Zyad Limam

114 VINGT QUESTIONS À…

Kandy Guira

par Astrid Krivian

TEMPS FORTS

32 Bienvenue en France !

par Zyad Limam, Cédric

Gouverneur, Venance Konan

et Frida Dahmani

40 Joséphine Baker,

une autre histoire française

par Cédric Gouverneur

48 Le début de la fin du « palu » ?

par Cédric Gouverneur

DOSSIER MALI

56 QUELLES SORTIES

DE CRISES ?

par Emmanuelle Pontié

60 Lamine Seydou Traoré :

« Tout ce que nous voulons,

ce sont des résultats »

par Emmanuelle Pontié

64 Économie : L’étonnante résilience

par Fatoumata Maguiraga

66 Souleymane Waïgalo :

« La plupart des banques

se portent bien ! »

par Emmanuelle Pontié

70 Sécurité : Dans l’impasse ?

par Boubacar Sidiki Haidara

72 Cécile Fakhoury :

« Il faut connecter

l’art contemporain

africain au monde »

par Zyad Limam

78 Mehdi Charef :

« Rien n’était prêt

pour nous »

par Astrid Krivian

84 Aïssa Maïga :

« Beaucoup

de choses

m’indignent »

par Sophie Rosemont

88 Mohamed

Mbougar Sarr :

« La littérature

est un pays

de liberté absolue »

par Astrid Krivian

P.88

P.08

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

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redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

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Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

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Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Muriel Boujeton, Jean-Marie Chazeau,

Frida Dahmani, Catherine Faye, Glez,

Cédric Gouverneur, Boubacar Sidiki

Haidara, Dominique Jouenne, Venance

Konan, Astrid Krivian, Fatoumata

Maguiraga, Fouzia Marouf, Jean-Michel

Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

GETTY IMAGES VIA AFP - SHUTTERSTOCK - PATRICE LAPOIRIE/NICE MATIN

BUSINESS

104 Le retour des géants

de l’Internet

108 Paps, l’ambitieuse

sénégalaise

109 Cameroun :

Un nouveau site

pour Prometal

110 L’expansion des zones

économiques

spéciales

112 La République

du Congo jongle pour

éviter la faillite

113 Le numérique

donne un nouvel

élan au cinéma

par Jean-Michel Meyer

MALI

SORTIR

DES CRISES

PERMANENTES

Un dossier spécial

16 pages

ESPOIR

VERS LA FIN

DU PALUDISME ?

NOS INTERVIEWS

AVEC

◗ MOHAMED

MBOUGAR SARR

◗ CÉCILE FAKHOURY

◗ MEHDI CHAREF

◗ AÏSSA MAÏGA

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Ce que dit le « phénomène »

ÉRIC ZEMMOUR.

Et ce que dit

aussi l’entrée de

JOSÉPHINE BAKER

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Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

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Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : novembre 2021.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 7


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

SANDRA

NKAKÉ

ET JÎ DRU,

Tribe From

The Ashes,

Label Bleu.

De gauche

à droite, Jî Dru,

Sandra Nkaké,

accompagnés

de la chanteuse

Marion Rampal.

8 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


JAZZ

Sandra NKaké et Jî Drû

DÉSIR DE

CONNEXIONS

Né du BESOIN DE FÉDÉRER autour

de la musique durant le premier confinement

de 2020, Tribe From The Ashes nous fait

voyager dans une nouvelle dimension poétique.

DR - SEKA (2)

LA CHANTEUSE MARION RAMPAL,

les saxophonistes Nathalie Ahadji

et Thomas de Pourquery, la violoniste

Anne Gouverneur, le pianiste Jean-Phi

Dary… Ils sont une quinzaine à entourer

Sandra NKaké et Jî Drû. La chanteuse et

comédienne franco-camerounaise s’est

alliée avec le flûtiste et producteur français

pour façonner à la fois un son et une

atmosphère : « Juste après l’annonce du

premier confinement, Jî Drû et moi avons

longuement échangé quant à notre place

de troubadours, de passeurs d’émotions,

de questionneurs du monde au moment

Une partie

des invités

de l’album.

où nous étions collectivement empêchés

d’échanger. » De ce désir irrépressible

de créer des connexions est né le

morceau « Love Together », envoyé à des

camarades musiciens issus de la scène

jazz actuelle. Chacun, confiné, a renvoyé

son interprétation sonore. Diffusé sur

les réseaux sociaux, le résultat a reçu un

si bel accueil que Nkaké et Drû ont décidé

de poursuivre l’aventure. « Le déclic pour

moi, précise le second, est aussi venu de

la lecture d’une interview d’Angela Davis,

qui décrivait la capacité de l’art à prolonger

la lutte… J’ai trouvé cela beau et vrai, et les

cendres du vieux monde se sont envolées

pour créer cette tribu. » Ici, on entend aussi

bien du Sun Ra que du Miriam Makeba

ou du Alice Coltrane – en particulier

son sublime et légendaire « Journey in

Satchidananda ». Des influences digérées

et nourries, le temps de 13 pistes, de harpe,

de contrebasse, de batterie, de harpe,

de flûte, de trompette et de piano Fender

Rhodes. Dixit Nkaké : « Tribe From The

Ashes est une aventure où poésie, chanson,

spiritual jazz, classique se croisent. Nous

avons hâte de présenter cette musique

particulière et sensible. » Et nous, hâte

d’en découvrir la version live (ils seront

en concert le 24 janvier au New Morning,

à Paris), que l’on devine d’ores et déjà

hypnotique. ■ Sophie Rosemont

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 9


ON EN PARLE

SOUNDS

À écouter maintenant !


Amina

La Lumière de mes choix,

29 Music/Kuroneko

Il a suffi d’une

rencontre avec l’auteurcompositeur

et interprète Léonard Lasry

autour de la chanson « Radwoi », écrite

pour la maison Cartier. La complicité

a été immédiate. En résulte ce disque

majoritairement francophone, où se

distingue cependant « Taffi Nari », chanté

en arabe par une Amina qui n’a rien perdu

de sa superbe vocale. Soleil tunisien, rock

et pop lyrique : voilà un beau retour !

SOUL

YOLA

DIGNE

DES PLUS GRANDES

Avec ce DEUXIÈME ALBUM, la

chanteuse et guitariste anglaise devient

incontournable sur la scène internationale.

ON LA VERRA BIENTÔT à l’affiche du biopic sur Elvis réalisé

par Baz Luhrmann, dans lequel elle incarnera la première grande

rockeuse de tous les temps, Sister Rosetta Tharpe. Une nouvelle

occasion pour Yola de rappeler l’importance des femmes noires

dans la grande histoire de la musique, qui est aussi au cœur de son

dernier album Stand For Myself : « Je voulais parler de leur isolement

tant social qu’affectif, du fait que l’on oublie si vite ce dont elles sont

capables. Il m’était nécessaire de raconter comment j’avais moi-même

mûri et pris confiance, comment je m’étais échappée de mon

environnement. » En effet, découverte au sein de la scène de Bristol,

celle qui a (entre autres) chanté pour Massive Attack s’est lancée avec

éclat dans le solo il y a quelques saisons. De quoi taper dans l’oreille

de Dan Auerbach, des Black Keys, qui la fait enregistrer à Nashville.

Ainsi, Stand For Myself s’inspire aussi bien de Minnie Riperton

que du R’n’B américain ou des mélopées de la Barbade. ■ S.R.

YOLA, Stand For Myself, Easy Eye Sound.



Awa Ly

Safe and Sound,

Zamora/Rising Bird

Music/Pias

Le groupe de blues créole

Delgrès, la batteuse Anne

Paceo, le songwriter Piers Faccini…

Il y a du beau monde invité sur cet

album de folk mystique et bucolique

concocté par la gracieuse chanteuse

franco-sénégalaise. Il s’offre aujourd’hui

une réédition, agrémentée de trois

remixes (on remarquera celui de

Boddhi Satva) et de trois inédits (dont

l’un partagé avec la Daara J Family),

mais préserve sa veine intimiste.

James BKS

Wolves of Africa,

7 Wallace

Fils de Manu Dibango,

maître de l’afro-jazz

disparu en mars 2020,

le Franco-Camerounais James BKS a une

certaine dextérité quand il s’agit de mêler

rythmes bikutsi et afro-rap. Après avoir

écrit pour des pointures américaines

comme Snoop Dogg, il s’est lancé en solo

sous l’œil bienveillant de son père, que l’on

entend dans Wolves of Africa, ainsi que

Yemi Alade, Jokair ou encore Little Simz.

Et il a signé sur le label d’Idris Elba ! ■ S.R.

JOSEPH ROSS - DR (4)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Khansa Batma

et Ahmed Hammoud.

CINÉ

PUNK FICTION

Tarantino à Casa ? SEXE, DROGUE ET

HEAVY METAL sont au programme d’un ovni dans

la production marocaine, parfois bancal, mais qui

a tout du film culte. Avec une actrice primée à Venise.

DR

ÇA COMMENCE TRÈS FORT juste avant le générique :

une prostituée de Casablanca entre dans un taxi, faisant

fuir un client choqué, et demande au chauffeur s’il connaît

la blague du barbu et de la pute… S’ensuivra une rencontre

choc avec un autre personnage sulfureux, un ex-rockeur

à succès de retour dans son Maroc natal, habillé de peau

de serpents des pieds à la tête, jusqu’à sa guitare électrique.

Un couple improbable va ainsi se constituer et nous

plonger dans la médina, avant d’être traqué dans le désert,

rattrapé par son addiction aux drogues, à l’alcool… et

par un psychopathe plus complexe qu’il n’y paraît…

Attention, ce premier long-métrage est un film de genre,

loin du naturalisme, même s’il est tourné dans les rues (les

« zanka » du titre original : Zanka Contact) du quartier Cuba,

quartier difficile de la vieille ville. Les personnages sont à

la fois cassés et flamboyants, les sentiments exacerbés. On a

parfois du mal à comprendre l’enchaînement des situations,

mais quelle ambiance ! La bande originale, qui fait entendre

le hard rock des Variations (groupe français d’origine

marocaine qui a joué en première partie de Led Zeppelin),

du rock touareg des années 1950, ou encore « les Rolling

Stones de l’Afrique », Nass El Ghiwane, y est pour beaucoup.

On pense à Quentin Tarantino (bande originale rock,

personnages tordus, hémoglobine), Sergio Leone (le désert),

et même à Jean Cocteau (un emprunt à Orphée, récemment

déjà vu chez Mati Diop). Entre fiction trash et western

spaghetti, une poésie dopée à la guitare électrique irrigue

les deux heures de cette improbable cavale, où l’alcool

coule à flots et la drogue se répand comme un venin.

Si cette plongée dans

le heavy metal marocain

parfois foutraque (et où la

femme n’est puissante qu’en étant passée par le trottoir…)

finit par nous emporter, c’est grâce au soin donné à sa mise

en scène, jusqu’aux décors et au son, et à son interprétation :

Khansa Batma, qui incarne la prostituée à la voix d’or, a

d’ailleurs été récompensée à la dernière Mostra de Venise.

Ce qui aurait pu n’être qu’une série B pour fans de rock’n’roll

s’avère finalement un film qui secoue les habituelles

oppositions entre tradition et modernité, Occident et

monde arabe. Hors champ, savoir que son réalisateur,

Ismaël El Iraki, est un rescapé de l’attentat du Bataclan

du 13 novembre 2015 ajoute à cette impression de fureur

de vivre rock et post-traumatique… ■ Jean-Marie Chazeau

BURNING CASABLANCA (France, Belgique,

Maroc), d’Ismaël El Iraki. Avec Khansa Batma,

Ahmed Hammoud, Saïd Bey. En salles.

La comédienne, qui

incarne une prostituée,

a été récompensée

à la Mostra.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 11


ON EN PARLE

Le soul man du saxo

était célébré à travers

la planète, et tout

particulièrement sur le continent.

LÉGENDE

LA TOURNÉE

DES ADIEUX

Un documentaire sur les cinq

dernières années de la vie de MANU

DIBANGO, qui parcourait encore

le monde à 85 ans…

LA PRÉCISION EST DONNÉE juste avant le générique final :

ce film a été visionné par Manu Dibango et n’a pas été modifié

depuis. Dix-huit mois après sa disparition, voici donc le célèbre

et débonnaire musicien camerounais durant les cinq dernières

années de sa vie. Avec de nombreux témoignages d’admiration,

comme celui de Yannick Noah, qui l’appelle Tonton Manu

et souligne qu’il a ouvert bien des portes en étant « le premier

à avoir débarqué du Cameroun dans les années 1950 ».

Ce précurseur de la world music pillé par Michael Jackson (qui

a samplé son « Soul Makossa » sans l’avoir crédité) a su s’imposer

dans le paysage musical mondial : aussi à l’aise avec un orchestre

symphonique au Brésil que sur la scène de l’illustre Apollo

Theater à New York, où il rejoue quarante-deux ans après avoir

été le premier Africain à s’y produire. On le voit aussi de retour

à Douala, Yaoundé ou encore Abidjan. Les archives sont rares,

mais de généreux extraits de ses dernières prestations permettent

d’entendre le maestro du saxo qui n’arrêtait jamais. ■ J.-M.C.

TONTON MANU (France), de Thierry Dechilly

et Patrick Puzenat. En salles.

DR

12 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


Plat omeyyade,

entre 600 et

800 apr. J.-C.

TODD WHITE ART PHOTOGRAPHY - DR

HISTORIQUE

ÉCRIN SUPRÊME

Entièrement restauré, l’Hôtel de la Marine

accueillera durant vingt ans les chefs-d’œuvre

de la COLLECTION AL-THANI, du nom

de la famille princière du Qatar.

IL AURA FALLU 135 millions d’euros

de travaux pour que l’édifice parisien,

situé place de la Concorde, renoue avec les

grandes heures de l’ancien Garde-Meuble

de la Couronne, lorsqu’il réunissait les

objets d’art les plus précieux des collections

royales françaises. Quatre cents ans plus

tard, ce sont autant de mètres carrés que

l’Hôtel de la Marine octroie à la collection

du cheikh Hamad ben Abdullah Al-Thani,

cousin de l’émir du Qatar, pour un loyer de

1 million d’euros par an. Pendant vingt ans,

expositions permanentes et temporaires

feront découvrir l’ensemble des 6 000 pièces

de l’impressionnante collection, couvrant

le monde antique à nos jours. L’exposition

inaugurale frappe fort et met en lumière

environ 120 chefs-d’œuvre, d’une

somptueuse tête de jeune pharaon

(1475-1292 av. J.-C.), taillée dans du jaspe

rouge, à un ours replet et placide (206 av.

J.-C.-25 apr. J.-C.) de la dynastie des Han,

sculpté dans du bronze doré. Un voyage

unique, au fil de cinq mille ans de savoirfaire

exceptionnels et d’un large éventail de

cultures et de civilisations. ■ Catherine Faye

« TRÉSORS

DE LA COLLECTION

AL-THANI »,

Hôtel de la Marine,

Paris (France),

à partir du 18 novembre.

hotel-de-la-marine.paris

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 13


ON EN PARLE

DOCU

EN ATTENDANT LA PLUIE

Le premier long-métrage d’AÏSSA MAÏGA a été tourné au Niger

au milieu de populations obligées de marcher des kilomètres

pour s’approvisionner en eau. Esthétique et efficace.

« UN FILM TOURNÉ DANS LE SAHEL, d’où je viens, où j’ai

été procréée ! », avait annoncé la comédienne Aïssa Maïga

[voir son interview pp. 84-87] en présentant son premier

documentaire pour le cinéma au Festival de Cannes

en juillet dernier. Une boutade pour mieux souligner les

racines d’un projet qui lui tient à cœur : rendre hommage

au courage des populations de cette région où les pluies

se font de plus en plus rares… Il y a pourtant beaucoup

d’eau sous leurs pieds, mais à 150 mètres de profondeur,

et faute de forage et de puits, il faut marcher des kilomètres

pour pouvoir remplir ses bidons. Une tâche souvent

déléguée aux enfants, qui n’ont ainsi pas le temps d’aller

à l’école, tandis que leurs parents partent toujours plus

loin gagner leur argent. Entre documentaire et fiction,

la caméra d’Aïssa Maïga s’attache à la figure de Houlaye,

jeune Peule de 14 ans qui se retrouve seule à devoir gérer

la recherche de l’eau ainsi que ses petits frères… Notre

regard est parfois troublé : qu’est-ce qui est authentique ?

Qu’est-ce qui est reconstitué, fabriqué ? Une chose est

sûre, la situation est réelle, aggravée par le réchauffement

climatique. Les villageois de Tatiste (à 15 heures de route

de Niamey) se sont mobilisés pour obtenir une intervention

de leur gouvernement, avec l’aide de l’ONG franco-américaine

Amman Imman. La réalisatrice arrive à faire passer de

l’émotion et donne un souffle virtuose et poétique aux images

du désert qu’elle montre au fil des saisons. L’occasion de

rappeler qu’en Afrique subsaharienne, seulement 24 % de

la population a accès à une source d’eau potable… ■ J.-M.C.

MARCHER SUR L’EAU (Belgique, France, Niger),

d’Aïssa Maïga. En salles.

POLAR

Le retour des Soprano SUR FOND D’ÉMEUTES RACIALES près

de New York, des mafiosi voient leur territoire menacé par des gangsters afro-américains.

Nous sommes en 1967, à Newark, et c’est dans ce contexte historique et violent (très bien

reconstitué sur les lieux mêmes, dans le New Jersey) que Tony Soprano, encore jeune homme,

est fasciné par un proche de la famille : Dickie Moltisanti. Un personnage souvent évoqué dans

la série multirécompensée Les Soprano, se déroulant trente ans plus tard. Pour s’y retrouver,

pas besoin d’avoir vu les six saisons de cette saga qui a marqué l’histoire de la télé américaine

au début des années 2000. Mais les fans décèleront dans ce préquel plusieurs clins d’œil,

à commencer par le Tony Soprano adolescent incarné par le fils de James Gandolfini, l’acteur

(décédé en 2013) qui avait porté au sommet son rôle de mafieux dépressif… ■ J.-M.C.

MANY SAINTS OF NEWARK : UNE HISTOIRE DES SOPRANO

(États-Unis), d’Alan Taylor. Avec Alessandro Nivola, Leslie Odom Jr.,

Michael Gandolfini. En salles.

DR

14 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


CULTE

FELA

KUTI

Made

in England

Pour célébrer ses 50 ans,

l’album mythique

LONDON SCENE

connaît un nouveau

pressage vinyle.

BERNARD MATUSSIERE - DR

APRÈS L’ALTÉRATION du collectif

Africa 70 à la toute fin des seventies,

Fela Kuti fonde Egypt 80 avec son complice

de longue date, le saxophoniste baryton

Lekan Animashaun. En 1981, il enregistre

deux albums mythiques : London Scene et Live!

With Ginger Baker, réédités en vinyles cet

automne pour le premier, et en février pour

le second. Enregistré dans les studios Abbey

Road, London Scene impose, dès son titre

inaugural « J’Ehin J’Ehin », des rythmiques

entêtantes, des claviers stellaires, des cuivres

lyriques, le tout pour servir la grande cause

afrobeat. Porté par les appels engagés de Fela,

« Egbe Moi » nous sort d’une torpeur, tandis

que les sursauts cuivrés de « Who’re You » et

de « Buy Africa » annoncent le morceau final,

« Fight to Finish ». Un grand disque, dont les

couleurs disparates se retrouvent sur le vinyle

lui-même : bleu, rouge et blanc. ■ S.R.

FELA KUTI,

London Scene, Partisan/Pias.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 15


ON EN PARLE

ALSO KNOWN

AS AFRICA,

Carreau

du Temple,

Paris (France),

du 12 au

14 novembre.

akaafair.com

Les Justiciers

de la nature, Christiano

Mangovo, 2020.

ARTS

IT’S TIME FOR AFRICA !

100 artistes représenteront le continent durant la 6 e édition d’AKAA.

CETTE ANNÉE, Also Known As Africa (AKAA) met à

l’honneur le Sud-Africain Morné Visagie (galerie Nuweland)

au Carreau du Temple, en l’invitant pour l’installation

monumentale du cœur de la foire parisienne : ses couleurs

franches et ses lignes abstraites distillent un curieux

mystère, suggèrent un spectacle intrigant. Du côté des

galeries, l’algérienne Rhizome fait son entrée. Et l’offensive

de jeunes espaces défendant des artistes émergents

d’Afrique de l’Ouest (comme Afikaris, basé à Paris, ou

African Arty, à Casablanca) est à noter. L’angolaise This

Is Not A White Cube, elle, est axée sur la scène lusophone.

L’implication de Bonhams confirme la vitalité

de l’art made in Africa : un département dédié à l’art

contemporain africain y assurera une vente. Une première

pour la maison de vente aux enchères britannique, qui

se tiendra le 12 novembre. Les œuvres d’Ahmed Ben Driss

El Yacoubi (Maroc, 1929-1985) et d’Aboudia (Côte d’Ivoire,

né en 1983) y seront mises en vente. Entre photos, peintures

et sculptures, AKAA ouvre la voie à un cercle vertueux,

à travers des coproductions transversales et des associations

d’idées. Très attendue, cette foire réunira les

collectionneurs, la profession et la critique. ■ Fouzia Marouf

DR

16 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DR

DESIGN

DJILÈNE

CRÉATIONS

Le confort vient

du Sénégal

Qualité et gaieté caractérisent

les objets de cette entreprise

qui s’engage pour SOUTENIR

LES ARTISANS.

DERRIÈRE cette entreprise équitable et solidaire, basée

à la frontière entre la Moselle et le Luxembourg, il y a un

Sénégalais devenu Français, Michel Henry Dioh, et une belle

équipe d’artisans de son pays d’origine. Lancée officiellement

en 2017, Djilène Créations naît par hasard après des vacances

à Dakar, où Michel a l’habitude d’acheter des souvenirs à

Bismark, un artisan avec pignon sur rue. « Un jour, il n’était

plus à sa place, se souvient l’entrepreneur. J’ai su qu’il n’avait

Les fauteuils et chaises longues sont tressés en fils de pêche

bariolés sur une structure en métal ou en acier.

pas assez d’argent pour payer le loyer. » Sur un coup de tête,

il lui rachète plusieurs pièces pour les revendre en France.

L’opération, montée à la va-vite, est une grosse perte financière,

mais les fauteuils de Bismark, tressés en fils de pêche bariolés

sur une structure en métal forgé, font un tabac.

Les deux commencent alors à modifier les modèles pour

les adapter aux goûts et aux standards de confort et de finition

européens. Veillant à toujours leur donner des noms évocateurs.

La société prospère et se diversifie, proposant des sacs et

paniers en plastique recyclé ainsi que des objets en cuir et wax.

Aujourd’hui, elle fait travailler 17 personnes dans plusieurs

ateliers. Pour Michel, pas de doutes : « Au Sénégal, on sait faire

des choses de qualité. » ■ Luisa Nannipieri. djilenecreations.com

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 17


ON EN PARLE

Le créateur utilise essentiellement

des textiles en raphia de Madagascar

ou en soie tissée main.

MODE

ERIC RAISINA,

LA TEXTURE

DE LA COULEUR

Le styliste malgache présente

une nouvelle collection qui

exorcise ses angoisses dues à la

crise sanitaire, et les transforme

en ÉLAN CRÉATIF.

« HIDDEN FANTASY », la dernière collection du designer

malgache Eric Raisina, est un hommage à ses souvenirs, à ses

voyages en Afrique, à ses échanges avec ses amis du continent.

Mais y naît aussi une réflexion sur la période chaotique créée

par la pandémie et sur l’effet que la crise sanitaire a eu, d’un

jour à l’autre, sur le monde : « Toutes les inquiétudes, toutes

les angoisses et les peurs qui auraient pu s’emparer de moi, j’ai

préféré les transformer en un élan créatif, qui s’est manifesté

d’un coup », explique le créateur. L’étincelle qui a transformé

ce tourbillon d’idées d’abord en silhouettes sur le papier,

puis en pièces flamboyantes, a été le défilé Africa Fashion Up

[voir AM n° 421], organisé par l’ancienne mannequin et amie de

Raisina, Valérie Ka. « Le timing était parfait, juste une semaine

avant la Fashion Week de Paris », remarque celui qui vit depuis

des années au Cambodge, où il réalise ses créations avec une

Eric Raisina.

équipe khmère, qu’il a formée personnellement. Fidèle à son

concept de collection « haute texture », il utilise essentiellement

des textiles en raphia de Madagascar ou en soie, tissée main

et transformée – comme dans le cas de la fourrure de soie,

protégée par un brevet –, pour en faire des pièces uniques

et des accessoires. Les sacs et les colliers sont presque

indissociables de ses modèles, auxquels ils apportent une

touche supplémentaire, soit par contraste soit par symétrie.

Remarquables, les vestes, vaporeuses ou avec une coupe

plus classique mais toujours sophistiquées, captent le regard.

Et, bien sûr, faites main. Un travail de maître artisan inspiré

par les cultures africaines et asiatiques. Fasciné par les tissus

artisanaux et curieux de toutes les techniques, Eric Raisina

élabore ses habits à partir de la matière et de la couleur :

« J’aime vraiment les couleurs. Elles me procurent de la joie

et du rêve. » Des sensations qu’il essaye de partager avec son

public à travers toutes ses collections. ■ L.N. ericraisina.com

ARTHUR ROCHA PHOTOGRAPHIE (3) - ZHANGYU

18 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


COLLECTION DAHAN-HIRSCH BRUXELLES - GROSS FAMILY COLLECTION TRUST

EXPOSITION

NOUVELLE

DONNE

L’IMA met

à l’honneur l’histoire

des COMMUNAUTÉS

JUIVES dans

les pays arabes.

PAS MOINS DE

280 ŒUVRES inédites

issues de collections

internationales (France,

Angleterre, Maroc,

Israël, États-Unis,

Espagne) explorent

les multiples facettes

de la cohabitation entre

juifs et musulmans, des

premiers liens tissés entre

les tribus juives d’Arabie et le

prophète Mahomet aux prémices

de l’exil définitif des juifs du monde

arabe. Amulettes, manuscrits anciens,

bijoux, objets liturgiques, photographies

ou encore installations audiovisuelles

témoignant ainsi de l’importance et

de la pluralité de ces communautés,

et des échanges prolifiques qui ont façonné

les sociétés du monde arabo-musulman

durant des siècles. L’approche

chronologique et thématique de

l’exposition, conçue sous la houlette de

l’historien Benjamin Stora, commissaire

général, décline les grands temps de la vie

intellectuelle et culturelle juive en Orient.

Une mise en perspective inédite. Et une

relecture de l’histoire, à l’aune d’un

patrimoine d’une formidable richesse. ■ C.F.

« JUIFS D’ORIENT :

UNE HISTOIRE

PLURIMILLÉNAIRE »,

Institut du monde arabe,

Paris (France),

du 24 novembre 2021

au 13 mars 2022. imarabe.org

Babouches

en cuir, Meknès

(Maroc), 1900.

Couverture de tête,

Sanaa (Yémen),

vers 1900.


ON EN PARLE

MUSIQUE

MONOSWEZI

Au croisement

Le QUINTETTE aux origines

plurielles livre un superbe

nouvel opus, à la fois

organique et synthétique.

MONOSWEZI, c’est-à-dire Mo

(Mozambique), No (Norvège),

Swe (Suède) et Zi (Zimbabwe).

Et si « mono » signifie en grec « un

seul », « swezi » veut dire « monde »

en dialecte sud-africain. Ne fût-ce

que par son nom, ce groupe aux

origines plurielles propose, depuis

plus d’une décennie, une musique hybride portée par la voix

de Hope Masike, également joueuse de mbira du Zimbabwe.

Sur Shanu, l’organique est dynamisé par l’électronique,

ce qui n’est pas sans évoquer le travail de Damon Albarn

auprès d’Amadou et Mariam : merci au mellotron,

ici généreusement utilisé par le multi-instrumentiste et

compositeur en chef du groupe, Hallvard Godal. Le propos

est engagé, dénonçant le sexisme, les inégalités sociales

et gouvernementales. En résulte un disque qui plonge

aux sources de ce que nous sommes, à la fois touchant

et enthousiasmant, traditionnel et audacieux. ■ S.R.

MONOSWEZI, Shanu, Riverboat Records.

RÉCIT

L’ADIEU AU PÈRE

Le deuil confiné d’une autrice phare de

la littérature contemporaine anglophone.

« C’EST UN ACTE de résistance et

de refus : le chagrin vous dit que c’est

fini et votre cœur que ça ne l’est pas ; le

chagrin essaie de réduire votre amour

au passé et votre cœur dit qu’il est au présent. » Lorsque

l’autrice de L’Hibiscus pourpre (2003) et d’Americanah

(2013), vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires

en langue anglaise, apprend subitement, en juin 2020,

la mort de son père, c’est un séisme. Séparée de ses proches,

tandis que la planète entière, frappée par la crise sanitaire,

est confinée, l’écrivaine nigériane et militante féministe,

qui n’a de cesse de prendre position contre toutes les

formes de discriminations, se raccroche alors aux mots.

En 30 courts chapitres, Chimamanda Ngozi Adichie nous dit

sa douleur et le deuil insupportable. Poignant et spontané,

son texte écrit au vif de la perte explore sans ambages les

méandres de l’amour filial. Et redonne vie, pour quelques

minutes encore, aux souvenirs les plus intimes. ■ C.F.

CHIMAMANDA NGOZI ADICHIE, Notes sur le chagrin,

Gallimard, 112 pages, 9,90 €.

ROMAN

EXIL DE SOI

Le 18 e roman de Nina Bouraoui livre

un récit troublant sur une Française

émigrée en Algérie, au lendemain

de l’indépendance du pays.

SATISFACTION ou insatisfaction ?

Le mal-être de Madame Hakli, une

Bretonne mariée à un Algérien, grandit

au fil de sa nouvelle vie dans le quartier d’Hydra, à Alger.

Et de ses carnets, rédigés en cachette, comme autant

de confidences et de désillusions. « Je me suis trompée

de vie. Je ne veux pas y croire, mais je l’écris, ce qui est écrit

est à demi écarté », consigne-t-elle dans son récit ambigu

d’un chavirement, émotionnel et psychologique, à l’aune

d’une Algérie en train de se construire, mais qui n’y arrive

pas. La solitude, le déracinement, la maternité habitent

ce roman troublant, où l’amour qui s’égare et le désir

coupable font perdre la raison – la résignation et l’ennui

dégénérant insidieusement en un poison mordant. Ce texte

mélancolique et sensuel rend hommage aux femmes qui

épousent une autre patrie que la leur, une autre histoire,

au grand dam de leur liberté. ■ C.F.

NINA BOURAOUI, Satisfaction,

JC Lattès, 288 pages, 20 €.

GANESH INSIDE PRODUCTION - DR (3)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


DPA/PHOTONONSTOP

TÉMOIGNAGE

Denis

Mukwege

RÉPARER LE MONDE

Le gynécologue congolais retrace

le COMBAT DE SA VIE : mettre fin

à l’utilisation du viol comme arme de guerre.

« CHAQUE FEMME VIOLÉE, je l’identifie à ma femme.

Chaque mère violée, je l’identifie à ma mère. Et chaque enfant,

je l’identifie à mes enfants. » Ces paroles prononcées

par Denis Mukwege devant le Parlement européen lors

de la remise de son prix Sakharov, en 2014, comment

les oublier ? Rapportées dans le film de Thierry

Michel, L’Homme qui répare les femmes (2015),

elles rendent compte avec force de son quotidien

rude auprès de petites filles et femmes victimes

de sévices sexuels perpétrés par les forces militaires

de la RDC. Un documentaire coup de poing, où l’on

découvre un médecin porté par sa foi en l’humanité,

exposé à ce que même un œil de chirurgien

ne peut s’habituer à voir, et investi d’une mission

plus forte que tout. Son engagement, au péril

de sa vie, a été récompensé par le prix Nobel de

la paix en 2018 – avec l’Irakienne Nadia Murad qui

a attiré l’attention de la communauté internationale

sur les viols de masse organisés par Daech sur les

Yézidis. Depuis plus de vingt ans, cet homme n’a

de cesse de soigner les victimes de violences sexuelles

à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, où, menacé de mort,

il vit dorénavant cloîtré, sous la protection des Casques

bleus de la Mission de l’Organisation des Nations

Unies pour la stabilisation en République démocratique

du Congo. Son approche du soin allie prises en charge

médicale, psychologique, socio-économique et légale. Une

manière d’appréhender ses patientes dans leur globalité.

En prenant la plume, ce médecin au destin exceptionnel

continue aujourd’hui d’alerter le monde. Dans un

vrai cri de mobilisation, il nous met face au fléau qui

ravage son pays et nous invite à reconsidérer le monde.

En pansant la douleur subie par toutes les survivantes

de ces crimes contre l’humanité et en clamant haut et

fort que la guérison et l’espoir sont possibles, il insuffle

une force décuplée à toutes les femmes meurtries. ■ C.F.

DENIS MUKWEGE,

La Force des femmes,

Gallimard, 400 pages, 20 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 21


ON EN PARLE

De gauche

à droite, Dighya

Moh-Salem,

Souad Asla,

Noura Mint

Seymali et

Malika Zarra.

CONCERT

SAHARIENNES

HYMNE

À LA SORORITÉ

Avec leur spectacle Sahariennes,

ces quatre illustres chanteuses

CÉLÈBRENT LE DÉSERT.

QUATRE GRANDES VOIX originaires des pays du Sahara

célèbrent à l’unisson le patrimoine commun ancestral

des cultures du désert, et les particularités propres

à chaque territoire. Hymne à la sororité et au partage,

le projet Sahariennes oppose la puissance fédératrice

de la musique aux conflits, aux adversités géopolitiques,

aux frontières arbitraires. Il rappelle la place déterminante

des femmes au sein de ces sociétés, notamment dans la

sauvegarde et la transmission de cet héritage culturel. Sur

des rythmes chaloupés et des riffs de guitare lancinants,

cette transe des dunes est portée par la joueuse d’ardîn

(harpe réservée aux femmes) et griotte mauritanienne

Noura Mint Seymali, l’Algérienne Souad Asla, la Marocaine

Malika Zarra et la native du Sahara occidental Dighya

Moh-Salem. Sous la direction musicale de Piers Faccini, ce

spectacle est constitué d’un répertoire de leurs compositions

respectives et de morceaux traditionnels, sacrés ou

profanes, souvent transmis de mère (ou grand-mère)

en fille, évoquant la célébration, les épreuves. Pour faire

vibrer cette grande famille des musiques sahraouies,

les chanteuses sont notamment accompagnées de

Jeiche Ould Chighaly (guitare, tidinît) et de Mohamed

Abdennour (mandole, guembri). ■ Astrid Krivian

SAHARIENNES, une coproduction Opéra de Lyon

et Dérapage Prod. En concert le 16 novembre

à Noisy-le-Sec, le 21 à Faches-Thumesnil,

le 22 à Orléans, le 25 ou le 27 à Bordeaux.

JEUNESSE

DÉCOUVRIR UN

NOUVEAU MONDE

Dans ce premier volume d’une

collection pour enfants, Anna

Djigo-Koffi rappelle la richesse

et la diversité de l’art africain.

UNE VIE PASSÉE entre

New York, la Côte d’Ivoire et

la France… Anna Djigo-Koffi

a toujours vu l’art comme un

espace de découverte, mais

a aussi très vite remarqué

que les artistes africains

étaient laissés aux marges.

Avec ce texte, et à travers

un personnage qui s’inspire

de sa propre fille, Noa, elle

propose de faire découvrir

des références plurielles et de

s’éveiller à l’art et aux œuvres

ROMAN

L’ATTRAPE-CŒUR

Antonio Dikele Distefano

frappe fort avec son

quatrième roman, adapté

en série pour Netflix.

ANNA DJIGO-KOFFI,

Noa découvre l’art, éditions

Hybrid, 50 pages, 22 €.

pluridisciplinaires du monde

noir. Le riche portfolio

du photographe Paul Sika,

l’architecture épurée d’Issa

Diabaté, l’art plastique engagé

de Nu Barreto ou encore la

peinture sculptée d’Ernest

Dükü nourriront l’imaginaire

des petits lecteurs (à partir

de 7 ans). Un projet innovant,

créé en collaboration avec

des galeries et des artistes,

pour développer une mémoire

culturelle négligée. ■ L.N.

À découvrir sur

ateliersnoa.com.

« LA VIE NOUS TRAITAIT

comme si elle voulait notre

peau et puis finalement,

elle nous la laissait. » C’est l’histoire de Zéro, enfant

qui se sent invisible aux yeux de ses parents, mais aussi

aux yeux du pays qui l’a vu naître (l’Italie) et de

celui de ses origines (l’Angola), qu’il n’a toujours

pas rencontré. Ses blessures affectives fectives ne seront

pansées que par la découverte, adolescent,

du rap. Comme Antonio Dikele Distefano,

dont la mère a ouvert le premier er

magasin dit « exotique » de Ravenne,

dans le nord de l’Italie… Une

création de label et de revue (Esse

Magazine) plus tard, celui qui

poste sans cesse ses histoires sur

Facebook est remarqué, publié, et ne

cesse, depuis, de propager son verbe.

Ce superbe nouveau roman prouve

qu’il est désormais non seulement ent

devenu visible, mais lisible. ■ S.R.

ANTONIO

DIKELE

DISTEFANO,

Invisible,

Liana Levi,

224 pages,

16 €.

GCONNAN - DR (2) - BASSO CANNARSA/OPALE

22


Panneau de revêtement à la joute

poétique, Iran, XVII e siècle.

« ARTS

DE L’ISLAM :

UN PASSÉ POUR

UN PRÉSENT »,

18 expositions

dans 18 villes

françaises,

du 20 novembre

2021 au 27 mars

2022.

expo-arts-islam.fr

ÉVÉNEMENT

LES TRÉSORS DE L’ISLAM

Une opération ambitieuse pour poser

un NOUVEAU REGARD sur les arts

et les cultures du monde musulman.

MUSÉE DU LOUVRE/RAPHAËL CHIPAULT - DR - NIL YALTER - ADAGP, PARIS 2021

ANGOULÊME, BLOIS, RENNES, Clermont-Ferrand,

Toulouse, Tourcoing ou encore Saint-Louis, à la

Réunion… Dix-huit villes françaises témoignent de

la grande diversité des territoires et des populations

concernées par l’islam à travers 18 expositions

de 10 œuvres chacune, issues du département des

arts de l’islam du musée du Louvre et de collections

nationales et régionales. Soit plus de 180 œuvres

au total, à la fois historiques et contemporaines,

d’une lampe de mosquée du XI e siècle, provenant

de Jérusalem, à un chandelier de l’époque de

Saladin, signé par un artiste de Mossoul, en passant

par les dessins et collages de la Franco-Turque

Nil Yalter. Car la civilisation islamique, vieille de

1 300 ans, est aussi arabe que turque, indienne

qu’iranienne, asiatique ou maghrébine. Et c’est cette

pluralité culturelle et confessionnelle que ce projet,

destiné à un très large public – et aux jeunes

générations en particulier –, met en lumière. ■ C.F.

Les Collages

de Topak Ev,

Nil Yalter, 1973.

Extrait du film Le Roman algérien (chapitre 1), Katia Kameli, 2016.

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 23


ON EN PARLE

PHOTOGRAPHIE

AU CŒUR

DE LA MODE

Parce que le continent ne cesse

de témoigner sa folle effervescence

en matière de créateurs, cet ouvrage

RICHE EN IMAGES en retrace

les plus beaux exemples.

EMMANUELLE COURRÈGES,

Swinging Africa :

Le Continent mode,

Flammarion, 240 pages, 60 €.

EMMANUELLE COURRÈGES, journaliste, donne dès son avant-propos

les raisons de ce beau livre : « La multitude de cultures qui traversent

ce continent, le nombre de créateurs et de photographes de talent

qui le font aujourd’hui scintiller sur la scène locale et/ou internationale ;

le dynamisme créatif des diasporas d’Europe, du Brésil ou des États-Unis. »

Ainsi, en texte comme en très belles photographies, on découvre les

propositions mode d’Ituen Basi (Nigeria), d’IamISIGO (Nigeria également),

de Maxhosa Africa (Afrique du Sud), de Noureddine Amir (Maroc) ou

encore de Loza Maléombho (Côte d’Ivoire). Sans oublier la beauté ainsi que

les accessoires imaginés par une jeune garde qui ne cesse de questionner

le monde qui l’entoure, y compris le plus lointain. Passionnant. ■ S.R.

Ibaaku.

DR - JEAN-BAPTISTE JOIRE

24 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


IamSIGO.

MAGANGA MWAGOGO

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 25


ON EN PARLE

La BoBaR est à la fois

une boutique, un bar

et un restaurant.

SPOTS

LE TOGO

AUX FOURNEAUX

À LOMÉ OU À PARIS,

deux adresses qui mettent

en lumière la cuisine « comme

au pays ».

C’EST AFIN DE PROMOUVOIR une consommation saine

et locale que l’Organisation d’appui à la démocratie et au

développement local (OADEL), une ONG togolaise, a décidé

de lancer la BoBaR, à Lomé, en 2013. Un lieu qui associe

boutique, bar et restaurant. Dans un joli cadre, sur la lagune

de Bè, cet espace unique propose des spécialités à base

de feuilles de haricots, de moringa ou de patates douces,

servies avec du riz ou des céréales togolaises (mil, sorgho,

maïs frais…). Tous les plats, traditionnels ou innovants, sont

cuisinés avec des légumes, de la viande ou du poisson issus

de productions locales. Des recettes à retrouver dans un livre

Le 228 Togo a ouvert en juillet 2020

dans le 12 e arrondissement parisien.

édité par l’ONG et à savourer avec des boissons à l’ananas,

mangue et gingembre, ou un verre de vin togolais. On peut

aussi terminer le repas avec un peu d’eau-de-vie de palme.

Si la BoBaR vous a mis l’eau à la bouche, mais que

vous ne pouvez pas aller jusqu’à Lomé, vous pouvez

toujours tester le 228 Togo, à Paris. Ouvert en juillet 2020

dans le 12 e arrondissement par la jeune Gold Teko, ce

nouveau spot veut redonner toute sa place à la cuisine

togolaise dans la capitale. Arrivée à Paris il y a six ans,

Gold travaille avec sa mère, et doit beaucoup à son père,

un cuisinier sud-africain. Dans son restaurant, des entrées

aux fromages, en passant par l’ayimolou (le petit-déjeuner),

tout est togolais. Même la bière et les jus arrivent de

Lomé. Que vous soyez plus poulet djenkoumé ou foufou,

un plat traditionnel à base d’igname pilé, le nord comme

le sud sont bien représentés. Tout comme les sauces :

ademe, graine, arachide, tomate… Un vrai régal ! ■ L.N.

228-togo.business.site

CHRISTOPH PÜSCHNER/BROT FÜR DIE WELT - DR (2)

26 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


ARCHI

L’hôpital de Tambacounda

Au-delà du bâti

Pensé en ÉTROITE COLLABORATION avec les acteurs locaux,

le projet a eu des retombées positives sur le tissu social sénégalais.

LA FONDATION JOSEF ET ANNI

ALBERS a financé la construction d’une

maternité et d’un service pédiatrique

au sein de l’hôpital de Tambacounda,

l’une des villes les plus chaudes de

la planète, dans l’est du Sénégal. Le

projet a été confié à l’architecte suisse

Manuel Herz, qui a passé plusieurs mois

sur place avant de proposer une idée

respectant les attentes des Sénégalais.

Le nouveau bâtiment de deux étages

et en forme de S est très long et étroit.

Tout y est pensé pour garantir une

bonne ventilation des pièces, disposées

sur un seul côté des couloirs, où ont été

aménagés des espaces pour les parents

des patients, qui peuvent attendre

à l’abri de la chaleur. La façade en

briques ajourées, dont le prototype

a été remployé pour construire une

école dans un autre village – d’après

une idée du docteur Magueye Ba,

de l’association Le Korsa – permet

de ne pas recourir à la climatisation,

en dehors du bloc opératoire. Comme

le reste du bâtiment, le brise-soleil

a été imaginé à partir de matériaux

locaux et construit par des ouvriers

de la région. « Le chantier a garanti

des revenus à une quarantaine

de familles », détaille l’architecte.

Qui a financé la construction d’un

jardin pour enfants et continue de

développer le projet : « Nous sommes

dans un dialogue et une collaboration

permanente avec les personnes.

C’est un chantier vivant, on ne

peut pas le réduire à un bâtiment »,

explique-t-il. ■ L.N. manuelherz.com

IWAN BAAN/STUDIO IWAN

AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021 27


PARCOURS

Randa Maroufi

ENTRE PHOTOS, FILMS ET INSTALLATIONS,

les œuvres de cette artiste franco-marocaine s’attachent à révéler l’histoire

des « invisibles ». Elle présente un solo show au Centre d’art contemporain

Chanot, à Clamart, en région parisienne. par Fouzia Marouf

Passionnée, l’œil vif, Randa Maroufi se fixe sur les objets, les images qui lui sont chers,

dévoilant son panthéon personnel lors de l’exposition « L’Autre comme hôte », au Centre

d’art contemporain Chanot, en région parisienne. Le titre de l’événement est un hommage

à son père, douanier dans le nord du Maroc, qui avait fait le serment de « considérer comme

hôte dans son pays le voyageur étranger ». Au travers de photos, de films, d’installations,

l’artiste nous plonge dans une histoire culturelle et sociale multiple. « La photographie est

avant tout un médium. Je ne souhaite pas m’enfermer dans une seule forme d’expression.

Je préfère me penser multidisciplinaire, indisciplinée. Les films me donnent cette liberté :

j’y intègre une dimension photographique, la performance, le son, la mise en scène, et ce

rapport particulier à l’espace et au mode de diffusion », confie-t-elle. Dans la vidéo Les Plieurs, l’esthétique flirte

avec le formel, deux hommes tentent de plier avec maladresse un tissu bleu, outil de commémoration, drapeau

de la communication. Née en 1987 à Casablanca, Randa Maroufi est diplômée de l’Institut national des beaux-arts

de Tétouan en 2010 et de l’École supérieure des beaux-arts d’Angers en 2013. La sensibilité de son regard pose

la question de la place des sans-voix dans

l’espace public ou intime, en témoignant

de leur dignité. Ses images bousculent

l’inconscient collectif et s’attachent

à révéler l’histoire des invisibles qu’elle

choisit de mettre en scène. Pour preuve,

Les Intruses (2019), une série consacrée aux

femmes du quartier de Barbès, à Paris : « Je

m’inspire de préoccupations d’ordre social,

sociétal et politique. Mes photos examinent

le territoire, interrogent ses limites, la

façon dont les êtres humains l’investissent.

« Mhajbi - Barbès » de la série Les Intruses, 2019.

Je mène une réflexion approfondie sur

les formes d’appropriations des espaces politiques. Je choisis de montrer ce que ces espaces réels ou symboliques

produisent sur les corps. Ce projet est né lors de mes trajets quotidiens sur la ligne 2 du métro parisien, j’ai observé

une occupation majoritairement masculine. L’envie de travailler sur le détournement des genres a germé. »

Fruits d’une longue réflexion, ses œuvres protéiformes ouvrent la voie à des représentations nuancées et engagées :

« Chaque projet naît d’une rencontre avec un lieu et des individus, ce croisement est précieux et primordial pour

créer des fictions questionnant le réel. » Dans une veine politique, son court film Bab Sebta (2019), primé à travers

le monde, évoque l’enclave espagnole de Ceuta sur le territoire marocain, haut lieu de l’économie parallèle : « Il

révèle des rapports humains hors du commun, une perte de repères, une folie de l’espace !» Son art a été exposé

au New Museum of Contemporary Art de New York, à la Biennale de Dakar et lors des Rencontres photographiques

de Bamako. ■ « L’Autre comme hôte », Centre d’art contemporain Chanot, Clamart (France), jusqu'au 28 novembre.

ŒUVRE PRODUITE PAR L’INSTITUT DES CULTURES D’ISLAM DANS LE CADRE DE L’APPEL À PROJETS DE LA VILLE DE PARIS “EMBELLIR PARIS”.

28 AFRIQUE MAGAZINE I 422 – NOVEMBRE 2021


BENJAMIN GEMINEL/HANS LUCAS

« Chaque projet

naît d’une

rencontre

avec un lieu

et des individus. »


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