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BIENVENUE<br />

EN FRANCE!<br />

Ce que dit le « phénomène »<br />

ÉRIC ZEMMOUR.<br />

Et ce que dit<br />

aussi l’entrée de<br />

JOSÉPHINE BAKER<br />

au Panthéon.<br />

MALI<br />

SORTIR<br />

DES CRISES<br />

PERMANENTES<br />

Un dossier spécial<br />

16 pages<br />

ESPOIR<br />

VERS LA FIN<br />

DU PALUDISME ?<br />

NOS INTERVIEWS<br />

AVEC<br />

◗ MOH<strong>AM</strong>ED<br />

MBOUGAR SARR<br />

◗ CÉCILE FAKHOURY<br />

◗ MEHDI CHAREF<br />

◗ AÏSSA MAÏGA<br />

DOCUMENT<br />

NUMÉRIQUE,<br />

L’ENFER DU DÉCOR<br />

ÉDITO<br />

BÉCHIR BEN YAHMED<br />

TEL QU’EN LUI-MÊME<br />

par Zyad Limam<br />

N°<strong>422</strong> - NOVEMBRE 2021<br />

L 13888 - <strong>422</strong> - F: 4,90 € - RD<br />

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C<br />

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €<br />

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0


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édito<br />

PAR ZYAD LIM<strong>AM</strong><br />

BBY PAR LUI-MÊME<br />

Le livre est posé là, sur la table de mon bureau.<br />

Il vient de sortir, à Paris, et puis un peu partout,<br />

progressivement. Les mémoires autobiographiques<br />

et posthumes de Béchir Ben Yahmed. BBY, pour<br />

reprendre des initiales devenues célèbres, y mettait<br />

la dernière main, quand la pandémie de Covid-19 l’a<br />

emporté. Il nous a quittés le 3 mai dernier, à l’aube, le<br />

jour de la liberté mondiale de la presse, il avait 93 ans,<br />

presque un siècle. J’aime le titre (je l’ai proposé), J’assume.<br />

Ça lui correspond, ses réussites, ses échecs, ses<br />

intuitions, ses entêtements, ses fulgurances, ses faiblesses,<br />

BBY était entier, il ne finassait pas. Il ne regrettait<br />

rien. Dans ses derniers jours, il se battait pied à<br />

pied, par principe, tout en étant fatigué par son long<br />

chemin. Fidèle à lui-même, dans un monde sens dessus<br />

dessous, cherchant à avoir les idées claires, à être<br />

« debout » : « Je n’ai pas peur, m’avait-il dit sur son lit<br />

d’hôpital. Je ne veux pas être dépendant, je sais que<br />

ma vie a été vécue. J’ai fait du mieux possible entre<br />

le point de départ et le point d’arrivée. »<br />

La vie d’un point A à un point B. Voilà. La phrase<br />

m’est restée.<br />

Il fallait ce livre, qui échappe au « récit dominant<br />

», témoignage d’une génération unique, celle<br />

des indépendances. François Poli fut le premier à<br />

lui en parler. Puis ce fut Jean-Louis Gouraud, ami de<br />

toujours. Il y eut une première tentative prometteuse,<br />

et sans lendemain, avec Hamid Barrada et Philippe<br />

Gaillard, tous deux collaborateurs de longue date<br />

de Jeune Afrique. Puis Jean-Louis Gouraud proposa,<br />

fin 2011, de m’associer au projet. De 2012 à 2016, les<br />

entretiens se sont donc succédé pour rassembler la<br />

base du texte. BBY ne parlait pas comme il écrivait. Il<br />

était à la fois plus libre, moins organisé, plus instinctif.<br />

Il foisonnait d’idées, d’anecdotes. Il « tapait » pas<br />

mal aussi. La masse de travail est devenue impressionnante.<br />

En octobre 2017, je suis « débarqué », sans<br />

trop de cérémonie. Pour des raisons multiples et complexes,<br />

dont certaines n’ont rien à voir avec le livre<br />

lui-même. Tandis que d’autres ont certainement à<br />

voir avec le livre lui-même, un manuscrit devenu un<br />

peu fou, et un BBY plus qu’agacé par la lenteur et par<br />

ses propres hésitations. D’autres, tout particulièrement<br />

Joséphine Dedet, auteure et journaliste à JA, auront<br />

l’immense mérite de mener le manuscrit à terme.<br />

Ce livre, c’est lui. Un autoportrait réel, très proche<br />

de sa vérité, un BBY tel qu’il est, soucieux « de dire »<br />

sans filtre, avec ses sincérités, ses contradictions,<br />

ses silences, ses ambiguïtés, son sens du pouvoir, sa<br />

capacité à oublier ou à atténuer. Et ce regard unique,<br />

incisif, « sans fausse diplomatie », sur le monde tel qu’il<br />

était, tel qu’il est, et tel qu’il pourrait devenir. BBY fait<br />

revivre le soleil des indépendances, les espoirs et les<br />

désillusions de l’Afrique contemporaine, les convulsions<br />

du monde, les guerres d’Orient. On croise des<br />

personnages de l’histoire d’hier et d’aujourd’hui :<br />

Bourguiba, Houphouët, Lumumba, Che Guevara,<br />

Hô Chi Minh, Senghor (« un intellectuel et un homme<br />

d’action »), Foccart, Mitterrand, Omar Bongo, Hassan<br />

II, Alassane Ouattara (« un véritable ami »), et tant<br />

d’autres… On y retrouve l’histoire stupéfiante de JA<br />

(« Je voulais créer un journal qui dépasse les frontières,<br />

qui soit connu dans le monde entier », disait-il sans<br />

fausse modestie aucune). Et son roman personnel,<br />

l’autoportrait d’un entrepreneur aussi perspicace<br />

qu’aventureux, qui pensait que seule la persévérance<br />

pouvait mener au succès (« Le monde est peuplé de<br />

losers intelligents… »). Le texte ouvre aussi une porte<br />

sur l’intime, une réflexion émouvante, sur l’identité, la<br />

spiritualité, Dieu et la fin du chemin.<br />

Voilà, c’était un homme à part, un personnage<br />

unique, qui a su dépasser ses frontières, qui a vu<br />

grand, qui a mené une vie de journaliste, d’éditorialiste<br />

et d’entrepreneur, une vie libre, forte et dense.<br />

Dans les derniers moments, il faisait face au mystère<br />

de l’éternité, mais il ne croyait pas beaucoup<br />

à la persistance, à la postérité de l’œuvre humaine<br />

elle-même.<br />

J’espère que l’accueil, ici-bas, de ce livre, de son<br />

livre, lui prouvera, là où il est, le contraire. ■<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 3


Extraits<br />

Ce chapitre se situe à la toute fin du livre.<br />

BBY propose un autoportrait très personnel.<br />

Retour aux sources<br />

Si j’ai un seul mérite, c’est d’avoir suivi une voie<br />

difficile. De tous les jeunes nationalistes de ma<br />

génération, ces futurs hauts cadres du tiers-monde<br />

naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté. La<br />

plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux,<br />

Premiers ministres, parfois même chefs d’État. Aucun<br />

d’entre eux n’a fait, comme moi, une longue carrière<br />

de journaliste, de patron de presse, d’homme<br />

indépendant. Je l’ai voulu et j’en ai payé le prix. À ce<br />

titre, je suis quelqu’un d’atypique, peut-être d’original.<br />

(…)<br />

Je ne suis pas non plus un intellectuel. Je me<br />

considère comme un chef d’entreprise, un homme<br />

d’action qui risque son argent, sa vie. Un chef<br />

d’entreprise est obligé de résoudre des problèmes<br />

matériels. J’y ai passé toute ma vie. Et cela, ce n’est<br />

pas de l’intellectualisme. En revanche, les intellectuels<br />

qui sont devenus des hommes d’action m’intéressent.<br />

Senghor l’écrivain a construit un État en s’appuyant sur<br />

des principes que les Sénégalais continuent d’observer.<br />

De Gaulle, Bourguiba (même s’il n’écrivait pas comme<br />

ce dernier), Mitterrand, Obama sont à la fois des<br />

hommes d’action et des intellectuels.<br />

Je me considère aussi comme un homme<br />

de gauche. La personnalité qui m’a le plus influencé,<br />

Hubert Beuve-Méry, était un intellectuel de<br />

centre-gauche et un homme d’action. Il a créé<br />

un journal et s’est colleté avec tous les problèmes<br />

que cela suppose, notamment ceux liés à la<br />

préservation de son indépendance.<br />

(...)<br />

Avec le recul, je suis conscient que la chance et<br />

les rencontres ont beaucoup compté dans ma relative<br />

réussite. Encore faut-il savoir saisir les perches que nous<br />

tend le destin, « enfourcher le cheval qui passe », comme<br />

le disait François Mitterrand. Il y a aussi, évidemment,<br />

la persévérance, sans laquelle on n’arrive à rien. On me<br />

dit obstiné. Je le suis sans doute, car je n’abandonne<br />

presque jamais. Je sais qu’il faut « vouloir longtemps ».<br />

C’est la clé de tout. Le monde est peuplé de gens<br />

très intelligents qui n’ont pas réussi.<br />

Persévérance ne signifie cependant pas<br />

entêtement. La capacité à s’adapter est essentielle.<br />

Bourguiba nous l’a appris, Deng Xiaoping en a fait<br />

sa stratégie. Tous les grands chefs d’entreprise et les<br />

hommes politiques d’envergure ont su s’arrêter, voire<br />

reculer quand il le fallait. Je tâche de m’y employer.<br />

(…)<br />

Aujourd’hui encore, je suis et je me sens Tunisien.<br />

Je suis de la génération de ceux qui ont lutté<br />

pour l’indépendance, l’ont gagnée, ont participé<br />

à l’édification de la nation et pour qui la nationalité<br />

est un honneur, un motif de fierté. C’est indélébile,<br />

inscrit au plus profond de moi ; je ne conçois même<br />

pas d’en changer.<br />

Vivant et travaillant en France depuis plus d’un<br />

demi-siècle, je possède aussi, depuis trois décennies,<br />

un passeport français. Si je n’y avais pas été obligé<br />

pour des raisons professionnelles, je n’aurais jamais<br />

pris cette décision.<br />

(…)<br />

Je ne suis pas Français, j’ai seulement un passeport<br />

français. Je ne regrette pas de ne pas être né Français,<br />

tout en sachant pertinemment que tout aurait été<br />

bien plus facile pour moi.<br />

Nous sommes le produit de notre lieu et de notre<br />

date de naissance. Je suis né à Djerba en 1928. Je suis<br />

donc musulman et Tunisien. Je ne peux pas – et ne<br />

veux pas – être d’identité française. Et quand on me dit :<br />

« Monsieur, vous êtes d’origine… », je réponds : « Non, je<br />

suis Tunisien, pas d’origine. » Je n’ai pas d’états d’âme.<br />

J’ai donné à la France plus qu’elle ne m’a donné.<br />

Je pense néanmoins la connaître et la comprendre,<br />

et j’éprouve une certaine admiration pour ce pays,<br />

qui, tout en ne représentant que moins de 1 % de la<br />

population du monde, a donné de grands savants,<br />

de grands écrivains. Il a beaucoup de qualités, comme<br />

les Français. Beaucoup de défauts aussi, que l’on<br />

connaît tous. Son histoire, millénaire, en a fait l’une<br />

des très grandes puissances planétaires, la sixième.<br />

(…)<br />

Je ne suis pas sensible au « fantasme » du retour<br />

au pays. Le temps a fait son œuvre. Je vais en Tunisie<br />

pour les vacances, pour garder le contact avec mes<br />

amis et ma patrie. Les personnes avec qui je peux<br />

discuter et avec qui je partage des souvenirs y sont<br />

de moins en moins nombreuses, c’est normal. La Tunisie<br />

post-Bourguiba, et maintenant post-Ben Ali, est une<br />

autre Tunisie, avec une autre génération, un autre<br />

rapport à la politique. J’en suis parfaitement conscient.<br />

Ceux qui ne comprennent pas que la Tunisie est<br />

passée à autre chose ont tort.<br />

(…)<br />

Plus le temps passe, plus je mesure tout ce que je<br />

dois à mon père, et je suis fier de lui. Il a eu l’intelligence<br />

de faire faire des études à ses enfants et de rompre<br />

le « cycle de l’épicerie ». Après le certificat d’études,<br />

il a dit à mon frère aîné, Sadok : « Tu seras pharmacien. »<br />

Dans son esprit, la pharmacie était l’épicerie moderne,<br />

4 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


le stade suprême du business. Sadok a reçu une<br />

éducation française, au lycée Carnot. Selon la<br />

conception djerbienne de la répartition des risques,<br />

mon père a envoyé mon deuxième frère à la Zitouna.<br />

Au bout de dix ans, Othman en est sorti docteur<br />

en théologie, puis est devenu… épicier. Mon troisième<br />

frère, Brahim, qui était bagarreur et dynamique,<br />

a décrété : « Je ne veux pas faire d’études, je veux<br />

travailler. » Mon père ne s’y est pas opposé. Et Brahim<br />

est devenu… épicier. Quand mon tour est arrivé,<br />

Sadok est intervenu : « Béchir pourrait aller à Sadiki,<br />

un établissement prestigieux et qui, contrairement<br />

à Carnot, fait une place importante à la culture<br />

arabe. » Mon père a dû trouver le projet raisonnable.<br />

Voilà comment je me suis retrouvé à Tunis,<br />

élève du meilleur collège du pays,<br />

foyer du nationalisme.<br />

Sadok a été mon deuxième père.<br />

Tous mes frères ont été d’une gentillesse<br />

et d’une générosité extraordinaires à mon<br />

égard. Ils travaillaient pendant que je<br />

faisais des études et dépensais. Pourtant,<br />

à chaque fois qu’ils achetaient un bien,<br />

ils le partageaient en quatre, et m’en<br />

donnaient donc une part.<br />

Un jour, Danielle a retrouvé des photos<br />

de mes parents. Elle les a fait encadrer<br />

et me les a offertes. Je ne sais comment<br />

elles sont arrivées jusqu’à nous. En tout<br />

cas, ce sont les seules photos de mon père<br />

et de ma mère qui ont traversé le temps,<br />

la seule manière tangible que j’ai de les<br />

revoir. Elles sont sur mon bureau. J’emmène<br />

celle de mon père partout où je vais. C’est<br />

la seule chose qui me rattache à lui.<br />

(…)<br />

Reste la question de l’islam, et de la foi. Comme<br />

le dit l’islamologue tunisien Mohamed Talbi, je suis<br />

de culture musulmane. Selon Talbi, nous tous, croyants<br />

mais non pratiquants, finissons par être seulement<br />

« de culture musulmane ». Je connais le Coran. Je sais<br />

qui est le Prophète. Je sais ce qu’est l’islam, j’ai été<br />

élevé dans cette religion. Quand le général de Gaulle<br />

disait : « Je suis chrétien par l’histoire et la géographie »,<br />

il avait parfaitement raison. J’ai été croyant, pieux<br />

et pratiquant. Je ne suis plus pratiquant. Je suis<br />

croyant… tout en ayant des doutes. Pour moi, ce<br />

doute est consubstantiel à la foi. Ceux qui ont une foi<br />

aveugle sont des intégristes et des fanatiques.<br />

Les agnostiques croient à la non-existence<br />

de Dieu. Je ne sais pas si le Prophète fut littéralement<br />

le porte-parole du divin, mais je considère qu’il fut<br />

un très grand initié. Sa philosophie (la sienne, pas<br />

celle qu’on lui prêtera par la suite) trouve un écho<br />

en moi. Mohammed était un homme moderne. Il a<br />

révolutionné les mœurs et les usages d’un peuple<br />

arriéré et ignorant. Il a édicté des règles qui ont fait<br />

faire aux Arabes un formidable bond en avant.<br />

Je suis proche des néo-islamologues Rachid<br />

Benzine ou Abdelmajid Charfi, qui disent du Coran<br />

qu’il « est la parole de Dieu, mais dans l’esprit, pas<br />

à la lettre ». Charfi va jusqu’à affirmer que le vin n’est<br />

pas interdit par l’islam, ou que le crime d’apostasie est<br />

une chimère. En somme, la charia n’existe pas comme<br />

corpus religieux authentique. On l’a créée un siècle et<br />

demi après la disparition du Prophète,<br />

un peu comme les catholiques<br />

ont « créé » la religion catholique<br />

bien après la mort du Christ.<br />

Il faut, à mon sens, simplifier notre<br />

approche de la foi. Dans la religion<br />

musulmane, vous croyez en un seul<br />

Dieu, vous croyez que Mohammed<br />

est son Prophète, et qu’il y a un<br />

au-delà. Le reste est secondaire. Pour<br />

moi, dès lors que l’on partage ces<br />

trois convictions, on est musulman.<br />

Ou, du moins, de culture musulmane.<br />

La prière n’est pas une obligation<br />

absolue. Le pèlerinage non plus.<br />

Il ne m’intéresse pas, et je n’irai<br />

jamais à La Mecque. De même,<br />

on peut se libérer du ramadan<br />

en donnant aux plus pauvres.<br />

Quand le Prophète a épousé<br />

Khadija, il est resté monogame<br />

pendant vingt-cinq ans. Après, il s’est laissé aller.<br />

J’ai interrogé Abdelmajid Charfi sur la crémation<br />

en islam. Après réflexion, il m’a répondu que ce n’était<br />

pas interdit. Ce type de penseurs m’intéresse, parce<br />

qu’ils cherchent. Je les lis, je les consulte, je discute<br />

avec eux. Les questions religieuses m’intriguent,<br />

mais pas au point d’y passer des jours et des nuits.<br />

J’ai envie de comprendre, mais pas d’aller plus loin.<br />

Si je crois de moins en moins en la vie<br />

éternelle, je n’ai pas pour autant complètement<br />

perdu confiance. Je ne suis pas absolument sûr<br />

qu’il n’y ait rien « après ». Omar Khayyam disait :<br />

« L’au-delà, c’est soit le néant, soit la miséricorde. »<br />

J’en suis là. Et je penche plutôt pour le néant<br />

que pour la miséricorde. Au seuil de la mort,<br />

François Mitterrand, lui, a dit : « Maintenant,<br />

je vais savoir. » Je serais tenté d’en dire autant. ■<br />

Béchir Ben Yahmed,<br />

J’assume :<br />

Les Mémoires du fondateur<br />

de Jeune Afrique,<br />

éditions du Rocher.<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 5


N° <strong>422</strong> - NOVEMBRE 2021<br />

3 ÉDITO<br />

BBY par lui-même<br />

par Zyad Limam<br />

8 ON EN PARLE<br />

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,<br />

DE LA MODE ET DU DESIGN<br />

Désir de connexions<br />

28 PARCOURS<br />

Randa Maroufi…<br />

par Fouzia Marouf<br />

31 C’EST COMMENT ?<br />

La COP de la dernière chance ?<br />

par Emmanuelle Pontié<br />

54 CE QUE J’AI APPRIS<br />

Patrick Bebey<br />

par Astrid Krivian<br />

94 PORTFOLIO<br />

Samuel Fosso :<br />

Des autoportraits<br />

et des miroirs<br />

par Luisa Nannipieri<br />

100 LE DOCUMENT<br />

Numérique, l’envers<br />

bien réel du décor<br />

par Zyad Limam<br />

114 VINGT QUESTIONS À…<br />

Kandy Guira<br />

par Astrid Krivian<br />

TEMPS FORTS<br />

32 Bienvenue en France !<br />

par Zyad Limam, Cédric<br />

Gouverneur, Venance Konan<br />

et Frida Dahmani<br />

40 Joséphine Baker,<br />

une autre histoire française<br />

par Cédric Gouverneur<br />

48 Le début de la fin du « palu » ?<br />

par Cédric Gouverneur<br />

DOSSIER MALI<br />

56 QUELLES SORTIES<br />

DE CRISES ?<br />

par Emmanuelle Pontié<br />

60 Lamine Seydou Traoré :<br />

« Tout ce que nous voulons,<br />

ce sont des résultats »<br />

par Emmanuelle Pontié<br />

64 Économie : L’étonnante résilience<br />

par Fatoumata Maguiraga<br />

66 Souleymane Waïgalo :<br />

« La plupart des banques<br />

se portent bien ! »<br />

par Emmanuelle Pontié<br />

70 Sécurité : Dans l’impasse ?<br />

par Boubacar Sidiki Haidara<br />

72 Cécile Fakhoury :<br />

« Il faut connecter<br />

l’art contemporain<br />

africain au monde »<br />

par Zyad Limam<br />

78 Mehdi Charef :<br />

« Rien n’était prêt<br />

pour nous »<br />

par Astrid Krivian<br />

84 Aïssa Maïga :<br />

« Beaucoup<br />

de choses<br />

m’indignent »<br />

par Sophie Rosemont<br />

88 Mohamed<br />

Mbougar Sarr :<br />

« La littérature<br />

est un pays<br />

de liberté absolue »<br />

par Astrid Krivian<br />

P.88<br />

P.08<br />

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande<br />

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.<br />

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement<br />

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com<br />

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FONDÉ EN 1983 (37 e ANNÉE)<br />

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE<br />

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93<br />

redaction@afriquemagazine.com<br />

Zyad Limam<br />

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION<br />

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION<br />

zlimam@afriquemagazine.com<br />

Assisté de Laurence Limousin<br />

llimousin@afriquemagazine.com<br />

RÉDACTION<br />

Emmanuelle Pontié<br />

DIRECTRICE ADJOINTE<br />

DE LA RÉDACTION<br />

epontie@afriquemagazine.com<br />

Isabella Meomartini<br />

DIRECTRICE ARTISTIQUE<br />

imeomartini@afriquemagazine.com<br />

Jessica Binois<br />

PREMIÈRE SECRÉTAIRE<br />

DE RÉDACTION<br />

sr@afriquemagazine.com<br />

Amanda Rougier PHOTO<br />

arougier@afriquemagazine.com<br />

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO<br />

Muriel Boujeton, Jean-Marie Chazeau,<br />

Frida Dahmani, Catherine Faye, Glez,<br />

Cédric Gouverneur, Boubacar Sidiki<br />

Haidara, Dominique Jouenne, Venance<br />

Konan, Astrid Krivian, Fatoumata<br />

Maguiraga, Fouzia Marouf, Jean-Michel<br />

Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.<br />

VIVRE MIEUX<br />

Danielle Ben Yahmed<br />

RÉDACTRICE EN CHEF<br />

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.<br />

GETTY IMAGES VIA AFP - SHUTTERSTOCK - PATRICE LAPOIRIE/NICE MATIN<br />

BUSINESS<br />

104 Le retour des géants<br />

de l’Internet<br />

108 Paps, l’ambitieuse<br />

sénégalaise<br />

109 Cameroun :<br />

Un nouveau site<br />

pour Prometal<br />

110 L’expansion des zones<br />

économiques<br />

spéciales<br />

112 La République<br />

du Congo jongle pour<br />

éviter la faillite<br />

113 Le numérique<br />

donne un nouvel<br />

élan au cinéma<br />

par Jean-Michel Meyer<br />

MALI<br />

SORTIR<br />

DES CRISES<br />

PERMANENTES<br />

Un dossier spécial<br />

16 pages<br />

ESPOIR<br />

VERS LA FIN<br />

DU PALUDISME ?<br />

NOS INTERVIEWS<br />

AVEC<br />

◗ MOH<strong>AM</strong>ED<br />

MBOUGAR SARR<br />

◗ CÉCILE FAKHOURY<br />

◗ MEHDI CHAREF<br />

◗ AÏSSA MAÏGA<br />

BIENVENUE<br />

EN FRANCE!<br />

Ce que dit le « phénomène »<br />

ÉRIC ZEMMOUR.<br />

Et ce que dit<br />

aussi l’entrée de<br />

JOSÉPHINE BAKER<br />

au Panthéon.<br />

PHOTOS DE COUVERTURE :<br />

SHUTTERSTOCK - JOEL SAGET/AFP - PICTURELUX/THE<br />

HOLLYWOOD ARCHIVE/AL<strong>AM</strong>Y STOCK PHOTO<br />

DOCUMENT<br />

NUMÉRIQUE,<br />

L’ENFER DU DÉCOR<br />

ÉDITO<br />

BÉCHIR BEN YAHMED<br />

TEL QU’EN LUI-MÊME<br />

par Zyad Limam<br />

P.84<br />

N°<strong>422</strong> - NOVEMBRE 2021<br />

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EXPORT Laurent Boin<br />

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Dépôt légal : novembre 2021.<br />

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos<br />

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant<br />

dans les pages rédactionnelles sont données à titre<br />

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,<br />

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique<br />

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.<br />

© Afrique Magazine 2021.<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 7


ON EN PARLE<br />

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage<br />

SANDRA<br />

NKAKÉ<br />

ET JÎ DRU,<br />

Tribe From<br />

The Ashes,<br />

Label Bleu.<br />

De gauche<br />

à droite, Jî Dru,<br />

Sandra Nkaké,<br />

accompagnés<br />

de la chanteuse<br />

Marion Rampal.<br />

8 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


JAZZ<br />

Sandra NKaké et Jî Drû<br />

DÉSIR DE<br />

CONNEXIONS<br />

Né du BESOIN DE FÉDÉRER autour<br />

de la musique durant le premier confinement<br />

de 2020, Tribe From The Ashes nous fait<br />

voyager dans une nouvelle dimension poétique.<br />

DR - SEKA (2)<br />

LA CHANTEUSE MARION R<strong>AM</strong>PAL,<br />

les saxophonistes Nathalie Ahadji<br />

et Thomas de Pourquery, la violoniste<br />

Anne Gouverneur, le pianiste Jean-Phi<br />

Dary… Ils sont une quinzaine à entourer<br />

Sandra NKaké et Jî Drû. La chanteuse et<br />

comédienne franco-camerounaise s’est<br />

alliée avec le flûtiste et producteur français<br />

pour façonner à la fois un son et une<br />

atmosphère : « Juste après l’annonce du<br />

premier confinement, Jî Drû et moi avons<br />

longuement échangé quant à notre place<br />

de troubadours, de passeurs d’émotions,<br />

de questionneurs du monde au moment<br />

Une partie<br />

des invités<br />

de l’album.<br />

où nous étions collectivement empêchés<br />

d’échanger. » De ce désir irrépressible<br />

de créer des connexions est né le<br />

morceau « Love Together », envoyé à des<br />

camarades musiciens issus de la scène<br />

jazz actuelle. Chacun, confiné, a renvoyé<br />

son interprétation sonore. Diffusé sur<br />

les réseaux sociaux, le résultat a reçu un<br />

si bel accueil que Nkaké et Drû ont décidé<br />

de poursuivre l’aventure. « Le déclic pour<br />

moi, précise le second, est aussi venu de<br />

la lecture d’une interview d’Angela Davis,<br />

qui décrivait la capacité de l’art à prolonger<br />

la lutte… J’ai trouvé cela beau et vrai, et les<br />

cendres du vieux monde se sont envolées<br />

pour créer cette tribu. » Ici, on entend aussi<br />

bien du Sun Ra que du Miriam Makeba<br />

ou du Alice Coltrane – en particulier<br />

son sublime et légendaire « Journey in<br />

Satchidananda ». Des influences digérées<br />

et nourries, le temps de 13 pistes, de harpe,<br />

de contrebasse, de batterie, de harpe,<br />

de flûte, de trompette et de piano Fender<br />

Rhodes. Dixit Nkaké : « Tribe From The<br />

Ashes est une aventure où poésie, chanson,<br />

spiritual jazz, classique se croisent. Nous<br />

avons hâte de présenter cette musique<br />

particulière et sensible. » Et nous, hâte<br />

d’en découvrir la version live (ils seront<br />

en concert le 24 janvier au New Morning,<br />

à Paris), que l’on devine d’ores et déjà<br />

hypnotique. ■ Sophie Rosemont<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 9


ON EN PARLE<br />

SOUNDS<br />

À écouter maintenant !<br />

❶<br />

Amina<br />

La Lumière de mes choix,<br />

29 Music/Kuroneko<br />

Il a suffi d’une<br />

rencontre avec l’auteurcompositeur<br />

et interprète Léonard Lasry<br />

autour de la chanson « Radwoi », écrite<br />

pour la maison Cartier. La complicité<br />

a été immédiate. En résulte ce disque<br />

majoritairement francophone, où se<br />

distingue cependant « Taffi Nari », chanté<br />

en arabe par une Amina qui n’a rien perdu<br />

de sa superbe vocale. Soleil tunisien, rock<br />

et pop lyrique : voilà un beau retour !<br />

SOUL<br />

YOLA<br />

DIGNE<br />

DES PLUS GRANDES<br />

Avec ce DEUXIÈME ALBUM, la<br />

chanteuse et guitariste anglaise devient<br />

incontournable sur la scène internationale.<br />

ON LA VERRA BIENTÔT à l’affiche du biopic sur Elvis réalisé<br />

par Baz Luhrmann, dans lequel elle incarnera la première grande<br />

rockeuse de tous les temps, Sister Rosetta Tharpe. Une nouvelle<br />

occasion pour Yola de rappeler l’importance des femmes noires<br />

dans la grande histoire de la musique, qui est aussi au cœur de son<br />

dernier album Stand For Myself : « Je voulais parler de leur isolement<br />

tant social qu’affectif, du fait que l’on oublie si vite ce dont elles sont<br />

capables. Il m’était nécessaire de raconter comment j’avais moi-même<br />

mûri et pris confiance, comment je m’étais échappée de mon<br />

environnement. » En effet, découverte au sein de la scène de Bristol,<br />

celle qui a (entre autres) chanté pour Massive Attack s’est lancée avec<br />

éclat dans le solo il y a quelques saisons. De quoi taper dans l’oreille<br />

de Dan Auerbach, des Black Keys, qui la fait enregistrer à Nashville.<br />

Ainsi, Stand For Myself s’inspire aussi bien de Minnie Riperton<br />

que du R’n’B américain ou des mélopées de la Barbade. ■ S.R.<br />

YOLA, Stand For Myself, Easy Eye Sound.<br />

❷<br />

❸<br />

Awa Ly<br />

Safe and Sound,<br />

Zamora/Rising Bird<br />

Music/Pias<br />

Le groupe de blues créole<br />

Delgrès, la batteuse Anne<br />

Paceo, le songwriter Piers Faccini…<br />

Il y a du beau monde invité sur cet<br />

album de folk mystique et bucolique<br />

concocté par la gracieuse chanteuse<br />

franco-sénégalaise. Il s’offre aujourd’hui<br />

une réédition, agrémentée de trois<br />

remixes (on remarquera celui de<br />

Boddhi Satva) et de trois inédits (dont<br />

l’un partagé avec la Daara J Family),<br />

mais préserve sa veine intimiste.<br />

James BKS<br />

Wolves of Africa,<br />

7 Wallace<br />

Fils de Manu Dibango,<br />

maître de l’afro-jazz<br />

disparu en mars 2020,<br />

le Franco-Camerounais James BKS a une<br />

certaine dextérité quand il s’agit de mêler<br />

rythmes bikutsi et afro-rap. Après avoir<br />

écrit pour des pointures américaines<br />

comme Snoop Dogg, il s’est lancé en solo<br />

sous l’œil bienveillant de son père, que l’on<br />

entend dans Wolves of Africa, ainsi que<br />

Yemi Alade, Jokair ou encore Little Simz.<br />

Et il a signé sur le label d’Idris Elba ! ■ S.R.<br />

JOSEPH ROSS - DR (4)<br />

10 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


Khansa Batma<br />

et Ahmed Hammoud.<br />

CINÉ<br />

PUNK FICTION<br />

Tarantino à Casa ? SEXE, DROGUE ET<br />

HEAVY METAL sont au programme d’un ovni dans<br />

la production marocaine, parfois bancal, mais qui<br />

a tout du film culte. Avec une actrice primée à Venise.<br />

DR<br />

ÇA COMMENCE TRÈS FORT juste avant le générique :<br />

une prostituée de Casablanca entre dans un taxi, faisant<br />

fuir un client choqué, et demande au chauffeur s’il connaît<br />

la blague du barbu et de la pute… S’ensuivra une rencontre<br />

choc avec un autre personnage sulfureux, un ex-rockeur<br />

à succès de retour dans son Maroc natal, habillé de peau<br />

de serpents des pieds à la tête, jusqu’à sa guitare électrique.<br />

Un couple improbable va ainsi se constituer et nous<br />

plonger dans la médina, avant d’être traqué dans le désert,<br />

rattrapé par son addiction aux drogues, à l’alcool… et<br />

par un psychopathe plus complexe qu’il n’y paraît…<br />

Attention, ce premier long-métrage est un film de genre,<br />

loin du naturalisme, même s’il est tourné dans les rues (les<br />

« zanka » du titre original : Zanka Contact) du quartier Cuba,<br />

quartier difficile de la vieille ville. Les personnages sont à<br />

la fois cassés et flamboyants, les sentiments exacerbés. On a<br />

parfois du mal à comprendre l’enchaînement des situations,<br />

mais quelle ambiance ! La bande originale, qui fait entendre<br />

le hard rock des Variations (groupe français d’origine<br />

marocaine qui a joué en première partie de Led Zeppelin),<br />

du rock touareg des années 1950, ou encore « les Rolling<br />

Stones de l’Afrique », Nass El Ghiwane, y est pour beaucoup.<br />

On pense à Quentin Tarantino (bande originale rock,<br />

personnages tordus, hémoglobine), Sergio Leone (le désert),<br />

et même à Jean Cocteau (un emprunt à Orphée, récemment<br />

déjà vu chez Mati Diop). Entre fiction trash et western<br />

spaghetti, une poésie dopée à la guitare électrique irrigue<br />

les deux heures de cette improbable cavale, où l’alcool<br />

coule à flots et la drogue se répand comme un venin.<br />

Si cette plongée dans<br />

le heavy metal marocain<br />

parfois foutraque (et où la<br />

femme n’est puissante qu’en étant passée par le trottoir…)<br />

finit par nous emporter, c’est grâce au soin donné à sa mise<br />

en scène, jusqu’aux décors et au son, et à son interprétation :<br />

Khansa Batma, qui incarne la prostituée à la voix d’or, a<br />

d’ailleurs été récompensée à la dernière Mostra de Venise.<br />

Ce qui aurait pu n’être qu’une série B pour fans de rock’n’roll<br />

s’avère finalement un film qui secoue les habituelles<br />

oppositions entre tradition et modernité, Occident et<br />

monde arabe. Hors champ, savoir que son réalisateur,<br />

Ismaël El Iraki, est un rescapé de l’attentat du Bataclan<br />

du 13 novembre 2015 ajoute à cette impression de fureur<br />

de vivre rock et post-traumatique… ■ Jean-Marie Chazeau<br />

BURNING CASABLANCA (France, Belgique,<br />

Maroc), d’Ismaël El Iraki. Avec Khansa Batma,<br />

Ahmed Hammoud, Saïd Bey. En salles.<br />

La comédienne, qui<br />

incarne une prostituée,<br />

a été récompensée<br />

à la Mostra.<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 11


ON EN PARLE<br />

Le soul man du saxo<br />

était célébré à travers<br />

la planète, et tout<br />

particulièrement sur le continent.<br />

LÉGENDE<br />

LA TOURNÉE<br />

DES ADIEUX<br />

Un documentaire sur les cinq<br />

dernières années de la vie de MANU<br />

DIBANGO, qui parcourait encore<br />

le monde à 85 ans…<br />

LA PRÉCISION EST DONNÉE juste avant le générique final :<br />

ce film a été visionné par Manu Dibango et n’a pas été modifié<br />

depuis. Dix-huit mois après sa disparition, voici donc le célèbre<br />

et débonnaire musicien camerounais durant les cinq dernières<br />

années de sa vie. Avec de nombreux témoignages d’admiration,<br />

comme celui de Yannick Noah, qui l’appelle Tonton Manu<br />

et souligne qu’il a ouvert bien des portes en étant « le premier<br />

à avoir débarqué du Cameroun dans les années 1950 ».<br />

Ce précurseur de la world music pillé par Michael Jackson (qui<br />

a samplé son « Soul Makossa » sans l’avoir crédité) a su s’imposer<br />

dans le paysage musical mondial : aussi à l’aise avec un orchestre<br />

symphonique au Brésil que sur la scène de l’illustre Apollo<br />

Theater à New York, où il rejoue quarante-deux ans après avoir<br />

été le premier Africain à s’y produire. On le voit aussi de retour<br />

à Douala, Yaoundé ou encore Abidjan. Les archives sont rares,<br />

mais de généreux extraits de ses dernières prestations permettent<br />

d’entendre le maestro du saxo qui n’arrêtait jamais. ■ J.-M.C.<br />

TONTON MANU (France), de Thierry Dechilly<br />

et Patrick Puzenat. En salles.<br />

DR<br />

12 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


Plat omeyyade,<br />

entre 600 et<br />

800 apr. J.-C.<br />

TODD WHITE ART PHOTOGRAPHY - DR<br />

HISTORIQUE<br />

ÉCRIN SUPRÊME<br />

Entièrement restauré, l’Hôtel de la Marine<br />

accueillera durant vingt ans les chefs-d’œuvre<br />

de la COLLECTION AL-THANI, du nom<br />

de la famille princière du Qatar.<br />

IL AURA FALLU 135 millions d’euros<br />

de travaux pour que l’édifice parisien,<br />

situé place de la Concorde, renoue avec les<br />

grandes heures de l’ancien Garde-Meuble<br />

de la Couronne, lorsqu’il réunissait les<br />

objets d’art les plus précieux des collections<br />

royales françaises. Quatre cents ans plus<br />

tard, ce sont autant de mètres carrés que<br />

l’Hôtel de la Marine octroie à la collection<br />

du cheikh Hamad ben Abdullah Al-Thani,<br />

cousin de l’émir du Qatar, pour un loyer de<br />

1 million d’euros par an. Pendant vingt ans,<br />

expositions permanentes et temporaires<br />

feront découvrir l’ensemble des 6 000 pièces<br />

de l’impressionnante collection, couvrant<br />

le monde antique à nos jours. L’exposition<br />

inaugurale frappe fort et met en lumière<br />

environ 120 chefs-d’œuvre, d’une<br />

somptueuse tête de jeune pharaon<br />

(1475-1292 av. J.-C.), taillée dans du jaspe<br />

rouge, à un ours replet et placide (206 av.<br />

J.-C.-25 apr. J.-C.) de la dynastie des Han,<br />

sculpté dans du bronze doré. Un voyage<br />

unique, au fil de cinq mille ans de savoirfaire<br />

exceptionnels et d’un large éventail de<br />

cultures et de civilisations. ■ Catherine Faye<br />

« TRÉSORS<br />

DE LA COLLECTION<br />

AL-THANI »,<br />

Hôtel de la Marine,<br />

Paris (France),<br />

à partir du 18 novembre.<br />

hotel-de-la-marine.paris<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 13


ON EN PARLE<br />

DOCU<br />

EN ATTENDANT LA PLUIE<br />

Le premier long-métrage d’AÏSSA MAÏGA a été tourné au Niger<br />

au milieu de populations obligées de marcher des kilomètres<br />

pour s’approvisionner en eau. Esthétique et efficace.<br />

« UN FILM TOURNÉ DANS LE SAHEL, d’où je viens, où j’ai<br />

été procréée ! », avait annoncé la comédienne Aïssa Maïga<br />

[voir son interview pp. 84-87] en présentant son premier<br />

documentaire pour le cinéma au Festival de Cannes<br />

en juillet dernier. Une boutade pour mieux souligner les<br />

racines d’un projet qui lui tient à cœur : rendre hommage<br />

au courage des populations de cette région où les pluies<br />

se font de plus en plus rares… Il y a pourtant beaucoup<br />

d’eau sous leurs pieds, mais à 150 mètres de profondeur,<br />

et faute de forage et de puits, il faut marcher des kilomètres<br />

pour pouvoir remplir ses bidons. Une tâche souvent<br />

déléguée aux enfants, qui n’ont ainsi pas le temps d’aller<br />

à l’école, tandis que leurs parents partent toujours plus<br />

loin gagner leur argent. Entre documentaire et fiction,<br />

la caméra d’Aïssa Maïga s’attache à la figure de Houlaye,<br />

jeune Peule de 14 ans qui se retrouve seule à devoir gérer<br />

la recherche de l’eau ainsi que ses petits frères… Notre<br />

regard est parfois troublé : qu’est-ce qui est authentique ?<br />

Qu’est-ce qui est reconstitué, fabriqué ? Une chose est<br />

sûre, la situation est réelle, aggravée par le réchauffement<br />

climatique. Les villageois de Tatiste (à 15 heures de route<br />

de Niamey) se sont mobilisés pour obtenir une intervention<br />

de leur gouvernement, avec l’aide de l’ONG franco-américaine<br />

Amman Imman. La réalisatrice arrive à faire passer de<br />

l’émotion et donne un souffle virtuose et poétique aux images<br />

du désert qu’elle montre au fil des saisons. L’occasion de<br />

rappeler qu’en Afrique subsaharienne, seulement 24 % de<br />

la population a accès à une source d’eau potable… ■ J.-M.C.<br />

MARCHER SUR L’EAU (Belgique, France, Niger),<br />

d’Aïssa Maïga. En salles.<br />

POLAR<br />

Le retour des Soprano SUR FOND D’ÉMEUTES RACIALES près<br />

de New York, des mafiosi voient leur territoire menacé par des gangsters afro-américains.<br />

Nous sommes en 1967, à Newark, et c’est dans ce contexte historique et violent (très bien<br />

reconstitué sur les lieux mêmes, dans le New Jersey) que Tony Soprano, encore jeune homme,<br />

est fasciné par un proche de la famille : Dickie Moltisanti. Un personnage souvent évoqué dans<br />

la série multirécompensée Les Soprano, se déroulant trente ans plus tard. Pour s’y retrouver,<br />

pas besoin d’avoir vu les six saisons de cette saga qui a marqué l’histoire de la télé américaine<br />

au début des années 2000. Mais les fans décèleront dans ce préquel plusieurs clins d’œil,<br />

à commencer par le Tony Soprano adolescent incarné par le fils de James Gandolfini, l’acteur<br />

(décédé en 2013) qui avait porté au sommet son rôle de mafieux dépressif… ■ J.-M.C.<br />

MANY SAINTS OF NEWARK : UNE HISTOIRE DES SOPRANO<br />

(États-Unis), d’Alan Taylor. Avec Alessandro Nivola, Leslie Odom Jr.,<br />

Michael Gandolfini. En salles.<br />

DR<br />

14 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


CULTE<br />

FELA<br />

KUTI<br />

Made<br />

in England<br />

Pour célébrer ses 50 ans,<br />

l’album mythique<br />

LONDON SCENE<br />

connaît un nouveau<br />

pressage vinyle.<br />

BERNARD MATUSSIERE - DR<br />

APRÈS L’ALTÉRATION du collectif<br />

Africa 70 à la toute fin des seventies,<br />

Fela Kuti fonde Egypt 80 avec son complice<br />

de longue date, le saxophoniste baryton<br />

Lekan Animashaun. En 1981, il enregistre<br />

deux albums mythiques : London Scene et Live!<br />

With Ginger Baker, réédités en vinyles cet<br />

automne pour le premier, et en février pour<br />

le second. Enregistré dans les studios Abbey<br />

Road, London Scene impose, dès son titre<br />

inaugural « J’Ehin J’Ehin », des rythmiques<br />

entêtantes, des claviers stellaires, des cuivres<br />

lyriques, le tout pour servir la grande cause<br />

afrobeat. Porté par les appels engagés de Fela,<br />

« Egbe Moi » nous sort d’une torpeur, tandis<br />

que les sursauts cuivrés de « Who’re You » et<br />

de « Buy Africa » annoncent le morceau final,<br />

« Fight to Finish ». Un grand disque, dont les<br />

couleurs disparates se retrouvent sur le vinyle<br />

lui-même : bleu, rouge et blanc. ■ S.R.<br />

FELA KUTI,<br />

London Scene, Partisan/Pias.<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 15


ON EN PARLE<br />

ALSO KNOWN<br />

AS AFRICA,<br />

Carreau<br />

du Temple,<br />

Paris (France),<br />

du 12 au<br />

14 novembre.<br />

akaafair.com<br />

Les Justiciers<br />

de la nature, Christiano<br />

Mangovo, 2020.<br />

ARTS<br />

IT’S TIME FOR AFRICA !<br />

100 artistes représenteront le continent durant la 6 e édition d’AKAA.<br />

CETTE ANNÉE, Also Known As Africa (AKAA) met à<br />

l’honneur le Sud-Africain Morné Visagie (galerie Nuweland)<br />

au Carreau du Temple, en l’invitant pour l’installation<br />

monumentale du cœur de la foire parisienne : ses couleurs<br />

franches et ses lignes abstraites distillent un curieux<br />

mystère, suggèrent un spectacle intrigant. Du côté des<br />

galeries, l’algérienne Rhizome fait son entrée. Et l’offensive<br />

de jeunes espaces défendant des artistes émergents<br />

d’Afrique de l’Ouest (comme Afikaris, basé à Paris, ou<br />

African Arty, à Casablanca) est à noter. L’angolaise This<br />

Is Not A White Cube, elle, est axée sur la scène lusophone.<br />

L’implication de Bonhams confirme la vitalité<br />

de l’art made in Africa : un département dédié à l’art<br />

contemporain africain y assurera une vente. Une première<br />

pour la maison de vente aux enchères britannique, qui<br />

se tiendra le 12 novembre. Les œuvres d’Ahmed Ben Driss<br />

El Yacoubi (Maroc, 1929-1985) et d’Aboudia (Côte d’Ivoire,<br />

né en 1983) y seront mises en vente. Entre photos, peintures<br />

et sculptures, AKAA ouvre la voie à un cercle vertueux,<br />

à travers des coproductions transversales et des associations<br />

d’idées. Très attendue, cette foire réunira les<br />

collectionneurs, la profession et la critique. ■ Fouzia Marouf<br />

DR<br />

16 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


DR<br />

DESIGN<br />

DJILÈNE<br />

CRÉATIONS<br />

Le confort vient<br />

du Sénégal<br />

Qualité et gaieté caractérisent<br />

les objets de cette entreprise<br />

qui s’engage pour SOUTENIR<br />

LES ARTISANS.<br />

DERRIÈRE cette entreprise équitable et solidaire, basée<br />

à la frontière entre la Moselle et le Luxembourg, il y a un<br />

Sénégalais devenu Français, Michel Henry Dioh, et une belle<br />

équipe d’artisans de son pays d’origine. Lancée officiellement<br />

en 2017, Djilène Créations naît par hasard après des vacances<br />

à Dakar, où Michel a l’habitude d’acheter des souvenirs à<br />

Bismark, un artisan avec pignon sur rue. « Un jour, il n’était<br />

plus à sa place, se souvient l’entrepreneur. J’ai su qu’il n’avait<br />

Les fauteuils et chaises longues sont tressés en fils de pêche<br />

bariolés sur une structure en métal ou en acier.<br />

pas assez d’argent pour payer le loyer. » Sur un coup de tête,<br />

il lui rachète plusieurs pièces pour les revendre en France.<br />

L’opération, montée à la va-vite, est une grosse perte financière,<br />

mais les fauteuils de Bismark, tressés en fils de pêche bariolés<br />

sur une structure en métal forgé, font un tabac.<br />

Les deux commencent alors à modifier les modèles pour<br />

les adapter aux goûts et aux standards de confort et de finition<br />

européens. Veillant à toujours leur donner des noms évocateurs.<br />

La société prospère et se diversifie, proposant des sacs et<br />

paniers en plastique recyclé ainsi que des objets en cuir et wax.<br />

Aujourd’hui, elle fait travailler 17 personnes dans plusieurs<br />

ateliers. Pour Michel, pas de doutes : « Au Sénégal, on sait faire<br />

des choses de qualité. » ■ Luisa Nannipieri. djilenecreations.com<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 17


ON EN PARLE<br />

Le créateur utilise essentiellement<br />

des textiles en raphia de Madagascar<br />

ou en soie tissée main.<br />

MODE<br />

ERIC RAISINA,<br />

LA TEXTURE<br />

DE LA COULEUR<br />

Le styliste malgache présente<br />

une nouvelle collection qui<br />

exorcise ses angoisses dues à la<br />

crise sanitaire, et les transforme<br />

en ÉLAN CRÉATIF.<br />

« HIDDEN FANTASY », la dernière collection du designer<br />

malgache Eric Raisina, est un hommage à ses souvenirs, à ses<br />

voyages en Afrique, à ses échanges avec ses amis du continent.<br />

Mais y naît aussi une réflexion sur la période chaotique créée<br />

par la pandémie et sur l’effet que la crise sanitaire a eu, d’un<br />

jour à l’autre, sur le monde : « Toutes les inquiétudes, toutes<br />

les angoisses et les peurs qui auraient pu s’emparer de moi, j’ai<br />

préféré les transformer en un élan créatif, qui s’est manifesté<br />

d’un coup », explique le créateur. L’étincelle qui a transformé<br />

ce tourbillon d’idées d’abord en silhouettes sur le papier,<br />

puis en pièces flamboyantes, a été le défilé Africa Fashion Up<br />

[voir <strong>AM</strong> n° 421], organisé par l’ancienne mannequin et amie de<br />

Raisina, Valérie Ka. « Le timing était parfait, juste une semaine<br />

avant la Fashion Week de Paris », remarque celui qui vit depuis<br />

des années au Cambodge, où il réalise ses créations avec une<br />

Eric Raisina.<br />

équipe khmère, qu’il a formée personnellement. Fidèle à son<br />

concept de collection « haute texture », il utilise essentiellement<br />

des textiles en raphia de Madagascar ou en soie, tissée main<br />

et transformée – comme dans le cas de la fourrure de soie,<br />

protégée par un brevet –, pour en faire des pièces uniques<br />

et des accessoires. Les sacs et les colliers sont presque<br />

indissociables de ses modèles, auxquels ils apportent une<br />

touche supplémentaire, soit par contraste soit par symétrie.<br />

Remarquables, les vestes, vaporeuses ou avec une coupe<br />

plus classique mais toujours sophistiquées, captent le regard.<br />

Et, bien sûr, faites main. Un travail de maître artisan inspiré<br />

par les cultures africaines et asiatiques. Fasciné par les tissus<br />

artisanaux et curieux de toutes les techniques, Eric Raisina<br />

élabore ses habits à partir de la matière et de la couleur :<br />

« J’aime vraiment les couleurs. Elles me procurent de la joie<br />

et du rêve. » Des sensations qu’il essaye de partager avec son<br />

public à travers toutes ses collections. ■ L.N. ericraisina.com<br />

ARTHUR ROCHA PHOTOGRAPHIE (3) - ZHANGYU<br />

18 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


COLLECTION DAHAN-HIRSCH BRUXELLES - GROSS F<strong>AM</strong>ILY COLLECTION TRUST<br />

EXPOSITION<br />

NOUVELLE<br />

DONNE<br />

L’IMA met<br />

à l’honneur l’histoire<br />

des COMMUNAUTÉS<br />

JUIVES dans<br />

les pays arabes.<br />

PAS MOINS DE<br />

280 ŒUVRES inédites<br />

issues de collections<br />

internationales (France,<br />

Angleterre, Maroc,<br />

Israël, États-Unis,<br />

Espagne) explorent<br />

les multiples facettes<br />

de la cohabitation entre<br />

juifs et musulmans, des<br />

premiers liens tissés entre<br />

les tribus juives d’Arabie et le<br />

prophète Mahomet aux prémices<br />

de l’exil définitif des juifs du monde<br />

arabe. Amulettes, manuscrits anciens,<br />

bijoux, objets liturgiques, photographies<br />

ou encore installations audiovisuelles<br />

témoignant ainsi de l’importance et<br />

de la pluralité de ces communautés,<br />

et des échanges prolifiques qui ont façonné<br />

les sociétés du monde arabo-musulman<br />

durant des siècles. L’approche<br />

chronologique et thématique de<br />

l’exposition, conçue sous la houlette de<br />

l’historien Benjamin Stora, commissaire<br />

général, décline les grands temps de la vie<br />

intellectuelle et culturelle juive en Orient.<br />

Une mise en perspective inédite. Et une<br />

relecture de l’histoire, à l’aune d’un<br />

patrimoine d’une formidable richesse. ■ C.F.<br />

« JUIFS D’ORIENT :<br />

UNE HISTOIRE<br />

PLURIMILLÉNAIRE »,<br />

Institut du monde arabe,<br />

Paris (France),<br />

du 24 novembre 2021<br />

au 13 mars 2022. imarabe.org<br />

Babouches<br />

en cuir, Meknès<br />

(Maroc), 1900.<br />

Couverture de tête,<br />

Sanaa (Yémen),<br />

vers 1900.


ON EN PARLE<br />

MUSIQUE<br />

MONOSWEZI<br />

Au croisement<br />

Le QUINTETTE aux origines<br />

plurielles livre un superbe<br />

nouvel opus, à la fois<br />

organique et synthétique.<br />

MONOSWEZI, c’est-à-dire Mo<br />

(Mozambique), No (Norvège),<br />

Swe (Suède) et Zi (Zimbabwe).<br />

Et si « mono » signifie en grec « un<br />

seul », « swezi » veut dire « monde »<br />

en dialecte sud-africain. Ne fût-ce<br />

que par son nom, ce groupe aux<br />

origines plurielles propose, depuis<br />

plus d’une décennie, une musique hybride portée par la voix<br />

de Hope Masike, également joueuse de mbira du Zimbabwe.<br />

Sur Shanu, l’organique est dynamisé par l’électronique,<br />

ce qui n’est pas sans évoquer le travail de Damon Albarn<br />

auprès d’Amadou et Mariam : merci au mellotron,<br />

ici généreusement utilisé par le multi-instrumentiste et<br />

compositeur en chef du groupe, Hallvard Godal. Le propos<br />

est engagé, dénonçant le sexisme, les inégalités sociales<br />

et gouvernementales. En résulte un disque qui plonge<br />

aux sources de ce que nous sommes, à la fois touchant<br />

et enthousiasmant, traditionnel et audacieux. ■ S.R.<br />

MONOSWEZI, Shanu, Riverboat Records.<br />

RÉCIT<br />

L’ADIEU AU PÈRE<br />

Le deuil confiné d’une autrice phare de<br />

la littérature contemporaine anglophone.<br />

« C’EST UN ACTE de résistance et<br />

de refus : le chagrin vous dit que c’est<br />

fini et votre cœur que ça ne l’est pas ; le<br />

chagrin essaie de réduire votre amour<br />

au passé et votre cœur dit qu’il est au présent. » Lorsque<br />

l’autrice de L’Hibiscus pourpre (2003) et d’Americanah<br />

(2013), vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires<br />

en langue anglaise, apprend subitement, en juin 2020,<br />

la mort de son père, c’est un séisme. Séparée de ses proches,<br />

tandis que la planète entière, frappée par la crise sanitaire,<br />

est confinée, l’écrivaine nigériane et militante féministe,<br />

qui n’a de cesse de prendre position contre toutes les<br />

formes de discriminations, se raccroche alors aux mots.<br />

En 30 courts chapitres, Chimamanda Ngozi Adichie nous dit<br />

sa douleur et le deuil insupportable. Poignant et spontané,<br />

son texte écrit au vif de la perte explore sans ambages les<br />

méandres de l’amour filial. Et redonne vie, pour quelques<br />

minutes encore, aux souvenirs les plus intimes. ■ C.F.<br />

CHIM<strong>AM</strong>ANDA NGOZI ADICHIE, Notes sur le chagrin,<br />

Gallimard, 112 pages, 9,90 €.<br />

ROMAN<br />

EXIL DE SOI<br />

Le 18 e roman de Nina Bouraoui livre<br />

un récit troublant sur une Française<br />

émigrée en Algérie, au lendemain<br />

de l’indépendance du pays.<br />

SATISFACTION ou insatisfaction ?<br />

Le mal-être de Madame Hakli, une<br />

Bretonne mariée à un Algérien, grandit<br />

au fil de sa nouvelle vie dans le quartier d’Hydra, à Alger.<br />

Et de ses carnets, rédigés en cachette, comme autant<br />

de confidences et de désillusions. « Je me suis trompée<br />

de vie. Je ne veux pas y croire, mais je l’écris, ce qui est écrit<br />

est à demi écarté », consigne-t-elle dans son récit ambigu<br />

d’un chavirement, émotionnel et psychologique, à l’aune<br />

d’une Algérie en train de se construire, mais qui n’y arrive<br />

pas. La solitude, le déracinement, la maternité habitent<br />

ce roman troublant, où l’amour qui s’égare et le désir<br />

coupable font perdre la raison – la résignation et l’ennui<br />

dégénérant insidieusement en un poison mordant. Ce texte<br />

mélancolique et sensuel rend hommage aux femmes qui<br />

épousent une autre patrie que la leur, une autre histoire,<br />

au grand dam de leur liberté. ■ C.F.<br />

NINA BOURAOUI, Satisfaction,<br />

JC Lattès, 288 pages, 20 €.<br />

GANESH INSIDE PRODUCTION - DR (3)<br />

20 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


DPA/PHOTONONSTOP<br />

TÉMOIGNAGE<br />

Denis<br />

Mukwege<br />

RÉPARER LE MONDE<br />

Le gynécologue congolais retrace<br />

le COMBAT DE SA VIE : mettre fin<br />

à l’utilisation du viol comme arme de guerre.<br />

« CHAQUE FEMME VIOLÉE, je l’identifie à ma femme.<br />

Chaque mère violée, je l’identifie à ma mère. Et chaque enfant,<br />

je l’identifie à mes enfants. » Ces paroles prononcées<br />

par Denis Mukwege devant le Parlement européen lors<br />

de la remise de son prix Sakharov, en 2014, comment<br />

les oublier ? Rapportées dans le film de Thierry<br />

Michel, L’Homme qui répare les femmes (2015),<br />

elles rendent compte avec force de son quotidien<br />

rude auprès de petites filles et femmes victimes<br />

de sévices sexuels perpétrés par les forces militaires<br />

de la RDC. Un documentaire coup de poing, où l’on<br />

découvre un médecin porté par sa foi en l’humanité,<br />

exposé à ce que même un œil de chirurgien<br />

ne peut s’habituer à voir, et investi d’une mission<br />

plus forte que tout. Son engagement, au péril<br />

de sa vie, a été récompensé par le prix Nobel de<br />

la paix en 2018 – avec l’Irakienne Nadia Murad qui<br />

a attiré l’attention de la communauté internationale<br />

sur les viols de masse organisés par Daech sur les<br />

Yézidis. Depuis plus de vingt ans, cet homme n’a<br />

de cesse de soigner les victimes de violences sexuelles<br />

à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, où, menacé de mort,<br />

il vit dorénavant cloîtré, sous la protection des Casques<br />

bleus de la Mission de l’Organisation des Nations<br />

Unies pour la stabilisation en République démocratique<br />

du Congo. Son approche du soin allie prises en charge<br />

médicale, psychologique, socio-économique et légale. Une<br />

manière d’appréhender ses patientes dans leur globalité.<br />

En prenant la plume, ce médecin au destin exceptionnel<br />

continue aujourd’hui d’alerter le monde. Dans un<br />

vrai cri de mobilisation, il nous met face au fléau qui<br />

ravage son pays et nous invite à reconsidérer le monde.<br />

En pansant la douleur subie par toutes les survivantes<br />

de ces crimes contre l’humanité et en clamant haut et<br />

fort que la guérison et l’espoir sont possibles, il insuffle<br />

une force décuplée à toutes les femmes meurtries. ■ C.F.<br />

DENIS MUKWEGE,<br />

La Force des femmes,<br />

Gallimard, 400 pages, 20 €.<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 21


ON EN PARLE<br />

De gauche<br />

à droite, Dighya<br />

Moh-Salem,<br />

Souad Asla,<br />

Noura Mint<br />

Seymali et<br />

Malika Zarra.<br />

CONCERT<br />

SAHARIENNES<br />

HYMNE<br />

À LA SORORITÉ<br />

Avec leur spectacle Sahariennes,<br />

ces quatre illustres chanteuses<br />

CÉLÈBRENT LE DÉSERT.<br />

QUATRE GRANDES VOIX originaires des pays du Sahara<br />

célèbrent à l’unisson le patrimoine commun ancestral<br />

des cultures du désert, et les particularités propres<br />

à chaque territoire. Hymne à la sororité et au partage,<br />

le projet Sahariennes oppose la puissance fédératrice<br />

de la musique aux conflits, aux adversités géopolitiques,<br />

aux frontières arbitraires. Il rappelle la place déterminante<br />

des femmes au sein de ces sociétés, notamment dans la<br />

sauvegarde et la transmission de cet héritage culturel. Sur<br />

des rythmes chaloupés et des riffs de guitare lancinants,<br />

cette transe des dunes est portée par la joueuse d’ardîn<br />

(harpe réservée aux femmes) et griotte mauritanienne<br />

Noura Mint Seymali, l’Algérienne Souad Asla, la Marocaine<br />

Malika Zarra et la native du Sahara occidental Dighya<br />

Moh-Salem. Sous la direction musicale de Piers Faccini, ce<br />

spectacle est constitué d’un répertoire de leurs compositions<br />

respectives et de morceaux traditionnels, sacrés ou<br />

profanes, souvent transmis de mère (ou grand-mère)<br />

en fille, évoquant la célébration, les épreuves. Pour faire<br />

vibrer cette grande famille des musiques sahraouies,<br />

les chanteuses sont notamment accompagnées de<br />

Jeiche Ould Chighaly (guitare, tidinît) et de Mohamed<br />

Abdennour (mandole, guembri). ■ Astrid Krivian<br />

SAHARIENNES, une coproduction Opéra de Lyon<br />

et Dérapage Prod. En concert le 16 novembre<br />

à Noisy-le-Sec, le 21 à Faches-Thumesnil,<br />

le 22 à Orléans, le 25 ou le 27 à Bordeaux.<br />

JEUNESSE<br />

DÉCOUVRIR UN<br />

NOUVEAU MONDE<br />

Dans ce premier volume d’une<br />

collection pour enfants, Anna<br />

Djigo-Koffi rappelle la richesse<br />

et la diversité de l’art africain.<br />

UNE VIE PASSÉE entre<br />

New York, la Côte d’Ivoire et<br />

la France… Anna Djigo-Koffi<br />

a toujours vu l’art comme un<br />

espace de découverte, mais<br />

a aussi très vite remarqué<br />

que les artistes africains<br />

étaient laissés aux marges.<br />

Avec ce texte, et à travers<br />

un personnage qui s’inspire<br />

de sa propre fille, Noa, elle<br />

propose de faire découvrir<br />

des références plurielles et de<br />

s’éveiller à l’art et aux œuvres<br />

ROMAN<br />

L’ATTRAPE-CŒUR<br />

Antonio Dikele Distefano<br />

frappe fort avec son<br />

quatrième roman, adapté<br />

en série pour Netflix.<br />

ANNA DJIGO-KOFFI,<br />

Noa découvre l’art, éditions<br />

Hybrid, 50 pages, 22 €.<br />

pluridisciplinaires du monde<br />

noir. Le riche portfolio<br />

du photographe Paul Sika,<br />

l’architecture épurée d’Issa<br />

Diabaté, l’art plastique engagé<br />

de Nu Barreto ou encore la<br />

peinture sculptée d’Ernest<br />

Dükü nourriront l’imaginaire<br />

des petits lecteurs (à partir<br />

de 7 ans). Un projet innovant,<br />

créé en collaboration avec<br />

des galeries et des artistes,<br />

pour développer une mémoire<br />

culturelle négligée. ■ L.N.<br />

À découvrir sur<br />

ateliersnoa.com.<br />

« LA VIE NOUS TRAITAIT<br />

comme si elle voulait notre<br />

peau et puis finalement,<br />

elle nous la laissait. » C’est l’histoire de Zéro, enfant<br />

qui se sent invisible aux yeux de ses parents, mais aussi<br />

aux yeux du pays qui l’a vu naître (l’Italie) et de<br />

celui de ses origines (l’Angola), qu’il n’a toujours<br />

pas rencontré. Ses blessures affectives fectives ne seront<br />

pansées que par la découverte, adolescent,<br />

du rap. Comme Antonio Dikele Distefano,<br />

dont la mère a ouvert le premier er<br />

magasin dit « exotique » de Ravenne,<br />

dans le nord de l’Italie… Une<br />

création de label et de revue (Esse<br />

Magazine) plus tard, celui qui<br />

poste sans cesse ses histoires sur<br />

Facebook est remarqué, publié, et ne<br />

cesse, depuis, de propager son verbe.<br />

Ce superbe nouveau roman prouve<br />

qu’il est désormais non seulement ent<br />

devenu visible, mais lisible. ■ S.R.<br />

ANTONIO<br />

DIKELE<br />

DISTEFANO,<br />

Invisible,<br />

Liana Levi,<br />

224 pages,<br />

16 €.<br />

GCONNAN - DR (2) - BASSO CANNARSA/OPALE<br />

22


Panneau de revêtement à la joute<br />

poétique, Iran, XVII e siècle.<br />

« ARTS<br />

DE L’ISL<strong>AM</strong> :<br />

UN PASSÉ POUR<br />

UN PRÉSENT »,<br />

18 expositions<br />

dans 18 villes<br />

françaises,<br />

du 20 novembre<br />

2021 au 27 mars<br />

2022.<br />

expo-arts-islam.fr<br />

ÉVÉNEMENT<br />

LES TRÉSORS DE L’ISL<strong>AM</strong><br />

Une opération ambitieuse pour poser<br />

un NOUVEAU REGARD sur les arts<br />

et les cultures du monde musulman.<br />

MUSÉE DU LOUVRE/RAPHAËL CHIPAULT - DR - NIL YALTER - ADAGP, PARIS 2021<br />

ANGOULÊME, BLOIS, RENNES, Clermont-Ferrand,<br />

Toulouse, Tourcoing ou encore Saint-Louis, à la<br />

Réunion… Dix-huit villes françaises témoignent de<br />

la grande diversité des territoires et des populations<br />

concernées par l’islam à travers 18 expositions<br />

de 10 œuvres chacune, issues du département des<br />

arts de l’islam du musée du Louvre et de collections<br />

nationales et régionales. Soit plus de 180 œuvres<br />

au total, à la fois historiques et contemporaines,<br />

d’une lampe de mosquée du XI e siècle, provenant<br />

de Jérusalem, à un chandelier de l’époque de<br />

Saladin, signé par un artiste de Mossoul, en passant<br />

par les dessins et collages de la Franco-Turque<br />

Nil Yalter. Car la civilisation islamique, vieille de<br />

1 300 ans, est aussi arabe que turque, indienne<br />

qu’iranienne, asiatique ou maghrébine. Et c’est cette<br />

pluralité culturelle et confessionnelle que ce projet,<br />

destiné à un très large public – et aux jeunes<br />

générations en particulier –, met en lumière. ■ C.F.<br />

Les Collages<br />

de Topak Ev,<br />

Nil Yalter, 1973.<br />

Extrait du film Le Roman algérien (chapitre 1), Katia Kameli, 2016.<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 23


ON EN PARLE<br />

PHOTOGRAPHIE<br />

AU CŒUR<br />

DE LA MODE<br />

Parce que le continent ne cesse<br />

de témoigner sa folle effervescence<br />

en matière de créateurs, cet ouvrage<br />

RICHE EN IMAGES en retrace<br />

les plus beaux exemples.<br />

EMMANUELLE COURRÈGES,<br />

Swinging Africa :<br />

Le Continent mode,<br />

Flammarion, 240 pages, 60 €.<br />

EMMANUELLE COURRÈGES, journaliste, donne dès son avant-propos<br />

les raisons de ce beau livre : « La multitude de cultures qui traversent<br />

ce continent, le nombre de créateurs et de photographes de talent<br />

qui le font aujourd’hui scintiller sur la scène locale et/ou internationale ;<br />

le dynamisme créatif des diasporas d’Europe, du Brésil ou des États-Unis. »<br />

Ainsi, en texte comme en très belles photographies, on découvre les<br />

propositions mode d’Ituen Basi (Nigeria), d’IamISIGO (Nigeria également),<br />

de Maxhosa Africa (Afrique du Sud), de Noureddine Amir (Maroc) ou<br />

encore de Loza Maléombho (Côte d’Ivoire). Sans oublier la beauté ainsi que<br />

les accessoires imaginés par une jeune garde qui ne cesse de questionner<br />

le monde qui l’entoure, y compris le plus lointain. Passionnant. ■ S.R.<br />

Ibaaku.<br />

DR - JEAN-BAPTISTE JOIRE<br />

24 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


IamSIGO.<br />

MAGANGA MWAGOGO<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 25


ON EN PARLE<br />

La BoBaR est à la fois<br />

une boutique, un bar<br />

et un restaurant.<br />

SPOTS<br />

LE TOGO<br />

AUX FOURNEAUX<br />

À LOMÉ OU À PARIS,<br />

deux adresses qui mettent<br />

en lumière la cuisine « comme<br />

au pays ».<br />

C’EST AFIN DE PROMOUVOIR une consommation saine<br />

et locale que l’Organisation d’appui à la démocratie et au<br />

développement local (OADEL), une ONG togolaise, a décidé<br />

de lancer la BoBaR, à Lomé, en 2013. Un lieu qui associe<br />

boutique, bar et restaurant. Dans un joli cadre, sur la lagune<br />

de Bè, cet espace unique propose des spécialités à base<br />

de feuilles de haricots, de moringa ou de patates douces,<br />

servies avec du riz ou des céréales togolaises (mil, sorgho,<br />

maïs frais…). Tous les plats, traditionnels ou innovants, sont<br />

cuisinés avec des légumes, de la viande ou du poisson issus<br />

de productions locales. Des recettes à retrouver dans un livre<br />

Le 228 Togo a ouvert en juillet 2020<br />

dans le 12 e arrondissement parisien.<br />

édité par l’ONG et à savourer avec des boissons à l’ananas,<br />

mangue et gingembre, ou un verre de vin togolais. On peut<br />

aussi terminer le repas avec un peu d’eau-de-vie de palme.<br />

Si la BoBaR vous a mis l’eau à la bouche, mais que<br />

vous ne pouvez pas aller jusqu’à Lomé, vous pouvez<br />

toujours tester le 228 Togo, à Paris. Ouvert en juillet 2020<br />

dans le 12 e arrondissement par la jeune Gold Teko, ce<br />

nouveau spot veut redonner toute sa place à la cuisine<br />

togolaise dans la capitale. Arrivée à Paris il y a six ans,<br />

Gold travaille avec sa mère, et doit beaucoup à son père,<br />

un cuisinier sud-africain. Dans son restaurant, des entrées<br />

aux fromages, en passant par l’ayimolou (le petit-déjeuner),<br />

tout est togolais. Même la bière et les jus arrivent de<br />

Lomé. Que vous soyez plus poulet djenkoumé ou foufou,<br />

un plat traditionnel à base d’igname pilé, le nord comme<br />

le sud sont bien représentés. Tout comme les sauces :<br />

ademe, graine, arachide, tomate… Un vrai régal ! ■ L.N.<br />

228-togo.business.site<br />

CHRISTOPH PÜSCHNER/BROT FÜR DIE WELT - DR (2)<br />

26 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


ARCHI<br />

L’hôpital de Tambacounda<br />

Au-delà du bâti<br />

Pensé en ÉTROITE COLLABORATION avec les acteurs locaux,<br />

le projet a eu des retombées positives sur le tissu social sénégalais.<br />

LA FONDATION JOSEF ET ANNI<br />

ALBERS a financé la construction d’une<br />

maternité et d’un service pédiatrique<br />

au sein de l’hôpital de Tambacounda,<br />

l’une des villes les plus chaudes de<br />

la planète, dans l’est du Sénégal. Le<br />

projet a été confié à l’architecte suisse<br />

Manuel Herz, qui a passé plusieurs mois<br />

sur place avant de proposer une idée<br />

respectant les attentes des Sénégalais.<br />

Le nouveau bâtiment de deux étages<br />

et en forme de S est très long et étroit.<br />

Tout y est pensé pour garantir une<br />

bonne ventilation des pièces, disposées<br />

sur un seul côté des couloirs, où ont été<br />

aménagés des espaces pour les parents<br />

des patients, qui peuvent attendre<br />

à l’abri de la chaleur. La façade en<br />

briques ajourées, dont le prototype<br />

a été remployé pour construire une<br />

école dans un autre village – d’après<br />

une idée du docteur Magueye Ba,<br />

de l’association Le Korsa – permet<br />

de ne pas recourir à la climatisation,<br />

en dehors du bloc opératoire. Comme<br />

le reste du bâtiment, le brise-soleil<br />

a été imaginé à partir de matériaux<br />

locaux et construit par des ouvriers<br />

de la région. « Le chantier a garanti<br />

des revenus à une quarantaine<br />

de familles », détaille l’architecte.<br />

Qui a financé la construction d’un<br />

jardin pour enfants et continue de<br />

développer le projet : « Nous sommes<br />

dans un dialogue et une collaboration<br />

permanente avec les personnes.<br />

C’est un chantier vivant, on ne<br />

peut pas le réduire à un bâtiment »,<br />

explique-t-il. ■ L.N. manuelherz.com<br />

IWAN BAAN/STUDIO IWAN<br />

AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 27


PARCOURS<br />

Randa Maroufi<br />

ENTRE PHOTOS, FILMS ET INSTALLATIONS,<br />

les œuvres de cette artiste franco-marocaine s’attachent à révéler l’histoire<br />

des « invisibles ». Elle présente un solo show au Centre d’art contemporain<br />

Chanot, à Clamart, en région parisienne. par Fouzia Marouf<br />

Passionnée, l’œil vif, Randa Maroufi se fixe sur les objets, les images qui lui sont chers,<br />

dévoilant son panthéon personnel lors de l’exposition « L’Autre comme hôte », au Centre<br />

d’art contemporain Chanot, en région parisienne. Le titre de l’événement est un hommage<br />

à son père, douanier dans le nord du Maroc, qui avait fait le serment de « considérer comme<br />

hôte dans son pays le voyageur étranger ». Au travers de photos, de films, d’installations,<br />

l’artiste nous plonge dans une histoire culturelle et sociale multiple. « La photographie est<br />

avant tout un médium. Je ne souhaite pas m’enfermer dans une seule forme d’expression.<br />

Je préfère me penser multidisciplinaire, indisciplinée. Les films me donnent cette liberté :<br />

j’y intègre une dimension photographique, la performance, le son, la mise en scène, et ce<br />

rapport particulier à l’espace et au mode de diffusion », confie-t-elle. Dans la vidéo Les Plieurs, l’esthétique flirte<br />

avec le formel, deux hommes tentent de plier avec maladresse un tissu bleu, outil de commémoration, drapeau<br />

de la communication. Née en 1987 à Casablanca, Randa Maroufi est diplômée de l’Institut national des beaux-arts<br />

de Tétouan en 2010 et de l’École supérieure des beaux-arts d’Angers en 2013. La sensibilité de son regard pose<br />

la question de la place des sans-voix dans<br />

l’espace public ou intime, en témoignant<br />

de leur dignité. Ses images bousculent<br />

l’inconscient collectif et s’attachent<br />

à révéler l’histoire des invisibles qu’elle<br />

choisit de mettre en scène. Pour preuve,<br />

Les Intruses (2019), une série consacrée aux<br />

femmes du quartier de Barbès, à Paris : « Je<br />

m’inspire de préoccupations d’ordre social,<br />

sociétal et politique. Mes photos examinent<br />

le territoire, interrogent ses limites, la<br />

façon dont les êtres humains l’investissent.<br />

« Mhajbi - Barbès » de la série Les Intruses, 2019.<br />

Je mène une réflexion approfondie sur<br />

les formes d’appropriations des espaces politiques. Je choisis de montrer ce que ces espaces réels ou symboliques<br />

produisent sur les corps. Ce projet est né lors de mes trajets quotidiens sur la ligne 2 du métro parisien, j’ai observé<br />

une occupation majoritairement masculine. L’envie de travailler sur le détournement des genres a germé. »<br />

Fruits d’une longue réflexion, ses œuvres protéiformes ouvrent la voie à des représentations nuancées et engagées :<br />

« Chaque projet naît d’une rencontre avec un lieu et des individus, ce croisement est précieux et primordial pour<br />

créer des fictions questionnant le réel. » Dans une veine politique, son court film Bab Sebta (2019), primé à travers<br />

le monde, évoque l’enclave espagnole de Ceuta sur le territoire marocain, haut lieu de l’économie parallèle : « Il<br />

révèle des rapports humains hors du commun, une perte de repères, une folie de l’espace !» Son art a été exposé<br />

au New Museum of Contemporary Art de New York, à la Biennale de Dakar et lors des Rencontres photographiques<br />

de Bamako. ■ « L’Autre comme hôte », Centre d’art contemporain Chanot, Clamart (France), jusqu'au 28 novembre.<br />

ŒUVRE PRODUITE PAR L’INSTITUT DES CULTURES D’ISL<strong>AM</strong> DANS LE CADRE DE L’APPEL À PROJETS DE LA VILLE DE PARIS “EMBELLIR PARIS”.<br />

28 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021


BENJ<strong>AM</strong>IN GEMINEL/HANS LUCAS<br />

« Chaque projet<br />

naît d’une<br />

rencontre<br />

avec un lieu<br />

et des individus. »


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