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BIENVENUE<br />
EN FRANCE!<br />
Ce que dit le « phénomène »<br />
ÉRIC ZEMMOUR.<br />
Et ce que dit<br />
aussi l’entrée de<br />
JOSÉPHINE BAKER<br />
au Panthéon.<br />
MALI<br />
SORTIR<br />
DES CRISES<br />
PERMANENTES<br />
Un dossier spécial<br />
16 pages<br />
ESPOIR<br />
VERS LA FIN<br />
DU PALUDISME ?<br />
NOS INTERVIEWS<br />
AVEC<br />
◗ MOH<strong>AM</strong>ED<br />
MBOUGAR SARR<br />
◗ CÉCILE FAKHOURY<br />
◗ MEHDI CHAREF<br />
◗ AÏSSA MAÏGA<br />
DOCUMENT<br />
NUMÉRIQUE,<br />
L’ENFER DU DÉCOR<br />
ÉDITO<br />
BÉCHIR BEN YAHMED<br />
TEL QU’EN LUI-MÊME<br />
par Zyad Limam<br />
N°<strong>422</strong> - NOVEMBRE 2021<br />
L 13888 - <strong>422</strong> - F: 4,90 € - RD<br />
France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C<br />
DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €<br />
Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0
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édito<br />
PAR ZYAD LIM<strong>AM</strong><br />
BBY PAR LUI-MÊME<br />
Le livre est posé là, sur la table de mon bureau.<br />
Il vient de sortir, à Paris, et puis un peu partout,<br />
progressivement. Les mémoires autobiographiques<br />
et posthumes de Béchir Ben Yahmed. BBY, pour<br />
reprendre des initiales devenues célèbres, y mettait<br />
la dernière main, quand la pandémie de Covid-19 l’a<br />
emporté. Il nous a quittés le 3 mai dernier, à l’aube, le<br />
jour de la liberté mondiale de la presse, il avait 93 ans,<br />
presque un siècle. J’aime le titre (je l’ai proposé), J’assume.<br />
Ça lui correspond, ses réussites, ses échecs, ses<br />
intuitions, ses entêtements, ses fulgurances, ses faiblesses,<br />
BBY était entier, il ne finassait pas. Il ne regrettait<br />
rien. Dans ses derniers jours, il se battait pied à<br />
pied, par principe, tout en étant fatigué par son long<br />
chemin. Fidèle à lui-même, dans un monde sens dessus<br />
dessous, cherchant à avoir les idées claires, à être<br />
« debout » : « Je n’ai pas peur, m’avait-il dit sur son lit<br />
d’hôpital. Je ne veux pas être dépendant, je sais que<br />
ma vie a été vécue. J’ai fait du mieux possible entre<br />
le point de départ et le point d’arrivée. »<br />
La vie d’un point A à un point B. Voilà. La phrase<br />
m’est restée.<br />
Il fallait ce livre, qui échappe au « récit dominant<br />
», témoignage d’une génération unique, celle<br />
des indépendances. François Poli fut le premier à<br />
lui en parler. Puis ce fut Jean-Louis Gouraud, ami de<br />
toujours. Il y eut une première tentative prometteuse,<br />
et sans lendemain, avec Hamid Barrada et Philippe<br />
Gaillard, tous deux collaborateurs de longue date<br />
de Jeune Afrique. Puis Jean-Louis Gouraud proposa,<br />
fin 2011, de m’associer au projet. De 2012 à 2016, les<br />
entretiens se sont donc succédé pour rassembler la<br />
base du texte. BBY ne parlait pas comme il écrivait. Il<br />
était à la fois plus libre, moins organisé, plus instinctif.<br />
Il foisonnait d’idées, d’anecdotes. Il « tapait » pas<br />
mal aussi. La masse de travail est devenue impressionnante.<br />
En octobre 2017, je suis « débarqué », sans<br />
trop de cérémonie. Pour des raisons multiples et complexes,<br />
dont certaines n’ont rien à voir avec le livre<br />
lui-même. Tandis que d’autres ont certainement à<br />
voir avec le livre lui-même, un manuscrit devenu un<br />
peu fou, et un BBY plus qu’agacé par la lenteur et par<br />
ses propres hésitations. D’autres, tout particulièrement<br />
Joséphine Dedet, auteure et journaliste à JA, auront<br />
l’immense mérite de mener le manuscrit à terme.<br />
Ce livre, c’est lui. Un autoportrait réel, très proche<br />
de sa vérité, un BBY tel qu’il est, soucieux « de dire »<br />
sans filtre, avec ses sincérités, ses contradictions,<br />
ses silences, ses ambiguïtés, son sens du pouvoir, sa<br />
capacité à oublier ou à atténuer. Et ce regard unique,<br />
incisif, « sans fausse diplomatie », sur le monde tel qu’il<br />
était, tel qu’il est, et tel qu’il pourrait devenir. BBY fait<br />
revivre le soleil des indépendances, les espoirs et les<br />
désillusions de l’Afrique contemporaine, les convulsions<br />
du monde, les guerres d’Orient. On croise des<br />
personnages de l’histoire d’hier et d’aujourd’hui :<br />
Bourguiba, Houphouët, Lumumba, Che Guevara,<br />
Hô Chi Minh, Senghor (« un intellectuel et un homme<br />
d’action »), Foccart, Mitterrand, Omar Bongo, Hassan<br />
II, Alassane Ouattara (« un véritable ami »), et tant<br />
d’autres… On y retrouve l’histoire stupéfiante de JA<br />
(« Je voulais créer un journal qui dépasse les frontières,<br />
qui soit connu dans le monde entier », disait-il sans<br />
fausse modestie aucune). Et son roman personnel,<br />
l’autoportrait d’un entrepreneur aussi perspicace<br />
qu’aventureux, qui pensait que seule la persévérance<br />
pouvait mener au succès (« Le monde est peuplé de<br />
losers intelligents… »). Le texte ouvre aussi une porte<br />
sur l’intime, une réflexion émouvante, sur l’identité, la<br />
spiritualité, Dieu et la fin du chemin.<br />
Voilà, c’était un homme à part, un personnage<br />
unique, qui a su dépasser ses frontières, qui a vu<br />
grand, qui a mené une vie de journaliste, d’éditorialiste<br />
et d’entrepreneur, une vie libre, forte et dense.<br />
Dans les derniers moments, il faisait face au mystère<br />
de l’éternité, mais il ne croyait pas beaucoup<br />
à la persistance, à la postérité de l’œuvre humaine<br />
elle-même.<br />
J’espère que l’accueil, ici-bas, de ce livre, de son<br />
livre, lui prouvera, là où il est, le contraire. ■<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 3
Extraits<br />
Ce chapitre se situe à la toute fin du livre.<br />
BBY propose un autoportrait très personnel.<br />
Retour aux sources<br />
Si j’ai un seul mérite, c’est d’avoir suivi une voie<br />
difficile. De tous les jeunes nationalistes de ma<br />
génération, ces futurs hauts cadres du tiers-monde<br />
naissant, aucun n’a suivi l’itinéraire que j’ai emprunté. La<br />
plupart ont été ministres, fonctionnaires internationaux,<br />
Premiers ministres, parfois même chefs d’État. Aucun<br />
d’entre eux n’a fait, comme moi, une longue carrière<br />
de journaliste, de patron de presse, d’homme<br />
indépendant. Je l’ai voulu et j’en ai payé le prix. À ce<br />
titre, je suis quelqu’un d’atypique, peut-être d’original.<br />
(…)<br />
Je ne suis pas non plus un intellectuel. Je me<br />
considère comme un chef d’entreprise, un homme<br />
d’action qui risque son argent, sa vie. Un chef<br />
d’entreprise est obligé de résoudre des problèmes<br />
matériels. J’y ai passé toute ma vie. Et cela, ce n’est<br />
pas de l’intellectualisme. En revanche, les intellectuels<br />
qui sont devenus des hommes d’action m’intéressent.<br />
Senghor l’écrivain a construit un État en s’appuyant sur<br />
des principes que les Sénégalais continuent d’observer.<br />
De Gaulle, Bourguiba (même s’il n’écrivait pas comme<br />
ce dernier), Mitterrand, Obama sont à la fois des<br />
hommes d’action et des intellectuels.<br />
Je me considère aussi comme un homme<br />
de gauche. La personnalité qui m’a le plus influencé,<br />
Hubert Beuve-Méry, était un intellectuel de<br />
centre-gauche et un homme d’action. Il a créé<br />
un journal et s’est colleté avec tous les problèmes<br />
que cela suppose, notamment ceux liés à la<br />
préservation de son indépendance.<br />
(...)<br />
Avec le recul, je suis conscient que la chance et<br />
les rencontres ont beaucoup compté dans ma relative<br />
réussite. Encore faut-il savoir saisir les perches que nous<br />
tend le destin, « enfourcher le cheval qui passe », comme<br />
le disait François Mitterrand. Il y a aussi, évidemment,<br />
la persévérance, sans laquelle on n’arrive à rien. On me<br />
dit obstiné. Je le suis sans doute, car je n’abandonne<br />
presque jamais. Je sais qu’il faut « vouloir longtemps ».<br />
C’est la clé de tout. Le monde est peuplé de gens<br />
très intelligents qui n’ont pas réussi.<br />
Persévérance ne signifie cependant pas<br />
entêtement. La capacité à s’adapter est essentielle.<br />
Bourguiba nous l’a appris, Deng Xiaoping en a fait<br />
sa stratégie. Tous les grands chefs d’entreprise et les<br />
hommes politiques d’envergure ont su s’arrêter, voire<br />
reculer quand il le fallait. Je tâche de m’y employer.<br />
(…)<br />
Aujourd’hui encore, je suis et je me sens Tunisien.<br />
Je suis de la génération de ceux qui ont lutté<br />
pour l’indépendance, l’ont gagnée, ont participé<br />
à l’édification de la nation et pour qui la nationalité<br />
est un honneur, un motif de fierté. C’est indélébile,<br />
inscrit au plus profond de moi ; je ne conçois même<br />
pas d’en changer.<br />
Vivant et travaillant en France depuis plus d’un<br />
demi-siècle, je possède aussi, depuis trois décennies,<br />
un passeport français. Si je n’y avais pas été obligé<br />
pour des raisons professionnelles, je n’aurais jamais<br />
pris cette décision.<br />
(…)<br />
Je ne suis pas Français, j’ai seulement un passeport<br />
français. Je ne regrette pas de ne pas être né Français,<br />
tout en sachant pertinemment que tout aurait été<br />
bien plus facile pour moi.<br />
Nous sommes le produit de notre lieu et de notre<br />
date de naissance. Je suis né à Djerba en 1928. Je suis<br />
donc musulman et Tunisien. Je ne peux pas – et ne<br />
veux pas – être d’identité française. Et quand on me dit :<br />
« Monsieur, vous êtes d’origine… », je réponds : « Non, je<br />
suis Tunisien, pas d’origine. » Je n’ai pas d’états d’âme.<br />
J’ai donné à la France plus qu’elle ne m’a donné.<br />
Je pense néanmoins la connaître et la comprendre,<br />
et j’éprouve une certaine admiration pour ce pays,<br />
qui, tout en ne représentant que moins de 1 % de la<br />
population du monde, a donné de grands savants,<br />
de grands écrivains. Il a beaucoup de qualités, comme<br />
les Français. Beaucoup de défauts aussi, que l’on<br />
connaît tous. Son histoire, millénaire, en a fait l’une<br />
des très grandes puissances planétaires, la sixième.<br />
(…)<br />
Je ne suis pas sensible au « fantasme » du retour<br />
au pays. Le temps a fait son œuvre. Je vais en Tunisie<br />
pour les vacances, pour garder le contact avec mes<br />
amis et ma patrie. Les personnes avec qui je peux<br />
discuter et avec qui je partage des souvenirs y sont<br />
de moins en moins nombreuses, c’est normal. La Tunisie<br />
post-Bourguiba, et maintenant post-Ben Ali, est une<br />
autre Tunisie, avec une autre génération, un autre<br />
rapport à la politique. J’en suis parfaitement conscient.<br />
Ceux qui ne comprennent pas que la Tunisie est<br />
passée à autre chose ont tort.<br />
(…)<br />
Plus le temps passe, plus je mesure tout ce que je<br />
dois à mon père, et je suis fier de lui. Il a eu l’intelligence<br />
de faire faire des études à ses enfants et de rompre<br />
le « cycle de l’épicerie ». Après le certificat d’études,<br />
il a dit à mon frère aîné, Sadok : « Tu seras pharmacien. »<br />
Dans son esprit, la pharmacie était l’épicerie moderne,<br />
4 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
le stade suprême du business. Sadok a reçu une<br />
éducation française, au lycée Carnot. Selon la<br />
conception djerbienne de la répartition des risques,<br />
mon père a envoyé mon deuxième frère à la Zitouna.<br />
Au bout de dix ans, Othman en est sorti docteur<br />
en théologie, puis est devenu… épicier. Mon troisième<br />
frère, Brahim, qui était bagarreur et dynamique,<br />
a décrété : « Je ne veux pas faire d’études, je veux<br />
travailler. » Mon père ne s’y est pas opposé. Et Brahim<br />
est devenu… épicier. Quand mon tour est arrivé,<br />
Sadok est intervenu : « Béchir pourrait aller à Sadiki,<br />
un établissement prestigieux et qui, contrairement<br />
à Carnot, fait une place importante à la culture<br />
arabe. » Mon père a dû trouver le projet raisonnable.<br />
Voilà comment je me suis retrouvé à Tunis,<br />
élève du meilleur collège du pays,<br />
foyer du nationalisme.<br />
Sadok a été mon deuxième père.<br />
Tous mes frères ont été d’une gentillesse<br />
et d’une générosité extraordinaires à mon<br />
égard. Ils travaillaient pendant que je<br />
faisais des études et dépensais. Pourtant,<br />
à chaque fois qu’ils achetaient un bien,<br />
ils le partageaient en quatre, et m’en<br />
donnaient donc une part.<br />
Un jour, Danielle a retrouvé des photos<br />
de mes parents. Elle les a fait encadrer<br />
et me les a offertes. Je ne sais comment<br />
elles sont arrivées jusqu’à nous. En tout<br />
cas, ce sont les seules photos de mon père<br />
et de ma mère qui ont traversé le temps,<br />
la seule manière tangible que j’ai de les<br />
revoir. Elles sont sur mon bureau. J’emmène<br />
celle de mon père partout où je vais. C’est<br />
la seule chose qui me rattache à lui.<br />
(…)<br />
Reste la question de l’islam, et de la foi. Comme<br />
le dit l’islamologue tunisien Mohamed Talbi, je suis<br />
de culture musulmane. Selon Talbi, nous tous, croyants<br />
mais non pratiquants, finissons par être seulement<br />
« de culture musulmane ». Je connais le Coran. Je sais<br />
qui est le Prophète. Je sais ce qu’est l’islam, j’ai été<br />
élevé dans cette religion. Quand le général de Gaulle<br />
disait : « Je suis chrétien par l’histoire et la géographie »,<br />
il avait parfaitement raison. J’ai été croyant, pieux<br />
et pratiquant. Je ne suis plus pratiquant. Je suis<br />
croyant… tout en ayant des doutes. Pour moi, ce<br />
doute est consubstantiel à la foi. Ceux qui ont une foi<br />
aveugle sont des intégristes et des fanatiques.<br />
Les agnostiques croient à la non-existence<br />
de Dieu. Je ne sais pas si le Prophète fut littéralement<br />
le porte-parole du divin, mais je considère qu’il fut<br />
un très grand initié. Sa philosophie (la sienne, pas<br />
celle qu’on lui prêtera par la suite) trouve un écho<br />
en moi. Mohammed était un homme moderne. Il a<br />
révolutionné les mœurs et les usages d’un peuple<br />
arriéré et ignorant. Il a édicté des règles qui ont fait<br />
faire aux Arabes un formidable bond en avant.<br />
Je suis proche des néo-islamologues Rachid<br />
Benzine ou Abdelmajid Charfi, qui disent du Coran<br />
qu’il « est la parole de Dieu, mais dans l’esprit, pas<br />
à la lettre ». Charfi va jusqu’à affirmer que le vin n’est<br />
pas interdit par l’islam, ou que le crime d’apostasie est<br />
une chimère. En somme, la charia n’existe pas comme<br />
corpus religieux authentique. On l’a créée un siècle et<br />
demi après la disparition du Prophète,<br />
un peu comme les catholiques<br />
ont « créé » la religion catholique<br />
bien après la mort du Christ.<br />
Il faut, à mon sens, simplifier notre<br />
approche de la foi. Dans la religion<br />
musulmane, vous croyez en un seul<br />
Dieu, vous croyez que Mohammed<br />
est son Prophète, et qu’il y a un<br />
au-delà. Le reste est secondaire. Pour<br />
moi, dès lors que l’on partage ces<br />
trois convictions, on est musulman.<br />
Ou, du moins, de culture musulmane.<br />
La prière n’est pas une obligation<br />
absolue. Le pèlerinage non plus.<br />
Il ne m’intéresse pas, et je n’irai<br />
jamais à La Mecque. De même,<br />
on peut se libérer du ramadan<br />
en donnant aux plus pauvres.<br />
Quand le Prophète a épousé<br />
Khadija, il est resté monogame<br />
pendant vingt-cinq ans. Après, il s’est laissé aller.<br />
J’ai interrogé Abdelmajid Charfi sur la crémation<br />
en islam. Après réflexion, il m’a répondu que ce n’était<br />
pas interdit. Ce type de penseurs m’intéresse, parce<br />
qu’ils cherchent. Je les lis, je les consulte, je discute<br />
avec eux. Les questions religieuses m’intriguent,<br />
mais pas au point d’y passer des jours et des nuits.<br />
J’ai envie de comprendre, mais pas d’aller plus loin.<br />
Si je crois de moins en moins en la vie<br />
éternelle, je n’ai pas pour autant complètement<br />
perdu confiance. Je ne suis pas absolument sûr<br />
qu’il n’y ait rien « après ». Omar Khayyam disait :<br />
« L’au-delà, c’est soit le néant, soit la miséricorde. »<br />
J’en suis là. Et je penche plutôt pour le néant<br />
que pour la miséricorde. Au seuil de la mort,<br />
François Mitterrand, lui, a dit : « Maintenant,<br />
je vais savoir. » Je serais tenté d’en dire autant. ■<br />
Béchir Ben Yahmed,<br />
J’assume :<br />
Les Mémoires du fondateur<br />
de Jeune Afrique,<br />
éditions du Rocher.<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 5
N° <strong>422</strong> - NOVEMBRE 2021<br />
3 ÉDITO<br />
BBY par lui-même<br />
par Zyad Limam<br />
8 ON EN PARLE<br />
C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,<br />
DE LA MODE ET DU DESIGN<br />
Désir de connexions<br />
28 PARCOURS<br />
Randa Maroufi…<br />
par Fouzia Marouf<br />
31 C’EST COMMENT ?<br />
La COP de la dernière chance ?<br />
par Emmanuelle Pontié<br />
54 CE QUE J’AI APPRIS<br />
Patrick Bebey<br />
par Astrid Krivian<br />
94 PORTFOLIO<br />
Samuel Fosso :<br />
Des autoportraits<br />
et des miroirs<br />
par Luisa Nannipieri<br />
100 LE DOCUMENT<br />
Numérique, l’envers<br />
bien réel du décor<br />
par Zyad Limam<br />
114 VINGT QUESTIONS À…<br />
Kandy Guira<br />
par Astrid Krivian<br />
TEMPS FORTS<br />
32 Bienvenue en France !<br />
par Zyad Limam, Cédric<br />
Gouverneur, Venance Konan<br />
et Frida Dahmani<br />
40 Joséphine Baker,<br />
une autre histoire française<br />
par Cédric Gouverneur<br />
48 Le début de la fin du « palu » ?<br />
par Cédric Gouverneur<br />
DOSSIER MALI<br />
56 QUELLES SORTIES<br />
DE CRISES ?<br />
par Emmanuelle Pontié<br />
60 Lamine Seydou Traoré :<br />
« Tout ce que nous voulons,<br />
ce sont des résultats »<br />
par Emmanuelle Pontié<br />
64 Économie : L’étonnante résilience<br />
par Fatoumata Maguiraga<br />
66 Souleymane Waïgalo :<br />
« La plupart des banques<br />
se portent bien ! »<br />
par Emmanuelle Pontié<br />
70 Sécurité : Dans l’impasse ?<br />
par Boubacar Sidiki Haidara<br />
72 Cécile Fakhoury :<br />
« Il faut connecter<br />
l’art contemporain<br />
africain au monde »<br />
par Zyad Limam<br />
78 Mehdi Charef :<br />
« Rien n’était prêt<br />
pour nous »<br />
par Astrid Krivian<br />
84 Aïssa Maïga :<br />
« Beaucoup<br />
de choses<br />
m’indignent »<br />
par Sophie Rosemont<br />
88 Mohamed<br />
Mbougar Sarr :<br />
« La littérature<br />
est un pays<br />
de liberté absolue »<br />
par Astrid Krivian<br />
P.88<br />
P.08<br />
Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande<br />
nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.<br />
Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement<br />
de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com<br />
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Zyad Limam<br />
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DIRECTEUR DE LA RÉDACTION<br />
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DE LA RÉDACTION<br />
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Isabella Meomartini<br />
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Jessica Binois<br />
PREMIÈRE SECRÉTAIRE<br />
DE RÉDACTION<br />
sr@afriquemagazine.com<br />
Amanda Rougier PHOTO<br />
arougier@afriquemagazine.com<br />
ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO<br />
Muriel Boujeton, Jean-Marie Chazeau,<br />
Frida Dahmani, Catherine Faye, Glez,<br />
Cédric Gouverneur, Boubacar Sidiki<br />
Haidara, Dominique Jouenne, Venance<br />
Konan, Astrid Krivian, Fatoumata<br />
Maguiraga, Fouzia Marouf, Jean-Michel<br />
Meyer, Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.<br />
VIVRE MIEUX<br />
Danielle Ben Yahmed<br />
RÉDACTRICE EN CHEF<br />
avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.<br />
GETTY IMAGES VIA AFP - SHUTTERSTOCK - PATRICE LAPOIRIE/NICE MATIN<br />
BUSINESS<br />
104 Le retour des géants<br />
de l’Internet<br />
108 Paps, l’ambitieuse<br />
sénégalaise<br />
109 Cameroun :<br />
Un nouveau site<br />
pour Prometal<br />
110 L’expansion des zones<br />
économiques<br />
spéciales<br />
112 La République<br />
du Congo jongle pour<br />
éviter la faillite<br />
113 Le numérique<br />
donne un nouvel<br />
élan au cinéma<br />
par Jean-Michel Meyer<br />
MALI<br />
SORTIR<br />
DES CRISES<br />
PERMANENTES<br />
Un dossier spécial<br />
16 pages<br />
ESPOIR<br />
VERS LA FIN<br />
DU PALUDISME ?<br />
NOS INTERVIEWS<br />
AVEC<br />
◗ MOH<strong>AM</strong>ED<br />
MBOUGAR SARR<br />
◗ CÉCILE FAKHOURY<br />
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BIENVENUE<br />
EN FRANCE!<br />
Ce que dit le « phénomène »<br />
ÉRIC ZEMMOUR.<br />
Et ce que dit<br />
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© Afrique Magazine 2021.<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 7
ON EN PARLE<br />
C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage<br />
SANDRA<br />
NKAKÉ<br />
ET JÎ DRU,<br />
Tribe From<br />
The Ashes,<br />
Label Bleu.<br />
De gauche<br />
à droite, Jî Dru,<br />
Sandra Nkaké,<br />
accompagnés<br />
de la chanteuse<br />
Marion Rampal.<br />
8 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
JAZZ<br />
Sandra NKaké et Jî Drû<br />
DÉSIR DE<br />
CONNEXIONS<br />
Né du BESOIN DE FÉDÉRER autour<br />
de la musique durant le premier confinement<br />
de 2020, Tribe From The Ashes nous fait<br />
voyager dans une nouvelle dimension poétique.<br />
DR - SEKA (2)<br />
LA CHANTEUSE MARION R<strong>AM</strong>PAL,<br />
les saxophonistes Nathalie Ahadji<br />
et Thomas de Pourquery, la violoniste<br />
Anne Gouverneur, le pianiste Jean-Phi<br />
Dary… Ils sont une quinzaine à entourer<br />
Sandra NKaké et Jî Drû. La chanteuse et<br />
comédienne franco-camerounaise s’est<br />
alliée avec le flûtiste et producteur français<br />
pour façonner à la fois un son et une<br />
atmosphère : « Juste après l’annonce du<br />
premier confinement, Jî Drû et moi avons<br />
longuement échangé quant à notre place<br />
de troubadours, de passeurs d’émotions,<br />
de questionneurs du monde au moment<br />
Une partie<br />
des invités<br />
de l’album.<br />
où nous étions collectivement empêchés<br />
d’échanger. » De ce désir irrépressible<br />
de créer des connexions est né le<br />
morceau « Love Together », envoyé à des<br />
camarades musiciens issus de la scène<br />
jazz actuelle. Chacun, confiné, a renvoyé<br />
son interprétation sonore. Diffusé sur<br />
les réseaux sociaux, le résultat a reçu un<br />
si bel accueil que Nkaké et Drû ont décidé<br />
de poursuivre l’aventure. « Le déclic pour<br />
moi, précise le second, est aussi venu de<br />
la lecture d’une interview d’Angela Davis,<br />
qui décrivait la capacité de l’art à prolonger<br />
la lutte… J’ai trouvé cela beau et vrai, et les<br />
cendres du vieux monde se sont envolées<br />
pour créer cette tribu. » Ici, on entend aussi<br />
bien du Sun Ra que du Miriam Makeba<br />
ou du Alice Coltrane – en particulier<br />
son sublime et légendaire « Journey in<br />
Satchidananda ». Des influences digérées<br />
et nourries, le temps de 13 pistes, de harpe,<br />
de contrebasse, de batterie, de harpe,<br />
de flûte, de trompette et de piano Fender<br />
Rhodes. Dixit Nkaké : « Tribe From The<br />
Ashes est une aventure où poésie, chanson,<br />
spiritual jazz, classique se croisent. Nous<br />
avons hâte de présenter cette musique<br />
particulière et sensible. » Et nous, hâte<br />
d’en découvrir la version live (ils seront<br />
en concert le 24 janvier au New Morning,<br />
à Paris), que l’on devine d’ores et déjà<br />
hypnotique. ■ Sophie Rosemont<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 9
ON EN PARLE<br />
SOUNDS<br />
À écouter maintenant !<br />
❶<br />
Amina<br />
La Lumière de mes choix,<br />
29 Music/Kuroneko<br />
Il a suffi d’une<br />
rencontre avec l’auteurcompositeur<br />
et interprète Léonard Lasry<br />
autour de la chanson « Radwoi », écrite<br />
pour la maison Cartier. La complicité<br />
a été immédiate. En résulte ce disque<br />
majoritairement francophone, où se<br />
distingue cependant « Taffi Nari », chanté<br />
en arabe par une Amina qui n’a rien perdu<br />
de sa superbe vocale. Soleil tunisien, rock<br />
et pop lyrique : voilà un beau retour !<br />
SOUL<br />
YOLA<br />
DIGNE<br />
DES PLUS GRANDES<br />
Avec ce DEUXIÈME ALBUM, la<br />
chanteuse et guitariste anglaise devient<br />
incontournable sur la scène internationale.<br />
ON LA VERRA BIENTÔT à l’affiche du biopic sur Elvis réalisé<br />
par Baz Luhrmann, dans lequel elle incarnera la première grande<br />
rockeuse de tous les temps, Sister Rosetta Tharpe. Une nouvelle<br />
occasion pour Yola de rappeler l’importance des femmes noires<br />
dans la grande histoire de la musique, qui est aussi au cœur de son<br />
dernier album Stand For Myself : « Je voulais parler de leur isolement<br />
tant social qu’affectif, du fait que l’on oublie si vite ce dont elles sont<br />
capables. Il m’était nécessaire de raconter comment j’avais moi-même<br />
mûri et pris confiance, comment je m’étais échappée de mon<br />
environnement. » En effet, découverte au sein de la scène de Bristol,<br />
celle qui a (entre autres) chanté pour Massive Attack s’est lancée avec<br />
éclat dans le solo il y a quelques saisons. De quoi taper dans l’oreille<br />
de Dan Auerbach, des Black Keys, qui la fait enregistrer à Nashville.<br />
Ainsi, Stand For Myself s’inspire aussi bien de Minnie Riperton<br />
que du R’n’B américain ou des mélopées de la Barbade. ■ S.R.<br />
YOLA, Stand For Myself, Easy Eye Sound.<br />
❷<br />
❸<br />
Awa Ly<br />
Safe and Sound,<br />
Zamora/Rising Bird<br />
Music/Pias<br />
Le groupe de blues créole<br />
Delgrès, la batteuse Anne<br />
Paceo, le songwriter Piers Faccini…<br />
Il y a du beau monde invité sur cet<br />
album de folk mystique et bucolique<br />
concocté par la gracieuse chanteuse<br />
franco-sénégalaise. Il s’offre aujourd’hui<br />
une réédition, agrémentée de trois<br />
remixes (on remarquera celui de<br />
Boddhi Satva) et de trois inédits (dont<br />
l’un partagé avec la Daara J Family),<br />
mais préserve sa veine intimiste.<br />
James BKS<br />
Wolves of Africa,<br />
7 Wallace<br />
Fils de Manu Dibango,<br />
maître de l’afro-jazz<br />
disparu en mars 2020,<br />
le Franco-Camerounais James BKS a une<br />
certaine dextérité quand il s’agit de mêler<br />
rythmes bikutsi et afro-rap. Après avoir<br />
écrit pour des pointures américaines<br />
comme Snoop Dogg, il s’est lancé en solo<br />
sous l’œil bienveillant de son père, que l’on<br />
entend dans Wolves of Africa, ainsi que<br />
Yemi Alade, Jokair ou encore Little Simz.<br />
Et il a signé sur le label d’Idris Elba ! ■ S.R.<br />
JOSEPH ROSS - DR (4)<br />
10 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
Khansa Batma<br />
et Ahmed Hammoud.<br />
CINÉ<br />
PUNK FICTION<br />
Tarantino à Casa ? SEXE, DROGUE ET<br />
HEAVY METAL sont au programme d’un ovni dans<br />
la production marocaine, parfois bancal, mais qui<br />
a tout du film culte. Avec une actrice primée à Venise.<br />
DR<br />
ÇA COMMENCE TRÈS FORT juste avant le générique :<br />
une prostituée de Casablanca entre dans un taxi, faisant<br />
fuir un client choqué, et demande au chauffeur s’il connaît<br />
la blague du barbu et de la pute… S’ensuivra une rencontre<br />
choc avec un autre personnage sulfureux, un ex-rockeur<br />
à succès de retour dans son Maroc natal, habillé de peau<br />
de serpents des pieds à la tête, jusqu’à sa guitare électrique.<br />
Un couple improbable va ainsi se constituer et nous<br />
plonger dans la médina, avant d’être traqué dans le désert,<br />
rattrapé par son addiction aux drogues, à l’alcool… et<br />
par un psychopathe plus complexe qu’il n’y paraît…<br />
Attention, ce premier long-métrage est un film de genre,<br />
loin du naturalisme, même s’il est tourné dans les rues (les<br />
« zanka » du titre original : Zanka Contact) du quartier Cuba,<br />
quartier difficile de la vieille ville. Les personnages sont à<br />
la fois cassés et flamboyants, les sentiments exacerbés. On a<br />
parfois du mal à comprendre l’enchaînement des situations,<br />
mais quelle ambiance ! La bande originale, qui fait entendre<br />
le hard rock des Variations (groupe français d’origine<br />
marocaine qui a joué en première partie de Led Zeppelin),<br />
du rock touareg des années 1950, ou encore « les Rolling<br />
Stones de l’Afrique », Nass El Ghiwane, y est pour beaucoup.<br />
On pense à Quentin Tarantino (bande originale rock,<br />
personnages tordus, hémoglobine), Sergio Leone (le désert),<br />
et même à Jean Cocteau (un emprunt à Orphée, récemment<br />
déjà vu chez Mati Diop). Entre fiction trash et western<br />
spaghetti, une poésie dopée à la guitare électrique irrigue<br />
les deux heures de cette improbable cavale, où l’alcool<br />
coule à flots et la drogue se répand comme un venin.<br />
Si cette plongée dans<br />
le heavy metal marocain<br />
parfois foutraque (et où la<br />
femme n’est puissante qu’en étant passée par le trottoir…)<br />
finit par nous emporter, c’est grâce au soin donné à sa mise<br />
en scène, jusqu’aux décors et au son, et à son interprétation :<br />
Khansa Batma, qui incarne la prostituée à la voix d’or, a<br />
d’ailleurs été récompensée à la dernière Mostra de Venise.<br />
Ce qui aurait pu n’être qu’une série B pour fans de rock’n’roll<br />
s’avère finalement un film qui secoue les habituelles<br />
oppositions entre tradition et modernité, Occident et<br />
monde arabe. Hors champ, savoir que son réalisateur,<br />
Ismaël El Iraki, est un rescapé de l’attentat du Bataclan<br />
du 13 novembre 2015 ajoute à cette impression de fureur<br />
de vivre rock et post-traumatique… ■ Jean-Marie Chazeau<br />
BURNING CASABLANCA (France, Belgique,<br />
Maroc), d’Ismaël El Iraki. Avec Khansa Batma,<br />
Ahmed Hammoud, Saïd Bey. En salles.<br />
La comédienne, qui<br />
incarne une prostituée,<br />
a été récompensée<br />
à la Mostra.<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 11
ON EN PARLE<br />
Le soul man du saxo<br />
était célébré à travers<br />
la planète, et tout<br />
particulièrement sur le continent.<br />
LÉGENDE<br />
LA TOURNÉE<br />
DES ADIEUX<br />
Un documentaire sur les cinq<br />
dernières années de la vie de MANU<br />
DIBANGO, qui parcourait encore<br />
le monde à 85 ans…<br />
LA PRÉCISION EST DONNÉE juste avant le générique final :<br />
ce film a été visionné par Manu Dibango et n’a pas été modifié<br />
depuis. Dix-huit mois après sa disparition, voici donc le célèbre<br />
et débonnaire musicien camerounais durant les cinq dernières<br />
années de sa vie. Avec de nombreux témoignages d’admiration,<br />
comme celui de Yannick Noah, qui l’appelle Tonton Manu<br />
et souligne qu’il a ouvert bien des portes en étant « le premier<br />
à avoir débarqué du Cameroun dans les années 1950 ».<br />
Ce précurseur de la world music pillé par Michael Jackson (qui<br />
a samplé son « Soul Makossa » sans l’avoir crédité) a su s’imposer<br />
dans le paysage musical mondial : aussi à l’aise avec un orchestre<br />
symphonique au Brésil que sur la scène de l’illustre Apollo<br />
Theater à New York, où il rejoue quarante-deux ans après avoir<br />
été le premier Africain à s’y produire. On le voit aussi de retour<br />
à Douala, Yaoundé ou encore Abidjan. Les archives sont rares,<br />
mais de généreux extraits de ses dernières prestations permettent<br />
d’entendre le maestro du saxo qui n’arrêtait jamais. ■ J.-M.C.<br />
TONTON MANU (France), de Thierry Dechilly<br />
et Patrick Puzenat. En salles.<br />
DR<br />
12 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
Plat omeyyade,<br />
entre 600 et<br />
800 apr. J.-C.<br />
TODD WHITE ART PHOTOGRAPHY - DR<br />
HISTORIQUE<br />
ÉCRIN SUPRÊME<br />
Entièrement restauré, l’Hôtel de la Marine<br />
accueillera durant vingt ans les chefs-d’œuvre<br />
de la COLLECTION AL-THANI, du nom<br />
de la famille princière du Qatar.<br />
IL AURA FALLU 135 millions d’euros<br />
de travaux pour que l’édifice parisien,<br />
situé place de la Concorde, renoue avec les<br />
grandes heures de l’ancien Garde-Meuble<br />
de la Couronne, lorsqu’il réunissait les<br />
objets d’art les plus précieux des collections<br />
royales françaises. Quatre cents ans plus<br />
tard, ce sont autant de mètres carrés que<br />
l’Hôtel de la Marine octroie à la collection<br />
du cheikh Hamad ben Abdullah Al-Thani,<br />
cousin de l’émir du Qatar, pour un loyer de<br />
1 million d’euros par an. Pendant vingt ans,<br />
expositions permanentes et temporaires<br />
feront découvrir l’ensemble des 6 000 pièces<br />
de l’impressionnante collection, couvrant<br />
le monde antique à nos jours. L’exposition<br />
inaugurale frappe fort et met en lumière<br />
environ 120 chefs-d’œuvre, d’une<br />
somptueuse tête de jeune pharaon<br />
(1475-1292 av. J.-C.), taillée dans du jaspe<br />
rouge, à un ours replet et placide (206 av.<br />
J.-C.-25 apr. J.-C.) de la dynastie des Han,<br />
sculpté dans du bronze doré. Un voyage<br />
unique, au fil de cinq mille ans de savoirfaire<br />
exceptionnels et d’un large éventail de<br />
cultures et de civilisations. ■ Catherine Faye<br />
« TRÉSORS<br />
DE LA COLLECTION<br />
AL-THANI »,<br />
Hôtel de la Marine,<br />
Paris (France),<br />
à partir du 18 novembre.<br />
hotel-de-la-marine.paris<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 13
ON EN PARLE<br />
DOCU<br />
EN ATTENDANT LA PLUIE<br />
Le premier long-métrage d’AÏSSA MAÏGA a été tourné au Niger<br />
au milieu de populations obligées de marcher des kilomètres<br />
pour s’approvisionner en eau. Esthétique et efficace.<br />
« UN FILM TOURNÉ DANS LE SAHEL, d’où je viens, où j’ai<br />
été procréée ! », avait annoncé la comédienne Aïssa Maïga<br />
[voir son interview pp. 84-87] en présentant son premier<br />
documentaire pour le cinéma au Festival de Cannes<br />
en juillet dernier. Une boutade pour mieux souligner les<br />
racines d’un projet qui lui tient à cœur : rendre hommage<br />
au courage des populations de cette région où les pluies<br />
se font de plus en plus rares… Il y a pourtant beaucoup<br />
d’eau sous leurs pieds, mais à 150 mètres de profondeur,<br />
et faute de forage et de puits, il faut marcher des kilomètres<br />
pour pouvoir remplir ses bidons. Une tâche souvent<br />
déléguée aux enfants, qui n’ont ainsi pas le temps d’aller<br />
à l’école, tandis que leurs parents partent toujours plus<br />
loin gagner leur argent. Entre documentaire et fiction,<br />
la caméra d’Aïssa Maïga s’attache à la figure de Houlaye,<br />
jeune Peule de 14 ans qui se retrouve seule à devoir gérer<br />
la recherche de l’eau ainsi que ses petits frères… Notre<br />
regard est parfois troublé : qu’est-ce qui est authentique ?<br />
Qu’est-ce qui est reconstitué, fabriqué ? Une chose est<br />
sûre, la situation est réelle, aggravée par le réchauffement<br />
climatique. Les villageois de Tatiste (à 15 heures de route<br />
de Niamey) se sont mobilisés pour obtenir une intervention<br />
de leur gouvernement, avec l’aide de l’ONG franco-américaine<br />
Amman Imman. La réalisatrice arrive à faire passer de<br />
l’émotion et donne un souffle virtuose et poétique aux images<br />
du désert qu’elle montre au fil des saisons. L’occasion de<br />
rappeler qu’en Afrique subsaharienne, seulement 24 % de<br />
la population a accès à une source d’eau potable… ■ J.-M.C.<br />
MARCHER SUR L’EAU (Belgique, France, Niger),<br />
d’Aïssa Maïga. En salles.<br />
POLAR<br />
Le retour des Soprano SUR FOND D’ÉMEUTES RACIALES près<br />
de New York, des mafiosi voient leur territoire menacé par des gangsters afro-américains.<br />
Nous sommes en 1967, à Newark, et c’est dans ce contexte historique et violent (très bien<br />
reconstitué sur les lieux mêmes, dans le New Jersey) que Tony Soprano, encore jeune homme,<br />
est fasciné par un proche de la famille : Dickie Moltisanti. Un personnage souvent évoqué dans<br />
la série multirécompensée Les Soprano, se déroulant trente ans plus tard. Pour s’y retrouver,<br />
pas besoin d’avoir vu les six saisons de cette saga qui a marqué l’histoire de la télé américaine<br />
au début des années 2000. Mais les fans décèleront dans ce préquel plusieurs clins d’œil,<br />
à commencer par le Tony Soprano adolescent incarné par le fils de James Gandolfini, l’acteur<br />
(décédé en 2013) qui avait porté au sommet son rôle de mafieux dépressif… ■ J.-M.C.<br />
MANY SAINTS OF NEWARK : UNE HISTOIRE DES SOPRANO<br />
(États-Unis), d’Alan Taylor. Avec Alessandro Nivola, Leslie Odom Jr.,<br />
Michael Gandolfini. En salles.<br />
DR<br />
14 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
CULTE<br />
FELA<br />
KUTI<br />
Made<br />
in England<br />
Pour célébrer ses 50 ans,<br />
l’album mythique<br />
LONDON SCENE<br />
connaît un nouveau<br />
pressage vinyle.<br />
BERNARD MATUSSIERE - DR<br />
APRÈS L’ALTÉRATION du collectif<br />
Africa 70 à la toute fin des seventies,<br />
Fela Kuti fonde Egypt 80 avec son complice<br />
de longue date, le saxophoniste baryton<br />
Lekan Animashaun. En 1981, il enregistre<br />
deux albums mythiques : London Scene et Live!<br />
With Ginger Baker, réédités en vinyles cet<br />
automne pour le premier, et en février pour<br />
le second. Enregistré dans les studios Abbey<br />
Road, London Scene impose, dès son titre<br />
inaugural « J’Ehin J’Ehin », des rythmiques<br />
entêtantes, des claviers stellaires, des cuivres<br />
lyriques, le tout pour servir la grande cause<br />
afrobeat. Porté par les appels engagés de Fela,<br />
« Egbe Moi » nous sort d’une torpeur, tandis<br />
que les sursauts cuivrés de « Who’re You » et<br />
de « Buy Africa » annoncent le morceau final,<br />
« Fight to Finish ». Un grand disque, dont les<br />
couleurs disparates se retrouvent sur le vinyle<br />
lui-même : bleu, rouge et blanc. ■ S.R.<br />
FELA KUTI,<br />
London Scene, Partisan/Pias.<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 15
ON EN PARLE<br />
ALSO KNOWN<br />
AS AFRICA,<br />
Carreau<br />
du Temple,<br />
Paris (France),<br />
du 12 au<br />
14 novembre.<br />
akaafair.com<br />
Les Justiciers<br />
de la nature, Christiano<br />
Mangovo, 2020.<br />
ARTS<br />
IT’S TIME FOR AFRICA !<br />
100 artistes représenteront le continent durant la 6 e édition d’AKAA.<br />
CETTE ANNÉE, Also Known As Africa (AKAA) met à<br />
l’honneur le Sud-Africain Morné Visagie (galerie Nuweland)<br />
au Carreau du Temple, en l’invitant pour l’installation<br />
monumentale du cœur de la foire parisienne : ses couleurs<br />
franches et ses lignes abstraites distillent un curieux<br />
mystère, suggèrent un spectacle intrigant. Du côté des<br />
galeries, l’algérienne Rhizome fait son entrée. Et l’offensive<br />
de jeunes espaces défendant des artistes émergents<br />
d’Afrique de l’Ouest (comme Afikaris, basé à Paris, ou<br />
African Arty, à Casablanca) est à noter. L’angolaise This<br />
Is Not A White Cube, elle, est axée sur la scène lusophone.<br />
L’implication de Bonhams confirme la vitalité<br />
de l’art made in Africa : un département dédié à l’art<br />
contemporain africain y assurera une vente. Une première<br />
pour la maison de vente aux enchères britannique, qui<br />
se tiendra le 12 novembre. Les œuvres d’Ahmed Ben Driss<br />
El Yacoubi (Maroc, 1929-1985) et d’Aboudia (Côte d’Ivoire,<br />
né en 1983) y seront mises en vente. Entre photos, peintures<br />
et sculptures, AKAA ouvre la voie à un cercle vertueux,<br />
à travers des coproductions transversales et des associations<br />
d’idées. Très attendue, cette foire réunira les<br />
collectionneurs, la profession et la critique. ■ Fouzia Marouf<br />
DR<br />
16 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
DR<br />
DESIGN<br />
DJILÈNE<br />
CRÉATIONS<br />
Le confort vient<br />
du Sénégal<br />
Qualité et gaieté caractérisent<br />
les objets de cette entreprise<br />
qui s’engage pour SOUTENIR<br />
LES ARTISANS.<br />
DERRIÈRE cette entreprise équitable et solidaire, basée<br />
à la frontière entre la Moselle et le Luxembourg, il y a un<br />
Sénégalais devenu Français, Michel Henry Dioh, et une belle<br />
équipe d’artisans de son pays d’origine. Lancée officiellement<br />
en 2017, Djilène Créations naît par hasard après des vacances<br />
à Dakar, où Michel a l’habitude d’acheter des souvenirs à<br />
Bismark, un artisan avec pignon sur rue. « Un jour, il n’était<br />
plus à sa place, se souvient l’entrepreneur. J’ai su qu’il n’avait<br />
Les fauteuils et chaises longues sont tressés en fils de pêche<br />
bariolés sur une structure en métal ou en acier.<br />
pas assez d’argent pour payer le loyer. » Sur un coup de tête,<br />
il lui rachète plusieurs pièces pour les revendre en France.<br />
L’opération, montée à la va-vite, est une grosse perte financière,<br />
mais les fauteuils de Bismark, tressés en fils de pêche bariolés<br />
sur une structure en métal forgé, font un tabac.<br />
Les deux commencent alors à modifier les modèles pour<br />
les adapter aux goûts et aux standards de confort et de finition<br />
européens. Veillant à toujours leur donner des noms évocateurs.<br />
La société prospère et se diversifie, proposant des sacs et<br />
paniers en plastique recyclé ainsi que des objets en cuir et wax.<br />
Aujourd’hui, elle fait travailler 17 personnes dans plusieurs<br />
ateliers. Pour Michel, pas de doutes : « Au Sénégal, on sait faire<br />
des choses de qualité. » ■ Luisa Nannipieri. djilenecreations.com<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 17
ON EN PARLE<br />
Le créateur utilise essentiellement<br />
des textiles en raphia de Madagascar<br />
ou en soie tissée main.<br />
MODE<br />
ERIC RAISINA,<br />
LA TEXTURE<br />
DE LA COULEUR<br />
Le styliste malgache présente<br />
une nouvelle collection qui<br />
exorcise ses angoisses dues à la<br />
crise sanitaire, et les transforme<br />
en ÉLAN CRÉATIF.<br />
« HIDDEN FANTASY », la dernière collection du designer<br />
malgache Eric Raisina, est un hommage à ses souvenirs, à ses<br />
voyages en Afrique, à ses échanges avec ses amis du continent.<br />
Mais y naît aussi une réflexion sur la période chaotique créée<br />
par la pandémie et sur l’effet que la crise sanitaire a eu, d’un<br />
jour à l’autre, sur le monde : « Toutes les inquiétudes, toutes<br />
les angoisses et les peurs qui auraient pu s’emparer de moi, j’ai<br />
préféré les transformer en un élan créatif, qui s’est manifesté<br />
d’un coup », explique le créateur. L’étincelle qui a transformé<br />
ce tourbillon d’idées d’abord en silhouettes sur le papier,<br />
puis en pièces flamboyantes, a été le défilé Africa Fashion Up<br />
[voir <strong>AM</strong> n° 421], organisé par l’ancienne mannequin et amie de<br />
Raisina, Valérie Ka. « Le timing était parfait, juste une semaine<br />
avant la Fashion Week de Paris », remarque celui qui vit depuis<br />
des années au Cambodge, où il réalise ses créations avec une<br />
Eric Raisina.<br />
équipe khmère, qu’il a formée personnellement. Fidèle à son<br />
concept de collection « haute texture », il utilise essentiellement<br />
des textiles en raphia de Madagascar ou en soie, tissée main<br />
et transformée – comme dans le cas de la fourrure de soie,<br />
protégée par un brevet –, pour en faire des pièces uniques<br />
et des accessoires. Les sacs et les colliers sont presque<br />
indissociables de ses modèles, auxquels ils apportent une<br />
touche supplémentaire, soit par contraste soit par symétrie.<br />
Remarquables, les vestes, vaporeuses ou avec une coupe<br />
plus classique mais toujours sophistiquées, captent le regard.<br />
Et, bien sûr, faites main. Un travail de maître artisan inspiré<br />
par les cultures africaines et asiatiques. Fasciné par les tissus<br />
artisanaux et curieux de toutes les techniques, Eric Raisina<br />
élabore ses habits à partir de la matière et de la couleur :<br />
« J’aime vraiment les couleurs. Elles me procurent de la joie<br />
et du rêve. » Des sensations qu’il essaye de partager avec son<br />
public à travers toutes ses collections. ■ L.N. ericraisina.com<br />
ARTHUR ROCHA PHOTOGRAPHIE (3) - ZHANGYU<br />
18 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
COLLECTION DAHAN-HIRSCH BRUXELLES - GROSS F<strong>AM</strong>ILY COLLECTION TRUST<br />
EXPOSITION<br />
NOUVELLE<br />
DONNE<br />
L’IMA met<br />
à l’honneur l’histoire<br />
des COMMUNAUTÉS<br />
JUIVES dans<br />
les pays arabes.<br />
PAS MOINS DE<br />
280 ŒUVRES inédites<br />
issues de collections<br />
internationales (France,<br />
Angleterre, Maroc,<br />
Israël, États-Unis,<br />
Espagne) explorent<br />
les multiples facettes<br />
de la cohabitation entre<br />
juifs et musulmans, des<br />
premiers liens tissés entre<br />
les tribus juives d’Arabie et le<br />
prophète Mahomet aux prémices<br />
de l’exil définitif des juifs du monde<br />
arabe. Amulettes, manuscrits anciens,<br />
bijoux, objets liturgiques, photographies<br />
ou encore installations audiovisuelles<br />
témoignant ainsi de l’importance et<br />
de la pluralité de ces communautés,<br />
et des échanges prolifiques qui ont façonné<br />
les sociétés du monde arabo-musulman<br />
durant des siècles. L’approche<br />
chronologique et thématique de<br />
l’exposition, conçue sous la houlette de<br />
l’historien Benjamin Stora, commissaire<br />
général, décline les grands temps de la vie<br />
intellectuelle et culturelle juive en Orient.<br />
Une mise en perspective inédite. Et une<br />
relecture de l’histoire, à l’aune d’un<br />
patrimoine d’une formidable richesse. ■ C.F.<br />
« JUIFS D’ORIENT :<br />
UNE HISTOIRE<br />
PLURIMILLÉNAIRE »,<br />
Institut du monde arabe,<br />
Paris (France),<br />
du 24 novembre 2021<br />
au 13 mars 2022. imarabe.org<br />
Babouches<br />
en cuir, Meknès<br />
(Maroc), 1900.<br />
Couverture de tête,<br />
Sanaa (Yémen),<br />
vers 1900.
ON EN PARLE<br />
MUSIQUE<br />
MONOSWEZI<br />
Au croisement<br />
Le QUINTETTE aux origines<br />
plurielles livre un superbe<br />
nouvel opus, à la fois<br />
organique et synthétique.<br />
MONOSWEZI, c’est-à-dire Mo<br />
(Mozambique), No (Norvège),<br />
Swe (Suède) et Zi (Zimbabwe).<br />
Et si « mono » signifie en grec « un<br />
seul », « swezi » veut dire « monde »<br />
en dialecte sud-africain. Ne fût-ce<br />
que par son nom, ce groupe aux<br />
origines plurielles propose, depuis<br />
plus d’une décennie, une musique hybride portée par la voix<br />
de Hope Masike, également joueuse de mbira du Zimbabwe.<br />
Sur Shanu, l’organique est dynamisé par l’électronique,<br />
ce qui n’est pas sans évoquer le travail de Damon Albarn<br />
auprès d’Amadou et Mariam : merci au mellotron,<br />
ici généreusement utilisé par le multi-instrumentiste et<br />
compositeur en chef du groupe, Hallvard Godal. Le propos<br />
est engagé, dénonçant le sexisme, les inégalités sociales<br />
et gouvernementales. En résulte un disque qui plonge<br />
aux sources de ce que nous sommes, à la fois touchant<br />
et enthousiasmant, traditionnel et audacieux. ■ S.R.<br />
MONOSWEZI, Shanu, Riverboat Records.<br />
RÉCIT<br />
L’ADIEU AU PÈRE<br />
Le deuil confiné d’une autrice phare de<br />
la littérature contemporaine anglophone.<br />
« C’EST UN ACTE de résistance et<br />
de refus : le chagrin vous dit que c’est<br />
fini et votre cœur que ça ne l’est pas ; le<br />
chagrin essaie de réduire votre amour<br />
au passé et votre cœur dit qu’il est au présent. » Lorsque<br />
l’autrice de L’Hibiscus pourpre (2003) et d’Americanah<br />
(2013), vendu à plus d’un demi-million d’exemplaires<br />
en langue anglaise, apprend subitement, en juin 2020,<br />
la mort de son père, c’est un séisme. Séparée de ses proches,<br />
tandis que la planète entière, frappée par la crise sanitaire,<br />
est confinée, l’écrivaine nigériane et militante féministe,<br />
qui n’a de cesse de prendre position contre toutes les<br />
formes de discriminations, se raccroche alors aux mots.<br />
En 30 courts chapitres, Chimamanda Ngozi Adichie nous dit<br />
sa douleur et le deuil insupportable. Poignant et spontané,<br />
son texte écrit au vif de la perte explore sans ambages les<br />
méandres de l’amour filial. Et redonne vie, pour quelques<br />
minutes encore, aux souvenirs les plus intimes. ■ C.F.<br />
CHIM<strong>AM</strong>ANDA NGOZI ADICHIE, Notes sur le chagrin,<br />
Gallimard, 112 pages, 9,90 €.<br />
ROMAN<br />
EXIL DE SOI<br />
Le 18 e roman de Nina Bouraoui livre<br />
un récit troublant sur une Française<br />
émigrée en Algérie, au lendemain<br />
de l’indépendance du pays.<br />
SATISFACTION ou insatisfaction ?<br />
Le mal-être de Madame Hakli, une<br />
Bretonne mariée à un Algérien, grandit<br />
au fil de sa nouvelle vie dans le quartier d’Hydra, à Alger.<br />
Et de ses carnets, rédigés en cachette, comme autant<br />
de confidences et de désillusions. « Je me suis trompée<br />
de vie. Je ne veux pas y croire, mais je l’écris, ce qui est écrit<br />
est à demi écarté », consigne-t-elle dans son récit ambigu<br />
d’un chavirement, émotionnel et psychologique, à l’aune<br />
d’une Algérie en train de se construire, mais qui n’y arrive<br />
pas. La solitude, le déracinement, la maternité habitent<br />
ce roman troublant, où l’amour qui s’égare et le désir<br />
coupable font perdre la raison – la résignation et l’ennui<br />
dégénérant insidieusement en un poison mordant. Ce texte<br />
mélancolique et sensuel rend hommage aux femmes qui<br />
épousent une autre patrie que la leur, une autre histoire,<br />
au grand dam de leur liberté. ■ C.F.<br />
NINA BOURAOUI, Satisfaction,<br />
JC Lattès, 288 pages, 20 €.<br />
GANESH INSIDE PRODUCTION - DR (3)<br />
20 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
DPA/PHOTONONSTOP<br />
TÉMOIGNAGE<br />
Denis<br />
Mukwege<br />
RÉPARER LE MONDE<br />
Le gynécologue congolais retrace<br />
le COMBAT DE SA VIE : mettre fin<br />
à l’utilisation du viol comme arme de guerre.<br />
« CHAQUE FEMME VIOLÉE, je l’identifie à ma femme.<br />
Chaque mère violée, je l’identifie à ma mère. Et chaque enfant,<br />
je l’identifie à mes enfants. » Ces paroles prononcées<br />
par Denis Mukwege devant le Parlement européen lors<br />
de la remise de son prix Sakharov, en 2014, comment<br />
les oublier ? Rapportées dans le film de Thierry<br />
Michel, L’Homme qui répare les femmes (2015),<br />
elles rendent compte avec force de son quotidien<br />
rude auprès de petites filles et femmes victimes<br />
de sévices sexuels perpétrés par les forces militaires<br />
de la RDC. Un documentaire coup de poing, où l’on<br />
découvre un médecin porté par sa foi en l’humanité,<br />
exposé à ce que même un œil de chirurgien<br />
ne peut s’habituer à voir, et investi d’une mission<br />
plus forte que tout. Son engagement, au péril<br />
de sa vie, a été récompensé par le prix Nobel de<br />
la paix en 2018 – avec l’Irakienne Nadia Murad qui<br />
a attiré l’attention de la communauté internationale<br />
sur les viols de masse organisés par Daech sur les<br />
Yézidis. Depuis plus de vingt ans, cet homme n’a<br />
de cesse de soigner les victimes de violences sexuelles<br />
à l’hôpital de Panzi, à Bukavu, où, menacé de mort,<br />
il vit dorénavant cloîtré, sous la protection des Casques<br />
bleus de la Mission de l’Organisation des Nations<br />
Unies pour la stabilisation en République démocratique<br />
du Congo. Son approche du soin allie prises en charge<br />
médicale, psychologique, socio-économique et légale. Une<br />
manière d’appréhender ses patientes dans leur globalité.<br />
En prenant la plume, ce médecin au destin exceptionnel<br />
continue aujourd’hui d’alerter le monde. Dans un<br />
vrai cri de mobilisation, il nous met face au fléau qui<br />
ravage son pays et nous invite à reconsidérer le monde.<br />
En pansant la douleur subie par toutes les survivantes<br />
de ces crimes contre l’humanité et en clamant haut et<br />
fort que la guérison et l’espoir sont possibles, il insuffle<br />
une force décuplée à toutes les femmes meurtries. ■ C.F.<br />
DENIS MUKWEGE,<br />
La Force des femmes,<br />
Gallimard, 400 pages, 20 €.<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 21
ON EN PARLE<br />
De gauche<br />
à droite, Dighya<br />
Moh-Salem,<br />
Souad Asla,<br />
Noura Mint<br />
Seymali et<br />
Malika Zarra.<br />
CONCERT<br />
SAHARIENNES<br />
HYMNE<br />
À LA SORORITÉ<br />
Avec leur spectacle Sahariennes,<br />
ces quatre illustres chanteuses<br />
CÉLÈBRENT LE DÉSERT.<br />
QUATRE GRANDES VOIX originaires des pays du Sahara<br />
célèbrent à l’unisson le patrimoine commun ancestral<br />
des cultures du désert, et les particularités propres<br />
à chaque territoire. Hymne à la sororité et au partage,<br />
le projet Sahariennes oppose la puissance fédératrice<br />
de la musique aux conflits, aux adversités géopolitiques,<br />
aux frontières arbitraires. Il rappelle la place déterminante<br />
des femmes au sein de ces sociétés, notamment dans la<br />
sauvegarde et la transmission de cet héritage culturel. Sur<br />
des rythmes chaloupés et des riffs de guitare lancinants,<br />
cette transe des dunes est portée par la joueuse d’ardîn<br />
(harpe réservée aux femmes) et griotte mauritanienne<br />
Noura Mint Seymali, l’Algérienne Souad Asla, la Marocaine<br />
Malika Zarra et la native du Sahara occidental Dighya<br />
Moh-Salem. Sous la direction musicale de Piers Faccini, ce<br />
spectacle est constitué d’un répertoire de leurs compositions<br />
respectives et de morceaux traditionnels, sacrés ou<br />
profanes, souvent transmis de mère (ou grand-mère)<br />
en fille, évoquant la célébration, les épreuves. Pour faire<br />
vibrer cette grande famille des musiques sahraouies,<br />
les chanteuses sont notamment accompagnées de<br />
Jeiche Ould Chighaly (guitare, tidinît) et de Mohamed<br />
Abdennour (mandole, guembri). ■ Astrid Krivian<br />
SAHARIENNES, une coproduction Opéra de Lyon<br />
et Dérapage Prod. En concert le 16 novembre<br />
à Noisy-le-Sec, le 21 à Faches-Thumesnil,<br />
le 22 à Orléans, le 25 ou le 27 à Bordeaux.<br />
JEUNESSE<br />
DÉCOUVRIR UN<br />
NOUVEAU MONDE<br />
Dans ce premier volume d’une<br />
collection pour enfants, Anna<br />
Djigo-Koffi rappelle la richesse<br />
et la diversité de l’art africain.<br />
UNE VIE PASSÉE entre<br />
New York, la Côte d’Ivoire et<br />
la France… Anna Djigo-Koffi<br />
a toujours vu l’art comme un<br />
espace de découverte, mais<br />
a aussi très vite remarqué<br />
que les artistes africains<br />
étaient laissés aux marges.<br />
Avec ce texte, et à travers<br />
un personnage qui s’inspire<br />
de sa propre fille, Noa, elle<br />
propose de faire découvrir<br />
des références plurielles et de<br />
s’éveiller à l’art et aux œuvres<br />
ROMAN<br />
L’ATTRAPE-CŒUR<br />
Antonio Dikele Distefano<br />
frappe fort avec son<br />
quatrième roman, adapté<br />
en série pour Netflix.<br />
ANNA DJIGO-KOFFI,<br />
Noa découvre l’art, éditions<br />
Hybrid, 50 pages, 22 €.<br />
pluridisciplinaires du monde<br />
noir. Le riche portfolio<br />
du photographe Paul Sika,<br />
l’architecture épurée d’Issa<br />
Diabaté, l’art plastique engagé<br />
de Nu Barreto ou encore la<br />
peinture sculptée d’Ernest<br />
Dükü nourriront l’imaginaire<br />
des petits lecteurs (à partir<br />
de 7 ans). Un projet innovant,<br />
créé en collaboration avec<br />
des galeries et des artistes,<br />
pour développer une mémoire<br />
culturelle négligée. ■ L.N.<br />
À découvrir sur<br />
ateliersnoa.com.<br />
« LA VIE NOUS TRAITAIT<br />
comme si elle voulait notre<br />
peau et puis finalement,<br />
elle nous la laissait. » C’est l’histoire de Zéro, enfant<br />
qui se sent invisible aux yeux de ses parents, mais aussi<br />
aux yeux du pays qui l’a vu naître (l’Italie) et de<br />
celui de ses origines (l’Angola), qu’il n’a toujours<br />
pas rencontré. Ses blessures affectives fectives ne seront<br />
pansées que par la découverte, adolescent,<br />
du rap. Comme Antonio Dikele Distefano,<br />
dont la mère a ouvert le premier er<br />
magasin dit « exotique » de Ravenne,<br />
dans le nord de l’Italie… Une<br />
création de label et de revue (Esse<br />
Magazine) plus tard, celui qui<br />
poste sans cesse ses histoires sur<br />
Facebook est remarqué, publié, et ne<br />
cesse, depuis, de propager son verbe.<br />
Ce superbe nouveau roman prouve<br />
qu’il est désormais non seulement ent<br />
devenu visible, mais lisible. ■ S.R.<br />
ANTONIO<br />
DIKELE<br />
DISTEFANO,<br />
Invisible,<br />
Liana Levi,<br />
224 pages,<br />
16 €.<br />
GCONNAN - DR (2) - BASSO CANNARSA/OPALE<br />
22
Panneau de revêtement à la joute<br />
poétique, Iran, XVII e siècle.<br />
« ARTS<br />
DE L’ISL<strong>AM</strong> :<br />
UN PASSÉ POUR<br />
UN PRÉSENT »,<br />
18 expositions<br />
dans 18 villes<br />
françaises,<br />
du 20 novembre<br />
2021 au 27 mars<br />
2022.<br />
expo-arts-islam.fr<br />
ÉVÉNEMENT<br />
LES TRÉSORS DE L’ISL<strong>AM</strong><br />
Une opération ambitieuse pour poser<br />
un NOUVEAU REGARD sur les arts<br />
et les cultures du monde musulman.<br />
MUSÉE DU LOUVRE/RAPHAËL CHIPAULT - DR - NIL YALTER - ADAGP, PARIS 2021<br />
ANGOULÊME, BLOIS, RENNES, Clermont-Ferrand,<br />
Toulouse, Tourcoing ou encore Saint-Louis, à la<br />
Réunion… Dix-huit villes françaises témoignent de<br />
la grande diversité des territoires et des populations<br />
concernées par l’islam à travers 18 expositions<br />
de 10 œuvres chacune, issues du département des<br />
arts de l’islam du musée du Louvre et de collections<br />
nationales et régionales. Soit plus de 180 œuvres<br />
au total, à la fois historiques et contemporaines,<br />
d’une lampe de mosquée du XI e siècle, provenant<br />
de Jérusalem, à un chandelier de l’époque de<br />
Saladin, signé par un artiste de Mossoul, en passant<br />
par les dessins et collages de la Franco-Turque<br />
Nil Yalter. Car la civilisation islamique, vieille de<br />
1 300 ans, est aussi arabe que turque, indienne<br />
qu’iranienne, asiatique ou maghrébine. Et c’est cette<br />
pluralité culturelle et confessionnelle que ce projet,<br />
destiné à un très large public – et aux jeunes<br />
générations en particulier –, met en lumière. ■ C.F.<br />
Les Collages<br />
de Topak Ev,<br />
Nil Yalter, 1973.<br />
Extrait du film Le Roman algérien (chapitre 1), Katia Kameli, 2016.<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 23
ON EN PARLE<br />
PHOTOGRAPHIE<br />
AU CŒUR<br />
DE LA MODE<br />
Parce que le continent ne cesse<br />
de témoigner sa folle effervescence<br />
en matière de créateurs, cet ouvrage<br />
RICHE EN IMAGES en retrace<br />
les plus beaux exemples.<br />
EMMANUELLE COURRÈGES,<br />
Swinging Africa :<br />
Le Continent mode,<br />
Flammarion, 240 pages, 60 €.<br />
EMMANUELLE COURRÈGES, journaliste, donne dès son avant-propos<br />
les raisons de ce beau livre : « La multitude de cultures qui traversent<br />
ce continent, le nombre de créateurs et de photographes de talent<br />
qui le font aujourd’hui scintiller sur la scène locale et/ou internationale ;<br />
le dynamisme créatif des diasporas d’Europe, du Brésil ou des États-Unis. »<br />
Ainsi, en texte comme en très belles photographies, on découvre les<br />
propositions mode d’Ituen Basi (Nigeria), d’IamISIGO (Nigeria également),<br />
de Maxhosa Africa (Afrique du Sud), de Noureddine Amir (Maroc) ou<br />
encore de Loza Maléombho (Côte d’Ivoire). Sans oublier la beauté ainsi que<br />
les accessoires imaginés par une jeune garde qui ne cesse de questionner<br />
le monde qui l’entoure, y compris le plus lointain. Passionnant. ■ S.R.<br />
Ibaaku.<br />
DR - JEAN-BAPTISTE JOIRE<br />
24 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
IamSIGO.<br />
MAGANGA MWAGOGO<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 25
ON EN PARLE<br />
La BoBaR est à la fois<br />
une boutique, un bar<br />
et un restaurant.<br />
SPOTS<br />
LE TOGO<br />
AUX FOURNEAUX<br />
À LOMÉ OU À PARIS,<br />
deux adresses qui mettent<br />
en lumière la cuisine « comme<br />
au pays ».<br />
C’EST AFIN DE PROMOUVOIR une consommation saine<br />
et locale que l’Organisation d’appui à la démocratie et au<br />
développement local (OADEL), une ONG togolaise, a décidé<br />
de lancer la BoBaR, à Lomé, en 2013. Un lieu qui associe<br />
boutique, bar et restaurant. Dans un joli cadre, sur la lagune<br />
de Bè, cet espace unique propose des spécialités à base<br />
de feuilles de haricots, de moringa ou de patates douces,<br />
servies avec du riz ou des céréales togolaises (mil, sorgho,<br />
maïs frais…). Tous les plats, traditionnels ou innovants, sont<br />
cuisinés avec des légumes, de la viande ou du poisson issus<br />
de productions locales. Des recettes à retrouver dans un livre<br />
Le 228 Togo a ouvert en juillet 2020<br />
dans le 12 e arrondissement parisien.<br />
édité par l’ONG et à savourer avec des boissons à l’ananas,<br />
mangue et gingembre, ou un verre de vin togolais. On peut<br />
aussi terminer le repas avec un peu d’eau-de-vie de palme.<br />
Si la BoBaR vous a mis l’eau à la bouche, mais que<br />
vous ne pouvez pas aller jusqu’à Lomé, vous pouvez<br />
toujours tester le 228 Togo, à Paris. Ouvert en juillet 2020<br />
dans le 12 e arrondissement par la jeune Gold Teko, ce<br />
nouveau spot veut redonner toute sa place à la cuisine<br />
togolaise dans la capitale. Arrivée à Paris il y a six ans,<br />
Gold travaille avec sa mère, et doit beaucoup à son père,<br />
un cuisinier sud-africain. Dans son restaurant, des entrées<br />
aux fromages, en passant par l’ayimolou (le petit-déjeuner),<br />
tout est togolais. Même la bière et les jus arrivent de<br />
Lomé. Que vous soyez plus poulet djenkoumé ou foufou,<br />
un plat traditionnel à base d’igname pilé, le nord comme<br />
le sud sont bien représentés. Tout comme les sauces :<br />
ademe, graine, arachide, tomate… Un vrai régal ! ■ L.N.<br />
228-togo.business.site<br />
CHRISTOPH PÜSCHNER/BROT FÜR DIE WELT - DR (2)<br />
26 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
ARCHI<br />
L’hôpital de Tambacounda<br />
Au-delà du bâti<br />
Pensé en ÉTROITE COLLABORATION avec les acteurs locaux,<br />
le projet a eu des retombées positives sur le tissu social sénégalais.<br />
LA FONDATION JOSEF ET ANNI<br />
ALBERS a financé la construction d’une<br />
maternité et d’un service pédiatrique<br />
au sein de l’hôpital de Tambacounda,<br />
l’une des villes les plus chaudes de<br />
la planète, dans l’est du Sénégal. Le<br />
projet a été confié à l’architecte suisse<br />
Manuel Herz, qui a passé plusieurs mois<br />
sur place avant de proposer une idée<br />
respectant les attentes des Sénégalais.<br />
Le nouveau bâtiment de deux étages<br />
et en forme de S est très long et étroit.<br />
Tout y est pensé pour garantir une<br />
bonne ventilation des pièces, disposées<br />
sur un seul côté des couloirs, où ont été<br />
aménagés des espaces pour les parents<br />
des patients, qui peuvent attendre<br />
à l’abri de la chaleur. La façade en<br />
briques ajourées, dont le prototype<br />
a été remployé pour construire une<br />
école dans un autre village – d’après<br />
une idée du docteur Magueye Ba,<br />
de l’association Le Korsa – permet<br />
de ne pas recourir à la climatisation,<br />
en dehors du bloc opératoire. Comme<br />
le reste du bâtiment, le brise-soleil<br />
a été imaginé à partir de matériaux<br />
locaux et construit par des ouvriers<br />
de la région. « Le chantier a garanti<br />
des revenus à une quarantaine<br />
de familles », détaille l’architecte.<br />
Qui a financé la construction d’un<br />
jardin pour enfants et continue de<br />
développer le projet : « Nous sommes<br />
dans un dialogue et une collaboration<br />
permanente avec les personnes.<br />
C’est un chantier vivant, on ne<br />
peut pas le réduire à un bâtiment »,<br />
explique-t-il. ■ L.N. manuelherz.com<br />
IWAN BAAN/STUDIO IWAN<br />
AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021 27
PARCOURS<br />
Randa Maroufi<br />
ENTRE PHOTOS, FILMS ET INSTALLATIONS,<br />
les œuvres de cette artiste franco-marocaine s’attachent à révéler l’histoire<br />
des « invisibles ». Elle présente un solo show au Centre d’art contemporain<br />
Chanot, à Clamart, en région parisienne. par Fouzia Marouf<br />
Passionnée, l’œil vif, Randa Maroufi se fixe sur les objets, les images qui lui sont chers,<br />
dévoilant son panthéon personnel lors de l’exposition « L’Autre comme hôte », au Centre<br />
d’art contemporain Chanot, en région parisienne. Le titre de l’événement est un hommage<br />
à son père, douanier dans le nord du Maroc, qui avait fait le serment de « considérer comme<br />
hôte dans son pays le voyageur étranger ». Au travers de photos, de films, d’installations,<br />
l’artiste nous plonge dans une histoire culturelle et sociale multiple. « La photographie est<br />
avant tout un médium. Je ne souhaite pas m’enfermer dans une seule forme d’expression.<br />
Je préfère me penser multidisciplinaire, indisciplinée. Les films me donnent cette liberté :<br />
j’y intègre une dimension photographique, la performance, le son, la mise en scène, et ce<br />
rapport particulier à l’espace et au mode de diffusion », confie-t-elle. Dans la vidéo Les Plieurs, l’esthétique flirte<br />
avec le formel, deux hommes tentent de plier avec maladresse un tissu bleu, outil de commémoration, drapeau<br />
de la communication. Née en 1987 à Casablanca, Randa Maroufi est diplômée de l’Institut national des beaux-arts<br />
de Tétouan en 2010 et de l’École supérieure des beaux-arts d’Angers en 2013. La sensibilité de son regard pose<br />
la question de la place des sans-voix dans<br />
l’espace public ou intime, en témoignant<br />
de leur dignité. Ses images bousculent<br />
l’inconscient collectif et s’attachent<br />
à révéler l’histoire des invisibles qu’elle<br />
choisit de mettre en scène. Pour preuve,<br />
Les Intruses (2019), une série consacrée aux<br />
femmes du quartier de Barbès, à Paris : « Je<br />
m’inspire de préoccupations d’ordre social,<br />
sociétal et politique. Mes photos examinent<br />
le territoire, interrogent ses limites, la<br />
façon dont les êtres humains l’investissent.<br />
« Mhajbi - Barbès » de la série Les Intruses, 2019.<br />
Je mène une réflexion approfondie sur<br />
les formes d’appropriations des espaces politiques. Je choisis de montrer ce que ces espaces réels ou symboliques<br />
produisent sur les corps. Ce projet est né lors de mes trajets quotidiens sur la ligne 2 du métro parisien, j’ai observé<br />
une occupation majoritairement masculine. L’envie de travailler sur le détournement des genres a germé. »<br />
Fruits d’une longue réflexion, ses œuvres protéiformes ouvrent la voie à des représentations nuancées et engagées :<br />
« Chaque projet naît d’une rencontre avec un lieu et des individus, ce croisement est précieux et primordial pour<br />
créer des fictions questionnant le réel. » Dans une veine politique, son court film Bab Sebta (2019), primé à travers<br />
le monde, évoque l’enclave espagnole de Ceuta sur le territoire marocain, haut lieu de l’économie parallèle : « Il<br />
révèle des rapports humains hors du commun, une perte de repères, une folie de l’espace !» Son art a été exposé<br />
au New Museum of Contemporary Art de New York, à la Biennale de Dakar et lors des Rencontres photographiques<br />
de Bamako. ■ « L’Autre comme hôte », Centre d’art contemporain Chanot, Clamart (France), jusqu'au 28 novembre.<br />
ŒUVRE PRODUITE PAR L’INSTITUT DES CULTURES D’ISL<strong>AM</strong> DANS LE CADRE DE L’APPEL À PROJETS DE LA VILLE DE PARIS “EMBELLIR PARIS”.<br />
28 AFRIQUE MAGAZINE I <strong>422</strong> – NOVEMBRE 2021
BENJ<strong>AM</strong>IN GEMINEL/HANS LUCAS<br />
« Chaque projet<br />
naît d’une<br />
rencontre<br />
avec un lieu<br />
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