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des

POUTINE

INE,

LA GUERRE

ET NOUS

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine

implique forcément l’Afrique.

Par ses immenses conséquences politiques

et économiques. Mais aussi par ce que

cela implique sur notre conception

du monde, de la multipolarité,

des nouveaux impérialismes.

REPORTAGE

L’EXCEPTION MAURITANIE

ARCHITECTURE

DIÉBÉDO FRANCIS KÉRÉ

OU LE FORMIDABLE TALENT DURABLE

ÉMANCIPATION

PAP NDIAYE

ET LA LONGUE LUTTE

DES NOIRS AMÉRICAINS

INTERVIEW

FELWINE SARR

« LA FICTION N’EST PAS

UN REPORTAGE »

FASHION

NADIA DHOUIB, L’AUTRE FIGURE

DE LA MODE PARISIENNE

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

DOM 6,90 € – Espagne 6,90 € – États-Unis 8,99 $ – Grèce 6,90 € – Italie 6,90 € – Luxembourg 6,90 € – Maroc 39 DH – Pays-Bas 6,90 € – Portugal cont. 6,90 €

Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

427 - AVRIL 2022

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©Photograph: Laurent Ballesta/Gombessa Project

COLLECTION

Fifty Fathoms


édito

LE POUVOIR PAR LA FORCE

PAR ZYAD LIMAM

Tout début avril 2022. C’est la guerre en Europe.

L’Ukraine combat héroïquement. La « technoguérilla

» de ses combattants est redoutable, face

à la rigidité toute soviétique des bataillons russes. Le

pays a survécu plus d’un mois, et, en soi, c’est déjà

comme une première victoire. Mais la terre d’Ukraine

est dévastée par les bombes. Des villes sont sous siège,

rayées de la carte, comme Marioupol devenue cité

martyre. Des millions de réfugiés. Des hommes et des

femmes, des civils, abattus dans la rue. Un carnage

et une tragédie humaine sans nom. On évoque des

crimes de guerre.

Vladimir Poutine et son état-major politicomilitaire

ont décidé de régler la « question ukrainienne

» de la pire des manières, par l’invasion et

la « découpe ». Pourtant, ce qui ne devait durer que

quelques jours tourne à la guerre d’attrition. L’armée

russe prend des coups, perd beaucoup d’hommes,

elle piétine, elle enrage. L’« opération militaire spéciale

» vire au semi-fiasco. Elle provoque une réaction

quasi unanime de l’Occident, de l’OTAN, de ces pays

« décadents et irrésolus ». Avec un régime de sanctions

comme rarement vu dans l’histoire. La répression

s’abat sur la Russie, les journaux indépendants

ferment, seule la vérité officielle doit s’imposer.

On essaie de comprendre les motivations

réelles, profondes d’une telle stratégie… Le renforcement

du poutinisme (le chef et ses alliés) ? Couper

court à l’expérience démocratique aux frontières du

Kremlin (comme en Biélorussie) ? Certainement, et

repousser l’OTAN, faire une démonstration de force

vis-à-vis de l’« Ouest ». Surtout réintégrer dans la mère

patrie l’Ukraine, « État illégitime », cette « fiction » issue du

démembrement de l’URSS. Une décision, une guerre

donc fondamentalement impérialiste et coloniale.

Le monde occidental regarde, effaré, à juste

titre, ces images moyenâgeuses de violence et

de destruction, de massacre de civils. Le monde

occidental a la mémoire courte aussi. La déstabilisation

de l’ordre global, la « dérégulation de la force »

pour reprendre l’expression de Ghassan Salamé, est

venue par la guerre d’Irak, en 1991 – une invasion

américaine, construite sur un mensonge immense,

avec un coût humain et politique stupéfiant.

Ce n’est pas une nouvelle guerre froide qui

commence, avec un alignement des blocs, mais

comme un éclatement du monde. Avec, aux portes

de l’Europe, une Russie isolée, instable, explosive. Pour

Moscou, « ne pas gagner », c’est déjà « perdre ». Et la

Russie ne peut pas « perdre ». Ce serait l’effondrement

possible, l’affaire deviendrait existentielle… Les États-

Unis, qu’on le veuille ou non, resteront la plus grande

puissance (financière, militaire, politique, culturelle)

de la planète. Et l’Europe, le continent le plus riche.

La Chine jouera son jeu, à la fois prudente et audacieuse,

utilisant au mieux ce conflit pour contester la

prédominance de l’Occident. Cet Occident qui ne

sera plus l’alpha et l’oméga de la construction internationale.

Des puissances moyennes ou régionales

ont déjà pris de l’autonomie. Elles privilégient leurs intérêts

propres. Tout en ménageant les vrais centres de

décision. Pour les plus habiles, y compris en Afrique, il

y aura des espaces de liberté, une sorte de nouveau

non-alignement, plus prosaïque, moins idéologique.

Et puis, en toile de fond de ces fracas, il y a

aura le choix. La question essentielle de la démocratie

contre l’autoritarisme. La guerre en Ukraine,

c’est aussi l’influence d’un seul homme, un « strong

man », Vladimir Poutine, sur son pays. La Chine aussi

est aux mains d’un « homme fort », Xi Jinping, qui a

pris tout le pouvoir. En Inde, Narendra Modi s’appuie

sur le populisme et l’islamophobie pour asseoir sa

puissance. Cela aurait pu être le cas aux États-Unis,

situation absolument stupéfiante, si les manœuvres

postélectorales de Donald Trump avaient abouti… Les

démocraties dites illibérales prospèrent (en Turquie, en

Hongrie, en Afrique aussi), et c’est aussi le retour des

militaires et des coups d’État.

Ce pouvoir par la force, qui chaque jour s’accentue

un peu plus aux quatre coins du monde,

qui s’alimente du populisme, des identités, du nationalisme,

est au cœur des conflits et des guerres à venir.

Ce pouvoir par la force, toxique, n’apporte rien pour

résoudre les complexités du monde. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 3


Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

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427 AVRIL 2022

3 ÉDITO

Le pouvoir par la force

par Zyad Limam

6 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

Abd el-Kader,

l’homme aux mille vies

26 PARCOURS

Omar Mahfoudi

par Fouzia Marouf

29 C’EST COMMENT ?

Bas les masques !

par Emmanuelle Pontié

46 PORTFOLIO

World Press Photo 2022 :

Dans l’œil des cyclones

par Zyad Limam

90 VINGT QUESTIONS À…

Maïmouna Coulibaly

par Astrid Krivian

P.40

TEMPS FORTS

30 Poutine, la guerre

et nous

par Cédric Gouverneur

et Hussein Ba

40 La méthode

Nouakchott

par Pierre Coudurier

52 Felwine Sarr :

« La fiction n’est

pas un reportage »

par Astrid Krivian

58 Pap Ndiaye,

le récit puissant

de l’émancipation

par Astrid Krivian

64 Nadia Dhouib,

une autre

idée du style

par Frida Dahmani

70 Diébédo Francis Kéré,

le talent durable

par Luisa Nannipieri

P.06

POUTINE,

LA GUERRE

ET NOUS

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine

implique forcément l’Afrique.

Par ses immenses conséquences politiques

et économiques. Mais aussi par ce que

cela implique sur notre conception

du monde, de la multipolarité,

des

des nouveaux impérialismes.

REPORTAGE

L’EXCEPTION MAURITANIE

ARCHITECTURE

DIÉBÉDO FRANCIS KÉRÉ

OU LE FORMIDABLE TALENT DURABLE

ÉMANCIPATION

PAP NDIAYE

ET LA LONGUE LUTTE

DES NOIRS AMÉRICAINS

INTERVIEW

FELWINE SARR

« LA FICTION N’EST PAS

UN REPORTAGE »

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NADIA DHOUIB, L’AUTRE FIGURE

DE LA MODE PARISIENNE

France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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SHUTTERSTOCK

427 - AVRIL 2022

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Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

HERVÉ LEWANDOWSKI/RMN/GRAND PALAIS - SHUTTERSTOCK

4 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

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DE LA RÉDACTION

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Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

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Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Hussein Ba, Jean-Marie Chazeau, Pierre

Coudurier, Frida Dahmani, Catherine

Faye, Cédric Gouverneur, Dominique

Jouenne, Astrid Krivian, Fouzia Marouf,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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Com&Com/Afrique Magazine

18-20, av. Édouard-Herriot -

92350 Le Plessis-Robinson

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Fax : (33) 1 40 94 22 32

afriquemagazine@cometcom.fr

P.52

P.46

FAIZ ABUBAKER MOHAMED - BASSO CANNARSA/OPALE.PHOTO - LÉA CRESPI/PASCO - IWAN BAAN

BUSINESS

78 Le blé, une urgence

africaine

82 Diane Mordacq :

« Nous allons assister

à un retour du

protectionnisme »

84 La hausse des métaux

bouleverse la donne

85 Le conflit en Europe

nuit au tourisme

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

86 Mal de dos : Bouger est

le meilleur traitement !

87 Bien hydrater

son visage

88 Un appareil dentaire

n’est pas qu’esthétique !

89 Douleurs : Quand

la chaleur ou le froid

fait du bien

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.64

P.70

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

Tél. : (33) 1 53 84 41 81

Fax : (33) 1 53 84 41 93

AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : avril 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 5


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

HOMMAGE

ABD EL-KADER,

Embarquement

d’Abd el-Kader à Bordeaux,

Stanislas Gorin, 1850.

l’homme aux mille vies

D’une richesse exceptionnelle, le parcours de l’ÉMIR COMBATTANT,

fondateur de la nation algérienne, est mis à l’honneur au Mucem de Marseille.

CHEF DE GUERRE ARABE, leader spirituel soufi,

père de la nation algérienne, cet émir combattant

(1808-1883) est considéré comme l’une des icônes les plus

marquantes de l’histoire du pays. Si le chef nationaliste,

proclamé « sultan des Arabes » par les tribus de l’Oranie

en 1832, défie les armées françaises de 1832 à 1847,

avant de créer les bases d’un premier État national, il

est aussi un homme d’une grande tolérance religieuse,

qui sauve des milliers de chrétiens d’Orient d’un massacre

certain. Sa personnalité se démarque dans le monde

musulman du XIX e siècle et lui vaut un très grand prestige

en France, où il est autant redouté qu’admiré, inspirant

d’illustres auteurs, tels que Victor Hugo, Arthur Rimbaud

ou encore Gustave Flaubert. C’est l’un des grands esprits

de son temps, que l’on découvre à travers 250 œuvres

et documents issus de collections prestigieuses, publiques

et privées. Et un homme aux multiples facettes, sans cesse

en mouvement, qui, spirituellement et dans son érudition,

n’a jamais cessé d’apprendre ni d’évoluer. ■ Catherine Faye

« ABD EL-KADER », Musée des civilisations

de l’Europe et de la Méditerranée, Marseille (France),

jusqu’au 22 août 2022. mucem.org

RMN-GRAND PALAIS/A. DANVERS

6 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


RMN-GRAND PALAIS (CHÂTEAU DE VERSAILLES)/HERVÉ LEWANDOWSKI

Abd el-Kader, en pied,

Jean-Baptiste-Ange

Tissier, 1853.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 7


ON EN PARLE

FOLK

MÉLISSA LAVEAUX

Contes féministes

Dans son quatrième album,

L’ARTISTE ENGAGÉE revisite

ses racines haïtiennes avec un bagage

musical occidental. Brillant !

NOUS L’AVIONS QUITTÉE sur la poésie folk anglo-créole de Radyo

Siwèl, en 2018. On la retrouve aujourd’hui avec un quatrième album

studio tout aussi exigeant : Mama Forgot Her Name Was Miracle. Et

confectionné dans sa ville d’adoption, Paris, choisie après des années

passées au Canada, où ses parents haïtiens avaient trouvé refuge. C’est

une affirmation musicale qu’elle signe ici, en

tant que femme, noire, humaine perdue dans

un monde toujours patriarcal et violent.

En guide d’antidotes, des berceuses,

des contes, mais aussi des mythologies

ancestrales – en témoigne « Lilith ». Sont

convoquées Audre Lorde, Jackie Shane,

Ana Mendieta, Alice Walker ou encore

Faith Ringgold. Difficile

de ne pas se laisser porter

par le groove et la spiritualité

de « Papessa », la sensibilité

vaporeuse de « Tears » ou

la pop percussive de « Faith

Meets Ana ». Toujours

nourrie de son énergie

punk, la musicienne

s’est en outre entourée

de la crème des

réalisateurs, invitant

au micro November

Ultra, Dope Saint Jude

et Oxmo Puccino. Gloire à

Mélissa ! ■ Sophie Rosemont

MÉLISSA LAVEAUX,

Mama Forgot Her Name

Was Miracle,

Twanet/ADA.

❶Corneille

SOUNDS

À écouter maintenant !

Encre rose, Wlab

Déjà le neuvième album

pour Cornelius Nyungura,

né en Allemagne et

miraculeux rescapé du génocide des Tutsis,

découvert avec « Parce qu’on vient de loin »

au début des années 2000. Aujourd’hui,

Corneille a 44 ans et a eu envie de

retourner aux sources de la musique

entraînante et groovy qu’il écoutait

enfant, la pop et le R’n’B des années

1980. Dont cet Encre rose qui porte

bien son nom, en ces temps moroses.

❷Ibibio Sound

Machine

Electrocity,

Merge Records

Depuis le milieu des

années 2010, on suit avec

beaucoup d’intérêt ce formidable groupe

londonien, doté d’une chanteuse en or,

l’Anglo-Nigériane Eno Williams. Pour ce

nouvel album qui profite de la production

d’une référence de la scène électro-brit, Hot

Chip, l’afrofuturisme est toujours de mise, se

nourrissant de jazz comme de disco. Funky,

onirique, nourri de synthés comme de

korego. Électrique, oui, et très bien troussé !

❸Ÿuma

Hannet Lekloub,

Ada/Warner

Après les déjà très réussis

Chura et Poussières

d’étoiles, Hannet Lekloub

réussit le virage crucial du troisième

album. Et devrait confirmer pour de bon

l’alchimie qui règne entre la chanteuse

Sabrine Jenhani et le guitariste Ramy

Zoghlami. Deux esprits libres de Tunis,

passés par l’électro ou le rock, et qui ont

décidé de chanter toutes les possibilités

créatives de leur terre natale, quelque

part entre folk et électro. Superbe. ■ S.R.

DR - ADELINE RAPON - DR (3)

8 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


De gauche

à droite, l’actrice

Khanyi Mbau

et la rappeuse

Nadia Nakai,

toutes deux

sud-africaines.

TÊTES À CLASHES

SÉRIE

La première TÉLÉ-RÉALITÉ AFRICAINE DE NETFLIX se vautre

dans le luxe au cœur de Johannesbourg. Des stars des réseaux sociaux

rivalisent d’extravagances sur fond de querelles bien artificielles…

MOSA HLOPHE/NETFLIX - DR

KIM KARDASHIAN n’a qu’à bien se tenir ! Netflix a fait

appel à des people panafricains particulièrement bling-bling,

aux tenues délirantes, pour sa première télé-réalité tournée

sur le continent ! Dans un déluge de champagne, entre

deux jets privés, se recevant pour des soirées thématiques

sur les rooftops de Johannesbourg, ce petit groupe apprend à

se connaître en sept épisodes, entre amitiés, flirts et disputes

futiles. Le spectacle est surtout assuré par les femmes, car les

hommes, qui jonglent avec épouses et enfants et ne savent pas

toujours quelle grosse cylindrée choisir, semblent bien éteints

face à des businesswomen sûres d’elles, riches et autonomes.

En tête d’affiche : la rappeuse sud-africaine Nadia

Nakai, l’entrepreneuse ougandaise Zari Hassan, l’actrice

nigériane (les sous-titres français parlent systématiquement

de « nigérienne »…) Annie Macaulay-Idibia. Sans oublier

l’impériale Khanyi Mbau, actrice sud-africaine aux

décolletés échancrés d’où manque à chaque instant de

s’échapper un sein refait, et dont les cils sont aussi longs

que ses faux ongles. Côtés messieurs : le présentateur

télé sud-africain Andile Ncube, tiré à quatre épingles

et très peu monogame, le rappeur tanzanien Diamond

Platnumz (qui ose la coiffure à double chignon), le chanteur

nigérian 2Baba, ainsi que le styliste haut en couleur

Swanky Jerry, nigérian lui aussi, qui habille avec beaucoup

d’inventivité chanteuses et premières dames, sans omettre

de soigner ses propres looks. La parité règne car, comme

le dit Khanyi Mbau, « nos comptes en banque ont le même

niveau ». « Je suis milliardaire, je n’ai pas besoin d’un

homme », renchérit Zari Hassan, dite The Boss Lady…

La promesse du titre, Young, Famous & African,

est presque tenue : plus vraiment jeunes (les principaux

personnages ont entre 30 et 46 ans), mais célèbres car suivis

par des millions de followers sur Instagram. Une Afrique

d’hôtels de luxe et d’appartements immenses, que l’on

quitte pour une escapade à Soweto expédiée en trois

plans, ou un safari nocturne au plus près des lions qui

effraient l’une des participantes : « Je n’aime pas ces trucs

de Blancs ! » L’argent n’est définitivement pas un problème,

la pauvreté non plus car le propos se veut radical : « Il

est temps pour nous, jeunes Africains noirs, de s’unir et

de dire au monde : on n’est pas le tiers-monde que vous

imaginez. » De là à copier sans recul les pires travers

de la société de consommation… ■ Jean-Marie Chazeau

YOUNG, FAMOUS & AFRICAN (Afrique du Sud),

de Martin Asare Amankwa et Peace Hyde. Avec Khanyi

Mbau, Nadia Nakai, Diamond Platnumz. Sur Netflix.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 9


ON EN PARLE

Ci-contre, le batteur américain Marque Gilmore.

Ci-dessous, le claviériste malien Cheick Tidiane Seck.

RYTHMES

BLACK LIVES

POWER TO

THE PEOPLE

Au service d’un message antiraciste,

ce COLLECTIF DE MUSICIENS

de haut vol propose des compositions

aussi mélodiques que poétiques.

Le slameur américain

Sharrif Simmons.

CHEICK TIDIANE SECK AU MICRO et aux claviers, David et

Marque Gilmore à la guitare et à la batterie, Immanuel Wilkins

et Jacques Schwarz-Bart au saxo, Grégory Privat au piano,

Reggie Washington à la basse, Yul aux percussions, mais aussi

la mezzo-soprano Alicia Hall Moran au chant… Au total, ce sont

25 artistes qui se fédèrent autour de 20 morceaux autant réussis

les uns que les autres pour lutter contre le racisme. Et quoi de

mieux que la musique, dans ce qu’elle a de plus riche et hybride ?

Entre mélopées traditionnelles africaines, jazz, blues et spoken

word, ces artistes racontent la diaspora africaine en remontant

jusqu’à la déportation de celles et ceux qui devinrent esclaves

loin de chez eux. Parmi les influences, James Brown, Fela Kuti ou

encore Abbey Lincoln et Max Roach. Si le rythme prend aux tripes,

les paroles aussi, l’émotion se faufile ici et là et renforce d’autant

plus le message de ce disque, qui reste crucial aujourd’hui. ■ S.R.

BLACK LIVES, FROM GENERATION TO GENERATION,

Jammin’colorS/L’Autre Distribution.

DAREM BOUCHENTOUF - DR (3)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


LITTÉRATURE

ORHAN PAMUK

Le magicien des mots

Le PRIX NOBEL TURC signe une fresque

onirique où s’amorce la chute de l’empire

ottoman, confronté aux ravages d’une épidémie.

LEA CRESPI/PASCO - DR

AU CŒUR DE CE ROMAN, il y a une île imaginaire,

Mingher, « perle de la Méditerranée orientale ».

Nous sommes en 1901, et la peste s’y est déclarée.

Sur cette île multiculturelle, où musulmans

et orthodoxes tentent de cohabiter, la maladie

agit comme un accélérateur des tensions. Dès lors,

ce microcosme, situé au large de Rhodes, sur la

route d’Alexandrie, devient le théâtre d’une crise

sanitaire et communautaire sans précédent. Si ce

texte romanesque, où se mêlent fiction et réalité,

semble coller à l’actualité, le démarrage de son

écriture remonte pourtant à 2016, bien avant que

ne débute la pandémie. Ce n’est qu’au moment où

l’auteur, connu pour son engagement intellectuel

et politique, terminait de rédiger les dernières pages,

que le Covid-19 a fait son apparition. Le sentiment

de peur éprouvé lui faisant ainsi clore son récit dans

l’émotion et l’urgence. En réalité, cela fait quarante ans que

l’auteur turc le plus lu au monde s’intéresse aux épidémies.

Des personnages spécialistes de la peste étaient déjà au centre

de deux de ses livres, La Maison du silence et Le Château blanc.

Pour l’élaboration de ce roman d’amour, policier et historique,

l’éthique existentialiste et notamment La Peste, d’Albert Camus,

ont été ses premières inspirations. Ainsi que les théories

du Palestino-Américain Edward Saïd, pionnier

du post-colonialisme, l’orientalisme et la lecture

erronée que l’Ouest a de l’Est lorsqu’il lui attribue

un fatalisme inné. Si Pamuk pensait au départ faire

de Mingher une Turquie miniature, son envie de

réalisme est venue l’amender. Il s’est donc inspiré

de la Crète et de l’île de Kastellórizo, le point le plus

oriental de la Grèce actuelle. Dans un subtil mélange

de références, chaque détail, chaque personnage,

chaque mouvement a été pensé, travaillé, examiné.

Ce récit nous entraînant ainsi dans un tourbillon.

Celui du sort hasardeux de l’humanité. ■ C.F.

ORHAN PAMUK,

Les Nuits de la peste,

Gallimard,

688 pages, 25 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 11


ON EN PARLE

LA FEMME

DU FOSSOYEUR

(Finlande-Allemagne-

France), de Khadar

Ayderus Ahmed.

Avec Omar Abdi,

Yasmin Warsame,

Kadar Abdoul-Aziz

Ibrahim. En salles.

DRAME

CREUSER SA TOMBE

ÉTALON D’OR DE YENNENGA au Fespaco 2021, ce film somalien, tourné

à Djibouti, raconte une émouvante histoire d’amour entre cimetière et désert…

GULED EST FOSSOYEUR, il attend pelle à la main,

aux portes de l’hôpital, que soient livrés des cadavres.

Nasra, son épouse, atteinte d’une maladie mortelle, cuisine,

allongée près de leur jeune fils, Mahad. Pour soigner sa

femme, Guled doit trouver l’équivalent d’un an de salaire…

Les sacrifices seront douloureux pour y arriver. Il lui faudra

revenir dans son village natal et vendre un troupeau qui

lui appartient, mais jalousement gardé par sa famille

qui voulait le marier à une autre et refuse de le revoir.

Cette course contre la montre dans le désert est sobrement

racontée, baignée de mélancolie mais aussi parfois de joie

et de couleurs, comme lorsque le couple, avant la maladie,

s’invite dans un riche mariage grâce à… une chèvre.

Toute l’énergie du film est portée par cet amour pour

une femme forte mais diminuée et par l’urgence à pouvoir

la guérir. Jusqu’où aller pour y parvenir ? Dans le rôle de la

souffrante magnifique, la top-modèle canadienne d’origine

somalienne, Yasmin Warsame, que le réalisateur finlandais,

lui-même d’origine somalienne, avait remarqué dans une

campagne publicitaire pour H&M sur les murs d’Helsinki.

Même si le récit illustre l’absence d’accès aux soins de bien

des Africains, on n’est pas dans un documentaire sur le Djibouti

d’aujourd’hui. D’ailleurs, les chansons de la bande originale sont

sénégalaises, et aucun aspect moderne de ce pays n’apparaît

à l’écran. Comme pour mieux rendre intemporel ce conte

pourtant ancré dans une terrible réalité sociale… ■ J.-M.C.

PATRIMOINE

L’art du divin Un parcours conçu comme une plongée

au cœur de la société bamiléké, au quai Branly.

CALEBASSE PERLÉE MULTICOLORE, trône royal décoré de cauris, masques, ou encore sculptures

sur bois, les 300 œuvres présentées – dont 260 trésors précieusement conservés par des chefs

traditionnels – célèbrent l’art des communautés des hauts plateaux des Grassfields, à l’ouest du

Cameroun. Ponctuées d’œuvres d’artistes contemporains camerounais qui ont puisé dans leurs

techniques traditionnelles, elles illustrent l’influence culturelle des chefferies, piliers sociaux,

économiques et politiques dès le XVI e siècle, et leur dimension vivante. Considérées comme des

contre-pouvoirs et investies de pouvoirs quasi divins, ces congrégations assurent encore aujourd’hui

le lien entre le monde des vivants et celui des ancêtres, et veillent au respect des traditions et de la

culture bamiléké. Plus encore, elles invitent à un dialogue de l’humain avec tout ce qui l’entoure, au sein

d’un système dans lequel politique, religion et organisation sociale sont intrinsèquement liées. ■ C.F.

« SUR LA ROUTE DES CHEFFERIES DU CAMEROUN : DU VISIBLE À L’INVISIBLE »,

Musée du quai Branly, Paris (France), jusqu’au 17 juillet 2022. quaibranly.fr

ARTTU PELTOMAA - DR (2)

12 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Ci-contre, Mémoriel Sétif Guelma Kherrata,

Kamel Yahiaoui, 1995. Œuvre réalisée en hommage

aux victimes des massacres du 8 mai 1945.

Ci-dessus, La Kahena, Jean Atlan, 1958.

Ci-dessous, Cité des Sablons (composée

de 620 appartements), Patrick Zachmann, 1989.

DR - CNAC/MNAM DIST. RMN-ADAM RZEPKA - PATRICK ZACHMANN/MAGNUM PHOTOS

EXPO AMOURS ET DÉSAMOURS

Voyage dans les méandres de l’histoire des relations

entre JUIFS ET MUSULMANS DE FRANCE.

C’EST UNE RÉFLEXION et une présentation passionnantes

que proposent les historiens Mathias Dreyfuss, Karima

Dirèche et Benjamin Stora, également commissaire

général de l’exposition, à travers plus de 100 œuvres d’art

historiques et contemporaines et de nombreux documents

et archives. Un regard neuf sur les unions et les désunions

des juifs et des musulmans dans l’Hexagone, ainsi que sur

le rôle essentiel du pays et de l’État dans la transformation

de ces rapports, tant en Afrique du Nord qu’en France

métropolitaine. Elle est aujourd’hui le pays d’Europe

qui compte les populations juive et musulmane les plus

importantes du continent. Si leurs relations apparaissent

aujourd’hui plus distendues et dégradées que jamais, il n’en

a pas toujours été ainsi. Des deux côtés de la Méditerranée,

une histoire commune relie ces deux communautés,

qui tirent leur force de traditions et de savoirs partagés.

Comment alors réinventer cette relation historique malgré

les mémoires douloureuses et les chaos de l’actualité ? ■ C.F.

« JUIFS ET MUSULMANS DE LA FRANCE

COLONIALE À NOS JOURS », Musée national

de l’histoire de l’immigration, Paris (France),

jusqu’au 17 juillet 2022. histoire-immigration.fr

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 13


ON EN PARLE

Son film,

Les rêves n’ont

pas de titre, sera

exposé jusqu’au

27 novembre.

ARTZINEB SEDIRA,

LA FRANCE À VENISE

L’artiste visuelle franco-algérienne

proposera une expérience humaniste

immersive à la 59 E BIENNALE.

L’ARTISTE INVESTIRA le pavillon français à la 59 e Biennale

internationale d’art contemporain de Venise, qui ouvre ses

portes le 23 avril. Née en France de parents algériens, Zineb

Sedira travaille entre Paris, Londres et Alger, où elle soutient

le développement de la scène contemporaine. Son installation

cinématographique pour le pavillon français, Les rêves n’ont

pas de titre, est une expérience humaniste immersive qui

brouille les frontières entre fiction et réalité : elle y mêle

éléments biographiques et scènes de films emblématiques

qui rappellent l’élan militant, culturel et politique des cinémas

français, italien et algérien des années 1960 et 1970.

Un hommage à l’influence du septième art sur le désir

d’émancipation post-colonial. On y retrouve tous les thèmes

chers à l’artiste, comme la lutte contre le racisme, la liberté,

la solidarité, l’identité ou encore la famille. ■ Luisa Nannipieri

labiennale.org

DR - THIERRY BAL ET ZINEB SEDIRA (2)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


MUSIQUE

PONGO

La nouvelle

diva du

kuduro

Avec son premier album

qui convoque les sonorités

d’aujourd’hui mais aussi

ses origines, la CHANTEUSE

ANGOLAISE fait monter

la température.

AXEL JOSEPH - DR

CETTE ANNÉE, Pongo fête ses 30 ans avec

un premier album qui synthétise son passé

et ses désirs avec une rare énergie. Née

en Angola, exilée à Lisbonne, cette danseuse

et chanteuse a été bercée par une diversité

de musiques assez épatante, se ressentant

aujourd’hui dans sa musique, et qu’elle

a distillé au gré de plusieurs singles et EP,

dont le remarqué UWA. Entre rythmiques

brésiliennes, zouk antillais et mélopées

ancestrales angolaises, elle a trouvé un

ton qui n’appartient qu’à elle. Ayant fait

ses armes au sein du groupe Denon Squad,

où, non contente de danser, elle s’empare

du micro, Pongo découvre l’ivresse de la

scène aux côtés du groupe Buraka Som

Sistema. Une décennie plus tard, elle est

devenue une référence du kuduro portugais

et n’hésite pas à clamer haut et fort ses

convictions antiracistes et universalistes.

Lesquelles se ressentent tout au long de

Sakidila, où sa passion pour l’afrobeat et le

funk se laisse également sentir. Polyglotte,

optimiste mais lucide, Pongo fait entendre sa

voix affirmée et son sens viscéral du groove,

sans manières ni postures. Irrésistible. ■ S.R.

PONGO, Sakidila,

Virgin/Universal.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 15


ON EN PARLE

IBN

EL FAROUK

Juste une

illusion

EXPOSITION

Le photographe franco-marocain

donne une DIMENSION

ABSTRAITE à ses œuvres.

VÉRITABLE PASSEUR D’ART, Ibn El Farouk incarne

un entre-deux, à la croisée de la France et du royaume

chérifien. Né en 1964, cet artiste qui a étudié la philosophie

est considéré comme le fer de lance de la photographie

expérimentale au Maroc. Avec son exposition « Informe »,

il allie esthétique et amplitude de la matière à travers

l’expression de la couleur. Au cours de sa déambulation,

le visiteur s’interroge tant l’art d’Ibn El Farouk oscille

entre l’éclat de la photographie et la tonalité de la peinture,

imprimant une autre dimension à ses œuvres. Lancée en

premier lieu à Bois-Colombes (en région parisienne) depuis

le 29 mars, l’exposition s’inscrit à la lisière de l’Europe

et de l’Afrique pour un dialogue fécond, fédérateur et

novateur. Ce solo show fera ensuite halte à Casablanca à

partir du 26 mai et sera présenté au sein de l’emblématique

galerie Shart, sous la houlette du directeur Hassan

Sefrioui, indéniable défricheur de talents. Le huitième art

permet à l’artiste de développer une plastique abstraite

tout en parlant au plus grand nombre. ■ Fouzia Marouf

«INFORME», Salle Jean Renoir, Bois-Colombes (France),

jusqu’au 8 mai. Puis à la galerie Shart, Casablanca

(Maroc), du 26 mai au 26 juin. galerie-shart.ma

ESSAI

EXPLORATION

DE LA LANGUE

La question de la traduction,

de l’universel et du pluriel

par le philosophe

Souleymane Bachir Diagne.

« POUR COMPRENDRE l’autre,

il ne faut pas se l’annexer

mais devenir son hôte. »

En mettant en exergue une

citation de Louis Massignon,

l’un des plus grands savants

du XX e siècle, pionnier du

dialogue islamo-chrétien, le

non moins brillant philosophe

et professeur à l’université

Columbia, à New York, où

il dirige également l’Institut

d’études africaines, s’inscrit

dans le sillage engagé de

ce passeur. Son sujet ici :

explorer la langue et ses

voyages ; les langues,

dominantes et dominées,

TÉMOIGNAGE

LEÇON DE VIE

L’acteur et réalisateur béninois

Jean Odoutan se souvient de

la création de son premier film.

IL A LES DENTS du bonheur.

Ces fameuses incisives du

haut écartées, qualifiées

ainsi au temps des guerres

napoléoniennes chez les soldats

qui étaient dans l’incapacité

de les utiliser pour recharger

leur arme, si lourde qu’il fallait

la tenir à deux mains : un

sésame pour échapper au pire.

Et une chance. Comme celle

que le réalisateur de Barbecue-

Pejo (1999), l’histoire d’un

cultivateur de maïs qui use de

mille et un stratagèmes pour

sortir de la misère, a su saisir

malgré un parcours jonché de

galères. Il nous narre dans

SOULEYMANE

BACHIR DIAGNE,

De langue à langue :

L’Hospitalité

de la traduction,

Albin Michel,

180 pages, 19,90 €.

et leur interprétation, leur

transposition. Fort de sa triple

culture – africaine, française

et américaine –, il se fait

le chantre de la traduction,

comme décentrage et source

de dialogue. Un espace

de rencontre et d’éthique,

où l’interprète, de simple

auxiliaire, devient un

médiateur culturel. Et où, en

faisant que de langue à langue

l’on se parle et se comprenne,

la traduction puisse assumer

un rôle humaniste, en créant

une relation d’équivalence

et de réciprocité entre

les identités. ■ C.F.

JEAN

ODOUTAN,

Le Réalisateur

nègre, 45rdlc,

268 pages,

19,90 €.

ce témoignage plein de dérision

l’accouchement difficile de

ce premier film et ses débuts

d’autodidacte dans le septième

art. Presque un making-of,

ourdi de rebondissements

et de poésie. Le récit d’un

tournant de vie décisif, à la fois

majeur et burlesque, pour

celui dont plusieurs films ont

été primés dans des festivals

internationaux, et dont le

prochain s’intitule Grand Frère

Tambour-Tam-Tam. Un créateur

polyvalent, à la joie de vivre

communicative. ■ C.F.

DR (3)

16 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DR (3)

CINÉMA

UN VILLAGE ARABE

Des comédiens palestiniens sont dirigés

par un réalisateur israélien dans un film

mélangeant ABSURDE ET POLITIQUE.

ERAN KOLIRIN avait raconté avec succès la

tournée en Israël d’un orchestre égyptien (La

Visite de la fanfare, 2007). Ici, tous ses comédiens

sont des Palestiniens qui incarnent les habitants

d’un village arabe soudainement encerclé

par l’armée israélienne, sans aucune raison

officielle. Problème : un couple et leur fils, venus

de Jérusalem pour un mariage, se retrouvent

prisonniers et ne peuvent plus rentrer ni prévenir

personne, coincés dans la vaste maison familiale

en construction. Checkpoint, scellés… même

les téléphones portables ne passent plus. Cet

enfermement dans une habitation en chantier

et un bourg aux abois va créer bien des tensions.

C’est également l’occasion de scènes cocasses

ou absurdes, qui font penser au cinéma du

Palestinien Elia Suleiman (Intervention divine,

2002). Voulant embrasser plusieurs thèmes dans

ce quasi-huis clos, le film peine parfois à décoller,

tels ces colombes qui refusent de s’envoler lors

du mariage. Mais porté par des comédiens

impeccables, il illustre parfaitement une situation

politique plus que jamais au point mort. ■ J.-M.C.

Les habitants d’un petit

bourg se retrouvent encerclés

par l’armée israélienne.

ET IL Y EUT

UN MATIN

(France-Israël),

d’Eran Kolirin.

Avec Alex Bachri,

Juna Suleiman,

Salim Daw.

En salles.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 17


ON EN PARLE

MODE

MOSSI

De la douceur

avec du caractère

Détails et volumes originaux

donnent vie à une collection

sculpturale qui associe

ÉLÉGANCE ET CONFORT.

CELA FAIT DÉJÀ QUELQUES ANNÉES que le nom de Mossi

Traoré a intégré le calendrier officiel de la Fashion Week

parisienne, la créativité de ses collections séduisant un

public toujours plus large. Adepte d’une mode architecturale,

épurée et linéaire, le designer d’origine malienne, élevé

en banlieue parisienne, dans une cité de Villiers-sur-Marne,

enchaîne les collaborations artistiques pour donner vie

à des lignes exclusives. Depuis le lancement de son label

éponyme, en 2018, il a travaillé avec la sculptrice sur textile

française Simone Pheulpin, le calligraphe irakien Hassan

Massoudy, l’artiste sud-coréen Lee Bae ou encore le peintre

malien Ibrahim Ballo. Des artistes qu’il expose à côté de ses

créations au cœur du Carrousel du Louvre, où il a installé

sa galerie. Pour sa collection automne-hiver 2022-2023,

il s’est associé à la sculptrice française Angélique Lefèvre,

dont les œuvres deviennent alors des motifs imprimés sur

des vêtements fonctionnels et adaptables. Pour l’occasion,

Le styliste Mossi Traoré.

elle a peint des aquarelles, qui ont ensuite été scannées

puis fixées aux tissus. Avec leurs nuances de bleu, comme

le bleu nuit, elles enrichissent la palette de couleurs du

styliste, qui travaille d’habitude le noir et le blanc. La coupe

évasée des jupes en biais, déjà esquissée dans des collections

précédentes, s’associe à un élément nouveau dans le catalogue

de la marque : la doudoune. Travaillée en matelassage, elle

apporte du relief et de la douceur à des créations qui jouent

avec les volumes. À côté de ces survêtements sculpturaux,

Mossi propose également des hauts tout en délicatesse : des

chemises et des robes réalisées en coton, laine tissée et fibre

de lait (une matière durable et innovante), avec des pans

de tissus, que l’on peut adapter à son style ou son humeur.

Pouvoir exprimer sa personnalité à travers ses vêtements,

sans renoncer au confort, est l’un des principes créatifs du

trentenaire, qui invite à superposer les éléments pour habiller

des silhouettes floues et volumineuses. ■ L.N. mossi.fr

DR (4)

18 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DESIGN

OHIRI, BIJOUX MYSTIQUES

Des ACCESSOIRES CONTEMPORAINS ivoiriens inspirés

par l’esthétique et l’art du peuple akan.

POUR LA CRÉATRICE franco-ivoirienne Akébéhi Kpolo,

les bijoux ne sont pas de simples ornements mais de

véritables objets d’art. En créant Ohiri en 2012, elle a réussi

à donner corps à une passion d’enfance tout en célébrant

le savoir-faire et la culture du peuple akan à travers

des pièces uniques, voire avant-gardistes. Ses trois

dernières collections explorent et réinterprètent

dans un style contemporain l’esthétique

et le symbolisme des bijoux en pays akan

(notamment au Ghana et en Côte d’Ivoire).

Après avoir évoqué les techniques et les

formes utilisées par les orfèvres dans « Lines »

et avoir mis en avant la matière la plus utilisée

par le passé avec la ligne « Sika » (qui signifie

« or »), elle aborde désormais la symbolique

des ornements dans le dernier volet de cette

trilogie, « Outlines ». Du collier d’épaule comme

des bracelets – réalisés artisanalement en Côte d’Ivoire et

au Kenya – se dégage la silhouette, majestueuse, à moitié

submergée du crocodile. Un animal qui, dans la culture

animiste akan, a une signification complexe et mystérieuse.

La collection est aussi un hommage à la capitale

ivoirienne Yamoussoukro, où le président Félix

Houphouët-Boigny avait créé un lac pour

accueillir ces grands reptiles au

charme envoûtant. ■ L.N.

ohiristudio.com

MATTOS BERGER

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 19


ON EN PARLE

Au mur sont accrochées des images

du Sénégal, dans un décor d’inspiration wax.

Chez Tantie, on propose du Sodabi

arrangé, une liqueur de palmier,

disponible au shot ou au mètre.

SPOTS

DES NOUVELLES

TABLES À COTONOU

Si vous êtes de passage au Bénin, voici DEUX ADRESSES à tester sans délai.

OUVERT À L’AUTOMNE dernier par le Béninois

d’origine ivoirienne Assad Alao dans le quartier

sénégalais Scoa Gbeto, Chez Tantie est

une cantine de qualité à des tarifs abordables,

au cadre chaleureux et confortable. Assis sur

la terrasse en bois ou dans la salle à la déco

d’inspiration wax, en regardant les images

du Sénégal accrochées au mur et bercés par

du bon jazz, on y goûte des classiques comme

le thiéboudiène (rouge, blanc ou diaga),

le mafé ou le yassa. Mention spéciale pour

le foutou de Tantie, à la sauce graine

au bœuf, et le poulet kédjénou. Et

pour le Sodabi arrangé, une liqueur

béninoise de palmier, disponible

au shot ou au mètre.

UNE AUTRE ADRESSE de

la ville fait, elle, la part belle au

poisson. Mi-restaurant, mi-poissonnier,

La Pirogue sert depuis juin 2021 des produits de la mer frais

et responsables en plein cœur de Cotonou. Les clients peuvent

choisir parmi les arrivages du jour, rigoureusement pêchés

avec des méthodes artisanales le long des côtes du Bénin,

en respectant les périodes de reproduction. Ici, on ne trouve

La Pirogue est à la fois un restaurant et un poissonnier.

par exemple pas de moules sénégalaises, mais à la bonne

période, on goûte aux huîtres locales. Une fois son poisson

choisi, on peut l’emporter ou le déguster sur place avec sauce

et accompagnement : poêlé, frit, en papillote ou au barbecue,

entier ou en filet, à vous de choisir ! La carte propose aussi des

salades et des sandwiches fast good, un simple fish and chips

ou des snacks savoureux. À tester, selon les jours, les plats

Mama Africa : du monyo (une spécialité du sud du Bénin) au

thiéb sénégalais, en passant par l’attiéké ivoirien à base de

poisson. ■ L.N. restaurant-la-pirogue.com

DR (4)

20 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


ARCHI

Célébrer la grande

pyramide de Gizeh

DR

Avec l’Observatoire

de Khéops,

le STUDIO MALKA

a construit une

résidence d’artistes

au pied de la

première merveille

du monde.

L’OBSERVATOIRE DE KHÉOPS est une résidence d’artistes nichée dans le village

préservé de Nazlet El-Samman, un site égyptien fondé au VII e siècle par des tribus

du désert fascinées par les pyramides de Gizeh. Construit dans l’axe de la seule

merveille du monde à avoir survécu depuis l’Antiquité, le bâtiment est orienté

est-ouest, ce qui permet de contempler les phénomènes célestes dans toute leur

ampleur. Le jardin, la piscine, les chambres, et même le mobilier sont disposés de

façon à offrir une vue optimale sur la pyramide de Khéops. La salle du temps, un

lieu d’observation méditative, est recouverte par un toit textile qui se plie et se déplie

très rapidement, en prise directe avec son environnement. Et la charpente à forme

pyramidale, conçue sans poinçon central, crée presque un portail tridimensionnel,

qui cadre la grande pyramide et lui fait écho au sein de l’habitat. Dans un souci

d’engagement socio-environnemental, le projet intègre les techniques de construction

locales, le savoir-faire ancestral ainsi que l’artisanat des villageois. La philosophie

de l’architecte et ancien graffeur Stéphane Malka, connu pour ses recherches sur le

renouveau urbain, se retrouve jusque dans les façades, composées d’une accumulation

de briques de terre crue, de fenêtres et de volets traditionnels recyclés, strictement issus

de l’économie circulaire du village. Un hommage à l’architecture informelle, qui ajoute

une touche onirique et décalée à ce belvédère habité. ■ L.N. stephanemalka.com

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 21


ON EN PARLE

GALAAfrica is the future

AU NOM DES FEMMES

ET DES ENFANTS

La 8 e édition de la soirée

de bienfaisance de la FONDATION

CHILDREN OF AFRICA s’est

tenue le 11 mars à Abidjan. Près

de 900 invités et généreux donateurs

ont répondu présent à l’invitation

de sa fondatrice, la Première dame

ivoirienne Dominique Ouattara.

par Emmanuelle Pontié

Ce 8 e dîner de gala de la fondation

Children of Africa (COA), plusieurs

fois repoussé pour cause de pandémie,

était très attendu. Près de 900 convives

étaient au rendez-vous de la Première

dame Dominique Ouattara, ce vendredi

11 mars au Palais des congrès du Sofitel Abidjan Hôtel

Ivoire. À l’image des éditions précédentes, autour du

couple présidentiel de Côte d’Ivoire, de nombreuses

stars internationales et locales avaient répondu présent,

comme les comédiennes Emmanuelle Béart ou Aure Atika,

la top-model Adriana Karembeu, les acteurs Samuel

DR

22 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Accueil au groupe scolaire COA d’Abobo,

avec, au centre, Madame Dominique

Ouattara et la princesse Ira de Fürstenberg,

marraine de la fondation.

DR

Le Bihan, Tomer Sisley, Gary Dourdan ou Isaach de Bankolé,

la réalisatrice Yamina Benguigui, et les artistes Alpha Blondy,

Youssou N’Dour, Singuila, Magic System, Michel Gohou,

Vegedream, Kaaris, Toumani et Sidiki Diabaté, Charlotte

Dipanda, MC Solaar, Kamel Ouali ou encore Fally Ipupa.

Côté sport, on peut citer Didier Drogba, Murielle Ahouré,

Cheikh Cissé… Et bien d’autres, dont le président français

Nicolas Sarkozy en invité surprise ou encore le professeur

Marc Gentilini, soutien de la première heure de la fondation.

Le but du gala de charité cette année : récolter 6 millions

d’euros pour financer, entre autres, la construction d’un

centre d’accueil pour femmes victimes de violences dans

la ville d’Adiaké en bordure de lagune, à 94 kilomètres

d’Abidjan. « Il sera bâti sur une superficie de 1,6 hectare,

et sa capacité d’accueil sera de 80 places. Ce centre offrira

à des pensionnaires et leurs enfants toutes les commodités

nécessaires à leur prise en charge holistique et à leur

bien-être », a annoncé Madame Dominique Ouattara sur

scène. Une partie de la somme permettra aussi de rénover

et d’agrandir la Case des enfants, le foyer d’accueil de la

fondation qui a recueilli des milliers de petits en difficulté

Ci-contre, la jeune

présidente des élèves,

qui a fait un discours

de remerciements.

depuis sa création il y a vingt-quatre ans. Grâce aux généreux

donateurs et amis du monde du business, dont Pierre

Fakhoury, Cyrille Bolloré ou Martin Bouygues, la somme

a pu être réunie dans sa totalité. En partie grâce à la vente

traditionnelle, où des objets luxueux sont mis aux enchères.

Comme cette parure bracelet et boucles d’oreilles en or

et diamants d’une valeur de 53 000 euros offerte par le

maître joaillier Edouard Nahum ou encore une œuvre de

l’artiste Aboudia, emportée pour 280 millions de francs CFA

(426 000 euros). Une soirée haute en couleur, avec un menu

savoureux concocté par les chefs Yannick Alléno et Prisca

Gilbert et un spectacle de qualité, des tableaux créés par

le chorégraphe Georges Momboye aux prestations de Magic

System ou d’Alpha Blondy. Le thème de la soirée : Africa is

the future. Le matin, l’ensemble des invités de la Première

dame s’était rendu au groupe scolaire d’excellence Children of

Africa d’Abobo, financé grâce aux recettes du gala précédent,

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 23


ON EN PARLE

qui s’était tenu en 2018. Située dans l’une des communes

les plus peuplées du district d’Abidjan, l’école accueille

700 élèves, dont 100 à la maternelle et 600 au primaire.

Elle est dotée d’équipements modernes, d’une cantine,

d’une bibliothèque, d’une aire de jeu pour les plus

petits et d’un grand terrain de sport. Ce groupe scolaire

est entièrement gratuit pour les élèves, y compris les

tenues, les fournitures et la cantine. La Première dame, le

ministre-gouverneur du district autonome d’Abidjan Robert

Beugré Mambé et plusieurs membres du gouvernement

de Côte d’Ivoire, dont la ministre de l’Éducation nationale

et de l’Alphabétisation Mariatou Koné, ont été accueillis

par les danses et les chants des élèves. Depuis sa création

en 1998, la fondation Children of Africa a construit

l’Hopital mère-enfant Dominique Ouattara de Bingerville,

et a fait de l’éducation des enfants son premier cheval de

bataille. Elle distribue à chaque rentrée des classes des kits

scolaires aux enfants défavorisés, équipe les écoles et les

cantines à travers tout le pays et a, entre autres, construit

un lycée dans la ville de Kong, dans le nord du pays. ■

Une soirée

haute en couleur.

La table présidentielle

du dîner de gala,

au Palais des congrès

du Sofitel Abidjan

Hôtel Ivoire.

Le président

de Côte d’Ivoire

Alassane

Ouattara et

son épouse,

Dominique.

Nicolas Sarkozy

et Dominique

Besnehard,

avec Dominique

Ouattara.

Loïc Folloroux

et Claire

Guena.

Le couple présidentiel entouré, de gauche à droite,

par Mamadou Diagna Ndiaye, Martin Bouygues,

Mireille Fakhoury, Nathalie Delapalme et Pierre Fakhoury.

Alpha Blondy

sur scène.

Le professeur

Marc Gentilini.

DR

24 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Marc

Socquet

et son

épouse,

Nathalie

Folloroux.

Youssou N’Dour et

Nadine Sangaré.

Selfie de Fally Ipupa

avec Dominique Ouattara.

Le Premier ministre Patrick

Achi et son épouse,

Florence.

Elisabeth Gandon

et Yannick Alléno.

MC Solaar.

Didier

Drogda

et Gabrielle

Lemaire.

Danielle

Ben Yahmed,

Cyrille Bolloré

et Aure Atika.

La Première

dame entourée

de Masséré Touré

et de Bruno Koné.

Le couple présidentiel entouré, de gauche à droite, par Amira Cazar, Emmanuelle Béart,

Yamina Benguigui, Samuel Le Bihan, Aure Atika, Tomer Sisley et Sandra Zeitoun.

DR

Martin Bouygues

et Adriana Karembeu.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 25


PARCOURS

Omar Mahfoudi

COLORISTE, CET ENFANT DE TANGER

ravive la nature dans son œuvre poétique. Il participe en avril à la foire

d’art contemporain africain 1-54, à Paris, pour la galerie Afikaris,

qui promeut les artistes émergents du continent. par Fouzia Marouf

Sourire en bannière, il se promène entre les colonnes ivoire de la galerie parisienne

Afikaris. Omar Mahfoudi allie la singularité du dessin à l’effusion de la couleur : ses silhouettes

singulières, auréolées de doré, ses reliefs pastel sont autant de signes qui constellent ses

toiles monumentales de la série Golden Painting et le connectent à sa mémoire ancestrale et

à sa ville natale, Tanger, terre de brassage, d’errance et d’exil. Né en 1981 dans la mythique

cité du détroit, il grandit entouré du souvenir vivace de la Beat Generation : « La maison

de mes parents se trouvait en face de celle de Barbara Hutton, près de celle de Paul Bowles.

Et comme nombre de Marocains, j’ai été profondément marqué par Mohamed Choukri,

avec lequel je discutais souvent, adolescent. Tanger était une ville internationale qui nous

fascinait tous. J’y ai fait d’incroyables rencontres artistiques, ne connaissant pas l’Europe », se souvient-il.

Enfant touche-à-tout, habile de ses mains, il transforme tous les objets en jouets. « J’ai grandi dans

la kasbah, en passant mon temps à dessiner, à faire le portrait de mes amis. À l’époque, nous avions

une chaîne de télé espagnole en plus de la chaîne marocaine nationale. Influencé par la culture

manga, je reproduisais mes héros de dessins animés sur du carton que je peignais. » Son destin semble

tout tracé. Passionné, curieux, il incarne la nouvelle école et participe activement à l’efflorescence

de la jeune scène du Nord marocain, où nombre de plasticiens se sont succédé, en quête de la bonne

lumière à Asilah ou à Tétouan, qui abrite l’emblématique Institut national des beaux-arts.

Omar Mahfoudi se consacre définitivement à son art : « J’avais conscience d’être au cœur d’un lieu

emblématique, où avaient vécu Matisse, Bacon. Je passais d’atelier en atelier, avant le boom économique,

nourri par une mixité et un héritage culturels très présents. Je peignais au contact d’une vitalité et d’une

émulation constantes », indique-t-il. Rebelle, revêche, la région est ainsi aux prises avec les mouvements

de contestation depuis 2011. En 2015, il participe au group show Désordre, présenté à la galerie Delacroix,

à l’Institut français de Tanger. Dans sa série de grands formats consacrés à des figures militaires, il dépeint la

chute de dictateurs vieillissants : « Je me suis inspiré de Moubarak et de Kadhafi afin de dénoncer la symbolique

de la répression. C’était aussi un prétexte pour aborder l’abstrait, qui traverse encore mon œuvre aujourd’hui. »

En quête d’un ailleurs, l’âme voyageuse, en 2012, il passe par les États-Unis : « Cela m’a mené au

septième art. New York me fascinait pour le Nouvel Hollywood, mais la ville était trop froide et urbaine,

j’étais heureux de retourner au Maroc », confie-t-il. Arrivé à Paris en 2016, il intègre la galerie Afikaris en y

exposant en 2020 un travail renvoyant à l’après-confinement, « Quitter la ville »: « J’ai découvert cet espace

à 1-54 Marrakech, en 2019. Nous grandissons ensemble, entre écoute et observation. » Depuis, il a présenté

en 2021, à la foire 1-54 London, des œuvres de son exposition « El Dorado », inspirée par la peinture

italienne du Moyen-Âge. Et en 2023, il exposera à la galerie L’Atelier 21, à Casablanca, dans un solo show.

Ses nouveaux travaux, qui font écho à la poésie de la nature, et leurs variations et explosions de couleurs

seront exposés du 7 au 10 avril à 1-54 Paris, avec la galerie Afikaris. ■ 1-54.com / afikaris.com

26 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


AMMAR ABD RABBO

« J’ai grandi

dans la kasbah,

en passant mon temps

à dessiner, à faire

le portrait de

mes amis. »


Contemporain,

en prise

avec cette Afrique

qui change,

ouvert sur le monde

d’aujourd’hui,

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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

BAS LES MASQUES !

DOM

Le 26 mars dernier, un événement – car c’en est un – est un peu passé inaperçu.

Un masque en bois du peuple Fang, spécimen rarissime de la société secrète des justiciers

du Ngil, s’est envolé à 5,25 millions d’euros lors d’une vente aux enchères à Montpellier, dans

le sud de la France. Un record qui talonne de peu celui de 2006 pour un autre masque de

la même ethnie, qui avait été adjugé à 5,9 millions d’euros, à Paris.

À Montpellier, dans la salle, un membre de la communauté gabonaise locale

s’est exclamé : « Le voleur doit être pris avec l’objet volé. Ne vous inquiétez pas, on va porter

plainte. On va récupérer cet objet, c’est un bien mal acquis colonial. » Dans ce cas précis,

et selon le commissaire-priseur, ce masque a été collecté vers 1917 par un gouverneur

français en poste à Dakar, et a dormi dans un grenier durant plus de cent ans. Alors oui,

c’est probablement un vol. Mais la vente s’est faite en

toute légalité. À l’heure où certains pays d’Afrique de

l’Ouest, comme le Bénin ou le Nigeria, demandent (et

ont commencé à obtenir) la restitution de leurs œuvres

d’art pillées, la réaction de l’agitateur gabonais est bien

entendu légitime.

Pour autant, ce fait divers ouvre un débat

assez compliqué. Sur le plan du droit, d’abord. Comment

prouver que ces pièces aient été offertes ou

pillées ? La plupart du temps, plus aucun témoin n’est

là pour en attester. Comment changer le droit à la

propriété ?

Par ailleurs, dans le cas de l’Afrique centrale,

il semble qu’aucune nation n’ait à ce jour montré une

velléité très prononcée pour récupérer son patrimoine.

Elle n’a pas construit de musée d’envergure, sécurisé,

capable d’accueillir des pièces aussi exceptionnelles.

Alors, certes, la plupart de ces œuvres ont été volées

et devraient être restituées à leur propriétaire ou à leur

pays. Et le mouvement ayant été lancé, on peut supposer qu’il va se poursuivre. On le

souhaite en tout cas.

Mais ce que l’on souhaite aussi, c’est que l’Afrique en général montre un peu

plus de passion pour son art ancien. Que les milliardaires du continent s’y intéressent

davantage, par exemple. À ce jour, les vrais collectionneurs africains se comptent sur les

doigts d’une main, et souvent, ils sont plutôt séduits par l’art contemporain. Quant aux

peuples, l’art ancien n’est pas non plus une priorité pour eux. Loin de là. C’est dommage,

car il faudrait peut-être commencer par là. Afin de faire pression et de favoriser des retours,

privés ou publics, plus massifs. Un peu plus passionnés, quoi ! ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 29


analyse

POUTINE, LA

30 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


GUERRE ET NOUS

En Afrique, comme dans d’autres « Suds » de la planète,

la condamnation de l’invasion russe en Ukraine

ne fait pas l’unanimité. Le Kremlin a su séduire,

se posant comme un contre-modèle au « cynisme »

et à l’« impérialisme » occidental. Et comme l’héritier

de la politique « anticoloniale » de l’Union soviétique.

par Cédric Gouverneur

ALEXEI NIKOLSKY/RUSSIAN PRESIDENTIAL PRESS

AND INFORMATION OFFICE/TASS/ABACAPRESS.COM

Le président Vladimir Poutine entouré,

de gauche à droite, du ministre

de la Défense, Sergueï Choïgou, et

du commandant en chef de la Marine,

l’amiral Nikolaï Ievmenov, le 25 juillet

2021, à la grande parade annuelle

de la flotte russe.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 31


ANALYSE

Les soutiens des Forces armées maliennes (FAMA) arborent un drapeau russe sur la place de l’Indépendance à Bamako,

le 28 mai 2021, rassemblés pour célébrer le coup d’État par le vice-président du gouvernement de la transition Assimi Goïta.

Le choc et l’effroi. Depuis un mois et demi,

l’Europe redécouvre la guerre sur son sol.

Après des décennies de paix, les images

venues d’Ukraine réveillent immanquablement,

dans l’inconscient collectif, toute

l’atrocité de la Seconde Guerre mondiale :

villes assiégées, bombardées, encerclées

par de sombres blindés aux chenilles grondantes.

Civils terrés dans des caves. Mères rassurant comme

elles le peuvent leurs enfants en pleurs qui serrent leur peluche.

Hommes mobilisés et envoyés au front, un brassard bleu et jaune

au bras, une « kalach » à la main. Réfugiés au regard éteint se

pressant en Pologne, en Hongrie et en Roumanie. Depuis ce

funeste jeudi 24 février, un pays européen, grand comme la

France, et dont la population jouissait du mode de vie occidental

typique (élections libres, centres commerciaux, soirées Netflix

et vacances en Égypte…), se trouve plongé dans un cauchemar

de feu et de sang, tout droit sorti des pages les plus sombres de

l’histoire chaotique du Vieux Continent : la bataille de Stalingrad

en 1942-1943, l’insurrection de Varsovie en 1944… Avec ses épisodes

d’insondable cruauté, comme le bombardement du théâtre

de Marioupol, alors bondé de civils (au moins 300 morts…).

Avec aussi ses morceaux de bravoure et d’humanité, tels ces

musiciens jouant dans les ruines. Avec son « superhéros », l’excomique

de télévision Volodymyr Zelensky, élu (improbable)

président, et devenu chef d’une nation qui résiste à l’anéantissement.

Avec aussi son « superméchant » : l’imprévisible Vladimir

Poutine, petits yeux glacés derrière un visage bouffi, qualifié

de « boucher » par Joe Biden, et dont l’enlisement des troupes

(sans doute 15 000 tués en l’espace d’un mois) à la fois rassure

et inquiète. L’Europe a peur : comment réagira l’ours russe

blessé ? Le spectre de l’apocalypse nucléaire – ce démon que

l’Europe croyait définitivement enterré sous les décombres du

Mur de Berlin tombé en 1989 – revient la hanter… Partout sur

le continent, les rares fabricants d’abris antiatomiques, que seuls

fréquentaient quelques survivalistes paranoïaques, voient leur

carnet de commandes se remplir ! Les Occidentaux frémissent,

s’indignent. Et ils s’attendent à ce que le reste du monde partage,

sinon leur angoisse, du moins leur indignation.

Sauf que l’Occident découvre que sa condamnation de

l’agresseur ne fait pas entièrement l’unanimité sur le globe. La

carte des pays sanctionnant Moscou épouse parfaitement les

contours de celle du monde occidental (Europe, Amérique du

Nord, Australie et Nouvelle-Zélande) et de ses alliés asiatiques

de la Guerre froide (Japon, Corée du Sud, Taïwan et Singapour).

L’Afrique, l’Amérique latine et la majeure partie de l’Asie

MICHELE CATTANI/AFP

32 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Évacuation de la ville d’Irpin,

au nord-ouest de Kiev, après

de lourds bombardements,

le 5 mars 2022, dix jours

après le début de l’invasion

par la Russie.

ARIS MESSINIS/AFP

Les images chocs réveillent, dans

l’inconscient collectif, toute l’atrocité

de la Seconde Guerre mondiale.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 33


ANALYSE

(y compris la Chine, l’Inde et les monarchies pétrolières) continueront

à commercer avec la Russie. Déjà, un nouveau monde

s’esquisse : les liaisons aériennes entre cette dernière et l’Europe

étant suspendues, Aeroflot change de cap et entend multiplier

les lignes au départ de Sotchi, en direction de l’Égypte, de l’Asie

centrale et du Moyen-Orient, destinations du touriste et de l’investisseur

russes de demain…

Preuve en sont les clivages apparus aux Nations unies. Le

2 mars, l’Assemblée générale votait une résolution condamnant

l’invasion de l’Ukraine : certes, 141 pays membres ont voté pour,

et seulement cinq contre. La Russie bien entendu, mais aussi

ses ultimes et sulfureux soutiens, quatre satrapes pour qui l’alliance

avec le Kremlin est une question de survie : le Biélorusse

Alexandre Loukachenko, le Nord-Coréen Kim Jong-un, le Syrien

Bachar al-Assad et… l’Érythréen Issayas Afewerki. Des dizaines

de pays africains ont néanmoins voté la résolution. Et notamment

le Kenya, malgré la vitalité de ses échanges commerciaux

avec la Russie (l’un des principaux acheteurs de thé) : dès le

22 février et la reconnaissance par Moscou de l’indépendance

des « républiques » russophones séparatistes autoproclamées

de l’est de l’Ukraine, l’ambassadeur kenyan aux Nations unies,

Martin Kimani, a brillamment rappelé dans son intervention,

devenue virale sur les réseaux sociaux,

le principe d’intangibilité des frontières,

reconnu en 1963 par l’Organisation de

l’unité africaine : les frontières des États

africains « ont été tracées dans les lointaines

métropoles coloniales de Paris,

Londres et Lisbonne, sans aucun égard

pour les anciennes nations qu’elles ont

séparées. Mais à l’indépendance, si nous

avions choisi de bâtir des États sur la

base de l’homogénéité ethnique, raciale

ou religieuse, nous serions encore en

train de mener des guerres sanglantes ».

Il n’en reste pas moins que 35 pays

se sont abstenus ou – ce qui revient au

même – n’ont pas pris part au vote. Un

second vote, le 22 mars, a donné quasiment

les mêmes résultats. Parmi les abstentionnistes,

les deux superpuissances

asiatiques : la Chine et l’Inde du Premier ministre nationaliste

hindou Narendra Modi (à qui Poutine avait fait l’honneur d’une

visite en décembre dernier). Russes et Indiens se sont engagés à

porter leurs échanges à 30 milliards de dollars d’ici 2025. Hésitations

également en Amérique latine : trois pays gouvernés à

gauche se sont abstenus (Cuba, le Nicaragua et la Bolivie). Et

beaucoup d’autres, du Mexique à l’Argentine, en passant par l’opposition

de gauche au Brésil ou en Colombie, n’ont condamné

qu’a minima l’invasion russe et ne s’associeront pas aux sanctions.

Lors de la Guerre froide (1945-1989), Washington avait appuyé

les juntes putschistes, fascisantes et tortionnaires – plusieurs

responsables politiques sud-américains actuels avaient euxmêmes

été torturés… Amer et vivace demeure également le souvenir

de la funeste invasion de l’Irak, en mars 2003, au prétexte

de mensonges éhontés (les imaginaires « armes de destruction

massive » attribuées à Saddam Hussein). Le jeune président de

gauche chilien, Gabriel Boric, a rappelé la détresse du peuple

palestinien, illégalement occupé depuis 1967. Au sud du Río

Grande, l’indignation occidentale à géométrie variable agace…

au détriment des Ukrainiens, étrangers à ces contentieux !

DES ATTITUDES PLUS OU MOINS ATTENDUES

Et en Afrique ? Force est de constater que la plupart des abstentionnistes

aux Nations unies se trouvent sur le continent :

dans l’ordre alphabétique, Afrique du Sud, Algérie, Angola,

Burundi, Congo-Brazzaville, Guinée équatoriale, Madagascar,

Mali, Mozambique, Namibie, Ouganda, République centrafricaine,

Sénégal, Soudan, Soudan du Sud, Tanzanie et Zimbabwe…

Et le Burkina Faso, le Cameroun, l’Éthiopie, l’Eswatini

(ex- Swaziland), la Guinée, la Guinée-Bissau, le Maroc ainsi

que le Togo n’ont pas pris part au vote. « La résolution ne crée

pas un environnement favorable à la diplomatie, au dialogue

et à la médiation », s’est justifiée la représentante permanente

de l’Afrique du Sud aux Nations

unies, Mathu Joyini. Le président

Force est de

constater que

la plupart des

abstentionnistes

aux Nations

unies se trouvent

sur le continent.

Cyril Ramaphosa est allé encore

plus loin, le 22 mars, en reportant

la responsabilité du conflit

sur « l’extension en Europe orientale

de l’OTAN », argument du

Kremlin pour justifier l’agression

de son voisin. L’attitude de

l’Afrique du Sud était prévisible :

il faut y voir l’éternelle reconnaissance

des vétérans du Congrès

national africain – et plus largement

des indépendantistes

d’Afrique australe – envers un

vieil allié. Dans les années 1980,

des soldats soviétiques (et

cubains) ont donné leur vie, en

Angola et au Sud-Ouest africain

(actuelle Namibie), dans la lutte contre l’apartheid, tandis que

les Occidentaux se bornaient à boycotter Pretoria et son régime

raciste (mais anticommuniste…).

Plus surprenante est la position du Sénégal, qui s’est abstenu

le 2 mars. Le président Macky Sall a certes exprimé sa

« grave préoccupation » et « l’adhésion du Sénégal aux principes

du non- alignement et du règlement pacifique des différends ».

Mais il se garde de condamner l’invasion de l’Ukraine. Le pays

est pourtant un allié de l’Europe et des États-Unis : il accueille

régulièrement les manœuvres « Flintlock », exercices militaires

antiterroristes conjoints entre troupes africaines, européennes

34 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Un commando du groupe Wagner garde une route à Bangui, la capitale de la République centrafricaine, lors d’un défilé, le 1 er mai 2019.

ASHLEY GILBERTSON/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA

et américaines. C’est aussi le seul pays africain francophone où

s’est rendu le secrétaire d’État américain lors de sa tournée diplomatique

sur le continent en novembre. Lors d’une conférence de

presse à Dakar, Antony Blinken avait annoncé 1 milliard de dollars

de projets d’infrastructures et fait quelques allusions acerbes

à la Chine comme aux mercenaires russes de Wagner, trop présents

dans la région au goût de Washington… Le lendemain du

premier vote aux Nations unies, le journaliste Mohamed Gueye

du Quotidien écrivait que les États-Unis et l’Europe « n’ont pas

jugé utile de consulter le Sénégal avant d’entrer en conflit avec la

Russie » en la sanctionnant. En 2014 déjà, ce dernier et d’autres

pays africains s’étaient abstenus de condamner l’annexion par

le Kremlin de la péninsule ukrainienne de Crimée. « Tant que

l’Afrique ne disposera pas d’un siège permanent au Conseil

de sécurité, beaucoup d’États du continent ne se sentiront pas

concernés », nous déclare Antoine Glaser, journaliste et écrivain

spécialiste de l’Afrique et de son rapport au monde. « L’intervention

en Libye en 2011 concernait l’Afrique, mais le continent n’a

alors pas eu son mot à dire… »

AMÈRE PILULE LIBYENNE

L’Afrique n’a en effet jamais digéré l’intervention militaire

déclenchée en mars 2011 en Libye par Paris, Londres et

Washing ton : sous couvert d’une résolution onusienne votée

pour protéger la population rebelle de Benghazi menacée de

représailles, la guerre a abouti au renversement du régime et à

l’assassinat, en octobre de la même année, du colonel Mouammar

Kadhafi… « Il existe sur le continent un consensus pour

considérer cette intervention militaire occidentale comme une

erreur, qui a aggravé la déstabilisation du Sahara et du Sahel »,

souligne Antoine Glaser. « Vladimir Poutine, dès qu’il en a l’occasion,

rappelle qu’il n’était alors “que” Premier ministre et

reproche au président de l’époque, Dmitri Medvedev, de ne pas

avoir opposé le véto russe au Conseil de sécurité des Nations

unies, poursuit le journaliste. Les pays du continent sont donc

en train de réadopter une position de non-alignement vis-à-vis

de l’Occident. »

Macky Sall, président actuel de l’Union africaine (UA),

cherche à tenir compte des positions divergentes au sein de

l’organisation. Un diplomate français, sous couvert d’anonymat,

confiait récemment au Monde que des dirigeants ont « peur de

la Russie », redoutant d’être l’objet d’une « offensive de désinformation,

manipulant l’opinion » contre eux : s’aligner sur les

positions géopolitiques de Paris, à l’heure où la France est de

plus en plus critiquée en Afrique, dans les manifestations de

rue comme sur les réseaux sociaux, pourrait s’avérer politiquement

coûteux… Précisons que le Sénégal a toutefois voté la résolution

du 22 mars, qui exige l’arrêt de la guerre.

Désormais interdits d’antenne dans l’Union européenne, RT

et Sputnik, deux médias financés par le Kremlin (et réputés

pour prendre quelques libertés avec la véracité des faits…), s’intéressent

de très près au continent, notamment au Mali et au

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 35


ANALYSE

Kenya. Sur les réseaux sociaux africains, les trolls pro-Kremlin

assènent la grille de lecture russe du conflit. Le philosophe

sénégalais Souleymane Bachir Diagne a témoigné chez nos

confrères du Point, le 25 mars, de son étonnement devant les

positionnements pro-russes lors des débats de la 4 e édition des

Ateliers de la pensée, à Dakar. Certes, « la guerre en Libye et

la destruction du régime de Kadhafi ont créé des guerres dans

le Sahel », souligne le professeur de philosophie et de français

de l’université de Columbia (États-Unis), Mais cela ne doit pas

empêcher les Africains de « s’émouvoir de ce qui se passe en

Ukraine. » Avant d’ajouter : « Rien de ce qui est humain ne m’est

étranger. Les ricochets vont faire que l’Afrique va être prise aussi

dans la tourmente », comme le montrent déjà les impacts sur

l’approvisionnement en céréales et l’inflation provoquée par la

hausse des carburants.

Ce n’est pourtant que depuis une quinzaine d’années que

Moscou s’intéresse de nouveau au continent. Lors de la Guerre

froide, l’Union soviétique y était très présente : Algérie, Libye,

Égypte, Guinée, Mali, indépendantistes lusophones, résistance

anti-apartheid… À partir des années 1960, l’Université de l’amitié

des peuples Patrice Lumumba, à Moscou, a accueilli des

dizaines de milliers d’étudiants africains. Après la période de

chaos des années 1990 – décennie où la société post-soviétique

cherchait avant tout à survivre aux impacts sociaux dantesques

de la transition vers l’économie de marché –, la Russie a effectué

son grand retour au milieu des années 2000, expliquait

en janvier 2021 Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire

franco-russe, dans les colonnes du Monde diplomatique (« La

Russie en Afrique, un retour en trompe-l’œil ? ») : « Il s’agit pour

Moscou de mobiliser ses réseaux de l’époque de la Guerre froide

et de convertir d’anciennes affinités idéologiques en flux d’affaires

classiques… » Pour nombre d’Africains, la Russie constitue

« une troisième voie diplomatique entre les Occidentaux

– généralement perçus comme intrusifs sur la question des

droits humains – et les Chinois – dont beaucoup dans la région

souhaiteraient desserrer l’étreinte ».

36 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


VLADIMIR/SPUTNIK/SPUTNIK VIA AFP

À partir des

années 1960,

l’Université

de l’amitié

des peuples

Patrice

Lumumba,

à Moscou,

a accueilli

des dizaines

de milliers

d’étudiants

africains.

Visite près

du Kremlin,

en 1963.

QUAND WAGNER FAIT L’ÉLOGE DE SANKARA

Antoine Glaser voit dans la recherche par la Russie de

positions d’influence en Afrique « une vraie stratégie, avec une

répartition concertée des tâches avec la Chine. À la Russie, la

sécurité et l’armement, à la Chine, les infrastructures ». Une

stratégie qui s’accompagne souvent du refus, lors des votes au

Conseil de sécurité des Nations unies, de condamner tel ou tel

pays africain pour des manquements aux droits de l’homme…

Au Soudan, la Russie a appuyé jusqu’au bout le régime

d’Omar el-Béchir, finalement renversé sous la pression

populaire en avril 2019. Moscou s’est ensuite rapproché des

putschistes qui, en octobre 2021, ont confisqué la révolution

soudanaise. Pari gagnant : le nouveau régime militaire a donné

son autorisation pour la construction d’une base navale russe

sur la côte de la mer Rouge, à Port-Soudan. La première sur le

continent, qui plus est non loin de Djibouti : une perspective qui

donne des sueurs froides au Pentagone… Moscou a également

signé, mi-2021, des accords de coopération militaire avec deux

poids lourds du continent : l’Éthiopie, ancien allié du temps

de Mengistu (1974-1991), mais aussi, plus inattendu, le Nigeria…

Washington estime qu’au total 3 000 à 5 000 contractants

militaires russes seraient présents en Afrique. Une estimation

aussi floue que les agissements de la société militaire privée

Wagner, avec laquelle le Kremlin s’obstine à démentir toute

relation… mais qui intervient en Ukraine. Déjà, des mercenaires

ont quitté la brousse centrafricaine pour se déployer

dans les steppes slaves.

À l’occasion, des Russes actifs sur le continent arguent

des relations passées des indépendantistes avec l’Union soviétique

pour convaincre les Africains de se tourner vers Moscou.

Alexandre Ivanov, officier proche de Wagner, a annoncé le

24 janvier sur Twitter – au lendemain du putsch à Ouagadougou

– être « prêt à partager l’expérience des Russes en République

centrafricaine si le Burkina Faso en fait la demande »,

tout en mentionnant le capitaine révolutionnaire burkinabé

Thomas Sankara (1983-1987), qu’il surnomme « le Che Guevara

africain ». Le patron officieux de Wagner, Evgueni Prigojine,

homme d’affaires et ami de Poutine, a assimilé les putschs

au Mali et au Burkina Faso à « une nouvelle ère de décolonisation

» sur le réseau social russe VKontakte (VK) : « Tous ces

soi-disant coups d’État sont dus au fait que l’Occident essaie de

gouverner les États et de supprimer leurs priorités nationales,

d’imposer des valeurs étrangères aux Africains, parfois en se

moquant d’eux. »

Une partie de la jeunesse du continent est sensible à cette

opération de séduction, comme en témoignent les portraits de

Vladimir Poutine ou du compositeur allemand Richard Wagner

vus dans des manifestations en Afrique de l’Ouest. À Bamako se

vendent même des T-shirts où « Mali » est écrit en cyrillique ! Les

discours tiers-mondistes des barbouzes de Wagner paraissent

cependant bien opportunistes, leurs affinités politiques allant

à l’extrême droite : le fondateur du groupe, Dmitri Outkine,

arbore ainsi des tatouages nazis et l’a baptisé Wagner en hommage

au compositeur favori d’Adolf Hitler…

Aussi, la Russie – des tsars à Poutine, en passant par les bolcheviks

– n’a jamais cessé d’être une puissance impérialiste. Au

XIX e siècle, les tsars ont conquis et colonisé les sultanats musulmans

d’Asie centrale, exactement comme les puissances européennes

en Afrique ou le Japon en Asie. En 1939-1940, l’Union

des républiques socialistes soviétiques (URSS) a agressé la

Finlande, annexé les trois minuscules pays baltes et – suprême

infamie ! – s’est partagée la Pologne avec l’Allemagne nazie.

Pendant la Guerre froide, les Soviétiques ont soumis toute l’Europe

de l’Est derrière un rideau de fer. Enfin, en 1994 puis

en 1999, la Russie a écrasé les velléités indépendantistes de

la Tchétchénie, nation musulmane du Caucase, lors de deux

guerres d’une férocité inouïe. Et l’armée occupe toujours des

pans entiers de la Moldavie et de la Géorgie. Clairement, derrière

l’affichage anti-impérialiste, la Russie a bien un dessein

impérial, qu’elle déploie en Afrique.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 37


ANALYSE

Les matières premières africaines, comme ici la bauxite en Guinée, restent un enjeu majeur pour la grande puissance.

DÉVELOPPEMENT ENDOGÈNE

Les flux commerciaux russo-africains demeurent cependant

modestes : environ 20 milliards de dollars avant le Covid-19,

contre plus de 200 pour la Chine et de 50 pour la France. Lors du

premier sommet russo-africain de Sotchi, en octobre 2019, Poutine

prévoyait de doubler ces échanges d’ici 2025. En proie aux

sanctions occidentales, la Russie s’est empressée de ménager ses

partenaires du continent : début mars, son ambassade à Pretoria

a remercié sur Twitter l’Afrique du Sud pour son abstention

aux Nations unies, résumant au passage le conflit à une lutte

« contre le nazisme en Ukraine » (raccourci lui ayant valu un

tweet acerbe de l’ambassade d’Allemagne). En Ouganda, l’ambassadeur

Vladlen Semivolos a rencontré le président Yoweri

Museveni, qui cherche à renforcer ses liens avec Moscou. Et

même si la Tunisie a voté la résolution, l’ambassadeur Alexandre

Zolotov ne semble pas lui en tenir rigueur : « Notre volonté de

continuer à contribuer à la sécurité alimentaire et énergétique

de la Tunisie est immuable, soyez-en sûr et certain », rassure-t-il

dans une interview donnée à la revue tunisienne Leaders d’avril.

Le dialogue « se poursuivra pour le bien de nos pays et de nos

peuples, à l’abri des aléas de la conjoncture internationale ».

La Russie a, elle aussi, besoin du continent [voir AM 426,

« Le poids croissant de Moscou en Afrique »]. Si son sous-sol est

riche en matières premières, l’extraction minière s’y avère compliquée

: importer est donc souvent plus rentable pour Moscou,

d’où la présence des géants miniers russes en Guinée (bauxite),

au Zimbabwe (platine), en République centrafricaine (or), ou

encore en Namibie (uranium)… Le géant nucléaire Rosatom

travaille également sur plusieurs projets de construction de centrales

sur le continent, en Égypte et au Nigeria. Et Kaspersky,

éditeur de solutions informatiques et d’antivirus (boudé par les

Occidentaux qui redoutent d’être espionnés), promet d’ouvrir un

bureau au Rwanda, hub de la tech africaine. Un second sommet

russo-africain est d’ailleurs prévu en novembre – probablement

à Addis-Abeba.

Si le Mali, isolé car sanctionné par la Communauté économique

des États de l’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO), s’aligne sans

complexe sur Moscou, le Burkina Faso demeure cependant plus

prudent, fait remarquer Antoine Glaser : « La junte n’a pour le

moment fait aucun geste en direction de Wagner, ils n’ont pas

demandé le départ du pays de l’opération Sabre » [forces spéciales

françaises qui combattent les djihadistes, ndlr]. L’attitude

du nouveau pouvoir au Burkina est selon le journaliste assez

révélatrice des rapports russo-africains, et plus généralement

des rapports du continent avec le monde : « La tendance générale

est au développement endogène, en tirant parti d’une Afrique

mondialisée, qui bénéficie des propositions de l’extérieur :

France, Chine, Russie, Turquie… Les Africains jonglent avec

ces différentes offres. Ils ne rejettent pas l’ex-puissance coloniale

pour se jeter dans les bras de Moscou. C’est plus nuancé. Par

opportunisme, chacun fait son marché à l’extérieur, signe que

nous nous trouvons de plus en plus dans une Afrique-monde. » ■

AZIZ DIALLO

38 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


opinion par Hussein Ba

Poutine, l’anti-héros

EPA-EFE/JUSTIN LANE

Le journal britannique The Guardian,

sous la plume de Jason Burke, rapporte

la consternation des pays occidentaux

face à l’abstention de beaucoup de pays

africains, au cours du vote de l’Assemblée

générale des Nations unies sur la crise

ukrainienne. Ces abstentions ont été abondamment

commentées par la presse internationale.

Cependant, s’il y a un facteur important qui structure

le basculement d’une grande partie de l’Afrique dans

la sphère d’influence russe, c’est bel et bien l’opinion

publique. Ce fait est indéniable. Vladimir Poutine jouit

d’un élan de sympathie auprès de cette opinion. Les

raisons de cette popularité sont multiples, mais trois

semblent déterminantes. En premier lieu, les conséquences

négatives engendrées par les « guerres culturelles » en

Occident. Tabou, marginal et rarement pris en compte

comme élément d’analyse par les grands médias, « l’agenda

LGBT » heurte cependant profondément les sociétés

conservatrices africaines. Les Occidentaux mesurent mal

encore le degré de rejet de ce que les opinions africaines

perçoivent comme des ingérences culturelles intolérables.

Au fond, ce qu’elles considèrent chez les

Occidentaux comme sociétés « dévirilisées »

perd son attractivité au profit de la résistance

masculine incarnée par des « hommes forts »,

dont Vladimir Poutine serait un spécimen.

La propagande russe surjoue d’ailleurs sur

ce registre, avec des images valorisant le

tempérament physique du locataire du Kremlin.

L’autre sujet, insuffisamment examiné,

est la conséquence quasi traumatique, sur

l’opinion publique africaine, de la destruction

de la Libye par les armées de l’OTAN,

essentiellement amenées par la France et le

Royaume-Uni. Le défunt guide de la Jamahiriya

arabe libyenne avait conquis les cœurs des

Africains par ses mises en scène radicalement

symboliques, son activisme en faveur de

la restructuration des instances dirigeantes

du continent, et son discours « révolutionnaire »

captivant. Sans oublier le soutien réel qu’il

avait apporté aux mouvements de libération.

Et pourtant ! Le même Kadhafi avait préféré

mettre à l’abri une grande partie de ses réserves de change

en Occident, en plus de son rôle décisif dans l’essor des

rébellions au Sahel, aujourd’hui largement documenté.

Qu’importe ! L’opinion retient de lui l’image d’un héros,

et une icône de la « renaissance africaine ». La destruction

de son pays et sa mort tragique ont ainsi créé un choc

tellurique dont les vagues continuent d’alimenter

un ressentiment antioccidental persistant.

Enfin, ce processus de désamour est aussi la

conséquence des stratégies de désinformation massives

opérées par les rivaux de l’Occident sur le continent.

L’Africain est aujourd’hui noyé dans un flot de propagande

quotidienne, sophistiquée, d’origine obscure, et dont

la finalité est de réduire à néant l’influence occidentale.

Sur ce plan, les officines en œuvre, qui ont compris très

tôt le pouvoir de nuisance des réseaux sociaux, ont une

longueur d’avance. « Il est vrai qu’une partie de l’opinion

africaine est remontée contre l’Occident, il faut toutefois

être lucide et savoir raison garder. C’est à Londres ou à

Washington que les victimes de l’arbitraire peuvent trouver

une oreille attentive, et non à Pékin ou à Moscou. Il ne

faut jamais l’oublier ! » tempère un opposant africain. ■

Vote de la résolution condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie,

à l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, le 2 mars dernier.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 39


perspectives

LA MÉTHODE

NOUAKCHOTT

SHUTTERSTOCK

40 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Face à la situation sécuritaire dégradée au Sahel,

la Mauritanie apparaît comme stable et protégée des

violences. Un modèle fragile basé sur la croissance

économique, l’arabisation de la société et un dialogue

délicat avec l’islam politique. par Pierre Coudurier

La Grande Mosquée saudique

de la capitale.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 41


PERSPECTIVES

Le pays réussit

à contrôler avec

ses méthodes

propres les confins

désertiques de

son territoire.

Une étendue infinie de sable

ocre. À cheval entre le Sahara

et le Sahel, le désert mauritanien

est un espace de liberté

sans frontières, à l’instar de la

culture nomade. Un million de

kilomètres carrés où la transhumance

et l’élevage régissent la vie des hommes. Sortie des sables

à la fin des années 1950, la capitale Nouakchott n’était auparavant

qu’un « petit port de pêche rabougri », se souvient dans ses

Mémoires Moktar Ould Daddah, le premier président du pays.

Après l’indépendance, en 1960, les anciens nomades découvrent

la sédentarité, répondant à un besoin de légitimation d’un nouvel

État. En effet, depuis 1920, ce territoire était une colonie

intégrée à l’Afrique-Occidentale française (AOF), administrée

depuis Saint-Louis, au Sénégal. Un siècle plus tard : 1 million

d’habitants se sont approprié la nouvelle capitale, soit un quart

d’une population disséminée sur un territoire trois fois plus

grand que l’Allemagne.

La Mauritanie est aujourd’hui l’exception de la bande sahélienne

tant d’un point de vue sécuritaire qu’économique. Le PIB

par habitant (1 672,92 dollars en 2020) y est deux fois supérieur

à celui des voisins maliens (858,92 dollars) et burkinabés

(830,93 dollars), notamment grâce à son industrie minière. Or,

argent et surtout fer : la gigantesque mine de fer située au nord

du pays près de Zouerate est la locomotive économique du pays.

Détenue à 80 % par la Société nationale industrielle et minière

de Mauritanie (SNIM), cette filière, qui emploie 6000 personnes

dans le pays, représente 15 % du PIB et 30 % des recettes

annuelles de l’État. Elle rend néanmoins l’économie nationale

tributaire des cours des matières premières. Tout comme l’aluminium,

le fer est devenu plus onéreux durant la pandémie,

et continue de grimper sur fond de guerre en Ukraine. Pour

le moment, les vents sont donc favorables. Le prix de la tonne

a atteint 150 dollars en mars 2022, contre 100 dollars en janvier

2020. Alors que la production annuelle stagne autour de

11 millions de tonnes, la SNIM s’est fixé comme objectif la vente

de 13,5 millions de tonnes en 2022. L’objectif d’intégrer le top 5

mondial des exportateurs de fer avec 40 millions de tonnes

annuelles est encore un lointain mirage.

Quant au volet sécuritaire, la situation demeure meilleure

que chez les voisins sahéliens. Aucune attaque n’a été recensée

sur le territoire national depuis 2011. Un scénario qui aurait

néanmoins pu être tout autre lorsque, au début des années 2000,

le pays des Maures a bien failli devenir un sanctuaire pour les

groupes armés djihadistes. « À l’époque, les institutions étaient

affaiblies par les guerres contre le Front Polisario en 1976 et le

Sénégal en 1989 », explique le colonel Cheikh Schrouf, vétéran

de ces conflits. Et d’ajouter : « Le Groupe salafiste pour la prédication

et le combat (GSPC), venu de l’Algérie voisine, en a profité

pour multiplier les attaques contre les ambassades, les casernes

et les touristes entre 2007 et 2011, de même qu’Al Qaida au

Maghreb islamique (AQMI). » L’état pitoyable des forces armées

éclate alors au grand jour. Un problème résolu par l’ancien président

Mohamed Ould Abdel Aziz, arrivé au pouvoir en 2008

par un coup d’État, et incarcéré le 22 juin 2021 dans une affaire

de corruption présumée, puis assigné à résidence en raison d’un

état de santé fragile. À l’époque, l’ancien général, qui dénonçait

la faiblesse de son prédécesseur, Sidi Ould Cheikh Abdallahi,

avait profité d’un contexte économique favorable pour réformer

en profondeur l’appareil sécuritaire.

UN NOUVEL AXE DE SÉCURITÉ ET DE DÉVELOPPEMENT

L’armée devient alors la colonne vertébrale de l’État, et des

raids sont menés contre AQMI en 2010. La Mauritanie a « réussi

la construction de son armée et à instaurer la sécurité du pays »,

a déclaré le président français Emmanuel Macron en février lors

d’une conférence de presse au cours de laquelle il a annoncé

le retrait des forces françaises au Mali. Tandis qu’aujourd’hui,

la contagion de la menace djihadiste semble inexorable du lac

Tchad jusqu’au Mali, en passant par le nord de la Côte d’Ivoire et

du Bénin, le pays réussit à contrôler avec ses méthodes propres

et un certain succès les confins désertiques de son territoire.

Pour se rendre dans ces zones, nous sommes invités à suivre une

mission de l’institut Themiis, qui, grâce à des fonds européens,

finance la création d’infrastructures ainsi que des équipements

de la Garde nationale.

À 1 200 km à l’est de Nouakchott, une passe verrouille

le plateau sur lequel repose Néma, chef-lieu de la région de

Hodh Ech Chargui, où la dernière attaque d’AQMI remonte

à 2010. Trente kilomètres à l’est vers le Mali, l’asphalte laisse

place à la piste rejoignant le village d’Achemim. C’est ici qu’est

implanté le centre de formation pour le groupement nomade

(GN) de la Garde nationale. Créées par l’armée française

en 1912, ces patrouilles méharistes ont été relancées au début

des années 2000 : ces militaires rustiques et rompus au terrain

arpentent le désert à dos de chameau, kalachnikov en

bandoulière. « Ces unités peuvent tenir plusieurs mois en milieu

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Du fer transporté

de la mine de

Zouerate vers le

port de Cansado,

dans le nord. Le

secteur représente

15 % du PIB.

OLIVIER PAPEGNIES - RÉGIS DUVIGNAU/POOL/AFP

aride », précise l’adjudant-chef Sidi Lebssah, en uniforme. Et

d’ajouter : « Le GN règle les conflits entre éleveurs, cure les puits

et assure des soins médicaux de base. » L’objectif est clair : empêcher

les groupes djihadistes de se substituer à l’État, et obtenir

en retour des renseignements de la part des populations isolées.

Une approche soutenue par le numéro deux de la Garde

nationale, le général Yacoub Ould Amar Beyatt, présent lors de

l’inauguration du centre de formation pour les jeunes méharistes.

« L’idée laissant à penser que les problèmes de défense

exigent une réponse strictement militaire est révolue », indiquet-il,

ce 28 janvier. En Mauritanie, le contrôle du territoire va

de pair, autant que faire se peut, avec son développement

humain. L’Union européenne (EU) finance le programme

Ghawdat (« méhari » en arabe) ainsi que la construction d’une

dizaine de puits disséminés dans la région. Ceux-ci fonctionnent

à l’énergie solaire, grâce à une pompe immergée qui

envoie l’eau vers le château. En dépit de ces programmes de

développement, la situation reste fragile sur place en raison

de l’absence d’infrastructures médicales ainsi que d’un système

éducatif dysfonctionnel.

DANS L’ATTENTE DE RÉFORMES

À Achemim, les habitants vivent en effet de peu, dans

des maisons brinquebalantes ou des tentes traditionnelles,

les khaimas, symboles de la culture nomade. Ces habitations

mobiles de forme pyramidale sont cordées à des piquets plantés

dans le sol afin de résister aux tempêtes de sable. Leur toile est

fabriquée à partir de poils de chameau ou de mouton. Sous l’une

d’elles, en cette matinée d’hiver, la famille d’Ahmedou Amadou

est rassemblée. « Mon fils souffre d’une tumeur au cerveau »,

s’émeut Myriam, sa mère, drapée dans un voile violet. Allongé,

le jeune homme de 21 ans garde les yeux grands ouverts, et son

visage est livide. « Chaque boîte de médicaments coûte 50 euros,

et nous n’avons pas les moyens de l’emmener à l’hôpital ni de le

soigner », reprend la mère de famille. Une triste réalité à laquelle

personne ne peut échapper dans la région.

Dans cette partie de la Mauritanie, on peut s’estimer heureux

d’avoir un salaire, et celui-ci dépasse rarement les 100 euros.

Sidi Mohamed Ould, le maire du village, qui arbore l’étendard

mauritanien et porte un chèche noir, n’a aucun moyen à

sa disposition. Si l’édile de 65 ans à l’allure bonhomme se réjouit

« que la sécurité soit revenue », les conditions de vie sont précaires.

Assis dans le sable, les élèves suivent les cours dans un

bâtiment dont la toiture en tôle laisse filtrer les rayons brûlants

du soleil. « Nous manquons de livres et de cahiers », annonce

Hamadie Cheikh, le chef de l’unique établissement scolaire à

40 km à la ronde. Plus de deux ans après l’élection de Mohamed

Ould Ghazouani – soutenu à l’époque par le président sortant

Mohamed Ould Abdel Aziz, son ami

de longue date –, la Mauritanie

est toujours dans l’attente des

« réformes nécessaires pour

asseoir les bases de l’école

républicaine », comme s’y

était engagé le nouveau chef

Le président Mohamed

Ould Ghazouani, en fonction

depuis 2019.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 43


PERSPECTIVES

La mise en pause de

l’extraction pétrolière

Les prémices de l’exploitation pétrolière

en Mauritanie remontent à 2006, après

la découverte du gisement offshore

de Chinguetti, situé à 70 kilomètres

à l’ouest de Nouakchott. Cette

ressource est alors perçue comme

un levier pour accéder à un statut nouveau sur la scène

internationale. Mais après plusieurs campagnes

d’exploration, le niveau de production s’avère trop

faible pour être rentable. La cause : les réserves sont

trop profondes. « Cela a été la double peine pour

le pays, relève un journaliste local. Lorsque le prix

du pétrole a commencé à baisser, on s’est aperçu

que les quantités disponibles étaient moins importantes

qu’on ne le pensait. » Alors que Petronas, le géant

pétrolier malaisien avait racheté le droit d’exploitation

à l’australien Woodside, ce dernier doit désormais

payer un coût d’obstruction de 350 millions de dollars

car l’exploitation du puits s’est achevée. L’aventure du

pétrole mauritanien est pour le moment mise à l’arrêt. ■

de l’État lors de sa campagne. En outre, l’actuel président, qui

s’est distancié de son prédécesseur, est accusé par l’opposition de

ne pas vouloir instaurer de « dialogue inclusif », mais de simples

consultations, et ainsi d’éluder la question de l’éradication de

l’esclavage et de l’alternance politique.

UNE POLITIQUE D’ARABISATION

Posée sur le bras d’une dune, cette école dispense une éducation

en arabe. Si plus personne ne parle un bon français à

Achemim, c’est bien la conséquence d’une politique linguistique

d’abandon de la langue française. « L’arabisation de tout notre

système d’éducation est désormais engagée d’une manière irréversible,

et sa progression qui conciliera le souhaitable et le possible,

inéluctable », déclare en 1974 le président Ould Daddah.

Cette stratégie fait à l’époque craindre une flambée des tensions

entre Arabes et négro-africains. Ces derniers, majoritairement

installés le long de la vallée luxuriante du fleuve Sénégal, le

vivent comme une oppression culturelle. Beaucoup seront d’ailleurs

expulsés en 1989 vers le Sénégal et le Mali, dans ce qui

s’apparente à un règlement de compte, à la suite d’un accrochage

entre des paysans sénégalais soninkés et des bergers

peuls mauritaniens. En dépit de l’absence de toute référence

dans la Constitution, la langue de Molière continue d’être utilisée

dans les hautes sphères du pays. Le bilinguisme cède toutefois

sa place à l’unilinguisme dans les villages reculés comme

Achemim, alors que les élites se prémunissent face à l’absentéisme

des enseignants qui sévit dans le public en envoyant leurs

enfants étudier à l’étranger ou dans des écoles privées. Face au

taux de réussite au bac le plus bas du monde (8 %), Mohamed

Ould Ghazouani s’est engagé depuis 2019 à combattre la dualité

entre l’enseignement public et privé, en « gage de l’unité

nationale », et à donner plus de moyens à la réforme du système

éducatif. Selon le ministre de l’Éducation Mohamed Melainine

Ould Eyih, 4 500 enseignants ont toutefois été recrutés depuis

le début du mandat.

Le travail à faire reste néanmoins immense, à l’image du

fossé qui sépare les différentes classes sociales du pays. Les habitants

d’Achemim sont eux, relativement bien lotis, car alimentés

en électricité par des panneaux solaires, et en eau grâce à un

puits. Quelques tomates, aubergines, carottes et choux métamorphosent

parfois le désert en jardin. Ces infrastructures sont

inexistantes dans les confins désertiques du territoire, où les

habitants sont analphabètes. Ils représentent des cibles de choix

pour les djihadistes, qui profitent de leur isolement. Avec un

réseau téléphonique GSM inexistant, la radio est le seul moyen

de se tourner vers l’extérieur. Mais la Mauritanie ne dispose pas

de suffisamment de relais. « Les vieux émetteurs manquent de

pièces de rechange, et le programme national n’est pas diffusé à

plus de 50 km de la capitale », précise Yann Philippe, consultant

en radiocommunications à Nouakchott. Il est donc impossible de

capter le programme national, faute d’investissements.

Pour tenter de rassembler ces populations éparses, une idée

fait néanmoins son chemin dans le quartier des ministères de

la capitale : le conditionnement de l’aide publique aux villages

d’au moins 1 000 habitants. C’est-à-dire l’installation par l’État

d’une école, d’un bureau de vote et d’un dispensaire médical.

« La sédentarisation anarchique ne permet pas d’offrir des services

étatiques suffisants », insiste le général Yacoub Ould Amar

Beyatt. Surtout le long des 1 200 km de frontière avec le Mali,

où une tribu est installée tous les 2 km… Mais cette idée est

pour l’instant restée lettre morte. « Ces terres sont celles de nos

ancêtres, et nous refusons de les quitter », justifie un chef de

famille, pour qui la sédentarisation n’est pas une option.

À une heure de piste d’Achemim, le désert se transforme

peu à peu en savane. Les pâturages se densifient, tandis que

les pistes sont traversées par des chameaux et des chèvres. Les

bergers comme Yupa Sid Brahim ne sont jamais loin. « Je dois

faire 30 km pour trouver un pré vierge », détaille-t-il. Originaire

du Mali, cet homme de 40 ans touche 3 000 ouguiyas par

mois (moins de 80 euros). « La frontière est pleine de voleurs »,

reprend-il. Pas uniquement. Côté malien, le 19 janvier, sept Mauritaniens

ont été égorgés, dans une exaction qui porte la marque

de l’armée malienne, selon le gouvernement de Nouakchott.

Trente autres ont disparu entre le 5 et le 6 mars. Deux événements

qui entachent la tentative des autorités putschistes de

Bamako d’obtenir le soutien de la Mauritanie face aux sanctions

de la Communauté économique des États de l’Afrique de

44 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


l’Ouest (CÉDÉAO). Cette dernière a décidé le 9 janvier de placer

le pays sous embargo afin de sanctionner le maintien de la junte

au pouvoir. La semaine qui a suivi, une délégation malienne

est venue jusqu’à Nouakchott pour convaincre les dirigeants

de ne pas s’aligner sur les décisions de la CÉDÉAO, une union

à laquelle le pays n’appartient pas. Si la frontière était encore

ouverte au moment où nous mettons sous presse, la Mauritanie

a haussé le ton le 8 mars, accusant l’armée malienne d’actes « criminels

récurrents » sur son sol, après une manifestation de plusieurs

dizaines de personnes devant la présidence à Nouakchott.

À quelques encablures de la frontière malienne, la base

de Nbeiket Laouach abrite la force conjointe du G5 Sahel :

Mauritanie, Niger, Burkina Faso, Tchad et Mali. Des tranchées

de protection sont creusées dans la terre sablonneuse,

et protègent les 700 soldats du pays stationnés sur place. « Les

opérations militaires conjointes

sont pour le moment quasiment

inexistantes », relève un officier.

Dans le camp : des véhicules toutterrain

équipés de mitrailleuses

M80 sont alignés. Les hommes,

eux, portent des kalachnikovs

ou des lance- roquettes RPG7.

Ces unités mobiles ont remplacé

les formations lourdes et inadaptées

au modèle de lutte contre

les groupes armés. Alors que les

groupes méharistes jouent un rôle

de police de proximité et d’aide

aux populations, ces escadrons

motorisés sont destinés exclusivement

au combat antiterroriste.

Cette politique de dialogue avec les islamistes a été aussi

transposée à la société civile. « Alors que le président Aziz avait

marginalisé l’opposition, Mohamed Ould Ghazouani a tenu à

rompre avec l’image de son prédécesseur, et reçoit désormais

les islamistes du parti Tewassoul, devenus leaders de l’opposition

», analyse un observateur de la vie politique mauritanienne.

Pour essayer de couper l’herbe sous les pieds aux extrémistes,

Nouakchott a aussi abrité plusieurs congrès internationaux, se

positionnant comme rempart contre l’extrémisme religieux,

et ainsi tenter de résoudre les conflits au Sahel. La deuxième

édition de la Conférence africaine de la paix s’y est tenue du

8 au 10 février dernier, grâce à des financements émiratis, et

a rassemblé 300 ambassadeurs, chercheurs et oulémas venus

de l’ensemble du monde arabe. Plusieurs thèmes étaient abordés,

comme la rectification des concepts de la charia, la lutte

La base militaire mauritanienne de Nbeiket

Laouach, à la frontière malienne, abrite la force

conjointe du G5 Sahel.

THOMAS SAMSON/AFP

L’ESSOR DE LA

RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE

Grâce à son modèle de sécurité

et de développement, la

République islamique de Mauritanie n’a plus connu d’attentat

depuis 2011. La Constitution de 1991 fait en outre de l’islam

la religion d’État, et de la charia la loi du pays. Tandis que le

gouvernement accorde l’amnistie aux djihadistes repentis, l’homosexualité

ou le blasphème sont passibles de la peine de mort,

même si celle-ci n’est plus appliquée depuis 1987. Dans les rues

de la capitale, il n’est pas rare de croiser des femmes ayant troqué

la traditionnelle melhfa, un voile ample laissant entrevoir

les cheveux, pour le niqab.

Au Sahel, l’idée d’un dialogue avec les groupes extrémistes

violents acquiert aujourd’hui une certaine crédibilité. Le pays

des Maures est d’ailleurs fréquemment accusé d’avoir établi

un accord tacite de non-agression avec les groupes terroristes,

voire, selon les États-Unis, de verser plusieurs millions de dollars

à AQMI afin d’éviter les enlèvements de touristes.

contre l’extrémisme et l’immigration clandestine. Le président

du Niger, Mohamed Bazoum, a conclu la conférence en déclarant

que « si cet espace du Sahel est aujourd’hui le théâtre de ce

drame, cela n’est tout simplement révélateur que du faible degré

d’éducation des jeunes et de l’état de leur détresse sociale ».

Un climat sécuritaire dégradé qui n’a pourtant pas contaminé

la Mauritanie, lui permettant de se concentrer sur son

développement encore bien incomplet. D’autant que le pays a

désormais une nouvelle carte à jouer : le gaz offshore. Mandatée

par le Sénégal et la Mauritanie, la société BP exploite

un gigantesque gisement ultraprofond (à plus de 2 000 mètres

sous le fond marin). Les réserves sont estimées à 1 400 milliards

de m³ de gaz. Après de nombreux retards, le projet Grande Tortue

doit démarrer en 2023 et pourrait permettre au pays de

compter parmi les grands producteurs africains de gaz. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 45


PORTFOLIO

WORLD PRESS PHOTO 2022

Dans l’œil des cyclones

présenté par Zyad Limam

C’est le concours

de photoreportage

le plus prestigieux

du monde. Un voyage

annuel dans notre

quotidien bouleversé

et chaotique. Sous l’œil et le

cadrage des photographes, témoins

souvent courageux de l’histoire

instantanée. Pour l’édition 2022,

le jury a choisi de privilégier

une approche régionale. Par

grandes zones continentales.

Plus de 4000 photographes

auront concouru avec près

de 65 000 images. Les lauréats

viennent de 23 pays à travers

le globe. Les thématiques sont,

à l’image de notre humanité,

marquées par la lutte pour

la démocratie, par la guerre,

la violence, et aussi l’abnégation,

l’engagement de certains. C’est

cette approche que nous avons

choisi de présenter en attendant

les prix globaux, dont la fameuse

World Press Photo of the Year,

qui seront annoncés début avril

et que vous pourrez retrouver sur

notre site afriquemagazine.com. ■

worldpressphoto.org

FAIZ ABUBAKR MOHAMED

46 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Faiz Abubakr Mohamed, Sudan Protests, lauréat Afrique (image seule)

Fin décembre 2021, Khartoum, Soudan. Des manifestants, souvent jeunes, marchent dans la capitale,

font face aux forces de l’ordre, exigeant que les militaires se retirent du gouvernement de transition.

Le photographe fait partie des militants, avant de vouloir témoigner de visu, de l’histoire de son pays.

Et de la bataille pour la démocratie.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 47


PORTFOLIO

Fatima Shbair, Palestinian Children in Gaza,

lauréat Asie (image seule)

25 mai 2021. Des enfants se regroupent à Beit Lahia, Gaza, entre deux

bombardements de l’armée israélienne, lors de l’opération « Gardien

des murailles ». Au moins 256 Palestiniens dont 66 mineurs sont tués

lors des opérations militaires. La photographe, autodidacte, est basée

à Gaza City et coopère avec les grandes agences internationales.

48 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Irina Werning, The Promise,

lauréat Amérique du Sud (reportage)

En août 2020, Antonella, qui vit à Buenos Aires, en Argentine, décide de ne

plus se couper les cheveux tant qu’elle ne pourra pas retourner à l’école, fermée

pour cause de Covid-19. Un témoignage émouvant sur toute une génération

dont la vie a été bouleversée par la pandémie. Antonella retournera à l’école

en septembre 2021. Et coupera ces longues mèches pour marquer le moment.

FATIMA SHBAIR/GETTY IMAGES

IRINA WERNING/PULITZER CENTER

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 49


PORTFOLIO

Guillaume Herbaut, Ukraine Crisis,

lauréat Europe (projet à long terme)

Décembre 2013. Une statue de Lénine, décapitée à Kotovsk, en Ukraine.

En février 2014, le président Viktor Ianoukovytch, fuit le pays devant

la révolution de Maïden, poussée par une jeunesse pro-européenne.

La chute du régime enclenche une série d’événements qui mèneront

à l’invasion russe de février 2022. Le jury a retenu cette image qui s’inscrit

dans un projet à long terme (2013-2021) du photographe et souligne

de manière à la fois graphique, sans violence, et particulièrement

symbolique, la puissance des forces de l’histoire en marche.

Ismail Ferdous, The People Who Feed the United States,

lauréat Amérique centrale et du Nord (reportage)

Septembre 2020, Sioux Falls, Dakota du Sud. José, ici avec sa sœur

Sara, est l’une des victimes du Covid-19. Il a passé cinq mois à l’hôpital

sous ventilation. Comme d’innombrables autres travailleurs, José

a été en première ligne, lors de l’épidémie, dans un abattoir industriel.

Une activité considérée comme essentielle dans de nombreux pays.

Une activité où la pandémie a fait des ravages.

ISMAIL FERDOUS/AGENCE VU

GUILLAUME HERBAUT/AGENCE VU

50 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 51


52 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022

BASSO CANNARSA/OPALE.PHOTO


interview

FELWINE SARR

« La fiction n’est

pas un reportage »

L’auteur et essayiste sénégalais signe un roman

d’apprentissage, Les lieux qu’habitent mes rêves.

Philosophique, spirituelle, cette œuvre chorale explore

avec acuité les thèmes de la fraternité, de l’amour,

de la mort. propos recueillis par Astrid Krivian

Les rêves de Felwine Sarr habitent de multiples

lieux – la littérature, la musique, la

philosophie, la spiritualité. Mû par une

curiosité et une soif existentielle insatiables,

l’écrivain sénégalais trace ses chemins

dans ces géographies. Né en 1972

sur l’île de Niodior, il déploie ses talents à

la croisée des arts et des disciplines. Musicien,

ceinture noire de karaté, professeur agrégé d’économie à

Saint-Louis pendant treize ans, il enseigne désormais la philosophie

africaine contemporaine et diasporique à l’université

Duke (Caroline du Nord), aux États-Unis. Son essai Afrotopia,

plaidoyer pour l’autodétermination de l’Afrique, est devenu

un ouvrage de référence. Avec Achille Mbembe, il a cofondé

l’événement culturel Les Ateliers de la pensée, à Dakar, et a

cosigné avec l’historienne Bénédicte Savoy un rapport sur la

restitution par la France d’œuvres africaines au continent. Avec

sa maison d’édition Jimsaan (le nom d’une rizière dans les îles

du Saloum), il est coéditeur du prix Goncourt 2021, La plus

secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr. Dans

son panthéon littéraire, on trouve Senghor, Césaire, Kundera,

Pascal Quignard, René Char, Hermann Hesse, Nietzsche, Rilke,

mais aussi des mystiques, tels que Rûmî ou Christian Bobin.

Son onzième ouvrage, Les lieux qu’habitent mes rêves, est un

roman d’apprentissage, cheminant entre le Sénégal, la Pologne,

la France et la Suisse. Il conte le parcours initiatique de frères

jumeaux, l’un ancré dans la tradition spirituelle du pays sérère,

l’autre attiré par l’ailleurs.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 53


INTERVIEW

AM : Votre roman raconte le parcours initiatique

de Fodé, enraciné dans la tradition spirituelle en pays

sérère, et de Bouhel, étudiant expatrié en France.

Comment l’avez-vous imaginé ?

Felwine Sarr : Je voulais explorer la question de la fraternité, de

l’identité et du double, et mener une réflexion sur l’invention de

soi, sur le rapport aux lieux. Sommes-nous le résultat de notre

milieu, le produit des circonstances, des contextes ? Ou est-ce

que l’on s’invente ? Et que nous reste-t-il de l’héritage transmis

lors des moments initiaux de notre vie ? Nés au Sénégal, issus

de la même matrice culturelle, Fodé et Bouhel ont reçu des

legs semblables, jusqu’au bac. De quelle façon leur chemin initiatique

va-t-il différer ? La mythologie de la gémellité, cette

tension entre l’identité et l’altérité, est intéressante. Les jumeaux

sont à la fois mêmes et différents.

Cela évoque aussi la tension de l’homme

contemporain au sein de la globalisation,

à la fois ancré dans son pays et ouvert sur l’ailleurs

– le Tout-Monde pour citer Édouard Glissant.

Cette problématique de l’ici et de l’ailleurs nous interpelle

tous. Le monde s’offre aujourd’hui comme un territoire d’expériences

et de circulations, de rencontres avec

l’esprit humain, dans ses multiples composantes.

Les cultures s’imbriquent. Fodé veut

investir sa localité, rester en pays sérère, creuser

le sillon de la tradition, en reprendre le

flambeau. Bouhel voyageait déjà à travers les

livres et désire explorer le vaste monde.

À travers Fodé, vous décrivez le Ndut, un

rite de la cosmogonie et de la mystique

sérères, très élaborées. Ce sont des

pratiques spirituelles méconnues…

Ce livre participe à la décolonisation

des savoirs, des imaginaires, en faisant des

mystiques anciennes tel le Ndut un élément

central. Je voulais mettre sur le devant de

la scène nos expériences existentielles, nos

façons de faire communauté, de faire culture,

nos rapports au sacré, à la transcendance, à la

métaphysique. En bibliothèque, on trouve les

ouvrages des grandes traditions spirituelles

bien connues – les religions monothéistes, les

spiritualités asiatiques… Mais de nombreuses

métaphysiques tout aussi fondamentales pour

l’humanité demeurent dans l’antichambre. L’un des travaux

d’Hercule de l’écriture est de restituer au monde sa richesse

d’expériences. C’est également un geste de transmission pour

les jeunes Africains, lesquels ne sont plus initiés et ont un écho

très lointain de cette spiritualité. Ils ne savent plus que notre

terreau a fécondé des visions extrêmement riches du monde.

Avez-vous observé cette spiritualité sérère lors de votre

enfance sur l’île de Niodior, dans le Sine Saloum ?

Les lieux qu’habitent

mes rêves, Gallimard,

176 pages, 18 €.

J’ai grandi entre la ville et le village. Mon père étant colonel,

nous avons habité dans plusieurs bases militaires du pays. Je

revenais régulièrement sur l’île de Niodior et voyais la profondeur,

la richesse spirituelle de ces cultures. Elles méritent d’être

transmises. Ça m’a appris à voir le monde en relief, à être à la

croisée de plusieurs univers, à toucher du doigt leur profondeur.

J’ai en moi une partie de ce monde-là, comme le « pays sans fin »,

qui désigne la mort : c’est l’autre lieu, où l’on se retrouve, une

fois que l’on quitte l’ordre des vivants. Ici, la mort n’est pas une

fin ni un néant. C’est un passage d’un ordre à un autre, vers une

autre forme d’humanité, dans un cycle ininterrompu de vie. À

partir de ce lieu, des liens, des passerelles avec les vivants ici-bas

demeurent. Ainsi, les ancêtres sont présents dans ces cosmogonies.

C’est une autre proposition sur la mort, différente de celle

répandue de l’enfer et du paradis.

Cela vous a-t-il donné un regard

moins effrayant sur la mort ?

Oui, cette idée qu’elle n’est pas une fin,

une néantisation, mais un passage, et que

l’on ne sera pas jugé sur nos actes, peut apaiser.

C’est important d’avoir une pluralité de

perspectives métaphysiques, lesquelles

tentent d’apporter des réponses au mystère

insondable de la mort.

Certains initiés ont la faculté de sortir

de leur corps, dépeignez-vous…

La décorporation est un savoir présent

au sein de plusieurs sociétés africaines,

dans différents lieux. On considère le corps

comme un vêtement. L’humanité se pensait

comme l’ultime étape de l’évolution. Elle

serait la fin du chemin, à partir du minéral,

du végétal, de l’animal, dont elle serait

séparée. Ces mystiques ont une autre vision :

nous pouvons quitter une forme du vivant

vers une autre, incarner notre vie dans

d’autres corps. C’est une union et une perspective

écologique intéressante.

Selon cette religion, il y aurait

une grande fosse regroupant

des événements en attente, prêts à surgir ou non

dans une destinée.

Cette idée complexifie le débat entre libre arbitre et prédestination,

présent en général au sein des monothéismes. Ici, des

événements sont candidats à advenir dans le chemin de vie. Si

un individu déploie suffisamment de volonté, il peut agir sur

des forces et les provoquer. Sinon, ces épisodes restent dans

la grande fosse.

DR

54 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Avec sa maison d’édition Jimsaan, il est coéditeur du Goncourt 2021, La plus secrète mémoire des hommes,

un roman de Mohamed Mbougar Sarr. Ici, aux côtés du lauréat et de l’éditeur Philippe Rey, lors de la remise

du prix au restaurant Drouant, à Paris, le 3 novembre 2021.

JACK TRIBECA/BESTIMAGE

En quoi l’histoire d’amour en France de Bouhel,

l’autre jumeau, avec Ulga, une étudiante polonaise,

est-elle une expérience fondatrice, transformatrice ?

En tombant éperdument amoureux, Bouhel se déplace dans

une autre géographie : la Pologne. L’Europe de l’Est est un autre

choc culturel pour lui. C’est à la fois une altérité et le partage

d’une condition, Bouhel et Ulga étant deux étudiants étrangers

en France. Cette histoire est un tournant et fait basculer sa vie,

notamment par la survenue d’un événement dramatique qui

bouleverse leurs destinées. Ainsi, on s’interroge sur le caractère

absolu de l’amour : est-ce qu’il transcende tout ? Le sentiment

suffit-il pour faire face à l’abîme ?

« Ce pays nous avait acceptés dans ses universités,

mais ne nous accueillait pas », relève Bouhel. Vous

êtes-vous inspiré des difficultés rencontrées lors

de vos études d’économie à Orléans, en France ?

Oui, j’ai puisé dans mon expérience. C’est aussi un clin d’œil

à tous les étudiants africains croisés en France. Pour la plupart,

s’ils sont acceptés, ils ne sont pas accueillis. Ils ont des difficultés

pour avoir une carte de séjour, pour se loger, pour avoir un

« Ce livre participe

à la décolonisation

des savoirs,

des imaginaires. »

boulot qui ne soit pas exténuant. Ils sont la cible d’un racisme

fréquent. Ils font preuve d’un courage et d’une abnégation

immenses. La plupart réussissent leurs études, certains brillamment,

mais dans des conditions très difficiles. C’est un chemin

de croissance, une expérience ambivalente, car ce sont aussi

de très belles années où l’on se construit intellectuellement,

humainement, où l’on fait des rencontres essentielles.

Après une épreuve, Bouhel cherche l’apaisement,

tente de trouver des réponses existentielles

au sein d’un monastère bénédictin. Pourquoi est-ce

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 55


INTERVIEW

important de faire dialoguer les différentes

spiritualités de l’humanité ? Puiser dans plusieurs

ressources, c’est aussi votre quête personnelle ?

Oui. Je fais mon miel des richesses offertes par les autres

cultures, je chemine dans différentes traditions spirituelles. Je

suis issu d’une famille musulmane, j’ai donc reçu un héritage

important de l’islam classique, mais le soufisme m’a également

intéressé, ainsi que la mystique chrétienne, le bouddhisme…

Tous ces mondes convergent, ils sont les formes d’expression

d’une même quête, celle d’une conscience lumineuse. Je

recherche l’unité du corps, de l’esprit et de l’âme avec le Tout,

le cosmos, dont ils sont issus.

Comment conciliez-vous vos multiples projets

et engagements (enseignement, écriture d’essais

et de romans, musique, organisation des Ateliers

de la pensée, direction d’une maison d’édition…) ?

Et parvenez-vous à trouver du temps pour faire

une introspection dans cette vie très occupée ?

Ces activités ont des temporalités différentes : certaines s’effectuent

dans la chronologie, et d’autres à l’intérieur de moi. La

musique, la création, la rumination, la méditation précèdent

l’écriture d’un livre. Je peux donner un cours à l’université,

et pendant ce temps, des personnages ou un air de musique

cheminent en moi. Quand ils arrivent à maturité, je me pose et

dégage du temps pour les réaliser. Il s’agit d’être en mesure de

vivre plusieurs dimensions du temps. Les pratiques méditatives

et les arts martiaux m’intéressent depuis l’adolescence, donc

j’aménage des espaces de méditation où je nourris mon intériorité,

où je suis hors du tourbillon, où je disparais. Je suis toujours

dans cette quête délicate d’un équilibre entre les temps intérieurs

et ceux que je donne à la société, à la communauté.

Que vous ont transmis vos parents ?

Beaucoup de choses ! J’évoque ma mère en filigrane dans

le roman, à travers le personnage de Na Adama, celle des

jumeaux. C’est aussi un hommage. Ma mère est une force, la

générosité, la bonté, une présence lumineuse dans nos vies,

jusqu’à aujourd’hui. Mon père était colonel, c’était un homme

d’une extrême rigueur, d’une lucidité, d’une honnêteté, d’un

grand courage. Il avait une belle ambition pour nous, et pour

l’Afrique. Il était solide, droit dans ses bottes, dans son identité.

Il m’a transmis de belles valeurs, appris la rigueur et la

méthode, à me lever tôt, faire les choses en temps et en heure.

Je lui suis infiniment reconnaissant. Avec mes sœurs et mes

frères, quand une épreuve se présente à nous, on se rappelle

ses leçons de vie. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de « tuer le

père » de manière symbolique, psychique, comme c’est le cas

dans d’autres familles. Nous avions une relation très libre, j’ai

pu être pleinement moi-même, tout en étant fier d’être son fils.

Ça m’a économisé beaucoup de faux combats. Il m’a donné le

désir d’être pour mes enfants ce qu’il a été pour nous.

La poésie est une clé fondamentale dans Les lieux

qu’habitent mes rêves, où vous citez René Char :

« Nous devons

créer librement,

sans peur, car

nos créations sont

importantes pour

la société. Sans

ça, elle étouffe. »

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée

du soleil. » C’est une définition de cet art ?

En effet. Nous avons une vision un peu romantique de

la poésie. Or, il faut accepter la part obscure de l’humanité,

la face cachée de la lune. Habiter poétiquement la vie, c’est

embrasser le monde dans toutes ses dimensions. C’est l’amor

fati nietzschéen, être avec ce qui est. Les grandes traditions

spirituelles nous enseignent à agir sur les choses qui relèvent

de notre ressort, mais également à accepter, à être pleinement

présent à la réalité.

Qui vous a inspiré le personnage de Vladimir,

le frère d’Ulga, qui a des visions et projette

des actions de grande ampleur collective pour

mettre fin à la « ruine morale » du monde actuel ?

C’est un personnage décalé, un peu fou, voyant, à la limite

de la raison et des normes sociales. C’était intéressant d’entrer

dans la tête d’un psychotique et de restituer son point de vue

avec justesse, en étant en empathie avec lui. On n’aime pas les

discours des fous, mais ils sont parfois très lucides. La frontière

entre l’extrême lucidité et la folie est très ténue. Vladimir

a des visions de ce qu’il appelle le monde profond. La crise

environnementale, l’empire de la force et de la dévastation

sur nos écosystèmes sont une ruine spirituelle et morale. On a

acquis des moyens technologiques immenses pour contrôler le

vivant. Mais nous n’avons pas de sagesse dans notre rapport au

monde. C’est une crise civilisationnelle. Même s’il cherche des

solutions qui sont sans doute mauvaises, Vladimir analyse ce

constat et pose la question de la conscience humaine. Il propose

par exemple de reprogrammer le striatum, une partie de notre

cerveau responsable de l’insatiabilité de nos désirs et qui nous

pousse à consommer sans limites.

Ce roman choral donne la voix à plusieurs

personnages-narrateurs. Écrire, c’est mettre

son ego en retrait pour laisser la place aux autres ?

56 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Oui. Il existe une vision de l’écriture narcissique, égotique,

des textes d’autofiction qui ne regardent que leur nombril.

Mais pour moi, écrire, c’est céder la place à une pluralité de

voix, tenter de restituer la complexité du monde, la rendre

palpable, éclairer une situation depuis plusieurs points de vue.

J’aime cette idée de l’écrivain Milan Kundera : le roman restitue

les choses telles qu’elles sont, et non pas telles qu’elles

devraient être.

Chaque mot est pesé dans votre texte ciselé.

Pourquoi ce choix d’une langue épurée ?

Depuis mon entrée en littérature, avec Dahij en 2009, l’écriture

est une ascèse pour moi, un moyen d’y voir clair, un désir

de formuler l’essentiel. Mû par une quête de justesse, je laisse de

côté l’accessoire, l’anodin, ainsi que l’emphase. L’économie des

moyens fait partie du travail. Écrire, c’est sortir de sa solitude

existentielle, on établit un dialogue avec la sensibilité d’autrui.

Je requiers l’attention et le temps du lecteur, donc je m’évertue

à laisser au vestiaire les paroles vaines. C’est important d’aller

au cœur des choses. Parfois, on peut se laisser prendre au

vertige de sa propre écriture à travers un style ampoulé, mais

est-ce l’essentiel ?

En novembre dernier, vous avez publié une tribune

dans le média Senenews pour défendre Mohamed

Mbougar Sarr. Lauréat du prix Goncourt 2021

pour son roman La plus secrète mémoire des hommes,

il a été la cible d’une polémique homophobe au Sénégal.

On l’accusait de faire l’apologie de l’homosexualité

à travers son précédent livre, De purs hommes,

que vous aviez aussi coédité. Pourquoi était-ce

important de prendre position ?

Il fallait défendre la liberté de créer. Il n’y a pas eu de

débat lors de la sortie de l’ouvrage De purs hommes en 2018.

Mohamed Mbougar Sarr a même pu en parler au Sénégal. À

la faveur de la remise du prix Goncourt, des amalgames se

sont créés. Je cite à nouveau Milan Kundera : dans l’espace du

roman, le jugement moral est suspendu. Les humains y sont

révélés dans leur complexité. C’est un discours contre-idéologique.

On invite à comprendre les personnages plutôt qu’à

les condamner, les juger. La fiction a ses codes, ses règles,

elle n’est pas un reportage. Mohamed Mbougar Sarr a fait un

travail romanesque, et non pas sociologique ou anthropologique.

Comme il dit, il faut apprendre à lire la fiction. De purs

hommes est un roman sur la violence homophobe, qui restitue

aux personnages leur humanité. C’est une réflexion sur ce qui

rend des individus violents, au point de priver certaines personnes

de sépulture, sous prétexte que l’on désapprouve leur

foi, leur orientation sexuelle. Nous devons créer librement,

sans peur, car nos créations sont importantes pour la société.

Sans ça, elle étouffe.

Comment sensibiliser les jeunes à la lecture,

face au règne des écrans, du numérique ?

Au-delà des volontés individuelles à la maison et à l’école,

il faut créer un écosystème, des infrastructures telles que des

bibliothèques, des maisons d’édition et des émissions littéraires,

des chroniques, des festivals, des rencontres… Le livre doit être

disponible dans différents espaces, pour faire perdurer cette

culture. La lecture est une densification de sa propre humanité,

un recueillement, un échange, un partage, un enrichissement.

Enfant, je passais mes mercredis après-midi dans les rayons

des deux bibliothèques de ma rue. Je sais ce que je dois aux

livres. C’est pourquoi je m’inscris dans une chaîne de transmission

: je donne ce que j’ai reçu. Les écrivains, mais également

les peintres et les musiciens, sont des êtres de sensibilité, de

mots et de paroles qui nous enrichissent. Ils nous transmettent

le plus beau, le plus fort de leur expérience, qui vit ensuite à

l’intérieur de nous. ■

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AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 57


entretien

Pap Ndiaye

Le récit puissant

de l’émancipation

Dans son nouvel ouvrage, Les Noirs américains,

l’historien retrace les combats politiques et culturels

menés depuis l’esclavage. Une histoire raciale faite

de violences, d’exclusion, mais aussi de résistances

et de victoires. propos recueillis par Astrid Krivian

58 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DMITRY KOSTYUKOV/THE NEW YORK TIMES/REDUX-REA

Devant le Musée

national de l’histoire

de l’immigration,

à Paris.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 59


ENTRETIEN

Né en 1965 à Antony, en région parisienne,

Pap Ndiaye est le précurseur

des black studies à la française.

En 2008, offrant aux jeunes générations

le livre qu’il aurait aimé lire

durant son adolescence, l’historien

signe La Condition noire : Essai sur

une minorité française, dans lequel

il analyse l’expérience sociale des

populations noires en France depuis le XVIII e siècle. Le frère de

l’écrivaine Marie NDiaye est depuis 2021 le directeur général du

Palais de la Porte dorée, à Paris, qui comprend le Musée national

de l’histoire de l’immigration. Après Histoire de Chicago (coécrit

en 2013 avec Andrew Diamond), il publie un nouvel ouvrage,

Les Noirs américains : De l’esclavage à Black Lives Matter, qui

retrace, à travers l’histoire et jusqu’à aujourd’hui, le combat des

Africains-Américains pour leur droit à la vie.

AM : Comment présenteriez-vous

l’histoire des Africains-Américains ?

Pap Ndiaye : Mon ouvrage insiste sur les capacités des Noirs

américains à résister et à se forger des espaces de vie, de

culture, dans des circonstances historiques extrêmement dures :

exploitation, oppression, persécution… C’est très important de

restituer ce que l’on appelle en histoire et en sciences sociales

l’« agentivité » (« agency » en anglais) : ce sont

les facultés des acteurs, y compris dans des

situations de domination, à ne pas être seulement

des victimes. Ce sont des actes parfois

très ténus, subreptices, moins spectaculaires

que la révolte, la fuite, les gestes ouverts de

rébellion, mais tout aussi déterminants – par

exemple, faire de la musique peut être une

forme de résistance. Les Africains-Américains

ont lutté pour le droit à la vie, y compris dans

sa dimension la plus biologique. Pour ne pas

mourir étouffé par un policier, pour une existence

digne.

Quel lien les Africains-Américains

entretiennent-ils avec le continent

aujourd’hui ?

Depuis trente ans, on constate un intérêt

croissant pour celui-ci. On le mesure en

premier lieu par l’essor du tourisme des Noirs

américains en Afrique de l’Ouest. De nombreuses

agences de voyages proposent du tourisme

lié à l’esclavage. Pays anglophone, grand lieu de départ

d’esclaves, le Ghana est une destination particulièrement prisée.

C’est un tourisme mémoriel, sur les traces des ancêtres.

Autre élément qui prouve cet intérêt : la recherche d’ADN,

très répandue aux États-Unis. Contrairement aux Américains

d’origine européenne, les Africains-Américains ne peuvent pas

Les Noirs américains : De

l’esclavage à Black Lives Matter,

Tallandier, 272 pages, 18,90 €.

retracer leurs origines familiales, à cause de la coupure radicale

de l’esclavage, la disparition du nom, l’anonymisation, la

chosification de l’esclave, perdant toute référence précise à la

région d’origine. L’ADN permet de retrouver un lieu d’origine

approximatif. Sur YouTube, on trouve de nombreuses vidéos

de jeunes se filmant en train de découvrir en direct le résultat

de leur test. Cette révélation provoque des pleurs, des exclamations,

mais aussi parfois de la stupéfaction : des Américains

blancs découvrent qu’ils ont de l’ADN lié à l’Afrique. En effet,

selon les estimations, 20 % de la population blanche américaine

aurait un ancêtre noir. Et peu le savent.

Comment expliquez-vous cet intérêt pour le continent ?

L’Afrique a le vent en poupe et connaît un développement

économique qui offre des opportunités nouvelles. Elle attire

des hommes d’affaires, mais aussi des missionnaires protestants…

Les étudiants américains suivent volontiers un semestre

d’échange dans les universités africaines. De père kényan, le

président Obama a aussi incarné, suscité cet élan vers le continent.

Il en a fait l’un des axes de sa politique étrangère.

En quoi l’élection présidentielle de Barack Obama

en 2008 fut-elle un événement historique ?

Ce fut un grand moment d’histoire, et ça le restera. Tout le

monde l’avait senti et compris, à l’échelle du monde. Je me souviens

des réactions en Afrique. Ce n’était pas de la naïveté, au

point de penser qu’Obama allait changer la vie du chauffeur de

taxi de Bamako. Mais chacun était ému, au

vu de l’histoire des États-Unis, de la violence

subie par les Noirs, la ségrégation qui sévissait

dans le Sud cinquante ans auparavant…

On se souvient aussi des larmes du révérend

et militant Jesse Jackson : il pensait à tous ces

militants assassinés au cours de cette longue

marche pour les droits civiques. L’accession

au pouvoir d’Obama représentait à ses yeux

un accomplissement colossal.

En quoi le bilan de ses deux mandats

est-il plus mitigé, notamment

concernant sa politique pour

améliorer les conditions de vie

des Africains-Américains ?

Difficile d’être à la hauteur des espoirs

que beaucoup plaçaient en son élection. La

principale réussite de son premier mandat fut

la loi d’assurance santé. Mais sur les questions

d’égalité raciale, Obama a été très prudent,

peut-être trop. Son programme était

loin d’être radical. Il arguait qu’il n’était pas le mieux placé,

car lorsqu’il intervenait sur le sujet, il était immédiatement

soupçonné de parler au nom des Noirs. Lors de l’émergence de

Black Lives Matter en 2013, il n’a pas réagi tout de suite sur la

question des violences policières. Embarrassé, il a temporisé.

Il n’a pas saisi ce mouvement à sa juste mesure. Son bilan est

DR

60 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Donald Trump annonce

sa candidature à l’élection

présidentielle à New York,

le 16 juin 2015.

« Ils ont

résisté à

des époques

d’une telle

férocité que

Trump n’était

pas de taille

à leur

faire plier

l’échine. »

TODD HEISLER/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA

mitigé sur la question raciale. Mais au regard de la catastrophe

de l’administration Trump qui a suivi, les mandats d’Obama

s’en trouvent revalorisés.

Quels méfaits a causés la gouvernance de Donald

Trump auprès de la population noire américaine ?

Son mandat fut une très mauvaise période pour les Noirs.

Non seulement Trump les a complètement négligés, mais il a

aussi mené une politique ouvertement défavorable aux minorités,

aux pauvres en général. Il a mis en place des baisses d’impôts

considérables pour les très riches et laissé à l’abandon les

plus démunis. Trump a en outre été le porte-parole des fractions

les plus racistes des États-Unis. Au moment de son élection,

je m’y trouvais : c’étaient des défilés de voitures brandissant

des drapeaux confédérés. L’Amérique raciste exultait, voyant

en Trump son représentant le plus éloquent. Il a condamné les

événements de Charlottesville [lors d’une manifestation antiraciste

contre un rassemblement d’extrême droite en 2017, une

manifestante antiraciste a été écrasée par une voiture conduite

par un homme proche de l’extrême droite, ndlr] de manière si tardive

et contournée que l’on a compris qu’il considérait les militants

néo-nazis comme ses alliés politiques. L’ancien locataire

de la Maison Blanche était bel et bien un suprémaciste blanc,

profondément raciste, et qui a mené une politique néfaste.

Mais comme beaucoup d’Africains-Américains le disent également,

ils en ont vu d’autres. Ils ont résisté à des époques d’une

telle férocité que Trump n’était pas de taille historique à leur

faire plier l’échine.

Lors de la dernière élection présidentielle en 2020,

le vote des Africains-Américains en faveur de Trump

a été pourtant légèrement supérieur par rapport

à 2016. Comment l’expliquez-vous ?

Cela peut sembler paradoxal en effet. Mais les citoyens

votent pour des raisons très variées. Et certains aspects du

« trumpisme » ont pu attirer un électorat noir conservateur et

religieux, très sensible à ses discours contre l’avortement, pour

la prière à l’école, sur la morale… L’Église tient encore une place

très importante dans le monde africain-américain, notamment

dans la Bible Belt, les États du Sud profond. Et les Églises noires,

comme les Églises blanches, sont devenues plus conservatrices

ces dernières années.

Comment jugez-vous la première année de mandat

du président Joe Biden ? Son élection doit-elle

beaucoup au soutien des Africains-Américains ?

Grâce à la mobilisation des Noirs en effet, Biden a remporté

la victoire à la primaire démocrate en Caroline du Sud, sauvant

ainsi sa campagne in extremis, alors que sa candidature

était très mal partie. Au bout d’un an de mandat, le bilan est

maigre, parce que les démocrates ont une majorité très relative

au Congrès. Le Parti républicain y mène une bataille extrêmement

dure, notamment au Sénat. Les démocrates n’y sont

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 61


ENTRETIEN

« Sur le campus

américain,

j’ai découvert

que l’identité

noire pouvait

être un point

d’appui pour

sa construction

personnelle. »

majoritaires que d’une voix (avec celle de la vice-présidente), et

deux sénateurs démocrates conservateurs, dont le controversé

Joe Manchin, s’alignent le plus souvent sur les républicains. Le

président est ainsi paralysé, et il trouve rarement une majorité

pour valider ses propositions. Pour l’instant, sa politique n’est

donc pas à la hauteur des espoirs placés en lui. Même s’il a

eu des gestes symboliques forts, en nommant Kamala Harris

comme vice-présidente et en proposant une autre femme noire,

la juge Ketanji Brown Jackson, pour siéger à la Cour suprême…

Pour quelles raisons la population noire aux États-Unis

a-t-elle été beaucoup plus touchée par le Covid-19 ?

On estime effectivement que le Covid a causé deux fois

plus de morts chez les Noirs que chez les Blancs. L’écart est

immense. On l’explique d’abord par un accès aux soins déficient

et un état sanitaire moins bon pour les Africains-Américains,

les deux étant liés. Beaucoup d’entre eux sont plus pauvres, et

la médecine, très inégalitaire, coûte cher aux États-Unis. Leurs

conditions de vie sont aussi plus difficiles, ils exercent souvent

des métiers de « première ligne », qui les ont exposés au virus.

Tout comme en France : les habitants de Seine-Saint-Denis,

de couches sociales plus défavorisées, ont été beaucoup plus

touchés que ceux des Yvelines, par exemple – les livreurs, les

caissières, etc., ont continué à travailler pendant la crise. Un

autre facteur permet de comprendre ce déséquilibre : une partie

des Noirs est méfiante à l’égard des institutions médicales. Cela

s’explique par des épisodes obscurs dans l’histoire, comme l’expérience

de Tuskegee, en Alabama, menée entre 1932 et 1972

sur 400 Africains-Américains atteints de syphilis : sous l’égide

d’une agence fédérale de santé, des médecins n’ont pas soigné

ces malades de manière délibérée, ils les ont laissés mourir dans

le but d’observer les effets de cette maladie sur les Noirs. On a

constaté une méfiance similaire à l’égard du mot d’ordre médical

dans les Antilles françaises. Les populations étaient très réticentes

vis-à-vis de la vaccination. Beaucoup faisaient référence

au chlordécone [un pesticide utilisé pendant presque vingt ans

sur les cultures de bananes en Guadeloupe et Martinique, causant

de nombreux cancers de la prostate, ndlr]. Dans ce contexte, le

discours de la médecine officielle incitant à se faire vacciner

a pu être considéré comme l’expression d’un pouvoir colonial.

En 2020, la mort de George Floyd, étouffé par un policier

à Minneapolis, filmée en direct, a provoqué une vague

de révoltes antiracistes à l’échelle planétaire. En quoi ces

manifestations se distinguaient-elles des précédentes ?

Avant 2020, les mouvements antiracistes aux États-Unis

réunissaient surtout des Noirs. Cette fois, une fraction importante

de la population blanche a manifesté. Cette solidarité

était inédite depuis les années 1960. Des cortèges largement

blancs s’étaient même formés dans des villes ou des États où la

population noire est très faible, comme à Seattle ou à Portland.

Et puis, contrairement aux précédentes, ces manifestations

étaient mondiales. Elles s’étaient organisées pour protester

contre le meurtre de George Floyd, mais aussi contre des situations

locales, des problèmes similaires, comme à Paris autour

d’Adama Traoré [un jeune homme mort peu après son interpellation

par des gendarmes, en 2016, à Beaumont-sur-Oise, ndlr].

Le militantisme local dénonçant le racisme, les discriminations,

le comportement de la police, a saisi l’occasion de décupler son

audience. L’agonie de George Floyd a été filmée et diffusée, c’est

un élément puissant de mobilisation. Cela a posé à nouveau la

question lancinante et ancienne des relations entre la police et

une partie de la population.

D’après vous, les violences policières relèvent

d’un problème d’institution, et non pas d’individus ?

Car il y a des policiers noirs qui peuvent aussi

commettre des actes répréhensibles…

Oui, on doit s’interroger sur la puissance et le fonctionnement

de l’institution : pourquoi des gens qui devraient être

antiracistes se comportent de manière raciste ? Ces policiers

noirs sont soumis à une pression supplémentaire, ils doivent

être solidaires de leurs collègues. Et puis, il y a les questions des

techniques utilisées, des ordres reçus, des cultures professionnelles…

Cet ensemble exige de penser à l’échelle de l’institution,

et non pas de l’individu. C’est valable aussi en France. Actuellement,

à Nancy, se déroule le procès de 10 policiers de la BAC

poursuivis pour harcèlement moral et insultes raciales sur leurs

collègues. Les policiers non-blancs souffrent du racisme, comme

les policières souffrent du sexisme. Et les chefs font parfois

preuve d’indulgence à l’égard des cultures machistes, sexistes

et racistes, dont leurs agents sont les premières victimes.

Du gospel à la soul, en passant par le jazz, le funk,

le rhythm’n’blues, le rock, le rap, etc., les musiques

noires américaines ont porté et exprimé leurs luttes…

62 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


TOPFOTO/ROGER-VIOLLET

Martin Luther King prononce son

célèbre discours « I have a dream »,

devant le Lincoln Memorial,

à Washington, le 30 août 1963.

Le langage musical a permis de tenir bon dans des situations

d’oppression, de dire la colère, la révolte, mais aussi les

espoirs d’un peuple. Pendant l’esclavage, chanter un gospel

dans un champ de coton était une manière de se soutenir

mutuellement, et de faire passer un message derrière les références

religieuses. On trouve dans la Bible beaucoup de messages

d’espoir. L’Ancien Testament est une histoire d’esclaves

qui se libèrent : il a toujours parlé aux Noirs des Amériques.

Ensuite est née la musique profane, avec le blues et le jazz au

début du XX e siècle. Ce langage très puissant d’émancipation

a voyagé dans le monde entier. Dès la fin du XIX e siècle, les

groupes de gospel traversaient déjà l’Atlantique. Et cela s’est

poursuivi avec le jazz, lequel s’est installé en France lors de

la Première Guerre mondiale pour ne plus jamais quitter l’Europe.

La musique noire est une musique d’émancipation. C’est

sa caractéristique universelle.

Icône planétaire, le roi de la pop Michael Jackson

était un Noir américain. Cet artiste qui se blanchissait

la peau, avait changé son phénotype avec de multiples

interventions (nez, cheveux…). Est-il un symbole d’un

point de vue racial ? Ou est-ce plutôt le fait d’une star

dévorée par la gloire et l’industrie du disque, en proie

aussi à des difficultés personnelles ?

Ses labyrinthes psychologiques compliqués ont en effet

leur part dans son parcours. Mais il est vrai que Michael Jackson

a commencé sa carrière en tant que musicien africainaméricain.

Formés avec ses frères, les Jackson Five étaient un

groupe de musique noire – de la soul, de la R’n’B, écoutée par

un public noir. Puis, dans sa carrière solo, à partir de l’album

Thriller, il a opéré un déplacement vers un public plus ouvert,

mondialisé, largement blanc, asiatique aussi… Voilà un bel

exemple de passing, comme disent les Américains, qui décrit

le fait qu’un artiste noir franchisse la frontière d’un public noir

vers un public blanc. Michael Jackson est « passé » au prix de

nombreuses difficultés personnelles, relevant de la psychiatrie.

Cet éclaircissement de peau, ces transformations physiques,

cette forme de déchéance… Et il a fait beaucoup de mal autour

de lui [Michael Jackson a été acquitté pour deux affaires l’accusant

de pédocriminalité. Mais d’autres témoignages, survenus

après sa mort, l’accablent à nouveau, ndlr]. Toutefois, le monde

noir a pleuré sa mort. Preuve qu’il le reconnaissait comme l’un

de ses fils. Malgré tout, il était resté le petit gars de Gary, près

de Chicago. Le passing, que Ray Charles notamment avait aussi

effectué, est plus courant aujourd’hui, comme le prouvent des

stars telles Beyoncé ou Rihanna. Cette frontière était très difficile

à traverser jadis pour les artistes noirs. Les radios et les

chaînes de télés les plus retransmises ne les diffusaient pas.

Ils ne bénéficiaient pas des grandes filières de promotion et

restaient confinés dans un marché secondaire.

Pourquoi avez-vous pris conscience d’être noir

lors de vos études en Virginie, aux États-Unis ?

J’ai grandi en France, formé par un discours républicain

universaliste en principe indifférent à la couleur de peau. Sur

le campus de l’université, j’ai découvert que l’identité noire

pouvait être un point d’appui pour sa construction personnelle.

Et ce n’est pas une injure à l’universalisme, bien au contraire.

Ce détour par les États-Unis a été très important pour moi.

Aujourd’hui, en France, c’est déjà plus facile pour les jeunes,

ils ont à leur disposition des lectures et des films permettant

ces réflexions.

Quels sont les enjeux du Musée de l’histoire

de l’immigration à Paris, que vous dirigez ?

Notre mission est de mieux faire connaître l’immigration

en France et de la placer en position plus centrale dans le récit

national. Contrairement aux États-Unis, elle est encore un

sujet marginal dans la manière dont les Français se pensent

comme nation. Nous souhaitons également l’inscrire dans une

perspective plus mondiale, plus large que celle des Européens

installés en France dès la fin du XIX e siècle. L’autre aspect du

Palais de la Porte dorée est le monument lui-même : c’est l’ancien

musée des Colonies, inauguré en 1931 à l’occasion de l’Exposition

coloniale internationale. Nous avons un grand travail

d’explications à effectuer au sujet de ses décorations célébrant

la colonisation. Ce palais a été le plus grand monument colonial

de France. Nous devons en faire un point d’appui pour transmettre

l’histoire, à condition de saisir les questions qu’il pose à

bras-le-corps et de combler les silences. Car il n’y a pas un mot

sur la construction du chemin de fer Congo-Océan, qui a fait des

milliers de morts, sur la violence, le travail forcé, l’ordinaire de la

colonisation. Notre rôle est de regarder la réalité historique, de

l’expliquer, et de mener sereinement notre mission scientifique

et culturelle. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 63


portrait

Nadia Dhouib

Une autre

idée du style

À 43 ans, cette Franco-Tunisienne vient d’être

nommée directrice générale des activités mode

de Paco Rabanne. Après avoir ouvert le flagship store

des Galeries Lafayette sur les Champs-Élysées,

à Paris. Un parcours tout à la fois imprévu

et spectaculaire. par Frida Dahmani

64 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


LEA CRESPI/PASCO

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 65


PORTRAIT

Dans son appartement parisien.

ADELINE MAI/VOGUE FRANCE

66 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


Comme Audrey Hepburn qu’elle admire,

Nadia Dhouib, 43 ans, aurait pu inspirer

le couturier Paco Rabanne, lequel aurait

certainement apprécié qu’une femme

au goût aussi affirmé et pointu prenne

les commandes des activités mode de sa

marque, fondée en 1966. Pour le compte

du groupe Puig, la toute nouvelle directrice

générale de la maison prendra le

relais de Bastien Daguzan ce mois-ci

et aura pour référent Vincent Thilloy,

Chief Brands Officer de Paco Rabanne.

Des noms prestigieux, mais aussi une

adresse puisqu’elle officiera à partir des

Champs-Élysées, siège en France du

groupe catalan. Pour tester les tendances

et préparer ses réseaux de distribution,

elle aura deux laboratoires à sa disposition

: les boutiques des rues Cambon

et Faubourg Saint-Honoré. Un terrain

connu, au cœur de la mode parisienne,

qui fascine Nadia Dhouib au point d’en

avoir fait son métier. Pourtant, rien ne

destinait cette brune au charme tout en

douceur, qui sait donner une allure folle

à un jean et un simple T-shirt, à évoluer

sous les projecteurs. De père médecin et

de mère artiste, elle a vécu une enfance

douillette et choyée à Carthage, suivi

un cursus scolaire au lycée français de

La Marsa, et se destinait à une carrière

dans la finance.

L’histoire est classique : ses parents

souhaitent qu’elle fasse médecine,

elle aspire à voir d’autres horizons et

s’installe dans la Ville lumière, Paris

étant une étape incontournable des

voyages annuels qu’elle effectuait avec

ses parents – avec, au programme, des

visites d’expositions, de musées et des

incursions dans les grands magasins…

Avec pour tout bagage un baccalauréat

français en poche, celle qui adoptera

plus tard une double nationalité franco-tunisienne,

sans jamais renier ses

origines, intègre une prépa HEC, puis

une école de commerce. « Au lycée, sous

ses dehors un peu rêveurs, elle était très

rigoureuse ; elle pouvait plaisanter de

tout sauf des études », se souvient l’une

de ses anciennes camarades. Une qualité

qui a permis à Nadia Dhouib d’intégrer

le secteur du conseil et de rejoindre le

cabinet Accenture France en tant qu’analyste,

en 2003. Elle ne résistera que deux

ans dans cette activité qui brime toute

créativité et toute fantaisie. Un jour,

au moment de sa pause déjeuner, en se

rendant compte qu’elle est plus à l’aise

en déambulant dans les grands magasins,

elle fait le choix de repartir à zéro

(ou presque).

Elle démissionne donc en 2005 et postule

aux Galeries Lafayette – ne sachant

pas encore qu’elles seront essentielles à sa

carrière. Elle y démarre en tant qu’acheteuse

et, en parallèle, obtient un MBA

Fashion Industry au prestigieux Institut

français de la mode à Paris.

L’ASCENSION

Nadia Dhouib, dont la mère lui expliquait

« l’importance de bien travailler à

l’école pour être indépendante », se jette

alors dans l’aventure avec la conviction

que « dans la vie, on ne perd jamais :

soit on gagne, soit on apprend »* – son

adage personnel, qui trouve également

tout son sens dans l’écosystème de la

mode. Celle qui avoue avoir débuté sans

avoir les codes ni les réseaux identifie les

marques montantes, les développe dans

le réseau des grands magasins, promeut

des jeunes talents et peut aussi en écarter

d’autres. L’acheteuse se fait un nom

et sera « pendant dix ans aux premières

loges pour observer l’évolution du monde

de la mode, entre les marques françaises

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 67


PORTRAIT

qui se professionnalisent et sortent du

schéma du Sentier et les marques de

luxe qui développent leur désirabilité

et explosent à l’international auprès de

la clientèle chinoise », raconte celle qui

constate, au début des années 2010, que

Paris se perd dans une sorte de conservatisme

où l’on trouve les mêmes concepts,

les mêmes façons de vendre et de raconter

les histoires.

Le mot est lâché : Nadia Dhouib

comprend qu’il faut faire rêver et que

le secteur doit d’abord apprendre à

conter avant de compter. Elle peaufine

son argumentaire, maîtrise sa propre

histoire, déroule les récits avec ce qu’il

faut de petites phrases marquantes et

devient l’image la plus fiable du conseil

dans l’industrie de la mode. Ce sera son

credo et le fil conducteur de son développement.

Son ascension coïncide avec un

remaniement profond de la mode dû au

digital et à la montée en puissance des

sites d’e-commerce, qui concurrencent

les grands magasins en misant sur des

marques jeunes et sont prêts à s’adapter

à un marché en évolution rapide. Au

cœur de ce dispositif, le client, de plus

en plus informé et exigeant. La jeune

femme mène sa vie tambour battant, où

elle compose avec le glamour apparent

du milieu et les obligations de résultat.

Elle précise : « Avec un pilotage au quotidien

de nos marques et de nos secteurs

en matière de chiffre d’affaires, de rentabilité,

de marge. »

Désormais connue comme le loup

blanc, celle qui ne porte jamais de talons

aiguilles court les défilés, les showrooms,

tutoie les créateurs, a sa chaise

réservée au premier rang des défilés et

un traitement VIP, et au fil des saisons,

engage de plus en plus sa responsabilité

dans les axes de développement des

rayons mode des Galeries Lafayette.

LE DÉFI DES GALERIES

Son parcours lui vaut de se voir

confier en 2016, alors devenue directrice

des achats, la mise en place d’un magasin

sur l’avenue des Champs- Élysées. Un

challenge périlleux que Nadia Dhouib

À l’opposé

des gourous

excentriques

de la mode,

elle cultive

une allure

et un mode

de vie

simples.

Le célèbre

couturier

Paco

Rabanne

en 2010.

relève. Son projet reflète la diversité de

ses expériences ; avec le concours d’architectes,

elle mixe les marques digitales

avec d’autres plus établies, instaure une

politique de vente orientée vers le conseil

stylistique et redynamise l’image des

Galeries en y faisant se côtoyer mode,

musique et gastronomie ; le ton est

trouvé, la modernité s’impose. Tout pour

sortir des sentiers battus. Le magasin est

inauguré en 2019, et elle en devient la

directrice générale.

« On ne peut pas plaire à tout le

monde, mais nous avions fait le choix

d’être différents afin de toucher notre

cœur de cible : une clientèle plus jeune,

digitale et internationale, et nous avions

aussi l’objectif de faire revenir les Parisiens

sur les Champs-Élysées », résume

la cheffe de projet, préoccupée par l’impact

du mouvement des Gilets jaunes

sur l’image de Paris. Ce challenge lui

confirme ce que « l’enthousiasme et

l’énergie d’un projet entrepreneurial

peuvent apporter à un groupe ».

Après ce marathon, Nadia Dhouib

prend du recul : mère de deux enfants,

elle protège sa vie privée et se recentre

sur sa famille qu’elle a fondée avec son

mari et complice, Karim Boussabah,

directeur marketing chez Veralia, qui

s’est fait un nom dans le secteur de l’emballage

en verre et l’innovation produit.

Mais difficile pour celle qui a mené à

bien ce projet titanesque de demeurer

inactive au niveau professionnel. Elle

lance en juin 2020 son cabinet de conseil,

RethinkRetail Advisory, dans l’optique

d’aider les marques, les investisseurs et

les start-up à se positionner dans la distribution

et l’industrie de la mode. Elle

les aide à opérer des transformations

et développer un nouveau modèle de

conduite des affaires.

C’est cette casquette qui achèvera de

convaincre le groupe Puig de lui confier

LECŒUVRE PHOTOTHÈQUE/COLLECTION CHRISTOPHEL

68 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


En 2016, on lui confie

la mise en place

d’un magasin

Galeries Lafayette

sur l’avenue

des Champs- Élysées,

qui a ouvert en 2019.

DSL STUDIO

la direction mode de Paco Rabanne ; à

charge pour elle de mettre en œuvre tout

son savoir-faire pour relancer la marque.

UNE PERSONNALITÉ QUI DÉTONNE

À l’opposé des gourous excentriques

de la fashion, Nadia Dhouib cultive une

allure simple et un mode de vie qui

intègre qualité et exigence. Alors que

tout semble lui réussir, par courtoisie et

parce qu’elle a le sentiment qu’elle peut

mieux faire, elle n’avoue que rarement

les efforts considérables et les sacrifices

qu’elle a faits. « Elle parle difficilement

de ses difficultés tant elle est convaincue

qu’elles peuvent être transcendées. Elle

est surtout égale à elle-même, l’amie de

toujours, la confidente qui est capable

d’écouter des secrets, mais avec laquelle

on partage aussi des fous rires », confie

l’une de ses proches, qui révèle aussi

que la Tunisienne est curieuse, avide de

découvertes et très tenace.

Rien d’étonnant alors à ce qu’elle

déclare que « tout projet audacieux mérite

d’être vécu et fait, malgré la pression,

les échecs, la solitude. Les projets qui

bougent les lignes, les gens, l’industrie

vont de l’avant avec tout l’écosystème ».

Quand elle évoque la mode, on se surprend

à ressentir ses propos comme une

confidence : « La transversalité, la diversité

et l’inclusion se traduisent par le

concept de “mix and match”, qui associe

des tendances hétérogènes de la mode.

Celle-ci a besoin de s’ouvrir, de s’aérer,

d’intégrer des talents différents avec des

parcours différents, intergénérationnels,

et un mélange de personnalités. C’est

le gage pour que la mode continue à

se renouveler. »

Nadia Dhouib semble encore parler

d’elle lorsqu’elle accepte d’ouvrir,

au début de l’année 2021, les portes de

son appartement haussmannien avec

moulures et parquet Point de Hongrie,

pour le magazine Vogue. Ses coups de

cœur design, le confortable canapé en

velours vieux rose, les luminaires des

années 1970 signés par des créateurs

phares, et les livres épars qui patientent

au pied de bouquets de fleurs ne lui font

pas oublier que la cuisine est l’espace central

de la maison lorsqu’on a grandi au

rythme de grandes tablées, à deux pas

de la Méditerranée. Tout dans ce cocon

aux murs blancs raconte la personnalité à

la fois forte et nuancée de Nadia Dhouib,

capable de s’extasier comme une enfant

face à une gourmandise quand elle ouvre

sa boîte à bijoux, où des boucles d’oreilles

extravagantes côtoient des pièces de

joaillerie intemporelles ainsi que des

souvenirs de famille.

Un univers qui est le sien autant que

celui du nouveau point de vente Paco

Rabanne, dans lequel elle va évoluer et

qui fait écho à l’esprit futuriste de la maison

de couture avec un aménagement

innovant et technologique. Ils ont tous les

deux en commun de valoriser le beau. ■

*Toutes les citations de Nadia Dhouib

proviennent d’une conférence qu’elle a

donnée au festival We Are French Touch

le 23 novembre 2021.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 69


Diébédo Francis

Kéré

rétrospective

Le talent durable

Le Burkinabé, devenu allemand,

a remporté le 15 mars dernier

le prix Pritzker, plus haute

distinction dans le monde

de l’architecture. C’est le

premier Africain à recevoir

cette récompense prestigieuse.

De ses débuts dans son village

au succès international, retour

sur le parcours d’un activiste

de la matière, de la résilience,

auteur d’une nouvelle modernité.

par Luisa Nannipieri

Il voit le jour à Gando, dans le centre-est du Burkina

Faso, en 1965. Personne n’imagine alors que le fils

aîné du chef du village deviendra le premier Africain

à recevoir le prix Pritzker, l’équivalent du Nobel

en architecture. Et pourtant ! Diébédo Francis Kéré

a connu une véritable success story. Premier enfant

scolarisé de son village, il doit quitter sa famille à

l’âge de 7 ans pour étudier, et se serrer avec plus

d’une centaine de camarades dans une petite classe

mal ventilée et mal éclairée. Ces heures de cours dans la chaleur

étouffante le poussent vers l’architecture : il se promet de trouver

des solutions innovantes pour offrir aux Burkinabés des écoles

mieux adaptées. En 1985, il part à Berlin pour une formation en

charpenterie : pendant la journée, il apprend à construire des

toits et des meubles, et le soir, il poursuit ses études. Il devient

charpentier, puis intègre l’Université technique de Berlin en tant

qu’étudiant boursier et en sort diplômé en architecture en 2004.

En parallèle, il crée une fondation et finance la construction de

la première école primaire de son village, terminée en 2001 :

avec ses murs et son toit en briques d’argile qui assurent la

climatisation et l’éclairage naturel des pièces, elle obtient

70 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


LARS BORGES

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 71


RÉTROSPECTIVE

en 2004 le prestigieux prix Aga Khan d’architecture (remis

tous les trois ans à des projets qui introduisent de nouveaux

standards d’excellence). La récompense lui permet d’ouvrir son

agence dans la capitale allemande. Depuis, il enchaîne les chantiers

en Afrique et dans le monde entier. Plus récemment, il s’est

investi en Turquie, à Utique, sur une cité des arts pour la Fondation

Kamel Lazaar. Qu’il s’agisse d’établissements scolaires,

de centres médicaux ou bien de bâtiments administratifs ou

culturels, le designer livre des projets fonctionnels et modernes.

Il implique les communautés, emploie et forme la main-d’œuvre

locale, mélange techniques traditionnelles et contemporaines,

et utilise les matières premières disponibles. « Ce n’est pas parce

que tu es riche que tu peux gâcher du matériel. Ce n’est pas

parce que tu es pauvre que tu n’as pas le droit à la qualité »,

rappelle ce pionnier de l’architecture durable. Kéré aime les jeux

de lumière et introduit parfois dans ses projets un symbolisme

puissant, lié à ses racines africaines. L’arbre sacré par exemple,

avec le baobab ou l’arbre de vie, est un thème récurrent. Après

le pavillon de la Serpentine Gallery et les structures du festival

Coachella, le concept ancestral de l’arbre à palabres façonne

l’Assemblée nationale du Bénin, en chantier. En lui décernant

le 51 e prix Pritzker, la fondation Hyatt change de paradigme et

met en avant une autre forme d’architecture : résiliente, durable

et capable d’« émanciper et transformer les communautés ». Rien

d’étonnant à ce qu’elle soit représentée par un Africain. ■

Lycée Schorge,

Koudougou,

Burkina Faso

Construit à partir

de latérite locale

et entouré d’une haie

en bois d’eucalyptus,

ce complexe au design

iconique est un bel

exemple d’architecture

innovante à bas coût.

Sarbalé Ke,

Californie, États-Unis

Cette « maison

de la célébration »

(en langue bissa)

est une installation

temporaire inspirée

par les baobabs.

Ses 12 tours invitaient

les participants

au festival de Coachella

en 2019 à se retrouver,

à l’abri du soleil

et de la chaleur.

IWAN BAAN (2)

72


AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 73


RÉTROSPECTIVE

74 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


KÉRÉ ARCHITECTURE

Projet

pour l’Assemblée

nationale

du Burkina Faso

Cette proposition

pour une nouvelle

Assemblée, après

la révolution

de 2014, met

en avant les valeurs

de transparence,

de justice sociale

et d’inclusivité

qui ont animé

la révolte.

Sa construction

est néanmoins

suspendue depuis

plusieurs années.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 75


RÉTROSPECTIVE

Extension de l’école

primaire de Gando,

Burkina Faso

En 2003, deux ans après

avoir terminé la première

école de son village,

les inscriptions explosent

et Kéré lance son extension.

Il y affine les techniques

de construction qui ont

fait connaître au monde

son design low-tech.

Serpentine Pavilion, Londres, Grande-Bretagne

Premier architecte africain invité à concevoir le pavillon d’été provisoire

de la Serpentine Gallery, en 2017, il transpose à Londres l’arbre

à palabres de Gando, pour y créer une communion avec la nature.

Xylem, centre

d’art Tippet Rise, Fishtail,

Montana, États-Unis

L’architecte applique les mêmes

principes d’éco-compatibilité

quand il construit autre

part qu’en Afrique. Réalisé

à partir de bûches de pins,

ce pavillon s’intègre à merveille

à son environnement.

ERIK-JAN OWERKERK - IWAN BAAN

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IWAN BAAN

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 77


BUSINESS

Interview

Diane Mordacq

La hausse des métaux

bouleverse la donne

Le conflit en Europe

nuit au tourisme

Le blé,

une urgence

africaine

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine, deux des producteurs

les plus importants, entraîne une hausse vertigineuse

des prix. Sur le continent, une vingtaine de pays sont affectés,

avec des conséquences qui peuvent être dramatiques.

par Cédric Gouverneur

«La guerre en Ukraine

n’épargnera pas notre

économie », a prévenu

le 12 mars le président

Macky Sall. Et pour cause : au Sénégal,

la moitié du blé importé provient

– ou plutôt provenait… – de Russie.

Les chiffres de l’Organisation des

Nations unies pour l’alimentation

et l’agriculture (FAO) font froid dans

le dos : au total, une cinquantaine

de nations du globe (dont une

vingtaine en Afrique) se procure

au minimum un tiers de leur blé en

Russie et/ou en Ukraine. L’Érythrée

s’approvisionne intégralement dans

ces deux pays ; l’Égypte en dépend

à 90 % ; la République démocratique

du Congo à 85 %; Madagascar – qui

vient de subir une famine… – à 75 %;

la Mauritanie et le Cameroun à 50 %;

la Tunisie et l’Éthiopie à plus de

40 % ; le Burkina Faso à 35 % ; la Côte

d’Ivoire et le Mali à plus de 25 %…

Et ainsi de suite. Le pire est donc à

craindre : selon la FAO, 8 à 14 millions

de personnes supplémentaires, en

Afrique, au Moyen-Orient et en Asie,

vont grossir les rangs des 800 millions

d’êtres humains souffrant de la faim.

Le tchernoziom (« terre noire »)

d’Ukraine et de Russie compte parmi

les terres les plus fertiles de la planète :

un tiers des exportations mondiales

de céréales, et près des deux tiers de

l’huile de tournesol proviennent des

deux pays slaves. Ils constituent aussi

d’importants producteurs d’engrais

azotés et phosphatés, exportés

notamment au Bénin. En Ukraine,

la guerre a entraîné la perturbation

du réseau ferroviaire et la fermeture

des ports de la mer Noire – des

centaines de navires sont bloqués

78


La région de Krasnodar

est le grenier à blé

de la Russie.

SHUTTERSTOCK

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 79


BUSINESS

à Marioupol. Le blé ukrainien est

supposé arriver à maturité en juin.

Les agriculteurs sont certes dispensés

des obligations militaires, mais la

FAO estime que 20 à 30 % des terres

cultivées sont inaccessibles à cause

des combats. « Personne ne sait si le

pays sera en mesure de moissonner »,

souligne l’organisation : tout

dépendra de la durée de la guerre.

Quant au blé russe, ses exportations

sont restreintes, Moscou privilégiant

son marché intérieur afin de pallier les

pénuries que commencent à entraîner

les sanctions occidentales. Avant le

conflit, la Russie avait prévu d’exporter

8 millions de tonnes de blé entre mars

et juin 2022, et l’Ukraine, 6 millions.

Les deux pays auraient également

dû écouler environ 5 millions de

tonnes d’huile de tournesol.

À souligner que cette guerre

survient dans un contexte déjà plombé

par une accumulation de facteurs,

qui depuis deux ans agrègent toutes

les conditions d’une perfect storm

(« tempête parfaite »), la pandémie

de Covid-19 perturbant les flux

mondiaux de marchandises. Des

sécheresses hors normes, aggravées

par le réchauffement climatique,

ont impacté les récoltes de blé au

Canada et aux États-Unis. Comble de

malchance, l’Argentine (autre grande

nation productrice de céréales) a quant

à elle restreint ses exportations, afin

de tenter de juguler l’hyperinflation

qui saigne son économie ! Et la hausse

des cours des carburants ne cesse

de renchérir l’utilisation des engins

agricoles (tracteurs, moissonneuses…),

puis des moyens de transport (camions,

cargos céréaliers…). Avant même

l’invasion russe, déclenchée dans

la nuit du 23 au 24 février, le prix du

blé n’avait cessé de croître : +31 % au

cours de l’année 2021, et +60 % pour

les huiles de colza et de tournesol !

En février, le cours du blé a grimpé

de 23 % – une hausse jamais vue

depuis 2015. Désormais, il se négocie à

plus de 400 euros la tonne, contre 280

avant l’invasion russe, et seulement

150 au printemps 2020. La FAO

estime que les prix alimentaires

mondiaux pourraient grimper ainsi

de 8 à 22 % ces prochains mois.

Du côté de la demande, de

nombreux pays africains étaient déjà

frappés, avant le déclenchement

du conflit, par une crise alimentaire

Des rayons vides d’un supermarché à Tunis, le 13 mars 2022.

Le pays se procure 40 % de son blé en Russie et en Ukraine.

d’ampleur : du fait des mauvaises

récoltes et de l’insécurité provoquée

par les groupes djihadistes, le Mali,

le Niger et le Burkina Faso avaient vu

leur production agricole diminuer par

rapport à 2020. Au Nigeria, 18 millions

de personnes se trouvent en insécurité

alimentaire dans la région du lac

Tchad, sous la menace de Boko Haram.

Au Maroc, la sécheresse fait flamber

les prix des céréales et des légumes :

début février, sur un souk de Kénitra,

le coût exorbitant des tomates avait

déclenché une émeute. Le 20 février,

le Front social (mouvement né en 2011

lors des Printemps arabes) avait déjà

organisé des manifestations contre

la vie chère dans plusieurs villes du

royaume… Selon la FAO, un quart

des Marocains se trouve désormais

en « insécurité alimentaire ». L’Algérie

voisine peut sans doute compter

sur le renchérissement des cours

du gaz et du pétrole pour compenser

la hausse des cours des céréales.

Mais en Égypte, la situation sociale

pourrait devenir explosive : ce pays de

102 millions d’habitants est le premier

importateur de blé au monde, avec 10 à

12 millions de tonnes achetées chaque

année. Détail révélateur : le même

mot, « aych », signifie à la fois « pain »

et « vie ». En 1977, le prix du pain avait

déclenché de sanglantes émeutes. Et en

janvier 2011, lors des manifestations

monstres qui ont abouti au départ

d’Hosni Moubarak, les slogans

ANIS MILLI/AFP

80 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


SHUTTERSTOCK

portaient sur la liberté, la justice

sociale et… le pain. Le régime du

président al-Sissi assure pouvoir

couvrir les besoins jusqu’à la fin de

l’année, mais annonce déjà que le prix

de la galette subventionnée – vitale

pour les plus vulnérables – risque

d’augmenter… Le Caire a suspendu

ses exportations alimentaires.

Partout sur le continent

se multiplient les mesures

protectionnistes, alors même que

la Zone de libre-échange continentale

africaine (Zlecaf) en est à ses débuts :

à l’approche du ramadan, l’Algérie

a interdit l’exportation de produits

issus du blé (semoule, pâtes…).

En Côte d’Ivoire, où la sécheresse

et la hausse du prix des carburants

impactent déjà le pouvoir d’achat,

les autorités limitent les exportations

alimentaires et plafonnent le prix de

certains produits. Au Cameroun, les

exportations de céréales sont interdites

vers les pays voisins, mais un reporter

de TV5 Monde dans le nord du pays

a pu constater, le 12 mars, que cette

interdiction n’était guère respectée…

Et selon le président de la Fédération

des boulangers du Sénégal, Amadou

Gaye, interrogé mi-mars par l’AFP,

« le pays dispose de trois mois de

stock ». Il redoute aussi « une baguette

à 500 francs CFA » à la fin 2022, contre

175 aujourd’hui. Le Sénégal a supprimé

la TVA sur la farine et suspendu les

taxes intérieures sur cette dernière

ainsi que le blé. Les associations de

consommateurs demandent désormais

la création d’un fonds de stabilisation

et de péréquation des prix.

Reste que la FAO déconseille aux

États de diminuer les droits de douane

ou de restreindre les exportations :

une solution payante à court terme

pour les pays concernés, mais qui

provoquera mécaniquement une

hausse des prix à moyen terme. ■

En chiffres

LA TONNE DE BLÉ A

DÉPASSÉ LES 400 EUROS

EN MARS 2022, ELLE COÛTE

PRESQUE TROIS FOIS PLUS

QU’AVANT LE COVID-19.

LE BLÉ EST L’ALIMENT

DE BASE DE 35 %

DE LA POPULATION

MONDIALE.

8 à 14 millions

de personnes

supplémentaires,

en Afrique, au

Moyen-Orient et en

Asie, vont souffrir

de la faim à cause

de cette guerre.

20 %

à 30 %

du blé mondial

transite

par la mer

Noire.

14 millions de tonnes

de blé ukrainien et russe

vont manquer à l’appel.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 81


BUSINESS

Diane Mordacq

CHARGÉE DE RECHERCHE AU CLUB DÉMÉTER

« Nous allons assister à un retour

du protectionnisme »

Le Club Déméter,

un groupe de réflexion

qui rassemble

des entreprises et

des établissements

de l’enseignement

supérieur français,

s’intéresse aux

questions de la sécurité

alimentaire. Diane

Mordacq, chargée

de recherche, répond

à nos questions,

alors que la guerre

en Ukraine a des

impacts importants

sur l’approvisionnement

en blé dans le monde.

propos recueillis

par Cédric Gouverneur

AM : Le conflit en Ukraine s’ajoute au

Covid-19, à la hausse des carburants

et aux sécheresses, qui avaient déjà

fait grimper le prix du blé. Une telle

conjoncture est-elle inédite ?

Diane Mordacq : Ce qui est inédit,

c’est que le marché mondial du blé soit

amputé d’une quantité considérable :

l’Ukraine représente 12 % des exports

de blé. Le déséquilibre entre offre et

demande a fait atteindre, le 7 mars,

le prix de 400 euros la tonne de blé,

soit 100 euros de plus qu’en 2007 !

Aujourd’hui, nous sommes autour

de 360 euros la tonne. Depuis

une vingtaine d’années

s’additionnent des tensions

structurelles : croissance

démographique, hausse de la

demande calorique mondiale,

inégalités géographiques et de

ressources, complexification

de la logistique et du

commerce, turbulences

économiques, monétaires et

financières. Le Covid-19 et le

conflit sont des amplificateurs

de ces tensions structurelles.

La dépendance de certains pays

envers le blé russe et ukrainien va-telle

se traduire par des disettes et des

troubles sociaux ? Ou ont-ils assez de

réserves pour nourrir leur population ?

Le 14 mars, le secrétaire général de

l’ONU, António Guterres, a mis en garde

contre un « ouragan de famines ».

Le Déméter 2022 :

Alimentation : les

nouvelles frontières,

IRIS éditions, 25 €.

Aujourd’hui, un Terrien sur dix dépend

à plus de 50 % du blé russe et ukrainien.

L’Égypte en dépend à 90 %, la Tunisie

à 40 %, le Maroc à 20 %… Ils vont se

tourner vers d’autres pays exportateurs,

comme la France. Concernant

les réserves dont les pays disposent,

difficile d’avoir une idée précise,

ces informations étant stratégiques. À

l’échelle mondiale, il y aurait trois mois

de stocks de blé. C’est dans l’intérêt des

États d’assurer la sécurité alimentaire

de leurs populations : la Tunisie dépense

par exemple chaque année plus de

2,2 milliards d’euros pour le

pain, la farine ou la semoule.

Avec la flambée des prix,

ses dépenses devraient

augmenter de 401 millions

selon le think tank Institut

arabe des chefs d’entreprise.

L’État a intérêt à assurer

l’alimentation de son peuple :

le 20 mars, alors que le pays

fêtait son indépendance,

la population a manifesté

contre le président Kaïs Saïed.

De mauvaises récoltes et une hausse des

prix des matières premières agricoles

et énergétiques avaient donné lieu

à des émeutes dans certains pays en

2007 et 2008, puis à nouveau en 2011.

Les autres producteurs (Europe,

Australie, États-Unis, Canada,

Argentine, Inde, Kazakhstan…)

sont-ils en mesure de se substituer ?

DR

82 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DR

Pour pouvoir se substituer, les gros

producteurs devront exporter plus : ce

qui signifie stocker moins ou produire

plus. Le problème est que les grands

exportateurs pâtissent du changement

climatique, et notamment des

sécheresses. En Europe, pour augmenter

les productions, Bruxelles a annoncé

le 23 mars la possibilité de cultiver les

jachères en 2022. Les effets prendront

plusieurs mois avant d’être visibles.

À court terme, quelles mesures

peuvent prendre les États

importateurs en manque de blé ?

Ils peuvent se tourner vers les

acteurs nationaux privés stockeurs de

blé. En Égypte, le 16 mars, les autorités

ont introduit des mesures pour inciter

les producteurs à vendre plus de blé :

augmentation des prix, fixation de

quotas, menace de prison s’ils ne livrent

pas. Les États peuvent aussi prendre

la décision d’importer à prix fort ou

de faire venir d’autres céréales (bien

que les prix soient aussi très hauts).

Ou bien encore décider de rediriger les

productions à destination de l’industrie

non alimentaire vers l’alimentaire.

Enfin, ils peuvent trouver des produits

de substitution locaux : par exemple,

la farine de banane plantain pourrait

remplacer à hauteur de 30 à 40 % celle

de céréales. On peut ainsi s’attendre

à une combinaison de ces mesures.

Lors d’une réunion début mars, le G7,

la FAO et le Programme alimentaire

mondial des Nations unies ont

demandé aux États d’« éviter

toute mesure pouvant entraîner

une hausse des prix ».

À partir d’un certain prix,

s’alimenter devient compliqué.

Déjà en 2007-2008, lorsque la tonne

de blé a atteint

300 euros, d’importantes

tensions sont apparues.

Alors que nous sommes

aujourd’hui à

360 euros… Lorsque les

prix sont trop élevés, que

les approvisionnements

se compliquent, que

les stocks s’amenuisent

et que les ventres se

creusent, les esprits s’échauffent.

Il existe sans doute un prix géopolitique

à définir entre ce qui est nécessaire

aux revenus des agriculteurs et ce qui

est soutenable pour les consommateurs.

C’est assurément une question à traiter

au niveau multilatéral.

Même en cas d’arrêt du conflit,

le prix du blé resterait-il élevé ?

Et si oui, pourquoi ?

Dès que

l’un des greniers

du globe souffre,

tout le monde

peut en subir les

conséquences.

En effet, même dans ce cas,

la production agricole ukrainienne

n’atteindrait pas les prévisions

d’avant-guerre : les semis d’hiver

sont abîmés, ceux de printemps sont

restreints, des outils de production

ont été détruits, tout comme certaines

infrastructures de transport. La

Russie pourrait être tentée d’orienter

ses exportations vers les pays non

ouvertement opposés à son agression de

l’Ukraine. Bien que cette guerre motive

les États à réduire leur dépendance,

il va falloir attendre des années avant

que ces mesures soient fructueuses.

Pendant ce temps, ils constitueront

sans doute des stocks stratégiques

pour parer à d’éventuelles crises : on va

assister à un retour du protectionnisme.

Les tensions structurelles ne vont pas se

résorber avec la fin de la guerre : celle-ci

montre qu’au contraire, dès que l’un

des greniers du globe souffre, tout le

monde peut en subir les conséquences.

À moyen et long termes, face

aux aléas, faut-il développer des

alternatives au blé, au maïs et aux

céréales (la FAO vante

par exemple les mérites

des légumineuses) ?

En vingt ans, la

consommation annuelle

de blé a augmenté de 75 %,

alors que la population

mondiale a augmenté de

30 % : ce parallèle montre

que la consommation de

blé a augmenté plus vite

que la population. Le blé, peu cher, très

nutritif, est devenu la norme (pain,

semoule). Il représente 50 % du total

des calories ingérées dans le monde.

Pour assurer la sécurité alimentaire,

il faut jouer sur la diversification

des cultures et des régimes : les

légumineuses sont riches en protéines

et en fibres et ont des bénéfices

agronomiques et environnementaux. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 83


BUSINESS

Une usine à Norilsk (Sibérie),

cité du nickel. La tonne

de ce métal indispensable

aux batteries des voitures

électriques a triplé pour

atteindre le prix vertigineux

de 100 000 dollars en mars.

La hausse des métaux

bouleverse la donne

La flambée des cours des matières premières et les sanctions frappant la Russie

pourraient bénéficier, à terme, au secteur minier africain.

Gaz, pétrole, blé, métaux…

Le cours des matières

premières s’est envolé

avec la guerre en Ukraine. L’indice

London Metal Exchange (LME), qui

regroupe les cotations des métaux,

avait déjà bondi de 30 % en un an

en raison de la reprise économique

post-Covid. Début mars, les cours ont

explosé, du fait des incertitudes liées

à ce conflit impliquant la Russie – l’un

des premiers producteurs mondiaux

de gaz, de pétrole et de métaux –,

sanctionnée par les Occidentaux.

Après que la tonne de nickel a triplé

pour atteindre le prix vertigineux de

100 000 dollars en mars, la cotation

de ce métal a dû être suspendue

au LME. Indispensable aux batteries

des voitures électriques, celui-ci avait

déjà vu son cours grimper de 50 %

entre mars 2020 et janvier 2021…

Le cours du palladium a, lui, grimpé

de 44 % depuis le début de la guerre :

utilisé par l’industrie automobile et

les semi-conducteurs, ce métal est

principalement produit à Norilsk, en

Sibérie. Les cotations des autres métaux

ont aussi grimpé en flèche : l’aluminium

(4 000 dollars la tonne), le cuivre

(10 000 dollars), le zinc (4 000 dollars),

et même l’or (2 000 dollars l’once),

éternelle valeur refuge lorsque

s’amoncellent les incertitudes

et que fluctuent les monnaies.

Le secteur minier du

continent pourrait bénéficier de ce

renchérissement des métaux ainsi

que des sanctions frappant la Russie.

SHUTTERSTOCK

84 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


SHUTTERSTOCK

Boeing a déjà annoncé la suspension de

sa coopération avec son partenaire russe

VSMPO-Avisma, premier fournisseur

de titane pour l’aéronautique mondiale.

L’avionneur américain affirme sa

volonté de se réorienter vers « d’autres

marchés »… Or, l’Afrique du Sud dispose

des deuxièmes réserves au monde de

ce métal, également présent en Sierra

Leone, au Mozambique et au Kenya.

Le poids lourd d’Afrique australe est

aussi le deuxième producteur mondial

de palladium. Même scénario pour

le nickel, un métal dont le fabricant

de voitures électriques Tesla estime ses

besoins à pas moins de 750 000 tonnes

dans la prochaine décennie !

L’Afrique du Sud et Madagascar sont

respectivement 10 e et 13 e producteurs

mondiaux, avec 3,7 et 1,6 millions

de tonnes en réserve, mais ils ont

produit moins de 80 000 tonnes

en 2019 : les deux pays ont « tout

intérêt à attirer les investisseurs »,

selon l’agence Ecofin. La Tanzanie,

elle, a signé l’an dernier un contrat avec

la société britannique Kabanga Nickel

afin d’exploiter un important gisement

et de fabriquer sur son sol les batteries

destinées aux voitures électriques.

Mais les conséquences pour

l’Afrique ne sont pas uniquement

positives : les groupes russes travaillant

sur le continent sont déjà impactés,

comme le sont, par conséquent, leurs

partenaires africains. En Guinée, le

groupe Rusal, qui y exploite plusieurs

mines de bauxite et est contrôlé par

l’oligarque Oleg Deripaska, pâtit du

conflit. Le minerai extrait de ses mines

de Dian-Dian et Kindia ne peut plus

être exporté vers le port de Mykolaïv…

situé en Ukraine ! Et la déconnexion

de la Russie du système interbancaire

SWIFT restreint les activités du

groupe : les 4 000 employés guinéens

des filiales locales de Rusal pourraient

ainsi se retrouver au chômage. ■

Le conflit en Europe

nuit au tourisme

Égypte, Maroc et Tunisie vont devoir se passer

des importantes clientèles russes et ukrainiennes.

«

C’était

Le Pyramisa

Beach Resort

Sahl Hasheesh,

à Hurghada,

station balnéaire

égyptienne.

nos deux plus

gros marchés », a déploré

le ministre égyptien du

Tourisme, Ghada Shalaby. Environ

1,5 million de Russes et d’Ukrainiens

ont visité le pays ces derniers mois,

se concentrant notamment dans les

stations balnéaires de Charm el-Cheikh

et de Hurghada. La guerre est donc

une très mauvaise nouvelle pour

le tourisme égyptien, à peine remis

du Covid-19. D’autant que les Russes

revenaient tout juste dans le pays après

six ans d’absence – leurs compagnies

aériennes refusaient de desservir

l’Égypte en raison de l’attentat de

Daech contre un vol entre Charm

el-Cheikh et Saint-Pétersbourg, qui

avait fait 224 victimes le 31 octobre

2015. Aucune restriction formelle

n’interdit aux citoyens des deux nations

slaves de partir en vacances en Afrique,

mais en pratique, les Ukrainiens

sont mobilisés par la défense de

leur pays. Quant aux Russes, du fait

des sanctions internationales, ils

ne peuvent plus utiliser à l’étranger

leurs cartes de paiement, bloquées

par le réseau interbancaire SWIFT.

Enfin, la dévaluation de leurs monnaies

(le rouble et la hryvnia) ampute

le pouvoir d’achat des ménages et

restreint donc leurs loisirs. L’Égypte

n’est pas la seule concernée : la Tunisie

avait accueilli « 639 000 touristes

russes en 2019 », a rappelé le ministre

du Tourisme, Mohamed Moez

Belhassine. Et le Maroc sera également

impacté : ces dernières années,

l’office du tourisme du royaume

avait pour objectif d’attirer 2 millions

de Russes, notamment à Agadir. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 85


VIVRE MIEUX

Pages dirigées par Danielle Ben Yahmed, avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

MAL DE DOS : BOUGER

EST LE MEILLEUR TRAITEMENT !

POUR LIMITER LA SOUFFRANCE ET LA RÉCIDIVE, LE MIEUX EST DE METTRE SON CORPS

EN MOUVEMENT LE PLUS TÔT POSSIBLE.

C’EST UN PROBLÈME TRÈS FRÉQUENT : on estime

que plus de huit adultes sur dix en ont fait la « triste »

expérience. Et des études l’ont montré : au cours de

la pandémie de Covid-19, les confinements, lorsqu’il

y en a eu, ont indéniablement aggravé l’intensité des

douleurs chez les personnes qui en souffraient déjà.

Dans l’immense majorité des cas, le mal de dos est

d’origine mécanique, bénin, et se résout spontanément,

à condition de faire ce qu’il faut. Il se situe au niveau

lombaire, zone soumise à une combinaison de contraintes

élevées et de mouvements. Le mal peut être déclenché

à cause d’un mauvais mouvement ou d’un manque

de musculature, lors d’un port de charges ou d’efforts

physiques, ou à la suite de traumatismes sportifs ou

professionnels… Les muscles et les ligaments de la région

lombaire se retrouvent contractés, ce qui génère la douleur.

Si celle-ci est difficilement supportable, un médecin

peut prescrire des anti-inflammatoires ou des antalgiques,

dans le but bien sûr de limiter ou de supprimer la

souffrance, mais également de maintenir l’activité et de

permettre de rester en mouvement, car cela est essentiel.

Si la douleur persiste, il ne faut pas hésiter à en reparler

à son praticien pour qu’il adapte le traitement. Bien la

traiter est important car plus on a mal, plus on risque une

souffrance chronique. Au-delà de sept semaines (avant, cela

n’apporte aucun bénéfice à la prise en charge), le médecin

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86 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


peut, si nécessaire, prescrire des examens d’imagerie afin

d’affiner le diagnostic et rechercher d’éventuelles autres

causes au mal de dos : par exemple, une hernie discale qui

provoquerait une sciatique, de l’arthrose ou un tassement

vertébral… Il existe aussi des maux de dos inflammatoires

souvent dus à des rhumatismes comme la spondyloarthrite.

Ils touchent alors des jeunes, en général avant 40 ans.

SHUTTERSTOCK

ON OUBLIE LE REPOS

Face à un mal de dos, on a très longtemps dit

de se reposer. Mais ce n’est plus du tout le cas, puisqu’il

a été démontré que l’inactivité est bien plus néfaste que

le mouvement ! Le repos risque en effet à long terme de

faire persister les douleurs. Une reprise rapide des activités

de la vie courante est ainsi recommandée pour retrouver

ses fonctions musculaires et favoriser la guérison. C’est

le mouvement qui soigne : c’est par lui que le muscle se

répare, s’entretient, et que les ligaments retrouvent leur

souplesse. De plus, l’exercice physique permet d’avoir moins

mal car il a une action antalgique et anti-inflammatoire.

Le plus vite possible, dès que la douleur est supportable,

il faut donc se remettre en mouvement, quel que soit son âge.

D’abord, dans ses activités quotidiennes. Autrement, une

activité d’endurance (la marche, le vélo, la natation…), une

discipline aquatique (comme l’aquagym) ou des exercices

d’étirement et de renforcement musculaire sont en général

conseillés. Mais aucun sport n’est vraiment interdit. Tous

entraînent des torsions et des tensions. Il n’y en a pas de bon

ou de mauvais. Le meilleur sport est celui qui plaît, auquel

on va prendre plaisir à s’adonner régulièrement. On adapte

alors sa pratique à sa tolérance. Même la course à pied,

réputée néfaste pour le dos, n’est pas déconseillée. Et il ne

faut pas rechercher à tout prix à faire des exercices bons pour

le dos. Bouger régulièrement est de loin le plus important !

Quant à la prévention, elle passe par l’adoption de

bonnes postures au quotidien. Il est indispensable de

changer régulièrement de position, de se lever, de marcher

et de s’étirer… Il est possible de réapprendre à bien faire

les gestes quotidiens, au besoin avec des séances de

kinésithérapie. Il existe aussi une application gratuite,

Activ’Dos : véritable coach, elle propose des quiz pour mieux

connaître son dos, une soixantaine d’exercices de relaxation,

d’étirements et de musculation, ainsi que de nombreuses

vidéos sur les bons gestes de tous les jours. En prévention

toujours, la pratique régulière d’une activité physique est

une fois de plus capitale. C’est même la clé pour éviter

le cercle vicieux de la récidive ! ■ Annick Beaucousin

BIEN HYDRATER

SON VISAGE

VOICI LA MÉTHODE À ADOPTER.

INSPIRÉE D’UNE ROUTINE BEAUTÉ japonaise,

approuvée en cosmétologie, elle a été nommée la

méthode « sandwich », puisqu’elle consiste à appliquer

à la suite plusieurs soins sur son visage afin de

booster au maximum l’hydratation de sa peau, et de

conserver celle-ci bien tonique et ferme jusqu’au soir.

Comment procéder ? Première étape

primordiale : on commence par humidifier sa

peau, préalablement nettoyée, avec de l’eau du

robinet ou, mieux, avec un spray d’eau thermale

ou de brume hydratante. Cette étape qui ne fait en

général pas partie de nos habitudes a pour objectif

de faciliter la pénétration des actifs des soins.

Ensuite, on applique un sérum, puis dans la foulée

sa crème hydratante (à base d’acide hyaluronique

ou de céramides, le rétinol plus agressif et irritant

étant à éviter). Enfin, les personnes ayant la peau

très sèche pourront – le soir uniquement – appliquer

une quatrième couche, un peu comme un masque

pour la nuit, en utilisant un baume réparateur

à base de vaseline ou de lanoline. ■ Julie Gilles

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 87


VIVRE MIEUX

UN APPAREIL DENTAIRE

N’EST PAS QU’ESTHÉTIQUE !

L’ORTHODONTIE A BIEN D’AUTRES BÉNÉFICES.

LA RECETTE DE

LA LONGÉVITÉ PASSE

PAR L’ALIMENTATION

UNE ÉTUDE RÉVÈLE COMMENT GAGNER

JUSQU’À 10 ANS D’ESPÉRANCE DE VIE.

CELA FAIT LONGTEMPS que les bienfaits du régime

méditerranéen – riche en fruits et légumes, en huile

d’olive, en poissons gras et céréales complètes –

sont mis en avant. Mais voici une nouvelle étude

qui nous révèle cette fois que la consommation

quotidienne de certains types d’aliments pourrait

nous faire gagner dix ans de vie supplémentaires !

Pour arriver à ces chiffres spectaculaires,

cette étude norvégienne (publiée dans la revue PLOS

Medecine en février 2022) a analysé les résultats

de grandes données sur les causes de morbidité

en Europe, aux États-Unis ainsi qu’en Chine, et

a croisé ces travaux avec d’autres méta-analyses

récentes sur la nourriture. Conclusion ? Plusieurs

catégories d’aliments ont un impact important

sur la longévité : au quotidien, il faudrait manger

une portion de légumineuses (environ 200 g de

fèves, haricots secs rouges ou blancs, pois secs ou

pois chiches, lentilles…), une portion de céréales

complètes (225 g), des fruits à coque (25 g d’amandes,

noix, pistaches…) et une bonne dose de fruits

et légumes divers (au moins 400 g de chaque).

Parallèlement, il faudrait grandement réduire

la consommation de viande rouge, de charcuterie

et de produits transformés (mets industriels).

À vos menus donc pour gagner des années

de vie, en éloignant les maladies cardiovasculaires,

le diabète ou encore les cancers. S’il est toujours

mieux de commencer tôt, il n’est cependant jamais

trop tard – que ce soit à 40 ou à 60 ans – pour

adopter de nouvelles habitudes alimentaires

et en retirer des bienfaits appréciables ! ■ A.B.

POUR LA PLUPART D’ENTRE NOUS, un traitement

orthodontique signifie remettre les dents dans

le droit chemin, bien alignées, pour un sourire

harmonieux et esthétique. Mais les bénéfices

médicaux du port d’un appareil vont bien au-delà.

Pour rester sur le plan dentaire d’abord, des dents

alignées sont plus faciles à brosser, ce qui diminue

le risque de caries. À terme, cela contribue aussi à la

protection des gencives et, donc, à prévenir un possible

déchaussement des dents. Par ailleurs, cela peut permettre

d’empêcher la fracture ou la perte des incisives du haut

au cours d’une chute lorsque celles-ci sont en avant.

Un traitement orthodontique va d’autre part améliorer

certaines fonctions vitales en favorisant une croissance

normalisée des maxillaires, et ainsi corriger des fonctions

comme la mastication, la respiration ou la phonation.

Il va aussi participer à la croissance harmonieuse du

visage chez les enfants. L’orthodontie joue en outre un

rôle dans la posture générale et peut aider à prévenir

certaines pathologies, telles que l’apnée du sommeil.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’apport

très important de l’amélioration d’un sourire sur le bienêtre

: la correction des dents, si l’on est moqué à cause

de cela, peut permettre de recouvrer l’estime de soi qui

nous manque. À l’âge adulte, une denture en bon état

est également un signal donné aux autres de sa bonne

santé, physique et mentale, de sa jeunesse. Le sourire

donne confiance en soi, c’est un atout dans la vie ! ■ J.G.

SHUTTERSTOCK

88 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


DOULEURS

QUAND LA CHALEUR

OU LE FROID FAIT DU BIEN

CE SONT DES FAÇONS SIMPLES DE SE SOULAGER,

ET LE RÉSULTAT PEUT MÊME ÊTRE PRESQUE MIRACULEUX.

En bref

Regoûter et

sentir à nouveau

◗ À la suite d’une infection

Covid-19, nombre de

personnes souffrent

de troubles de l’odorat et

du goût. Mais ils peuvent

aussi survenir à cause

d’un vieillissement, d’une

sinusite chronique, d’un

traumatisme crânien…

Ce livre fournit des conseils

pour entraîner ses sens.

Petit manuel pratique pour

retrouver l’odorat et le goût,

par Emmanuelle Albert,

De Boeck, 15,90 euros.

SHUTTERSTOCK - DR (2)

ON N’Y PENSE PAS forcément, mais

appliquer du chaud ou du froid sur une

douleur fait oublier bien des maux.

• La chaleur. Que ce soit l’eau chaude

de la douche ou du bain, une bouillotte,

ou encore des patchs autochauffants

ayant une longue durée d’action, la

chaleur soulage en détendant les muscles

contractés. Elle agit en provoquant

une dilatation des vaisseaux et une

meilleure circulation du sang : cela

facilite l’apport en oxygène aux tissus

ainsi que l’élimination des toxines

produites par les muscles. C’est de cette

façon que ceux-ci se décontractent le

mieux. De plus, au niveau de la peau, elle

favorise la pénétration d’actifs de soins.

Quand recourir au chaud ? Lorsque

les douleurs s’accompagnent de

contractures musculaires : courbatures,

tensions ou raideurs de la nuque, mal

de dos… On y pense aussi pour apaiser

les crampes qui sont douloureuses. Une

réserve, néanmoins : en cas de mauvaise

circulation du sang dans les jambes, on

évite la chaleur trop intense à ce niveau

sous peine d’aggravation du problème.

• Le froid. En appliquant une poche

de glace ou un pack tout prêt mis au

congélateur (en protégeant la peau avec

un linge), le froid permet une rétractation

des vaisseaux sanguins. Il limite ou

diminue une réaction inflammatoire, un

gonflement, et ralentit en même temps

la conduction nerveuse de la douleur.

Quand recourir au froid ? Le plus tôt

possible après une torsion de la cheville

par exemple, pour soulager une foulure

ou une entorse bénigne (mais cela ne doit

pas dispenser de consulter). Le plus tôt

aussi après un choc, de manière à apaiser

et limiter la formation d’un bleu ou d’une

bosse. Le froid fait également beaucoup

de bien les premiers jours de survenue

d’une tendinite (associé au repos).

Il est en outre conseillé pour soulager

les maux de tête, une poussée d’arthrose

inflammatoire sur les articulations

proches de la peau, ou encore une

douleur dentaire (en attendant de voir

le dentiste). Et au contraire de la chaleur,

il est bénéfique en cas de mauvaise

circulation veineuse : il soulage la

sensation pénible de jambes lourdes

et lutte contre leur gonflement. ■ A.B.

Stop aux régimes

restrictifs

◗ Ce guide propose

des principes simples

pour atteindre son poids

de forme et le conserver :

se reconnecter à ses

sensations, redécouvrir

le plaisir de la nourriture,

manger mieux (et pas

moins), faire la paix avec

son corps et son mental…

Au total, sept piliers de

la santé alimentaire.

Je n’arrive pas à maigrir :

Les 7 piliers pour

reprogrammer votre

cerveau, par Sophie Deram,

Marabout, 17,90 euros.

AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022 89


LES 20 QUESTIONS

Maïmouna

Coulibaly

La danse et le théâtre sont pour elle

des actes de résilience. La danseuse,

chorégraphe et actrice signe Je me relève,

récit poignant et inspirant de son parcours,

qu’elle adapte aussi sur scène.

propos recueillis par Astrid Krivian

1 Votre objet fétiche ?

Une chaîne en or offerte par ma mère.

2 Votre voyage favori ?

Le Mississippi. L’africanité, les ressemblances

avec le Mali m’ont frappée. J’ai eu le

sentiment de retrouver des ancêtres.

3 Le dernier voyage

que vous avez fait ?

Paris. Je vis à Berlin. J’y ai trouvé

la place pour développer mon talent

en tant qu’artiste indépendante,

qui ne rentre pas dans les codes.

4 Ce que vous emportez

toujours avec vous ?

Mon sac à main.

5 Un morceau de musique ?

« Respect » d’Aretha Franklin. Chanté divinement

par cette artiste extraordinaire, le respect est une

valeur essentielle, la base des rapports humains.

6 Un livre sur une île déserte ?

Je me relève,

Anne Carrière,

384 p, 19,90 €.

Sula, de Toni Morrison, que j’ai mis en scène. L’écrivaine

a posé des mots sur l’Afrique de mes parents, que

j’ai retrouvée et ressentie de façon très puissante.

7 Un film inoubliable ?

Toute la filmographie de Spike Lee

jusqu’à Malcolm X. Superbe !

8 Votre mot favori ?

Une expression : « Bouge tes fesses ! » J’ai développé

la booty therapy : à partir de danses afro-urbaines,

on shake notre derrière pour faire remonter

nos énergies, réveiller notre puissance. Loin

de cette image réductrice sexuelle et vulgaire.

9 Prodigue ou économe ?

Prodigue. J’aime aller au resto, me faire

plaisir, ainsi qu’à mes proches.

10 De jour ou de nuit ?

De nuit. J’ai écrit mon livre en me levant

vers 3 heures du matin.

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

WhatsApp, et aussi Facebook et Instagram.

Mais les lettres me manquent.

12 Votre truc pour penser à autre chose,

tout oublier ?

Danser. Quand je danse, je vole !

13 Votre extravagance favorite ?

M’habiller totalement en rouge pendant

quinze ans. Une façon symbolique de retourner

la douleur et les violences infligées. Plutôt que

de les subir, je préférais les porter pour exister.

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Ce que je suis ! Vivre de mes arts – danse,

écriture, théâtre. Et inspirer les autres,

à travers mes cours, mon livre.

15 La dernière rencontre

qui vous a marquée ?

Mon éditrice, Camille Emmanuelle. Elle m’a fait

confiance et laissé une grande liberté dans l’écriture.

16 Ce à quoi vous êtes incapable

de résister ?

L’appel de la danse, et un bon verre de vin blanc !

17 Votre plus beau souvenir ?

Les naissances de mes filles. Et les grossesses.

Les gens me respectaient, je n’étais plus

la femme noire de banlieue.

18 L’endroit où vous aimeriez vivre ?

Il y en a trop ! Je suis une nomade. Mais

un jour, j’aimerais m’installer en Afrique.

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

Quand ma fille de 11 ans m’a dit : « Maman,

merci de m’avoir accouchée ! »

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne

de vous au siècle prochain ?

Que j’ai fait bouger les fesses du monde entier [rires] ! ■

SEVERIN MESSENBRINK - DR

90 AFRIQUE MAGAZINE I 427 – AVRIL 2022


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