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ENQUÊTE

VOYAGE DANS

L’EXTRÊME DROITE

Avec les interviews

de Fatou Diome

et d’Ugo Palheta

CHANGEMENT CLIMATIQUE

POUR L’AFRIQUE,

IL EST ENCORE TEMPS

SÉNÉGAL

LA DÉMOCRATIE ZOOM

LIBERTÉS

CARICATURISTES,

USEZ DE VOS CRAYONS !

BUSINESS

MINES :

LES NOUVEAUX TRÉSORS

AFRICAINS

DOCUMENT

MOBUTU,

LE MACHIAVEL

DU GRAND

FLEUVE

LA FRANCE

FRACTUREE

RÉÉLU, LE PRÉSIDENT EMMANUEL MACRON FAIT FACE À UN PAYS

PROFONDÉMENT DIVISÉ, PEUPLÉ D’« ARCHIPELS ANTAGONISTES »,

AVEC UNE EXTRÊME DROITE À DES NIVEAUX HISTORIQUES. LA CINQUIÈME

PUISSANCE MONDIALE DOIT SE RÉINVENTER POUR S’OUVRIR UN AVENIR.

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Royaume-Uni 5,50 £ – Suisse 8,90 FS – TOM 990 F CFP – Tunisie 7,50 DT – Zone CFA 3 000 FCFA ISSN 0998-9307X0

428 - MAI 2022

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J’ai été recruté

et formé dans

mon pays.

ALIM KAMATE,

AGENT TRANSIT

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édito

PAR ZYAD LIMAM

LA FRANCE FRACTURÉE

Emmanuel Macron…

Tout de même, quel stupéfiant personnage. Un

Rastignac des temps modernes, ambitieux, courageux,

à la fois sincère et cynique, un pur produit de

la méritocratie, capable de jongler à l’infini avec les

concepts, un homme sans parti, jamais élu, et qui a

pris de court tout le système politique français en 2017

pour devenir le plus jeune président de l’histoire de la

République. Un chef sans véritable idéologie, adepte

du « en même temps », penchant souvent à droite,

plus rarement à gauche, écologique par idéal, sans

l’être vraiment dans la pratique. Un chef qui se veut

dans l’action, loin des saveurs et des délices de la

politique politicienne, comme l’aimaient un Jacques

Chirac ou un François Mitterrand… Un président

décidé à rompre avec le poids de l’histoire, en particulier

dans sa relation avec l’Afrique, à changer de

génération, quitte à froisser les ego et les susceptibilités.

Quitte aussi à beaucoup promettre (le discours

de Ouagadougou), sans véritablement parvenir à

inverser la donne. Un chef d’État finalement peu expérimenté

qui affrontera au cours qu’un quinquennat

brutal des crises majeures, systémiques, qui auraient

pu l’emporter : celle des Gilets jaunes, véritablement

soulèvement du peuple d’en bas, celle de la pandémie

de Covid-19, celle enfin de la guerre, avec l’invasion

de l’Ukraine et la menace aux portes du pays…

Et puis, la France ne l’aime pas, ce Rastignac

justement, trop jeune, trop souriant, trop brillant,

trop sûr de lui, « arrogant » donc. Ici, c’est le pays de

l’égalité, fortement inscrite dans les gènes, depuis la

Révolution de 1789. On n’aime pas ce qui dépasse,

et ce qui se distingue. La France est rétive, éruptive,

complexe, difficile à gouverner.

Et voilà pourtant que ce président au bout du

rouleau, impopulaire, que l’on dit apolitique, est

réélu, plutôt confortablement (58 %), repoussant

à lui tout seul, et une fois encore, le danger d’une

prise de pouvoir par le Rassemblement national

de Marine Le Pen, explosif mélange entre l’extrême

droite et la mayonnaise populiste… L’homme est

habile, on ne demeure pas au pouvoir par hasard,

il a du talent, mais la tâche qui l’attend pourrait

paraître insurmontable.

Pour toute une partie de l’opinion, la France

est un pays fini, en voie de déclassement, un pays

envahi, un pays ultralibéral, limite antisocial. La vérité

ou les vérités relatives ne changent rien à cette analyse

à la hache. Oui, vivre en France, ce n’est pas le

bonheur pour tous, ce n’est pas le monde idéal. Personne

ne sous-estime le besoin de modernisation et

de mise à niveau de pans entiers du système, l’éducation,

la santé, la justice, la sécurité sociale, les retraites.

Mais personne n’est d’accord sur la méthode et les

objectifs. Et tout le monde finit par oublier, que même

affaibli, ce système reste l’un de plus généreux et les

plus efficaces au monde. La redistribution fonctionne

tant bien que mal et, là encore, mieux que presque

partout ailleurs, mais l’anxiété est générale. Les revenus

de la très grande majorité des Français sont fragiles

avec un salaire médian modeste (un peu en dessous

de 2 000 euros), ce qui rend inabordable pour la

plupart de vivre dans les grands centres urbains dynamiques.

La question du pouvoir d’achat est posée

pour une grande partie des classes moyennes et

populaires. Question devenue d’autant plus urgente

que la guerre en Ukraine provoque des secousses sismiques

sur les marchés de l’énergie, de l’alimentation,

de certaines matières premières stratégiques pour

l’automobile, la construction… Le défi écologique

bouleverse une jeunesse qui se demande dans quel

monde brûlé elle vivra. La mondialisation a provoqué

une délocalisation massive des emplois industriels.

Cette même mondialisation accentue les fractures

territoriales, avec des villes à l’avant-garde de la technologie,

de l’innovation et des services, et d’autres qui

dépérissent dans des territoires de seconde division,

entourées de campagnes qui se dépeuplent…

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 3


L’incessante polémique sur l’immigration, largement

factice et instrumentalisée par l’extrême droite,

cache en réalité un débat autrement plus critique, celui

d’un pays fracturé, qui perd son unicité, son sens du

vivre-ensemble, son identité partagée. La France, « ce

vieux pays d’un vieux continent », comme disait Dominique

de Villepin, est en plein bouleversement, et la

désorientation est générale. Pour reprendre le travail

remarquable de Jérôme Fourquet*, paru en 2019, nous

faisons face à « l’archipel français », où les habitants vivent

sous un même drapeau, mais comme s’ils étaient sur

des îles différentes, déconnectées les unes des autres,

séparées par la mer. Les grandes matrices traditionnelles

du vivre-ensemble ont explosé : la culture catholique

tout d’abord, le cadre communiste/ouvriériste ensuite,

les médias rassembleurs (comme les grandes chaînes

de télévision)… Le cartésianisme scientifique et la démocratie

représentative sont affaiblis par le relativisme, les

théories du complot, les réseaux sociaux, les simplifications

à outrance.

La destruction de ces matrices traditionnelles

laisse place à l’individualisme, au particularisme,

couplé à l’esprit de clan, à des groupes aux intérêts divergents.

Avec des forces particulièrement structurantes : la

sécession des élites et celle des populations immigrées.

Les élites vivent dans un monde à part géographique,

intellectuel et philosophique. Elles créent une grande

partie de la richesse, elles se désolidarisent sans véritablement

s’en rendre compte. Gentrification et carrés

VIP s’imposent un peu partout. La rupture avec les

classes populaires est consommée. On ne porte plus

les mêmes prénoms, comme le souligne le travail de

Jérôme Fourquet. Quant à la population immigrée d’origine

arabo-musulmane (mais pas que), elle opère un

formidable repli sur soi, conservateur et religieux. Elle

tente de construire un Fort Knox culturel et identitaire. Les

jeunes se marient de plus en plus entre eux. On sort de

moins en moins de son quartier, ou des villes et régions

où l’on peut se retrouver nombreux…

La politique elle-même s’adapte à ces fractures.

Les grands partis ne sont plus représentatifs des intérêts

des électeurs. De nouvelles grilles s’appliquent et s’affrontent

dans un formidable chacun pour soi : « gagnant »

ou « perdant », mondialisation ou souverainisme, Europe

ou nation, grande ville ou périphérie, urbain ou rural,

jeune ou retraité, etc.

Voilà le paysage. Avec un Emmanuel Macron,

président réélu d’une nation sens dessus dessous, d’un

pays profondément divisé, constitué d’archipels antagonistes,

avec une extrême droite et une gauche populiste

à des niveaux records. Il va falloir pour lui et pour tous, se

réinventer, retrouver un chemin commun, un minimum

de vivre-ensemble.

Peut-être faudrait-il alors justement rappeler

quelques-unes des vérités ou des vérités relatives françaises.

Rappeler que si la France est à bout de souffle,

(elle n’est pas la seule), elle reste une grande nation. Elle

a des ressources.

La France de 2022, avec ses 67 millions d’habitants,

reste l’un des 10 pays les plus riches du monde

(entre la 5 e et la 7 e place selon les calculs, à la même

hauteur que l’Inde et son 1,3 milliard d’habitants…).

C’est l’une des toutes premières puissances militaires,

nucléaires et diplomatiques (près de 160 ambassades,

juste derrière les États-Unis et la Chine). Elle dispose d’un

4 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Le président Emmanuel Macron

au Champ-de-Mars, à Paris, le soir

de sa victoire, le 24 avril dernier.

AMMAR ABD RABBO/ABACA

réseau d’infrastructures quasiment inégalé. C’est l’un des

pays les plus créatifs, l’un des tout premiers en matière

d’investissement direct étranger. La France, c’est aussi un

formidable soft power culturel, qui rayonne aux quatre

coins du monde. Son PIB par habitant s’élève tout de

même à près de 45 000 dollars par an (28 e rang mondial).

C’est la nation (avec le Danemark) qui consacre

le plus de budget à la protection sociale. Ses dépenses

publiques sociales représentent 31 % de son PIB (pas

si mal pour un système supposé ultralibéral…). Lors de

la pandémie de Covid-19, les mécanismes massifs de

chômage partiel et d’aide aux entreprises ont protégé

des millions de personnes et d’emplois… Le chômage

baisse. Ah oui, et l’équipe de foot est championne du

monde en titre. Et Paris accueillera les Jeux olympiques

en 2024. Et plus de 50 millions de visiteurs étrangers

viennent chaque année profiter des plaisirs de cette triste

contrée… Et Paris est l’une des toutes « premières » capitales

globales, au même titre que Londres ou New York.

Et enfin, last but not least, on y fait encore beaucoup de

bébés, ce qui reste un formidable signe de vitalité et de

confiance dans l’avenir !

Et puis, sur l’immigration, ce triste serpent de

mer de la pensée d’extrême droite, soyons clairs : la

France a toujours été un pays d’immigration. Plus peutêtre

que tout autre pays européen. Les Français, y compris

les plus blancs « d’entre eux », sont le produit d’un

immense brassage de gènes, de cultures et d’identités.

Selon des études qui se recoupent, on peut estimer que

deux personnes sur cinq sont issues de l’immigration sur

trois générations. Disons 40 % des Français. Les immigrés,

au sens légal et statistique, censés selon certains

nous envahir de l’intérieur ou de l’extérieur, représentent

aujourd’hui un peu moins de 10 % de la population. On

est loin de la submersion. La France est la France, et

qu’on le veuille ou non, elle est diverse, multiple, complexe,

métissée. Ça devrait être une force. ■

*L’Archipel français : Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 5


France 4,90 € – Afrique du Sud 49,95 rands (taxes incl.) – Algérie 320 DA – Allemagne 6,90 € – Autriche 6,90 € – Belgique 6,90 € – Canada 9,99 $C

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428 MAI 2022

3 ÉDITO

La France fracturée

par Zyad Limam

8 ON EN PARLE

C’EST DE L’ART, DE LA CULTURE,

DE LA MODE ET DU DESIGN

À Dakar, une biennale

tout feu tout flamme

26 PARCOURS

Samira Sedira

par Astrid Krivian

29 C’EST COMMENT ?

Non au palu !

par Emmanuelle Pontié

44 CE QUE J’AI APPRIS

Hassane Kassi Kouyaté

par Astrid Krivian

74 LE DOCUMENT

Mobutu, le Machiavel

du grand fleuve

par Cédric Gouverneur

90 VINGT QUESTIONS À…

Abdoulaye Nderguet

par Astrid Krivian

ENQUÊTE

VOYAGE DANS

L’EXTRÊME DROITE

Avec les interviews

de Fatou Diome

et d’Ugo Palheta

CHANGEMENT CLIMATIQUE

POUR L’AFRIQUE,

IL EST ENCORE TEMPS

SÉNÉGAL

LA DÉMOCRATIE ZOOM

LIBERTÉS

CARICATURISTES,

USEZ DE VOS CRAYONS !

BUSINESS

MINES :

LES NOUVEAUX TRÉSORS

AFRICAINS

LA FRANCE

FRACTUREE

RÉÉLU, LE PRÉSIDENT EMMANUEL MACRON FAIT FACE À UN PAYS

PROFONDÉMENT DIVISÉ, PEUPLÉ D’« ARCHIPELS ANTAGONISTES »,

AVEC UNE EXTRÊME DROITE À DES NIVEAUX HISTORIQUES. LA CINQUIÈME

PUISSANCE MONDIALE DOIT SE RÉINVENTER POUR S’OUVRIR UN AVENIR.

PHOTO DE COUVERTURE :

ALAIN GUICHOT/DIVERGENCE

DOCUMENT

MOBUTU,

LE MACHIAVEL

DU GRAND

FLEUVE

428 - MAI 2022

L 13888 - 428 H - F: 4,90 € - RD

TEMPS FORTS

30 VOYAGE DANS

L’AUTRE FRANCE

par Cédric Gouverneur

34 Le vote de la colère

par Emmanuelle Pontié

36 Ugo Palheta :

« L’extrême droite

a gagné la bataille

des idées »

par Astrid Krivian

40 Fatou Diome :

Les complexes

coloniaux

dont certains

ne guérissent pas…

par Astrid Krivian

46 Il est encore temps !

par Cédric Gouverneur

56 Sénégal :

La démocratie Zoom

par Hussein Ba

62 Croque-moi la liberté

par Emmanuelle Pontié

et Catherine Faye

68 Tierno Monénembo :

« Mettre des mots

sur la douleur »

par Astrid Krivian

P.46

P.30

P.08

Afrique Magazine est interdit de diffusion en Algérie depuis mai 2018. Une décision sans aucune justification. Cette grande

nation africaine est la seule du continent (et de toute notre zone de lecture) à exercer une mesure de censure d’un autre temps.

Le maintien de cette interdiction pénalise nos lecteurs algériens avant tout, au moment où le pays s’engage dans un grand mouvement

de renouvellement. Nos amis algériens peuvent nous retrouver sur notre site Internet : www.afriquemagazine.com

ZOHRA BENSEMRA - RAPHAËL LAFARGUE/ABACA - ERIC LE GO/ONLYWORLD.NET

6 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


FONDÉ EN 1983 (38 e ANNÉE)

31, RUE POUSSIN – 75016 PARIS – FRANCE

Tél. : (33) 1 53 84 41 81 – Fax : (33) 1 53 84 41 93

redaction@afriquemagazine.com

Zyad Limam

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION

DIRECTEUR DE LA RÉDACTION

zlimam@afriquemagazine.com

Assisté de Laurence Limousin

llimousin@afriquemagazine.com

RÉDACTION

Emmanuelle Pontié

DIRECTRICE ADJOINTE

DE LA RÉDACTION

epontie@afriquemagazine.com

Isabella Meomartini

DIRECTRICE ARTISTIQUE

imeomartini@afriquemagazine.com

Jessica Binois

PREMIÈRE SECRÉTAIRE

DE RÉDACTION

sr@afriquemagazine.com

Amanda Rougier PHOTO

arougier@afriquemagazine.com

ONT COLLABORÉ À CE NUMÉRO

Hussein Ba, Jean-Marie Chazeau,

Catherine Faye, Cédric Gouverneur,

Dominique Jouenne, Astrid Krivian,

Luisa Nannipieri, Sophie Rosemont.

VIVRE MIEUX

Danielle Ben Yahmed

RÉDACTRICE EN CHEF

avec Annick Beaucousin, Julie Gilles.

VENTES

EXPORT Laurent Boin

TÉL. : (33) 6 87 31 88 65

FRANCE Destination Media

66, rue des Cévennes - 75015 Paris

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ABONNEMENTS

TBS GROUP/Afrique Magazine

235 avenue Le Jour Se Lève

92100 Boulogne-Billancourt

Tél. : (33) 1 40 94 22 22

Fax : (33) 1 40 94 22 32

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CAPTURE D’ÉCRAN YOUTUBE - GADO - JEAN-LUC BERTINI/PASCO - RUE DES ARCHIVES/AFP

BUSINESS

78 Le lithium et autres

nouveaux trésors africains

82 Sidzanbnoma Nadia

Denise Ouedraogo :

« Nous allons

assister à un retour

du protectionnisme »

84 Le Groupe OCP

s’implique

en Côte d’Ivoire

85 Les prix alimentaires

sous tension

par Cédric Gouverneur

VIVRE MIEUX

86 Myopie : Une épidémie

mondiale sans virus

ni contagion

87 Du sport pour doper

sa fertilité

88 Les bienfaits

des méthodes

corps-esprit

89 Diabète : Du nouveau

côté prévention

par Annick Beaucousin

et Julie Gilles

P.62

P.74

P.68

P.56

COMMUNICATION ET PUBLICITÉ

regie@afriquemagazine.com

AM International

31, rue Poussin - 75016 Paris

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AFRIQUE MAGAZINE

EST UN MENSUEL ÉDITÉ PAR

31, rue Poussin - 75016 Paris.

SAS au capital de 768 200 euros.

PRÉSIDENT : Zyad Limam.

Compogravure : Open Graphic

Média, Bagnolet.

Imprimeur : Léonce Deprez, ZI,

Secteur du Moulin, 62620 Ruitz.

Commission paritaire : 0224 D 85602.

Dépôt légal : mai 2022.

La rédaction n’est pas responsable des textes et des photos

reçus. Les indications de marque et les adresses figurant

dans les pages rédactionnelles sont données à titre

d’information, sans aucun but publicitaire. La reproduction,

même partielle, des articles et illustrations pris dans Afrique

Magazine est strictement interdite, sauf accord de la rédaction.

© Afrique Magazine 2022.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 7


ON EN PARLE

C’est maintenant, et c’est de l’art, de la culture, de la mode, du design et du voyage

8 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Le Musée des civilisations

noires sera l’un des sites

de l’événement.

ZOHRA BENSEMRA/REUTERS - DR

ARTÀ DAKAR,

UNE BIENNALE

TOUT FEU

TOUT FLAMME

L’un des plus importants

RENDEZ-VOUS AFRICAINS

revient avec une programmation

dédiée à l’énergie créative.

C’EST L’UN DES ÉVÉNEMENTS culturels

les plus attendus de l’année : la 14 e édition

de la biennale de l’art africain contemporain

de Dakar, initialement prévue en 2020,

s’ouvre ce 19 mai avec un programme élargi

et revu. Entre l’exposition internationale,

intitulée « I Ndaffa #/Forger/Out of the Fire »,

et un off plus foisonnant que jamais, avec plus

de 200 lieux impliqués, les visiteurs auront

la possibilité de découvrir des œuvres d’art

aux quatre coins du Sénégal. Les 59 artistes

de la sélection officielle, originaires de 28 pays

d’Afrique et de la diaspora, présenteront

des travaux sur le thème de la forge, du feu

pour imaginer un nouveau monde, alors que

le off se veut une fête créative hors norme,

après deux ans de pandémie. Dessins,

installations, peintures, photographies,

sculptures, sons, vidéos et œuvres textiles,

mais aussi rencontres professionnelles,

visites pédagogiques, hommages et projets

spéciaux : les initiatives culturelles animeront

particulièrement la vie de la capitale,

où l’enthousiasme est palpable. Le projet

« Doxantu » (« promenade » en wolof) investit

par exemple la corniche ouest avec des

œuvres monumentales. Une façon de toucher

un public plus large et de littéralement faire

sortir l’art dans la rue. ■ Luisa Nannipieri

BIENNALE DE L’ART AFRICAIN

CONTEMPORAIN, Dakar

(Sénégal), du 19 mai au 21 juin.

biennaledakar.org

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 9


ON EN PARLE

Ibeyi

SOUL

LA MUSIQUE

OU LA VIE !

Le R’n’B des jumelles franco-cubaines

est CHAMANIQUE… Nouvelle

démonstration avec Spell 31.

ELLES SONT NÉES SOUS UNE BONNE ÉTOILE, celle d’une

mère aimante, Maya, et d’un père icone de la musique cubaine

et membre du Buena Vista Social Club, Anga Diaz. Lorsque

celui-ci disparaît prématurément, elles sont seulement

âgées de 11 ans. Pour le garder auprès d’elles, elles décident

alors d’approfondir les instruments qu’elles étudient déjà.

Si Naomi excelle au cajon, Lisa-Kaindé, elle, impressionne

par sa voix céleste. Lorsque sort leur premier album, Ibeyi,

en 2015, c’est une révélation. Aujourd’hui, Spell 31 confirme

leur osmose artistique, vibrant d’une pop inclassable, entre

hip-hop, soul et R’n’B, convoquant leurs ancêtres africains

et cubains, acceptant l’omniprésence des morts mais

aussi la puissance de l’amour – y compris celui qui lie

viscéralement ces jumelles, dont le métissage originel

ne cesse de nourrir leur art. Mais elles n’en oublient pas

pour autant de nous faire danser ! ■ Sophie Rosemont

IBEYI, Spell 31, XL Recordings.

ESSAI

LIBERTÉ, ÉGALITÉ,

FRATERNITÉ

Pour Fatou Diome, il est urgent de faire

face aux menaces identitaires et de porter

haut les valeurs citoyennes.

ELLE LES APPELLE les serpents à sonnette. Les loups.

Ceux qui, depuis des années, lui envoient des lettres

anonymes. Qui sont allés jusqu’à lui faire livrer chez elle

un cercueil gravé à son nom. Tous ceux qui menacent

le vivre-ensemble, et pour qui la question identitaire

rime avec séparer et non pas rassembler. Cinq ans après

Marianne porte plainte !, déclaration d’amour à la France

et coup de colère face aux incohérences du pays des

droits de l’homme, l’écrivaine franco-sénégalaise revient

avec un autre essai engagé [voir son interview pp. 40-43].

À l’orée de la nouvelle élection présidentielle, elle fustige

les identitaires étriqués et les opportunistes victimaires.

Ces voix redoutables qui monopolisent le débat politique.

« De la droite décomplexée, dit-elle, nous sommes passés,

sans intermède, à l’extrême droite sans complexes. »

Si les loups rôdent désormais aux portes du pouvoir,

il est plus que jamais urgent de défendre haut et fort

les valeurs républicaines. ■ Catherine Faye

FATOU DIOME, Marianne face aux faussaires,

Albin Michel, 198 pages, 14 €.

SAGA HISTORIQUE

LE DESSOUS DES CARTES

Le deuxième volet de la trilogie de Gilbert

Sinoué, dont le héros principal demeure

toujours le Maroc.

APRÈS 32 ROMANS historiques

sur la région du Moyen-Orient,

l’écrivain et scénariste égyptien, de langue française,

consacre une trilogie à l’histoire du Maroc depuis les

Berbères. Un an après la parution du premier volume,

L’Île du Couchant, couvrant la période de 1672 à 1727,

le deuxième volet nous emmène de 1808 à 1912,

dans la région du « Bec de canard ». De fait, ce territoire,

qui marque la frontière de l’Afrique centrale, excite

la convoitise des puissances coloniales. Notamment

la France, qui, depuis Napoléon, cherche à étendre

sa suprématie sur le royaume. Dans ce livre en forme

d’épopée va donc se dérouler une formidable partie

d’échecs. Une fresque historique très documentée

et enlevée, grâce au talent de conteur et de passeur

d’intrigues de l’auteur du Livre de saphir (1996). ■ C.F.

GILBERT SINOUÉ, Le Bec de canard,

Gallimard, 320 pages, 21 €.

SULEIKA MULLER - DR (3)

10 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


BÉCHIR BEN YAHMED,

UN AN DÉJÀ

MÉMOIRES

Le FONDATEUR DE JEUNE AFRIQUE nous a quittés

le 3 mai 2021. Il nous laisse, entre autres, une passionnante

autobiographie parue en octobre dernier.

BRUNO LEVY POUR JA - DR

IL EST PARTI le jour de la liberté de la presse, à l’aube,

victime du Covid-19, et il avait 93 ans. Tout au long de la

dernière décennie de sa vie, BBY a travaillé sur ses mémoires,

soucieux de transmettre, de raconter, et de maîtriser aussi

son propre récit, son aventure de journaliste, de patron de

presse audacieux et parfois aventureux, d’homme politique

également, de tracer son roman personnel, celui d’un homme

toujours en quête de liberté d’action. BBY était entier,

il ne louvoyait pas, il assumait réussite et échec, d’où le titre

de ses mémoires, J’assume. On y retrouve un Béchir Ben

Yahmed tel qu’en lui-même, subjectif dans certains de ses

choix, mais fortement lucide et objectif sur les affaires de

l’Afrique ou du monde, avec ce regard unique, cette capacité

à décrypter les lignes de force. On est à la fois dans le récit,

l’autobiographie, la grande fresque historique. On replonge

dans l’enthousiasme du soleil des indépendances (avec un

récit particulièrement riche sur la Tunisie), on retrouve la

fresque de l’Afrique contemporaine avec ses grandeurs et ses

désillusions, on se confronte aux conflits d’Orient, aux enjeux

géopolitiques de la planète. Au fil des pages, on rencontre

Habib Bourguiba, Houphouët-Boigny, Che Guevara, Lumumba,

Senghor, Foccart (avec cette relation si particulière entre

deux destins a priori opposés), Alassane Ouattara (un véritable

ami), François Mitterrand, Omar Bongo… Le texte nous quitte

sur une réflexion intime sur l’identité, la spiritualité, la foi

et la fin du chemin. Un livre passionnant, l’histoire d’une

vie à part, et la fresque du temps qui passe. ■ Zyad Limam

BÉCHIR BEN YAHMED, J’assume : Les Mémoires

du fondateur de Jeune Afrique, éditions du Rocher,

528 pages, 24,90 €.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 11


ON EN PARLE

12 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


MUSIQUE

Coco Em

NAIROBI DANCING

Avec son premier EP, l’hypnotique Kilumi,

la productrice s’annonce comme l’une des nouvelles

valeurs sûres de la SCÈNE ÉLECTRO KENYANE.

PADDY GEDI - DR

C’EST AUTOUR du tambour

que la kilumi, danse traditionnelle

kenyane du peuple kamba, s’articule.

Et c’est autour des beats que Coco

Em construit sa musique. Y résonne

d’ailleurs la voix de la chanteuse

Ndunge Wa Kalele. « Chaque fois

que je l’écoutais chanter, je me

sentais connectée à mon peuple.

J’ai été étonnée lorsque ma mère

m’a appris que les solistes étaient

traditionnellement des femmes »,

confie celle qui fut remarquée sur la

scène des Trans Musicales de Rennes

ou des Nuits d’Afrique de Montréal.

Depuis 2016, elle s’illustre en tant que

DJ, s’étant fait connaître sur Facebook

et ayant acheté son matériel sur eBay.

Fort de sept pistes appelant autant à

la danse qu’à la contemplation, Kilumi

mixe avec habileté trap et house, sur

un terrain sonore africain. Du côté

des invités, on compte MC Sharon,

Wuod Baba, Sisian & Kasiva, ou encore

Ndunge Wa Kalele… L’attachement

de Coco Em à Nairobi n’est pas feint.

Elle y a d’ailleurs créé le collectif

féminin Sim Sima : « Je voulais

proposer un espace sûr pour les

producteurs, particulièrement les

femmes qui commencent leur parcours

musical, afin de partager leur création

auprès des professionnels de l’industrie.

Au moment de la pandémie, j’ai

décidé de déplacer les activités de

Sim Sima en ligne et d’en développer

davantage le concept afin d’y inclure

l’enseignement de la musique

électronique. » Depuis, elle a réussi

à obtenir un financement de Music

In Africa et a organisé ses premiers

ateliers avec d’autres musiciennes.

Tout en travaillant sur ce premier EP,

qui inaugure le début d’une carrière

discographique soumise à de multiples

(et excitantes) variations : « Il initie mon

voyage dans la production musicale,

l’exploration de ce que je suis et de qui

je veux être en tant qu’artiste. » ■ S.R.

COCO EM, Kilumi,

InFiné.

13


ON EN PARLE

OUMOU

SANGARÉ,

Timbuktu,

World

Circuit.


SOUNDS

À écouter maintenant !

Dope Saint Jude

Higher Self, Yotanka

Née et élevée au Cap,

désormais installée à Londres,

Dope Saint Jude s’illustre

dans le rap queer depuis

une dizaine d’années, et, après avoir œuvré

en collectif, se produit désormais en solo.

Ce nouvel EP, le réussi Higher Self, exprime

son amour pour son pays, ses origines, ses

valeurs, et la manière dont elle a décidé de

mener sa vie. Sans se soucier des contraintes

patriarcales, et avec un groove du tonnerre !

VOIX

OUMOU

SANGARÉ

LA DIVA EST DE RETOUR

Son FORMIDABLE NOUVEL ALBUM

marie la tradition ouest-africaine avec

les paradigmes folk et blues. Imparable !

C’EST ENTRE LE MALI, LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS que

le nouvel album de la plus belle voix de Bamako a été confectionné.

Et il résonne au gré de la variété des décors, entre instrumentation

traditionnelle d’Afrique de l’Ouest – le kamele n’goni en tête, joué

par son complice Mamadou Sidibé – et la guitare slide chère au blues.

Qu’est-ce qu’être une femme dans un monde soumis à d’incessants

bouleversements, des guerres aux pandémies ? Comment rester

la tête haute face au joug masculin ? À 54 ans, célébrée par Beyoncé

et Aya Nakamura, forte de trois décennies de carrière, la reine du

Wassoulou n’a plus rien à prouver du point de vue artistique, mais

ne se repose pas pour autant sur ses lauriers et persiste à interroger

les failles de nos sociétés. Ses chansons aux rythmiques envoûtantes

et aux mélodies ourlées d’or, telles « Sarama », « Kêlê Magni »

ou « Wassulu Don », redonnent foi en ces temps troubles. ■ S.R.

❷ Leyla McCalla

Breaking The

Thermometer,

Anti-/Pias

Comme elle nous l’a

toujours prouvé en musique,

la folkeuse new-yorkaise n’oublie pas

qu’elle est l’enfant d’un couple de migrants

et activistes haïtiens : sur le terreau sonore

afro-caribéen de ce nouvel album, on

entend de l’anglais mais aussi du kreyòl.

Si Breaking The Thermometer est intimiste,

Leyla McCalla s’entoure de la chanteuse

Mélissa Laveaux, du bassiste Pete Olynciw,

du batteur Shawn Myers ou encore du

guitariste Nahum Johnson Zdybel. Superbe.


Ablaye Cissoko

& Cyrille Brotto

Instant,

Ma Case/Absilone

Quand la kora du chanteur

sénégalais Ablaye Cissoko rencontre

l’accordéon du multi-instrumentiste

français Cyrille Brotto, il en résulte

Instant. Loin de toute esbroufe, l’album

résonne juste et longtemps, grâce à

ses 10 titres passionnants. Chacun des

musiciens témoigne de longues années

d’expérience musicale, mais aussi d’une foi

dans l’art comme dans les cieux. ■ S.R.

DR - HOLLY WHITTAKER - DR (3)

14 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Alicia Da Luz Gomes

et Stéphane Bak incarnent

de jeunes Bamakois de 1962.

MATTEO SEVERI/AGAT FILMS - DR - MATTEO SEVERI/AGAT FILMS

DVD

LE TEMPS DE L’ESPOIR

Dans un Mali tout juste décolonisé,

l’histoire d’une jeunesse qui

croyait aux vertus du socialisme…

ET DU TWIST.

« QUAND UN RÉALISATEUR comme lui vient faire ce film,

tu comprends que c’est un film que les Africains eux-mêmes

auraient dû faire… » constate, admiratif, le Sénégalais Demba

Dièye, assistant réalisateur de Robert Guédiguian dans

le bonus du DVD de Twist à Bamako (sorti en salles début

janvier). Le cinéaste français à l’accent marseillais et homme

de gauche revendiqué y explique qu’il « reste foncièrement

universaliste » et peut donc s’identifier au héros de son

film, un jeune Malien des années 1960. Samba, fils d’un

riche commerçant de la capitale, est un militant convaincu

du régime socialiste qui s’installe au départ des Français.

Son idéal révolutionnaire est contrarié par les intérêts

économiques de sa famille, le pouvoir des chefs de village très

conservateurs, mais aussi par l’attirance pour les musiques

occidentales : Claude François et Les Chats sauvages font

danser la jeunesse du Bamako de 1962, habillée à la mode

de Paris et de Londres, et immortalisée par les photographies

de Malick Sidibé. Une joie de vivre fidèlement recréée… au

Sénégal, car il était impossible pour une production française

de tourner au Mali pour des raisons de sécurité. Mais les

trois villes choisies (Thiès, Podor et Saint-Louis) pour figurer

la capitale de l’époque font illusion grâce au travail conjoint

des équipes françaises et sénégalaises (le film est coproduit

par Karoninka, d’Angèle Diabang). Le long-métrage est

parfois démonstratif, l’histoire d’amour qui se greffe aux

débats politiques un peu artificielle et l’allusion finale aux

migrants d’aujourd’hui un peu déroutante, mais il montre

avec talent et humanisme tous les espoirs d’une génération

à l’heure des indépendances africaines. ■ Jean-Marie Chazeau

TWIST À BAMAKO (France-Sénégal),

de Robert Guédiguian. Avec Stéphane Bak,

Alicia Da Luz Gomes, Issaka Sawadogo. En DVD.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 15


ON EN PARLE

CINÉMA

COUP DE FOUDRE À KINSHASA

Pour son premier rôle sur grand écran, DADJU S’OFFRE UN RETOUR

TRIOMPHAL au pays de ses origines et une love story un peu lisse…

DADJU TÊTE D’AFFICHE au cinéma dans son propre rôle :

ce maître du R’n’B francophone a trouvé en Nils Tavernier

le réalisateur à même de lui façonner son Coup de foudre

à Notting Hill version kinoise. Le fils de Bertrand Tavernier

– toujours très engagé au Sénégal, où il avait assisté enfant

au tournage du chef-d’œuvre anticolonialiste de son père,

Coup de torchon (1981) – s’est glissé dans les rues de Kinshasa

pour capter l’authentique ferveur suscitée par le chanteur

franco-congolais à chacune de ses apparitions. Sans lésiner non

plus sur les images de drones montrant les artères de la capitale

de la République démocratique du Congo. Il faut dire que

la réalisation épouse à la fois les codes du clip, de la comédie

romantique et de la télénovela. L’argument est d’ailleurs assez

mince : un chanteur célèbre s’éprend d’une jeune fille désirée

par un autre homme, puissant promoteur immobilier vivant

dans une luxueuse villa. La confrontation entre les deux

ne sera pas centrale pour autant. Le film s’applique d’ailleurs

à déconstruire les clichés virilistes, même s’il s’essaye un peu

poussivement à la course-poursuite en voitures (sur pistes,

pas dans Kinshasa, dommage !). Il met ainsi en valeur

les femmes : Ima, étudiante environnementaliste studieuse,

qui préfère s’occuper des arbres que de faire du shopping,

incarnée par Karidja Touré – l’une des adolescentes dans

Bande de filles (2014), de Céline Sciamma –, et la propre

mère de Dadju (la seule à s’exprimer en lingala), responsable

d’une association qui vient en aide aux femmes victimes de

violences sexuelles, soutenue de longue date par le chanteur.

Dommage que ces aspects féministes mais aussi écologiques

soient si peu exploités par le scénario. Les seconds rôles peinent

en outre à exister. Mais les fans ne seront pas déçus, certains

aspects documentaires permettant d’approcher l’intimité

du chanteur, en répétition, en concert. Et l’image donnée de

l’Afrique est résolument moderne : des femmes volontaires,

des hommes qui connaissent le succès, et une morale

romantique en diable, qui n’est plus l’apanage des pays riches,

montrant que l’argent ne peut pas tout acheter… ■ J.-M.C.

IMA (France), de Nils Tavernier. Avec Dadju,

Karidja Touré, Djimo. En salles.

La réalisation

épouse à la fois

les codes du clip,

de la comédie

romantique et

de la télénovela.

DR - JAN MALAISE

16 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


IAIN MASTERTON/ALAMY - DR

SULAIMAN

ADDONIA,

Le silence est

ma langue natale,

La Croisée,

272 pages, 20 €.

LITTÉRATURE

Sulaiman Addonia

Le champ des possibles

Dans ce roman à contre-courant,

l’Érythréen célèbre L’AMOUR SOUS

TOUTES SES FORMES. Un feu, et un

espoir, dans l’insupportable réalité.

ON DIT QUE LES PLUS BELLES FLEURS jaillissent

des décombres. L’amour et la sensualité parfois aussi.

En temps de guerre, ils prennent des formes

inespérées, défiant le chaos. C’est cette volupté

sans chaînes qu’explore l’auteur des Amants

de la mer Rouge (2009), l’histoire d’un amour

interdit en Arabie saoudite, traduit dans plus

de 20 langues. Dans son second roman, fruit

de dix ans d’exploration de l’être et d’un

détricotage subtil des tabous et des codes,

l’Érythréen, qui a passé sa jeunesse dans

un camp de réfugiés au Soudan, défie les

zones de retranchement et d’épanouissement

de la condition humaine. À l’aune des

lascives Baigneuses, du peintre Edgar Degas,

et de textes fondateurs de Tayeb Salih,

Georges Bataille ou Pier Paolo Pasolini,

qui l’ont inspiré pour l’écriture de ce récit,

ses personnages ont leur propre idée de la

sexualité et de ce que le désir signifie pour eux.

Principalement, la farouche Saba, son frère muet,

Hagos, deux jeunes réfugiés qui ont fui leur pays

en guerre, et Jamal, dont les paroles étourdissantes

résonnent encore en refermant le livre : « Je veux

atteindre l’orgasme en mangeant ton orgasme. »

En chamboulant les codes du masculin, du

féminin, de la sexualité même, chacun réenchante,

à sa manière, la réalité d’un camp de réfugiés.

Une « symphonie aux notes humaines complexes,

composée par des gens ordinaires », selon les propres

termes de l’auteur. Mais au-delà de questionner

la nudité, l’intimité ou la liberté des corps, Sulaiman

Addonia, qui vit aujourd’hui à Bruxelles – où il a

créé le festival littéraire Asmara-Addis (In Exile) –,

va encore plus loin : il redécouvre la puissance du

silence. Un langage universel et un espace défriché,

sans identité, ni religion, ni morale, peut-être le lieu

le plus vrai pour se trouver enfin. Le seul moyen

de libérer son esprit et d’y accueillir le voyage

le plus sincère vers soi et vers les autres. ■ C.F.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 17


ON EN PARLE

SÉRIE

LA COUR EN COULEURS

Golda Rosheuvel (au centre) incarne la reine

Charlotte d’Angleterre, aïeule d’Elizabeth II.

Nouveau carton d’audience pour La Chronique des Bridgerton,

saga en costumes pimentée d’un CASTING MULTIETHNIQUE…

L’UN DES PLUS GROS SUCCÈS de Netflix de cette année est aussi celui de la puissante

productrice afro-américaine Shonda Rhimes, créatrice de Grey’s Anatomy. La seconde

saison de cette adaptation d’une série de livres sentimentaux, situés dans l’Angleterre

d’il y a deux cents ans, confirme son talent pour insuffler de la couleur jusque

dans les livres d’histoire. Dans cette chronique pop et sexy des mariages arrangés

de l’aristocratie britannique, la réalité historique est bousculée pour coller aux

représentations du XXI e siècle, mais avec un fond authentique. Ainsi, la reine Charlotte

d’Angleterre est incarnée par une actrice noire (Golda Rosheuvel), mais cette aïeule

d’Elizabeth II avait bien une ascendance africaine, via une branche de la famille

royale portugaise ! Un métissage rare à Londres à cette époque, que cette version

télévisée démultiplie avec des acteurs noirs portant costumes et perruques. Et

dans ces nouveaux épisodes (au nombre de huit), ce sont deux sœurs indiennes

tout juste arrivées de Bombay qui attirent les convoitises… ■ J.-M.C.

LA CHRONIQUE DES BRIDGERTON (saison 2), de Chris Van Dusen.

Avec Jonathan Bailey, Simone Ashley, Golda Rosheuvel. Sur Netflix.

LIAM DANIEL/NETFLIX - DR

18 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Dans sa dernière collection,

l’incontournable cuir – qui

se décline en végan et en

végétal – rencontre le denim,

la dentelle et le mohair.

MODE

INIYE TOKYO JAMES

LE RÉSILIENT

Le designer, en lice pour le PRIX

LVMH 2022, se fait un devoir de

produire ses créations à Lagos.

Le styliste

Iniye Tokyo

James.

DR (4)

TOUT JUSTE NOMMÉ parmi les finalistes du prix LVMH 2022,

Iniye Tokyo James n’en est pas à sa première collection,

ni à son premier défilé sur les passerelles de la haute couture.

Avec sa marque Tokyo James, lancée en 2015 à Lagos, il s’est

déjà fait remarquer à Londres et à Milan, où il a notamment

présenté sa dernière ligne, « Resilience ». Un nom rendant

hommage aux efforts accomplis pour propulser son style sur

la scène internationale et se faire une place dans l’industrie de

la mode. Le designer, qui est né à Londres et y a grandi, avant

de partir à Lagos, a dû faire face, entre autres, aux préjugés

du milieu lorsqu’il a choisi d’implanter son atelier au Nigeria :

« Pour moi, c’était une façon de rendre quelque chose à la

communauté, mais aussi l’occasion de changer la perception

des produits qui arrivent d’Afrique. Inverser la narration. »

Ses créations, de grand impact visuel, retravaillent les

coupes traditionnelles du streetwear de luxe pour en faire

des silhouettes audacieuses. Inspiré par le « vibrant sens de la

mode » de sa famille nigériane et par la variété des styles dans

les rues londoniennes, il imagine ses pièces comme des « terrains

de jeu où se rejoignent des mondes différents ». Elles célèbrent la

singularité des individus et mettent en valeur ce qui nous unit en

tant qu’êtres humains. Dans cette collection, où l’incontournable

cuir – qui se décline en végan et en végétal – rencontre le denim,

la dentelle et le mohair, le styliste appuie sa philosophie à

travers le motif de la grenouille (« opolo », en yoruba). L’animal

est un symbole de résilience et une métaphore de l’humanité :

« Chaque pays a sa grenouille, même l’Arctique. Elles sont toutes

différentes, mais c’est la même espèce. » Les couleurs brillantes

de la collection évoquent également les grenouilles, et les détails

ruchés rappellent la peau rugueuse de certains crapauds. Des

looks associés à des accessoires inattendus, comme les lunettes

Puffer, en faux cuir orange, bleu ou encore vert citron, ou le sac

Ata Rodo, inspiré du piment nigérian. ■ L.N. tokyojames.co.uk

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 19


ON EN PARLE

Ci-contre, Imaan in Da Shop, Hassan Hajjaj, 2020.

Ci-dessous, Composition, Mohamed Chebaa, 1974.

« Untitled #11 » de la série The Tree House,

Khalil Nemmaoui, 2010.

« L’AUTRE HISTOIRE : L’ART DU MODERNISME

MAROCAIN », Cobra Museum, Amstelveen (Pays-Bas),

jusqu’au 18 septembre. cobra-museum.nl

EXPO

L’ENVERS

DU DÉCOR

Au pays de Rembrandt, une

autre manière d’explorer L’ART

MODERNE MAROCAIN, ses

réalités, sa sensibilité et ses quêtes.

L’ÉMERGENCE DU MODERNISME MAROCAIN coïncide avec

celle du mouvement Cobra, dans l’Europe de l’après-guerre.

Ce n’est donc pas un hasard si le musée d’art moderne

néerlandais expose une centaine d’œuvres de plasticiens

majeurs de la scène marocaine, dont 44 issues de la collection

du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain,

à Rabat, complétées par des œuvres d’artistes contemporains

du royaume et d’Europe. Des œuvres incontournables

de pionniers, tels que Chaïbia Talal ou Jilali Gharbaoui,

qui témoignent d’une créativité libre et sensible. Plus encore,

c’est l’énergie inventive et engagée qui saisit. À l’aune du

dynamisme des artistes Cobra, pour qui la spontanéité et

l’aventure collective prenaient le dessus, loin des normes et des

conventions de l’Occident. Imaginée et conçue par l’écrivain,

journaliste et poète maroco-néerlandais Abdelkader Benali,

l’exposition nous raconte l’histoire de l’art marocain moderne,

de l’indépendance en 1956 à nos jours. Ici, les clichés de Fatima

Zohra Serri entrent en résonance avec les œuvres d’Amina

Rezki ou les odalisques de Lalla Essaydi. Là, Wafae Ahalouch

explore des symboles plus enfouis, invoque la baraka.

Partout, le Maroc se dessine. Au fil des œuvres. ■ C.F.

20 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


KIM LANG STUDIO - DR

AFROBEAT

PIERRE

KWENDERS

Entre

Kinshasa

et Montréal

Le DJ ET MUSICIEN

QUÉBÉCOIS d’origine

congolaise revient avec un

album sexy et entraînant.

CHEZ AFRIQUE MAGAZINE, on suit de près

le parcours de cet originaire de Kinshasa, qui

a quitté sa ville natale pour Montréal en 2001.

Sous l’influence de la fameuse « sagacité » de

Douk Saga, il a construit un corpus musical

remarquablement cohérent, entre acoustique

et synthétique, pop occidentale et vision afro,

soul et funk, pop et rumba congolaise.

Depuis 2014, il œuvre au sein de Moonshine,

un collectif pluridisciplinaire qu’il a fondé.

Avec José Louis and the Paradox of Love,

il interroge la question amoureuse et la

quête existentielle en anglais, en français,

en lingala, en tshiluba et en kikongo. Rien

que ça ! Avec des titres comme « Kilimanjaro »,

« Coupé » ou « Papa Wemba », Pierre Kwenders

nous fait rêver, danser, réveille nos désirs

et notre joie d’être au monde. Oui, la musique

adoucit les mœurs, et la qualité des invités

le confirme d’autant plus : Sônge, Win Butler

d’Arcade Fire, Ngabo, King Britt… ■ S.R.

PIERRE KWENDERS,

José Louis and the Paradox

of Love, Arts & Craft.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 21


ON EN PARLE

DESIGN

GIKOMBA

STYLE

Suave Kenya transforme

les vêtements destinés

à engorger les

décharges du pays

en ACCESSOIRES

COOL et colorés.

CETTE MARQUE DE SACS et

d’accessoires uniques, réalisés à partir

de tissus de seconde main, est très

appréciée par les jeunes Kényans à la

mode. Elle naît à Nairobi en 2013, dans

un petit atelier du centre-ville, sur une

idée de Mohamed Awale, qui n’a alors

que 24 ans et sort à peine de l’université.

C’est justement pendant ses études

que le jeune entrepreneur, passionné

par le concept d’upcycling, commence

à customiser ses propres sacs. Client

régulier du marché de Gikomba, l’un

des plus importants marchés informels

d’Afrique de l’Est, il y puise l’inspiration

et les matières premières pour créer

des accessoires colorés et contemporains

à des prix accessibles. Aujourd’hui,

il a développé un réseau de marchands

et de tanneurs de confiance, qui lui

fournissent des vêtements en denim,

en cuir ou encore en kitenge imprimé,

sélectionnés parmi les tonnes d’habits

d’occasion qui arrivent chaque jour dans

le pays et qu’ils n’arrivent pas à écouler.

Déconstruits puis retravaillés, ces tissus

se transforment en sacs de voyage,

en pochettes, en sacs à bandoulière

ou encore en porte-documents

chics et décontractés. ■ L.N.

suavekenya.com

Chaque sac est unique

et réalisé à partir de tissus

de seconde main.

DR (2)

22 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Au mur, des œuvres

d’Ana Zulma, alliances

de photographie et de dessin.

Ci-contre, Chocos de Babi,

Cédric Tchinan Kouassi, 2021.

GALERIE

AMBULATIONS URBAINES

Un voyage tant visuel que méditatif au cœur

de l’ART CONTEMPORAIN IVOIRIEN.

DR

DES AVATARS AUX APPARENCES SPECTRALES d’Ezan

Franck aux œuvres recyclées à base de tongs d’Aristide

Kouamé, en passant par les photographies documentaires

ultrasensibles de Ly Lagazelle, cette exposition collective

à la 193 Gallery met à l’honneur la scène ivoirienne. Au fil

d’une sélection d’œuvres de huit artistes, elle explore la vie

de la capitale économique de la Côte d’Ivoire, Abidjan (« Babi »,

en langage populaire), que les locaux surnomment « la ville

douce ». Une vie urbaine, débordante de beautés et de

contradictions, où l’humain côtoie la poésie et l’effervescence.

S’interroge et se cherche. Au sous-sol de la galerie, Peintre

Obou a d’ailleurs conçu sa ville : une installation immersive

représentant les façades des habitations anarchiques du

quartier Liberté. Une allégorie. Mais à Babi, il y a aussi la

nature, omniprésente, à préserver. En déambulant dans la

forêt de meubles de Jean Servais Somian, dans un parcours

presque spirituel, on découvre ainsi des fragments de vie

en refuge, portés par la brise poétique d’Ana Zulma. Alors,

peu à peu, le voyage se fait introspectif. Et joyeux. ■ C.F.

Le Plateau, Peintre Obou, 2021.

« BABI EST DOUX », 193 Gallery, Paris (France),

jusqu’au 28 mai. 193gallery.com

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 23


ON EN PARLE

Le Beluga, installé à Dakar

depuis 2016, propose une

cuisine fusion d’inspirations

péruvienne et japonaise.

SPOTS

LES INFLUENCES

NIPPONES

S’INVITENT À TABLE

DEUX ADRESSES pour voyager

sans quitter l’Afrique.

Ci-dessous et ci-contre, l’Iloli, basé

à Casablanca, avec son comptoir

pour observer l’art des chefs.

INSTALLÉ À DAKAR depuis 2016, Le Beluga propose

une cuisine fusion d’inspirations péruvienne et japonaise

dans une ambiance chaleureuse et cosmopolite. À la carte,

on retrouve poissons, crustacés, fruits et légumes frais

déclinés d’après des recettes qui mélangent des influences

européennes, africaines et asiatiques. Comme les tiraditos,

les sashimis péruviens, ou le cheviche, cette spécialité de

poisson cru mariné très aimé en Amérique latine, savamment

revisités par le chef. Pour une expérience plus conviviale,

la maison conseille de poser plats et entrées au centre de

la table et de partager tataki de thon aux truffes, risotto

de morue noire et autre cassolette de fruits de mer.

Atmosphère plus zen chez Iloli, à Casablanca. Dans

ce restaurant épuré, harmonieux et ultracontemporain,

on met à l’honneur le savoir-faire nippon, reprenant le

concept du comptoir ouvert sur la cuisine pour observer

l’art des chefs. Et l’on crée des recettes innovantes et

authentiques avec ce que le Maroc offre de meilleur. Voici

donc le sushi de sardine : le chef le sert avec du gingembre,

surprenant une clientèle habituée à le griller au charbon de

bois. À côté des plats aux saveurs méditerranéennes, Iloli

propose des classiques nippons, comme les tempuras ou

le ramen fait maison – des nouilles jusqu’au bouillon et aux

toppings –, et applique les méthodes de cuisson japonaises

aux produits locaux. La chair tendre et fondante du bar

grillé façon Masta (le nom du chef) se dévore avec toutes

ses écailles, devenues très croustillantes. Un vrai régal. ■ L.N.

groupelaparrilla.com/beluga / iloli-restaurant.com

DR (3) - PATRICK DURAND

24 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ARCHI

LE CAP-VERT

EN UNE

MAISON

Un projet qui invite locaux

et touristes à renouer

avec la nature et la culture

de L’ARCHIPEL.

LA CASA D’POÇO est un nouvel espace

multifonctionnel de cinq étages, situé dans le quartier

historique de Mindelo, ville principale de l’île São

Vicente, au Cap-Vert. Le cabinet berlinois Heim Balp

Architekten, qui a signé le projet, rend hommage à

la nature et à la culture de l’archipel avec un bâtiment

hybride, que ce soit au niveau de l’architecture ou des

usages, capable de « favoriser un profond sentiment

d’appartenance, de fierté et de communauté ».

La façade côté rue mélange par exemple la pierre,

incontournable sur l’île, à des finitions et panneaux

en bois d’acajou. Visuellement plus chaleureux,

les brise-soleil sont aussi un clin d’œil à la culture

de l’accueil de São Vicente, cœur battant du carnaval

cap-verdien. Quant à la façade postérieure avec

ses balcons en cascade, elle évoque les sommets

luxuriants de l’île voisine de Santo Antão

– principalement cultivés en terrasses – et permet

de stocker l’eau de pluie vers une citerne, en

prévision de la saison sèche. Pensé pour un usage

mixte et mutualisé, le bâtiment accueille une salle

d’exposition, mais aussi des logements privés pour

les Capverdiens et des chambres d’hôtes pour les

touristes. La cuisine collective et les bancs installés

dans la cour intérieure invitent à la rencontre :

à l’abri de la chaleur, on y partage un moment

de détente et d’interconnexion culturelle. ■ L.N.

heimbalp.com

DR

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 25


PARCOURS

Samira Sedira

L’AUTRICE ET COMÉDIENNE FRANCO-ALGÉRIENNE

signe un quatrième ouvrage saisissant, Des gens comme eux. Inspiré

d’un effroyable fait divers, il a reçu le prix Eugène Dabit du roman

populiste 2021, qui soutient la littérature engagée. par Astrid Krivian

La voix est posée, le phrasé savamment rythmé, les mots ciselés. Dans l’effervescence du

festival Le Livre à Metz, temps fort de la scène littéraire, Samira Sedira captive l’auditoire.

Elle lit un extrait de son dernier roman, Des Gens comme eux, librement inspiré de

l’affaire Flactif, tuerie d’une famille survenue en Haute-Savoie, en France, en 2003.

Une plongée dans la complexité de l’âme humaine pour tenter de comprendre les rouages

menant à la barbarie. « Le rôle d’un auteur est d’éclairer les ténèbres, d’offrir un peu

de compréhension de l’humanité », détaille l’écrivaine. Ce fait divers, « rupture dans

l’ordre des choses », concentre à ses yeux tensions sociales, raciales, jalousie, rapports

de force. « Aucun article n’a mentionné la dimension raciste du crime, pourtant vérifiée

par la suite. Ce couple aisé, mixte, qui affichait leur forte assise sociale, était un objet désirable, envié, détesté. »

Née en Algérie en 1964, arrivée en France à quatre mois, Samira Sedira grandit à la Seyne-sur-Mer,

en Provence. L’écriture est une « vieille compagne » pour elle. Avec ses sœurs, elle dévore les livres, et noircit

ses cahiers d’histoires qu’elle invente : « Adolescentes, éduquées selon la tradition,

on sortait peu. On s’évadait par la lecture. » Après le bac, sur les bancs de la faculté

des langues où elle s’ennuie ferme, elle découvre la magie du théâtre au sein de la

troupe universitaire. À travers le jeu, l’étincelle jaillit : elle qui peine à exister dans

une famille nombreuse est enfin regardée. Sous les feux de la rampe, elle se sent

puissante. La scène libère ses émotions muselées, legs de ses parents immigrés relégués

au silence. Diplômée de l’École supérieure d’art dramatique de Saint-Étienne, elle

incarne les grands textes (Beckett, Koltès, Shakespeare, tragédies grecques…) sur

les tréteaux de France pendant vingt ans. Jusqu’au jour où tout s’arrête. Le téléphone

ne sonne plus. « C’est la cruauté du métier : il vous enlève soudainement tout ce

qu’il vous a donné. » L’indépendance chevillée au corps, elle fait alors des ménages

pour subsister. Elle passe de la lumière à l’ombre, de la visibilité de l’actrice admirée Des Gens comme eux,

éditions du Rouergue,

à l’invisibilité de l’agente d’entretien. « J’ai alors compris que l’on est défini par notre

144 pages, 16,50 €.

travail, notre statut social. Je n’étais plus qu’un corps, pétri de douleurs, de fatigue. »

C’est pourtant cette épreuve qui lui ouvre les portes de la littérature et de ses origines. Faisant surgir

une mémoire enfouie, l’exil de ses parents algériens, cela lui permet de comprendre en profondeur

leur vécu, leur condition. « En endossant leur costume social, je me sentais plus proche d’eux. » Son père,

ouvrier, arrivé seul en France dans les années 1950, logé dans des habitats insalubres, et sa mère, venue

le rejoindre, déchirée par la plaie vive du déracinement. Tous deux enjoints à raser les murs. Elle prend

alors la plume et signe L’Odeur des planches (2013), interprété ensuite sur scène par Sandrine Bonnaire.

« J’écris parce qu’on nous a tellement demandé de nous taire. C’est un geste de restauration. Je veux

dire mon envie d’exister, dans mon pays, la France, et faire résonner le silence de mes parents. » ■

DR

26 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


SABRINA MARIEZ

« J’écris parce qu’on nous

a tellement demandé

de nous taire. C’est un geste

de restauration. »


Contemporain,

en prise

avec cette Afrique

qui change,

ouvert sur le monde

d’aujourd’hui,

est votre

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C’EST COMMENT ?

PAR EMMANUELLE PONTIÉ

NON AU PALU !

DOM

Le 25 avril, c’était la journée mondiale de lutte contre le paludisme. L’occasion

de faire le point sur un fléau majeur qui frappe en priorité le continent africain depuis des

décennies, avec un lot de chiffres effarants, que l’on avait presque oubliés pendant les

années Covid.

Mais ce fut surtout l’occasion de constater plusieurs embellies qui s’annoncent.

Enfin. Depuis 2019, plus de 1 million d’enfants au Ghana, au Kenya et au Malawi ont reçu

une ou plusieurs doses du premier vaccin antipaludique au monde : le RTS,S (ou Mosquirix).

Il devrait rapidement être utilisé chez davantage de petits. L’Organisation mondiale de la

santé estime que, déployé à grande échelle, le liquide pourrait sauver la vie de 40 000 à

80 000 enfants supplémentaires chaque année. Autre progrès

majeur : la généralisation en Afrique depuis quelques

années des campagnes de chimioprévention du paludisme

saisonnier, ciblant les petits âgés de 3 à 59 mois,

a permis de protéger 11,8 millions d’entre eux. Enfin, la

distribution de moustiquaires imprégnées et les opérations

de pulvérisation d’insecticides à effet rémanent se

sont intensifiées. Car on dénombrait encore 241 millions

de cas de paludisme dans le monde en 2020, ainsi que

627 000 décès. Et 95 % des cas et 96 % des décès ont eu

lieu en Afrique. Principalement chez les enfants.

Alors, certes, on se doute que Big Pharma s’investit

avec moins d’entrain dans la recherche de solutions

pour les patients issus de zones « pauvres ». Mais tout de

même, on peut se demander comment de tels chiffres

peuvent encore exister. Chaque pays d’Afrique accueille,

depuis des décennies, des dons de moustiquaires traitées,

à grand renfort de cérémonies de remerciement…

Les vaccins, pour la plupart, sont mis à disposition par des organisations humanitaires

mondiales, du type Gavi ou autres. C’est bien. Mais il faudrait peut-être que les gouvernements

des pays concernés mettent la priorité absolue sur la question, primordiale, du

palu, augmentent les budgets de leur ministère de la Santé, investissent eux-mêmes dans

la recherche, prévoient des lignes budgétaires dédiées pour acheter, distribuer, soigner…

Cette maladie (due à un moustique !) peut facilement être éradiquée, tous les

spécialistes le disent. En République centrafricaine, la malaria est toujours, et encore, la

première cause de décès chez les enfants de moins de 5 ans. Il faut que ça s’arrête. Sans

une volonté politique locale forte, le combat piétine et les progrès avancent à pas de

fourmi. Alors, oui, il y a enfin un vaccin. De l’espoir. Mais il faut aller plus vite. Au nom des

enfants d’Afrique. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 29


VOYAGE

DANS L’AUTRE

FRANCE

pouvoirs

30 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Des sympathisants

du Rassemblement national le soir

de la défaite de Marine Le Pen

à l’élection présidentielle, à Paris,

le 24 avril dernier.

RAPHAEL LAFARGUE/ABACA

L’extrême droite navigue sur le sentiment

de déclassement, d’anxiété identitaire,

d’incompréhension des changements du monde.

Sans véritables réponses politiques et sociales,

la prise du pouvoir par les « populistes »,

un jour ou l’autre, dans cinq ou dix ans,

ne relève plus de la science-fiction.

par Cédric Gouverneur, Emmanuelle Pontié et Astrid Krivian

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 31


POUVOIRS

C’est devenu la routine : pour la troisième

fois en deux décennies, l’extrême

droite s’est hissée au second tour de

l’élection présidentielle française. Et

pour la troisième fois, le « tout sauf Le

Pen » a fonctionné, malgré l’abstention

de nombre d’électeurs de Jean-Luc

Mélenchon, frustrés que le leader de

La France insoumise doive se contenter

de la troisième marche du podium.

Absente du second tour, la gauche espère se rattraper aux élections

législatives des 12 et 19 juin prochains, et imposer une cohabitation

au président tout juste réélu. Elle n’est pas la seule, puisque

le Rassemblement national (RN) sera lui aussi bien présent…

Emmanuel Macron l’emporte donc, mais avec « seulement »

58,55 % des suffrages, contre 41,45 % pour Marine Le Pen. Scrutin

après scrutin, l’écart se resserre. En 2017, le candidat d’En

marche avait engrangé deux fois plus de voix que celle du Front

national (FN): 66,1 % contre 33,9 %. Et en 2002, Jacques Chirac

avait laminé Jean-Marie Le Pen : 82,21 % contre 17,79 %! Surtout,

cette fois-ci, la fille de ce dernier a rassemblé derrière elle

pas moins de 13,3 millions d’électeurs : 2,7 millions supplémentaires

qu’en 2017, et presque trois fois plus que son père en 2002.

L’élection présidentielle est une compétition hyperpersonnalisée,

souvent présentée dans les médias comme « la course

à l’Élysée ». Depuis la claque monumentale du 21 avril 2002 et

l’arrivée surprise au second tour de Jean-Marie Le Pen, la classe

politique française a pris acte des scores vertigineux de l’extrême

droite. Mieux, elle a appris à en user : confiants dans la solidité

du « front républicain », les candidats misent sur le fait qu’une

fois parvenu au second tour, l’adversaire du clan Le Pen sera

certain de l’emporter… Un pari extrêmement risqué, la Constitution

interdisant à Emmanuel Macron de se représenter pour

un troisième mandat. Marine Le Pen est relativement jeune – elle

est née en 1968 : sa victoire en 2027 ou en 2032 est tout à fait

envisageable. Le vote Le Pen est solidement ancré au pays de

Voltaire. Et s’est « décomplexé »: les électeurs de « Jean-Marie » ne

s’en vantaient guère, du fait des dérapages racistes, voire nazis,

du sulfureux patriarche ; ceux de « Marine » assument davantage

leur choix, en famille, devant les amis ou les collègues…

Le 24 avril dernier, elle a remporté 28 départements, contre seulement

deux (Pas-de-Calais et Aisne) en 2017. Plus surprenant :

elle est en tête dans tous les territoires d’outre-mer ! Ses nouveaux

électeurs semblent faire fi de l’histoire du Rassemblement

national, nouveau nom depuis 2018 du Front national (FN), créé

en 1972 par Jean-Marie Le Pen et une poignée de nostalgiques

de la collaboration et de l’Algérie française. Pour preuve : Marine

Le Pen a remporté la majorité des suffrages à Izieu, village isérois

pourtant traumatisé par la déportation à Auschwitz, en 1944, de

44 enfants juifs qui y étaient cachés. Elle a aussi récolté deux tiers

des suffrages à Fourmies, ville ouvrière du Nord, symbole des

luttes sociales, où neuf grévistes ont été abattus le 1 er mai 1891…

La classe politique

française a pris

acte des scores

vertigineux de

l’extrême droite.

Et elle a appris

à « en user »…

Jusqu’à quand ?

L’Assemblée nationale

française, où siègent

577 députés.

32 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


SHUTTERSTOCK

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 33


POUVOIRS

Le vote de la colère

En marge de la victoire d’Emmanuel

Macron au soir du second tour de

la présidentielle, un résultat est tombé

comme un couperet : celui des cinq

départements d’outre-mer, tous unis

(et très largement) en faveur de

la candidate du RN, Marine Le Pen. Le parti d’extrême

droite a engrangé 69,6 % en Guadeloupe, 60,87 %

en Martinique, 60,7 % en Guyane, 59,57 % à la Réunion

et 59,1 % à Mayotte. Au premier tour, les quatre premiers

avaient choisi un autre vote « contestataire » en offrant

entre 40 et 56 % des voix à Jean-Luc Mélenchon et

La France insoumise, parti champion de la gauche

avec près de 22 % des voix au niveau national. Au final,

un double message de rejet sans appel venu de ces terres

lointaines françaises, qui avaient pourtant massivement

voté pour Macron en 2017. Et qui aussi, en 2002, avaient

choisi à 93 % Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen.

Les raisons de la colère sont multiples. D’abord, le refus du

vaccin anti-Covid et du pass sanitaire obligatoire, forçant

le 30 décembre dernier 1000 soignants à être suspendus

en Guadeloupe. Avec son lot de manifestations violentes

qui ont suivi, réprimées par le GIGN (autre motif de violent

mécontentement). Enfin, l’affaire du chlordécone, ce

pesticide toxique utilisé dans les bananeraies de 1972

à 1993, dont les responsables, en procès depuis 2006,

ont bénéficié d’un arrêt des poursuites (et d’un probable

non-lieu)… révélé le 5 avril dernier. Soit cinq jours avant

le premier tour, selon un malheureux hasard d’agenda.

Mais au-delà de ces motifs, le malaise des départements

d’outre-mer, entretenu par une histoire particulière

douloureuse, un éloignement géographique du pouvoir

central et un lot de problématiques spécifiques à

leurs territoires, est à la fois plus grand et plus complexe.

Ils se pensent les grands oubliés du système et sont vent

debout contre le pouvoir de Paris, les visites électorales

agrémentées de colliers de fleurs, « le mépris et

l’arrogance » du candidat Macron aussi. Leurs problèmes

sont réels. Pour la seule Guadeloupe, un tiers de la

population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec 17 %

de chômage, 25 % de taux d’illettrisme et des soucis

récurrents d’approvisionnement en eau potable…

Emmanuel Macron devra donc compter dans les cinq

prochaines années avec leur profond ressentiment.

Espérons que ses mots, « Je suis votre obligé », prononcés

lors de son discours de victoire – destiné aussi aux

Français n’ayant pas voté pour lui –, seront suivis d’effets

concrets pour ces départements. ■ Emmanuelle Pontié

Comment expliquer cet essor ? La France lepéniste est celle

de la désindustrialisation, du déclassement social des petites

communes du Nord, du Centre et de l’Est. La France des centresvilles

aux boutiques fermées, des déserts médicaux, des frais

de carburant qui amputent le pouvoir d’achat. La France des

maisons avec jardin où l’on se méfie de la cité HLM voisine (et

de ceux qui y vivent)… Les attentats djihadistes (265 morts sur le

sol français depuis janvier 2015) ont aussi pu favoriser les amalgames,

éroder le socle républicain, et contribué à faire basculer

certains électeurs à l’extrême droite. Cette France des perdants

de la mondialisation – admirablement dépeinte dans les romans

de Nicolas Mathieu (prix Goncourt 2018) – n’intéresse plus la

classe politique traditionnelle. Pour la gauche sociale-démocrate

(qui se montre incapable d’appréhender la problématique de l’insécurité),

ce sont des « beaufs » et des « fachos » : en mai 2011,

le think tank Terra Nova, proche du Parti socialiste, conseillait

même à la gauche de délaisser les ouvriers blancs – perçus

comme d’indécrottables réactionnaires – pour se focaliser sur

les jeunes, les femmes, les diplômés et les minorités… Et pour

la droite classique (dont les politiques de dérégulation libérale

fragilisent les plus précaires, les moins diplômés), ce sont des

« losers » : en septembre 2018, Emmanuel Macron avait tancé un

jeune horticulteur au chômage, lui conseillant de « traverser la

rue » pour trouver du travail.

Le président de la « start-up nation » s’adresse, lui, à une autre

France : celle qui, au contraire, a confiance en elle comme en

l’avenir… « Le RN/FN se nourrit parfaitement de l’imaginaire

du ressentiment », écrivait sur Twitter, au lendemain du second

tour, le photojournaliste Vincent Jarousseau, auteur de plusieurs

livres sur la France lepéniste. Ce ressentiment « est un moteur

puissant dans des territoires qui ont été abandonnés depuis des

décennies ». La majorité des soignantes qu’il a rencontrées « ont

voté pour Marine Le Pen : toutes considèrent que les professions

qu’elles exercent ne sont pas reconnues à leur juste valeur. Les

questions d’insécurité et d’immigration ne font pas partie de

leurs préoccupations ». Cette France est aussi celle des rondspoints

où campaient les Gilets jaunes, mouvement social qui a

fait trembler l’Élysée à l’hiver 2018-2019. Le paradoxe est qu’Éric

Zemmour – qui a terminé à 7 % des voix, avec quelques pointes

dans les quartiers huppés – aura réalisé l’exploit de contribuer

à la dédiabolisation de sa rivale : comparée au polémiste, dont

l’absence totale d’empathie confine parfois à la cruauté, Marine

Le Pen, qui prend ses électrices dans ses bras et clame son amour

des chats, paraît plus modérée. Ceci étant, même si les dérapages

racistes se font plus rares au Rassemblement national, ce serait

une tragique erreur d’oublier que ce parti appartient à la sphère

idéologique de l’extrême droite, qui englobe Poutine, Trump, le

Brésilien Bolsonaro, le Hongrois Orban ou encore le parti polonais

Droit et justice (PiS). Derrière le vernis social, le substrat

idéologique, demeure la restauration fascisante d’une identité

nationale fantasmée, blanche, chrétienne, épurée des influences

perçues comme invasives. ■ Cédric Gouverneur

34 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


MARIE MAGNIN/HANS LUCAS

La France lepéniste

est celle de la

désindustrialisation,

du déclassement

social des petites

communes du

Nord, du Centre

et de l’Est.

Meeting du RN,

à Reims, le 5 février

dernier.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 35


POUVOIRS

UGO PALHETA

« L’extrême droite

a gagné la bataille

des idées »

Auteur d’ouvrages sur le fascisme et le racisme, le sociologue décrypte

l’ascension d’une mouvance autrefois marginale et devenue omniprésente

dans le champ politique. propos recueillis par Astrid Krivian

Maître de conférences à l’université de Lille,

actuellement en délégation à l’Institut

national d’études démographiques, le

sociologue Ugo Palheta est notamment

l’auteur de La Possibilité du fascisme : France,

la trajectoire du désastre, et vient de cosigner Défaire le

racisme, affronter le fascisme avec Omar Slaouti. Membre

de l’Observatoire national de l’extrême droite, il livre

son analyse sur la poussée historique de ce courant, lequel

a réussi à imposer ses idées dans les champs politiques et

médiatiques en France ces dernières décennies.

AM : Pour la troisième fois en vingt ans,

l’extrême droite s’est retrouvée au

second tour de l’élection présidentielle

française. Marine Le Pen, candidate

du Rassemblement national, vient de

réaliser le score le plus élevé de cette

famille politique, avec plus de 13 millions

de voix. Comment l’analysez-vous ?

Ugo Palheta : Ce succès ne repose pas tant

sur la force de ses idées ou l’habileté de son

personnel politique. Il procède principalement

du fait qu’une partie du centre-gauche et de

la droite, mais aussi des médias dominants,

a contribué à crédibiliser et à respectabiliser

les propositions de ce parti. Le résultat de

cette présidentielle est le produit de plusieurs décennies de

politiques qui ont accru la précarité, le chômage et la misère,

qui ont affaibli les solidarités collectives dans les entreprises

et dans les territoires, et qui ont intensifié la concurrence

entre les salariés sur le marché du travail. Chacun est

amené à regarder l’autre comme un concurrent, voire un

adversaire, notamment s’il n’a pas la même couleur de peau

Défaire le racisme, affronter

le fascisme, Ugo Palheta et

Omar Slaouti, La Dispute,

168 pages, 12 euros.

ou la même religion. La xénophobie et l’islamophobie ont

été banalisées, pas seulement dans les discours, mais aussi

à travers des mesures politiques, notamment menées par

le gouvernement d’Emmanuel Macron, comme la loi Asile

et immigration pour restreindre les flux migratoires, ou la loi

séparatisme, ciblant les musulmans. De même, alors que les

évolutions en matière de délinquance sont très contrastées,

avec plutôt une baisse des violences les plus graves sur

plusieurs décennies, les « grands » médias et le personnel

politique ont surfé sur le discours anxiogène de l’insécurité

pour imposer des lois de plus en plus répressives.

Tout cela a donné du crédit à la vision du monde

et aux propositions de l’extrême droite.

En imposant ses thèmes (immigration,

islam, sécurité…) au cœur du débat public,

ainsi que sa rhétorique (« ensauvagement »,

« islamo-gauchisme »…), l’extrême droite

a-t-elle gagné la bataille des idées ?

Là encore, elle domine sur ce terrain

non pas par la qualité intrinsèque de ses idées,

mais en raison de la pénétration de celles-ci

dans une grande partie de la droite, notamment

sous Nicolas Sarkozy, et une partie de la gauche.

Ministre de l’Intérieur du gouvernement socialiste

de François Hollande, Manuel Valls se vantait

ainsi d’expulser plus de migrants que la droite.

La gauche institutionnelle, notamment le Parti

socialiste (PS), a bien souvent joué la carte identitaire et

sécuritaire quand elle était au pouvoir. Si l’extrême droite

a gagné la bataille des idées, c’est donc en bénéficiant de

complicités actives dans le monde politique et médiatique.

Bien sûr, elle a construit des canaux pour diffuser son

idéologie, notamment sur Internet – ce que l’on nomme

la « fachosphère ». Mais elle a aussi profité des médias de

DR (2)

36 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ED ALCOCK/M.Y.O.P.

Marine Le Pen

a rassemblé derrière

elle pas moins

de 13,3 millions

d’électeurs.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 37


POUVOIRS

grande audience, où son idéologie est de plus en plus présente.

Éric Zemmour [polémiste et candidat du parti d’extrême

droite Reconquête, ndlr] occupe ainsi à lui tout seul un espace

médiatique énorme, beaucoup plus par exemple qu’une

organisation de 700 000 membres, comme la Confédération

générale du travail (CGT), ou que l’ensemble des intellectuels

féministes, antiracistes, etc. Cela pourrait paraître étrange,

mais cela semble finalement passer pour évident…

Cette omniprésence médiatique va des chaînes

de télévision privées (CNews notamment), où des

membres de ce courant ont leur rond de serviette dans

certaines émissions, jusqu’aux médias du service public

(comme le débat organisé sur France 2 entre Marine

Le Pen et Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur).

Cela contribue-t-il à banaliser son idéologie ?

Oui. Certains médias adorent ces provocateurs

racistes ou masculinistes, dont ils savent que les propos

vont être relayés, retweetés, comme Zemmour. Mais plus

profondément, il y a toute une partie des élites médiatiques

et politiques qui sont acquises à des idées toujours plus

droitières et réactionnaires. Cette adhésion idéologique a

également été très visible dans cette campagne présidentielle.

À droite, la candidate Valérie Pécresse a repris à son

compte la thématique du « grand remplacement » [théorie

complotiste et raciste avancée par l’écrivain français Renaud

Camus selon laquelle une population non-européenne voudrait

intentionnellement venir remplacer la population française,

ndlr]. Avec son parti Reconquête, Éric Zemmour a élargi

les bases de l’extrême droite, réussissant à l’implanter dans

des territoires aux populations aisées, où ni le Front national

ni le Rassemblement national n’étaient parvenus à s’installer

électoralement. C’est la marque d’une dérive : comme la

politique des gouvernements successifs s’est largement

droitisée, rapprochée des positions de l’extrême droite,

celle-ci apparaît mécaniquement moins extrême.

Visant à dédiaboliser le RN, Marine Le Pen veille

à lisser son image, allant jusqu’à faire des selfies

avec ses chats…

Ce processus de normalisation avait commencé

avec son père, Jean-Marie. De nombreux reportages

le montraient dans des situations du quotidien, avec sa

famille, ses filles, sa femme, mais la peopolisation de la vie

politique n’était pas aussi poussée qu’aujourd’hui. Celle-ci

joue effectivement un rôle important dans cette banalisation

de l’extrême droite et dans la dépolitisation des enjeux,

des programmes, des projets. Une partie des médias ont

été très complaisants à l’égard de Marine Le Pen, et il faut

bien dire que, sans eux, sa stratégie de dédiabolisation

n’aurait jamais pu être couronnée de succès.

En proférant des propos violents et xénophobes, Zemmour

a-t-il permis à Le Pen de jouer la carte sociale ? Elle a en

effet axé sa campagne sur le pouvoir d’achat, reléguant

ses idées de préférence nationale en arrière-plan.

Avec son parti

Reconquête,

l’éditorialiste

Éric Zemmour

a remporté 7 %

des votes.

L’affrontement entre les deux candidats n’est-il

finalement qu’une façade ?

Il y a un double processus qui a abouti au renforcement

de l’extrême droite, de son influence électorale, politique,

médiatique, intellectuelle. D’un côté, on a assisté à

une normalisation : Marine Le Pen a eu besoin d’élargir

son influence en s’adressant à l’électorat de la droite

traditionnelle, mais aussi à certaines couches sociales

qui étaient autrefois ancrées à gauche. Elle a ainsi réussi

à se respectabiliser. Dans le même temps, s’est opérée une

extrémisation de la droite. Sarkozy dans les années 2000,

Zemmour aujourd’hui, ont cherché à gagner des franges

de l’électorat du RN/FN en adoptant agressivement une

politique nationaliste, ultrasécuritaire, raciste, cherchant

même à doubler Le Pen sur la droite. La jonction de ces deux

processus a abouti à un élargissement de l’espace électoral

de l’extrême droite. Pour ce qui est du pouvoir d’achat, sa

ligne consiste à relier le pouvoir d’achat à des considérations

xénophobes. Profitant de la désespérance sociale et de

l’affaiblissement des solidarités collectives, Le Pen fait valoir

à ses électeurs que pour améliorer leurs conditions de vie,

il faudrait s’en prendre à d’autres : les étrangers.

En 2002, avant le second tour, le président sortant

Jacques Chirac avait refusé de débattre avec

son adversaire, Jean-Marie Le Pen. Pourquoi

Emmanuel Macron a-t-il débattu avec Marine Le Pen

en 2017 et en 2022 ?

Avec l’installation dans le champ politique de l’extrême

droite et sa normalisation médiatique, on voit mal comment

le personnel politique pourrait refuser de débattre avec Le Pen

TERESA SUAREZ/REA

38 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


aujourd’hui. En un certain sens, ce n’est pas elle qui s’est

républicanisée, mais la République qui s’est lepenisée. Le FN

était autrefois présenté comme un parti anti-démocratique,

extérieur à la République ; aujourd’hui, vu ce qu’ont fait

les gouvernements depuis vingt ans en matière sécuritaire,

migratoire ou vis-à-vis des musulmans, le RN apparaît

pour beaucoup comme le parti qui veut aller le plus loin

dans le sens des politiques actuelles.

En quoi observez-vous une fascisation de l’État ?

L’adoption de certaines lois liberticides (comme celles

liées à la sécurité globale ou au séparatisme), la gestion très

autoritaire de la crise sanitaire ou encore la brutalisation

du maintien de l’ordre pendant le mouvement des Gilets

jaunes, témoignent de cette fascisation. Des dispositifs de

l’État d’urgence sont passés dans le droit commun et font

désormais partie du registre ordinaire d’intervention de

l’État (perquisition administrative, assignation à résidence,

fermeture de lieux de culte…). Des organisations comme

le Collectif contre l’islamophobie en France

(CCIF), le Groupe antifasciste Lyon et environs

(GALE), ou encore le collectif Palestine vaincra

ont été dissoutes sur la base de motifs très

vagues. Les mosquées peuvent être fermées

sous prétexte que des imams dénoncent une

islamophobie d’État. Depuis les attentats

islamistes des années 1990, on a également

empilé des lois antiterroristes qui n’ont pas

permis de prévenir la vague d’attentats de 2015,

mais qui ont clairement restreint les libertés

publiques et les droits démocratiques, renforçant

l’arbitraire d’État, et donnant toujours plus

de pouvoir et d’autonomie à la police.

Pensez-vous, comme la sociologue Kaoutar

Harchi, que la pensée néolibérale et la

pensée raciste ont besoin l’une de l’autre ?

Oui, dans une certaine mesure, même s’il

y a des variations selon les contextes nationaux.

Quand il entre en crise, qu’il fait face à des

résistances populaires, le néolibéralisme est tenté de jouer

la carte autoritaire mais aussi raciste, identitaire, la logique

du bouc émissaire. Les gouvernements peuvent le faire

d’autant plus aisément qu’ils s’appuient sur les structures

raciales de la société, ancrées dans les mentalités et dans

les pratiques institutionnelles, telle la police par exemple.

C’est particulièrement vrai pour une vieille puissance

impériale en déclin comme la France, où le racisme est

profondément enraciné, du fait de quatre siècles et demi

d’esclavage, de colonialisme, puis de néocolonialisme. Ce

discours qui prétend que la nation serait menacée par des

minorités communautaristes, séparatistes, fait diversion face

aux difficultés politiques et à la crise sociale, mais c’est aussi

un moyen de diviser l’adversaire : ces citoyens mobilisés,

hostiles au projet néolibéral du président Macron ou à ses lois

liberticides et islamophobes pourraient constituer un front.

La fonction du racisme, c’est de diviser ceux qui pourraient

faire reculer ces politiques s’ils étaient unis.

Le RN est la continuité du FN, parti cofondé en 1972

par Jean-Marie Le Pen, lequel a combattu pour l’Algérie

française. La présence de l’extrême droite témoigne-t-elle

d’un passé colonial pas encore soldé ?

Oui. L’hostilité vis-à-vis des musulmans est un héritage

du racisme colonial français. Ce dernier a muté, prend

des formes différentes, s’adapte à une situation qui n’est

plus coloniale à proprement parler. Zemmour a nommé

son parti Reconquête, vocable qui emprunte à la fois à la

tradition coloniale et à celle des croisades. Certains politiques

parlaient aussi de « reconquérir » les « territoires perdus de

la République » : typiquement un langage colonial ! Cette

logique est très présente dans ce processus de diabolisation

des populations issues de l’immigration postcoloniale.

On les considère comme dangereuses. Cette

perception saturée de stéréotypes coloniaux

a été promue par l’extrême droite, mais

« En un

certain sens,

ce n’est

pas Le Pen

qui s’est

républicanisée,

mais la

République

qui s’est

lepenisée. »

également par d’autres acteurs au cours des

dernières décennies. Ce cocktail idéologique

autour de l’islam, de l’immigration, surprend

même certains de nos voisins européens.

Le pays traverse de profondes crises

(sociales, sanitaires, écologiques), et le

personnel politique débat une grande partie

du temps de l’islam, lequel est loin d’être

la préoccupation principale des Français.

L’extrême droite s’inscrit dans une

tradition française très ancienne, depuis

la Révolution française, en passant

par Charles Maurras et Philippe Pétain.

Il y a une présence longue et centrale

de l’extrême droite dans le champ

politique français, avec des courants très

réactionnaires et violents. Après l’Italie,

la France est l’un des pays européens où l’extrême droite a

réussi à renaître le plus précocement après la Seconde Guerre

mondiale. En Allemagne, des groupuscules néonazis violents

ont commis des assassinats plus nombreux qu’en France dans

les années 1980-1990, mais au niveau électoral, l’extrême

droite outre-Rhin demeurait très faible, jusqu’à l’émergence

de l’Alternative pour l’Allemagne (AFD). En France, au début

des années 1980, l’extrême droite est parvenue à renaître

électoralement, politiquement, et un peu sur le terrain.

Elle s’appuie sur les crises sociales et politiques que le pays

traverse depuis des décennies, mais aussi sur le racisme

colonial qui n’a jamais disparu. Cela explique en partie qu’elle

ait pu renaître aussi facilement, en utilisant ce fonds colonial

et antisémite. Le RN est aussi l’héritier de cette histoire. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 39


POUVOIRS

FATOU DIOME

LES COMPLEXES COLONIAUX

DONT CERTAINS NE

GUÉRISSENT PAS…

Dans son essai Marianne face aux faussaires, l’écrivaine franco-sénégalaise s’élève

contre la dérive du débat politique en France. Elle déconstruit le discours des identitaires

et rappelle les valeurs humanistes, universelles. propos recueillis par Astrid Krivian

Installée en Alsace depuis 1994, l’écrivaine a observé

la dérive du discours politique français au fil des

années : depuis la « fracture sociale » de Jacques Chirac,

à l’« identité nationale » défendue par Nicolas Sarkozy,

jusqu’au « grand remplacement » avancé par Éric

Zemmour. Après son essai Marianne porte plainte !, publié

au moment de l’élection présidentielle de 2017, Fatou Diome

signe Marianne face aux faussaires. Sans se départir de

son humour ni de son style imagé, l’autrice du Ventre de

l’Atlantique rappelle les valeurs humanistes et les principes

républicains aux identitaires et aux idéologues d’extrême

droite. Face à ces esprits étriqués, elle défend la complexité

et la richesse de l’identité, l’ouverture et

le dialogue des cultures. Révoltée par la

stigmatisation de la population musulmane au

nom de la laïcité, elle s’insurge aussi contre les

militants dévoyés, ces « faux bergers ». Dénonçant

les accords iniques entre l’Europe et l’Afrique, elle

appelle aussi les jeunesses africaines à prendre

leur destin en mains et à se libérer du passé.

AM : À qui s’adresse la question posée

dans votre dernier essai, Marianne face aux

faussaires : « Peut-on devenir français ? »

Fatou Diome : À ceux qui pèsent et soupèsent

la nationalité de ceux qui ne leur ressemblent

pas. Aux yeux des identitaires, il n’est pas possible

de devenir français, car ils limitent la France à

la terre, au sol. Pour moi, la France incarne l’ouverture au

monde, le dialogue des cultures. Je défends ce que j’aime

dans ce pays, qui m’a accueillie et fait rêver : la Constitution,

les lois et les valeurs de la République démocratique qui

font de moi une Française. Sans elles, je n’aurais pas eu

la légitimité de prendre la parole en tant que citoyenne.

Je participe à la vie sociale et politique du pays où je vis :

ayant les mêmes droits que les autres citoyens, j’ai aussi

les mêmes devoirs. Lors des campagnes électorales, étant en

désaccord avec certaines choses, mon devoir moral est d’agir

à ma mesure, de combattre pour les valeurs de la République

française, lesquelles sont d’ailleurs universelles. La nationalité

n’est pas une ethnie, encore moins une couleur de peau,

c’est un ensemble de valeurs auxquelles on adhère. Souscrire

à la Constitution française ne signifie donc pas que je renie

celle du Sénégal – les deux étant d’ailleurs très semblables.

Certains individus violents refusent votre légitimité, votre

liberté d’expression. Vous mentionnez dans votre ouvrage

des lettres d’insultes, des menaces de mort dont vous

avez été la cible après la publication

« Les racines

d’un être

humain

ne font pas

de lui l’otage

de son

berceau. »

de Marianne porte plainte ! en 2017…

J’ignore à qui s’adressent ces gens

[rires]. Je ne me sens pas concernée par

leurs insultes, comme « Tu es en France

pour profiter des allocations !» Que ce soit

en France ou au Sénégal, je n’ai jamais vécu

tel que l’imaginent ces êtres aveuglés de

préjugés. J’ai toujours travaillé, payé mon

loyer rubis sur l’ongle. Peut-être que ceux

qui m’envoient ces lettres vivent justement

de ces aides, d’où leur peur de les perdre.

Qu’ils n’aient crainte, ce n’est pas moi

qui leur ôterai le pain de la bouche !

Pourquoi certains n’acceptent pas le fait

que vous soyez franco-sénégalaise ?

Je l’ignore. Il faudra pourtant qu’ils s’y fassent ! Je n’ai

pas à choisir entre les deux pays. Ma culture française est

en moi, tout comme ma culture sénégalaise m’habite. Je n’ai

pas à le démontrer, c’est un état de fait, je me contente de le

vivre. J’ai eu la chance d’être élevée par mes grands-parents,

donc de connaître l’Afrique traditionnelle, historique, celle

de mes ancêtres, mais les racines d’un être humain ne font

40 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ASTRID DI CROLLALANZA

pas de lui l’otage de son berceau. On n’est pas des baobabs

ni des cocotiers ! Les racines se situent dans la tête, on les

transporte partout avec soi. Je me sens très sérère au cœur

de l’Alsace, et pleinement française au Sine-Saloum. C’est une

chance de voir son identité se ramifier, d’envelopper d’autres

humanités. Certains semblent n’y voir que complexité, mais,

pour moi, le tout compose une richesse de l’âme.

Vous vous situez d’une façon métaphorique sur ce trait

d’union, cette passerelle entre vos deux nationalités ?

Ce trait d’union est très symbolique, car aucun de ces

deux mots ne suffit à dire qui je suis. Pour certains, je suis

une Française, mais à un degré moindre. Pour d’autres, au

Sénégal, c’est presque insupportable d’entendre que je suis

franco-sénégalaise : « Tu es née ici, donc tu es sénégalaise,

un point c’est tout !» Le fait est que ni les uns ni les autres

n’ont à définir mon identité à ma place. Mon cœur sait mieux

que quiconque en qui et en quoi je me reconnais. Et je ne veux

ni dissocier ni renier les pans de ma vie. Les identitaires se

trouvent ici comme là-bas et se nourrissent mutuellement de

leurs antagonismes. Dès que vous parlez de l’Europe en bien,

certains Africains vous traitent de « vendu ». Et en France,

quand vous assumez votre attachement à vos origines, les

nationalistes vous soupçonnent de manquer de loyauté envers

votre pays d’adoption. Tout comme la liberté, la binationalité

a son prix, affronter les loups des deux rives en fait partie.

Vous faites souvent référence aux enseignements

transmis par votre grand-père, qui était pêcheur.

Il demeure votre boussole, votre phare ?

Oui. Il m’a appris à négocier les vagues. Quand deux

barques se croisent, disait-il, chacune ignore le contenu

de l’autre. Or, certains humains essaient toujours de

cataloguer, d’assigner une identité dès le premier coup d’œil.

L’apparence physique suffit-elle pour deviner la culture ou

la nationalité d’une personne ? Nous, binationaux, nous nous

situons à une intersection, celle du dialogue des cultures. À

la fois d’ici et d’ailleurs, nous vivons les confluences, incarnons

l’addition. Mais les esprits fermés comprendront-ils un jour

que la multiple appartenance, elle aussi, est une identité ?

Qui sont les faussaires face à Marianne ?

Les identitaires, les racistes, les nationalistes, les esprits

étriqués qui détournent les lois par idéologie et les faux

bergers, ceux qui s’autoproclament guides et se servent

de la religion pour manipuler les esprits, mais aussi les

propagateurs du militantisme dévoyé, usurpateurs de nobles

causes. Ceux-là, au lieu d’œuvrer pour une franche libération,

ils vous assignent un éternel statut de victime, au nom de

l’histoire. Un être qui cultive le malheur des autres pour

exister n’est assurément pas un guide ! Nous avons eu de vrais

modèles dans les luttes antiracistes, comme Martin Luther

King ou Nelson Mandela, emprisonné vingt-sept longues

années en raison de ses convictions. Pourtant, quand il a

accédé au pouvoir, il a mené une politique de pacification

et de réconciliation de la société sud-africaine et prôné

une nation arc-en-ciel. Il faut comprendre les malheurs de

l’histoire, c’est-à-dire les analyser, les placer dans leur contexte

et, surtout, éviter les anachronismes. Il s’agit de considérer

la réalité actuelle, réfléchir ensemble à la façon d’améliorer les

choses. C’est cela mon combat. Étudier l’histoire doit servir à

nous réconcilier, à trouver une solution afin que, plus jamais,

les drames passés ne se reproduisent. Chercher seulement

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 41


POUVOIRS

des coupables ne changera rien à notre condition. Alors,

au lieu de s’épuiser à lutter contre des fantômes, luttons

pour des idées utiles : la liberté, l’égalité de tous, la fraternité,

le dialogue social, la paix entre les peuples, une quête

universelle qui transcende les frontières et reconnaît notre

humanité commune. Cette démarche-là me semble plus

sensée que de détailler nos blessures, gratter des plaies

historiques et faire saigner les cœurs indéfiniment. Ce qui

développera l’Afrique, c’est une prise de conscience fière,

déterminée, solide et pragmatique. Les ennemis d’hier sont

les partenaires d’aujourd’hui, et l’invective n’aide dans aucune

négociation, au contraire, c’est une arme de perdant.

Si ce passé ne passe pas, n’est-ce pas aussi parce

que demeurent un néocolonialisme, une emprise

des puissances occidentales sur le continent,

causes de profondes inégalités ?

J’ai choisi ma manière de lutter justement parce que

j’ai conscience de la situation. On peut dénoncer les injustes

accords de partenariat, ces contrats léonins actuels entre

l’Europe et l’Afrique, sans être obligé de rabâcher trois

siècles d’esclavage, de colonialisme, etc. Qui peut manquer

d’arguments, avec les éléments économiques et scientifiques

disponibles ? Nul besoin de se référer à la colonisation pour

souligner que l’abaissement des taxes douanières en Afrique,

voulu par l’Europe, ne sert qu’à étendre le marché européen

et qu’il s’agit là d’une injustice qui écrase les agriculteurs

et les entrepreneurs africains. Ce système étouffe le marché

local et vassalise les peuples. Il maintient l’Afrique en état

de fonctionnement minimal et de consommation maximale,

mais pas en état de production suffisante pour son autonomie.

Lutter contre cette situation n’est-ce pas plus urgent, plus

essentiel que de rivaliser de sermons contre les coupables

de la colonisation ? Cette dernière a des conséquences,

il s’agit d’y remédier. On n’a pas besoin de haïr les autres pour

construire sa dignité. On peut se battre sans battre les autres,

disait mon grand-père. Mettons-nous au labeur et laissons

les historiens faire leur travail. Pour un peuple, saisir la

tragédie de l’histoire, ce n’est pas s’en émouvoir à perpétuité,

c’est œuvrer en sorte que sa reproduction soit impossible.

On ne peut pas réparer certaines blessures, cependant,

se respecter, œuvrer à la reconquête de sa dignité, voilà

la meilleure réponse à toute histoire douloureuse !

Quel message adressez-vous aux jeunesses africaines ?

Ce millénaire doit aussi être le leur. Je ne peux que répéter

ceci : le ressentiment retient, freine, réduit les possibles,

libérez-vous-en et croyez en votre potentiel. N’écoutez

pas ceux qui vous martèlent que votre avenir est oblitéré,

ceux-là véhiculent une mentalité de perdant. Il faut un peu

d’espoir et de la confiance en soi pour avancer. Ceux qui

cultivent l’aigreur alourdissent les jeunes d’amertume. Cette

jeunesse doit retrouver la foi en l’avenir, le plaisir de rêver,

de se projeter vers le meilleur d’elle-même. Rendons-lui

sa fierté, son honneur et, surtout, un imaginaire positif.

Que l’on ne vienne pas me dire que je donne des leçons,

je ne fais que partager mon expérience et ce qui m’a aidée

à vivre. Le combat africain ne doit pas devenir un happening

permanent de militants dévoyés, qui leurrent les autres

pour se faire valoir. On n’est pas obligé de n’avoir que l’Afrique

comme unique sujet de débat, sous prétexte que l’on est

africain, la couleur n’est pas une compétence. Pourquoi

faut-il toujours se revendiquer militant pour exister ? Depuis

le combat de la négritude, on se croit obligé de s’engager en

politique dès lors que l’on a le baccalauréat. Libérerons-nous

de ce résidu de complexe colonial, il y a tant de manières

de servir son peuple.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune Sénégalais

pour l’encourager à rêver et à se réaliser dans son pays ?

On peut décider de qui l’on veut être, à la mesure de

ses possibilités. Ce n’est pas facile, mais cette intention peut

vous porter. Pardon, je ne prétends pas que ça marche pour

tout le monde, mais cette motivation me semble salutaire,

c’est ce qui m’a sortie de la galère : les études et la ténacité.

J’ai exercé de multiples petits boulots, avec acharnement,

aussi dur que je le pouvais, car plus je rêvais à mes projets,

plus je redoublais d’efforts. Mais à chacun de fixer son échelle.

Les banquiers vous diront que les gains sont à la mesure

des risques pris par l’investisseur [rires] ! Pour tout humain,

il faut du courage pour affronter sa condition existentielle.

Et si les circonstances peuvent être terribles en Afrique, elles

sont parfois pires en Europe, regardez le nombre de personnes

sans domicile fixe… En Afrique, dormir dans la rue est

extrêmement rare, il y a toujours un membre de la famille

pour vous héberger ; les proches, en général, se sentent

concernés par votre sort.

Comment analysez-vous cette banalisation de

l’extrême droite en France ces dernières décennies ?

Une digue s’est rompue. La gauche s’est autorisée

à reprendre certaines thèses portées par l’extrême droite,

comme le fameux projet de loi sur la déchéance de

nationalité, grave erreur du gouvernement socialiste de

Manuel Valls… Comment cette gauche peut-elle ensuite

prétendre combattre les idées du Rassemblement national ?

Ils se sont discrédités, à force de se promener sur des terrains

thématiques qui n’appartiennent pas historiquement à leur

bord politique. Ils ont mis le Parti socialiste en miettes. Pour

les Français venus d’ailleurs, la gauche était un refuge naturel.

Certes ! Mais au point d’obéir aux injonctions de la droite

extrême ? Eh bien non ! Déçus, beaucoup ont pris le large

et poursuivent leur combat librement.

Que vous inspire cette tactique de Marine Le Pen pour

se construire une image de femme politique « normale »?

Elle a beau essayer d’adoucir son image et poser

autrement sa voix, nous ne sommes pas dupes. À lire son

programme, les droits de l’homme sont, dirait-on, inventés

42 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


pour les lémuriens ! Comme sa droite radicale est acquise,

elle tient désormais un discours pseudo-social pour endormir

son monde. Mais elle ne sait même pas comment financer

ses mesures, à part confisquer les minima accordés aux

étrangers. Alors, la Marine-marchande-de-haine peut-elle

devenir une Marine-marchande-d’amour ? Envoyez cette

question à Nostradamus !

Désigner un bouc émissaire, l’étranger en l’occurrence,

est-ce une tentative pour détourner l’opinion publique des

inégalités profondes causées par le système capitaliste ?

On préfère opposer les faibles, la société populaire

occidentale, à celle venue d’ailleurs, en particulier, des

tropiques. Ainsi, les puissants peuvent continuer à régner

sans se remettre en question. Les pauvres d’ici doivent se

sentir menacés par ceux venus d’autre part. Les nationalistes

et les idéologues d’extrême droite font le jeu du capitalisme,

car, en opposant les misérables, ils sabotent la possibilité

d’une Internationale des prolétaires, solidarité pourtant

nécessaire à l’amélioration de leur sort. Ici comme ailleurs,

ce sont toujours les couches sociales les plus

défavorisées qui paient les pots cassés du

capitalisme. En Occident, les plus démunis

qui sont séduits par l’extrême droite doivent

comprendre que migrants et réfugiés souffrent

pareillement qu’eux des conséquences du même

système. Tant que la redistribution des richesses

mondiales ne se fera pas équitablement, des

populations continueront de fuir les zones de

précarité pour aller vers les îlots de richesse.

L’Europe n’est pas vraiment exemplaire

en matière d’accueil des réfugiés…

Qu’est-ce qui pose problème : l’immigré ou

sa couleur de peau et sa religion ? La question

mérite d’être posée. Qu’a-t-on fait pour les

réfugiés irakiens et libyens dont le pays a été

saccagé ? Et, d’ailleurs, par qui ? Ceux-là mêmes

qui les repoussent aux frontières ! Il faut soutenir et secourir

tout le monde. La France a récemment organisé l’accueil

des réfugiés ukrainiens, et c’est très bien, mais pendant ce

temps, d’autres arrivés depuis des années n’ont toujours pas

de toit ni obtenu le statut de réfugié. Un député [Jean-Louis

Bourlanges, du Modem, ndlr] a même osé parler d’immigrés

de « grande qualité » ! Ainsi, certains de ses semblables ne

sont, à ses yeux, que du matériel bas de gamme ! C’est du

racisme primaire et stupide. Cependant, gardons-nous des

amalgames, ces personnes au verbe nauséabond n’expriment

que leur propre idéologie et ne représentent absolument

pas tous nos compatriotes.

Vous dénoncez également l’hypocrisie de l’aide

humanitaire que l’Europe verse à l’Afrique…

L’Europe adore donner des leçons au monde, d’un air

supérieur. En France, les identitaires se gargarisent de ce

« Qu’est-ce

qui pose

problème :

l’immigré

ou sa

couleur de

peau et sa

religion ? »

discours : « On aide constamment l’Afrique ! » Cette hypocrisie

doit être démontée. Les impôts des Français ne vont pas

dans la poche des Africains ! Ils permettent de maintenir

un système perverti, qui considère encore l’Afrique comme

une extension du domaine de la puissance occidentale.

Quand l’Europe aide, soi-disant, des entreprises du continent,

celles-ci sont obligées d’acheter leur matériel de pointe à

l’Europe, elles restent donc une clientèle captive. Il n’y a pas

ou très peu de transfert de technologie. En cas de panne de

ces machines, elles paient encore l’ingénierie du fournisseur,

qui règne sur son domaine lucratif comme un chef de canton

de l’époque coloniale. C’est ça, aider l’Afrique ? Réparer ou

remplacer un scanner en panne dans un hôpital sénégalais

prend des mois… Pendant ce temps, les femmes peuvent

mourir de leur cancer du sein. Tout ça pour des histoires

de brevet, de propriété intellectuelle, de sous ! On préfère

laisser mourir les habitants du tiers-monde plutôt que de faire

du transfert de technologie un moteur du développement.

Cela permettrait pourtant de produire des médicaments,

des pièces techniques nécessaires et de

s’assumer vraiment. L’autonomie, c’est aussi

d’acquérir la compétence scientifique et

technique. Mais non, on maintient l’Afrique

en état de dépendance, sous tutelle. Une

tutelle profitable à l’Europe, qui se garde

bien d’en parler. Ce n’est pas éthique.

Que proposez-vous pour sortir

de ce système ?

Tout vrai dirigeant africain devrait

avoir pour ambition de casser ce cercle

vicieux. Quand on interdit à ces pays de

fabriquer certains médicaments à cause de

brevets, qu’ils aient l’audace de les produire,

au nom du droit au soin de leur peuple. Oui,

les inventeurs ont droit à leurs gains, mais

les morts ne font pas des clients ! Alors,

est-il plus important de respecter un brevet que de sauver

des vies ? Certains pays du Sud ont eu raison de produire

les médicaments contre le sida qui leur étaient inaccessibles,

sans quoi leurs populations seraient encore en train de

mourir faute de trithérapie. Et en parlant d’aide, la somme

d’argent envoyée par les immigrés vers leur pays d’origine est

nettement plus élevée que l’aide que l’Europe dit accorder à

l’Afrique. Rendre l’immigration plus facile, plus cadrée, mieux

organisée pourrait permettre à l’Afrique de se passer de cette

aide. On pourrait aussi imaginer, par exemple, qu’à la place,

les pays européens acceptent de rétrocéder 20 à 30 % des

impôts des immigrés et des binationaux à leur pays d’origine :

cela constituerait une plus importante rentrée de devises

et nous épargnerait le mépris constant des nationalistes

qui s’obstinent à croire l’Afrique sous perfusion, alors

que ses ressources fortifient les pilleurs. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 43


CE QUE J’AI APPRIS

Hassane Kassi

Kouyaté

LE METTEUR EN SCÈNE BURKINABÉ

met en lumière l’illustre auteur malien dans son spectacle

Le Fabuleux Destin d’Amadou Hampâté Bâ, présenté en mars dernier

au festival Africapitales, à Paris. propos recueillis par Astrid Krivian

Dans ma famille, nous sommes griots de père en fils et de mère en fille depuis 1235.

Mon père était acteur, j’ai baigné dans le théâtre. Comme dit le proverbe, il est difficile que l’oiseau vole

et que ses petits rampent. Je jouais déjà dans le ventre de ma mère, sur son dos, puis à côté de mes parents…

Je faisais mes devoirs au milieu des répétitions.

J’ai étudié le commerce, car il fallait apprendre un métier. Ça m’a servi pour la création

de structures. Ainsi, à Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso, j’ai fondé le festival international de contes, de musique

et de danse Yeleen, le centre culturel et social Djéliya, la Maison de la parole, ainsi que le Salon international du

livre de jeunesse et de la littérature orale. Ce sont des lieux d’échange, d’information, de formation, d’expression

pour aider à la création et à la diffusion. En tant qu’aînés, nous devons tracer et baliser le chemin pour la nouvelle

génération. Comment vivre ensemble si l’on ne connaît pas nos histoires, nos racines ? Il faut regarder l’histoire

dans les yeux. Nous ne sommes pas responsables des actes de nos aïeux, mais nous en sommes les héritiers.

Les enfants ne connaissent pas les fondamentaux, le legs de ces grandes dames et grands hommes

dont les œuvres appartiennent à l’humanité, au Tout-Monde. Leur grandeur atteint l’universel. À travers le théâtre

documentaire ou historique, je travaille autour de Suzanne Césaire, Sony Labou Tansi, Kateb Yacine, Miriam

Makeba, Amadou Hampâté Bâ… Ce dernier disait : « En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque

qui brûle. » Amadou est une bibliothèque qui n’a pas brûlé. J’ai encore beaucoup à apprendre de lui. Le théâtre

est une agora pour porter ces sujets sur la place publique, afin de susciter l’intérêt.

Je travaille pour l’humanité, et non pas pour être consacré « grand » metteur en scène.

Mes spectacles témoignent de mon syncrétisme artistique. Je suis le

produit de la tradition mandingue des griots – qui comprend la musique, le conte, l’histoire,

le proverbe – et du théâtre occidental traditionnel, moderne et contemporain. À l’heure du

numérique, j’inclus aussi les images sur scène. Je suis à l’écoute de la vie. Je suis de l’oralité,

de l’écrit, du visuel, de la musique. Je me définis comme un zèbre, où le noir et le blanc sont

bien dessinés, ils s’éclairent mutuellement. Je convoque l’un ou l’autre selon mes besoins.

Je dirige le festival Les Francophonies, des écritures à la scène,

à Limoges, afin de faire découvrir les artistes francophones. Il s’agit de désenclaver,

de faire éclater la consanguinité de la création théâtrale française. Et de l’enrichir avec

la singularité de créateurs issus d’autres continents, lesquels nous apprennent à dire le monde autrement,

par d’autres fenêtres, nous éclairent différemment sur nos faits de société. La bêtise, l’amour, la haine,

la gentillesse, la sagesse… sont les choses les plus partagées au monde. Mais on ne les aborde pas à travers

le même angle. C’est pour cela que je ne parle pas de « la » francophonie – façon hégémonique de globaliser

les choses, qui les appauvrit – mais « des » francophonies, car les imaginaires diffèrent selon les territoires. ■

Le Fabuleux Destin

d’Amadou Hampâté Bâ,

compagnie Deux temps

trois mouvements.

DR

44 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ALAIN LEROY/SAIF IMAGES

« Nous ne sommes

pas responsables

des actes de

nos aïeux, mais

nous en sommes

les héritiers. »


IL EST

environnement

ENCORE

TEMPS !

46 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


L’impact du réchauffement climatique s’amplifie

sur le continent. Le dernier rapport du Groupe d’experts

intergouvernemental sur l’évolution du climat, publié

le 4 avril, nous empresse d’agir afin d’inverser la tendance

avant 2025. Ce qui laisse environ un millier de jours pour

se retrousser les manches… La bonne nouvelle est que

des solutions existent. Et que l’Afrique dispose de nombreux

atouts pour les déployer. par Cédric Gouverneur

XXXXXXX

ERIC LE GO/ONLYWORLD.NET

Le site de Dead Vlei, dans le désert

du Namib, en Namibie. Les arbres

y sont morts, mais avec la sécheresse,

ils ne se décomposent plus.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 47


ENVIRONNEMENT

nous trouvons à la

croisée des chemins »,

indiquait dans un

«Nous

communiqué le 4 avril

dernier le Sud-Coréen Hoesung Lee, président du Groupe d’experts

intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC),

en rendant public le rapport du groupe de travail 3, Climate

Change 2022: Mitigation of Climate Change*. La situation est

grave, mais elle n’est pas désespérée. Les experts du GIEC se

disent un peu agacés des raccourcis de certains médias qui,

début avril, ont titré sur les « trois années » pour encore habiter

« un monde vivable », telle une ultime ligne droite avant la fin

du monde, comme dans un film catastrophe hollywoodien. La

réalité est plus nuancée : « Je vous confirme que cet intervalle

de trois années, qu’on a lu et entendu ici et là, n’est pas cohérent

avec le contenu du rapport », nous explique l’un de ses

coauteurs, Franck Lecocq. Le directeur du Centre international

de recherche sur l’environnement et le développement a coordonné

le chapitre 4, consacré à la réduction des émissions carbone,

avec entre autres les chercheurs zambien Julius Daka et

sud-africain Harald Winkler. « Nous expliquons qu’il faut baisser

drastiquement les émissions pour que leur pic soit atteint

en 2025, sinon l’objectif d’un réchauffement à 1,5° C se trouvera

hors de portée. Les défis qui se trouvent devant nous sont

suffisamment immenses et anxiogènes, inutile d’en rajouter !»

tempère-t-il. Car sans action drastique, les émissions de gaz à

effet de serre pourraient entraîner à la fin du siècle un réchauffement

de 3,2° C, aux impacts dantesques… Il n’en demeure pas

moins qu’« en prenant les bonnes décisions aujourd’hui, nous

pouvons garantir un avenir vivable ». Les prochaines années

seront « décisives », estime le GIEC : « Durant la période 2010-

2019, les émissions mondiales annuelles moyennes de gaz à

effet de serre étaient à leur plus haut niveau dans l’histoire de

l’humanité, mais leur rythme d’augmentation a ralenti. » Désormais,

« pour limiter le réchauffement à 1,5° C », les émissions

mondiales de gaz à effet de serre devront atteindre leur pic vers

2025, « puis diminuer de 43 % d’ici à 2030 ». Ensuite, « la température

planétaire se stabilisera lorsque les émissions de dioxyde

de carbone seront ramenées à une valeur nette de zéro ». Cette

fameuse « neutralité carbone » que l’Union européenne aspire

à atteindre à l’horizon 2050.

Le continent, encore faiblement industrialisé, émet peu de

gaz à effet de serre : 4 % des émissions globales de dioxyde de

carbone selon les estimations du GIEC. Sans comparaison avec

les 23 % de l’Amérique du Nord, les 16 % de l’Union européenne

ou les 12 % de l’Asie du Nord-Est… Il se trouve cependant sur la

ligne de front du réchauffement. La série de calamités endurées

par l’Afrique australe, dévastée tour à tour par des épisodes

de sécheresse et de déluge, constitue autant d’indices dramatiques

: le 11 avril, dans la province du KwaZulu-Natal (côte est

de l’Afrique du Sud), des inondations sans précédent ont coûté

la vie à environ 450 personnes. Selon le service météorologique

sud-africain, les pluies torrentielles ont été amplifiées par le

changement climatique. Depuis janvier, l’Afrique australe a été

frappée par pas moins de trois cyclones et deux tempêtes tropicales,

selon une étude du World Weather Attribution.

Les États africains situés dans l’hémisphère nord ont quant à

eux subi pour environ 38 milliards de dollars de dégâts à cause

de la désertification lors de la seule année 2020, d’après l’Agence

internationale pour les énergies renouvelables (IRENA). « Le

risque est que l’extrême vulnérabilité climatique mette en péril

les progrès socio-économiques réalisés sur le continent et son

développement durable », indique le récent rapport de l’agence,

Renewable Energy Market Analysis : Africa and its Regions ** . Le

Mozambique en constitue un tragique exemple : selon l’Organisation

des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture

48 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Deux tiers des villes africaines

courent « un risque extrême », du fait

des menaces d’inondations, conséquences

du réchauffement couplé à leur croissance

chaotique et à leurs infrastructures

inadaptées. Lagos est l’une d’entre elles.

YANN ARTHUS-BERTRAND/HEMIS.FR

(FAO), 70 % des habitants pâtissent désormais des sécheresses

et des inondations qui alternent dans ce pays lusophone, dont

le relèvement économique lors de la décennie 2000, après un

quart de siècle de guerre civile, avait pourtant été qualifié de

« miracle »… « L’agriculture est particulièrement vulnérable au

choc climatique, qui va frapper de plus en plus les rendements,

les moissons et le bétail », ajoute l’IRENA. Le Maroc connaît

ainsi sa pire sécheresse depuis quatre décennies. Selon le ministère

de l’Agriculture, le phénomène devrait s’intensifier d’ici

2050, du fait d’une baisse de la pluviométrie de 11 % et d’une

hausse des températures de 1,3°.

Deux tiers des villes africaines courent « un risque extrême »,

selon un rapport du cabinet britannique de conseil en stratégie

Verisk Maplecroft, du fait du réchauffement, couplé à leur croissance

chaotique et à leurs infrastructures inadaptées : Lagos,

Kinshasa, Dakar, mais aussi Monrovia ou Bangui… Sans compter

que le lac Tchad « rétrécit, alors que sa population explose »,

comme l’a résumé le président nigérian Muhammadu Buhari.

Les conséquences du réchauffement sont également sécuritaires

: l’essor des djihadistes de Boko Haram n’est pas sans

rapport avec la paupérisation des riverains du lac…

Nous émettons

4 % des émissions

globales de CO 2

,

mais nous sommes

sur la ligne

de front.

UNE ACTION CLIMATIQUE TANGIBLE

La bonne nouvelle est que des solutions existent. Le GIEC

souligne même que « la portée de l’action climatique devient de

plus en plus tangible » : « Les mesures prises dans de nombreux

pays me rendent optimiste, n’hésite pas à écrire Hoesung Lee.

Plusieurs politiques, réglementations et instruments du marché

se révèlent efficaces. Si nous les appliquons systématiquement,

à plus grande échelle et de manière plus équitable, ils pourront

contribuer à réduire radicalement les émissions et à stimuler

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 49


ENVIRONNEMENT

l’innovation. Dans tous les secteurs, nous disposons de solutions

pour les réduire au moins de moitié d’ici 2030. » « Les politiques

climatiques en place couvrent déjà 56 % des émissions mondiales,

nous précise Franck Lecocq. Le potentiel est là pour les

diminuer de moitié à l’horizon 2030, pour un coût inférieur à

100 dollars la tonne de CO 2

. Nous avons toute une panoplie

d’options à notre disposition. »

« Le continent africain est dans sa phase initiale de développement

», a rappelé à nos confrères de Jeune Afrique Youba

Sokona, vice-président malien du GIEC et ex-directeur du

Centre africain pour la politique en matière de climat (créé en

2010 par l’Union africaine, la Commission économique pour

l’Afrique des Nations unies et la Banque africaine de développement).

« Ce désavantage constitue un avantage énorme sur le

chemin de la transition. » Et d’expliquer : « Nos systèmes énergétiques

sont en phase de construction, il faut en profiter pour les

orienter vers des systèmes décarbonés et renouvelables. » Ce que

les économistes appellent le leapfrog (« saut de grenouille » en

anglais). Exactement comme l’irruption technologique du téléphone

mobile avait été mise à profit par le continent, dans les

années 2000, pour sauter l’étape du branchement téléphonique

filaire, devenue technologiquement obsolète.

Ces solutions consistent en premier lieu au déploiement

à grande échelle des énergies renouvelables, dont les coûts

se sont vus quasiment divisés par 10 en une décennie ! « Une

baisse de 85 % du prix de l’énergie solaire, d’autant pour les

batteries ion-lithium, et de 55 % pour l’éolien », précise Franck

Lecocq. Cela se traduit par une forte hausse de leur déploiement.

Certes, sur les 2 800 milliards de dollars investis dans les énergies

renouvelables à travers le globe entre 2000 et 2020, 2 %

seulement l’ont été en Afrique, selon les calculs de l’IRENA. Mais

10 fois plus l’ont été dans la dernière décennie : 55 milliards

entre 2010 et 2020, contre 4,8 milliards entre 2000 et 2010.

Rien qu’entre 2016 et 2019, rappelle l’agence internationale,

« le solaire a permis à 8,5 millions d’habitants d’Afrique subsaharienne

d’accéder à l’électricité ». Mais il n’en demeure pas

moins que cette croissance « est encore loin de ce qu’elle devrait

être ». Sur un continent où le taux d’électrification n’est que de

46 % (contre 33 % en 2010), la généralisation de l’équipement

en énergies renouvelables sera tout bénéfice, promettant « des

gains substantiels en matière de PIB, d’emplois et de bien-être ».

L’agence souligne que les investissements dans le renouvelable

sur le continent sont très inégalement répartis. Quatre pays seulement

en cumulent les trois quarts : le Maroc (où se trouve l’un

des plus importants parcs de panneaux solaires au monde, Noor

Ouarzazate), l’Égypte, le Kenya et l’Afrique du Sud. « Le résultat

de politiques et de mécanismes de financement aptes à capter

les investissements », juge l’IRENA.

Autre déséquilibre : les trois quarts des dispositifs producteurs

d’énergies renouvelables sont fabriqués dans seulement

quatre pays industriels, à savoir les États-Unis, l’Allemagne, la

Chine et le Japon. Le risque est clairement de reproduire, dans le

La centrale thermo-solaire d’Ain Beni

Mathar, dans le nord-est du Maroc.

Le pays connaît sa pire sécheresse

depuis quatre décennies.

50 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ABDELHAK SENNA/AFP

Les solutions consistent

en premier lieu au

déploiement

à grande échelle des

énergies renouvelables.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 51


ENVIRONNEMENT

«Souleymane Bachir Diagne

« Notre Terre est une »

Nous payons au prix fort les impacts d’un réchauffement

climatique auquel nous n’avons que peu contribué.

Le philosophe sénégalais en appelle donc à une plus grande

solidarité internationale, sur le principe du « pollueur-payeur ».

propos recueillis par Cédric Gouverneur

AM : L’Afrique n’émet que 4 % des gaz à effet

de serre, mais elle subit de plein fouet les impacts

du réchauffement climatique. N’y a-t-il pas là

une formidable injustice ?

Souleymane Bachir Diagne : Ce mot vient en effet aussitôt

à l’esprit. Le continent ne contribue au réchauffement

climatique que de façon marginale, mais les impacts des

gaz à effet de serre concernent la planète en sa totalité.

L’Afrique souffre autant, sinon davantage, que les autres

continents. Notre Terre est une, donc

les actions exercées localement ont

des conséquences globales. En témoigne

la désertification : le désert avance de

10 centimètres par heure ! L’édification

de la Grande muraille verte figure parmi

les priorités de l’Union africaine. Mais ce

projet devrait logiquement être l’œuvre du

monde entier, puisque la désertification

est également la conséquence des

émissions globales de gaz à effet de serre.

Un investissement massif et international

dans cette muraille verte est une question

de justice. C’est le principe du pollueurpayeur

: qui détruit doit payer. D’autant

que l’ériger sera à l’avantage de chacun :

améliorer la respiration de notre planète

permet, à tous, de mieux respirer.

Le modèle de développement véhiculé

en Afrique a longtemps été celui d’une croissance

continue, d’un « rattrapage » par rapport aux pays

du Nord. Or, il devient impensable que l’Afrique

suive la même trajectoire industrielle, extrêmement

polluante, de l’Inde ou de la Chine. Comment

assurer un développement qui soit durable ?

Le discours n’est plus au « rattrapage »: chacun

a désormais conscience que le développement n’a

de sens que s’il est à la fois total et durable. Que la

croissance ne peut être uniquement macroéconomique. L’idée

fait donc son chemin, comme nous l’avons vu en novembre

dernier à la COP26 de Glasgow, où la jeunesse africaine

était très mobilisée (malgré les difficultés d’obtention des

visas…). Le modèle « extractiviste », la conception linéaire

du développement sont en train d’être battus en brèche, en

Afrique comme ailleurs. Il faut penser, ensemble, un modèle

qui soit autre, avec des entreprises ayant une responsabilité

Une parcelle de la Grande muraille verte, à la périphérie

de Walalde, dans le nord du Sénégal.

sociale, des politiques publiques qui tiennent compte des

paramètres environnementaux, et une société civile jouant

un rôle de plus en plus important, comme en ce moment

pour l’aménagement du port autonome de Dakar.

Ce développement durable n’est-il pas un retour

aux sources ? Après tout, la monoculture est

une importation occidentale : l’agroforesterie

était la norme avant le choc colonial.

EDOUARD CAUPEIL/PASCO - ZOHRA BENSEMRA/REUTERS

52 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


C’est en cela que le modèle de développement est en

passe d’être décolonisé. La colonisation a signifié la « mise

en valeur » du continent, au seul profit évidemment de

la métropole coloniale, avec des routes conduisant des

mines ou des plantations jusqu’aux ports… Aujourd’hui,

on envisage le développement de façon holistique afin de

sortir, enfin, du modèle colonial. La zone de libre-échange

continentale africaine (ZLECAF), nouvellement mise en

place et encore embryonnaire, va améliorer le commerce

entre États, l’Afrique va sortir de cette extraversion,

de la monoculture, et se considérer dans sa totalité.

Le paradoxe est que les investissements

polluants se poursuivent…

C’est le capitalisme dans toute sa logique de

« court-termisme »: il ne met jamais en avant l’intérêt

général. Remarquez que les investissements polluants se

font désormais davantage loin des regards et des opinions

publiques occidentales (Ouganda, Mozambique…). Mais

la conscientisation de l’opinion publique montre que

rien n’est jamais loin des yeux. Puisque, de toute façon,

les impacts climatiques sont globaux. C’est le même principe

que pour la vaccination contre le Covid-19 et ses inégalités :

on se rend bien compte que tant que le monde entier n’est

pas vacciné, de nouveau variants peuvent apparaître et

revenir, comme des boomerangs, dans les pays riches bien

vaccinés ! Il importe donc d’être vigilant à la fois chez soi,

et au loin. Au Sénégal, l’opinion publique est de plus en

plus vigilante et s’oppose à cette logique de court-termisme.

Mais c’est évidemment plus difficile dans d’autres pays…

Le grand combat actuel entre démocratie et autoritarisme

passe donc, aussi, par la défense des enjeux écologiques.

Tout ceci nous ramène à l’interdépendance du monde…

Le réchauffement climatique et la pandémie nous

obligent à prendre conscience de notre interdépendance.

Le virus s’est moqué de nos frontières, il a conquis le globe

en quelques jours, il nous a rappelé que nous avons tout

intérêt à nous comporter comme une seule et même

humanité. La solidarité nous est imposée par la nature

des défis auxquels nous sommes confrontés : au Brésil,

Jair Bolsonaro exploite l’Amazonie comme si elle était sa

propriété ! Le président brésilien n’a pourtant pas le droit

de prendre en otage le poumon vert de la planète, notre

bien commun ! Mais aujourd’hui, le tribalisme renaît.

Le choc des nations crée de nouvelles configurations

géopolitiques, la guerre en Ukraine et les sanctions

occidentales contre la Russie accélèrent la démondialisation

du globe : les économies vont s’orienter différemment,

en blocs qui se referment sur eux-mêmes et qui sont la

négation du bien commun, la négation de la nécessité

de répondre à ces défis globaux. ■

secteur du renouvelable, le modèle économique mortifère qui a

tant nui aux États producteurs de pétrole : se contenter d’exporter

des matières brutes, sans les transformer, pour ensuite importer

les produits manufacturés finis, au détriment du développement

endogène… Selon le Bureau international du travail, les énergies

renouvelables représentent 12 millions d’emplois à travers

le monde, mais seulement 300 000 à 350 000 sur le continent. Y

fabriquer les panneaux solaires et les éoliennes à destination des

Africains est une voie à suivre : « Investir dans la transition énergétique

crée deux à cinq fois plus d’emplois que d’investir dans

les énergies fossiles, a calculé l’IRENA. Les énergies renouvelables

peuvent créer 5 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. »

La spécialisation interrégionale de chaque État dans un segment

de la chaîne de valeur peut être une solution : « Les pays africains

disposent de forces complémentaires. » Dans le sous-sol de l’un,

les minerais, chez le voisin, les capacités industrielles, chez un

troisième, les routes commerciales et les ports… Une douzaine

de fondations philanthropiques et de fonds divers font déjà la

promotion des énergies renouvelables sur le continent : la fondation

Ikea, la fondation Rockefeller, Africa Renewable Energy

Fund, Beyond the Grid Fund for Africa, Clean Technology Fund,

Green Climate Fund, Energy Transition Acceleration Financing

Platform, ou encore Scaling Solar. L’IRENA insiste sur la nécessaire

implication des pouvoirs publics et de ces organisations

non gouvernementales et fondations philanthropiques : dans les

zones rurales, où les foyers disposent de très peu de revenus et

les commerces locaux de peu d’actifs, « investir sera toujours trop

risqué pour les banques locales ». Au Togo et au Rwanda notamment,

les États subventionnent l’achat de panneaux solaires par

les particuliers. À noter enfin qu’inciter les ménages ruraux de

se doter de fours solaires pour remplacer le charbon de bois permettra

d’améliorer la santé publique (ces feux de cuisine étant

source d’infections respiratoires), tout comme de lutter contre

un autre facteur du réchauffement : la déforestation.

L’IMPORTANCE DE LA GRANDE MURAILLE VERTE

Le meilleur auxiliaire de l’homme contre le réchauffement

climatique demeure la nature, et sa photosynthèse captatrice de

CO 2

. À ce propos, que devient la Grande muraille verte pour le

Sahara et le Sahel ? Cette ambitieuse initiative lancée en 2007

par l’Union africaine, avec notamment l’appui de la Banque

mondiale et de la FAO, a entrepris de planter un corridor végétal

sur 8 000 kilomètres de long et 15 kilomètres de large, entre

Dakar et Djibouti, à travers 11 pays. Selon un rapport de la

Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification

(CLD) établi en septembre 2020, 4 % des objectifs ont été

atteints. Seuls le Sénégal et l’Éthiopie ont réellement avancé.

Le rapport pointe comme responsable de ce demi-échec « l’insécurité

» qui règne dans la bande sahélienne et « l’inconstance

des bailleurs de fonds »… Pourtant, là où le couvert végétal a

été réhabilité, la CLD relève qu’environ 120 000 emplois ont été

créés et que la faune est revenue. À terme, la Grande muraille

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 53


ENVIRONNEMENT

verte pourrait séquestrer 250 millions de tonnes de CO 2

. Mais

cela nécessiterait une sécurisation du territoire et des investissements

estimés par la CLD à 4,3 milliards de dollars par an…

Autre point de fixation : les villes africaines, souvent congestionnées

par la circulation, et que l’extension chaotique, sans

véritable plan d’urbanisme, rend souvent propices aux glissements

de terrain en cas d’inondations – comme Kinshasa –, voire

à la submersion maritime, pour celles situées en bord de mer

et qui se sont étendues aux dépens de zones naturelles protectrices,

comme la mangrove – telle Lagos. Dans les mégapoles,

les défis paraissent gigantesques. Le GIEC propose des pistes de

réflexion : « Il faut rapprocher emploi et logement afin de diminuer

la demande en transports, construire des bâtiments peu

émetteurs de CO 2

, lutter contre les îlots urbains de chaleurs… »,

énumère Franck Lecocq. En dépit des efforts de l’industrie, la

production de ciment demeure fortement émettrice en CO 2

:

une solution pourrait être de le remplacer par des matériaux

africains traditionnels, mieux adaptés à la chaleur, tels que les

blocs de terre compressée. L’idée est de construire des bâtiments

à bilan carbone nul, puis à faible consommation énergétique.

Le coauteur du rapport du GIEC suggère également aux responsables

de s’appuyer sur les habitants : « Il faut faire confiance

au tissu associatif et aux initiatives locales qui existent déjà,

par exemple pour la collecte des déchets ou la gestion de l’eau.

La non- coordination du niveau national et des échelons locaux

constitue souvent une barrière à la diminution des émissions »,

met-il en garde. Aussi, « la transition bas-carbone ne peut se

faire indépendamment des autres aspects de la vie : santé,

éducation, logement. Et souvent, la baisse des émissions a des

impacts positifs dans d’autres domaines. La baisse de la pollution

urbaine a évidemment des conséquences sur la santé. Idem,

permettre aux gens de travailler pas trop loin de leur domicile

apporte un confort de vie. C’est notre message aux décideurs :

diminuer les émissions de CO 2

participe au bien-être général des

populations. Climat et développement sont complémentaires. »

La coopération internationale entre les villes et leurs échanges

d’expériences peuvent ainsi s’avérer très bénéfique.

VERS UN MONDE BAS-CARBONE ?

La transition énergétique pourrait cependant s’avérer davantage

douloureuse pour les pays producteurs de pétrole. Dans une

dizaine d’États, les hydrocarbures représentent environ 60 % de

la valeur des exportations. « Il est essentiel de sortir au plus vite

des énergies fossiles : charbon, puis pétrole, puis gaz naturel »,

annonce Franck Lecocq. « Si les centrales à charbon existantes

et en projet perdurent, leurs rejets rendront inatteignables l’objectif

d’une limitation du réchauffement à 2°C… Il va falloir les

fermer, avec des conséquences économiques et sociales importantes.

Tout l’enjeu de la transition est que les gens concernés

puissent trouver leur place dans un monde bas-carbone. » C’est

le moment de changer : en décembre dernier, le bureau Afrique

centrale de la Commission économique des Nations unies pour

l’Afrique a pressé les pays de la zone – dont certains exportent le

pétrole du golfe de Guinée – de « mettre à profit le potentiel en

énergies renouvelables de la région afin d’accélérer leur diversification

économique ». « Il faut faire en sorte que soient redirigés

au plus vite les investissements vers les domaines bas-carbone »,

analyse Franck Lecocq. Or, les investissements dans les énergies

fossiles, encore davantage rentables, se poursuivent sur

le continent, comme les récents projets de Total en Ouganda.

La mobilisation citoyenne et associative parvient cependant à

faire reculer les investissements dans le charbon en Afrique

(20 milliards de dollars investis dans des centrales – souvent

chinoises – ont été annulés ces dernières années)… Et ce, au

grand dam des autorités parfois : ainsi, le président ougandais

Yoweri Museveni s’en prend vertement à ses citoyens opposés

aux financements du groupe français Total et à leurs impacts

sur le réchauffement et la biodiversité… Mais globalement, la

prise de conscience des enjeux environnementaux demeure trop

faible sur le continent, sauf exceptions (tel le Rwanda, pionnier

mondial de la lutte contre le plastique, dès 2006).

La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF)

a également son rôle à jouer : « La coopération internationale

est importante afin de maximiser le potentiel de réduction des

émissions, comme en évitant que les industries polluantes se

déplacent de façon opportune vers des pays où la législation est

moins contraignante », pointe Franck Lecocq. Un bémol cependant

: « Au GIEC, nous avons une vision nuancée des accords

commerciaux internationaux, car ils peuvent également constituer

un frein s’ils limitent les capacités individuelles des États à

formuler des politiques climatiques, par exemple en protégeant

au contraire les investissements étrangers polluants dans les

énergies fossiles. »

Reste que cette inéluctable transition énergétique vers un

monde bas-carbone a besoin de financements importants.

« Clairement, les investissements actuels sont nettement insuffisants

aux montants estimés – jusqu’à sept fois inférieurs dans

le cas de l’Afrique. Du fait des impacts du Covid-19, le financement

climat pourrait même avoir décru. Nous aurions besoin

de 250 milliards de dollars par an, mais attention aux chiffres :

ce n’est pas tant un problème de disponibilités des ressources

que de rediriger ces ressources. L’enjeu majeur réside dans la

mise en place de politiques permettant de diminuer les risques

sociaux des investisseurs, d’accroître l’épargne domestique

et l’attrait pour les projets bas-carbone. Cela va au-delà de la

question du climat et implique de nombreux aspects de la vie

sociale », nous précise Franck Lecocq. « L’atmosphère est une et

indivisible », souligne le vice-président du GIEC Youba Sokona

à Jeune Afrique. Elle devrait être considérée comme « un bien

public mondial ». ■

* Version complète disponible en anglais sur le site Internet

du GIEC : ipcc.ch.

** Version complète disponible en anglais sur le site Internet

de l’IRENA : irena.org.

54 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


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sénégal

LA DÉMOC

56 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Lancé le 5 mars dernier

à Pikine, le concept

« Jokko ak Macky »

a pour objectif

de faire échanger le chef d’État

sénégalais avec la jeunesse

du pays via la célèbre

plate-forme de visioconférence.

Stratégie présidentielle

ou réél rétablissement

de connexion ? par Hussein Ba

RATIE ZOOM

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 57


SÉNÉGAL

En homme politique avisé, le président

Macky Sall est-il en train de tirer profit

du momentum favorable déclenché par

le couronnement du Sénégal à la Coupe

d’Afrique des nations de football ? En effet,

le sacre des Lions de la Téranga crée une

nouvelle osmose entre le président et une

grande partie de la jeunesse, comme en

témoigne le spectacle des foules spontanées agrippées aux

grilles du Palais, scandant « Prési ! Prési !»… Le contraste est

saisissant avec les images de mars 2021, quand des groupes

de jeunes déterminés déferlaient dans les rues de la capitale

pour exiger la remise en liberté de l’opposant Ousmane Sonko,

alors en garde à vue dans les locaux de la gendarmerie nationale.

La crise consécutive à l’affaire « Sweet Beauty » – née de

l’accusation de viol portée contre le leader du Parti patriote

sénégalais pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) par

une masseuse du nom d’Adji Sarr – avait secoué les fondations,

pourtant solides, de l’État.

Ce fut pour le président une alerte rouge, politiquement

parlant. Aussitôt après la tempête qui en a surpris plus d’un, il

a multiplié les initiatives en direction de cette jeunesse confrontée

au chômage massif et au mal-vivre social. Un Conseil présidentiel

pour l’insertion et l’emploi des jeunes a été organisé

le 22 avril 2021, à l’issue duquel a été annoncé l’octroi d’une

enveloppe de 450 milliards de francs CFA au programme d’urgence

pour l’emploi et l’insertion des jeunes « Xëyu Ndaw Ñi »

pour la période 2021-2023. D’après les chiffres officiels, celui-ci

a généré 46334 emplois dans des secteurs tels que l’environnement

et le cadre de vie, la santé, le tourisme, la sécurité, le

service civique national et l’animation socioéducative. Malgré

ce succès, les jeunes n’ont eu de cesse de déplorer la méthode

de gestion mise en œuvre, caractérisée selon eux, par une

constante déconnectivité avec le sommet de l’État.

La question de la jeunesse est devenue une menace politique

– certains diront une bombe sociale. Partout sur le continent

africain, des initiatives se multiplient pour prendre en charge

cette question devenue fondamentale pour la stabilité des États.

C’est le cas par exemple du Togo, où l’organisation d’un forum

présidentiel de la jeunesse avait été envisagée. Il était censé

se tenir les 20 et 21 avril 2021, mais après une phase de rencontres

tenues en amont dans les différentes régions du pays, le

grand rendez-vous entre le chef de l’État et sa jeunesse avait été

renvoyé aux calendes grecques. Sans la moindre explication.

Tout le contraire de l’expérience sénégalaise en cours.

Dans la foulée de l’euphorie de la victoire sportive, Macky Sall

a décidé de prendre le taureau par les cornes en inventant un

concept de dialogue direct avec la jeunesse : l’idée de « Jokko

ak Macky » (« Échanger avec Macky » en wolof) est de mettre en

présence directe, via la plate-forme de visioconférence Zoom,

le président de la République, l’administration, avec ses hauts

cadres, et des jeunes d’une localité choisie.

La nouvelle trouvaille du chef de l’État est inédite et non

dénuée d’intérêt. Lors d’un conseil des ministres en mars

dernier, Macky Sall a précisé qu’il avait placé « la proximité

avec les populations et le dialogue constructif […] au cœur

de la gouvernance publique ». Un sacerdoce qui passe, selon

lui, « par une écoute permanente des citoyens ». En dépit des

risques de pesanteurs techniques ou de possibles dérapages

et couacs inattendus liés à l’organisation de telles rencontres,

l’exercice est mené jusqu’ici avec bonheur, et la participation

des jeunes ciblés – comme leur engagement dans l’inventaire

de leurs préoccupations – dépasse même les objectifs. Devant

le président, les représentants de cette jeunesse exposent leurs

doléances sans complexe et avec objectivité. Les ministres et

les directeurs de sociétés nationales et d’agences publiques sont

appelés tour à tour à apporter des réponses ou des éclairages

aux sollicitations et interpellations. Un exercice qui se déroule

sans tabou ni filtre. Il arrive aussi que le président donne des

instructions séance tenante ou qu’il fasse un arbitrage idoine en

direct. Ce dialogue inédit se fait en wolof. Au début de chaque

nouvelle séquence, le monitoring de l’exécution des instructions

présidentielles précédentes est présenté au public. Les jeunes

sont ravis mais vigilants. Au fil des séquences, on découvre à

travers leur élan et leurs doléances l’agenda de l’émergence

économique chère au président. C’est ainsi que celui-ci prend

connaissance en direct de certaines situations comme, par

exemple, l’existence à quelques centaines de mètres du Palais

d’habitats précaires où vivent des compatriotes dans des conditions

dramatiques. Mis devant le fait accompli, le premier des

Sénégalais se veut réactif pour être à la hauteur des demandes.

UN VÉRITABLE SUCCÈS

Démarré le 5 mars dernier à Pikine, en banlieue, le concept

« Jokko ak Macky » a invité des jeunes d’autres quartiers de

l’agglomération dakaroise (Dakar-Plateau, Parcelles Assainies,

Keur Massar) et de Kolda, capitale régionale au sud du pays.

Partout, les attentes ont été nombreuses, les interventions tirant

parfois en longueur, mais le jeu en vaut la chandelle, de l’avis

même des participants.

Ainsi, pour le lancement, le président a échangé, depuis

son domicile dakarois, avec une jeunesse regroupée à l’Arène

nationale, quatre heures durant. Parmi les questions évoquées,

celles liées aux lancinantes problématiques de l’emploi et de

la formation professionnelle. Ou encore des sujets portant sur

l’insécurité, le sport, l’artisanat, les infrastructures culturelles,

la protection de l’environnement et le cadre de vie.

Dans ses réponses, Macky Sall a mis en avant les contraintes

liées à une démographie galopante et une urbanisation anarchique,

et promis un plan spécial de développement du

58 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


XOSE BOUZAS/HANS LUCAS

Ce sont les jeunes qui sont ciblés par cette initiative. Ici, des élèves de l’établissement CEM Joseph Félix Corréa, à Guédiawaye, à l’ouest.

département. Rappelant au passage l’existence de mécanismes

de financement comme la Délégation générale à l’entreprenariat

rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ), qui a octroyé

5 milliards de francs CFA pour l’entrepreneuriat et l’employabilité

à Pikine, ainsi que « les quotas de recrutement des jeunes

dans les domaines de l’assainissement et du cadre de vie au sein

du projet Xëyu Ndaw Ñi ».

Le succès du concept est sans équivoque. Quelques jours

seulement après les échanges entre le président de la République

et les jeunes de Kolda, le 8 avril, les demandes ont été

satisfaites en moins de deux semaines. Ainsi, le 22 avril, le

district sanitaire de Vélingara a reçu du matériel médical du

ministère de la Santé et de l’Action sociale : extracteurs d’oxygène,

lits d’hospitalisation, de gynécologie et d’accouchement,

chariots, coins nouveau-nés, entre autres équipements destinés

à améliorer la prise en charge au niveau du pavillon d’hospitalisation,

de la maternité et de la salle de tri du centre de santé

de la localité. Toutefois, au fur et à mesure du déroulement du

programme émerge un défi conceptuel qui se décline en plusieurs

interrogations : les doléances massives présentées au fil

des séquences ne risquent-elles pas de submerger les capacités

limitées et immédiates de l’État et de son chef ? Les résolutions

ponctuelles des dossiers épineux en public par le président luimême

ne risquent-elles pas de déprécier la chaîne de l’autorité

administrative et gouvernementale ?

Un exercice qui

se déroule sans

tabou ni filtre.

Il arrive que

Macky Sall donne

des instructions ou

fasse un arbitrage.

Devant cette réussite qui installe, incontestablement, un

nouveau type de rapports plus francs entre Macky Sall et la

jeunesse, longtemps privée d’un dialogue direct avec les plus

hautes autorités, des critiques – timides, il est vrai – ont interprété

ce concept comme une stratégie pour combler le vide

laissé par les tournées économiques du chef de l’État à l’intérieur

du pays. En face, on assiste à un branle-bas chez une partie de

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 59


SÉNÉGAL

Les Lions de la Téranga après avoir remporté leur première Coupe d’Afrique des nations, à Yaoundé, au Cameroun, le 6 février dernier.

l’opposition, sortie de sa torpeur par l’initiative présidentielle,

mais le réveil semble bien tardif tant l’idée a une bonne longueur

d’avance. C’est ainsi que le Pastef d’Ousmane Sonko est

à l’origine du concept rival « Taggatoo ak Macky » (« Faire ses

adieux à Macky »), démarré le 16 mars dernier, avec pour but

principal de mobiliser la jeunesse autour du slogan : « L’après-

Macky commence dès aujourd’hui ! » Là également, il s’agit de

donner la parole aux jeunes, mais d’une manière différente.

Cependant, force est de reconnaître que ce dernier ne

rencontre pas encore l’engouement escompté pour une raison

objective : alors que « Jokko ak Macky » recense les préoccupations

et les doléances des jeunes pour leur apporter des solutions

immédiates – ou au moins proposer des alternatives –,

« Taggatoo ak Macky » se caractérise par un lynchage en règle

de la gouvernance du président.

Néanmoins, certains observateurs, tout en saluant la pertinence

de l’initiative, estiment que le schéma gagnerait à

différencier, dans le format de présentation, les questions spécifiques

conjoncturelles de celles structurelles du développement.

Selon les mêmes observateurs, l’accent devrait être mis

sur les préoccupations particulières de la jeunesse, notamment

la question de l’emploi, des loisirs et de la culture, afin d’éviter

de donner l’impression d’un conseil des ministres ambulant,

évoquant des dossiers globaux, avec des ministres très souvent

sur la défensive.

Ce concept est

une innovation

ingénieuse appelée

à être un cas d’école,

à l’heure de l’influence

exponentielle

des réseaux sociaux.

Quoi qu’il en soit, le concept du président est une innovation

ingénieuse appelée à être un cas d’école, à l’heure de l’influence

exponentielle des réseaux sociaux en Afrique. Sa montée en

puissance et son succès fulgurant auront-ils un impact électoral

tangible ? Les législatives prévues au mois de juillet prochain

sont-elles trop proches pour apprécier sa portée électorale ou

donneront-elles un premier aperçu ? La vraie ligne de mire ne

serait-elle pas l’élection présidentielle de 2024 ? Cette initiative

aidera peut-être à déchiffrer les intentions réelles de Macky Sall

vis-à-vis de cette échéance cruciale. ■

THAIER AL-SUDANI/REUTERS

60 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ENGAGEMENTS

GADO

TANZANIE-KENYA

C’est l’un

de ses thèmes

de prédilection :

la liberté

de la presse.

Ce Tanzanien

d’origine, installé

au Kenya, est

membre fondateur

de Cartooning

for Peace and

Democracy

[voir son interview

pp. 66-67].

62 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


engagements

CROQUE-MOI

LA LIBERTÉ

Les rencontres Cartooning for Peace

and Democracy réunissent à Nairobi,

du 6 au 29 mai, des dessinateurs

de presse, venus d’Afrique et du monde

entier. par Emmanuelle Pontié

A

l’occasion de la journée mondiale de

la liberté de la presse, le 3 mai, les

rencontres Cartooning for Peace and

Democracy prennent leurs quartiers

à Nairobi, du 6 au 29 mai. L’objectif :

sensibiliser le grand public au dessin

de presse et à la démocratie en

Afrique. À l’origine du projet, l’association

Cartooning for Peace, présidée

par le dessinateur français Kak. Créée en 2006 à l’initiative de

Kofi Annan, prix Nobel de la paix et ancien secrétaire général de

l’Organisation des Nations unies, et du célèbre Plantu, qui fit la

une du Monde pendant des années, elle réunit un réseau international

de talents engagés, qui luttent avec leur crayon pour la

liberté d’expression, les droits humains et le respect mutuel entre

les populations de différentes cultures et croyances. À l’heure où

les principes de démocratie vacillent et où la liberté d’expression

est mise à mal dans plusieurs endroits du monde, le rendez-vous

de Nairobi, à travers des conférences, des ateliers-rencontres

et l’organisation d’une formation à l’intention des enseignants

et des dessinateurs de presse nationaux et internationaux,

s’adresse d’abord à la jeunesse. Pour une prise de conscience plus

forte sur ces questions fondamentales du monde contemporain.

Par l’humour et la dérision, dans la justesse d’un trait. ■

Cartooning for Peace and Democracy, Alliance française

de Nairobi (Kenya), du 6 au 29 mai. cartooningforpeace.org

#cartooningforpeaceanddemocracy

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 63


ENGAGEMENTS

MEDDY TANZANIE

Membre de l’organisation Cartoon Movement,

ce dessinateur de presse publie dans

divers journaux tanzaniens, mais aussi dans

Courrier international ou sur le site de RFI.

VICTOR NDULA KENYA

Il publie quotidiennement à Nairobi

dans The Star. Membre de l’organisation

Cartoon Movement, il a reçu le premier

prix du concours de dessins de presse

Nations unies/Ranan Lurie.

BRANDAN AFRIQUE DU SUD

Brandan Reynolds vit au Cap. C’est une star dans son pays,

où il publie un dessin quotidien dans le Business Day depuis 2002.

GLEZ BURKINA FASO

Dessinateur, chroniqueur, parolier, l’ancien

directeur délégué de l’hebdomadaire satirique

Le Journal du jeudi, Glez, collabore,

entre autres médias, à Afrique Magazine.

64 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


CELESTÉ KENYA

Première dessinatrice éditorialiste d’Afrique orientale et centrale

en 2011, Céleste a commencé à faire des caricatures politiques

dans le People Daily. Elle a cofondé Karakana Online,

une entreprise sociale gérée par des artistes défendant la création.

GAYO TANZANIE

En 1985, il crée la bande dessinée Kingo, puis fonde

son magazine du même nom en 1994. Aujourd’hui,

il réalise des courts-métrages et des émissions de télé grâce

à son studio de production, Gaba Art Center.

POV MADAGASCAR

William Rasoanaivo a fait ses débuts en 1997

dans le quotidien Midi Madagasikara, dans lequel

il est toujours journaliste et chargé des dessins

pour les pages culture et société. Il travaille

également pour des journaux mauriciens.

DILEM ALGÉRIE

Ali Dilem, célèbre pour sa liberté de ton qui lui a valu une soixantaine

de procès, a reçu une vingtaine de prix internationaux.

ZOHORÉ CÔTE D’IVOIRE

Il s’est fait un nom en publiant ses dessins dans

Fraternité matin et a fondé l’association de bédéistes

Tache d’encre. Aujourd’hui, il est à la tête de Go

Media, qui publie divers magazines humoristiques.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 65


ENGAGEMENTS

Gado « Il est essentiel

d’écouter les autres »

Interview

À 52 ans, c’est l’un des caricaturistes politiques les plus subversifs.

Cartooning for Peace and Democracy le met à l’honneur ce mois-ci.

propos recueillis par Catherine Faye

Ses dessins, truculents et incisifs, dépeignent la politique

du continent, les tabous, la corruption, l’état du

monde. Le caricaturiste politique subversif Godfrey

Mwampembwa, alias Gado, est né à Dar es Salam

en 1969. Nommé l’une des 100 personnes les plus

influentes d’Afrique par New African en 2014, il a publié ses

caricatures dans le Daily Nation (Kenya), le Sunday Tribune

(Afrique du Sud), le Monde et le Courrier international (France),

le Deutsche Welle (Allemagne), le Washington Times (États-Unis)

ou encore le Japan Times (Japon). Son cheval de bataille : les

libertés fondamentales et la démocratie.

AM : À quel moment vous êtes-vous intéressé au dessin ?

Gado : Très jeune, j’ai commencé à croquer. Voyant que j’avais un

bon coup de crayon, ma mère, qui était enseignante, m’a permis

de faire quelque chose de cette passion, en m’encourageant.

Comme mon père d’ailleurs, un employé de l’agence nationale

du tourisme, à Dar es Salam. Et puis, en grandissant, j’ai eu un

appétit particulier pour l’actualité, les affaires internationales, ce

qui se passait autour de moi. La presse, les livres d’histoire, mais

aussi les émissions télévisées, comme celles de la BBC, m’ont peu

à peu construit et ont forgé cet esprit engagé que j’ai commencé

à faire valoir dans mes dessins, dès l’âge de 15 ans, puis dans

mes premières publications, en freelance, pour des journaux et

des magazines d’actualité, tel Newsweek. En 1992, un an après le

début de mes études à la fac, j’ai été remarqué par le Daily Nation

et embauché dans sa déclinaison régionale, The East African.

C’est d’ailleurs comme cela que j’ai quitté la Tanzanie pour le

Kenya et Nairobi, où je réside encore.

Depuis toutes ces années d’engagement

dans la presse, qu’est-ce qui vous porte ?

Incontestablement, la curiosité. Je suis fasciné par l’histoire,

les questions sociétales, la géopolitique… Mais aussi par les

mathématiques ! À l’époque, j’ai même pensé devenir ingénieur

ou architecte. Ce qui m’intéresse, c’est d’apprendre. De comprendre

le monde. Les ateliers et les conférences que j’anime

sont d’incroyables sources d’échange et d’enseignement. Il est

essentiel d’écouter les autres : c’est la base de la liberté d’expression.

Et aussi de se dire que l’on peut toujours faire mieux.

Quel est le rôle de la caricature, de l’illustration,

par rapport à la photo ou au texte ?

Le pouvoir de la caricature, c’est l’humour. En exagérant

une vérité, en la déformant, elle crée une connivence avec le

public. Sa force réside aussi dans sa simplicité et le fait qu’elle

est compréhensible au premier coup d’œil. C’est pour cela que

l’on attaque vivement les caricaturistes, par le biais d’intimidations,

de poursuites judiciaires, d’interdictions de publier,

ou pire encore, en les assassinant. Cette possibilité de tourner

en ridicule et de parodier les puissants comme les situations

alarmantes permet de défendre des convictions comme

la liberté d’expression, l’attachement à la paix, la défense des

droits civiques, des minorités, la protection de la planète… Par

le rire, le sourire ou la moquerie, on crée un impact. Les gens

se mettent à en parler. D’ailleurs, la caricature existe depuis

l’Antiquité : on en a trouvé sur des vases grecs, sur les murailles

de Pompéi également. Maintenant, ce sont les sites Web et les

réseaux sociaux qui les diffusent…

Voyez-vous une différence ou plutôt une synergie

entre un coup de crayon et un mot ?

Je vois les deux en fait. En plus de dessiner, je lis et j’écris

beaucoup. Je pense que nous avons une mémoire visuelle aussi

forte pour une image que pour une phrase, un texte. Les deux

combinés créent une potentialisation inouïe. D’ailleurs, je travaille

en ce moment à une bande dessinée. Un grand projet dont

je ne peux pas encore parler pour l’instant.

Vous êtes très engagé pour la défense de la liberté

de la presse. Quel constat faites-vous ?

Il y a quelques années, nous pensions que quelque chose

allait dans le bon sens, mais nous nous sommes trompés. Trump,

Poutine, les dictateurs… ne cessent de prouver que nous sommes

loin de la liberté d’expression et que la démocratie est en danger.

L’attentat contre Charlie Hebdo, en 2015, en est une terrible

illustration. Il faut rester extrêmement vigilant, notamment avec

les médias et les réseaux sociaux, où tout et n’importe quoi peut

être dit. L’intox, le matraquage d’informations tendancieuses

mettent les sociétés dans un état de grande fragilité. Le manque

de culture historique aussi, car elle affaiblit la pensée. Il est

capital de comprendre le passé et d’en tirer des enseignements.

66 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Pour offrir une vision objective de l’actualité

dans vos dessins, comment vous informez-vous ?

J’ai bien sûr quelques secrets, mais le plus important est

d’être sans cesse en éveil et de croiser les informations, qu’elles

proviennent de la presse écrite, audiovisuelle, des réseaux

sociaux ou de contacts. Je reste très sélectif et prudent. Il est

également essentiel de prendre le pouls des gens, en allant à

leur rencontre. J’écoute ce que me disent mes proches, les personnes

rencontrées ici et là, dans la rue, au marché, les patrons

de bars… Les gens, ce qu’ils vivent et ressentent, sont au cœur

de l’actualité. Mon travail est de mettre un miroir en face de la

société. Pour nous, caricaturistes, illustrer ce qui se passe dans

le monde est donc à la fois excitant et inquiétant.

L’une de vos caricatures de l’ex-président tanzanien

Jakaya Kikwete, parue en janvier en 2015 dans

The East African, a fait scandale et vous a posé

pas mal de problèmes. Pouvez-vous en parler ?

Il s’agit d’un dessin où je le représente en empereur

romain décadent, à moitié nu, ivre et mangeant

du raisin dans la main de l’une des sept

femmes libertines qui l’entourent. Chacune

d’elles représente l’une des insuffisances de

l’homme d’État, comme autant de péchés capitaux

: incompétence, corruption… Une façon

pour moi de dire l’indicible. Mais là, ni une ni

deux, The East African, dans lequel la caricature

était parue, a été interdit de publication en Tanzanie,

et moi mis à la porte pour insolence, après un

quart de siècle de bons et loyaux services. Même si

cela m’a ensuite valu une année de congé sabbatique,

c’est le risque du métier. Et pas question de me museler.

Un autre de vos dessins, « Émissions et sécheresse »,

dénonce une problématique environnementale…

C’est un sujet complexe et fondamental auquel on ne

prête pas assez attention. Le réchauffement climatique, la

dégradation de la planète, doivent être dénoncés plus énergiquement

qu’ils ne le sont. Pour ce dessin, j’ai choisi de représenter

un gardien de troupeau africain et ses vaches squelettiques

au milieu du désert. L’homme regarde avec défiance un avion

dans le ciel qui traîne derrière lui une bannière publicitaire,

avec cette inscription : « Stop aux émissions de CO 2

. Il faut sauver

l’avenir. » Une façon de rappeler que nous, les Africains, ne

sommes pas les plus gros pollueurs. Et une satire à la fois amusante

et amère pour rendre à César ce qui appartient à César.

La paix et la liberté d’expression sont deux de vos thèmes

de prédilection. L’édition 2022 du festival Cartooning

for Peace and Democracy, dont vous êtes membre

fondateur, se déroule ce mois-ci à Nairobi. Pouvez-vous

nous en parler ?

Un an après la polémique des caricatures de Mahomet,

parues en 2005 dans le quotidien danois Jyllands-Posten, un

premier colloque intitulé « Désapprendre l’intolérance » s’était

Autoportrait

de Gado.

tenu aux Nations unies, à New York, à l’initiative de Kofi Annan,

alors secrétaire général des Nations unies, et de Plantu, journaliste

caricaturiste au Monde. C’est de ce colloque qu’est née l’initiative

Cartooning for Peace (Dessins pour la paix), un réseau

international de plus de 220 dessinateurs de presse engagés,

originaires de 54 pays, qui se battent, avec humour, pour le

respect des cultures et des libertés. L’idée est d’organiser des

ateliers, des conférences, des festivals ou encore des expositions,

mais aussi d’aller dans les écoles et les prisons, pour échanger

sur les thématiques que nous défendons ou dénonçons : la

liberté d’expression, les droits humains, les conflits armés, les

menaces climatiques, les disparités Nord-Sud, la censure ou les

tabous. Cette année, le festival propose à Nairobi tout un programme

autour de la journée mondiale de la liberté de la presse,

le 3 mai, et dans le contexte de l’élection présidentielle

kenyane d’août.

Les périodes électorales sont souvent

marquées par l’influence des réseaux

sociaux, la désinformation…

C’est la raison pour laquelle nous

souhaitons sensibiliser le public qui participera

aux masterclasses et aux conférences

à toutes ces questions relatives

à la démocratie en Afrique, aux fake

news, à la propagande, à la stratégie du

mensonge, au muselage de la presse et aux

violences faites aux femmes. Notre objectif

est ensuite de prolonger l’initiative

en Tanzanie et en Ouganda. Nous

nous adressons au grand public,

et surtout à la jeunesse, à qui nous

conseillons de s’impliquer dans la vie politique.

Jour après jour. C’est fondamental pour son avenir.

Quel regard portez-vous justement

sur l’avenir de la planète et de l’humanité ?

Je suis de nature optimiste. J’ai appris que rien n’est jamais

figé. Tout bouge et se transforme. Même dans les pires situations,

il est possible de s’en sortir. Certes, la démocratie est

en recul dans le monde. Avec une montée en puissance des

systèmes autocratiques et l’érosion des normes démocratiques.

La pandémie de Covid-19 a également entraîné de nouvelles

restrictions des droits dans de nombreux pays, et les élites politiques

et économiques continuent à vouloir protéger un système

clientéliste et corrompu. C’est un combat difficile. Mais j’y crois

et cela me porte plus que jamais dans mon engagement. Par le

dessin de presse et la caricature, j’apporte ma contribution à

cette lutte qu’il ne faut lâcher sous aucun prétexte. J’aime cette

citation, de 1934, du journaliste et historien des religions suédois

Torgny Segerstedt, surtout connu pour sa lutte courageuse

et obstinée contre le nazisme : « La liberté de penser et d’exprimer

sa pensée est au-dessus de tout. C’est le souffle vivant

de l’humanité. » ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 67


68 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022

JEAN-LUC BERTINI/PASCO


Tierno

rencontre

Monénembo

« Mettre des mots

sur la douleur »

L’écrivain guinéen signe une œuvre puissante

sur la quête de mémoire. À travers le destin brisé

de ses héroïnes, son dernier roman Saharienne Indigo

explore les blessures causées par la répression sanglante

du régime de Sékou Touré. propos recueillis par Astrid Krivian

Le quatorzième ouvrage de Tierno Monénembo,

Saharienne Indigo, lève le voile

sur une page sombre et trop méconnue

de l’histoire guinéenne contemporaine.

De nos jours, à Paris, dans le Quartier

latin, deux femmes, Véronique Bangoura,

guinéenne, et Madame Corre,

française, se rencontrent, échangent,

parfois vivement. Au fur et à mesure,

elles découvrent qu’elles ont en commun un destin profondément

meurtri par la dictature et la répression sanglante d’Ahmed

Sékou Touré. Pendant les vingt-six ans de son règne, de

1958 à 1984, opposants réels ou supposés ont été détenus,

torturés, exécutés dans les geôles du camp Boiro, à Conakry.

Selon plusieurs ONG, 50 000 victimes y auraient péri. Quête

des origines, sur les traces d’une histoire familiale décimée par

un régime tortionnaire, ce roman haletant exhume les plaies de

la mémoire de ses héroïnes, comme celle collective d’un pays.

Né en 1947 à Porédaka, l’écrivain a fui la dictature en 1969,

s’exilant au Sénégal puis en Côte d’Ivoire. Étudiant la biochimie

en France dès 1973, il enseignera en Algérie, au Maroc et aux

États-Unis. Il signe son premier roman, Les Crapauds-brousse,

en 1979. L’ensemble de son œuvre (Les Écailles du ciel, Grand

prix littéraire d’Afrique noire 1986, ou encore Le Roi de Kahel,

prix Renaudot 2008) a été couronné du Grand Prix de la francophonie

en 2017.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 69


RENCONTRE

AM : En quoi le destin de vos deux héroïnes

symbolise-t-il celui de la Guinée ?

Tierno Monénembo : Liées par la douleur guinéenne, ces deux

femmes sont des victimes collatérales du système Sékou Touré.

Française, Madame Corre a vu son mari pendu, et on lui a

retiré son enfant. Guinéenne, Véronique Bangoura a perdu ses

parents au camp Boiro. Les rapports d’Amnesty International

estiment que ce camp de détention aurait fait 50000 victimes.

Celui-ci peut être vu comme une Internationale de la répression.

On n’y comptait pas que des Guinéens, mais aussi des

Français, des Sénégalais, des Belges, des Ghanéens, des Ivoiriens,

etc. La Guinée a vécu des choses terribles au temps de

Sékou Touré. Des choses que les anciens détenus ont beaucoup

de mal à exprimer. Il n’est pas facile de faire état de la douleur

et de l’humiliation. Les conséquences de ce genre de traumatisme

sont faciles à deviner : on se tait une fois pour toutes, et

on se ronge de l’intérieur. J’ai voulu raconter le camp Boiro à

travers le destin de ces deux femmes, ces deux personnages

de roman, ces deux victimes collatérales. Il me semble que la

violence est mieux rendue quand on s’éloigne de la brutalité

des faits, et que la fiction dit davantage que le compte rendu.

Cette page sombre de l’histoire demeure-t-elle

un non-dit dans le pays, un « interdit

collectif » pour reprendre vos mots ?

Les Guinéens peinent à briser le silence

sur cette page sombre, comme vous le dites.

C’est un peu leur tabou. Les rares anciens

détenus qui vivent encore évitent d’en parler,

car la douleur demeure vive. Et si les veuves

et les orphelins continuent d’exiger en vain

la réhabilitation de leurs parents, la pudeur

les empêche de s’étendre sur les conditions

abominables de leur détention et de leur disparition.

Le camp Boiro, c’est notre douleur

collective, le non-dit de la société guinéenne.

Ces victimes sont « des morts sans

sépulture, des victimes emmurées dans

le silence », comme vous l’écrivez…

Oui. Engourdie par son passé, la Guinée

a un mal fou à bouger les lèvres. Mon pays Saharienne Indigo, Le Seuil,

ploie sous un silence lourd, un silence malsain.

Aucun pays ne peut avancer sans solder

336 pages, 20 euros.

les comptes du passé, surtout quand il est aussi lourd à porter.

Ce passé, les Guinéens doivent s’en occuper maintenant, avant

qu’il ne devienne un boulet. Pour moi, l’hygiène de la mémoire

est devenue plus urgente, plus vitale que les enjeux du fer et

de la bauxite. Saharienne Indigo ne dénonce pas seulement les

atrocités de Sékou Touré, il exprime aussi et surtout le besoin

d’une mémoire assainie. Je l’ai écrit pour dire aux gens : regardons

notre passé en face, sinon pour nous réconcilier avec lui,

du moins, pour parvenir à le supporter. Il est difficile d’envisager

l’avenir si l’on n’assume pas son passé. Pour cela, il faut

des mots. Une fois que l’on met des mots sur la douleur, elle

devient supportable.

« La mémoire est une arme », dites-vous, car l’objectif

de ce régime était d’effacer celle des hommes…

Mon roman est un combat pour la mémoire des victimes. Le

but réel des dictateurs est de vous supprimer. Dans ces camps,

on vous torture, on vous fait souffrir, mais en même temps,

on fait en sorte que vous n’existiez plus. Pour vous supprimer

définitivement, ils tentent d’effacer toute mémoire, ils essaient

d’imposer l’amnésie collective. Le souvenir est dangereux : il

entretient l’espoir, et surtout, il permet de témoigner. Les criminels

n’aiment pas laisser des traces, ils font tout pour les effacer.

C’est ce qui s’est passé en Guinée, les tortionnaires se sont

arrangés pour que personne ne se souvienne de leurs crimes.

Ce déni de la mémoire vaut aussi pour Auschwitz et pour les

camps de concentration soviétiques… Tous ces systèmes se ressemblent.

La dictature est de même nature,

qu’elle soit en Sibérie, en Allemagne, en

Guinée, au Cambodge ou au Chili.

Vous-même avez fui le régime

de Sékou Touré en 1969…

Les dictatures produisent toujours

deux choses : des prisonniers politiques et

des exilés. J’ai quitté la Guinée en 1969,

comme 1 à 2 millions de mes compatriotes,

sur une population d’à peine 6 millions de

personnes à l’époque. Dans les pays voisins

(Sénégal, Côte d’Ivoire…), les Guinéens sont

aujourd’hui très nombreux. Les gens sont

partis en masse. Ce n’était pas un choix individuel,

mais un destin collectif. Cet exode

a eu des conséquences durables : beaucoup

de villages sont dépeuplés. Et les femmes

sont plus nombreuses que les hommes,

puisque nombre d’entre eux ont pris le chemin

de l’exil.

Consacré héros de l’indépendance, Ahmed

Sékou Touré est devenu un bourreau par la suite.

C’était mon héros, au début ! Les héros sont souvent des

salopards… « Malheureux le pays qui a besoin de héros »,

écrivait Bertolt Brecht. En Afrique, on sait en fabriquer, de

façon gratuite en quelque sorte. Sékou Touré a joué un rôle

majeur dans l’indépendance guinéenne, mais c’est aussi un

tyran, le bourreau du camp Boiro. Ces deux faces font partie

de la mémoire collective de mon pays. En rebaptisant l’Aéroport

international de Conakry de son nom, le colonel Mamadi

DR

70 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


PHILIPPE LEDRU/AKG-IMAGES

Le camp Boiro, à Conakry, le 9 avril 1984.

Doumbouya [président de la transition depuis son coup d’État

contre Alpha Condé en septembre 2021, ndlr] a profané les fosses

communes des victimes du camp Boiro, qui n’ont jamais eu de

tombe. En plus, son acte est illégal. Un putschiste n’a aucune

légitimité à baptiser ou débaptiser un édifice public. Apparenté

à la famille de Sékou Touré, il l’a fait pour une raison sentimentale.

Commençons par réhabiliter les victimes, par juger le

tyran ! Célébrer tout de suite le « héros », sans même une petite

pensée pour ses victimes, c’est légitimer la barbarie.

Tous ces espoirs portés

par les leaders indépendantistes,

luttant contre l’impérialisme,

sont-ils déçus aujourd’hui ?

Que ce soit en Guinée, au Ghana, en

Algérie ou ailleurs, l’Afrique n’a pas manqué

de régimes prometteurs. La malédiction

du continent vient de l’obsession du

pouvoir personnel. En Algérie par exemple,

pays que je connais très bien, où j’ai longtemps

vécu, j’ai pu observer de près les

conséquences de ce maléfice. Si seulement

ses dirigeants avaient suivi ce magnifique

mot d’ordre inventé dans les maquis : « Un

seul héros, le peuple !» Mais non, chacun

a voulu tout obtenir pour lui seul, sans

contrôle, sans contre-pouvoir ni contrepartie…

Le pouvoir concentré dans les mains

d’une seule personne, voilà tout le drame

de l’Afrique !

Votre roman évoque un « tiers-monde

au romantisme révolutionnaire »

dans les années 1960…

C’est une formule poétique, une belle

idée, mais l’expérience politique est différente.

La vie est beaucoup moins belle

que la poésie – domaine de l’incantation,

du rêve. La réalité est toujours sordide.

La politique relève du vécu, de la triste

réalité, de la vie humaine. En Afrique,

on sait aujourd’hui que ces gouvernants

qui nous avaient promis le paradis dans

les années 1960 nous ont apporté l’enfer.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit le

célèbre adage.

Vous faites également référence

aux révoltes pour une justice sociale

en Occident à cette même période,

notamment Mai 68 en France.

Quel souvenir en gardez-vous ?

Mai 68 fut un moment formidable,

une envolée lyrique. La politique est restée

au stade de l’intention poétique, elle ne

s’est pas traduite par un exercice du pouvoir. C’est pourquoi

ma génération éprouve de la nostalgie pour cette période, un

regret. « Il est interdit d’interdire », « Sous les pavés la plage »…

ce sont de très beaux slogans ! Nous étions libres de penser,

de vivre ce qu’on voulait, comme on le voulait… Mai 68 a agi

sur les esprits, non pas sur les réalités politiques et sociales de

la France. Elle n’en avait pas les moyens. Mais tout de même,

ces mouvements ont un peu décoincé la société : la jeunesse a

eu sa place, elle qui n’en avait pas jusqu’alors. Aujourd’hui, les

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 71


RENCONTRE

jeunes pensent que leurs droits sont un fait naturel, or c’est un

acquis historique. De même, les femmes ont obtenu plus de

droits, alors qu’elles en avaient très peu. Mai 68 fut le point

culminant d’un phénomène mondial des années 1960, avec les

hippies aux États-Unis. La jeunesse clamait son ras-le-bol, son

envie d’exister, de s’exprimer, à travers des slogans, le rock, les

voyages aussi… Les jeunes du monde entier ont commencé à

se parler, à se rencontrer.

Que percevez-vous chez les Guinéens aujourd’hui ?

Quelles sont leurs aspirations, leur conscience politique ?

La conscience politique des jeunes est très faible, voire

inexistante, car ils sont soumis à la dure loi de la survie. Les

conditions de vie sont extrêmement difficiles, l’éducation est

à terre, il n’y a pas d’emploi. Les jeunes ne cherchent qu’une

seule chose : foutre le camp. Quitte à mourir dans les ventres

de requins en Méditerranée, partir vers l’Europe, les États-Unis,

pour devenir éboueur ou manutentionnaire. C’est un peu l’ambition

d’un Guinéen aujourd’hui. Comment en serait-il autrement

? La situation économique est tellement catastrophique,

il n’y a pas d’avenir. Les jeunes sont blasés, ils savent plus ou

moins ce qu’il se passait avant, et n’attendent pas grand-chose

de la vie politique. Ils cherchent à fuir la catastrophe.

Mais le nom « Guinée » n’a pas été déchiré, d’après vous…

En effet. Quand je vois ce qui se passe au Mali, avec lequel

nous avons des liens très forts à tous points de vue (culturel,

humain, ethnique…), j’ai l’impression que le mot « Mali » est

chiffonné aujourd’hui. L’existence même du pays est remise en

cause. La Guinée a connu de nombreux problèmes, mais pas de

guerre civile, ni de mouvement de sécession. Nous sommes protégés

du djihadisme pour l’instant. Une lueur d’espoir demeure

donc. Malheureusement, nos dirigeants sont tellement stupides

! Le peuple a soutenu le colonel Doumbouya le 5 septembre

dernier. S’il avait eu un peu d’intelligence politique,

il aurait sauvé le pays et serait devenu une grande figure de

l’histoire moderne guinéenne. Mais il a raté son destin ! Baptiser

l’aéroport de Conakry du nom de Sékou Touré dans ces

conditions-là, ce n’est pas qu’une idiotie politique, c’est aussi un

contresens historique !

Croyez-vous encore à l’unité du continent ? Comment

le panafricanisme peut-il s’incarner aujourd’hui ?

Le panafricanisme ne me quittera jamais. Pour moi, la Guinée,

c’est le village, le pays, le vrai, c’est l’Afrique. Hélas, on

ne s’y est pas bien pris pour réussir l’unité. Le panafricanisme

nécessite des idées, des techniques, des méthodes. Mais les

discours ont pris le pas sur les faits. D’abord, un gouvernement

continental d’entrée de jeu n’est pas réalisable. Il faudrait

construire pas à pas, à partir de bases concrètes, de faits

réels. On n’a pas créé de connexions fortes entre nous : des

infrastructures routières, des moyens de communication, des

compagnies aériennes capables de tous nous relier… Pour l’instant,

le panafricanisme demeure un mot creux, un idéal romantique.

Commençons par créer de bons ensembles régionaux.

« L’art embellit les

choses. Et l’humain

se nourrit de beauté,

pas seulement

d’air, de nourriture.

Si la vie est à peu

près supportable,

c’est parce que le

monde est beau. »

Pour cela, il faut déjà fortifier la cohésion à l’intérieur des territoires,

et consolider les liens affectifs, sentimentaux, culturels,

avec les voisins… Tous les dirigeants africains ont contribué

à éloigner les ethnies les unes des autres, voire à les opposer.

L’unité commence chez soi. Et malheureusement, les regroupements

régionaux ne fonctionnent pas toujours. La CÉDÉAO

(Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest)

a plus ou moins évolué, on a un passeport commun maintenant,

une assurance commune. Il est temps de créer un visa

CÉDÉAO pour favoriser le tourisme. Toutes les organisations

panafricaines ne sont que des repaires de bêtes politiques, une

sinécure où des fonctionnaires grassement payés distillent des

discours ennuyants. Il faut repenser l’unité, car on ne croit plus

à ce mode de fonctionnement.

Dans votre roman, vous citez Dostoïevski : « La tyrannie

est une habitude. » Malgré la barbarie, la cruauté

humaine, comment trouver un sens à la vie ?

Depuis que le monde est monde, la vie est un enfer. Mais

il faut toujours trouver des raisons de vivre et d’espérer. Ainsi,

je mentionne le mythe de Sisyphe. Comme l’écrivait Albert

Camus, il faut imaginer Sisyphe heureux. Nous devons tous

nous imaginer heureux. Pourtant, nous sommes de pauvres

Sisyphe, en train de pousser un tonneau au sommet d’une

montagne, lequel dégringole et nous force à recommencer.

Si nous avons inventé le mot « bonheur », c’est bien que nous

sommes obligés d’y croire. Et si jamais ce bonheur n’existait

pas, nous devons au moins pouvoir supporter la vie. Même si

elle ne gagne jamais, mon héroïne Véronique Bangoura se bat

sans cesse.

72 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


ARCHIVES JEUNE AFRIQUE-REA

Écrire vous aide-t-il à supporter le réel ?

Bien sûr. C’est la meilleure manière ! La fiction, l’art embellissent

les choses. Et l’homme se nourrit de beauté, pas seulement

d’air, de nourriture. Si la vie est à peu près supportable,

c’est parce que le monde est beau. Si Dieu existe, c’est parce qu’il

y a la beauté. Partout où il y a beauté, il y a création ! Et qu’y

a-t-il de plus beau qu’une femme, qu’un enfant, qu’un arbre ?

La beauté est là pour nous motiver.

Votre écriture est-elle née de l’exil ?

Oui, l’exil m’a mené à l’écriture. Au moment le plus sombre

de l’histoire de la Guinée, quand la dictature de Sékou Touré

avait atteint son apogée, j’étudiais la biochimie en France, à

Lyon. Dans ma chambre universitaire, j’écoutais les informations

à la radio : chaque jour, on arrêtait et exécutait des gens,

des voisins, des parents, des amis… J’étais touché directement.

En exil, je me sentais impuissant. J’ai alors commencé à noter

des phrases dans un cahier, pour donner naissance à mon premier

roman, Les Crapauds-brousse.

Vous avez vécu dans différents

pays d’Afrique, en Europe, aux

États-Unis… Qu’avez-vous appris

sur les routes du monde ?

L’exil, c’est la déchirure, la rupture

avec le berceau. Mais c’est

aussi la délivrance : on est libre, on

est seul, mais seul au milieu des

autres, dans le vaste monde. J’ai eu

la chance de rencontrer des gens

de toute sorte dans plein de pays.

J’ai une petite idée de la planète

sur laquelle je vis. Découvrir le

monde, c’est découvrir les autres

humains. Le grand écrivain suisse

Nicolas Bouvier, auteur de L’Usage

du monde, le dit bien : dans un pays,

il faut d’abord rencontrer ses habitants.

Discuter avec eux, goûter

le plat local, se frotter un peu à la

langue, écouter leur musique, leur

poésie… Voyager, c’est partager des

choses essentielles avec des gens

que l’on a plaisir à rencontrer.

Pourquoi un écrivain est-il un homme perdu, à vos yeux ?

Nous sommes tous des êtres perdus. Mais l’écrivain sait que

se perdre n’est pas forcément négatif. Car on cherche toujours

à se retrouver, avec les autres, dans les autres. C’est là que l’on

trouve le vrai sens de la vie.

Quelle place tient dans votre vie la musique

guinéenne, patrimoine mondial inestimable ?

C’est elle qui m’a aidé à vivre loin de mon pays. Elle m’a

servi de cordon ombilical et a un peu atténué la douleur de

l’exil. J’ai beaucoup écouté Sory Kandia Kouyaté, l’un des plus

grands chanteurs africains. J’écris souvent bercé par la flûte

peule ou la kora mandingue, deux beaux instruments qui

reposent l’esprit et poussent à l’inspiration.

Comment démocratiser l’accès au livre sur le continent ?

Les jeunes ont envie de lire. Mais ils n’ont pas les moyens

d’avoir des ouvrages, car ils coûtent trop cher. On trouve très

peu de librairies, très peu de bibliothèques… Mais c’est fait

exprès ! Les livres sont dangereux. La plupart des dictateurs

font tout pour marginaliser ce domaine : l’écrivain, le papier,

l’encre, la plume, la bibliothèque, la librairie… Car un lecteur

réfléchit. Or, ces autocrates ont besoin de militants qui applaudissent,

pas de citoyens qui réfléchissent.

Lisez-vous les jeunes plumes africaines ?

Oui. Je reçois beaucoup de manuscrits, je fais des

remarques, j’encourage. Surtout les jeunes filles, qui ont beaucoup

de choses à dire.

Qu’est-ce qui vous a poussé à retourner vivre

dans votre pays natal, il y a dix ans ?

Sékou Touré (à gauche), aux côtés de Félix Houphouët-Boigny (au centre), au Congrès

du Rassemblement démocratique africain à Bamako, en 1957.

Je voulais revenir chez moi, vieillir ici, faire le bilan ici, mourir

ici. Chez moi, on raconte que les vieux éléphants reviennent

toujours mourir sous l’arbre qui les a vus naître. J’aime me

promener dans Conakry. Quand j’ai quitté le pays, la capitale

comptait 200 000 habitants. Maintenant, sa population s’élève

à 3 millions et demi ! C’est donc une ville à découvrir pour moi.

Même s’il n’y a pas de trottoir, que la circulation est chaotique,

je marche. Je me rends dans les « lieux », c’est-à-dire les bars,

les maquis, où se passe une bonne partie de l’intrigue de Saharienne

Indigo. Je m’assois sous les cocotiers et m’abandonne à

la rêverie, la méditation, la réflexion, en regardant la mer. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 73


LE DOCUMENT

Mobutu, le Machiavel

du grand fleuve

La biographie du dictateur zaïrois (1965-1997) par Jean-Pierre

Langellier, ancien correspondant en Afrique du Monde, est publiée

en poche. Un portrait haletant et sans concession. par Cédric Gouverneur

» signifie

« poussière »

en ngbandi…

«Mobutu

La mégalomanie du

« maréchal-président »

qui s’est rebaptisé

Mobutu « Sese Seko »

(« l’éternel »), et même « le grand léopard », fait peut-être

écho à l’insignifiance de son patronyme. Né en 1930,

à Lisala (Congo belge), de père inconnu, Joseph-Désiré

Mobutu est dans sa jeunesse un garçon courageux,

travailleur et d’une grande intelligence, qui parvient

à entreprendre une carrière de journaliste, malgré

le quasi-apartheid de la colonisation belge, soucieuse de

juguler au maximum l’ascension sociale des Congolais.

Il devient l’ami d’un certain Patrice Lumumba… « Une

amitié sincère au départ, explique à Afrique Magazine

Jean-Pierre Langellier. Mais il y a un moment où

la vanité de Mobutu et sa corruption l’ont emporté. »

Lorsque Lumumba, chef du premier gouvernement

du Congo indépendant, est arrêté, Mobutu, devenu

le grand ami de la CIA, « aurait pu le sauver, mais il ne

l’a pas fait… Il a fait preuve d’un cynisme absolu ». Ivre

de puissance, le putschiste lit Le Prince du philosophe

florentin de la Renaissance Nicolas Machiavel. « L’ancien

journaliste devient un orfèvre de la désinformation »,

note Jean-Pierre Langellier. Le tyran tend des pièges

à ses ennemis, puis, au terme de procès d’opérette,

les fait exécuter, parfois en public, toujours avec un

luxe de cruauté : « Son message aux Congolais : “J’ai

le pouvoir de vie ou de mort sur chacun de vous.” Cela

effraye la population, et c’est le but recherché. » Appâté

par une fausse promesse d’amnistie et de réconciliation,

le chef rebelle Pierre Mulele commet l’erreur de

Mobutu,

Jean-Pierre

Langellier,

Perrin,

504 pages,

11 €.

rentrer au pays : il est torturé, découpé en morceaux,

et ses restes jetés dans le fleuve… Il faudra attendre

les années 1980 pour que l’opposition, épouvantée,

ose bouger. Bruxelles, Paris et Washington ferment les

yeux : c’est la guerre froide, l’Union soviétique avance

ses pions sur le continent (Angola, Mozambique…).

Peu importe la brutalité et l’incompétence de Mobutu,

tout ce qui compte est que le Zaïre (nom du pays

entre 1971 et 1997) échappe aux communistes.

L’homme à la toque en peau de léopard pratique

avec assiduité la corruption à grande échelle, pillant

DR

74 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Cérémonie officielle de prise de pouvoir du colonel Joseph-Désiré Mobutu le 12 décembre 1965.

Deux femmes, à genoux, lui essuient ses chaussures.

RUE DES ARCHIVES/AGIP

sans vergogne les ressources du pays, potentiellement

l’un des plus riches du continent. Mieux : le président

kleptocrate incite chacun à faire de même. C’est

le fameux article 15 (imaginaire) de la Constitution,

inventé par la rue : « Débrouillez-vous. » « L’un des

slogans du parti unique, le Mouvement populaire de

la Révolution (MPR), était “Servir oui, se servir non”,

rappelle Jean-Pierre Langellier. Or, Mobutu faisait

exactement l’inverse ! La corruption était le carburant

du mobutisme. » Soutenu jusqu’à la dernière minute, et

même jusqu’à la nausée, par l’Élysée et la Françafrique,

Mobutu tombe en mai 1997. Sur la piste de l’aéroport

de Gbadolite, son avion décolle sous les tirs des

insurgés : on découvrira six impacts de balles sur

une aile ! En exil au Maroc, cette « poussière » qui se

voulait « éternelle » succombe d’un cancer quelques

mois plus tard, en septembre. Au cimetière de

Rabat, le mégalomane repose dans une sépulture

des plus discrètes, sous les initiales « MSS ». ■

Joseph et Patrice

Extraits

C’est l’époque où Mobutu et Lumumba se voient

beaucoup, notamment dans les locaux de L’Avenir.

Pierre Davister se souvient : « Que de fois n’ai-je pas

vu Mobutu corriger les textes de certains discours

ou articles de Lumumba, et il me semble l’entendre

encore lui dire doucement : “Patrice, cela ne change

rien au fond du problème et au fond des revendications

du MNC, mais c’est moins violent et plus acceptable !” »

Et il ajoute : « Patrice Lumumba venait d’ailleurs

souvent consulter Mobutu et il faut croire que l’entente

entre les deux hommes était absolument parfaite,

car il n’était pas rare que Lumumba me déclare :

“Demandez ce que vous voulez savoir à Joseph.

Il connaît tous mes projets et il est bien au courant.” »

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 75


LE DOCUMENT

❋ ❋ ❋

Mort sans sépulture

Lumumba reste détenu. Et très dangereux aux yeux

de ses adversaires. Aucune prison ne semble assez sûre

pour le garder. Plus de la moitié du pays échappe à l’ANC,

qui vient d’être défaite au Kivu. Un autre événement incite

les nombreux ennemis de Lumumba à en finir vite avec lui :

l’imminente installation à la Maison Blanche, le 20 janvier,

de John F. Kennedy. Ne dit-on pas que le jeune président

élu envisage de favoriser la libération de Lumumba ?

À cette date, la CIA a d’ailleurs renoncé à l’assassiner.

Une grossière mascarade

Il est urgent de transférer le prisonnier ailleurs. Au Kasaï ?

Au Katanga ? Qu’importe. Ici ou là, une mort quasi certaine

l’attend. À Bruxelles, on opte pour le Katanga. Le 16 janvier,

le ministre d’Aspremont Lynden ordonne le transfert. Mobutu,

informé, joue les Ponce Pilate et laisse faire. Il ne participe

pas à la mise au point technique de l’opération, logiquement

confiée à Victor Nendaka. À l’aube du 17, Lumumba, M’polo,

ministre de la Jeunesse, et Joseph Okito, vice-président

du Sénat, victimes d’un stratagème,

sont escortés vers Moanda, puis jetés

sans ménagement dans un DC-4

où prennent place deux de leurs

ennemis jurés, les « commissaires »

Jonas Mukamba et Ferdinand Kasadi,

originaires du Kasaï. Dans l’avion,

ces accompagnateurs infligent des

sévices cruels aux détenus. L’équipage

belge proteste puis, écœuré, s’enferme

dans le poste de pilotage.

À Élisabethville, la tour de

contrôle est avertie de l’arrivée des

« trois colis précieux ». L’appareil

atterrit en bout de piste, loin des

casques bleus. Tshombe, qui a accepté

le transfert à contrecœur, et son

redoutable ministre de l’Intérieur,

Godefroid Munongo, sont prévenus.

Les dirigeants katangais se réunissent et prennent la fatale

décision. Un peloton d’exécution est désigné, qui accomplit

sa sinistre tâche, le soir même, en pleine savane. Tshombe et

Munongo assistent à l’exécution en présence de quatre Belges,

un commissaire de police, Frans Verscheure, et trois officiers,

Julien Gat, François Son et Gabriel Michels. Lumumba est

le dernier à être mitraillé, à 21 h 43. Il a 35 ans et n’est resté

au pouvoir qu’à peine deux mois et demi. Le rideau tombe

sur le premier acte du Congo indépendant.

❋ ❋ ❋

Les pendus de la Pentecôte

En ce jeudi 2 juin 1966, l’aube se lève sur l’une des plus

sinistres journées du long règne de Mobutu. Une journée

d’effroi qui va frapper les esprits et pétrifier les cœurs.

Une journée lugubre où la peur s’emparera du Congo,

et s’y installera pour longtemps.

Avant l’aurore, une marée humaine commence à

cheminer vers la grande place de Kinshasa. Le peuple a été

ameuté par la propagande officielle. La journée est chômée.

Comme un corps dont le sang aurait afflué en son cœur,

la ville paraît tout entière rassemblée sur ce terrain en

friche situé près d’un pont. Ailleurs, les rues sont désertes,

les magasins fermés, la circulation est nulle. On estime

la foule à quelque trois cent mille personnes. C’est le plus

grand rassemblement de l’histoire du Congo. Tous les yeux

sont braqués sur le centre de la place où se trouve une

estrade surmontée d’une potence. Des camions bondés de

soldats attendent. Une fanfare joue des marches militaires.

Soudain, le bourreau apparaît, revêtu d’une étrange robe

noire, les traits dissimulés sous un ample capuchon, noir

Le 4 décembre 1960, le Premier ministre Patrice Lumumba traverse Léopoldville

dans un camion de l’armée, après son arrestation. Il sera fusillé le 17 janvier 1961.

lui aussi. Il gravit, le premier, l’escalier menant à la plateforme

de la potence. Il domine la scène de toute sa stature.

Le drame qui s’annonce s’est noué trois jours plus tôt.

Au matin du 30 mai, lundi de Pentecôte, Mobutu, la voix

vibrante de colère et d’émotion, adresse au peuple un

message radiodiffusé : « Cette nuit, un complot dirigé contre

ma personne et le nouveau régime a été ourdi par quelques

politiciens irresponsables. Ils ont été arrêtés et seront traduits

en justice pour haute trahison. Ce complot a été déjoué grâce

à la vigilance et à la loyauté des membres de l’Armée nationale

congolaise. » Il invite ses compatriotes à garder leur « calme »

BETTMANN ARCHIVES

76 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


et leur « sang-froid » pour démontrer leur fidélité au régime

et leur désapprobation à l’égard de ces traîtres « poussés par

l’appât du gain ». Et il ajoute : « Faites confiance à la justice. »

Qui sont ces « traîtres » ? Trois d’entre eux, Jérôme

Anany, Emmanuel Bamba et Alexandre Mahamba, ont

été ministres dans le gouvernement de Cyrille Adoula.

Le quatrième, Évariste Kimba, était le chef du dernier

gouvernement civil avant le coup d’État. Bamba est

en outre le fils spirituel du prophète Simon Kimbangu,

fondateur de la plus influente Église indépendante

chrétienne du Congo, de type messianique, qui regroupe

quatre millions de fidèles. Le kimbanguisme, persécuté à

l’époque coloniale, est une puissance redoutée du pouvoir.

Bamba, adepte de la non-violence, a passé plus de dix ans

dans un camp de concentration avant l’indépendance.

Cet homme charismatique s’est opposé avec courage au

coup d’État. Qu’ont-ils à se reprocher ? Pour l’essentiel, une

extrême imprudence, et rien de plus. Ils sont tombés dans

un piège machiavélique tendu par le général-président

dont ils ont sous-estimé la perfidie.

❋ ❋ ❋

Ni à droite, ni à gauche,

ni au centre

C’est l’époque où le chef de l’État commence à bouffir

d’orgueil. Il parle de plus en plus souvent de lui-même à la

troisième personne, commentant avec un faux détachement

les paroles et les actes du « général Mobutu ». « Le peuple

congolais et moi-même, déclare-t-il, sommes une seule

et même personne. » En septembre 1967 paraît, sous sa

signature, un ouvrage intitulé Le Gouvernement légitime.

Sa couverture s’orne d’un portrait de Mobutu aux côtés de

l’effigie de… Jules César. Rentrant d’un sommet de l’OUA

où il a été chaudement applaudi, Mobutu confie à un proche :

« À ce moment-là, j’ai senti monter en moi l’odeur du chef. »

L’ivresse du pouvoir grise cet homme encore jeune, ardent,

ambitieux et pugnace. « Je rends coup pour coup », dit-il

à son médecin personnel, l’Américain William Close.

Sur les photos officielles, il a fière allure en grand

uniforme blanc, au premier rang de ses ministres qui

posent en redingote, leur chapeau melon à la main. Il

est si sûr de son autorité qu’il peut partir en voyage trois

semaines à l’étranger sans craindre qu’elle ne soit contestée

en son absence. Il impose peu à peu une autocratie, une

dictature qui se prétend « éclairée », où chaque corps

social doit rejoindre de gré ou de force le giron du MPR.

Les fédérations de jeunesse et d’étudiants se regroupent

au sein de la Jeunesse du Mouvement populaire de la

révolution (JMPR). Les syndicats perdent toute autonomie

en fusionnant dans un syndicat unique, l’Union nationale

des travailleurs congolais (UNTC). Le Manifeste est

clair : « Le syndicat ne doit plus affronter la politique

du gouvernement, mais l’appuyer. » Le droit de grève est

suspendu. Les ministres eux-mêmes se plient aux désirs du

Bureau politique. Le gouvernement n’est, selon la littérature

officielle, qu’un « organe d’exécution » des décisions de

l’« organe de conception », le Bureau politique. Dans les

provinces, une autorité duale, administrative et partisane,

suscite une kyrielle de conflits. Mobutu règle le problème

en faisant des gouverneurs les chefs régionaux du MPR.

❋ ❋ ❋

Crépuscule en solitaire

Il est environ 16 heures, ce vendredi 21 mars 1997,

lorsque l’avion qui ramène Mobutu de Nice s’immobilise

au ras du tapis rouge sur l’aéroport de Kinshasa. La porte

de l’appareil s’ouvre, mais personne n’en sort. Vingt minutes

s’écoulent. Interminables. Rien ne se passe. Les dignitaires

incrédules rebroussent chemin vers le salon d’honneur.

Finalement, Mobutu descend de la passerelle, d’une démarche

hésitante, au bras de son épouse. Ses bras et ses jambes ont

souffert du voyage. Il a fallu les masser. Amaigri, il a les joues

creuses, les cheveux clairsemés. Trois mois plus tôt, il rentrait

en triomphe au pays. Cette fois, il revient sans gloire, en

catimini. Nulle foule en liesse dans les rues pour l’accueillir.

Sa longue limousine noire file à vive allure. Le cortège

s’attire des huées, des sifflets.

Ce même vendredi, Kisangani attend son « libérateur »,

Kabila. La troisième ville du pays est tombée six jours plus

tôt dans les mains de l’AFDL. Une marée humaine déferle

sur l’aéroport, chantant, dansant, transpirant. La foule

exhibe fièrement ses banderoles : « Adieu à la dictature

de Mobutu ! » « Soyez le bienvenu, papa Kabila ! » Ou encore :

« Le fils de Chirac est mort, maintenant nous sommes libres ! »

À peine débarqué, Kabila s’engouffre dans une voiture,

sous escorte militaire. Personne, ou presque, ne l’a vu.

Mais tout le monde est content.

Le lendemain, Mobutu apparaît quelques minutes sur

la terrasse de sa résidence du camp Tshatshi. Il s’adresse,

de sa voix caverneuse, à un groupe de journalistes étrangers :

« Je m’appelle Mobutu. Je suis rentré pour m’occuper non

pas de la fortune de Mobutu, comme vous l’écrivez de temps

en temps, mais des intérêts supérieurs du Zaïre, c’est-à-dire

notre unité et notre intégrité territoriales. » Il est accompagné

du vice-président sud-africain Thabo Mbeki. Mobutu sait

sa situation désespérée. Les rebelles poursuivent leur marche

inexorable. Kabila se montre intraitable. Lors d’un meeting

à Kisangani, il exclut tout cessez-le-feu en préalable à une

éventuelle négociation. Laquelle, dans son esprit, ne peut

porter que sur un seul objet : le départ de Mobutu, qu’il

réclame avec constance. Il annonce en outre l’interdiction

des partis politiques dans les régions sous son contrôle. ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 77


BUSINESS

Interview

Sidzanbnoma Nadia

Denise Ouedraogo

Le Groupe OCP

s’implique en

Côte d’Ivoire

Les prix

alimentaires

sous tension

Le lithium

et autres nouveaux

trésors africains

L’explosion des cours ouvre des perspectives nouvelles, notamment en matière

d’industrialisation. En particulier pour tous les minerais concernés par les exigences

du développement durable. par Cédric Gouverneur

L’historique du cours du

lithium donne le vertige :

il y a une décennie,

une tonne de ce minerai

valait un peu moins de 4500 dollars.

Il y a cinq ans, en 2017, elle dépassait

les 12 000 dollars. Et aujourd’hui,

elle frôle les 80000… « Le prix du

lithium a atteint des niveaux insensés !»

a tweeté Elon Musk le 8 avril, en

commentant ces chiffres. Le patron

des voitures électriques Tesla estime

que sa société « pourrait devoir se

lancer dans l’exploitation minière et le

raffinage directement, à grande échelle,

à moins que les coûts s’améliorent ».

Même si le cours de ce minerai

avait chuté à 6800 dollars en 2020

du fait du choc pandémique et de la

considérable mise entre parenthèses

de l’économie mondiale, la tendance

à long terme est clairement à la hausse.

Selon la Conférence des

Nations unies sur le commerce et le

développement (CNUCED), la demande

mondiale en batteries lithium-ion pour

véhicules électriques va, au minimum,

décupler dans la prochaine décennie,

en raison notamment de la transition

énergétique et de la lutte globale contre

les émissions carbones. La Commission

européenne planifie même l’interdiction

des véhicules dits « thermiques »

(essence et diesel) à l’horizon 2035.

L’avenir appartient clairement

aux véhicules sans carburant : selon

le cabinet Jato Dynamics, les ventes

de voitures électriques ont plus que

doublé entre 2020 et 2021 (+108 %),

avec 4,2 millions de véhicules écoulés,

contre 2 millions l’année précédente.

Rien qu’au premier trimestre 2021,

il s’en est vendu autant que durant

toute l’année 2017… En tête du

palmarès 2021 se trouve l’américain

Tesla (900 000 voitures vendues), puis

l’allemand Volkswagen (480 000) et

le sud-coréen Hyundai-Kia (227 000).

Nul doute que la forte hausse des

prix des carburants, provoquée

par le conflit en Ukraine depuis fin

février, devrait conforter les acheteurs

de véhicules électriques dans leur

choix et séduire les hésitants…

78 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


Une usine fabriquant des batteries

au lithium pour les voitures électriques,

à Nankin, dans l’est de la Chine,

en mars 2021.

CHINA SHUTTERSTOCK OUT/AFP

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 79


BUSINESS

Or, chaque batterie de voiture contient

environ 80 kilos de lithium.

La transition énergétique crée

donc les conditions d’une progression

durable, et sur le long terme, des cours

des matières premières désormais

indispensables à ces nouvelles énergies

« décarbonées » : non seulement

le lithium, mais également le cuivre,

le cobalt, le nickel ou le manganèse,

utilisés pour les panneaux solaires

photovoltaïques ou les éoliennes. Sans

oublier l’uranium : la filière nucléaire

travaille à « verdir » son image,

considérablement dégradée depuis

la catastrophe de la centrale japonaise

de Fukushima, le 11 mars 2011. Ses

défenseurs avancent comme arguments

ses faibles rejets de gaz à effet de serre

et la maigre probabilité du risque

d’accident nucléaire dans une centrale,

comparée à la certitude et à l’urgence

de la catastrophe climatique à venir en

cas d’absence de baisse des émissions

de CO 2 … L’Association nucléaire

mondiale prévoit donc une forte hausse

de la demande globale en uranium,

d’environ 73 000 tonnes

en 2021 à plus de

93 000 tonnes en 2030.

Les pays africains au

sous-sol riche en minerais

pourraient ainsi figurer

parmi les bénéficiaires

de ce nouveau contexte

énergétique. D’autant que

les sanctions occidentales qui frappent

la Russie – autre important producteur

Le 7 avril 2022, le patron de Tesla lors de l’inauguration de la nouvelle méga-usine

de la marque, à Austin, au Texas.

L’État qui mise

le plus sur cette

hausse durable

est la République

démocratique

du Congo.

de minerais – depuis l’invasion de

l’Ukraine la mettent sur la touche…

Afin de se substituer au géant russe

désormais persona non grata auprès

des Européens et des Américains,

l’Afrique du Sud a annoncé, dès mars,

l’accroissement de sa production

de titane (nécessaire notamment

à la fabrication de

pots catalytiques, qui

diminuent la nocivité

des gaz d’échappement).

Les producteurs de

gaz du continent africain

vont également tirer

avantage des sanctions :

l’Union européenne

entend réduire sa dépendance

énergétique au gaz russe (40 %

de ses approvisionnements).

Quelques jours après l’invasion

en Ukraine, le ministre italien des

Affaires étrangères Luigi Di Maio

et les responsables de la compagnie

d’hydrocarbures Eni se sont rendus

en Algérie afin de rencontrer le

président Abdelmadjid Tebboune et

de négocier l’achat auprès du groupe

pétro-gazier public Sonatrach « de

quantités supplémentaires de gaz et les

concrétiser dans les meilleurs délais ».

Mais l’État africain qui mise

le plus sur cette hausse durable est la

République démocratique du Congo

(RDC), deuxième producteur de lithium

du globe, derrière l’Australie, avec

132 millions de tonnes en réserve dans

son sous-sol. À près de 80 000 dollars

la tonne, le potentiel laisse songeur,

et les autorités de Kinshasa ne

cachent pas leurs ambitions : le

président Félix Tshisekedi a appelé

ses « homologues à saisir l’occasion

qui s’offre [au] continent de construire

ensemble l’industrie de la batterie

électrique », en présence du chef d’État

zambien Hakainde Hichilema, lors

du DRC – Africa Business Forum,

BOB DAEMMRICH/ZUMA PRESS/REA

80 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


SHUTTERSTOCK (2)

organisé par la présidence en novembre

dernier à Kinshasa, avec notamment

le soutien de la Banque mondiale

et de la Commission économique

des Nations unies pour l’Afrique [voir

l’interview de Sidzanbnoma Nadia

Denise Ouedraogo, pages suivantes].

« La RDC est la destination la plus

compétitive au monde pour installer

des usines de fabrication de batteries »,

a rappelé Tshisekedi. En effet, selon

une récente étude de BloombergNEF,

réalisée par Kwasi Ampofo, responsable

du département métaux et mines

du cabinet américain, ériger ces sites

industriels en RDC coûterait trois

fois moins cher que de le faire aux

États-Unis ou en Chine, et deux fois

moins qu’en Pologne, qui plus est

avec une empreinte carbone moindre

du fait du potentiel hydroélectrique

du géant d’Afrique centrale.

La société minière australienne

AVZ Minerals et le fabricant chinois

de batteries CATL s’intéressent donc

au plus grand gisement de lithium

au monde, situé à Manono (dans le

sud-est du pays). L’histoire a tendance

à se répéter : au début du XX e siècle,

rappelait récemment Ed Cropley,

journaliste spécialiste des questions

énergétiques à l’agence Reuters, le

pionnier de l’automobile américain

Henry Ford avait pris soin d’assurer

ses approvisionnements en prenant

le contrôle effectif de plantations

d’hévéas et de mines de charbon.

Il lui semble ainsi « logique » que

Musk s’intéresse de plus en plus aux

gisements africains… La RDC, qui au

fil des décennies a acquis le surnom

peu enviable de « scandale géologique »,

devra cependant affronter – et vaincre –

ses sempiternels démons (corruption,

gabegie et mal-gouvernance) si elle

veut parvenir à attirer sur son sol

les usines des énergies de ce futur

« décarboné », riche d’opportunités. ■

LES CHIFFRES

3,6 %

SOIT LA CROISSANCE

ÉCONOMIQUE QUE PRÉVOIT

LA BANQUE MONDIALE

POUR L’AFRIQUE EN 2022

(CONTRE 4 % L’AN DERNIER).

3 millions de tonnes

par an, c’est la capacité de la plus

grande usine d’engrais du

continent, que vient d’inaugurer le

groupe Dangote à Lekki, au Nigeria.

20 millions

de personnes

sont menacées

par la sécheresse

dans la Corne

de l’Afrique.

L’ITALIE DÉPENDANT

À 45 % DU GAZ RUSSE,

LE PREMIER MINISTRE

FAIT LE TOUR

DES PRODUCTEURS

AFRICAINS POUR

DIVERSIFIER SES

APPROVISIONNEMENTS :

ÉGYPTE, ALGÉRIE,

CONGO, ANGOLA,

MOZAMBIQUE…

Depuis le début du conflit en Ukraine,

le cours du pétrole tourne autour

de 100 dollars le baril, mais certains

experts envisagent une hausse à 150 dollars.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 81


BUSINESS

Sidzanbnoma Nadia

Denise Ouedraogo

ÉCONOMISTE À LA CEA

« Nous allons assister à un retour

du protectionnisme »

La hausse sur

le long terme du

cours des minerais

indispensables aux

énergies renouvelables

bouleverse la donne

industrielle. Économiste

à la Commission

économique des

Nations unies pour

l’Afrique (CEA),

Sidzanbnoma Nadia

Denise Ouedraogo

répond à nos questions.

propos recueillis

par Cédric Gouverneur

AM : La demande mondiale en

minerais nécessaires aux batteries

électriques et aux énergies

renouvelables ainsi que les sanctions

occidentales contre la Russie créentelles

un contexte plus favorable

aux pays producteurs africains ?

Sidzanbnoma Nadia Denise

Ouedraogo : Les sanctions

occidentales contre la Russie auront

des conséquences positives et négatives

sur l’Afrique, qui possède 12 % des

réserves mondiales de pétrole, 12 %

des réserves de gaz naturel, plus de

80 % des métaux du groupe du platine,

et plus de 40 % de l’or. La guerre a

rendu beaucoup de matières premières

plus chères, entraînant un renforcement

des devises des exportateurs du

continent, qui feront probablement

partie des grands vainqueurs, car

la flambée des prix se prolongera.

À court terme, les pays producteurs

d’énergies fossiles sont les plus grands

gagnants : le prix du pétrole fluctue

énormément, atteignant 139 dollars

le baril à la mi-avril, soit 30 % de plus

qu’au début de l’invasion. Ce boom

bénéficie à plusieurs exportateurs,

dont le Nigeria, l’Algérie, l’Angola

et la Libye. Les pays qui possèdent

les réserves de gaz les plus profondes

au monde (Nigeria, Algérie, Égypte,

Tanzanie, Mozambique) pourraient

remplacer les approvisionnements

russes en Europe. Bénéficier de

cette opportunité nécessitera qu’ils

relèvent les défis en infrastructure

en accélérant des plans – vieux de

plusieurs décennies – de construction

de pipelines d’exportations. L’un des

moyens consiste à ouvrir le secteur

aux capitaux privés. Il faudrait aussi

des contrats à long terme pour garantir

un approvisionnement important

en Europe, étant donné que le gaz

servira d’énergie de transition pour

encore quelques années. La Russie

étant un important producteur de

métaux précieux et rares, les sanctions

occidentales à son encontre devraient

amener les grandes entreprises

américaines, comme Apple, à trouver

de nouveaux fournisseurs. Le continent

abrite ainsi d’importantes réserves

de cuivre et de cobalt, de diamants,

d’uranium, de fer, de manganèse,

de bauxite ou encore de lithium…

Le Rwanda est par exemple le

plus grand exportateur de tantale

au monde, métal indispensable dans les

smartphones, les réacteurs nucléaires,

82 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


DR

les pièces d’avions et de missiles,

certains appareils chirurgicaux, etc.

Ces États devraient voir leur solde

courant s’améliorer, et les entreprises

minières peuvent s’attendre à des

bénéfices exceptionnels. Mais pour

consolider ces gains et les utiliser afin

de financer le développement durable,

il faudrait remédier à la faiblesse

des structures de gouvernance, ainsi

qu’au risque élevé des investissements

sur le continent.

Elon Musk envisage que Tesla

fasse de l’extraction de lithium, et

Bloomberg estime que construire des

usines en République démocratique

du Congo (RDC) pour le transformer

sur place coûterait moins cher

qu’aux États-Unis ou en Chine.

Comment réunir les conditions

de cette industrialisation ?

La RDC est particulièrement

bien placée pour occuper une

position de leader dans l’industrie

de la transition énergétique. Mais

en tant qu’exportateur de matières

premières toujours bloqué dans la

phase d’extraction et de traitement

des minéraux, ce pays se trouve

cependant au bas de la chaîne de valeur

mondiale des batteries et des véhicules

électriques, ne capturant actuellement

que 3 % de la valeur mondiale totale.

Par exemple, presque tout le cobalt qui

y est extrait est exporté vers la Chine

ou la Belgique pour être affiné, avec des

avantages économiques insignifiants

pour le pays. Le développement

sur place d’une chaîne

de valeur (production de

précurseurs, fabrication

de cellules de batterie,

assemblage de cellules et

fabrication de véhicules

électriques) permettrait

à l’Afrique de gagner

une plus grande part

du marché des batteries

de véhicules électriques

et des énergies

renouvelables. Pour

construire une chaîne

d’approvisionnement

nationale, les pays

du continent doivent

intensifier leurs

investissements dans les

infrastructures et élaborer les politiques

Certains pays

devraient

voir leur solde

courant

s’améliorer, et

les entreprises

minières

peuvent

s’attendre à

des bénéfices

exceptionnels.

et les cadres réglementaires nécessaires

afin d’attirer des investissements,

mettre à niveau les compétences

disponibles et fournir la main-d’œuvre

nécessaire. Pour ce faire, la CEA

vient de lancer avec le gouvernement

de la RDC un centre d’excellence

spécialisé dans la formation et la

recherche avancée sur les batteries,

à l’Université de Lubumbashi.

Une meilleure intégration

des producteurs africains

de minéraux de batteries

dans les chaînes de valeur

mondiales contribuera

non seulement

à la

réalisation des

objectifs

de développement

durable et élargira

la part de la richesse

qui est conservée localement, tout en

renforçant la compétitivité des PME

locales et la création d’emplois décents

pour les jeunes.

Le secteur minier sur le continent ne

se distingue ni par sa transparence

ni par sa bonne gouvernance :

l’exploitation des diamants du

Botswana (avec son fonds souverain

Pula) peut-elle être

un modèle ?

L’Afrique doit se doter

dès à présent de mécanismes

permettant la bonne

gouvernance et l’utilisation

efficiente de cette manne

financière que représente

l’exploitation de ses réserves,

à l’image du fonds souverain

Pula, créé en 1993. Sa

gestion est confiée à la

Banque du Botswana pour

assurer sa solidité juridique

et ses transactions. Cette

dernière évalue les besoins

en réserves internationales

primaires (investies dans

le portefeuille de liquidités) pour

atteindre ses principaux objectifs.

Les actifs excédant ce qui est nécessaire

pour l’adéquation des réserves sont

investis à long terme en consultation

avec le ministère des Finances et de

la Planification du développement.

Le gouvernement investit directement

dans le fonds Pula, et ses actifs

sont comptabilisés dans le compte

d’investissement gouvernemental.

Les spécifications légales de ces

activités sont détaillées dans la loi.

Les fonds souverains dans les pays

producteurs, de type hybride, allient

la stabilisation économique et l’épargne,

catalysent la bonne gouvernance et

la transparence fiscale. Gouverner en

collaborant avec la société civile devrait

aider le continent à éviter, cette fois, la

malédiction des matières premières. ■

AFRIQUE MAGAZINE A I 428

– MAI 2022 22

2

83


BUSINESS

Récolte de cabosses

de cacao à Man,

à l’ouest du pays.

Le Groupe OCP s’implique

en Côte d’Ivoire

Le géant marocain des phosphates a signé un partenariat stratégique avec

les autorités pour développer les chaînes de valeur agricoles dans le pays.

L

e CEO d’OCP Africa, filiale

du Groupe OCP, Mohamed

Anouar Jamali, et le ministre

ivoirien de l’Agriculture et du

Développement rural, Kobenan Kouassi

Adjoumani, ont signé le 28 mars

à Abidjan, en présence du Premier

ministre Patrick Achi, un protocole

d’accord-cadre de partenariat visant

à favoriser la transformation de

l’agriculture du pays. « La présente

signature d’une convention de

partenariat s’inscrit dans le cadre

de la mise en œuvre du deuxième

Programme national d’investissement

agricole (PNIA 2), une déclinaison

du programme stratégique Côte

d’Ivoire 2030 », a précisé Kobenan

Kouassi Adjoumani. Présentée en

novembre dernier, la Vision 2030

est une stratégie de développement

qui définit des leviers prioritaires

afin de booster les potentiels du

pays et créer de la valeur ajoutée

dans les secteurs de l’agribusiness,

du textile, de l’habitat, du numérique,

du tourisme et de la culture. L’ambition

est de créer 8 millions d’emplois

d’ici 2030, de doubler le revenu

par habitant et de diviser par deux

le taux de pauvreté. Prévue pour

une période initiale de deux années

renouvelables, cette coopération entre

la Côte d’Ivoire et le Groupe OCP

comportera trois accords spécifiques :

la création de 30 centres de service

ZIV KOREN/POLARIS/STARFACE

84 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


SHUTTERSTOCK

agricole de nouvelle génération,

une cartographie numérique de la

fertilité des sols, et une coopération

d’OCP avec le Projet de promotion

du riz local (lancé en 2014 dans

le nord du pays pour relancer la

production, la transformation et

la commercialisation du riz paddy).

Ce partenariat a pour ambition

l’amélioration de la gouvernance

des chaînes de valeur agricoles

et des ressources animales et

halieutiques, et le développement

de la recherche tout comme de la

formation. L’objectif est de renforcer

la compétitivité de ces chaînes de

valeur agricoles, ainsi que d’améliorer

leur insertion dans les chaînes de

valeur mondiales. Le ministère de

l’agriculture ivoirien espère qu’« il s’en

suivra un accroissement des revenus

agricoles de 60 à 80 % d’ici 2030 ».

Le CEO d’OCP Africa, Mohamed

Anouar Jamali, a indiqué que deux

autres accords devraient suivre :

l’un sur la diffusion des bonnes

pratiques agricoles auprès des

coopératives féminines, l’autre sur

la mise en place d’un mécanisme

pour l’accompagnement et le support

des start-up ivoiriennes, dans le but

de favoriser les investissements en

agribusiness dans le pays. Une école

numérique de l’agriculture, la « digital

farmer school », doit voir le jour :

adossée à une ferme expérimentale,

elle aura pour objectif « la formation

d’excellence des jeunes en

agribusiness et en agri-tech », a précisé

le CEO, ajoutant que « cette école,

qui sera le premier noyau en Côte

d’Ivoire de l’Université Mohammed

VI Polytechnique (UM6P), fera l’objet

d’un sixième accord spécifique ».

Fondé en 1920, le Groupe OCP est

le premier exportateur de phosphate

brut, d’acide phosphorique et d’engrais

phosphatés dans le monde. ■

L’indice FAO des prix

des huiles végétales

a grimpé de 23,2 %

entre février et mars.

Les prix alimentaires

sous tension

La guerre en Ukraine provoque une inflation

massive des cours et des produits.

Cela se confirme, et c’est très

inquiétant : l’Ukraine et la

Russie représentant 30 % des

exportations mondiales de blé, le conflit

entre les deux nations slaves, déclenché

le 24 février, impacte fortement

les cours. Établi par l’Organisation

des Nations unies pour l’alimentation et

l’agriculture (FAO), l’indice des prix des

produits alimentaires a atteint en mars

une moyenne de 159,3 points, son plus

haut niveau depuis sa création en 1990 :

dans le détail, l’indice FAO des prix

des céréales a grimpé de plus de 17 %

entre février et mars, et celui des huiles

végétales de 23,2 % (l’Ukraine étant

le premier producteur mondial d’huile

de tournesol). La guerre vient s’ajouter

à d’autres facteurs de hausse : l’indice

FAO du prix du sucre a ainsi grimpé de

6,7 % (du fait notamment de la hausse

du réal, la monnaie du Brésil), celui

de la viande de 4,8 % (en raison d’une

épidémie de grippe aviaire en Europe),

et celui des produits laitiers de 2,6 %

– une hausse de 23 % en un an (du

fait de l’augmentation de la demande,

notamment sur les marchés asiatiques).

Selon la FAO, 14 millions de personnes

supplémentaires pourraient souffrir

de la faim à cause du conflit et de ses

conséquences. En outre, 125 millions

de personnes à travers le monde

dépendent du Programme alimentaire

mondial (PAM) pour se nourrir, or, la

moitié du blé de ce dernier provenait

d’Ukraine, dont la production agricole

est paralysée par la guerre… ■

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 85


VIVRE MIEUX

Pages dirigées par Danielle Ben Yahmed, avec Annick Beaucousin et Julie Gilles

MYOPIE

UNE ÉPIDÉMIE MONDIALE

SANS VIRUS NI CONTAGION

LES CHIFFRES SONT INQUIÉTANTS. POUR FREINER LA PROGRESSION FULGURANTE DE CETTE

ANOMALIE DE LA VISION QUI SERAIT LIÉE À NOTRE MODE DE VIE, IL FAUT AGIR DÈS L’ENFANCE.

EN 2010, ON COMPTAIT 2 MILLIARDS de myopes

dans le monde. Aujourd’hui, ils sont près de 3 milliards,

et à l’horizon 2050, ils devraient être plus de 5 milliards,

soit la moitié de la population mondiale ! Due à un

allongement excessif du globe oculaire, la myopie affecte

la vision de loin. Les spécialistes tirent la sonnette d’alarme

sur cette « épidémie » car elle est loin d’être anodine. Il s’agit

d’un véritable problème de santé, puisque cette affection

ne se résume pas au port d’une correction optique.

Sur les 5 milliards de myopes en 2050, 10 à 20 %

souffriront de formes graves. De fait, les myopes forts

(à partir de -5 ou -6 dioptries) sont plus à risque d’être

victimes de complications pouvant menacer la vue,

et même conduire à la cécité : décollement de la rétine,

glaucome – qui les touche deux fois plus [voir encadré] –,

cataracte précoce, maladies de la macula (zone centrale

de la rétine)… Ces complications peuvent survenir chez

les myopes forts à un âge encore jeune, vers 40 ou 50 ans.

LES SOLUTIONS POUR RÉDUIRE LE PHÉNOMÈNE

La myopie est souvent liée à des facteurs héréditaires.

Mais concernant l’épidémie actuelle, les études mettent

en cause les nouveaux modes de vie, avec un manque

d’exposition à la lumière naturelle (sans elle, le globe

SHUTTERSTOCK

86 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


SHUTTERSTOCK

oculaire des enfants s’allonge trop vers l’arrière)

et la vision de près sollicitée de plus en plus tôt.

Pour les spécialistes, la meilleure prévention chez

les enfants est de privilégier les activités en extérieur :

deux heures minimum par jour, pour profiter de la lumière

naturelle et en même temps solliciter la vision de loin.

Parallèlement, il est conseillé de réduire les activités

prolongées en vision de près et de faire des pauses durant

celles-ci. Enfin, il faut réaliser des dépistages réguliers chez

l’ophtalmologiste, notamment un vers 3 ans, et un autre vers

6 ans. Et consulter lorsqu’un enfant se plaint de ne pas voir

au tableau, de voir flou, et rapproche de ses yeux ses livres.

En traitement, il existe maintenant des moyens pour

freiner la myopie chez les plus jeunes. Plus tôt ils sont mis en

œuvre, plus l’évolution de celle-ci sera ralentie. Il peut s’agir

de l’orthokératologie, qui consiste, à partir de 7 ou 8 ans,

à porter la nuit des lentilles rigides remodelant la cornée.

Cela corrige la myopie la journée sans port de lunettes,

freine son évolution et évite les complications des myopies

fortes. Le port journalier de lentilles souples est également

possible pour réduire la myopie. Il existe d’autre part des

verres freinateurs : ceux-ci réduisent la croissance de l’œil

et empêchent l’évolution du trouble visuel. Leur port est

recommandé entre 6 et 12 ans. Autre stratégie : un collyre

à base d’atropine instillé une fois par jour. Il a une action

sur les parois du globe oculaire, limitant son élongation,

et peut être administré à partir de 6-7 ans, pendant une

année, avant de faire un bilan. Si la myopie est stabilisée,

il peut être poursuivi deux ans. Et si elle ne l’est pas,

il peut être proposé de combiner traitement et verres.

Quant à la chirurgie, possible à l’âge adulte sauf

contre-indications, elle ne diminue pas la taille du globe

oculaire et ne réduit donc pas le risque de complications.

Même opéré, il faudra se faire suivre. ■ Julie Gilles

Attention au glaucome !

L

es myopes y sont plus sujets, et l’hérédité est également

un facteur de risque. Dû à une pression intraoculaire

trop élevée, et pouvant rester sans symptôme durant

des années, il passe souvent inaperçu. Il faut donc le

dépister, sinon le glaucome non traité détériore peu à peu

le nerf optique : il dégrade la vision périphérique, puis la

vision centrale, pouvant conduire à la cécité. L’abaissement

de la pression oculaire en utilisant des collyres, lasers ou

traitements chirurgicaux est le seul moyen de stopper ou

freiner la progression de la maladie, qui reste insuffisamment

dépistée. À partir de la presbytie (vers 45 ans), il est capital

de consulter régulièrement un ophtalmologiste : pas

uniquement pour renouveler sa correction optique, mais

aussi pour un contrôle de la pression intraoculaire et un

examen du fond d’œil et du nerf optique, à même de détecter

le glaucome, qui devient plus fréquent avec l’âge. ■ J.G.

DU SPORT

POUR DOPER

SA FERTILITÉ

L’ACTIVITÉ PHYSIQUE LA BOOSTE, QUE CE

SOIT CHEZ L’HOMME OU CHEZ LA FEMME.

AVOIR UNE PRATIQUE SPORTIVE régulière

est bénéfique sur plusieurs plans si l’on

veut concevoir plus facilement un bébé.

En premier lieu, cela aide à lutter contre

le surpoids. Chez l’homme, celui-ci peut

entraîner un déséquilibre hormonal ainsi

que nuire à la fonction érectile. Et chez la

femme, il peut affecter la qualité des ovaires.

Ensuite, quand on fait du sport

régulièrement, on mange en général plus

sainement, donc avec un apport optimal en

nutriments. Or, ceux-ci influent sur le bon

équilibre hormonal chez les deux sexes.

Enfin, l’activité physique évacue le

stress, lequel réduit souvent drastiquement

les chances de procréation. Chez l’homme,

il risque ainsi d’entraîner une baisse de

la production de testostérone, avec pour

conséquences possibles une diminution de

la libido et un dysfonctionnement érectile.

Il peut également réduire le volume du

sperme, tandis que le sport, lui, booste

sa concentration en spermatozoïdes. Et

chez la femme, le stress peut retentir sur la

régularité des cycles et bloquer l’ovulation.

Si l’on veut booster sa fertilité, toute activité

physique est donc bénéfique ! ■ Annick Beaucousin

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 87


VIVRE MIEUX

LES BIENFAITS DES MÉTHODES

CORPS-ESPRIT

MÉDITATION, YOGA, HYPNOSE… CES DISCIPLINES

QUI PEUVENT NOUS AIDER À ALLER MIEUX.

NOMBRE D’ÉTUDES LE MONTRENT : ces activités font

du bien et permettent de consommer moins de médicaments

– et donc de limiter leurs effets secondaires s’il y en a.

Les médecins eux-mêmes ne sous-estiment pas l’intérêt de

ces méthodes et, pour beaucoup, les conseillent dorénavant.

Pour s’y mettre, à défaut d’un professionnel à proximité de

chez soi, on peut s’aider d’applis ou de vidéos sur Internet.

• La méditation : elle a une action bénéfique sur les

douleurs, procure ainsi un meilleur sommeil, et permet de

diminuer la prise d’antalgiques. La pratiquer régulièrement

peut aussi amoindrir le stress et améliorer le bien-être.

• Le yoga : il a fait l’objet de très nombreuses publications

scientifiques concernant les douleurs notamment, comparant

ses bienfaits tantôt à ceux des médicaments, tantôt à

ceux de la kinésithérapie, ou encore à ceux d’une activité

physique. Et aucun doute, le yoga soulage toutes sortes de

douleurs : maux de dos, rhumatismes, maux intestinaux…

• L’hypnose : elle a fait ses preuves pour lutter contre

les addictions, car elle favorise la création de nouveaux

automatismes cérébraux. Côté sommeil, elle permet de

diminuer le temps d’endormissement et les réveils nocturnes.

• La cohérence cardiaque : basée sur une respiration

lente et régulière, cette méthode aide à dissiper ses angoisses,

à mieux gérer son stress. Elle peut empêcher l’installation

d’un stress chronique, avec tous les effets néfastes sur la

santé que celui-ci peut avoir. La cohérence cardiaque peut

également protéger des maladies cardiovasculaires. ■ J.G.

POURQUOI

A-T-ON LA

PAUPIÈRE

QUI TREMBLE ?

IMPOSSIBLES À MAÎTRISER, CES TRESSAILLEMENTS

SONT DÉSAGRÉABLES, MAIS BÉNINS !

CES BRÈVES SECOUSSES sont provoquées par de petites

contractions involontaires d’un muscle de la paupière. Mais

que l’on se rassure, il s’agit d’un phénomène totalement

bénin ! Lorsque celui-ci se répète, un déficit en magnésium

peut en être la raison : de fait, des muscles manquant de ce

sel minéral fonctionnent mal et se tendent, en particulier au

niveau de la paupière. La solution ? Revoir son alimentation

pour avoir de meilleurs apports en magnésium : favoriser

les céréales complètes (pain complet, pain de seigle, riz

complet) et consommer des aliments qui en sont riches,

tels que légumes secs, fruits oléagineux, cacao… Les

poissons et fruits de mer en apportent aussi un peu,

tout comme les légumes verts. Et rien n’empêche de faire

en plus une cure avec un complément alimentaire.

Autre cause possible de ces tressaillements : un manque

de sommeil ou un excès de stimulants comme la caféine,

favorisant un état d’hyperexcitabilité des fibres musculaires.

Dans ce cas-là, c’est son hygiène de vie qu’il faut revoir.

Enfin, l’excès de stress est aussi avancé comme pouvant

être coupable. Mais ici, on rejoint un peu le problème

du magnésium : en effet, le stress augmente l’élimination

urinaire de ce dernier, donc favorise une carence. D’où le

conseil habituel de se supplémenter dans cette circonstance.

Et il faut également essayer d’éloigner

les tensions, en s’octroyant

des moments pour soi qui

permettent de « souffler » :

musique, danse, chant,

balades en plein air,

méditation, et autre activité

relaxante… ■ A.B.

SHUTTERSTOCK

88 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022


En bref

Les chaussettes

connectées de la

marque Siren surveillent

la température

et préviennent

les inflammations.

Spécial hommes

◗ À 40 ans, âge charnière,

il est important de prendre

soin de son corps. Ce livre

donne les clés pour aider

à prévenir les premiers

signes de vieillissement

de l’organisme chez

l’homme, en adoptant

une bonne hygiène de vie

et en faisant du sport pour

sa condition physique.

Au masculin : Sport, santé,

bien-être après 40 ans,

par le Pr Fabien Doguet

et Jean-Marc Delorme,

Flammarion, 19,90 euros.

DIABÈTE : DU NOUVEAU

CÔTÉ PRÉVENTION

LES ÉVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES PERMETTENT

DE FORMIDABLES AVANCÉES POUR ÉVITER LES PLAIES DU PIED.

SHUTTERSTOCK

CHEZ LES PERSONNES diabétiques,

les plaies du pied sont toujours

une complication fréquente et

majeure, conduisant encore trop

souvent à des amputations.

Pourquoi ces plaies surviennent-elles ?

Au fil de l’évolution de la maladie, à

cause d’une atteinte des vaisseaux, le

pied est incorrectement vascularisé, et la

cicatrisation se fait mal : un simple bobo

peut ainsi tourner en inflammation et

infection. De plus, l’excès de sucre dans

le sang peut provoquer une atteinte

des nerfs, avec une diminution ou une

perte de sensibilité au niveau du pied :

une lésion peut ainsi passer inaperçue

et parfois rapidement évoluer. Faute de

bonne sensibilité, il est donc conseillé de

bien surveiller ses pieds et de consulter

devant la moindre blessure, ou un

changement de coloration de la peau.

Parallèlement à cela, un podologue

peut donner des conseils pour ne pas

« agresser » ses pieds (par exemple, porter

des chaussures sans risque de frottement).

Mais ces mesures préventives ne sont

pas toujours correctement mises en place.

D’où l’intérêt de nouvelles approches

qui ont été présentées en mars dernier au

congrès annuel de la Société francophone du

diabète : il s’agit de technologies digitales qui

permettent de limiter le risque d’apparition

de plaies chez les malades. Ainsi, des objets

connectés, comme des semelles capables

de repérer les zones d’hyperpression et

d’alerter sur le risque par l’intermédiaire

de montres connectées, ont été présentés.

Autre exemple d’innovation : des

tapis peuvent détecter une différence

de température entre les deux pieds

d’une personne diabétique, cette

différence étant un marqueur de risque

de survenue de plaie dans les 40 jours

à venir. Grâce à ces dispositifs, on peut

ainsi anticiper avant l’apparition de

la plaie, avec les mesures de prévention

qui s’imposent : soins de pédicurie, mise

en place d’un chaussage adapté, etc.

Par ailleurs, une autre technologie

est en développement : la télésurveillance

à distance, permettant la télétransmission

de photographies d’une plaie par une

infirmière à domicile et un suivi pour

s’assurer de l’évolution favorable. ■ A.B.

Sucre et nouveaux

réflexes

◗ Consommé en excès,

le sucre est aujourd’hui

devenu un problème de

santé majeur. Ce guide en

expose les conséquences

(obésité, diabète, maladie

du soda…), explique

d’où vient l’augmentation

du sucre dans l’assiette,

et donne des conseils pour

parvenir à en réduire

sa consommation selon

ses besoins.

En finir avec le sucre,

par Claire Ricard,

Larousse, 13,95 euros.

AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022 89


LES 20 QUESTIONS

Abdoulaye

Nderguet

Surnommé le ROSSIGNOL DU TCHAD,

il fait vibrer les racines africaines

du blues avec les musiciens du BEX’Tet.

Une voix puissante et apaisante.

propos recueillis par Astrid Krivian

1 Votre objet fétiche ?

Une radio, pour rester en éveil, relié

au monde, même la nuit.

2 Votre voyage favori ?

Le retour aux sources dans mon village à Bedaya,

au sud du Tchad. Je m’y rends en voiture,

puis je finis le trajet à pied ou en charrette à bœufs.

3 Le dernier voyage

que vous avez fait ?

Une tournée africaine : Lomé,

Ouagadougou, Conakry,

Bamako, Kinshasa, Kisangani,

Luanda et N’Djamena.

4 Ce que vous emportez

toujours avec vous ?

Mon chapeau.

5 Un morceau de musique ?

« Carmina Burana », de Carl Orff.

En me désignant la porte de l’enfer, il me rappelle

à quel point la vie est précieuse et fragile.

6 Un livre sur une île déserte ?

Au Tchad sous les étoiles, de Joseph Brahim

Seid. Il montre la beauté du désert parsemé

d’oasis, telles des îles perdues.

7 Un film inoubliable ?

Dune, de Denis Villeneuve. Une alerte

sur la cause du dérèglement climatique,

dont nous ressentons déjà les effets.

L’Âme du blues,

Abdoulaye Nderguet

et le BEX’Tet,

Go Musick/L’Autre

distribution.

8 Votre mot favori ?

« Rêve », car il permet de transformer le monde.

C’est la porte de l’espoir, l’horizon de nos enfants.

9 Prodigue ou économe ?

J’aime à m’engager pour l’avenir. Pour cela, il faut

savoir s’investir, sans dépenser pour dépenser.

10 De jour ou de nuit ?

De jour pour mes obligations – je me lève tôt. Et de

nuit pour mes inspirations, quand je compose et écris.

11 Twitter, Facebook, e-mail,

coup de fil ou lettre ?

Facebook, alias « Face de bouc » [rires] ! La communauté

est très active, et je réponds à tous mes amis.

12 Votre truc pour penser à autre chose,

tout oublier ?

Regarder un film de science-fiction.

On s’évade ainsi de la dictature du quotidien.

13 Votre extravagance favorite ?

La marche ! En ville, les gens se demandent pourquoi je

ne me déplace pas en voiture. Mais j’aime le contre-pied.

14 Ce que vous rêviez d’être

quand vous étiez enfant ?

Éleveur. Ce désir ne m’a pas quitté. J’élevais des chèvres

à 10 ans. Puis la guerre a éclaté, et j’ai perdu mon bétail.

15 La dernière rencontre

qui vous a marqué ?

L’un de mes oncles paternels, au village.

Du haut de ses 92 ans, il tissait le séko, une

clôture circulaire en paille fixée sur du bois.

Pourrais-je faire la même chose à son âge ?

16 Ce à quoi vous êtes incapable

de résister ?

La viande grillée.

17 Votre plus beau souvenir ?

La première fois que mon papa nous

a emmenés au village.

18 L’endroit où vous aimeriez vivre ?

Addis-Abeba sonne dans ma tête

comme un jardin enchanté.

19 Votre plus belle déclaration d’amour ?

Les retrouvailles avec ma femme et mes enfants,

après un éloignement professionnel.

20 Ce que vous aimeriez que l’on retienne

de vous au siècle prochain ?

Que j’étais un acteur pour la paix dans le monde.

Je viens en effet d’être nommé ambassadeur pour

la paix au Sahel par l’ONG Afric’ompetence. ■

En concert le 7 mai à Ouagadougou (Burkina Faso).

PASCAL TRÉHET - DR

90 AFRIQUE MAGAZINE I 428 – MAI 2022

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